Nouveaux contes extraordinaires
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Il se passera bien du temps, malgré tous les arrêtés imaginables, avant que le couteau disparaisse des moeurs des gauchos. Son maniement leur procure tant d’agrément que d’aucuns vont jusqu’à jouer entre amis, une bouteille au premier sang, comme chez nous on la jouerait en cinq sec.
En parcourant ces immenses plaines désertes où l’action de la police ne peut point s’exercer, il est urgent d’ailleurs d’avoir sur soi de quoi se faire respecter au besoin.—Les mauvaises rencontres sont fréquentes et il est bon de se défier toujours du passant. Chacun ne manquera pas de vous saluer avec une formule qui varie suivant l’heure; buenos dies, avant midi; buenas tardes, après-midi; buenas noches, le soleil étant couché; politesse que l’on doit rendre.—Mais si après il vous demande l’heure, dites-la-lui de loin ou affirmez que vous n’avez pas de montre; s’il vous demande du feu, posez les allumettes à terre pour qu’il vienne les prendre quand vous vous serez éloigné; un coup de couteau est si vite reçu!… Voilà du moins les conseils que nous donnaient ceux des fils du pays avec lesquels nous nous trouvions en rapport. Le directeur du télégraphe de la ville devant laquelle était mouillé notre navire, fort aimable jeune homme de vingt ans, prêchait par l’exemple.—Lors du carnaval, dans un bal masqué improvisé, où il se livrait à une danse des plus échevelées, revêtu d’un costume de paysan normand fort drôle, il nous fit voir la crosse d’un énorme revolver passé dans la ceinture de son pantalon, et que dissimulait sa veste, en nous disant:
—On ne sait pas ce qui peut arriver!
D’ailleurs l’état pour ainsi dire constant d’insurrection dans lequel vit ce pays, sans cesse en proie aux luttes de trois ou quatre partis différents qui se précipitent à tour de rôle du pouvoir, est merveilleusement propre à entretenir ce désordre. Tandis que depuis 1874 se maintient le gouvernement du président actuel, s’appuyant sur deux éléments dont la réunion ne semble promettre que de faibles garanties de solidité, le parti clérical et le parti démocratique avancé, s’agitent sourdement le parti conservateur et unitaire nommé «mitriste», du nom de son chef le général Mitre, battu aux élections de 1874, et une troisième faction réclamant l’autonomie absolue de certaines provinces et dont le chef Lopez Jordan, qui venait de faire une levée de boucliers dans l’Entre-Rios, était, quelques jours avant notre arrivée dans le pays, tombé aux mains des soldats du gouvernement. La façon dont s’est opérée cette capture est caractéristique et vient parfaitement à sa place ici en qualité de trait de moeurs argentines.
Aussitôt que le gouvernement eut appris à Buenos-Ayres la nouvelle du soulèvement, il promit une récompense à celui qui parviendrait à s’emparer du chef de l’insurrection. Or, dans les courses qu’il misait pour recruter des adhérents, Jordan s’arrêta chez un de ses amis, alcade, c’est-à-dire maire d’une ville de l’Entre-Rios, et lui demanda l’hospitalité pour une nuit, ce qui lui fut accordé avec empressement.
Pendant le sommeil de son hôte, l’alcade se lève, va chercher quelques soldats, les introduit chez lui, s’empare de Lopez Jordan et l’amène triomphalement à Buenos-Ayres.
Cette belle action a été récompensée d’une prime de 10,000 francs. Chacun des soldats, ayant participé à la prise, reçut pour sa peine 200 francs.
On comprend qu’un pareil état de choses, qui est pour ainsi dire l’état normal du pays, a pour principale conséquence le manque absolu de sécurité pour les personnes et les propriétés, et est un obstacle infranchissable au développement commercial et industriel auquel la République argentine a le droit de prétendre.
Je n’aurais tracé qu’une silhouette bien incomplète du sauvage habitant de la pampa si, après le cheval et le couteau, je n’avais parlé du lasso, son troisième compagnon inséparable.
Tout le monde a entendu parler du lasso: c’est une corde de cuir tressé dont la longueur varie, de 20 à 30 mètres, se terminant à une de ses extrémités par une boule qui permet de la fixer à la selle du cheval et à l’autre par un anneau de fer qui forme noeud coulant.
C’est à la fois un outil et une arme entre les mains du gaucho dont l’adresse à le manier est prodigieuse.
C’est un outil quand il sert à capturer les boeufs et les chevaux sauvages dont les troupes immenses constituent la principale richesse du pays.
C’est encore un outil dans cet usage qu’en a vu faire un de mes amis, capitaine au long cours, lors d’un naufrage qu’il fit dans la Plata: attirés en grand nombre sur le rivage par l’espoir du pillage, des gauchos poussaient leurs chevaux dans l’eau et, au moyen du lasso, s’emparaient des épaves qui flottaient sur les vagues sous les yeux du malheureux capitaine, qui ne pouvait cependant s’empêcher d’admirer l’adresse de ses voleurs.
C’est encore un outil dans ce jeu qui peint bien le caractère intrépide de ces hardis cavaliers: les joueurs sont au nombre de deux, l’un armé d’un lasso, demeure immobile, tandis que l’autre, prenant du champ, passe ventre à terre devant lui. Le premier doit, au passage, saisir un des pieds du cheval qui alors roule dans la poussière. Si le cavalier démonté se retrouve debout à côté de sa bête, les rênes passées au bras, il a gagné; dans le cas inverse, c’est son adversaire.—On joue ainsi une bouteille du vin.
Le lasso devient une arme et une arme terrible dans la main de l’écumeur de la pampa. Saisir au cou sa victime par le noeud coulant, en passant auprès d’elle au triple galop, et la traîner sur le sol jusqu’à ce que, étranglée, brisée, elle ne soit plus qu’un cadavre, est pour lui un jeu.
Si, prévenu par le sifflement de la corde qui se déroule, le malheureux a pu juger au danger, il a encore une ressource: le couteau. Sitôt saisi, il coupera le lasso et le cavalier n’aura plus dans sa main qu’une corde inutile. Le couteau est la seule riposte au lasso, et c’est pour cela qu’on ne les voit pas l’un sans l’autre.
