Nouvelles Aventures Du Brave Soldat Chveïk

Jaroslav Hasek · Chapitre 2 sur 4 · partie 1/3

Pages du PDF

Nouvelles Aventures Du Brave Soldat Chveïk

Chapitre II: L’anabase de Chvéïk.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

CHAPITRE II

 

 

L’ANABASE DE CHVÉÏK.

 

Xénophon, grand général des temps anciens, traversa, dit-on, toute l’Asie Mineure sans se soucier de la carte. Les Goths firent également leurs préparatifs de guerre sans s’embarrasser de connaissances topographiques. Marcher de l’avant, marcher toujours tout droit devant soi, se frayer un chemin dans des pays inconnus, entouré d’adversaires qui n’attendent que la première occasion pour vous décimer, voilà ce qu’on appelle une anabase. Si l’on a la tête d’un Xénophon, ce miracle peut être possible.

Les légions de César accomplirent un pareil exploit. S’étant aventurées, sans cartes, jusque sur les côtes de la mer du Nord, elles poussèrent l’audace jusqu’à s’aviser de rentrer par d’autres chemins. C’est depuis ce temps-là qu’on a pris l’habitude de dire que tous les chemins mènent à Rome.

Le brave soldat Chvéïk était également persuadé que tous les chemins le mèneraient à Budeiovitz, lorsqu’il aperçut un village, dans la direction de Milevsk.

Sans se détourner d’un pouce, il poursuivit sa marche, car aucune force humaine ou divine ne peut empêcher un bon soldat d’arriver, s’il en a fermement l’intention, à Budeiovitz.

C’est ainsi que Chvéïk se trouvait à Kvetov, à l’ouest de Milevsk, au moment même où il venait d’achever de chanter

 

– 31 – toutes les chansons militaires qu’il avait apprises pendant les longues marches des manœuvres d’antan. Son répertoire étant épuisé, il se voyait obligé de reprendre la chanson :

Oui, elles ont pleuré comme des brebis

Lorsque nous sommes repartis.

Une vieille paysanne qui sortait de l’église, rencontra Chvéïk sur la chaussée.

– Bonjour, mon petit ! Où est-ce que tu vas comme cela ?

– Ah ! dit celui ci, je vais rejoindre mon régiment à Budeiovitz, la mère. Je part-en-guerre.

– Mais, mon petit, tu n’y arriveras jamais, si tu avances dans cette direction, répondit la bonne femme avec stupeur. Tu vas du côté opposé. Et si tu continues de la sorte, tu seras bientôt à Klatov !

– Je pense, dit Chvéïk doucement, que même en passant par Klatov on peut arriver à Budeiovitz. Ça me fera une jolie balade. Ce qu’il y a de malheureux c’est que vous faites tout votre possible pour arriver à temps au régiment où on vous engueule dès que vous vous montrez.

– Nous avons eu un gars dans ton genre, soupira la vieille paysanne, il est parti pour Plesné à la Landwehr, il s’appelle Tonitchék Machka, c’est un cousin de ma belle-sœur. Il part pour le front et une semaine après les gendarmes s’amènent pour le chercher, car on ne le trouvait plus à son régiment. Un jour, nous le voyons revenir, habillé en civil. Il nous dit qu’il était permissionnaire. Mais le bourgmestre s’empressa d’aller avertir les gendarmes qui lui ont salement écourté sa permission. Il vient justement de nous écrire du front ; il est blessé, on vient de lui couper une jambe.

 

– 32 –

La bonne femme hocha la tête, regarda Chvéïk tristement, et poursuivit :

– Écoute-moi, mon fils, va au coin de la forêt. Tu m’y attendras. Je vais te chercher une bonne soupe bien chaude, ça te réchauffera un peu. Je serai vite de retour. On peut voir d’ici notre hameau, là, derrière ce bois, à droite. Tu ferais bien d’éviter de passer par Graz, car tu pourrais rencontrer des gendarmes. Prends plutôt le chemin qui va sur Malechine, en ayant soin de passer devant la forêt. Et fais bien attention surtout lorsque tu arriveras à Tchizové, car dans ce coin les pandores font une chasse en règle aux déserteurs. Marche directement à travers la forêt sur Aoreazdwits, le gendarme qui est là est un excellent homme, il laisse passer tout le monde. As-tu des papiers sur toi ?

– Non, petite mère, rien.

– Ah ! Ah ! Dans ce cas n’y va pas non plus, file plutôt à Radomichle, mais arrange-toi pour y arriver le soir. C’est le moment où les gendarmes sont au bistrot. Tu verras une maisonnette derrière le Saint-Florent, dans la rue qui descend tu rencontreras une maison peinte en bleu. Là, tu demanderas après le père Melicharek, c’est mon frère. Donne-lui le bonjour de ma part et il t’indiquera ta route pour continuer sur Budeiovitz.

Chvéïk attendait depuis une bonne demi-heure au coin de la forêt quand il vit venir la vieille paysanne qui lui apportait la soupe promise. Elle avait eu soin d’envelopper la casserole dans des linges pour que le potage demeurât chaud. Lorsque Chvéïk se fut rassasié, la bonne femme lui glissa dans la poche de sa capote un morceau de pain et de lard. Puis, tout en lui donnant sa bénédiction, elle lui confia qu’elle avait deux petits-fils « là-bas ». Ensuite elle lui indiqua longuement avant de le quitter,

 

– 33 – les villages par où il devait passer, les raccourcis et les détours qu’il devait prendre. Enfin elle lui tendit une couronne pour qu’il puisse s’offrir, dit-elle, un verre à Malechine, car la route est longue jusqu’à Radomichle.

Chvéïk, suivant les conseils de la bonne femme, alla de Tchizové à Radomichle en faisant un détour vers l’est ; toujours fermement convaincu, puisqu’on prétend que tous les chemins mènent à Rome, qu’il n’y avait pas de raison pour qu’ils ne conduisissent pas également à Budeiovitz.

À Malechine, il rencontra, chez le bistrot où il prenait son verre, un vieil accordéoniste qui s’attacha à lui. Le bonhomme croyant avoir affaire à un vrai déserteur, lui proposa de l’accompagner dans un village voisin où il avait précisément une fille mariée à un insoumis. Chvéïk ne tarda pas à s’apercevoir que le petit père musicien était à moitié saoul.

– Elle cache son mari, lui confia l’accordéoniste, depuis deux mois, dans l’écurie. Tu en feras autant et tu pourras attendre de cette façon la fin de la guerre en toute tranquillité. D’ailleurs, quand on est deux dans une écurie on supporte mieux sa réclusion…

Comme Chvéïk refusait poliment, mais fermement de suivre ses conseils, le vieux devint subitement furieux, il s’éloigna, menaçant du poing son compagnon et déclarant qu’il allait de ce pas le dénoncer aux gendarmes de Tchizové.

