Nouvelles Aventures Du Brave Soldat Chveïk
Chapitre IV: Le Départ de Kiralyhida pour Sokal
CHAPITRE IV
LE DÉPART DE KIRALYHIDA POUR
SOKAL
Le lieutenant Lukach marchait nerveusement dans le bureau de la 11e compagnie de marche. Ce bureau était situé dans un coin du baraquement de la compagnie. C’était un trou noir, séparé du couloir par une cloison de planches. Une table, deux chaises, une couchette en composaient l’ameublement.
Le sergent-major Vanek se trouvait également dans ce bureau. Il était en train de dresser la liste des prêts à payer. C’était également lui qui était chargé de tenir la comptabilité de la cuisine. Bref, le sergent-major Vanek n’était rien de moins que le ministre des finances de la compagnie. Il passait ses journées dans le bureau en question et il y couchait également.
Près de la porte se tenait un gros fantassin, pourvu d’une de ces barbes monumentales que les vieux écrivains se sont amusés à décrire dans leurs contes populaires. C’était Baloun, le nouveau tampon du lieutenant Lukach. Dans le civil, il était meunier au village de Krumlova.
– Je vous remercie pour le nouveau brosseur que vous m’avez procuré, maugréa le lieutenant Lukach d’un ton sarcastique, en s’adressant au sergent-major Vanek. C’est là tout ce que vous avez trouvé de mieux ? Le premier jour que je l’ai envoyé au mess pour chercher mon dîner, ce cochon m’en a bouffé la moitié en route.
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– Je l’ai renversé par hasard, balbutia le gros bonhomme.
– Tu prétends avoir renversé la soupe et la sauce, mais comment t’es-tu arrangé également pour renverser le rôti de bœuf, puisque tu m’en as rapporté un tout petit bout. Et qu’as-tu fait des macaronis ?
– Je les ai…
– Allons, pas d’histoire, tu les as mangés.
Le lieutenant Lukach proféra cette dernière phrase avec un tel accent accusateur, que le géant barbu recula de deux pas.
– J’ai demandé aujourd’hui, à la cuisine, ce qu’ils t’avaient donné pour mon dîner. Il y avait du potage aux Knédli, qu’en as-tu fait ? Tu les as péchés un à un dans la casserole et tu les as mangés. Il y avait également du bœuf gros sel aux cornichons. J’aimerais bien savoir ce qu’il est devenu. Il a achevé sa carrière dans ta gamelle, bien entendu. Et sur deux tranches de rôti, tu ne m’en as apporté que la moitié d’une. Et la tarte aux fruits, où l’as-tu renversée ? Dans ton estomac, espèce de cochon, de goinfre, de bête sauvage ! Tu dis que tout ça est tombé au milieu de la route ? Veux-tu me montrer l’endroit exact. Puis tu me racontes ensuite qu’un chien t’a suivi et que, à peine les tartes avaient-elles touché le sol qu’il les a avalées, Nom de Dieu ! Si tu t’amuses à me raconter de telles idioties je vais te flanquer une gifle qui te fera enfler la tête, elle deviendra aussi grosse que ton ventre insatiable. Et ce cochon ose nier encore ! Ne sais-tu pas que le sergent-major Vanek t’a vu au moment même où tu étais en train de bouffer la nourriture que tu étais chargé de m’apporter. C’est lui-même qui est venu me dire : « Mon lieutenant, ce cochon de Baloun est en train de dévorer votre dîner. Je viens de regarder par la fenêtre, et je le vois en train de se taper la cloche comme s’il n’avait rien mangé depuis huit
– 233 – jours ». Seulement, écoutez-moi, chef, il ne suffit pas de dénoncer ce goinfre, il faudrait encore m’expliquer comment il se fait que vous l’ayez choisi pour mon ordonnance. N’auriez-vous pas pu trouver un autre homme que celui-ci ?
– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que Baloun m’a paru être le plus honnête homme de la compagnie. De plus, il est tellement crétin, qu’il ne peut pas apprendre le maniement d’armes. On craint de lui mettre un flingot dans la main, de peur qu’il ne fasse un malheur. Aux dernières manœuvres, il a failli brûler les yeux de son voisin, et pourtant les cartouches étaient chargées à blanc. C’est pour cette raison que j’ai pensé qu’il était tout juste bon à faire un tampon.
– Et qui s’empressera à chaque repas de dévorer mon dîner, ajouta Lukach amèrement. Dis donc, voleur, as-tu tellement faim que ça ! Ta ration ne te suffit-elle pas ?
– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que si quelqu’un a un morceau de croûte de reste, à la cantine, je cours après lui pour le lui demander. Mais tout cela n’arrive pas à me rassasier. Qu’est-ce que vous voulez, ce n’est pas moi qui me suis fait. Je me dis toujours : Avec ça, tu en as assez. – Mais il n’y a rien à faire, j’ai beau manger, à la fin du repas j’ai le même appétit qu’au commencement. Mon estomac ne me laisse pas une minute de répit. Il m’arrive de croire que je l’ai assez bourré et qu’il ne m’embêtera plus. Erreur ! Il me suffit de voir quelqu’un qui mange, ou de sentir l’odeur d’un plat, pour qu’il s’éveille et recommence de nouveau à réclamer sa pâtée. Je voudrais bouffer du fer pour le digérer plus lentement. Mon lieutenant, je vous déclare avec obéissance que j’ai déjà demandé une double ration. Je suis allé également chez le major à Budeiovitz, qui m’a gardé à l’infirmerie durant trois jours, et il ne me donnait à becqueter qu’un peu de soupe matin et soir ; « Tu apprendras, canaille, me disait-il, à avoir faim. Si tu reviens me voir, la prochaine fois tu auras de mes nouvelles ».
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Mon lieutenant, il n’est pas nécessaire que je vois des plats fins. Les mets les plus ordinaires me font monter la salive à la bouche. Je vous en supplie, mon lieutenant, faites qu’on me double ma ration. Si l’on n’a plus de viande à la cuisine, au moins que l’on me donne des pommes de terre, des fayots, des pâtes, ou ce que bon leur semblera…
– Cela suffit ! J’ai assez entendu tes balivernes ! répondit le lieutenant. Dites-moi, chef, avez-vous jamais rencontré pareille impudence ! Cet oiseau-là me vole mon dîner et il me demande par-dessus le marché de lui faire doubler sa ration. Attends, mon vieux, je vais te faire digérer. Chef, conduisez cet homme au caporal Wiederhofer, pour qu’on le mette au poteau bien ligoté, près de la cuisine, pendant deux heures, au moment où l’on distribuera le goulach. Vous le laisserez là jusqu’à ce que toutes les rations aient été distribuées, et vous direz au chef de cuisine qu’il peut disposer de celle de Baloun.
– À vos ordres, mon lieutenant. Baloun, allons, oust !
Comme le géant se préparait à sortir, le lieutenant lui dit :
– Je te ferai passer ton appétit. Et la prochaine fois que tu mangeras mon dîner, je t’enverrai devant le conseil de guerre.
Un instant plus tard, Vanek pénétra dans le bureau en annonçant que Baloun était déjà solidement attaché au poteau.
Le lieutenant lui répondit :
– Vous me connaissez, Vanek, et vous savez que je n’aime guère ce genre de spectacle, mais il m’est impossible de faire autrement. Comment voulez-vous que je fasse ? Vous connaissez le proverbe qui dit : Le chien grogne lorsqu’on lui retire son os. Je ne veux pas avoir chez moi de voleur. Et du reste, j’espère que le sévère châtiment infligé à Baloun servira
– 235 – d’exemple aux autres hommes de la compagnie. Nos poilus sont devenus intraitables depuis qu’ils ont appris qu’ils allaient partir prochainement pour le front.
Le lieutenant en disant ces mots paraissait très abattu. Il continua tristement :
– Avant-hier, aux manœuvres de nuit, nous avons eu comme adversaires les élèves de l’École des aspirants. La première escouade, envoyée en éclaireurs, marchait encore assez convenablement, car c’était moi-même qui la conduisais ; mais la seconde, chargée de protéger notre flanc gauche et de surveiller la sucrerie, s’est comportée comme une bande de touristes qui rentrent d’une excursion. Ils ont tellement chanté et ils ont fait un tel tapage que cela s’entendait du bureau du colonel. La troisième escouade, chargée de reconnaître la forêt, nous précédait de dix minutes. Ces hommes marchaient avec leurs pipes et leurs cigarettes allumées, de sorte que l’on voyait une quantité de points brillants dans la nuit. Mais la plus extraordinaire de toutes, c’était sans doute la quatrième, qui formait l’arrière-garde. Elle s’est présentée brusquement en face de nous de telle façon que nous avons cru avoir affaire aux adversaires et que nous nous sommes retirés devant elle. Et voilà ! Ce sont de tels types qui composent notre 11e compagnie de marche dont j’assume le commandement. Que diable voulez-vous qu’ils deviennent lorsqu’il s’agira de batailles véritables !
Le lieutenant Lukach, machinalement, croisa ses mains en soupirant.
Vanek s’empressa de le tranquilliser.
– Ne vous en faites pas, mon lieutenant, pas la peine de vous casser la tête pour si peu. J’ai déjà accompagné au front trois compagnies de marche. Les Russes nous les ont écrasées les unes après les autres. Nous avons dû retourner à l’arrière
– 236 – pour former de nouvelles compagnies, et aucune d’elles n’était plus brillante que la vôtre, mon lieutenant. Mais la pire que j’aie vue, celle qui s’est dégonflée de la façon la plus lamentable, c’était la deuxième. Elle s’est rendue avec armes et bagages, avec tous ses sous-officiers et même ses officiers, à l’armée russe. Quant à moi, c’est par le plus grand des hasards qu’on ne m’a pas ramassé. À ce moment-là, j’étais allé à l’intendance pour y chercher de la gnole et du pinard.
Et vous ne savez pas encore, mon lieutenant, qu’à cette même manœuvre de nuit dont vous me parlez, l’École des aspirants, qui avait pour tâche d’envelopper notre compagnie, s’est égarée jusqu’au lac de Néjider ! Elle a marché toute la nuit, et ses éclaireurs ne se sont arrêtés que devant les marécages. Et pourtant ces hommes étaient sous la direction du capitaine Sagner ! Ils auraient sans doute poursuivi leur route jusqu’à Sopron si, à l’aube, le soleil ne s’était levé. Vous n’ignorez pas, mon lieutenant, poursuivit Vanek, visiblement amusé par ces incidents, que le capitaine Sagner sera désigné pour commander notre bataillon de marche. On avait d’abord songé à vous, mon lieutenant, car vous êtes sans nul doute l’officier le plus qualifié pour cette tâche, mais, comme me l’a dit l’adjudant Hegner, l’ordre est venu de la division et on ne peut pas aller contre.