Voici un tableau bien sombre pour clore cette série de croquis; mais heureusement ces moeurs sauvages et d’un autre âge sont fatalement condamnées à disparaître. Quand ce pays, où se perdent journellement tant et de si grandes richesses, sera devenu ce qu’il doit être, un des marchés de viandes du vieux monde, on ne tardera pas à voir le travail et la moralité s’établir là où, pour le moment, ne règnent que la paresse et les mauvais instincts, et ce ne sera pas un des moindres bienfaits de l’industrie et de la science qui sont les deux grandes sources d’où doit se répandre la prospérité sur le genre humain.
Un combat entre ciel et terre.
Une chaîne immense de montagnes traverse l’Amérique méridionale dans toute son étendue, du nord au sud, le long des côtes baignées par le Grand-Océan, à partir de l’isthme de Panama jusqu’au détroit de Magellan, sur une longueur d’environ 1,700 lieues. La largeur de cette chaîne varie de 20 à 40 lieues et sa hauteur moyenne est de 2,400 toises.
Cette «continuation» de montagnes reçoit différents noms suivant les contrées qu’elle traverse: au Chili, c’est la «Cordilière royale des Andes» ou la «grande Cordilière». C’est sur ces montagnes ardues que se trouvent le plus de neiges éternelles et de volcans en activité de service. Dans ce nombre, on cite le Chimboraço, dont la hauteur est de 3,350 mètres au-dessus du niveau de la mer. C’est dans la Colombie que sont situées les cimes les plus élevées.
Le faîte des Andes n’a point d’arêtes étroites comme celui des chaînes européennes: il présente au contraire des plateaux immenses, couverts de villages où la culture est des plus opulentes. Les vallées, plus profondes et plus étroites que celles des Alpes et des Pyrénées, offrent aussi des scènes plus sauvages et sont d’ordinaire entrecoupées de ruisseaux qui, avec le temps, se sont creusé des lits de 20 à 25 pieds de profondeur et de 1 pied à 1 pied et demi de largeur.
On marche en frémissant à travers ces crevasses cachées souvent sous une épaisse végétation. Il faut suivre des sentiers pleins de trous à trois ou quatre pieds de profondeur et traverser des torrents à la nage ou sur des ponts formés par des câbles de roseaux jetés d’une rive à l’autre; il y a encore le hamac de cuir qui parfois vous entraîne jusqu’au fond de l’abîme… lorsque la corde casse.
Les habitants du Chili sont de race espagnole. Jusqu’au règne de Napoléon 1er, ils étaient restés soumis à la métropole peninsulaire; mais pendant la guerre que le roi Ferdinand eut à soutenir contre les généraux de l’armée de l’empereur, ils pensèrent avec raison que le moment était venu pour eux de s’affranchir et de se déclarer indépendants.
En 1818 seulement, le général Saint-Martin—qui guerroyait depuis neuf ans contre les troupes espagnoles—parvint à les battre définitivement dans la plaine de Muyro, et peu de temps après le Chili ne comptait plus parmi les colonies de «toutes les Espagnes».
C’est depuis 1832 environ que le Chili a joui de la paix et de la tranquillité indispensables à la prospérité d’une nation.
Les calamités causées par de longues perturbations civiles, les désastres produits par de terribles inondations et par des tremblements de terre ont, jusqu’à présent, retardé l’essor de la nouvelle République du Chili; mais, à cette heure, les rouages du gouvernement marchent avec ensemble, et l’avenir est à cette contrée équatoriale qui ne demande qu’à se civiliser.
Il y a loin de notre époque à celle où le compagnon de Pizarro—don Diego d’Almagro—parvint à soumettre ce pays à la domination espagnole en 1580, sous le règne de Charles-Quint. Ce grand territoire, qui est de 21,000 lieues carrées, touche, au midi, à la terre des Patagons; à l’est, au Paraguay; au nord, à la Bolivie, et à l’ouest, à la mer Pacifique.
Au centre des Cordilières se dresse le Chimboraço, qui forme le point culminant du globe, et qui est entouré de vingt-six autres volcans en pleine activité, couverts de neiges éternelles qui touchent aux nuages recouverts d’une végétation aussi vigoureuse que variée. Il n’est pas de pays au monde où la terre soit plus féconde et où les plantes, les arbres et les fleurs de l’Europe se propagent avec autant de rapidité.
De nombreux torrents arrosent le territoire chilien: alimentés par les neiges des Andes, ils descendent rapidement des hauteurs et courent tous, en suivant une même direction, de l’est à l’ouest, pour se précipiter dans l’océan Pacifique.
C’est pour voyager et se rendre d’un point à un autre que les habitants ont inventé les ponts suspendus de lianes, et les bacs aériens, qui se promènent au-dessus des précipices et des torrents et roulent sur une poulie, d’un coté à un autre.
Les fermiers chiliens surtout emploient ce mode de passage et ont multiplié les cordes et les lianes sur tous leurs défrichements. Nul n’est plus ingénieux que les colons du Chili; ils sont hardis, courageux et laborieux à l’excès.
L’agriculture pratiquée par eux est, dans ses procédés, d’une simplicité primitive. Lorsque ces bons hacienderos—dont les domaines ne sont généralement limités que par des frontières vaguement établies—veulent livrer un champ à la culture—ils commencent par mettre le feu aux arbres et aux bruyères qui en couvrent la surface; puis ils façonnent des charrues avec deux branches d’arbre dont l’une fait l’office de soc, tandis que l’autre sert de manche. Ils remuent ensuite superficiellement le sol, y sèment le grain, le hersent avec un fagot d’épines qu’ils promènent à l’aide d’une corde, et le champ ne les revoit plus qu’au moment de la récolte. Dès que la moisson est mûre, on coupe les épis et on les étend sur la terre durcie. Puis on les fait fouler aux pieds par une troupe de chevaux et de juments qu’on lance au galop et qui sont maintenus par de grandes courroies. Lorsque le blé est décortiqué, on l’ensache dans des peaux de boeuf cousues en forme de sac, que l’on transporte à la ferme, après avoir payé au curé—le padre—la dîme qui lui est due par l’usage.
L’occupation principale des fermiers chiliens est l’élève du boeuf. La tuerie de ces animaux est une fête pour les propriétaires et leurs amis, et voici comment on procède.
