Nouvelles russes

Henry Gréville · Chapitre 23 sur 34

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Nouvelles russes

Chapitre III

Après les funérailles, Malissof ferma le petit salon qui contenait l’abrégé de sa vie, et quitta la maison paternelle. Il devait être vingt ans sans y revenir.

Quand il eut bien savouré la triste douceur de tant de souvenirs, il se leva pour retourner chez lui. Sur le seuil de la porte, il s’arrêta indécis : allait-il refermer ce sanctuaire pour n’y rentrer qu’aux heures de tristesse ?

Il réfléchit un moment, puis ouvrit la porte à deux battants.

– Que la lumière et la vie pénètrent partout ici, se dit-il. J’ai trop fermé mon âme et ma maison. S’il en est temps encore, laissons le soleil entrer dans les moindres recoins.

 

III

 

Malissof ne détestait pas la société. On le disait misanthrope, mais c’était une calomnie : par malheur, il préférait la société des gens d’esprit, et c’est là ce qui lui avait valu une assez jolie collection d’ennemis.

Dès son arrivée à la campagne, il fit quelques visites. Le voisinage n’avait pas beaucoup changé ; aucune saumure ne conserve aussi bien que la province : on y retrouve les mêmes visages au bout de dix ans, un peu plus laids, un peu plus vieux ; mais les meubles étant restés à la même place, on reprend bientôt ses anciennes habitudes, et avec la moindre bonne volonté on peut s’imaginer que le temps n’a pas marché.

Cependant les enfants avaient grandi. Les garçons, devenus des hommes, s’étaient pour la plupart envolés aux quatre vents du ciel ; les filles s’étaient mariées, mais pas toutes ; il en était resté quelques-unes, – pas des plus belles, bien entendu, – qui émaillaient le voisinage à peu près comme les vieilles tiges d’anis de l’année dernière émaillent le potager quand repousse le gazon.

Malissof trouvait un certain charme à ce monde campagnard : d’abord, cela changeait ses idées et ses habitudes, – et puis il admirait une certaine simplicité patriarcale dans cette manière de vivre. On n’y était certes pas meilleur que dans le grand monde, mais on y était mauvais avec une désinvolture charmante. L’égoïsme s’y montrait si naïvement, qu’on se bornait à le constater sans avoir le courage de l’incriminer.

Une vieille propriétaire des environs avait le privilège d’attirer fréquemment Malissof. Celle-là avait conservé toutes les vieilles coutumes ; elle et son mari auraient cru déroger s’ils avaient franchi à pied les dix toises qui séparaient leur maison de l’église. De mémoire d’homme, les Pajarof n’avaient été à la messe autrement qu’en voiture.

La bonne dame mariait ses serviteurs, tenait leurs enfants sur les fonts de baptême, élevait chez elle une nuée innombrable de brodeuses, voyait grandir dans ses antichambres la collection la plus variée de petits domestiques de toutes tailles, destinés à toutes les menues fonctions, jusqu’au jour où leurs habits devenus trop étroits et leurs culottes devenues trop courtes annonçaient à la maîtresse qu’il était temps de faire des promotions.

Elle se faisait alors amener toute une bande de jeunes vauriens, et distribuait à tort et à travers les emplois vacants : – « Toi, tu seras cocher ; – toi, buffetier ; – toi, tu tourneras la manivelle de l’orgue de barbarie ; – toi, cuisinier », – le tout sans se préoccuper des aptitudes.

Heureusement, comme elle avait la mémoire assez courte, les vauriens ne se gênaient pas pour permuter sans autorisation.

Quelquefois il arrivait bien que madame Pajarof se sentait prise de doute.

– Je croyais t’avoir fait cuisinier, disait-elle à un gros gars robuste.

– Excusez, madame, c’était Ilia ; moi, je suis Iachka, et vous m’avez fait palefrenier ; – avec la permission de Votre Honneur, je m’occupe des chevaux de votre équipage...

– C’est bon, c’est bon, – j’ai si mauvaise mémoire, grommelait la bonne dame, et la question était vidée.

Cette maison toujours grouillante, où cinquante serviteurs des deux sexes avaient fort à faire pour servir deux personnes, plaisait à Malissof. Les incidents s’y multipliaient sans cesse de la façon la plus imprévue, et les visiteurs y affluaient de tout le canton. On y trouvait toujours table ouverte ; dix chambres d’amis ouvraient leur porte aux visiteurs inattendus, et bien rarement elles étaient inoccupées.