Le lieutenant détourna son regard et alluma une cigarette. Il n’ignorait rien de tout cela et il était convaincu qu’on avait commis une injustice à son égard. C’était la deuxième fois que le capitaine Sagner le supplantait dans l’avancement, mais la discipline lui interdisait de dire ce qu’il pensait à ce sujet.
– L’adjudant Hegner, poursuivit le chef d’un ton confidentiel, nous a raconté l’autre jour que le capitaine Sagner, dans l’espoir d’obtenir quelque décoration, avait fait massacrer ses compagnies l’une après l’autre, par les mitrailleuses serbes, bien qu’il fût évident que l’infanterie était incapable de faire
– 237 – quoi que ce soit, étant donné que les positions de l’ennemi étaient solidement retranchées. Quatre-vingts hommes seulement demeurèrent de notre régiment. Le capitaine Sagner récolta même dans l’aventure une blessure à la main. De plus, à l’hôpital, il fut atteint de dysenterie. Dès qu’il fut sur pied, il revint à Budeiovitz et hier, il a déclaré au mess des officiers, qu’il était très heureux de retourner au front et qu’il ferait crever plutôt tout le bataillon que de revenir de là-bas sans une distinction honorifique. Il râle d’autant plus que lors de cette fameuse attaque contre les Serbes, il a été sérieusement engueulé. Et cette fois, il se propose de se rattraper. Peu lui importe que le bataillon crève, pourvu qu’il soit nommé lieutenant-colonel ! L’adjudant nous a raconté aussi, l’autre jour, que vous n’êtes pas en très bons termes avec le capitaine et qu’il s’empressera sans doute de flanquer votre onzième compagnie dans le secteur où ça bardera le plus.
Le chef ajouta en soupirant :
– Je suis d’avis que dans une guerre du genre de celle ci, où il y a un front d’une pareille étendue et une quantité considérable de combattants, on arriverait à un meilleur résultat plutôt par de savantes manœuvres que par des attaques désespérées. J’en ai vu un exemple à la 10e compagnie de marche, dans le défilé de Dukla. Tout allait pour le mieux, nous avions reçu l’ordre de cesser le feu, et nous nous tenions bien peinards en attendant que les Russes avancent. Nous étions admirablement placés pour les cerner, lorsque nos voisins de gauche, les « Mouches de fer », ont eu une telle frousse en voyant les Russes avancer qu’ils se mirent à tirer avant qu’on leur en donne l’ordre. Et, par leur faute, nous avons été obligés de battre en retraite. 120 hommes seulement sont revenus, les autres s’étaient égarés chez les Russes. Si, à ce moment-là, un heureux hasard n’avait pas voulu que je me rende à la brigade pour faire viser ma comptabilité, j’étais bon, moi aussi, comme la romaine. Ah ! c’est terrible, mon lieutenant, de voir ça ! Les
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Russes se sont emparés des meilleures positions, et le capitaine Sagner…
– Fichez-moi la paix avec votre capitaine Sagner, s’écria avec impatience le lieutenant Lukach. Je sais tout cela depuis longtemps. Quant à vous, ne vous imaginez pas que lors du prochain engagement vous irez chercher du rhum ou du pinard, ou faire viser votre comptabilité. On m’a déjà dit que vous buviez comme une éponge, et il suffit en effet de regarder votre nez rouge comme une lanterne, pour se rendre compte qu’on ne vous a pas calomnié.
– Ça, c’est un souvenir des Carpathes, mon lieutenant, répondit le chef. Nos tranchées étaient creusées dans la neige, et pas moyen de faire du feu ; sans le rhum, nous serions tous morts, gelés. Je me suis débrouillé pour fournir de la gnole à mes hommes et, de cette façon, j’en ai sauvé des quantités. Seulement, un jour nous avons reçu l’ordre de ne pas envoyer en patrouille les hommes qui avaient le nez rouge.
– Tout ça, ce sont des boniments, répondit le lieutenant. Et, d’ailleurs, l’hiver est fini maintenant.
– La gnole fait du bien dans n’importe quelle saison, observa le chef. C’est elle qui maintient le moral de nos troupes. Pour un litre de vin ou pour un quart de rhum, les hommes se battraient comme des lions. Quel est encore cet idiot qui frappe à la porte ? Il ne sait donc pas lire. J’ai pourtant écrit en toutes lettres : Entrez sans frapper !
Le lieutenant vit tout à coup la porte qui s’ouvrait avec lenteur et, tout doucement, le brave soldat Chvéïk passa sa tête dans l’entrebâillement, en faisant le salut réglementaire.
Ce salut rehaussait son expression candide et heureuse. Le lieutenant Lukach, affolé, tourna de grands yeux dans la
– 239 – direction du brave soldat Chvéïk, cependant que celui-ci le regardait avec tendresse.
C’est sans doute de ce même regard attendri et confiant que l’enfant prodigue contempla son père, en train de faire rôtir un mouton en l’honneur de son retour.
– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que je suis de nouveau à votre service, lui annonça Chvéïk d’une voix joyeuse.
Le lieutenant sursauta d’horreur sur sa chaise. Depuis le moment où le colonel Schroder lui avait annoncé que Chvéïk était de nouveau affecté à la compagnie, il essayait de se préparer à ce retour avec courage. Cependant, comme les jours avaient passé sans qu’il vînt, Lukach avait peu à peu repris confiance.
– Pourvu, mon Dieu, qu’il ne revienne pas ! songeait-il chaque matin à son réveil.
Et voici que, tout à coup, l’entrée si sympathique de Chvéïk avait réduit à néant tous ses espoirs.
Le brave soldat Chvéïk se tourna ensuite vers le chef, et lui remit, avec un sourire amical, les papiers qu’il retira des profondeurs de sa capote.
– Je vous déclare avec obéissance, mon adjudant, que je dois vous remettre ces papiers qu’on m’a donnés au bureau du régiment. Ils concernent mes prêts et ma nourriture…
Chvéïk se réhabituait très rapidement à la douce atmosphère de la onzième compagnie. À le voir et à l’entendre, on eût cru qu’il avait toujours été un des meilleurs camarades de
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Vanek. Celui-ci crut bon de tenir Chvéïk à distance respectueuse, en lui répondant avec sécheresse :
– Mettez ça sur mon bureau.
– Je vous prierai maintenant, dit le lieutenant Lukach au chef, de me laisser seul un instant avec Chvéïk.
Vanek se retira alors et colla son oreille contre la porte pour écouter ce qui allait se dire dans le bureau. Cependant, durant les premières minutes de son attente, il en fut pour ses frais d’espionnage, car Lukach et Chvéïk gardèrent un silence de mort. Ils se contentaient de se contempler l’un et l’autre. Lukach dardait son regard sur Chvéïk, comme s’il avait voulu l’hypnotiser, pareil à un coq qui fixe une poule avant de lui sauter sur le dos. Chvéïk fixait sur son lieutenant un regard candide et bon, qui paraissait vouloir dire : nous sommes unis encore une fois, mon amour de lieutenant, et rien ne pourra plus nous séparer.
Mais en voyant que Lukach gardait le silence, l’expression du regard de Chvéïk devint encore plus tendre. Toute son attitude exprimait clairement : Mais vas-y donc, mon bien-aimé, parle, dis ce que tu as sur le cœur.
Le lieutenant Lukach se décida à rompre ce silence.
– Je suis charmé de vous revoir, dit-il d’un air railleur, vous êtes bien gentil d’être venu…
Mais à ce moment-là, il ne put se contenir et toute la colère amassée en lui, durant les jours précédents, fit explosion. Il donna un terrible coup de poing sur la table, avec une telle violence que l’encrier sauta en l’air et macula la liste des prêts.
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En même temps Lukach s’était levé d’un bond et, se plaçant devant Chvéïk, il lui hurla dans la figure, tout secoué de rage :
– Animal !
Puis il se mit à marcher avec fureur dans son bureau.
– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, dit Chvéïk, lorsqu’il vit que Lukach ne cessait pas de se promener et de jeter à droite et à gauche, rageusement, les boules de papier qu’il roulait dans ses mains nerveuses, que j’ai bien remis la lettre, sans faute, ainsi que vous me l’aviez recommandé. J’ai même vu madame Kakonyi, et je vous assure que c’est une bien jolie personne. Il est vrai que quand je l’ai vue, elle avait un peu pleuré…
À ce moment-là, Lukach se jeta brusquement sur la couchette de Vanek, en hurlant :
– Quand donc en aurai-je fini avec vous, Chvéïk ?
Mais celui-ci continua, comme s’il n’avait rien entendu :
– Cette histoire de lettre, évidemment, a entraîné quelques petites histoires. Et il se hâta d’ajouter : Mais j’ai tout pris sur ma conscience. Comme on ne voulait pas croire que j’avais eu de la correspondance avec madame Kakonyi, j’ai avalé votre lettre à l’interrogatoire pour la faire disparaître. Puis, je suis tombé, par un hasard que je ne peux pas m’expliquer, au milieu d’une petite bagarre. Je me suis débrouillé, là-dedans aussi, le plus gentiment du monde, et le conseil de guerre lui-même m’a reconnu innocent, puisque l’instruction concernant mon affaire s’est terminée par un non-lieu. Je n’ai été au bureau du régiment que pendant quelques minutes. Monsieur le colonel m’a engueulé un tout petit peu, pour la forme, puis il m’a
– 242 – ordonné de me présenter de nouveau chez vous, comme ordonnance, et il m’a dit de vous dire qu’il vous invite à venir immédiatement dans son bureau, pour une affaire de la compagnie de marche. Il y a plus d’une demi-heure de cela, car le colonel ignorait sans doute que l’on allait me traîner encore dans les bureaux de la comptabilité, où j’ai dû attendre. Vous savez, mon lieutenant, tout est tellement confus et désordonné chez eux, qu’il y aurait de quoi devenir dingo…
Lorsque Lukach apprit qu’il était attendu par le colonel depuis plus d’une demi-heure, il dit à Chvéïk en s’habillant en hâte :
– Nom de Dieu ! vous m’avez flanqué encore dans de beaux draps !
Il dit cela d’un ton si désespéré que Chvéïk crut bon de le consoler, en lui criant :
– Ne vous en faites pas, mon lieutenant, le colonel vous attendra ; il n’a pas autre chose à faire…
Dès que Lukach se fut éloigné, l’adjudant-chef Vanek pénétra dans le bureau.
Chvéïk s’était assis sur une chaise et s’était mis à tisonner le poêle, tout en jetant dans le foyer des pelletées de charbon. Le bureau ne tarda pas à être envahi par la fumée. Chvéïk, sans accorder la moindre attention à Vanek, continua à s’amuser à ce petit jeu, pendant que l’adjudant le regardait, scandalisé. Finalement, le chef perdit patience et, repoussant d’un coup de pied la porte du poêle, il intima à Chvéïk l’ordre de ficher le camp.