Chaque fermier choisit dans son troupeau les bêtes qui lui semblent bonnes à tuer et les enferme dans un enclos près de l’étable. Comme pour une chasse, on procède au sacrifice de ces animaux. Des gauchos —lanceurs de lassos—à cheval, tenant leurs cordages garnis de bolas en main, se hissent sur leurs selles et se rangent vis-à-vis d’une escouade de gens à pied qui forment une sorte de haie pour mieux voir.
Dès que chacun est à son poste, on lève les barreaux de l’enclos pour en faire sortir un boeuf qui s’élance dehors avec impétuosité.
A l’aspect des lassos, l’animal, saisi par une peur instinctive inspirée par les bolas, veut fuir, mais on ne lui en donne pas le temps. Son cou, ses cornes, ses jambes sont entourés de cordes qui les enserrent comme entre des étaux. Le boeuf tombe aussitôt sans se débattre, et on le frappe à mort avec un couteau. Cela fait, quand il ne bouge plus, on le dégage de ses étreintes et on le transporte hors de l’arène, dans laquelle paraît aussitôt une autre victime. Un de ces animaux parvient-il à s’échapper il est aussitôt poursuivi par un cavalier qui, armé d’une sorte de faux appelée luna—à cause de sa forme en croisant—lui coupe les deux jarrets et l’abat.
Les riches hacienderos font ainsi tuer des centaines de boeufs à la fois, et les cornes, la peau, le suif, la chair découpée en lanières et séchée au soleil sont une des branches les plus productives de leur revenu.
Les matadors de boeufs forment, au Chili, une confrérie qui se rend de ferme en ferme pour procéder à ces boucheries. Ils voyagent tantôt seuls, tantôt en compagnie, et il leur faut souvent franchir de grandes distances pour rejoindre l’endroit où le «travail» doit se faire.
Il y a dix mois, un de ces «tueurs de boeufs» venait d’achever son ouvrage à la casa Alfarés, située à dix lieues de Santiago, au pied des Cordilières, et il partit un matin avant l’aube, emportant avec lui son coutelas aigu et un pistolet d’arçon qu’il avait acheté à Valparaiso, dans une de ses courses aventureuses. Revêtu de son pancho,—sorte de manteau en forme de chasuble,—le chef couvert de son sombrero à cône pointu, il cheminait sans songer à autre chose qu’au gain qu’il avait fait et à celui qu’il allait se préparer, quand l’horizon se rembrunit. Les nuages s’amoncelèrent au-dessus de sa tête, et il crut prudent de chercher un refuge contre la tourmente qui ne devait par tarder à faire rage.
Les tornados, au Chili et dans toutes les Cordilières, sont des ouragans terribles qui effondrent les routes déjà fort mal entretenues, gonflent les rios qui débordent dans les campagnes ou qui, encaissés entre deux rochers, emportent tout ce qui se trouve sur leur passage.
Domingo Senas savait parfaitement le danger qu’il y avait à être exposé à ces tourmentes équinoxiales. Il connaissait le pays et se dirigea au plus vite vers une sorte de canon à la cime duquel s’ouvrait la gueule d’une caverne dans laquelle on parvenait avec difficulté, mais qui était assez profonde pour mettre à l’abri celui qui y pénétrait.
A peine Domingos Senas s’y fut-il glissé que le tonnerre se mit à gronder et des torrents de pluie tombèrent de toutes parts. Le boucher chilien alla se blottir vers le fond de la grotte et rencontra sous ses pieds un amas de brindilles de bois dont il ne connaissait pas l’existence.
En se couchant sur la pierre, il entendit une sorte de cliquetis: et quel ne fut pas son étonnement en touchant deux oiseaux vivants qui cherchaient à le mordre!
A l’aide de son briquet, Domingo Senas éclaira la grotte, et il aperçut deux jeunes vautours, de l’énorme espèce urubu, qui cherchaient à se défendre contre l’invasion d’un ennemi aussi dangereux pour eux que peut l’être un homme.
Domingo Senas n’en fit ni une ni deux. Il tordit le cou à ces deux oiseaux et les jeta hors du trou, au fond du canon.
Puis, ramenant en un seul tas, sur le bord de la grotte, tous les débris du nid des urubus, il alluma un grand feu pour dissiper l’humidité de la grotte et en même temps—comme c’est la croyance dans l’Amérique du Sud—pour éloigner les éclats de tonnerre, car les Chiliens sont persuadés que la flamme n’attire point l’électricité.
La fumée sortait en grande colonne hors de la grotte, le long de la paroi de la montagne, lorsque tout à coup deux énormes oiseaux vinrent passer et repasser devant l’orifice, cherchant à pénétrer dans l’intérieur du rocher, mais ne pouvant y parvenir en égard à la flamme qui eût brûlé leurs ailes.
Domingo Senas comprit que c’étaient les urubus qui venaient défendre leurs petits, mais ils n’étaient pas à craindre pour lui. Couché à plat ventre dans le fond de la grotte, il savait être parfaitement défendu et protégé.
Tout à coup, au milieu de l’orage qui s’était déchaîné dans tout le canon, il entendit des cris perçants, poussés par les oiseaux de proie. Les deux urubus avaient retrouvé leurs nourrissons au fond de la vallée où ils avaient roulé après avoir été tués par Domingo Senas.
La tourmente ne fut pas de très-longue durée: une heure après avoir éclaté, le soleil se montrait brillant et radieux au milieu d’un ciel azuré.
Le boucher chilien se dit qu’il était temps de se remettre en route. On eût pu le voir, quelques moments après cette décision sortir de la grotte, suivre la corniche étroite et dangereuse qui ramenait sur l’arête de la montagne, et redescendre de l’autre côté de ce pic élevé, pour suivre la route qui aboutissait à l’hacienda où il comptait arriver avant la nuit.
Il descendit avec précaution la déclivité de la montagne, et rien ne vit entraver sa marche jusqu’au moment où il parvint sur les bords d’un torrent qui, gonflé par les eaux pluviales, lui barrait complètement le passage.
—Comment le franchir? se disait à part lui Domingo Senas.
Il se souvint alors d’un bac aérien qui se trouvait à un quart de lieue plus bas, et à l’aide duquel il pourrait être transporté de l’autre côté du cours d’eau.