Lorsqu’il parvint à Radomichle, Chvéïk trouva, ainsi que le lui avait indiqué la vieille femme, la maison bleue du paysan Melicharek. Les salutations qu’il lui apporta de la part de sa sœur le laissèrent complètement indifférent. Il se contenta, pour toute réponse, de demander à Chvéïk s’il avait des papiers et, en vieux paysan madré, il se mit à parler longuement des maraudeurs et des voyous qui empestaient le canton.

 

– 34 –

– Voilà des types qui plaquent leur régiment, tout simplement parce qu’ils ont la frousse, puis ils se cachent dans les bois et viennent la nuit faucher les biens des paysans. Ces gens-là, par-dessus le marché, ont tous de drôles de gueules. Ils ne savent même pas compter jusqu’à quatre. Et ils ont encore le culot de se fâcher si on leur lâche en pleine figure leurs quatre vérités, ajouta-t-il en voyant que Chvéïk, mécontent, se levait du banc sur lequel il était assis. Si ce client avait la conscience tranquille, ajouta-t-il, il resterait tranquillement assis et ferait voir ses papiers ! Mais, comme il n’en a pas…

– Bonsoir, lui dit Chvéïk.

– Bonsoir et va chercher tes dupes ailleurs !

Chvéïk s’était déjà remis en route dans la nuit, que le vieux grommelait encore :

– Il me fait rire avec son histoire à dormir debout, celui-là ! Il me dit qu’il va à son régiment à Budeiovitz et cette vache va dans la direction de Harozdovits, puis il tourne sur Pisek. Il a peut-être l’intention de faire le tour du monde !

Chvéïk marcha pendant toute la nuit lorsque, tout à coup, il aperçut, aux environs de Putim, une meule de paille au milieu d’un champ. Il se creusa là-dedans une sorte de nid pour y passer le restant de la nuit. Comme il s’apprêtait à se fourrer dedans, il s’entendit interpeller :

– Eh dis donc ! de quel régiment que tu viens ? Et où que tu vas ?

– Je suis du 91e de ligne, en route pour Budeiovitz.

 

– 35 –

– Mais tu es frappé, vieux frère ! Tu veux y aller pour tout de bon ?

– Naturellement, mon lieutenant m’attend là-bas.

À peine eut-il achevé ces mots que Chvéïk perçut distinctement le rire de trois hommes. Lorsque cet accès de gaîté se fut calmé, Chvéïk demanda à son tour aux inconnus de quel régiment ils étaient. Il apprit ainsi que deux de ces hommes appartenaient au 35e de ligne et qu’il y avait parmi eux un dragon qui venait également de Budeiovitz. Les soldats du 35e avaient pris le large à la formation de la dernière compagnie de marche, il y avait de cela un mois environ ; le dragon était en bordée depuis les premiers jours de la mobilisation. La meule était à lui. Il passait généralement ses nuits dans la paille au milieu de son champ. Il avait rencontré les deux déserteurs dans la forêt et les avait hébergés chez lui. Tous vivaient dans l’espoir que la guerre allait bientôt finir, dans un ou deux mois, disaient-ils. Ils déclaraient également que les Russes se trouvaient déjà quelque part, là-bas, sous Budapest et dans la Moravie. C’est du moins ce qu’on racontait à Putim.

La femme du dragon vint, avant l’aube, pour leur apporter le petit déjeuner. Les gars du 35e déclarèrent avoir l’intention de se rendre à Sdrakoneitsè où vivait la tante de l’un d’eux. Ils comptaient également sur quelques amis pour trouver du travail dans une scierie située dans les montagnes.

– Et toi, le gars du 91e, si tu veux, tu peux les accompagner, tu n’as qu’à laisser tomber ton lieutenant.

– Ce sont des choses, répondit Chvéïk, qui ne se font pas si facilement que ça.

Et sur ces paroles, il regagna son trou au milieu de la paille, se fourra dedans, et ne tarda pas à se rendormir.

 

– 36 –

Quand il se réveilla, les trois copains étaient déjà partis. L’un d’eux, le dragon sans doute, avait eu l’excellente idée de déposer une tartine à côté de la meule.

Chvéïk se remit courageusement en route et se dirigea vers la forêt. En approchant de Chteknea, il rencontra un vieux clochard qui le salua d’une façon très cordiale en lui offrant une gorgée d’eau-de-vie.

– Tu ferais bien de ne pas trop te balader dans ce village, confia-t-il à Chvéïk, ton uniforme pourrait t’attirer des ennuis, car les rues fourmillent de gendarmes. Nous autres, chemineaux, on nous fiche la paix maintenant, mais vous, ils vous guettent car vous êtes devenus le gibier de choix. C’est qu’ils vous en veulent, les vaches, à vous, les insoumis ! affirma-t-il avec une conviction si profonde que Chvéïk décida de ne rien dire sur son 91e régiment.

Qu’il croie ce qu’il veut, pensa-t-il, pourquoi irais-je retirer ses illusions sur mon compte à ce vieux frère ?

– Et toi, où est-ce que tu vas ? demanda le chemineau après qu’ils eurent allumé leur pipe tout en se mettant à contourner le village.

– À Budeiovitz.

– Pour l’amour de Dieu ! fit le vieux effrayé, on va t’empoigner en moins de deux là-bas. Tu devrais te procurer un complet de civil et boiter ou faire l’estropié. Mais t’en fais pas, ajouta-t-il, nous marchons sur Sdrakolitz, Voline et Dud, et je voudrais être changé en panier à salade si nous n’arrivons pas à dégoter quelque part des fringues de bourgeois. Dans ce patelin-là, il n’y a que des gens honnêtes, qui ne ferment jamais leurs portes. De plus, par ces soirées d’hiver, ils ne sont jamais chez

 

– 37 – eux car ils vont veiller chez les voisins. Tu n’auras qu’à choisir un froc. Tu n’as pas besoin de grand’chose. Des godasses, tu en as. Tu n’as qu’à te procurer un falzar et un veston. Tu donneras tes habits de soldat au youpin Herman Voduar. Il achète les frusques militaires pour les revendre dans les villages. Pour aujourd’hui, nous allons aller à Actrakoneitz. À quatre heures de marche nous trouverons le parc à moutons du prince Schwarzburg. J’ai là un vieux copain à moi, un berger, il nous hébergera pour la nuit.