– Mon adjudant, répondit Chvéïk avec dignité, j’ai l’honneur de vous faire savoir que je ne peux pas exécuter vos
– 243 – ordres, car je suis affecté ici par ordre supérieur. Je suis ordonnance à la onzième compagnie, ajouta-t-il fièrement. Le colonel Schroder, lui-même, m’a désigné pour être l’ordonnance du lieutenant Lukach. J’ai toujours été son tampon, mais, par mon intelligence héréditaire, j’ai attiré sur moi l’attention de mes supérieurs. Nous nous connaissons bien, le lieutenant Lukach et moi. Que faisiez-vous, mon adjudant, dans la vie civile ?
Le ton familier de Chvéïk surprit à tel point l’adjudant, que celui-ci répondit avec simplicité, comme s’il avait été un subordonné de l’ordonnance :
– Je suis le droguiste Vanek, de Kralup.
– J’ai fait, moi aussi, un petit bout d’apprentissage chez un droguiste, dit Chvéïk, chez un certain Kokochka au Perchtine. C’était un drôle de type. Il m’arriva d’allumer par erreur, dans sa cave, un tonneau d’essence, et toute la boutique s’est mise à flamber. Alors, il m’a balancé, et le Syndicat de la droguerie aussi. Pour cette raison, à cause d’un idiot de tonneau d’essence, je n’ai pas pu terminer mon apprentissage. Est-ce que vous fabriquez, vous aussi, des drogues pour les vaches ?
Vanek répondit non de la tête.
– Chez nous, on en fabrique avec des images bénies, car notre chef Kokochka était un homme très pieux, et il avait lu quelque part que saint Pérégrine avait guéri des vaches. Donc, il a fait imprimer quelque part, à Smikhov, des petites images qui représentaient saint Pérégrine, puis il les a fait bénir au couvent de Memaus pour la somme de deux cents couronnes. Et ensuite il en a enveloppé les paquets de drogues destinées aux bestiaux. Il suffisait de verser cela, après l’avoir fait dissoudre auparavant dans un peu d’eau chaude, dans la mangeoire de la bête malade, et de réciter une prière à saint Pérégrine, rédigée par
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M. Tauchen, notre commis. Mais il faut que je vous raconte l’histoire de cette prière : Notre vieux Kokochka appela un soir M. Tauchen et lui ordonna de rédiger, avant le lendemain matin dix heures, c’est-à-dire avant la venue du patron, une belle petite prière rimée, afin qu’elle soit prête avant midi pour qu’on puisse la donner à l’imprimeur, car il prétendait que les vaches attendaient impatiemment leur prière. Il lui avait donné à choisir, ou il ferait la prière en vers et il aurait pour cela deux couronnes en plus de sa semaine, ou il refuserait de faire la prière et il serait foutu à la porte. Monsieur Tauchen veilla toute la nuit, mais bien qu’il mît son cerveau à la torture l’inspiration ne venait pas. Le lendemain quand il ouvrit la boutique il avait les yeux cernés et les cheveux en broussaille, il avait même oublié comment s’appelait le saint des vaches ; alors Ferdinand, notre garçon de course, vint à sa rescousse. Il était très calé dans les affaires de la boutique.
Il fauchait les pigeons au grenier, il nous a appris aussi comment il fallait s’y prendre pour ouvrir la caisse du patron et un tas de choses très utiles dans le commerce. Donc celui-là s’est efforcé de tirer M. Tauchen de l’embarras. « Laissez-moi faire et ne vous en faites pas » qu’il lui dit. M. Tauchen qui était très content qu’on le tire de cette triste situation envoya aussitôt chercher de la bière pour lui. Et avant même qu’on ait apporté le demi, notre Ferdinand avait déjà terminé son poème qu’il nous a lu :
Je viens du haut du ciel,
Mon remède est comme du miel.
Veaux et vaches, je vous le dis,
Par moi se guérissent des maladies.
Les potions de Kokochka
Chassent les maux
N’en doutez pas.
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Puis, après avoir avalé son premier demi, il s’est remis au travail et il a achevé son poème en cinq sec. Il a ajouté :
C’est le grand et bon saint Pérégrine
Qui se disait que ça le chagrine
De voir les vaches si sympathiques
Souffrant de maux et de coliques.
Achetez donc les poudres du saint homme
Cela ne coûte que deux couronnes.
Bon saint, ayez pitié des bestiaux
Priez pour nous et pour nos agneaux.
Lorsque M. Kokochka est arrivé, Tauchen l’a suivi dans son cabinet et, en sortant, il nous a montré deux pièces de deux couronnes que le patron lui avait données au lieu d’une, ainsi qu’il avait été convenu. Tauchen voulait partager le bénéfice avec Ferdinand, mais notre Ferdinand, à la vue de l’argent, a été pris d’un accès d’orgueil. Il a répondu qu’on devait lui donner tout ou qu’il n’accepterait rien. Alors, M. Tauchen glissa les deux pièces dans sa poche et ne donna rien du tout. Puis il m’a appelé dans le fond de la boutique et il m’a collé une baffe, en me déclarant que j’en aurais encore une centaine si j’osais dire, à qui que ce soit, que ce n’était pas lui qui avait composé les prières. « Si M. Kokochka te fait témoigner, qu’il m’a dit, tu n’auras qu’à dire que Ferdinand n’est qu’un menteur. »
Puis il m’a demandé de prêter serment, ce que j’ai fait devant un tonneau de vinaigre. Mais notre Ferdinand, qui la trouvait mauvaise, s’est mis à se venger sur les drogues aux vaches. Comme nous préparions les remèdes pour les bestiaux au grenier, Ferdinand ramassait toutes les crottes de souris qu’il trouvait et il les y mêlait. Puis il a ramassé le crottin des chevaux dans la rue, il l’a fait sécher et l’a broyé dans un mortier et il l’a mélangé dans la drogue recommandée par saint Pérégrine. Mais cela ne lui a pas suffi. Il a pissé dedans, et autre chose aussi, et avec tout cela il a fabriqué une sorte de pâte.
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À ce moment le téléphone se mit à sonner. Le chef prit le récepteur et le raccrocha un instant après en jurant : On m’appelle d’urgence au régiment. Tout de suite ! grogna-t-il. Je n’aime pas cette hâte suspecte.
Chvéïk demeura seul. Une minute après le départ du chef le téléphone se mit à sonner de nouveau. Chvéïk se précipita vers l’appareil.
« Vanek ? il vient de partir à l’instant… Au bureau du régiment. Qui est-ce qui me parle ? Ici ! c’est l’ordonnance de la 11e compagnie. Et qui est-ce qui me parle ? L’ordonnance de la 12e ? bravo ! salut, cher confrère ? Mon nom ? Chvéïk. Et toi, comment tu t’appelles ? Braun ! très bien. Tu ne serais pas par hasard un parent du chapelier de la rue Boberjny, à Karlina ? Non, tu ne le connais pas ? Moi non plus. Il m’est arrivé de passer en tramway devant sa boutique et c’est pour cette raison que je me rappelle de son enseigne. Quoi de nouveau ? Je n’en sais rien. Quand est-ce que nous partons ? Je n’ai entendu parler d’aucun départ. Où diable devons-nous partir encore ?
– Mais au front, espèce d’abruti ?
– Je n’en ai point entendu parler.
– Alors, mon vieux, tu es une drôle d’ordonnance. Tu ne sais même pas si ton sous-lieutenant…
– Chez nous, il n’y a pas plus de sous-lieutenant que de…
– C’est du pareil au même. Alors, tu ne sais pas si ton lieutenant a été appelé chez le colonel ?
– Si, il y est allé tout à l’heure…
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– Eh bien, voici, notre commandant est aussi chez le colonel ; je viens de parler à son ordonnance. Tous ces va-et-vient ne me disent rien qui vaille. Tu ne sais pas non plus si on prépare quelque chose à la fanfare du régiment ? Non ? Fais donc pas l’idiot ! Votre chef a déjà reçu son avis de départ ? Combien d’hommes avez-vous à la compagnie ?
– Je n’en sais rien.
– Et, espèce d’imbécile, tu as peur que je te bouffe ton nez ?
Chvéïk entendit, à ce moment-là, son interlocuteur dire à quelqu’un qui se trouvait à côté de lui : « Tiens, écoute, toi aussi. Ils ont un drôle de type comme ordonnance à la 11e.
Puis la conversation se poursuivit ainsi :
– Allo ! tu dors ? mais réponds-moi donc ! Donc, tu ne sais encore rien ? Sans blague ? Le chef ne vous a-t-il pas dit que vous deviez aller chercher des conserves aux magasins ? Que tu es nouille, mon vieux frère ! Quoi ? cela ne te regarde pas ?
On entendit des rires à l’extrémité du fil.
– Non ? Mais tu es dingo ! Enfin, si tu apprends quelque chose à ce sujet, téléphone tout de suite à la 12e. Entendu ? Un mot encore !… D’où est-ce que tu viens ?
– De Prague.
– Alors, mon gars, tu devrais être plus débrouillard. Et dis donc : quand est-ce que ton chef est allé chez le colon ?
– On vient de l’appeler.
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– Ah ! tu vois, ils sont en train de comploter quelque chose. Et toi tu n’en sais rien. Tu es là comme une nouille.
– Je suis sorti de taule il y a à peine une heure pour venir au Conseil de guerre.
– Ah ! si c’est comme ça… ça change ! Plus tu m’en diras ! Je viendrai tout à l’heure te voir. Salut !
Chvéïk était en train d’allumer sa pipe lorsque le téléphone recommença à sonner.
– Que le diable vous emporte avec votre téléphone ! s’écria Chvéïk. Si vous croyez que je vais passer mon temps à bavarder.
Mais le téléphone continua à retentir avec une telle insistance que Chvéïk perdit patience et décrocha à nouveau le récepteur.
– Qui est là ? Ici ? Chvéïk, ordonnance de la 11e compagnie.
– Qu’est-ce que vous fichez là ? répondit une voix que Chvéïk reconnut comme étant celle de son lieutenant. Où est Vanek ? Appelez-moi tout de suite Vanek au téléphone.
Chvéïk, tout ému d’entendre la voix de son lieutenant, répondit :
– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant…
– Écoutez, Chvéïk, je n’ai pas de temps à perdre avec vous. Les communications téléphoniques, surtout lorsqu’elles sont militaires, doivent être brèves et claires, aussi je vous dispense de vos préambules, de vos : je vous déclare avec obéissance, etc., je vous demande simplement, soldat Chvéïk, si vous pouvez dire à Vanek de venir immédiatement au téléphone ?
– 249 –
– Je ne l’ai pas à portée de ma main, mon lieutenant. Je vous déclare avec obéissance qu’il vient d’aller au bureau du régiment, il n’y a même pas un quart d’heure.