Au détour d’un sentier tracé dans la forêt vierge, le boucher aperçut bientôt la corde tendue sur la cime d’une roche où elle était solidement amarée et enroulée autour d’un Aurocaria géant, tandis que de l’autre côté du torrent celui qui avait fabriqué ce passage aérien l’avait entortillée et nouée au tronc d’un cèdre à l’épreuve de tous les poids qu’on aurait pu lui infliger.
Domingo Senas comprit facilement que rien ne l’empêchait de risquer le passage. Il grimpa donc sur le rocher, se glissa dans la poche suspendue à la corde et roulant autour d’une poulie en bois. Bientôt il se vit suspendu au-dessus de l’abîme, cheminant vers l’autre rive du ruisseau débordé.
Très-attentif à la direction de cette embarcation aérienne, Domingo Senas ne s’était pas aperçu que deux urubus planaient au-dessus de sa tête. Ces oiseaux étaient le père et la mère des nourrissons tués par lui dans la caverne. Avec l’instinct et le flair particuliers à ces énormes gallinacés, ils avaient compris que l’assassin de leurs jeunes était à leur merci, les deux mains occupées à se tenir en équilibre dans la peau de boeuf suspendue à la corde qui lui servait de nacelle.
On eût pu les voir tomber tout à coup du plus haut de l’espace, sur le voyageur et l’attaquer à coups de bec, cherchant particulièrement à lui crever les yeux.
Le moment était critique. Domingo Senas devina le danger et se coucha au fond de la nacelle, se cramponnant d’une main à l’une des quatre cordes et tirant de l’autre le pistolet d’arçon et le coutelas qu’il portait à sa ceinture.
Un des urubus s’étant jeté sur lui, il parvint à lui fracasser l’aile avec la balle de son arme à feu, juste à la jointure. L’oiseau, désemparé, mutilé, tomba comme une pierre au fond de la vallée, dans les eaux du torrent qui l’emporta au loin.
Le second urubu se tint alors sur ses gardes, mais, aveuglé par la rage il eut, comme son partner, la folie de se jeter à son tour sur le voyageur et reçut un coup de sabre en plein corps. L’oiseau blessé s’accrocha du bec et des pattes aux rebords de la nacelle, et Domingo Senas put l’achever et s’emparer du cadavre du volatile qu’il jeta au fond de la peau de boeuf.
Dès qu’il fut remis de ses émotions le boucher chilien songea à rejoindre la rive et il parvint au pied du cèdre sans encombre, bénissant la Providence qui l’avait tiré d’affaire et lui permettait de continuer sa route.
Il chargea l’oiseau sur ses épaules,—sans s’inquiéter de la puanteur qui se dégageait de ses plumes empestées,—pour montrer aux fermiers chiliens, chez qui il se rendait, un des trophées de sa victoire.
Tout d’abord, ses hôtes se refusèrent à croire à la façon romanesque dont, au dire de Domingo, le drame aérien s’était passé; mais à quelques jours de là le récit du boucher chilien fut confirmé par un voyageur touriste qui, du haut d’une montagne où il se trouvait, avait été témoin de ce combat entre ciel et terre et avait applaudi de loin à la victoire de Domingo Senas.
Un Vaisseau-Fantôme.
L’équinoxe est une des époques les plus funestes de l’année pour les navires qui se trouvent en mer. Au mois de septembre dernier, le vent rugissait avec fureur et ses rafales soulevaient des vagues énormes, qui venaient déferler avec un bruit épouvantable contre la falaise à l’extrémité de laquelle s’élevait le phare de Pine-Light, situé sur la pointe sud de Terre-Neuve. Depuis une semaine, on n’avait pas aperçu un seul navire à travers la brume épaisse de l’Atlantique. Le marin le plus audacieux n’eût jamais osé défier cette lutte des éléments. Les pilotes restaient dans leurs cabanes, les yeux fixés sur l’immensité: tout mouvement avait cessé sur la rive abandonnée. La tempête sévissait avec tant de violence que les relations entre voisins étaient même interrompues. La taverne aux armes de La Grande-Bretagne restait déserte, et le landlord en était réduit à fumer son propre tabac et à boire son gin tout seul. Si quelque être humain se montrait de temps à autre sur la plage, s’était le père ou la mère d’un marin absent, ou bien un vieux pilote plus hardi que les autres qui cherchait à lire, dans les nuages dispersés à l’horizon, si le tornado equinoxial se prolongerait encore longtemps.
Tous se dirigeaient vers le Pine-Light, et là, abrités par les murs de cette construction massive, ils restaient de longues heures, assis en silence, étudiant les pronostics du ciel et cherchant à découvrir une voile qui se faisait trop attendre. Une pluie salée rebondissait contre les parois de l’édifice. Les algues, les coquillages de la mer, soulevés en spirales, voltigeaient dans l’air et retombaient lourdement sur la rive.
Le gardien du phare, quoique plus exposé aux rages de l’ouragan, n’était pas moins le seul qui gardât une impassibilité inébranlable.
Jack Harris, né à Pine-Light, avait été de très-bonne heure abandonné à ses propres forces par ses parents, trop pauvres pour songer à l’élever. Doué d’une grande persévérance, d’une résolution intrépide et d’une obéissance passive,—qualités principales d’un vieux marin,—Harris avait fait son chemin, et, à cette heure qu’il avait atteint sa cinquante-neuvième année, il jouissait—grâce à une petite somme d’argent amassée durant ses campagnes—d’une honnête indépendance, à laquelle contribuaient les émoluments de sa place de gardien du phare.
Taciturne de son naturel, il n’exprimait généralement ses pensées que par un regard, un signe de tête, un geste de la main. Si le ciel était pur, il observait le plus parfait mutisme: on eût dit qu’il n’avait ni le temps ni la volonté de s’occuper des autres. Toute son attention se portait sur la mer. Mais si l’orage grondait, Jack Harris devenait tout autre: son visage s’épanouissait, sa langue reprenait ses fonctions habituelles et son esprit devenait dispos comme celui d’un jeune homme. Rien ne lui plaisait plus alors que la compagnie des pilotes qui venaient lui demander des conseils.