Vers la fin de juin, madame Pajarof se mit en tête de faire des mariages ; il y avait longtemps qu’elle n’en avait fait, disait-elle ; ne fallait-il pas s’assurer qu’elle avait toujours la main heureuse ?

Ce fut une grosse affaire ; un de ses forestiers s’était bêtement épris d’une paysanne, née sur les terres d’une voisine, et la voisine ne voulait pas perdre le profit que lui rapportaient les aptitudes spéciales de sa vassale. Ne pouvant arriver à satisfaire tout le monde, madame Pajarof se décida un jour à envoyer chercher Malissof par estafette.

Celui-ci arriva en toute hâte. La bonne dame l’attendait sur le perron ; dans son impatience elle avait entendu le bruit des roues à deux verstes de distance.

– Que désirez-vous, Anna Karpovna ? dit le nouveau venu, avant même d’avoir achevé de gravir le perron.

– Vous avez été dans la diplomatie, Anton Pétrovitch, venez à mon secours !

– Avec plaisir ! Cela me dérouillera, répondit Malissof. Qu’y a-t-il ?

– Ma voisine ne veut pas me céder sa paysanne pour mon forestier, dit la vieille dame en se laissant tomber dans un fauteuil. Faut-il qu’elle soit bête !

– Mais non, elle n’est pas bête, ma bonne, interrompit le général Pajarof émergeant d’un grand fauteuil à oreillettes où il passait le plus clair de son temps. Bonjour, Malissof. Dites donc à ma femme que sa voisine n’est pas bête ! La preuve, c’est qu’elle veut que le forestier aille vivre sur son bien : elle ne veut pas nous faire cadeau de la paysanne, il faut que ce soit nous qui lui fassions cadeau du forestier !

– Ce n’est pas bête en effet, dit Malissof en riant, mais je ne vois qu’un moyen de trancher la question.

– Lequel ?

– Achetez-lui la belle fiancée !

– Là ! s’écria la vieille dame en se tournant vers son mari : quand je te disais que les diplomates ont toujours des solutions prêtes. C’est juste, Anton Pétrovitch, il n’y a rien de plus juste. Mais si elle ne veut pas la vendre ?

– En s’y prenant bien...

– Oui, oui, mais il ne faut pas que cela me coûte trop cher non plus, ajouta Anna Karpovna d’un ton sérieux qui fit sourire Malissof.

– Auriez-vous le courage, chère voisine, reprit-il, de refuser à ces amants infortunés le peu d’or qui doit les rendre heureux ?

– Vous parlez comme un roman de chevalerie, dit la vieille dame avec un clignement d’yeux très éloquent, mais vous perdez votre temps. Tâchez de m’en tirer à bon compte.

– Je ferai de mon mieux. Où demeure la propriétaire de la Dulcinée ?

– Pas bien loin, à une verste et demie d’ici ; voyez-vous sa maison, avec un toit vert-pomme, derrière le petit bois ?

– Je la vois. Fatal voisinage ! s’écria Malissof, je suis sûr que ce bois est le complice, le Galeotto qui les a perdus !

– Justement, mon cher. Eh bien, puisque vous daignez consacrer vos talents au service de l’amour malheureux, remontez en calèche et allez tout de suite chez la méchante fée qui s’oppose à la fin du conte.

– Et si elle me touche de sa baguette ? dit Malissof en s’arrêtant sur le seuil, prêt à partir.

La vieille dame haussa les épaules avec dédain. Le général, du fond de son fauteuil, mugit d’une voix profonde :

– Ne vous laissez pas épouser !

– Elle est donc veuve ? dit Malissof consterné.

– Elle est demoiselle.

– Quel âge ?

– Trente-sept ans et demi.

– Je suis blindé, répondit gaiement le messager. Une question encore, si elle n’est pas trop indiscrète ?

– Voyons ?

– Avec tout le respect que je dois et que je porte à votre jugement incomparable, je me demande, Anna Karpovna, pourquoi...

– Eh bien ?

– Pourquoi vous n’y allez pas vous-même ?

À cette question, le général pouffa de rire ; sa fidèle moitié, prête à en faire autant, se retint pour lancer cette phrase :

– Nous nous sommes dit des choses désagréables.

Pajarof riait plus fort que jamais ; Anna Karpovna ne se contenait plus ; Malissof pensa que la discussion avait dû être drôle ; s’inclinant avec gravité, il disparut.