– Chvéïk, Chvéïk, quand apprendrez-vous à vous exprimer brièvement ! Attendez que je rentre et vous aurez de mes nouvelles ! Maintenant, écoutez bien ce que je vais vous dire. Vous m’entendez bien, n’est-ce pas ? Je ne veux pas avoir avec vous une de ces fameuses explications dont vous avez le secret, je ne veux pas que vous me racontiez que vous n’avez pas compris ce que je vous avais dit parce que ma voix était brouillée ou d’autres histoires de ce genre. Aussitôt que vous aurez raccroché l’appareil…
Là, Chvéïk n’entendit plus rien. Le téléphone sonna de nouveau. Chvéïk s’empara de la manivelle et se mit à tourner à toute vitesse. Lorsqu’il approcha son oreille du récepteur ce fut pour recevoir une bordée d’injures : idiot, voyou, fripouille, pourquoi interrompez-vous notre conversation ?
– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que vous m’avez dit de raccrocher…
– Dans une heure, je suis de retour. Je vous réglerai votre compte ! En attendant, vous allez me chercher immédiatement un sergent de la compagnie, le sergent Fuchs, dites-lui qu’il prenne dix hommes avec lui et qu’il se dépêche d’aller chercher des conserves au magasin du régiment. Avez-vous compris ? Répétez ce que vous devez faire ?
– Aller chercher avec dix hommes de la compagnie des conserves au magasin.
– Enfin ! pour la première fois, vous avez un peu de mémoire ! Je vais téléphoner à Vanek pour qu’il aille également
– 250 – contrôler les comptes. S’il venait tout de suite à la compagnie dites-lui qu’il n’a qu’à courir au magasin. Et maintenant vous pouvez raccrocher.
Chvéïk s’empressa de sortir et de se mettre à la recherche du sergent. Il trouva un groupe de sous-officiers rassemblés à la cuisine où ils étaient en train de manger. En face d’eux se trouvait le pauvre Baloun. Ils l’avaient solidement attaché à un poteau, mais pas aussi cruellement cependant que la discipline l’aurait prescrit. Un des cuisiniers lui avait placé dans la bouche un os auquel adhérait encore un peu de viande, et le pauvre diable faisait des efforts comiques pour ne pas le laisser échapper.
– Lequel d’entre vous est le sergent Fuchs ? demanda Chvéïk.
Le sergent ne daigna même pas répondre lorsqu’il vit que c’était un simple soldat qui était à sa recherche.
– Je demande, s’écria Chvéïk, qui est parmi vous le sergent Fuchs ?
Fuchs se leva.
– D’abord, lui dit-il, on ne dit pas : lequel d’entre vous est le sergent Fuchs ? Mais bien : je vous déclare avec obéissance, messieurs les sous-officiers, que je voudrais parler à monsieur le sergent Fuchs… Si dans ma section quelqu’un s’avisait de ne pas dire : je vous déclare avec obéissance, je lui balancerais immédiatement une de ces raclées dont il garderait le souvenir.
– Ne vous emballez pas, sergent, répondit Chvéïk, mais ramassez en vitesse dix hommes et filez avec eux au pas de course au magasin du régiment. C’est pour aller chercher le singe.
– 251 –
Le sergent Fuchs, suffoqué par cet ordre donné d’une voix impérative, ne put que répondre :
– Quoi ?
– Il n’y a pas de quoi, répondit Chvéïk. Je suis ordonnance à la compagnie de marche et je viens de recevoir cet ordre de la part du lieutenant Lukach. Il m’a dit : trouvez un sergent et dix hommes et ordonnez-leur de se rendre au pas de course au magasin. Si vous ne voulez pas obéir, c’est bien, je m’en retourne au téléphone. Le lieutenant vous a désigné pour cette mission et vous devez la remplir. Inutile de me bassiner davantage. Une conversation téléphonique, comme disait le lieutenant Lukach, doit être brève et exacte. Si l’on ordonne au sergent Fuchs d’aller chercher du singe il n’a qu’à se grouiller. Une communication téléphonique, ce n’est pas comme une causerie où l’on invite les copains à dîner. En temps de guerre, chaque minute de retard est un crime. Si le sergent Fuchs ne veut pas se grouiller, vous n’avez qu’à me le dire, et je vais lui régler son compte, m’a dit mon lieutenant. Mais oui, mon vieux, vous ne connaissez pas encore mon lieutenant.
Ayant achevé sa harangue, Chvéïk promena un regard triomphal sur le groupe des sous-officiers, visiblement ahuris par cette énergique intervention.
Fuchs grogna quelques paroles incompréhensibles et s’éloigna à toute vitesse. Chvéïk lui cria :
– Alors, je peux téléphoner au lieutenant que tout est en ordre ?
– Je vais immédiatement au magasin avec les dix hommes, répondit Fuchs en disparaissant sous le portail d’une baraque.
– 252 –
Chvéïk quitta sans un mot le groupe des sous-officiers qui le regardèrent s’éloigner d’un air consterné.
– Je crois que ça va barder, remarqua le petit caporal Blasek. Il ne nous reste plus qu’à boucler nos malles.
Lorsque Chvéïk fut de retour au bureau de la 11e compagnie, il fit une deuxième tentative pour allumer sa pipe, mais il n’en eut pas le temps. Le téléphone retentit et la voix du lieutenant Lukach se fit entendre au bout du fil :
– Nom de Dieu ! où diable étiez-vous, Chvéïk ? C’est la troisième fois que je sonne et vous n’étiez pas au téléphone.
– Je viens de transmettre vos ordres aux sous-officiers, mon lieutenant.
– Est-ce qu’ils sont déjà partis ?
– Mais bien sûr qu’ils sont partis. Mais je ne sais pas s’ils sont déjà arrivés. Voulez-vous que j’aille voir ?
– Avez-vous trouvé le sergent Fuchs ?
– Mais oui, mon lieutenant. Et tout d’abord il s’est mis à m’engueuler : « Quoi, qu’il me dit… » Mais après que je lui ai expliqué que les conversations téléphoniques doivent être brèves…
– Pas de bavardages, Chvéïk. Vanek n’est pas encore de retour ?
– Non, mon lieutenant.
– Nom de Dieu, ne gueulez pas si fort dans le téléphone. Vous ne savez pas où diable peut se trouver ce sacré Vanek ?
– 253 –
– Non, je ne sais pas où ce sacré Vanek peut se trouver…
– Je pense qu’il est à la cantine. Allez voir immédiatement à la cantine, et si vous le trouvez, dites-lui qu’il doit se rendre immédiatement au magasin. Ah ! encore une chose : dites au caporal Blasek qu’il doit immédiatement relâcher Baloun et me l’envoyer. Bien, maintenant, raccrochez !
Chvéïk se trouva alors en face d’une tâche assez compliquée. Lorsqu’il eût trouvé le caporal Blasek et qu’il lui eût transmis l’ordre du lieutenant, le caporal grogna d’un air mécontent :
– Ah ! les cochons ont déjà la frousse ! Ils foirent dans leur culotte…
Chvéïk assista à la délivrance de Baloun et fit quelques mètres avec lui.
Le géant considérait Chvéïk comme son sauveur et il lui promit de partager avec lui les colis qu’il recevrait de son patelin.
– Chez nous, on va tuer les cochons, dit-il avec mélancolie. Aimes-tu le boudin au lard ou sans lard ? Dis-le moi carrément, car je vais écrire ce soir même à la maison. Mon cochon pèse environ 15o kilogs, il a une gueule de bouledogue, cette race est la meilleure. Si tu voyais comme il est gras, mon vieux ! Il en aura du lard ! Lorsque j’étais encore à la maison, c’était moi-même qui préparais les saucisses et j’en bouffais à m’en faire péter la peau du ventre. Notre cochon de l’année dernière pesait 160 kilogs, c’était une bête magnifique.
Il serra avec enthousiasme la main de Chvéïk en ajoutant :
– 254 –
– Je l’ai nourri moi-même avec des patates, et c’était un véritable plaisir que de voir la rapidité avec laquelle il grossissait. J’ai mis les jambons dans du sel, puis j’en ai fait rôtir un beau morceau. Le rôti de cochon avec de la choucroute, il n’y a rien de meilleur, et si en le bouffant tu peux boire de la bonne bière, ah ? mon vieux…
Et il ajouta avec mélancolie :
– On était si heureux autrefois, et maintenant avec cette saloperie de guerre…
Le géant barbu soupira, plein de tristesse, et se dirigea vers le bureau du régiment, cependant que Chvéïk continuait son chemin en marchant sous la double rangée de vieux tilleuls qui conduisait à la cantine.
Le sergent-major Vanek, comme le lieutenant Lukach l’avait prévu, se trouvait en face, à la cantine, et il était en train de raconter à un adjudant, au moment où Chvéïk pénétra, les bénéfices qu’il réalisait avant la guerre en vendant de la couleur.
Son interlocuteur était complètement noir. Le même matin il avait reçu la visite d’un gros fermier, dont le fils faisait son service militaire sous les ordres de l’adjudant. Pour cette raison, le fermier lui avait graissé la patte et lui avait payé à boire et à manger en ville.
Il regardait devant lui avec des yeux vagues, sans comprendre ce que son interlocuteur lui disait. Ces histoires de couleurs le laissaient complètement indifférent. Il était plongé dans ses réflexions et il se mit à balbutier tout à coup quelques mots où il était question d’un chemin de fer qui passait par Trebone et Telkhrimov.
– 255 –
Lorsque Chvéïk franchit le seuil de la porte, Vanek était en train d’expliquer à l’adjudant de quelle façon on fabriquait un pot de couleur. Et l’adjudant lui répondit :
– Naturellement, il est mort sur le chemin du retour. Et voilà tout ce qu’on a de lui… ces quelques lettres…
Lorsqu’il aperçut Chvéïk, il le confondit avec un personnage qu’il détestait, et il se mit à le bombarder de jurons sonores.
Mais le brave soldat Chvéïk, sans accorder la moindre importance à ses paroles, se dirigea directement sur Vanek et lui déclara :
– Sergent, vous devez filer à toute vitesse au magasin. Le sergent Fuchs vous y attend avec dix trouffions pour la corvée de singe. Le lieutenant Lukach a déjà téléphoné plusieurs fois à ce sujet.
Vanek éclata d’un large rire.
– Croyez-vous que je suis dingo, s’écria-t-il, je me ridiculiserais pour le restant de mes jours, si je vous écoutais. Mon cher ami, nous avons du temps devant nous. Rien ne presse. Lorsque le lieutenant Lukach aura préparé le départ pour le front d’autant de compagnies que moi, alors il saura comment s’y prendre. On m’a déjà ordonné, au bureau du colonel, de me préparer pour le départ de demain et d’aller au pas de course préparer les victuailles. Eh bien, savez-vous ce que j’ai fait ? Je me suis rendu tranquillement à la cantine pour boire un quart de rouge. Je trouve qu’on est beaucoup mieux ici qu’ailleurs. Le singe ne se sauvera pas des boîtes dans lesquelles il est enfermé, et le magasin restera également à sa place. Je connais beaucoup mieux le magasin que le lieutenant Lukach peut le connaître, et je sais aussi toutes les balivernes qu’on
– 256 – débite aux conférences d’officiers chez le vieux. C’est une lubie du colonel que le magasin soit plein de conserves. Or, dans son magasin à lui, il n’en a jamais eu en réserve. Il s’en est procuré à la dernière minute. Ils peuvent dire ce qu’ils voudront à la conférence du colonel, nous autres, on s’en fiche. Pas une compagnie de marche n’a reçu du singe pour sa route.