Pendant l’orage terrible dont je viens de parler, Harris, abandonnant sa rêverie habituelle, s’était livré à une loquacité et à une gaieté inaccoutumées. Jamais peut-être il ne s’était montré plus dispos. Dans la soirée du quatrième jour, il se trouvait assis au coin de sa cheminée, fumant sa pipe et chantonnant entre ses dents, lorsque plusieurs coups furent frappés à sa porte. Il se leva avec empressement, alla ouvrir et se trouva en présence de huit marins du hameau de Pine-Light qui venaient faire la veillée avec lui. Tout en serrant cordialement les mains de ses amis, Harris leur disait:
—_Halhoah!_ mes garçons! voilà un temps du diable qui ne fait pas vos affaires. Je prévois que demain il sera encore plus mauvais et pire après-demain. Ça va mal, my boys! ça va mal! Le réflecteur du phare est noirci par la fumée que le vent repousse dans l’intérieur de l’appareil; j’ai toute la peine du monde à le maintenir brillant. Je suis d’avis que la tempête sera terrible demain.
Chaque ami du gardien du phare prit place autour d’une table sur laquelle Harris plaça des verres, de l’eau chaude, quelques citrons et un flacon rempli de whisky. Lorsque les grogs furent préparés et toutes les pipes chargées et allumées, un des pilotes dit à Harris:
—Voyons, maître, expliquez-nous comment il se fait que vous soyez si gai pendant le mauvais temps et si taciturne aussitôt que le soleil reparaît et que la mer devient meilleure. Cela nous semble à tous fort extraordinaire et très-incompréhensible.
—Mordieu! mes camarades, vous avez tort d’être étonnés; car l’orage, qui effraye les poules, les femmes et les enfants, ranime au contraire le véritable matelot. Un marin qui a peur pendant la tempête, emploie toute la force qui lui reste à se cramponner aux bordages de son navire, et ce navire-là ne tardera pas à faire naufrage. La mer a ses secrets terribles, ses terreurs mystérieuses. A ce propos, mes amis, je veux vous raconter une histoire qui date de cinq ans et qui s’est passée près de la côte qui fait face au Canada.
—Parlez! parlez! s’écrièrent tous les matelots en se rapprochant du rocking chair, sur lequel se balançait le vieillard.
Les verres furent remplis de nouveau, et Harris commença en ces termes:
—Il y a cinq ans de cela, je revenais de Calcutta à Québec, à bord d’un navire anglais de Liverpool. C’était précisément à l’époque de l’année où nous nous trouvons. Notre voyage ne fut signalé par aucun événement remarquable, jusqu’au moment où nous eûmes doublé le cap de Sable qui termine la presqu’île de la Nouvelle-Ecosse. Mais alors les pronostics d’une affreuse tempête se manifestèrent tout-à-coup. L’horizon se rétrécissait de minute en minute et ressemblait, à s’y méprendre, à un voile funèbre dont les replis s’agitaient par la force du vent. Sur nos têtes, les nuages couraient avec la rapidité de la vapeur et ils étaient sillonnés par les éclats du tonnerre. Autour de nous, les mouettes, les goélands, les alcyons et les mother carey chickens rasaient d’un vol effaré et plein d’anxiété, les flancs et les gréements du navire, prêts à y chercher un refuge. Des bandes de bonites et de marsouins montraient leurs écailles brillantes à la surface de l’eau, sur les flancs et sur les sommets des vagues; ce qui, vous le savez, my boys, est toujours le signe le plus infaillible d’un gros temps.
«Le vent soufflait sud-ouest, et c’était avec la plus grande difficulté que nous pouvions nous maintenir dans notre route. Bientôt le vent sauta au nord, et le thermomètre tomba a 2 degrés au-dessous de zéro. Le soir, il gela très-fort et le brouillard se métamorphosa en blanches cristallisations dans les cordages du navire. Deux jours après, nous atteignîmes les atterrages du cap Breton, et alors, louvoyant dans le canal situé entre deux îles, nous parvînmes dans le golfe de Lorma. Là un calme plat remplaça la tempête.
»Nous pouvions, sans lunette, distinguer les dentelures des rochers noirs et polis de la côte de Terre-Neuve et la cime des hautes montagnes couvertes de neige. Enfin une brise favorable se leva et vint enfin enfler nos voiles. Nous fîmes route et tout allait pour le mieux lorsque, vers minuit, la vigie qui faisait le quart poussa un cri auquel matelots et mousses répondirent à la fois. Tous, se jetant à bas de leurs cadres, se précipitèrent sur le pont pour s’informer de la cause de cette alerte.
»Nos yeux cherchaient à percer les ténèbres pour découvrir quelque chose à l’horizon, lorsque… ô mes amis! à ce souvenir, mon sang se fige encore dans mes veines… nous restâmes encore pétrifiés par le spectacle qui s’offrit à nos yeux.
»A quatre cents brasses de nous se dessinait la coque d’un navire aux proportions colossales, qui nous paraissait immobile et comme rivé au milieu des eaux. Il n’y avait pas un chiffon de toile au vent: nul mouvement, nul bruit ne révélait à bord de ce vaisseau la présence d’un équipage. Les mâts, les vergues, les agrès, tout était recouvert de neige et offrait aux yeux la blancheur de l’albâtre.
»Notre terreur fut au comble, lorsque nous vîmes cette masse gigantesque s’approcher. Elle n’était plus qu’à une encâblure de notre bâtiment.
»—Pare à vire! pare! s’écria le capitaine de notre navire, la voix étranglée et les cheveux hérissés sur sa tête. C’est le vaisseau-fantôme.
»—Vous faites erreur, capitaine, lui répliqua le second dont les lèvres étaient aussi blêmes que celles d’un cadavre. Ce n’est pas le vaisseau-fantôme, car il n’y a pas une âme à bord et le pont n’est pas couvert, comme celui du Hollandais volant, de squelettes blanchis; c’est plutôt le vaisseau du diable qui marche tout seul, mû par un pouvoir surnaturel.
»Notre capitaine prit son porte-voix et héla le navire inconnu. Aucun mouvement, aucun signe de vie ne répondit à cet appel. Seulement le vaisseau continuait à s’avancer sur nous. En moins de quelques minutes, il ne fut plus qu’à une encâblure de notre navire. Il semblait vouloir s’attacher à nous comme le fer à l’aimant. Une catastrophe inévitable et une mort terrible menaçaient notre vie à tous. Chacun des matelots prit en main un espar et, au moment où le vaisseau arrivait à bâbord, nous parvînmes à amortir le choc. Soudain, par un bonheur inespéré, un coup de vent rejeta notre navire à tribord, et c’est grâce à ce hasard seul que nous échappâmes au péril.