Chvéïk fit ainsi connaissance d’un bon vieux paysan, très cordial, qui déclara se rappeler encore fort bien les histoires que son grand-père lui contait sur les guerres napoléoniennes. Comme il était d’une vingtaine d’années plus âgé que le chemineau, il l’appelait, ainsi que Chvéïk : jeune homme.

– Car voyez-vous, les gars, dit-il, lorsqu’ils eurent pris place autour du feu où cuisaient des pommes de terre, mon grand-père, lui aussi, déserta. Mais les sergents l’ont rattrapé à Vodnan et lui ont tellement fustigé les fesses que la viande en pendait en lambeaux. Et il se déclarait heureux, car il aurait pu connaître un sort encore pire. Le fils Agarech de Reasitz, derrière Protivine, le grand-père du vieux garde champêtre, lorsqu’il s’était évadé de son régiment, fut tout bonnement zigouillé à Pisek. Avant d’être conduit au peloton d’exécution, il dut passer entre deux haies de soldats qui ne lui administrèrent pas moins de 600 coups de verges. Alors, demanda-t-il en tournant ses yeux, que la fumée et la pitié rendaient larmoyants, vers Chvéïk, quand est-ce que tu as plaqué ton régiment ?

– Heu… aussitôt après la mobilisation, au moment même où l’on me conduisait à la caserne.

– T’as sauté les grilles de la caserne ? demanda le berger avec curiosité, en se souvenant peut-être que son grand-père avait employé le même procédé.

 

– 38 –

– On ne pouvait pas faire autrement, petit père.

– Et la garde ? est-ce qu’elle était nombreuse, elle a tiré sur toi ?

– Heu… ben oui…, grand-père.

– Et où est-ce que tu vas à présent ?

– Il a la manie, répondit le vieux chemineau à la place de Chvéïk, de vouloir aller à tout prix à Budeiovitz. Ces jeunes gens insouciants courent tous à leur perte. Je voudrais l’amener à des idées plus raisonnables et tout d’abord lui trouver un costume de civil ; après, tout ira bien. Nous passerons l’hiver en peinards, et au printemps, nous trouverons facilement de l’embauche chez un paysan. On aura grand besoin de travailleurs. La famine vient et on parle même d’envoyer les chemineaux au boulot. Il vaut mieux ne pas attendre qu’on nous y force et y aller de notre propre gré. Les gens seront bientôt tous égorgés, conclut-il d’une façon assez imprévue.

– T’es d’avis, donc, que cela ne finira pas encore cet hiver ? T’as raison, jeune homme ! On en a déjà vu des guerres qui duraient. Comme par exemple les guerres de Napoléon, puis celles de la Suède, puis celles de Sept Ans. Les gens ont largement mérité ce fléau. Comment le bon Dieu aurait-il pu tolérer l’orgueil de tout ce monde-là ? Voulez-vous savoir ? On ne veut plus manger que de l’agneau et du gigot ! Il n’y a pas très longtemps, une bande de gens est venue ici, en procession, pour que je leur vende en douce un agneau. Ils se plaignaient de ne bouffer que du porc et des volailles rôties au beurre et au saindoux. Je ne m’étonne pas que le Seigneur leur en veuille et puisqu’ils ont eu le culot de lever leur nez aussi haut, j’espère qu’il ne les lâchera pas jusqu’à ce qu’ils aient appris à bouffer de la vache enragée, comme à l’époque des guerres de Napoléon.

 

– 39 –

Les autorités ne savent plus que faire, tellement les gens sont aveuglés par l’orgueil. Le vieux prince Schwarzenburg, par exemple, se baladait dans une simple voiture et voilà que son voyou de fils a déjà son automobile. Le bon Dieu lui fera, un jour, avaler son essence.

Pendant que l’eau chantait doucement dans la bouilloire, le vieux berger, après une courte pause, reprit la parole et déclara d’un ton prophétique :

– Et bien sûr qu’il ne gagnera pas cette guerre, je parle du kaiser. Car le peuple se fout pas mal de la guerre et de la victoire. Comme le maître de Stragonitz le disait l’autre jour, tout cela est arrivé parce qu’il n’a pas voulu se faire couronner roi des Tchèques. Il a beau faire le malin, maintenant ! Espèce de vieille fripouille, tu avais promis de te faire couronner, il fallait tenir ta promesse !

– Peut-être, remarqua le chemineau, qu’il s’y décidera maintenant.

– On s’en fout, jeune homme, repartit le berger, il est trop tard. Tu devrais écouter ce que les voisins se racontent quand ils se réunissent en bas à Skochitz. Chacun d’eux a l’un des siens « là-bas ». Si tu entendais ce qu’ils disent de la guerre ! Que la liberté, nous la trouverons lorsque la guerre sera terminée ; que l’on va chasser les seigneurs des châteaux, et que, aux rois et princes eux-mêmes, on ne fera pas de quartier. Pour des parlotes de ce genre, les gendarmes ont déjà mis en tôle un certain Koginka, en déclarant qu’il cherchait à nous exciter contre le gouvernement. Ah, on peut dire qu’ils en ont du boulot à présent les gendarmes !

– Oh pour ça, ils n’en ont jamais manqué, observa le chemineau en faisant la grimace. Je me souviens qu’à Kladno, il y avait dans le temps un certain monsieur Rotter comme

 

– 40 – inspecteur de gendarmerie. Ce cochon eut l’idée, un jour, de faire croiser ses chiens de police avec des chiens loups. Ceux-là ont un flair extraordinaire à ce qu’il paraît. Et il le fit comme il l’avait dit. Bientôt toute une meute de chiens loups trottaient derrière ses fesses. Il leur fit construire une maison où ils vivaient aussi bien que le bon Dieu en France. Bon, voilà-t-il pas qu’il se met dans la tête, un jour, de faire des expériences sur les pauvres chemineaux avec ses pensionnaires. Et il ordonna aux gendarmes dans tout le district de Kladno d’empoigner et de lui livrer tous les clochards qu’ils rencontreraient. Bon… Je radine tout juste là à ce moment. Je marchais en peinard au milieu de la forêt quand ils m’ont attrapé en route et amené devant leur chef. Vous n’avez pas idée de ce que j’ai dû supporter avec ces sales cabots ! D’abord, il me fait renifler par ses écoliers, puis il m’ordonne de monter à une échelle. Au moment où j’arrive en haut, il lâche une de ses bêtes sur moi ; elle se précipite à mes trousses et me jette du haut de l’échelle par terre. Là, j’ai vu le moment où ce sale cabot me dévorait. Alors ils ont fait rentrer les clebs et ils m’ont dit de foutre le camp et de me cacher n’importe où. Bon. Je m’en vais dans la vallée de Katchak, dans un ravin du fin fond de la forêt, mais voilà-t-il pas qu’une demi-heure après, deux de ces chiens loups arrivaient sur moi à toute vitesse et me flanquaient par terre. L’un me tient à la gorge, à cet endroit même, tandis que l’autre s’en retournait pour faire son rapport à Kladno. Au bout d’une heure je vois rappliquer l’inspecteur et ses gendarmes. Ils rappellent le chien, et le chef me donne cinq couronnes et la permission de mendier pendant deux jours à Kladno. Des clous ! Voilà ce que je me suis dit. J’ai pris le large et je me suis cavalé comme si j’avais eu le feu au derrière, et depuis j’ai plus mis les pieds dans ce maudit pays. Tous les chemineaux d’ailleurs ont fait de même. Ils préféraient faire un large détour que de passer par là, car ce cochon d’inspecteur continuait toujours ses sales expériences. Il les adorait ces sales cabots ! On me racontait, dans les postes de gendarmerie, que lorsqu’il faisait ses tournées d’inspection, la seule chose à laquelle il s’intéressait c’étaient ces chiens, et