Puis se tournant vers l’adjudant il ajouta :
– Pas vrai, mon vieux parapluie ?
Mais celui-ci s’était déjà endormi, et il devait être en train de rêver, car il répondit :
– Et, tout en marchant… il tenait à la main un vieux parapluie…
– Vous feriez mieux, dit Vanek à Chvéïk, de laisser tomber tout cela. On nous dit aujourd’hui que le régiment doit partir demain, mais n’en croyez rien. Comment voulez-vous partir s’il n’y a pas de wagons disponibles ? Or, on a téléphoné à la gare en ma présence ; ils n’ont pas un seul wagon pour nous. Cela s’est déjà produit, il n’y a pas très longtemps, nous avons dû attendre à la gare deux jours durant, et c’est seulement après trois jours d’attente qu’on a eu pitié de nous et que l’on nous a envoyé un train pour nous emmener. Mais, à ce moment-là, personne ne savait où nous devions aller. Le colonel lui-même n’en savait rien. Nous avons ainsi traversé toute la Hongrie sans savoir si nous devions aller sur le front russe ou sur le front serbe. À chaque station que nous traversions, nos officiers téléphonaient à l’état-major de la division. Mais partout nous restions en carafe. Finalement, pour se débarrasser de nous, on nous a flanqués au défilé de Dukla, où les Russes nous ont tellement aplatis qu’il ne nous resta pas autre chose à faire que de rentrer à l’intérieur pour nous reformer de nouveau. Donc, pas d’alerte inutile. Demain il fera jour. Et surtout, ne nous emballons pas.
– 257 –
Donnez-moi une autre chopine, commanda-t-il au cantinier. Le pinard est particulièrement excellent ces temps-ci, poursuivit Vanek, sans apporter la moindre attention à ce que l’adjudant racontait dans son rêve :
– Croyez-moi, monsieur, disait celui-ci, je n’ai pas encore eu grand’chose dans ma vie… Votre question m’étonne fort…
– À quoi bon se faire de la bile à cause de ce départ, poursuivit Vanek ; lorsque la première compagnie de marelle a fiché le camp, tout a été prêt en deux heures. Vous feriez beaucoup mieux de vous asseoir à côté de moi.
Un combat terrible se disputa l’âme de Chveik.
– Je ne peux pas, répondit le brave soldat Chvéïk, ayant vaincu après un effort surhumain la tentation. Il faut que je rentre immédiatement au bureau de la compagnie, car on pourrait me demander au téléphone…
– Allons donc, mon ami, ne vous en faites pas. Ce n’est pas la peine de se fatiguer les méninges pour le service. Je ne connais rien de plus ennuyeux qu’une ordonnance qui veut faire du zèle.
Mais Chvéïk était déjà sur le seuil de la porte et se dirigeait à toute vitesse au bureau de sa compagnie.
Vanek resta donc seul, car on ne peut vraiment pas dire que l’adjudant était en état de tenir compagnie à qui que ce soit. De plus en plus éloigné du monde réel, il continuait à débiter des choses incompréhensibles, en caressant de ses doigts tremblants la bouteille qui se trouvait devant lui.
– J’ai souvent traversé ce village, disait-il, moitié en tchèque et moitié en allemand, sans me soucier de son
– 258 – existence. J’ai passé mes examens en six mois et j’ai même préparé mon doctorat. Hélas ! si je ne suis plus qu’une ruine, c’est par votre faute, Louise ! Est-il vrai qu’ils vont être publiés en peau de chagrin… Mais il y a toujours quelqu’un, ici, qui ne s’en souvient pas…
Le sergent-major, sans s’occuper de ce que disait son compagnon, tambourinait une marche sur la table. Tout à coup la porte s’ouvrit et Jurayda, le chef de la cuisine du mess, entra et s’affaissa sur une chaise.
– Nous avons reçu l’ordre, balbutia-t-il, d’aller chercher du cognac pour le voyage et comme nous n’avions pas de bonbonnes vides, nous avons été obligés de vider celles qui contenaient du rhum. Vous imaginez sans peine ce qui est arrivé… Nos aides-cuisiniers ont complètement perdu la tête, j’ai moi-même mal calculé les portions ; lorsque le colonel est arrivé nous n’avions plus rien à lui offrir. C’est une sale blague.
– C’est une délicieuse aventure, déclara Vanek, qui, lorsqu’il était en état d’ébriété, aimait les expressions choisies.
Le cuisinier Jurayda se mit à bavarder, il raconta qu’il était éditeur d’une revue occultiste et de livres qui se proposaient de dévoiler les « mystères de la vie et de la mort ». Pendant la guerre il s’était embusqué à la cuisine du mess et il lui était souvent arrivé de faire brûler le rôti tellement il était plongé avec passion dans la lecture de sa Suter Pragua Paramita (La Sagesse Révélée).
Le colonel Schroder le considérait comme un type très original, il était même très fier de l’avoir sous ses ordres, « car, disait-il, quel régiment peut se vanter de posséder un chef cuisinier occultiste ». Et ce chef connaissait son métier. Certains de ses plats avaient été si goûtés des officiers que lorsque le
– 259 – lieutenant Dusek fut blessé à la bataille de Komarovo il réclamait toujours Jurayda.
– Oui, poursuivit le chef de cuisine, qui avait de la peine à demeurer sur sa chaise et dont l’haleine sentait le rhum à dix pas, lorsque notre colonel en arrivant au mess s’est aperçu qu’il ne restait plus pour lui que des pommes sautées, il a failli se trouver mal ; il est tombé, comme on dit chez nous, dans l’état des Gaki. Savez-vous ce que c’est que le Gaki ? C’est le nom qu’on donne aux âmes affamées. Je lui ai dit : avez-vous, mon colonel, assez de force pour supporter les cruautés du sort qui vous a privé ce soir de votre noix de veau ? Dans le Karma il est écrit que vous mangerez ce soir une délicieuse omelette truffée.
Chers amis, ajouta le chef cuisinier, en faisant un brusque mouvement qui fit dégringoler tout ce qui se trouvait sur la table, n’oubliez pas que les phénomènes des figures, les apparitions sont sans substance. La Figure est le Sans-Substance et le Sans-Substance est la Figure. L’état de Sans-Substance n’est pas différent de la Figure et la Figure n’est pas différente de l’état de Sans-Substance…
Après ces quelques éclaircissements, le chef occultiste se plongea dans un profond silence. La tête dans les mains, il se mit à regarder fixement la table inondée de vin. L’adjudant, lui, continuait à délirer :
« Le blé a disparu des champs et dans cette situation il a obtenu une invitation pour elle, mais la Pentecôte se fêtera au printemps… »
Cependant Vanek continuait à tambouriner sur la table. De temps à autre il vidait son verre et il se rappelait qu’un sergent et onze hommes l’attendaient au magasin. En songeant à cela il se mit à rire de bon cœur en faisant de la main un geste résigné.
– 260 –
Lorsqu’il rentra fort tard à la compagnie, il trouva Chvéïk au téléphone.
– La Figure est la Sans-Substance, et la Sans-Substance est la Figure… cria-t-il avec désespoir, puis il se jeta tout habillé sur sa couchette et s’endormit.
Chvéïk, sans accorder la moindre attention à ses paroles, garda fidèlement le récepteur en mains. Il y avait deux heures de cela, le lieutenant Lukach lui avait téléphoné et comme il avait oublié de lui dire de raccrocher l’appareil, Chvéïk pour rien au monde ne l’eût quitté. Il entendait les conversations qui avaient lieu sur les diverses lignes. Le train des équipages engueulait les artilleurs, les sapeurs faisaient des réclamations tapageuses à la poste, et les gens du polygone se disputaient avec les mitrailleurs.
Cependant, la réunion chez le colonel Schroder traînait en longueur. Le colonel expliquait la nouvelle théorie du service au front et il soulignait surtout le rôle des obusiers de tranchées. Il parla longtemps et confusément de la disposition du front. Il expliqua la ligne qu’il traçait et qui allait du nord au sud, il insista sur l’importance d’une bonne liaison entre les troupes, sur celle des gaz asphyxiants et de la défense contre l’aviation ennemie. Ensuite il discourut encore sur la situation intérieure de l’armée, et commença par analyser les relations des officiers et des soldats, ainsi que des sous-officiers. Puis il dit ce qu’il pensait des hommes qui passent avec armes et bagages à l’ennemi.
Durant ce temps, la majorité des officiers qui l’écoutaient se mirent à maugréer entre leurs dents en se demandant si ce vieux chameau allait bientôt finir de discourir. Mais le vieux continuait à bavarder sur les nouvelles tâches des bataillons de marche, sur les zeppelins, etc.
– 261 –
En écoutant cette avalanche de phrases incohérentes, le lieutenant Lukach se souvint que Chvéïk avait été absent de la solennité de prêter serment, car, au moment où elle eut lieu, il était encore en prison. En songeant à cela, brusquement, il fut secoué par un rire nerveux qui se répandit aussitôt dans l’assistance. Le colonel, ahuri, s’embrouilla encore davantage dans son discours qu’il clôtura enfin par ces paroles : Messieurs, ce que je dis n’est pourtant pas si rigolo !
Là-dessus, tout le monde se rendit au mess, car le colonel venait d’être appelé au téléphone par la brigade.
Chvéïk dormait du sommeil du juste à côté du téléphone lorsque la sonnerie retentit :
– Allo, ici bureau du colonel.
– Allo, répondit-il, ici 11e compagnie.
– Dépêchons-nous, cria une voix, prends du papier et un crayon et écris ce que je vais te dicter :
« 11e compagnie de marche… » Là-dessus suivirent des phrases complètement confuses, car les téléphonistes de la 12e et 10e compagnie s’étant mis à se raconter des histoires, Chvéïk ne comprit pas un traître mot de ce qu’on lui disait.
– Allo, répète un peu ce que tu viens d’écrire.
– Quoi donc ?
– Ce que je viens de te dicter, parbleu.
– Quoi, quoi, je ne sais pas ce que vous voulez dire…
– Mais, espèce d’idiot, es-tu sourd ?
– 262 –
– Je n’ai rien entendu, répondit Chvéïk, tout le monde parle à la fois au téléphone.
– Comment ! Qu’est-ce que tu racontes, espèce d’andouille ? Crois-tu que j’aie du temps à perdre avec toi ? Veux-tu prendre mon message oui ou non ? As-tu un crayon et du papier ? Eh bien, quoi ! Es-tu prêt ? Bon Dieu de bon Dieu, quel abruti tu fais ! Allons-y maintenant : Le commandant de la IIe compagnie de marche… répète.