»—Il y a du monde là-bas! s’écria tout à coup notre capitaine. Regardez sur la pont, à côté de l’habitacle.»
»Et nos yeux suivaient le vaisseau mystérieux en cherchant à pénétrer le terrible mystère, la coque demeurait toujours immobile. Point de timonier à la roue, pas de vigie dans les haubans, pas de matelots aux manoeuvres; mais sur le gaillard d’arrière nous apercevions distinctement deux formes blanches, immobiles et comme appuyées sur le bastingage. Elles étaient enroulées dans des manteaux blancs que le vent faisait flotter à son gré.
»Une seconde fois notre capitaine héla de toute la force de ses poumons: cet appel fut inutile. Le vaisseau s’évanouit dans l’obscurité, silencieusement comme il nous était apparu.
»Pendant les heures qui suivirent cette mystérieuse rencontre, nous nous demandions à chaque instant si ce n’était point un rêve, si nous n’avions pas été déçus par une illusion de mirage. Les plus superstitieux étaient persuadés que le diable était mêlé à cette fantasmagorie et que nous étions menacés de quelque catastrophe.
»Tout alla bien jusqu’au soir; mais pendant la nuit le vent sauta au nord-est et nous filions avec une rapidité de douze noeuds à l’heure, toutes voiles dehors. Tout à coup quelque chose d’informe se dessina devant nous, se detachant en noir au milieu de l’obscurité de la nuit. Le timonier gouverna directement sur l’objet; tout l’équipage était rassemblé sur le pont, les yeux fixés sur ce point de mire.
—»Largue les voiles!—hurla le capitaine qui se mit lui-même au gouvernail;—pare à vire.
»Et nous arrivâmes à cinq ou six encâblures de l’horrible spectre qui paraissait devant nous, non pas blanc, comme la nuit précédente, mais absolument noir, de la flottaison à la cime des mâts.
»A la même place, sur le gaillard d’arrière, les deux formes recouvertes de blanches draperies, pareilles à des pleureuses, se tenaient immobiles, laissant flotter au gré de la rafale les vêtements dont elles étaient couvertes. Les vagues clapotaient contre les parois du navire. Par un secret instinct de conservation, tous mes camarades et moi nous sautâmes de nouveau sur les espars, dont plusieurs furent brisés quand le navire fantôme frôla notre bord. Nous nous crûmes perdus une seconde fois; mais glissant à la surface des eaux, comme le ferait une ombre, la coque mystérieuse se perdit aussitôt dans la brume.
»Le jour suivant, le vent passa subitement au sud-est et nous contraignit à virer de bord, nous poussant au large vers les îles Madeleines. Nous passâmes en vue de plusieurs embarcations de tout tonnage occupées à la pêche de la morue. Aucune d’elles n’avait vu le vaisseau inconnu.
»Pendant les deux jours et les deux nuits qui suivirent, la tempête continuait et nous restâmes en panne. Mais la troisième nuit ne se passa pas aussi heureusement. Vers deux heures du matin, la vigie de quart signala le vaisseau. A une portée de canon vers l’avant, le spectre se dressait sur la cime des flots, et comme toujours on voyait sur le gaillard d’arrière les deux formes humaines aux blanches draperies. Cette fois seulement le navire-fantôme disparut tout d’un coup, sans nous menacer d’un choc qui eût été fatal.
»Nous restâmes encore vingt-quatre heures ballotés par la tempête devenue plus terrible: mais vers le soir nous aperçûmes devant nous, calme comme une mare d’eau douce, le port de Pine-Light qui semblait nous convier à chercher un refuge dans son enceinte. Le rocher qui forme la pointe nord de l’autre côté de la tour du phare s’élevait majestueusement à l’horizon et, devant nous le phare envoyait comme aujourd’hui sa gerbe de rayons, dont les mouvantes clartés ricochaient au loin sur les vagues.
»Le capitaine se décida à venir attendre à Pine Light la fin de la tourmente. Tandis que nous approchions de la côte, l’air fut ébranlé par une épouvantable détonation. Les coups se suivaient à des intervalles égaux, avec une rapidité croissante. Et pourtant l’atmosphère était pure et limpide. Malgré cela, nous ne voyions rien, et il nous était impossible de découvrir d’où venait ce bruit qui ressemblait à celui d’un combat naval.
»Tout à coup la vigie s’écria:
»Le vaisseau! Voyez là, devant nous!»
»En regardant dans la direction de son bras tendu, nous le découvrîmes en effet, pris entre deux rochers du côté du petit îlot qui longe au nord la côte, dans la direction du Labrador. Ses mâts étaient brisés, et la carène, qui se cabrait comme un cheval indompté, retombait lourdement à chaque vague, se désemparant de toutes parts. Les formes humaines dont j’ai déjà parlé laissaient apercevoir leurs silhouettes blanches, chaque fois que la lame éparpillait son eau phosphorescente le long des parois de l’épave.
»Sur la rive du continent, tout s’agitait aussi. Le capitaine du port de Pine-Light, suivi de la foule des habitants, se dirigeait en toute hâte vers le lieu du naufrage. La grève était illuminée par des torches sans nombre, et bien avant que nous eussions atteint le vaisseau, une flottille d’embarcations de toutes grandeurs couvrait la mer et s’élançait au-dessus du ressac. Néanmoins nous fûmes les premiers à aborder l’épave défoncée, disputant aux flots les débris de sa membrure. Nous nous hissâmes sur le pont, huit matelots et le capitaine; celui-ci arriva le premier avec moi, mais malgré notre courage, je puis le dire, les plus braves se sentaient glacés d’effroi en contemplant le spectacle étrange qui s’offrait à leurs yeux. Il était fait, réellement, pour exciter la plus profonde horreur.
»Contrairement à notre attente, l’équipage du vaisseau se trouvait au grand complet.
Mais, le croiriez-vous? cet équipage ne se composait que de cadavres. A la base du grand mât, amarrés avec des cordes, deux hommes étaient couchés sur un tapis de Smyrne. Le plus âgé, enveloppé de précieuses fourrures, tenait enlacé un jeune homme dont la tête reposait sur son coeur. A côté d’eux, une jeune femme serrait sur sa poitrine glacée un enfant de cinq à six mois.