 

– 41 – partout où il en trouvait un, il était si heureux que, de joie, il se soûlait de plaisir avec le sergent du poste.

Et, pendant que le vieux berger épluchait les pommes de terre et versait du lait caillé dans une casserole, le chemineau continuait à conter ses souvenirs, concernant les exploits des gendarmes :

– Il y avait à Lipnitz, dit-il, un chef de poste qui habitait dans une misérable cahute. Moi, de bonne foi, j’ai toujours pensé qu’une station de gendarmerie doit se trouver à un endroit distingué, au marché ou en face de la mairie, enfin à quelque endroit chic et non pas dans une rue dégueulasse. Bon. Je marche d’un bout à l’autre de la ville sans faire attention aux écriteaux. Je vais d’une maison à l’autre et j’arrive devant une sorte de bouge ; j’ouvre la porte et je m’annonce : « Ayez pitié, messieurs-dames, d’un pauvre père de famille. » Ah, mes chers amis ! mes pieds se sont comme enracinés. Je me trouvais dans le poste de gendarmerie lui-même ! Je vois les carabines aux murs, le crucifix sur la table, les gros registres sur les étrangers, et notre bon vieux kaiser, accroché au mur, qui me regardait d’un air étonné. Avant que j’aie eu le temps de dire un mot, le chef saute sur moi et me flanque une de ces paires de claques qui m’ont fait dégringoler l’escalier. Je n’ai repris le souffle qu’à Keijleitz. Ah voyez-vous, c’est ce que l’on peut appeler une administration, celle des gendarmes !

Sur ces mots les trois hommes se mirent à manger leur soupe puis, s’allongeant sur des bancs, ils ne tardèrent pas à s’endormir.

Au milieu de la nuit Chvéïk se leva sans bruit et s’éloigna dans la campagne. À l’est la lune commençait à se montrer et, s’aidant de sa lueur, Chvéïk se dirigea vers l’est tout en se répétant avec insistance : « Impossible que je ne parvienne pas par là à Budeiovitz ! »

 

– 42 –

Comme il sortait de la forêt, il vit une ville sur sa droite. Chvéïk se dirigea aussitôt à l’ouest, puis vers le sud, contourna Vodnan, fit un détour par les champs, et le soleil montant le salua sur les pentes couvertes de neige, au-dessus de Protivine.

– Toujours en avant ! se dit le brave soldat Chvéïk. Puisque le devoir m’appelle dans ce sacré Budeiovitz, il faut que j’y arrive !

Vers midi, il découvrit devant lui un village. Descendant la pente de la colline il se dit : Ça ne peut pas continuer comme ça, il faut que je demande mon chemin pour aller à Budeiovitz.

Mais quel ne fut pas son étonnement en découvrant à l’entrée du village une borne sur laquelle il lut : Canton de Putim.

– Nom de Dieu ! soupira-t-il, je suis de nouveau à Putim !

À ce moment, un gendarme sortit d’une maison, pareil à une araignée qui surveille une proie qui vient de se prendre dans sa toile.

Le gendarme marcha droit sur Chvéïk et l’interpella :

– Où est-ce que vous allez ?

– À Budeiovitz, rejoindre mon régiment.

Le pandore eut un rire railleur :

– Mais vous en venez, de Budeiovitz. Vous avez Budeiovitz derrière le dos.

 

– 43 –

Et, sans plus de façon, il entraîna Chvéïk au poste. Le chef de gendarmerie à Putim était connu, dans tout le patelin, comme un type particulièrement poli et comme un très fin policier. Il n’avait pas l’habitude de rudoyer ses victimes, mais il les soumettait à un interrogatoire si savamment conduit que l’innocent lui-même était contraint d’avouer.

– La science de la criminologie, avait-il l’habitude de dire, est fondée sur l’intelligence et sur la politesse. Inutile d’engueuler les clients, ordonnait-il à ses subordonnés. Il faut au contraire les traiter avec les plus grands égards. Qu’il s’agisse de suspects ou de délinquants, tout en faisant le nécessaire pour qu’ils crachent ce qu’ils ont sur la conscience.

– Je vous souhaite la bienvenue, camarade.

C’est en ces termes qu’il salua le brave soldat Chvéïk.

– Ayez l’obligeance de vous asseoir, ajouta-t-il en lui désignant un siège, cette longue marche a dû vous fatiguer. Reposez-vous et veuillez avoir l’obligeance de nous dire où vous allez.

Chvéïk répéta au chef ce qu’il avait déjà dit au gendarme, à savoir qu’il était en route pour se rendre à Budeiovitz.

– Dans ce cas-là, vous vous êtes trompé de chemin, mon cher, répondit le chef, ironique. Vous venez justement de Budeiovitz. Il m’est facile de vous en convaincre. Tenez, justement au-dessus de vous, vous avez la carte de la Bohême. Prenez donc la peine de regarder, mon brave. Dans le sud, un peu au-dessus de nous, c’est Protivine ; au sud de Protivine, c’est Budeiovitz. Par conséquent, vous n’allez pas vers Budeiovitz, mais vous en revenez.

 

– 44 –

Le chef de poste observa cordialement le visage candide de Chvéïk qui, tranquille et digne, se contenta de répéter :

– Je vous déclare que je vais à Budeiovitz.

Cette réponse était aussi inébranlable que celle de Galilée à ses juges : « Eppur, si muove ! – Et pourtant, elle se meut ! »

– Écoutez, mon brave, reprit le chef de poste, toujours amicalement, je vais vous expliquer, et vous conviendrez vous-même, à la fin, que votre obstination à nier ne fait qu’aggraver vos aveux.