– La IIe compagnie de marche…
– Commandant de la IIe compagnie, répète !
– Commandant de la IIe compagnie…
– Est invité pour demain matin…
– Est invité pour demain matin…
– À une conférence chez le colonel. Signature. Sais-tu ce que c’est qu’une signature, animal ? Répète !
– À 9 heures à une conférence chez le colonel. Signature. Sais-tu ce que c’est qu’une signature, animal ?
– Signé colonel Schroder, idiot !
– Signé colonel Schroder, idiot !
– Quelle andouille ! Qui est-ce qui prend ce message ?
– Moi-même.
– Qui ça, moi-même ?
– 263 –
– Chvéïk.
– Quoi de nouveau chez vous, Chvéïk ?
– Rien, tout est comme hier.
– Est-il vrai que vous avez quelqu’un au poteau ?
– Ce n’était rien, c’était simplement le tampon du lieutenant Lukack, il avait bouffé le dîner du lieutenant. Tu ne sais pas quand est-ce qu’on partira ?
– Mon vieux, le colon lui-même n’en sait rien.
Chvéïk raccrocha le récepteur puis se mit à secouer le chef pour le réveiller. Allongé sur le dos, Vanek se mit à lancer les pieds dans toutes les directions. Mais Chvéïk vint tout de même à bout de sa tâche, et le chef tout ahuri, en se frottant les yeux, lui demanda ce qu’il y avait de nouveau.
– Oh, pas grand’chose, répondit Chvéïk, je voudrais seulement vous demander un conseil. Je viens de recevoir un message ordonnant au lieutenant Lukach de se présenter demain à 9 heures, chez le colonel. Mais je ne sais plus quoi faire. Faut-il aller le mettre au courant immédiatement ou faut-il que j’y aille demain matin ? J’ai longtemps hésité pour vous réveiller, surtout parce que vous ronfliez terriblement, mais à la fin je me suis dit : il faut tout de même lui demander conseil…
– Pour l’amour de Dieu, laissez-moi dormir, répondit Vanek.
Là-dessus il se retourna et se rendormit comme un bienheureux. Chvéïk revint au téléphone, s’assit, et recommença à somnoler. Mais la sonnerie le réveilla de nouveau.
– 264 –
– Allo, la IIe ?
– Oui, la IIe. Qui va là ?
– La 13e. Allo ! Quelle heure qu’il est chez vous ?
– Notre pendule ne marche pas.
– Eh bien, mon vieux, chez nous, c’est du pareil au même, tu ne sais pas quand est-ce qu’on partira ? As-tu parlé avec le régiment ?
– Qui, mais ils ne savent rien, ces andouilles-là.
– Eh, dites-donc, mademoiselle, voulez-vous être polie ! Nous avons envoyé des gens au magasin et on ne leur a rien donné.
– Les nôtres aussi sont retournés les mains vides.
– C’était sans doute une fausse alerte. Où crois-tu que nous irions ?
– En Russie.
– Je ne crois pas, nous irons plutôt en Serbie. Nous le saurons en arrivant à Budapest. Si notre train tourne à droite c’est la Serbie qui nous attend, s’il tourne à gauche c’est la Russie.
– On dit que les prêts sont augmentés. Tu sais jouer au bésigue. Bon ! Alors, viens nous voir demain. Chez nous, on joue chaque soir. Combien vous êtes au téléphone ? Tu es tout seul ? Oh, alors, laisse tout tomber et va te coucher.
– 265 –
Chvéïk suivit ce conseil et, appuyant doucement sa tête sur ses bras repliés, il s’endormit. Comme il avait oublié de raccrocher le récepteur, personne ne pouvait plus désormais le déranger. Le téléphoniste du régiment, malgré tous ses efforts, ne put parvenir à passer le message indiquant que les hommes qui n’avaient pas été vaccinés contre la typhoïde devaient se présenter le lendemain à la visite.
Le lieutenant Lukach, ce même soir, veilla au club des officiers en compagnie du major Schanzler. Ce dernier était assis à cheval sur une chaise et, tout en frappant le plancher avec une queue de billard, il fit les déclarations suivantes :
– C’est un sultan arabe qui, le premier, a reconnu la neutralité des médecins militaires. Cette convention même est applicable aux aumôniers, médecins, chirurgiens, pharmaciens et infirmiers, chargés de donner des soins aux malades demeurés sur le terrain de l’adversaire, non seulement ils ne peuvent pas être faits prisonniers mais ils peuvent exiger d’être reconduits dans leur armée respective ; les blessés et malades doivent être échangés entre les parties belligérantes.
Le docteur Schanzler, bien qu’il eût déjà brisé deux queues de billards, continua à poursuivre ses théories sur les conventions de Genève. Cependant le lieutenant Lukach, fatigué d’entendre ces histoires qui ne l’intéressaient guère, acheva de boire son café et rentra dans sa chambre, où il trouva Baloun, le géant barbu, qui était en train de faire rôtir un bout de saucisson sur une lampe à alcool.
– Je me suis permis, mon lieutenant, balbutia Baloun, je me suis permis…
Lukach le regarda étonné, il comprit que cet homme n’était qu’un grand enfant naïf et il ressentit de la honte en songeant
– 266 – qu’il l’avait fait mettre au poteau à cause de cette faim toujours inassouvie.
– Tu n’as qu’à continuer, répondit-il, en décrochant son sabre, demain je te ferai donner une double portion de pain.
Le lieutenant Lukach s’assit ensuite à sa table. Il venait de succomber à un accès de sentimentalisme et il se mit à écrire une lettre à sa tante :
« Chère tante,
« Je viens de recevoir l’ordre de me mettre en route avec ma compagnie de marche pour le front. Il est possible que cette lettre soit la dernière que tu reçoives de ma part. C’est pourquoi il m’est difficile de la terminer en te disant : au revoir ; peut-être vaudrait-il mieux, en effet, que je te dise adieu…
– Je la terminerai demain, se dit le lieutenant Lukach, et il alla se coucher.
Lorsque Baloun vit que le lieutenant dormait à poings fermés, il se remit à fouiller dans la chambre dans l’espoir de découvrir quelque nourriture. En ouvrant la valise du lieutenant, il aperçut une plaque de chocolat qu’il dévora en quelques bouchées. Puis il alla doucement voir ce que le lieutenant avait écrit. Il fut tellement ému par ces quelques lignes qu’il se retira aussitôt sur sa paillasse et qu’il se mit à songer à son foyer. Il revit son large coutelas de boucher puis il s’endormit.
Le lendemain matin, Chvéïk fut réveillé par l’odeur du café qu’on était en train de préparer sur les fourneaux de la compagnie. Il raccrocha machinalement le récepteur du téléphone comme s’il terminait une communication et il se mit à se promener dans le bureau pour se dégourdir les jambes. Sa
– 267 – bonne humeur éclata dans un chant joyeux. Il s’agissait d’un soldat qui s’était déguisé en jeune fille pour mieux approcher sa bien-aimée. Il l’accompagne au moulin où le meunier le fait coucher dans le lit de sa fille en sortant de table :
Donne à manger à cette fille, la meunière
Elle n’a pas bouffé, paraît-il, depuis hier.
… La meunière sert un dîner copieux au soldat déguisé et voici la fin de l’histoire :
Les meuniers en sortant du lit
Découvrirent cet avis :
Mes compliments à Mademoiselle
Elle était, mais n’est plus… pucelle…
Chvéïk chanta la fin du refrain avec une telle verve qu’il réveilla son chef.
– Quelle heure est-il ? lui demanda celui-ci.
– On vient de sonner le réveil, chef.
– Bien, je ne me lèverai qu’après le café.
Vanek bâilla et demanda s’il n’avait pas trop bavardé, hier soir, en rentrant.
– Oh, pas trop, lui répondit Chvéïk, mais vous n’avez dit que des bêtises, vous avez raconté des histoires sur des Figures qui ne sont pas des Figures, tout en étant des Figures. Ensuite vous vous êtes mis à ronfler comme un gendarme.
Chvéïk se tut, fit quelques pas vers la porte, puis se retournant vers le chef, il ajouta :
– 268 –
– En vous entendant parler de ces Figures, mon adjudant, je me rappelais un certain Zeatka, un ouvrier de l’usine à gaz qui était chargé d’allumer et d’éteindre les réverbères. C’était un homme très éclairé et bien connu chez nous, car il s’occupait beaucoup, lui aussi, de ces histoires de figures. Il en parlait du matin au soir. Finalement, ajouta Chvéïk, Zeatka a mal tourné, il s’est fait inscrire à la confrérie de Sainte-Marie, et il était tellement passionné pour assister aux offices qu’il a laissé brûler pendant trois jours les réverbères sans les éteindre. C’est très dangereux de s’occuper de philosophie. Cela ne tarde pas à taper sur le cerveau. Je me souviens aussi d’un commandant du nom de Eleuphr, qui s’était avisé un jour de nous apprendre ce que c’était que l’autorité militaire.
« Écoutez, nous a-t-il dit, et sachez que l’officier est la création la plus parfaite de l’univers. Il a mille fois plus d’intelligence à lui seul que vous tous ensemble. Les ordres de l’officier sont sacrés, même si parfois cela vous paraît ennuyeux de les exécuter. »
Ayant ainsi terminé son discours, il se mit à se promener devant nous et il nous demanda l’un après l’autre :
– Que fais-tu lorsque tu rentres en retard à la caserne ?
Nous étions tous très gênés par cette demande et nous n’avons fait que des réponses très confuses. Les copains ont raconté toutes sortes de boniments, disant qu’ils n’étaient jamais rentrés en retard, ou qu’à cause de ces retards ils ont eu mal au cœur, un autre disait qu’il songeait surtout aux jours de consigne qu’il allait attraper le lendemain. Et tous ceux-là le commandant les fit mettre de côté, car ils n’avaient pas trouvé « l’expression juste de leurs pensées ». Aussi, quand mon tour est arrivé, j’ai répondu :
– 269 –
– Je vous déclare avec obéissance, mon commandant, que lorsque je rentre en retard j’ai le sentiment d’avoir mal agi, j’ai des remords qui m’empêchent de dormir. Par contre si j’arrive à temps ou si j’ai une permission dans ma poche, je rentre heureux, je me sens envahi d’une grande joie…
Tout le monde s’est mis à rigoler autour de nous et le commandant s’est mis en colère :
– Tu oses encore te foutre de moi, qu’il m’a dit, et il m’a fait mettre aux fers.