»La scène qui devait frapper nos yeux dans la cabine était bien autrement horrible. Tout autour de ce caveau mortuaire, sur les coussins du divan, il y avait des cadavres dont les traits crispés laissaient supposer qu’ils avaient perdu la vie dans des convulsions violentes.
»Bientôt le capitaine, revenant avec le livre du bord, nous lut un papier qu’il avait trouvé au milieu du registre maritime: il contenait un récit de la catastrophe qui avait changé ce navire en un vaste tombeau.
»Voici à peu près la teneur de cette épouvantable histoire.
»Le San Christoval appartenait à un armateur de Lisbonne. Le capitaine se nommait don Diego de Santas et faisait route pour Ceylan. Son fret consistait en vin de Porto, en caisses de cinabre et en plusieurs tonnes d’arsenic. Peu de temps avant de quitter Lisbonne, don Diego avait épousé dona Mannelita de Penaflor, jeune fille d’une grande beauté, qui avait voulu l’accompagner à la mer. Dona Mannelita avait été promise par ses parents à un homme d’un caractère violent et audacieux, aux manières rudes et grossières; mais elle s’était toujours opposée avec une résistance respectueuse à la volonté de sa famille, déclarant qu’elle entrerait dans un couvent plutôt que d’épouser un cavalier pour lequel son coeur n’éprouvait que de la répulsion. Don Alvar—c’était le nom de cet homme abhorré,—instruit de la réponse de dona Mannelita, ayant aussi découvert que don Diego de Santas était son rival, résolut de se venger d’une manière terrible, si les amants se mariaient jamais. En attendant, il employa toutes sortes de menaces pour empêcher cette union. En dépit de cet obstacle, le mariage eut lieu. Mais comme les nouveaux mariés connaissaient don Alvar, ils résolurent de quitter Lisbonne pour mieux se dérober aux atteintes de leur ennemi. Don Alvar, instruit de ce projet, résolut de les accompagner. Il se déguisa avec une habilité sans égale et vint s’offrir au capitaine du San Christoval, don Diego lui-même, en qualité de cambusier: il fut accepté.
»Dès ce moment, ce misérable, demeurant inconnu au jeune époux et à sa femme, tint dans ses mains la vie de tous les deux à la fois. Il remarqua avec soin quels mets ils mangeaient de préférence et quels vins ils buvaient, et, une fois ces renseignements obtenus, il basa là-dessus ses plans de vengeance. Il ouvrit une tonne d’arsenic et mélangea aux vins et aux aliments une quantité de ce poison plus que suffisante pour donner la mort à tout l’équipage.
»Ceci se passait le cinquième jour après le départ du San Christoval. Don Diego, à l’occasion du jour anniversaire de sa naissance, avait organisé une fête à laquelle il avait convié tous les passagers de son navire. L’équipage n’avait pas non plus été oublié. Tous les matelots buvaient à la santé de leur capitaine et de sa jeune épouse. C’était la mort qu’ils buvaient. Dès que don Alvar reconnut les ravages produits par son atroce vengeance, lorsqu’il comprit que seul de tous les passagers du navire, de tout l’équipage, il allait rester vivant au milieu de tant de cadavres, l’effroi et le remords entrèrent dans son âme, et cédant au vertige que donne à la raison le trouble de la conscience, il se précipita dans les flots, qui se refermèrent sur lui pour toujours.
»Don Diego conserva assez de force pour écrire les détails sommaires de cette catastrophe sur le papier trouvé dans le livre du bord. Cinq heures après ce fatal repas, le San Christoval n’était plus qu’un vaste cercueil abandonné à la merci des flots.
»Parmi les passagers, comme le faisait connaître la liste contenue dans le registre du capitaine, il y avait deux soeurs de la Merci qui se rendaient à Ceylan pour rejoindre la mission catholique de cette île. C’étaient les deux personnages aux vêtements blancs, dont les formes fantastiques nous avaient effrayés. Sans nul doute, les infortunées n’avaient pris qu’une faible quantité de vin empoisonné, et elles avaient probablement espéré, en montant sur le couronnement du navire, éprouver quelque soulagement au grand air. Etroitement serrées dans les bras l’une de l’autre, elles avaient, dans un embrassement suprême, attendu la mort à laquelle tous les passagers avaient succombé.
»D’après la date de cette note écrite par don Diego de Santas, l’horrible catastrophe avait dû s’accomplir la veille du jour où nous avions aperçu pour la première fois ce navire que nous prenions pour le vaisseau-fantôme, la terreur des matelots.
»Nous nous hâtâmes de quitter cette scène de désolation. D’ailleurs il nous était impossible de séjourner plus longtemps à bord du San Christoval. Les vagues se ruaient déjà contre les flancs désemparés du navire, qui ne devait pas tarder à céder à leur violence. Les deux soeurs de la Merci furent les seules dépouilles que nous eûmes le temps de transporter à bord de notre yole. Nous allâmes les ensevelir dans le petit cimetière du hameau, et c’est sous la pierre tumulaire que vous connaissez tous que reposent leurs dépouilles mortelles. Leur âme est au ciel, mes amis. Prions pour elles.
»Le lendemain du naufrage du San Christoval, il ne restait plus aucun vestige de cette épave. Les vagues avaient tout brisé, tout emporté.
»Allons, ajouta le vieux Harris en s’adressant à son auditoire, il est tard, mes enfants. Vous ferez bien de rentrer chez vous. Adieu et bonne nuit!»
Le Pifferaro.
En l’an 1870, le ministre et la municipalité romaine venaient d’ouvrir le carnaval en se promenant processionnellement, suivant un ancien usage, à travers le Corso et les rues adjacentes. Les balcons des palais, les fenêtres des maisons tendues de draperies aux mille couleurs étaient occupés par une foule élégamment parée, tandis que la rue était sillonnée de toutes parts de calèches découvertes aux attelages ornés de plumets, de fleurs et de grelots retentissant. Des flots de peuples envahissaient la chaussée et les trottoirs: les voitures s’arrêtaient et la circulation sur le Corso était devenue difficile. Çà et là, au milieu des chevaux, se faufilait la foule masquée; le combat à coups de confetti venait de commencer. C’était une vraie fusillade, très-inoffensive du reste, entre les balcons, les voitures, les masques et les promeneurs. Les confetti sont de petits bonbons de plâtre ou de farine dont chaque promeneur est abondamment pourvu; on les jette par poignées, par corbeilles, et bientôt, sur tout le Corso, s’élève un nuage blanc qui recouvre en tombant les habits et les costumes des spectateurs et des acteurs. Tout ce que touchent les confetti est enfariné, moucheté, et Rome entière retentit des bruyants éclats de rire d’un peuple de meuniers.