– Vous avez bien raison, mon adjudant, on ne peut pas nier et avouer en même temps.

– Voyez-vous ! Vous finissez tout de même par me donner raison, mon brave. Et dites-moi, maintenant, sans détours, d’où vous êtes parti et le chemin que vous avez pris pour vous rendre à votre Budeiovitz ! Je souligne le mot, votre Budeiovitz, car il paraît qu’il existe sans doute une autre ville de ce nom, quelque part, au nord de Putim, laquelle, par malheur, n’est pas encore marquée sur la carte.

– Je suis parti de Tabor, répondit Chvéïk.

– Et que faisiez-vous à Tabor ?

– J’attendais le train pour Budeiovitz.

– Et pourquoi ne l’avez-vous pas pris ?

– Je n’avais pas de billet.

– Et pourquoi ne vous a-t-on pas délivré gratuitement un billet, puisque vous êtes militaire ?

 

– 45 –

– Je n’avais pas de papiers sur moi.

– Voilà ! s’écria le chef, victorieux, à un de ses gendarmes. Il n’est pas si bête qu’il en a l’air, mais il commence à s’embrouiller.

Le chef reposa sa question comme s’il n’avait pas entendu la réponse de Chvéïk.

– Vous êtes donc parti de Tabor ? Bien. Où êtes-vous allé après ?

– À Budeiovitz.

L’expression cordiale du chef s’assombrit un instant. Il jeta un coup d’œil rapide sur la carte.

– Pouvez-vous nous indiquer sur la carte, le chemin que vous avez pris pour vous rendre à Budeiovitz ?

– Je ne me rappelle plus très bien tous les villages que j’ai traversés, je sais seulement que j’ai traversé déjà une fois Putim.

Le chef de poste échangea un regard inquiet avec l’un de ses hommes et poursuivit ainsi son interrogatoire :

– Vous vous trouviez donc à la gare de Tabor ? Bien. Avez-vous quelque chose sur vous ? Montrez-moi ce que vous avez dans vos poches.

On se mit en devoir de fouiller Chvéïk. Mais on ne trouva sur lui que sa pipe et quelques allumettes. Le chef l’interpella de nouveau.

 

– 46 –

– Pourriez-vous me dire comment il se fait que vous n’ayez rien sur vous ?

– Cela prouve que je n’ai besoin de rien, répondit Chvéïk tranquillement.

– Mon Dieu, soupira le chef, vous ne simplifiez guère ma tâche. Voyons, vous me disiez tout à l’heure que vous étiez déjà venu à Putim. Qu’avez-vous fait ici ?

– J’ai simplement continué ma route sur Budeiovitz.

– Ah ! voilà que vous vous embrouillez ! Vous me disiez tout à l’heure que vous êtes allé à Budeiovitz, et maintenant, une fois convaincu du contraire, vous avouez que vous en revenez.

– J’ai dû faire un joli détour.

Le chef échangea une fois encore un regard significatif avec ses hommes.

– Oui, oui, je comprends, dit-il, un joli détour ! J’ai l’impression que vous vous êtes tout simplement occupé à rôder autour de nous. Êtes-vous resté longtemps à la gare de Tabor ?

– Jusqu’au départ du dernier train pour Budeiovitz.

– Et qu’avez-vous fait pendant ce temps ?

– J’ai causé avec des soldats qui se trouvaient-là.

Avec un regard encore plus significatif adressé à ses subordonnés, le chef poursuivit :

– Et de quoi par exemple avez-vous causé avec ces soldats ? Que leur avez-vous demandé ?

 

– 47 –

– Je leur ai demandé, répondit Chvéïk, de quel régiment ils étaient et où ils se rendaient.

– Parfait. Et n’avez-vous pas demandé également de combien de soldats est composé un régiment ? ou par exemple, comment il est organisé ?

– Je n’ai pas eu besoin de le demander, car je le sais par cœur depuis longtemps.

– Tiens, tiens, vous êtes donc parfaitement instruit sur l’organisation de notre armée ?

– Mais oui, mon adjudant.

Alors le chef de poste se résolut à jouer son dernier atout. Souriant triomphalement à ses gendarmes, il demanda :

– Vous parlez le russe ?

– Non, répondit Chvéïk, en toute simplicité.

Le chef fit un signe au brigadier qui emmena aussitôt son homme dans la pièce voisine. Puis, se frottant les mains comme s’il venait d’obtenir une éclatante victoire, il déclara :

– Avez-vous entendu ? Il prétend qu’il ne parle pas le russe ! C’est un fin roublard. Il a tout avoué, sauf ce qui est le plus important. Demain, nous le ferons conduire au commandant de district à Pisek. La criminologie est fondée sur l’intelligence et sur la politesse. Qui aurait pu croire une chose pareille ? Il a tout à fait l’air d’un crétin, mais ce sont justement ceux-là qui sont les plus dangereux. En attendant, il faut le mettre aux arrêts. Je vais rédiger le procès-verbal de cette affaire.

 

– 48 –

Et ce même après-midi, le chef du poste, toujours souriant, se mit à faire son rapport où revenait à chaque deux lignes, cette phrase : « Convaincu d’espionnage ».

La situation, à mesure qu’il écrivait, lui apparaissait de plus en plus nette. Aussi, lorsqu’il termina : « Je déclare avec obéissance que l’officier russe en question a été conduit aujourd’hui même devant M. le Commandant du district de Pisek », il ne put retenir un sourire triomphal. Puis il demanda au brigadier :

– Avez-vous donné à manger à cet officier ennemi ?

– Suivant vos ordres, nous ne donnons de nourriture qu’à ceux qui nous sont amenés avant midi.

– Mais, c’est qu’il s’agit d’une importante exception, répondit vivement le chef. Cet homme doit être un officier supérieur, peut-être même un officier d’état-major. Vous pensez bien que les Russes ne se servent pas de pauvres bougres de brigadiers pour assurer leur service d’espionnage. Faites venir un bon déjeuner de chez Kotzourek. S’il n’a plus rien, demandez-lui de vous préparer un repas en vitesse. Ensuite vous nous ferez un bon thé au rhum que vous servirez ici. Mais surtout ne dites rien à personne, ne parlez à nulle âme qui vive de la prise que nous venons de faire. C’est un secret militaire.

Puis, à voix basse, il demanda :

– Et que fait maintenant notre prisonnier ?