– C’est comme ça chez nous, répondit Vanek en se traînant paresseusement hors du lit. C’est la règle générale. Tu as beau répondre ce que tu veux, tu es toujours monsieur le bon. C’est la discipline qui fait la force des armées…
– C’est bien dit, approuva Chvéïk. Je n’oublierai jamais l’histoire qui est arrivée à un certain Pech. Lorsqu’il arriva à la caserne, le lieutenant de la compagnie, un nommé Meots, le fit aligner avec d’autres bleus pour leur demander de quel patelin ils étaient.
– Vous allez apprendre à parler correctement, qu’il leur a dit, vos réponses doivent sonner comme des coups de cravaches. Allez-y, Pech ! De quel patelin vous êtes ?
Pech, qui était un homme très cultivé, lui a répondu ?
« Dolni Bousov n° 267, 1936 habitants tchèques, canton de Jitchine, département de Sobotka, ancien domaine Kost, église Sainte-Catherine du XIVe siècle, reconstruite par le comte Vencel Vrasislave Netolitski, école communale, bureau de poste, télégraphe, sucrerie, six foires par an… »
– 270 –
Mais à ces mots, le lieutenant Meots s’est rué sur lui et l’a giflé, en hurlant : en voici une, deux, trois, quatre, cinq et six pour chacune de ces foires.
Alors Pech, bien qu’il ne fût qu’un bleu, s’est inscrit au rapport du bataillon. Le commandant lui demanda :
– Eh bien que voulez-vous ?
– Je vous déclare avec obéissance, mon commandant, que chez nous, nous avons six fois la foire…
Mais il n’eut pas le temps d’en dire davantage, car le commandant s’est mis à gueuler et il l’a fait conduire à la maison d’aliénés.
– Il est bien difficile d’éduquer les soldats, répondit le chef. Un homme qui n’a pas eu sa part de punitions n’est pas un vrai soldat ; je me souviens d’un gars de la 8e compagnie qui s’appelait Sylvaleisa. Il ne sortait jamais de taule. Ah ! c’était un numéro celui-là ! Il ne se gênait pas pour faucher le pognon de ses copains. Mais au front, il a eu une attitude courageuse, il a été le premier à couper les fils de fer barbelés ; le même jour, il a fait trois prisonniers, et il en a bousillé un en route. Pour cet exploit, on lui a collé immédiatement la grande médaille d’argent et on l’a nommé caporal. Si on ne l’avait pas pendu, il serait sans doute sergent. Mais on a été obligé de le pendre, car une patrouille l’a surpris un jour en train de dépouiller des macchabées. On a trouvé sur lui un tas de montres et d’alliances.
– On voit bien, d’après cet exemple, répondit Chvéïk gravement, que la carrière militaire n’est jamais très sûre.
Comme il achevait ces mots, le téléphone se mit à sonner. Vanek décrocha le récepteur, et on entendit la voix du
– 271 – lieutenant Lukach qui l’interrogeait au sujet des conserves, tout en lui adressant quelques reproches.
– Mais, mon lieutenant, il n’y en a pas, s’écria Vanek ; où voulez-vous que je les prenne ces fameuses conserves, puisqu’elles n’existent que dans l’imagination de ces messieurs de l’Intendance. Il est inutile d’envoyer des hommes au magasin. J’ai voulu vous téléphoner pendant que j’étais à la cantine. Vous le saviez déjà ? Qui vous l’a dit ? Cet idiot d’occultiste du mess. Je l’arrangerai celui-là ! Voulez-vous savoir comment le chef de cuisine, cet idiot d’occultiste, a nommé la panique des singes ? La terreur de l’inexistence… Mais du tout, mon lieutenant. Je sais ce que je dis ! Je suis sobre et j’ai la tête claire, comme… Vous voulez parler à Chvéïk ? Il est là. Chvéïk, on vous demande au téléphone.
Puis il ajouta tout bas :
– Si l’on vous demande dans quel état je suis arrivé, hier soir, dites que mon attitude était très convenable.
Chvéïk s’approcha du téléphone :
– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant…
– Chvéïk, est-ce vrai cette histoire que me raconte Vanek sur les conserves…
– C’est vrai, mon lieutenant. Il n’y a pas une seule boîte de singe au magasin.
– Bien. Je vous ordonne de venir chez moi chaque matin jusqu’à mon départ pour le camp de Kiralhyda, je veux vous garder auprès de moi. Qu’avez-vous fait cette nuit ?
– J’ai gardé le téléphone.
– 272 –
– Y a-t-il eu quelque chose de nouveau ?
– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant…
– Trêve d’idioties, Chvéïk ! Vous a-t-on fait une communication de quelque importance ?
– Oui, mon lieutenant, mais pour neuf heures seulement. J’ai pas voulu vous inquiéter pour si peu, mon lieutenant…
– Sapristi. Voulez-vous me dire ce qu’il y a pour neuf heures ?
– Un message, mon lieutenant.
– Je ne vous comprends pas, Chvéïk.
– Je l’ai inscrit, mon lieutenant. J’ai entendu une voix qui me disait au milieu de la nuit : Prends ce message, répète avec moi… et ainsi de suite.
– Sacré nom de Dieu ! Si vous ne me dites pas rapidement de quoi il s’agit, je vais vous flanquer une de ces gifles…
– Encore une conférence, mon lieutenant, à neuf heures, chez le colonel. Tout d’abord, j’ai voulu vous réveiller, mais, après réflexion…
– Comment ? Pour une idiotie pareille vous auriez eu l’audace de me faire sortir du lit ? Encore une réunion ! Que le diable les emporte tous ! Raccrochez et appelez Vanek au téléphone.
Le sergent-major se précipita vers le récepteur.
– 273 –
– Sergent-major Vanek, mon lieutenant.
– Vanek, trouvez-moi immédiatement un autre tampon. Ce cochon de Baloun m’a bouffé tout mon chocolat cette nuit. Au poteau ? Non. Il faudrait plutôt le confier à des infirmiers. C’est un costaud, cet animal. Il ferait très bien pour le transport des blessés. Je vous l’envoie tout de suite. Réglez cette affaire au bureau du régiment et revenez aussitôt à la compagnie. Croyez-vous que nous partirons bientôt ?
– C’est pas la peine de nous presser, mon lieutenant. Lorsque nous sommes partis avec la 9e compagnie, on nous a menés pendant quatre jours par le nez, à droite et à gauche. Il en a été de même avec la 8e. La 10e a été une exception. Nous avions reçu l’ordre du départ pour midi, et le soir nous étions encore sur le quai de la gare.
Depuis qu’il était chef de la 11e compagnie de marche, le lieutenant Lukach se trouvait dans un état que l’on désigne en termes philosophiques sous le nom de syncrétisme, c’est-à-dire qu’il s’efforçait d’atténuer les conflits d’ordre théorique qui pouvaient survenir au moyen de compromissions de toutes sortes.
– Vous croyez donc que nous ne partirons pas aujourd’hui ? Nous avons ce matin encore une réunion chez le colonel. Ah ! j’allais oublier. Vous ne savez pas encore que vous avez été désigné comme adjudant de service. On m’a chargé de vous l’annoncer. Vous allez sur-le-champ me dresser une liste des sous-officiers avec la date de leur entrée en service, puis celle des réserves en vivres ; n’oubliez pas également d’inscrire la nationalité des sous-officiers. Mais le plus important, et j’insiste là-dessus, c’est de me trouver un nouveau tampon. Appelez-moi Chvéïk… Chvéïk, en attendant, vous resterez au téléphone.
– 274 –
– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que je n’ai pas encore bu mon café.
– Bon ! allez chercher votre café et revenez au téléphone jusqu’à ce que je vous appelle. Savez-vous ce que c’est qu’une ordonnance ?
– Oui, mon lieutenant, c’est un soldat qui court toujours comme un fou…
– Pas d’histoires, Chvéïk, je vous dispense de vos réflexions. Allo… Allo… où êtes-vous ?
– Présent, mon lieutenant, on vient de m’apporter mon café. Il est gelé.
– Occupez-vous également, Chvéïk, de cette histoire d’ordonnance. Choisissez-moi un type convenable. Bon ! raccrochez maintenant.
Vanek, tout en ajoutant à son café une bonne rasade de rhum, qu’il portait sur lui dans une bouteille qui, jadis, avait contenu de l’encre, jeta un regard sur Chvéïk et dit :
– Il gueule trop notre lieutenant. D’ici j’ai entendu chacune de ses paroles. Vous avez l’air d’être en bons termes avec lui.
– Ne m’en parlez pas, répondit Chvéïk, nous sommes comme mon cul et ma chemise. Nous avons passé de belles heures ensemble, et de mauvaises également. On avait beau vouloir nous arracher l’un à l’autre, nous finissions toujours par nous retrouver. Il a une telle confiance en moi que j’en suis moi-même étonné. Vous l’avez entendu, de vos propres oreilles, tandis qu’il vous demande de lui trouver un nouveau tampon, il me charge, moi, soldat de deuxième classe, de me renseigner sur cet homme et de lui donner comme qui dirait une expertise,
– 275 – car, bien entendu, le lieutenant ne se contenterait pas de n’importe quelle canaille.
*
* *
C’était avec un réel plaisir que le colonel Schroder réunissait chez lui les officiers du bataillon de marche, car sa principale passion était de bavarder. De plus, il fallait, cette fois, se décider d’urgence sur le cas de l’aspirant Marek, qui avait refusé d’aller nettoyer les cabinets et qui, pour cette raison, devait être déféré au conseil de guerre, sous l’inculpation de refus d’obéissance.
Le colonel avait reçu un long rapport déclarant que l’attitude de l’aspirant Marek ne saurait être assimilée à un cas de rébellion, puisque les règlements ne peuvent obliger les aspirants à nettoyer les cabinets. « Néanmoins, ajoutait le rapport, il est certain que le nommé Marek a commis une grave atteinte à la discipline. » On lui laisserait, ajoutait-on, la possibilité de se racheter par une attitude courageuse sur le front. L’aspirant Marek devait être rendu à son régiment. L’instruction de l’affaire serait suspendue et ne devait être reprise qu’en cas de récidive.
Il y avait également à l’ordre du jour l’histoire du faux aspirant. Cet homme avait fait son apparition au régiment depuis peu. Il venait d’un hôpital de Zagreb. Il s’était décerné lui-même le grade d’aspirant, et, il avait épinglé sur sa tunique la grande médaille d’argent du courage. Il racontait à qui voulait l’entendre ses héroïques exploits de guerre. Il disait appartenir à la 6e compagnie de marche, dont il se prétendait le seul survivant. Après une longue instruction, on découvrit en effet qu’un nommé Teveles avait appartenu à la 6e compagnie de marche, mais qu’il n’était pas le moins du monde aspirant.
– 276 –
Teveles se défendit devant le conseil de guerre en déclarant que la grande médaille d’argent du courage lui ayant été promise, il avait pris les devants et en avait acheté une lui-même.
À l’ouverture de la réunion, avant d’aborder ces deuxordres du jour, le colonel Schroder exprima son désir de réunir ses officiers dans son bureau aussi souvent que possible. Quant au départ pour le front, il déclara qu’il était proche. Puis il se mit à répéter tout ce qu’il avait dit la veille.