Tout à coup, du milieu d’un groupe, un cri terrible s’éleva:
—Arrêtez-les! arrêtez-les! Ils m’ont volé mon enfant!
Et en même temps une femme affolée de douleur se dressa sur les coussins d’une voiture arrêtée sur le Corso: elle avait rejeté le masque qui cachait son visage et le domino rose qui la recouvrait, et désignait à la foule qui l’entourait une troupe masquée qui se frayait un passage au milieu des chevaux et des véhicules et qui disparut bientôt, à la faveur du tumulte et du mouvement.
La nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre sur le Corso; les rires et les chants cessèrent comme par enchantement et l’on n’entendit plus rien que les cris de la mère infortunée qui sanglotait et redemandait son enfant.
Cet désespoir touchait les indifférents mêmes, et tout Rome apprit bientôt que la comtesse de Casselmonte avait vu son fils unique ravi sous ses yeux par une bande de malfaiteurs.
La jeune comtesse appartenait à l’une des plus anciennes familles de la capitale de l’Italie. Mariée fort jeune au comte de Casselmonte, le type le plus accompli de l’aristocratie romaine, elle était restée veuve après quelques années de mariage et avait reporté sur son enfant toute l’affection qu’elle éprouvait pour celui qui n’était plus.
La police romaine était sur pied: elle avait visité, exploré un à un tous ces mille réduits, bouges et cloaques qui fourmillent dans la grande ville, mais les recherches avaient été infructueuses.
Pendant deux ans, la comtesse de Casselmonte, accompagnée d’un serviteur fidèle, parcourut successivement toutes les grandes villes de l’Europe, donnant partout le signalement de Pedro et offrant sa fortune entière à qui lui rendrait son fils bien-aimé. Toutes nos gazettes et celles des pays voisins prêtèrent leur publicité à cette aventure extraordinaire et firent retentir l’Europe des cris de douleur de cette mère éplorée. Mais tout fut inutile, et la malheureuse comtesse revint à Rome la mort dans l’âme. Elle n’avait plus d’enfant.
Le chagrin minait cette belle âme qui s’abandonnait tout entière à sa douleur et qui demanda à la religion les consolations que le monde était impuissant à lui donner. Sa vie se passait à accomplir des actes de charité, et il n’était pas une misère à Rome qu’elle ne soulageât, pas un appel de malheureux qu’elle n’entendît. Aussi l’avait-on nommée la Madre degl’ infelici. C’est ainsi que la comtesse de Casselmonte priait Dieu pour son fils.
Cette année, à l’ouverture du Salon, il y avait foule dans les salles du palais de l’Industrie où sont exposées, chaque année, les oeuvres de nos meilleurs artistes. Parmi les tableaux qui s’y trouvent réunis, les curieux s’arrêtaient avec une prédilection marquée devant une toile due au pinceau de M. V… L…, un de nos artistes les plus aimés. C’est cette toile que reproduit notre gravure. Elle représente un pifferaro aux grands yeux noirs, à la physionomie ouverte, à la mine souriante et éveillée.
Les larges boucles de cheveux noirs qui s’échappent de tous côtés encadrent merveilleusement cette délicieuse figure. On ne se lasse pas de contempler cette tête expressive, et l’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, ou de la beauté du modèle ou de l’art que le peintre a déployé dans l’interprétation du sujet. Les éloges les plus mérités ont été prodigués à M. V… L… par les critiques les plus éminents de la presse de Paris.
Parmi les nouveaux arrivants, une femme toute vêtue de noir s’était approchée du groupe de curieux et leva tristement les yeux sur le tableau. Tout-à-coup elle pâlit, chancela et tomba évanouie sur le parquet en poussant un cri à peine contenu.
On s’empressa autour d’elle, on lui prodigua les soins d’usage, et, quand elle eut repris connaissance, la belle inconnue montra à tous ceux qui se trouvaient près d’elle, le jeune pifferaro de V… L… qui était, disait-elle, son fils chéri, son Pedro bien-aimé qu’on lui avait volé il y a huit ans sur le Corso, un jour de carnaval, et qu’elle croyait à jamais perdu.
Une heure après cette scène qui avait vivement ému tous ceux qui en avaient été témoins, la comtesse de Casselmonte se présentait chez le peintre auteur du tableau et, après lui avoir raconté son histoire en quelques mots, lui demandait en suppliant l’adresse de son jeune modèle.
Malheureusement, comme cela arrive à Paris, le petit pifferaro était un de ces modèles de rencontre qui s’était présenté un matin chez lui, avec d’autres Italiens. Le sujet lui avait plu, et il avait demandé au chef de la bande de le lui amener dans son atelier, ce à quoi celui-ci avait consenti avec quelque difficulté.
Tout ce que le peintre V… L… savait, c’est que l’enfant s’appelait Ludovico, mais il ignorait son adresse, et depuis un an on ne l’avait plus revu dans le quartier Bréda.
Avec les renseignements très-bornés que lui avait donnés l’artiste, la comtesse alla demander une audience à M. Gigot, notre préfet de police; elle lui fut aussitôt accordée. Ce magistrat mit à sa disposition un agent très habile, avec lequel elle entra aussitôt en campagne.
Notre policier s’en alla dans le quartier Mouffetard fouiller tous ces bouges hideux où grouille la population des pifferari. Dans la rue des Boulangers, il amena un certain matin la comtesse, qui y trouva entassés pêle-mêle une douzaine de pifferari qui préludaient par leurs concerts discordants aux accords abominables qu’ils exhibaient le soir dans les brasseries et les cafés de la capitale.
Tous, rangés en cercle, le violon renversé, suivaient de l’oeil les mouvements du maître et s’étudiaient à reproduire les airs que celui-ci leur notait.
La comtesse n’eut pas besoin d’un long examen pour découvrir Pedro au milieu de ces petits virtuoses du pavé, tous sales et déguenillés.
Elle alla droit à lui, le prit dans ses bras et le tint longtemps embrassé, tandis que le policier procédait à l’arrestation du misérable logeur.