– Il nous a demandé un peu de tabac, répondit le gendarme. Il a l’air très content et n’est pas plus gêné que s’il était chez lui. « Vous avez bien chaud, ici, me disait-il. Est-ce que votre fourneau ne fume pas ? Je me plais beaucoup chez

 

– 49 – vous. Si votre fourneau fumait, vous n’auriez qu’à ramoner les tuyaux. Mais surtout pas avant midi et jamais quand le soleil se trouve au-dessus de votre cheminée. »

– Ça, c’est de la finesse ! s’écria le chef plein d’enthousiasme. Il se conduit absolument comme si toute cette affaire ne le regardait pas ! Pourtant il sait fort bien qu’il sera zigouillé ! Ces gens-là méritent d’être respectés, même s’ils sont nos adversaires. Cet homme-là marche à la mort les yeux ouverts, crânement ! Je ne sais pas trop si nous en serions capables. Nous hésiterions peut-être. Mais lui, il s’assied commodément sur un escabeau et vous déclare avec calme : « Il fait bon chez vous. Est-ce que votre fourneau ne fume pas ? » Ça, ça peut s’appeler un caractère, brigadier ! Cet homme doit avoir des nerfs en acier ! Un sentiment de sacrifice, une volonté de fer et de l’enthousiasme ! Ah ! si en Autriche nous avions cet enthousiasme ! Mais nous avons aussi chez nous des héros ! Avez-vous lu sur la Narodni Politikà l’histoire de ce lieutenant d’artillerie qui s’était dissimulé au sommet d’un pin pour y établir un poste d’observation ? Lorsque les nôtres ont été refoulés, il n’en pouvait plus descendre sans risquer de tomber entre les mains de l’ennemi. Eh bien, savez-vous ce qu’il a-fait ? Il a tout bonnement attendu le retour de notre armée. Et savez-vous combien cela a duré ? Quatorze jours ! Pendant quatorze jours, il s’est tenu à son poste ! À la fin, il en était réduit à ronger l’écorce de son arbre pour ne pas mourir de faim. Il a bouffé presque tout le pin ! Lorsque les nôtres sont arrivés, sa joie était telle qu’il dégringola du haut de son poste et se cassa le cou. On l’a décoré après sa mort de la médaille d’argent. Ça c’est de l’héroïsme, brigadier ! ajouta-t-il avec enthousiasme. Mais voilà que nous bavardons. Allez donc lui porter son déjeuner. Puis, se ravisant, il déclara : En attendant, envoyez-le-moi.

Le brigadier ramena Chvéïk dans le bureau du chef. Celui-ci fit signe au prisonnier de s’asseoir, puis il demanda à Chvéïk :

 

– 50 –

– Avez-vous des parents ?

– Non.

Le chef de poste pensa que tout était mieux ainsi. Au moins, la mort de ce malheureux, songea-t-il, ne causera de chagrin à personne. Il regarda longuement, avec attention, la figure innocente de Chvéïk, lui frappa sur l’épaule dans un accès de cordialité, puis, se penchant vers lui, il lui demanda d’un ton paternel :

– Alors, comment vous trouvez-vous en Bohême ?

– J’aime beaucoup la Bohême, répondit Chvéïk. Sur mon chemin, je n’ai trouvé que de braves gens.

Le chef de poste hocha la tête d’un air affirmatif.

– Notre peuple est brave et bon, ajouta-t-il. Il arrive bien que nous ayons des vols ou des rixes, mais tout cela n’est pas très grave. Je suis ici depuis quinze ans et, tout compte fait, la moyenne des assassinats n’est que de trois quarts par an.

– Vous voulez parler, répliqua Chvéïk, de gens aux trois quarts assassinés ?

– Mais non, pas du tout, je veux dire que pendant les quinze ans de mon service, il ne s’est pas commis plus de onze crimes dans cette région, dont cinq avaient le vol pour motif. Les autres étaient insignifiants.

Le chef demeura muet un instant, puis il reprit son interrogatoire selon sa méthode personnelle.

– Qu’aviez-vous l’intention de faire à Budeiovitz ?

 

– 51 –

– Je voulais entrer au 91e de ligne, répondit Chvéïk.

Sur cette réponse, le chef intima à Chvéïk l’ordre de se retirer rapidement dans la pièce à côté, afin de ne pas oublier d’ajouter à son rapport au commandant de district : « Connaissant bien le russe, il cherchait à s’introduire dans le 91e régiment de ligne. »

Le chef de poste, ravi, se frotta les mains. Il était fort content du résultat de sa méthode. Il se souvenait avec mépris de son prédécesseur, le sergent-chef Burger qui, incapable d’interroger les détenus d’une façon scientifique, se contentait de les envoyer simplement au juge du district en rédigeant un rapport laconique de ce genre : « Suivant les dires du brigadier, le nommé X… a été pris en flagrant délit de vagabondage. »

Tout en considérant son rapport, le chef ouvrit d’un air satisfait son tiroir et en retira une circulaire confidentielle de la direction provinciale de Prague. Elle portait en grosses lettres l’inscription habituelle : « Rigoureusement confidentielle ». Et le chef lut encore une fois :

« Les postes et stations de gendarmerie ont le devoir de surveiller avec une attention toute particulière les gens passant par leur rayon. Les mouvements de nos troupes en Galicie orientale ont ouvert une brèche dans nos lignes par laquelle certains détachements de l’armée russe ont pu traverser les Carpathes et s’introduire à l’intérieur de l’Empire. Nos lignes ont dû être reculées à l’ouest de la monarchie. Cette situation a facilité l’infiltration des espions russes à l’intérieur de l’hinterland, notamment en Silésie et en Moravie, d’où, suivant nos informations confidentielles, un certain nombre d’espions russes ont pénétré en Bohême. Nous sommes parvenus à découvrir parmi eux la présence de Tchèques russes, qui, ayant été formés dans les écoles supérieures de guerre russes, étant, d’autre part, en possession complète de la langue tchèque, se

 

– 52 – révèlent particulièrement dangereux. Il est à redouter surtout qu’ils ne développent parmi la population tchèque une propagande subversive. La direction provinciale ordonne en conséquence d’arrêter tous les éléments suspects et de redoubler de vigilance pour surveiller particulièrement les rayons dans le voisinage desquels se trouvent des garnisons et des dépôts militaires, ainsi que des gares les desservant. Les détenus devront être soumis immédiatement à un interrogatoire très serré et conduis au chef du district. »

Le chef de poste, Flanderka, sourit une fois encore à la circulaire confidentielle et la remit dans la chemise avec les autres, dans le rayon des documents rigoureusement confidentiels et secrets.