Devant lui, sur son bureau, était étalée une carte où des drapeaux marquaient la position respective des armées ennemies. Cette fois, les drapeaux avaient été bouleversés et les fronts déplacés. On voyait même, sous la table, quelques-uns de ces drapeaux qui avaient été jetés à terre.
La raison de ce désordre était la suivante : le chat du colonel s’était, durant la nuit, soulagé sur la table et il avait bousculé ensuite, à coups de griffes, les positions de la glorieuse armée autrichienne.
Pour son malheur, le colonel Schroder avait la vue très faible.
Les officiers du bataillon de marche suivaient avec un intérêt croissant le déplacement de l’index du colonel qui s’approchait de plus en plus du tas suspect.
– C’est à ce point exact, messieurs… dit-il, d’un ton prophétique. Mais en poussant son doigt dans la direction des Carpathes, il effleura le monticule que-le chat avait laissé sur la carte, probablement pour accentuer le relief topographique de la Galicie.
Le colonel porta son doigt à son nez :
– 277 –
– Je crois que… que… balbutia-t-il en fronçant les sourcils.
– C’est de la merde de chat, mon colonel, déclara au nom de tous les officiers présents le capitaine Sagner.
– Nom de Dieu ! hurla furieusement le colonel.
Et il se précipita dans le bureau voisin où retentit bientôt un tapage infernal, accompagné de la menace terrible de faire lécher par les hommes qui avaient été coupables de négligence, le monticule qui déshonorait la carte de l’État-Major.
Le colonel revint avec une figure écarlate. Son indignation était telle qu’il en oublia de prendre une décision sur le sort de l’aspirant Marek et du faux aspirant Teveles.
– Messieurs, dit-il rageusement, soyez sur vos gardes et attendez mes ordres.
*
* *
La situation demeurait stationnaire et confuse. Le régiment partirait-il pour le front ou non ? Chvéïk attendait patiemment des nouvelles au téléphone de la 11e compagnie. Et il entendait toutes sortes d’avis contradictoires, les uns pessimistes, les autres optimistes. Le caporal Havlik, en entrant en ville, disait avoir rencontré un cheminot qui lui avait appris que les wagons pour le départ étaient déjà prêts.
Mais Vanek arracha le récepteur des mains de Chvéïk pour crier au caporal que les cheminots n’étaient à ses yeux que de vieilles femmes bavardes, et que lui, Vanek, qui venait à peine de rentrer du bureau du régiment, ne savait encore rien.
– 278 –
Chvéïk, cependant, s’accrochait avec passion à son poste téléphonique et répondait avec une candeur inébranlable, à tout le monde, qu’il ne savait encore rien de précis sur le départ.
Lorsque son lieutenant lui demanda :
– Quoi de neuf ?
– Rien de nouveau, mon lieutenant, lui répondit-il.
– Ah ! quelle nouille ! Raccrochez, Chvéïk !
Une demi-heure plus tard, un message lui parvint qui avait été adressé à tous les bataillons. Il était ainsi rédigé : Copie du message n° 75.692. Ordre de la brigade n° 172. Prière d’observer l’ordre suivant pour la confection des listes de vivres : 1° viande, 20 conserves, 3° légumes frais, 4° légumes secs, 5° riz, 6° macaroni, 7° pâtes diverses, 8° pommes de terre – qu’il fallait mettre à la place du n° 4.
Lorsque Chvéïk lut à Vanek cet important message, celui-ci lui déclara qu’il avait l’habitude de les jeter sans les lire dans les latrines.
– C’est un idiot de l’état-major qui imagine de pareilles balivernes, dit-il, et à cause de lui tout le monde est embêté.
Puis on dicta à Chvéïk un nouveau message, mais à une telle vitesse qu’il n’en demeura plus sur le papier que quelques mots énigmatiques : « À la suite… Précisément… permis… ou bien lui-même… par contre… impossible… attrapez…
– Toutes ces histoires ne sont que des idioties, déclara Vanek, lorsque Chvéïk lui exprima son étonnement en relisant un pareil passage. Ce sont des niaiseries. Il n’y a qu’à le jeter.
– 279 –
– Je pense, remarqua Chvéïk, que si j’allais dire au lieutenant Lukach que : « à la suite précisément permis ou bien lui-même par contre impossible attrapez », il serait capable de se fâcher. Ils sont parfois très sensibles, ces messieurs, continua-t-il. Un jour je me trouvais dans le tramway qui va de Vysotchan à Prague et à Libni. Un monsieur est monté à côté de moi, je l’ai reconnu et je me suis approché de lui en lui disant que nous nous connaissions et que j’étais moi aussi de Drasov. Mais voilà le monsieur qui se met à m’engueuler en me disant que je ferais bien mieux de lui ficher la paix, qu’il ne me connaissait pas, etc. Pour dissiper ce malentendu, je me suis efforcé de lui rappeler que, alors que j’étais un enfant en bas âge, j’étais souvent allé le voir en compagnie d’une femme qui s’appelait Antoinette, dont le mari s’appelait Procope, qui tenait une laiterie. Mais il n’a tout de même pas voulu me croire, et il a refusé d’avouer que nous nous connaissions. Je lui ai alors donné quelques nouveaux détails, par exemple, qu’à Drasov il y avait deux Novotny, dont l’un s’appelait Tonda et l’autre Joseph. Et que lui ce devait être sans doute ce Joseph dont on m’avait écrit de Drasov qu’il tabassait sa femme du matin au soir, car elle lui rendait la vie dure à cause de son ivrognerie. Ah ! si vous aviez vu quel pétard il a fait ! Il a tout cassé autour de lui, il a même brisé la glace qui se trouvait devant le conducteur. Pour finir, on nous a menés tous les deux au commissariat et, là, j’ai appris qu’il s’était emballé uniquement pour cette raison qu’il n’avait jamais été le Joseph Novotny de Drasov, mais qu’il s’appelait Édouard Doumbrava et qu’il venait de Montgomery en Amérique, pour revoir ses parents tchèques…
Le téléphone interrompit cette histoire, et une voix aphone, de la section des mitrailleurs, demanda s’il était vrai que l’on devait partir aujourd’hui.
À ce moment-là, l’enseigne Biegler se présenta à la porte du bureau en demandant à parler à Vanek. Les deux hommes
– 280 – eurent une longue conversation. Lorsque Vanek le quitta, il avait un sourire méprisant.
– C’est encore un joli numéro, celui-là, remarqua-t-il. Nous pouvons dire que nous avons des types curieux à notre compagnie ! Il vient d’assister à la réunion chez le vieux et, en rentrant, le lieutenant lui a donné l’ordre d’aller passer les flingots en revue. Cette andouille vient me demander maintenant s’il doit faire mettre au poteau le soldat Slabek, car celui-ci, m’a-t-il dit, à nettoyé son fusil avec du pétrole. On me pose des questions aussi idiotes, s’exclama Vanek avec indignation, lorsqu’on sait que nous allons partir pour le front ! Le lieutenant Lukach s’est montré plus chic avec son tampon.
– Puisqu’il est question de tampon, répondit Chvéïk, vous ne savez pas encore si l’on en a trouvé un de convenable pour le lieutenant Lukach ?
– Ne vous en faites pas » répondit Vanek, rien ne presse. Je pense, pour ma part, que le lieutenant peut très bien s’arranger avec Baloun. Il n’y a pas de quoi gueuler comme un veau parce que votre ordonnance vous bouffe de temps à autre votre portion.
Vanek s’étira sur sa couchette.
– Chvéïk, racontez-moi une histoire sur la vie militaire.
– Volontiers, répondit celui-ci, à condition seulement que ce téléphone ne vienne pas nous embêter.
– Vous n’avez qu’à décrocher le récepteur, lui conseilla Vanek.
– Bien, dit Chvéïk en obéissant aussitôt. Je vais vous raconter une histoire qui rappelle un peu notre situation.
– 281 –
Seulement, à cette époque, nous n’avions pas encore la guerre. Nous étions aux manœuvres. J’avais un copain du nom de Chitz, de Porchitch, un brave homme, très pieux et très froussard. Il s’imaginait que les manœuvres étaient des choses diaboliques et qu’on risquait d’y mourir de soif. Donc, par précaution, la veille de notre départ, il s’en mit plein la lampe et, lorsque nous quittâmes la caserne pour nous rendre à Mnichk, il nous déclara : « Je n’en peux plus, les gars, c’est Dieu seul qui peut me sauver ! » Puis nous sommes entrés à Horjovitz, et là nous avons eu deux jours de repos, car nous avions commis une erreur de vitesse. Nous faisons une halte pour perdre le temps gagné, et notre Chitz en profite pour aller se désaltérer dans le village voisin, car, par malheur, il n’y avait pas de bistro dans celui où nous nous trouvions.
Sur le chemin du retour, Chitz, qui était complètement rond, rencontre, au bord de la route, une niche où se trouvait une petite statue de Saint-Jean de Népomuk. Ses sentiments religieux remontent à la surface et il s’agenouille dans la poussière de la route pour prier.
– Mon pauvre Saint-Jean, se lamente-t-il, quel triste sort que le tien ! Tu es exposé en plein soleil, et tu n’as rien sous la main pour te rafraîchir le gosier ! Laisse-moi venir à ton secours…
Et en disant cela, il porte son bidon à ses lèvres et boit une large rasade en déclarant :
– Mon vieux Saint-Jean, je t’en ai laissé une bonne gorgée !
Mais ce n’était pas vrai. Le gourmand avait tout bu, et il s’est aperçu qu’il n’avait rien laissé pour le saint.
Alors, il a eu peur d’avoir commis un sacrilège et, pour racheter sa faute, Ghitz a retiré Saint-Jean de sa niche, l’a
– 282 – dissimulé sous sa capote, et l’a emporté avec lui pour lui offrir à boire à la cantine. Et il n’y a rien perdu, car il a gagné, en jouant aux cartes, tout ce qu’il a voulu. Mais il n’a guère été reconnaissant envers le bon saint. Lorsque nous sommes repartis, nous avons vu le Saint-Jean de Népomuk, pendu à un poirier comme un vulgaire épouvantail.
Voilà l’anecdote. Et, de même que Saint-Jean a été accroché à l’arbre, je raccroche aussi le récepteur.
*
* *
Au même instant, le lieutenant Lukach était en train de se casser la tête sur un message chiffré qu’il venait de recevoir du régiment concernant la direction que son bataillon devait suivre pour se rendre en Galicie. On avait joint au message la clé pour l’interpréter :
7177 1236 2121 35 = Moson
892 775 7282 = Gyor
4432 1238 2721 35 = Komarut
475 7979 = Budapest
En parcourant cette liste de chiffres, le lieutenant Lukach poussa un profond soupir :
– Que le diable les emporte ! s’écria-t-il.
– 283 –
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