Il y en avait d’ailleurs à profusion. Le ministère de l’intérieur, secondé par le ministère de la défense nationale auquel la gendarmerie appartenait, se chargeait d’en fabriquer chaque jour à tour de bras. À la direction provinciale, tous les ronds-de-cuir étaient chargés de ce travail. On y rédigeait :

L’ordonnance concernant le contrôle de la mentalité du peuple, les instructions pour l’observation, à l’aide des conversations recueillies, des effets exercés par les nouvelles du front sur la population.

Un questionnaire concernant l’attitude de la population devant la souscription nationale des bons de la défense et autres emprunts d’État.

Un questionnaire au sujet de l’humeur des conscrits et de ceux qui sont appelés à passer prochainement au conseil de révision.

Un questionnaire concernant l’opinion des conseillers municipaux et des intellectuels.

 

– 53 –

Une ordonnance prescrivant l’établissement immédiat de la répartition des forces entre les partis politiques représentant la population de la localité.

Une ordonnance concernant la surveillance de l’activité des leaders des organisations politiques de la localité, ayant une influence sur le peuple.

Un questionnaire concernant les journaux, revues et brochures distribués dans le rayon des postes de gendarmerie.

Instructions au sujet de la surveillance des relations de certains personnages suspects de sentiments déloyaux, avec ordre de se renseigner sur la façon dont ils expriment leurs opinions subversives.

Instructions concernant l’acquisition d’indicateurs et d’informateurs rétribués agissant dans la population.

Instructions pour le travail des indicateurs au service des postes de gendarmerie, indicateurs devant être choisis dans la population de la localité.

Chaque jour avait apporté de nouvelles instructions, ordonnances et questionnaires. Sous cette avalanche ministérielle, le chef de poste avait pris l’habitude de laisser la plupart de ces questionnaires sans réponse et de remplir les autres à l’aide de quelques phrases stéréotypées, déclarant par exemple que la loyauté de son rayon était au-dessus de tout soupçon ; qu’elle était de la catégorie Ia. Le ministère de l’intérieur autrichien avait, en effet, inventé les catégories suivantes pour la classification des sentiments de la population en face de la monarchie :

 

– 54 –

Ia, Ib, IIa, IIb, IIIa, IIIb, IIIc, IVa, IVb, IVc. La dernière catégorie, que désignait le chiffre romain IV, signifiait : a : traître, bon pour la potence ; b : à isoler ; c : à surveiller ou arrêter. Le gouvernement s’intéressait tout particulièrement à ce que les citoyens pensaient de lui.

Le chef de poste se tordait souvent les mains de désespoir en voyant augmenter chaque jour la masse de ces imprimés. Il se sentait défaillir en recevant son courrier. Et si, dans ses nuits d’insomnie, il songeait à la multiplicité des questionnaires en souffrance, il sentait la folie le gagner peu à peu. La direction provinciale, pensait-il, m’ôtera peu à peu ce qui me reste de raison, je ne pourrai même pas me réjouir de la victoire finale des armées autrichiennes, car d’ici là je serai devenu complètement gâteux.

Mais, impitoyable, la direction provinciale continuait à le bombarder de nouveaux questionnaires.

Pourquoi n’avait-il pas encore envoyé sa réponse à la circulaire n° 72.345 : 721 ALF ? Pourquoi les instructions n° 88.772 : 822 GTH restaient-elles en souffrance ? Quels étaient les résultats de ses recherches au sujet du n° 123.456 : I. 423 BIP, etc.

Mais c’était l’ordonnance concernant les mouchards recrutés parmi la population qui lui causa le plus d’ennuis. Comme il lui était impossible d’en trouver un dans son village, aux confins de la Blata (célèbre par ses révoltes paysannes), où il n’y avait que de fortes têtes, il imagina de gagner pour ce service le berger de la commune, celui qu’on appelait d’habitude : « Hé, Pekpu, saute ! », car le pauvre idiot obéissait toujours à cet ordre. C’était un malheureux enfant qui végétait misérablement avec le salaire que la commune lui allouait pour la garde de ses troupeaux.

 

– 55 –

M. Flanderka le fit appeler un jour et lui posa cette question : « Sais-tu, Pekpu, qui est le vieux Prohaska ? »

– Mée…

– Ne meugle pas. Il s’agit de choses sérieuses. Donc, sache que c’est notre empereur qu’on appelle ainsi. Sais-tu qui est notre kaiser ?

– Notre taïjer ?

– Bien, Pekpu ! Si tu entendais dire quelque part, lorsque tu vas manger chez des paysans, que notre kaiser n’est qu’un vieil imbécile ou quelque chose de ce genre, tu viendrais me le dire et je te donnerai un seckserl (4 sous). Si on te racontait également que nous sommes incapables de gagner la guerre, tu viendrais me le dire aussitôt, et tu auras encore 4 sous. Mais si, par hasard, je viens à apprendre que tu m’as caché quelque chose tu auras à faire à moi ! Je te fais arrêter et je t’envoie à Pisek. Et maintenant, hop ! Pekpu, saute !

Ayant accompli son saut rituel, Pekpu reçut son seckserl, et M. Flanderka rédigea le jour même un long rapport dans lequel il expliquait qu’il venait d’acquérir un indicateur de premier ordre.

Le lendemain, le curé vint faire au chef de poste une communication grave et confidentielle. Il avait rencontré le matin même, au bout du village, le berger de la commune qui lui adressa la parole en ces termes :

– Monseigneur, sachez que monsieur l’adjudant m’a dit hier que le kaiser n’était qu’un vieil imbécile et que nous étions incapables de gagner la guerre… Hopp !

 

– 56 –

Après avoir complété les informations du curé, Flanderka fit arrêter le berger qui fut condamné quelques semaines plus tard par la cour de Hradjine à douze ans de prison pour intelligence avec l’ennemi, complot contre la sûreté de l’État, et crime d’incitation de militaires à la désobéissance.

Pekpu saute ! se comporta devant les magistrats de la cour exactement de la même façon que devant les paysans. Il répondit à chaque question par un bêlement, et lorsqu’on lui lut la sentence, il fit un bond, ce qui lui valut une peine de plusieurs jours de cachot, aggravée de trois jours de jeûne par semaine.

Depuis cette fâcheuse affaire, M. Flanderka décida de se passer d’indicateur, il en inventa un de toutes pièces, lui donna un état-civil et augmenta de la sorte son revenu mensuel de 5o couronnes, qu’il s’empressa de porter au cabaret du « Chat Botté ». Mais à peine était-il arrivé à son dixième demi que le remords vint le tourmenter, si bien que son voisin lui-même le remarqua :

– Notre bon dieu d’adjudant paraît avoir du chagrin, dit-il.

Le chef de poste, pour échapper à ce remords, répondit à quelques questionnaires de la façon suivante : « L’humeur de la population se maintient toujours à la hauteur de Ia. »

Mais cette mesure ne lui fit pas recouvrer entièrement sa quiétude de jadis. Le cauchemar d’une inspection de contrôle vint le hanter jour et nuit. Il voyait constamment devant lui une corde qu’on lui attachait autour du cou pour le conduire à la potence au pied de laquelle le ministre de la défense nationale l’attendait pour le terrasser par cette question : « Dites donc, adjudant, où diable avez-vous foutu la réponse à la circulaire n° 178967 XYZ : 28.792 ? »

 

– 57 –

Mais, voici que le sort a tourné aujourd’hui et qu’il lui prépare une belle revanche ; il lui semble entendre sonner le salut des cors de chasse de tous les coins de la station, et retentir l’éloge rituel : « Bon coup de fusil, chasseur ! »

M. Flanderka est persuadé cette fois que le commandant du district en personne ne tardera pas à venir lui frapper amicalement sur l’épaule, en lui disant : « Je vous félicite, mon brave Flanderka ! »

Toute cette gloire, qu’il entrevoit prochaine, plonge le chef de poste dans une douce béatitude, accompagnée d’une légère fièvre. Les images jaillissent dans son cerveau : décoration, avancement, reconnaissance éclatante de ses qualités de criminologue font une ronde folle.

Tout en songeant à ses succès prochains, il appela le brigadier :

– A-t-on apporté le déjeuner au prisonnier ?

– Mon adjudant, nous lui avons apporté des saucisses aux choux. Il n’y avait plus de soupe. Le détenu a bu son thé et il m’en a redemandé une deuxième tasse.

– Qu’on la lui serve, accorda de bonne grâce le chef de poste. Puis, lorsqu’il aura bu son thé, amenez-le-moi.

– Eh bien, ça va mieux ? demanda-t-il lorsque, un instant après, le brigadier lui amena le brave soldat Chvéïk, souriant comme toujours.

– Ça va pas trop mal, mon adjudant. J’aurais aimé seulement qu’on me donne un peu plus de choucroute. Mais je sais qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut. Vous n’étiez pas prévenu. Les saucisses étaient bien fumées. Il paraît que c’était

 

– 58 – du cochon élevé et charcuté à la maison. Le thé au rhum était excellent.

– Est-il vrai qu’on boive beaucoup de thé en Russie ? lui demanda l’adjudant. Est-ce qu’on aime aussi le rhum, là-bas ?

– Le rhum, je crois qu’on l’aime partout, mon adjudant.

Le chef de poste se pencha vers Chvéïk et lui demanda d’un ton confidentiel :

– Paraît qu’il y a de jolies poules en Russie, hein ?

– De jolies poules, il y en a partout, mon adjudant.

– Tu es un malin, se dit Flanderka, mais avec moi ça ne prend pas.

Et, brusquement, il découvrit ses batteries :

– Quelle était votre intention en voulant pénétrer au 91e de ligne ? demanda-t-il.

– Je voulais aller au front, mon adjudant.

Le chef de poste regarda avec satisfaction le brave soldat Chvéïk.

– Eh ! eh ! c’est la meilleure façon d’aller en Russie ! songea-t-il.

C’était une idée épatante ! s’écria-t-il radieux, tout en observant attentivement le visage de Chvéïk.

– Il ne bronche pas ! remarqua-t-il étonné. Quelle magnifique éducation militaire ! Si j’étais à sa place, si on me

 

– 59 – flanquait cela en pleine figure, il me serait difficile de conserver mon sang-froid.

– Demain matin nous vous conduirons à Pisek, dit-il à mi-voix comme s’il s’agissait d’une chose sans importance. Êtes-vous déjà allé à Pisek ?

– Oui, mon adjudant, en 1910, pendant les manœuvres impériales.

Le sourire de Flanderka devint de plus en plus triomphal. Il s’apercevait, avec joie, que le succès de son système dépassait toute espérance.

– Vous avez assisté à ces manœuvres-là ?

– Mais oui, mon adjudant, comme simple troufion de l’infanterie.

Et Chvéïk fixa à nouveau son candide regard sur le chef de poste qui commençait à être grisé par sa joie débordante. Il appela le brigadier pour reconduire Chvéïk et il compléta ainsi son rapport :

« Le plan d’action de cet homme était le suivant : aussitôt engagé au 91e régiment de ligne, il avait l’intention de partir pour le front et de rejoindre ainsi son pays. Mais la vigilance des autorités autrichiennes ayant fait échouer ses projets, il lui sera impossible désormais de les mettre à exécution. De plus, il a, après un interrogatoire long et serré, avoué qu’il avait participé aux manœuvres impériales de 1910, dans la région de Pisek, en qualité de simple fantassin. Je dois ajouter que ses aveux n’ont été obtenus qu’après un long interrogatoire que j’ai conduit d’après un système qui m’est personnel. »

À ce moment, le brigadier se présenta :

 

– 60 –

– Mon adjudant, le détenu veut aller au cabinet.

– Baïonnette, au canon ! décida le chef. Attendez ! Non ! Ramenez-le moi plutôt !

– Vous voulez aller au cabinet ? demanda l’adjudant, toujours très cordial. Est-ce que vous n’avez pas au moins une arrière-pensée ?

Et il fixa un regard scrutateur sur Chvéïk.

– Je n’ai jamais de pensée en arrière, mon adjudant, répondit celui-ci.

– Bon ! bon ! Je vais tout de même vous accompagner, répondit le chef en glissant son revolver dans sa ceinture.

– C’est un bon revolver, dit-il en passant devant Chvéïk, à sept balles, et d’une précision de tir parfaite.

Mais, avant d’arriver dans la cour, il appela le brigadier :

– Mettez la baïonnette au canon ! dit-il, et montez la garde derrière le cabinet pour empêcher qu’il se sauve par la fosse.

Ce cabinet était un véritable invalide de la vieille garde ; il avait déjà servi loyalement plusieurs générations de gendarmes. Pour l’instant Chvéïk se tenait là, serrant dans sa main la ficelle qui remplaçait la serrure absente, cependant que le brigadier dardait sur son derrière un regard vigilant, afin que le prisonnier ne s’avisât pas de creuser une sape dans la fosse.

De son côté, l’adjudant regardait fixement la porte de la bicoque, tout en se demandant dans quelle jambe de Chvéïk il tirerait, si celui-ci essayait de se sauver.

 

– 61 –

Mais la porte s’ouvrit et, le plus candidement du monde, Chvéïk en sortit en souriant.

– Est-ce que je n’ai pas été trop long, je ne vous ai pas trop fait attendre ? demanda-t-il.

Continuer : partie 2 sur 3