Nouvelles russes

Henry Gréville · Chapitre 3 sur 34

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Nouvelles russes

Véra

Si notre Pétersbourg est joli les jours de grande gelée, alors que les arbres sont poudrés à frimas et qu’un beau soleil fait étinceler les clochers dorés, on doit convenir qu’il n’est pas beau, les soirs d’automne, quand il pleut à verse et que les réverbères se mirent à grand-peine dans les ruisseaux grossis jusqu’à occuper la moitié de la rue.

Je faisais, en pataugeant, ces réflexions mélancoliques, lorsque l’idée me vint que notre ville de district était encore beaucoup moins attrayante en cette saison : les rues défoncées, avec leurs petits trottoirs en bois qui semblent surnager au-dessus d’une débâcle universelle, si bien qu’on est tout étonné de les sentir solides en mettant le pied dessus ; les charrettes échouées dans la boue à la porte des cabarets ; l’éclairage absent...

– Décidément j’aime encore mieux Pétersbourg, même en octobre, même la nuit !

J’étais de mauvaise humeur, cependant : j’avais perdu ma soirée.

– Beau malheur ! me direz-vous.

Sans doute, cela m’arrivait plus d’une fois par semaine ; mais quand on est venu à Pétersbourg pour s’amuser, quand on s’est accoutumé à exiger de la destinée qu’elle vous envoie tous les jours quelque plaisir, on se prend à murmurer pour une soirée ennuyeuse.

– Que suis-je venu faire dans cette galère ? me dis-je avec un mouvement d’humeur. Comme si je n’étais pas mieux là-bas, dans mon bien, où je n’avais rien à faire qu’à me chauffer le dos, soit au poêle, soit au soleil...

C’était justement là que le bât me blessait : je m’étais ennuyé de n’avoir rien à faire, et poussé par un beau désir d’être utile à mes semblables, je m’étais embarqué un jour sur un bateau de la compagnie « Volga », et j’étais arrivé à Pétersbourg pour entrer au service, – comme on dit chez nous, – dans l’administration ; ce qui n’équivaut pas du tout à rendre des services à qui que ce soit.

Sur la foi de nos romanciers, de nos économistes, etc., je m’étais figuré que la société éplorée, « manquant de bras pour la servir », appelait à son aide toutes les têtes intelligentes du pays. Comme je ne suis pas par trop bête et que j’ai fait des études à peu près suffisantes, grâce à mon gouverneur, qui par le plus grand des hasards se trouvait être un homme capable, je m’étais dit que je rendrais service aux autres et à moi-même, en cherchant à mettre mes faibles moyens à la disposition de mon pays.

Malgré mes vingt-six ans, je venais bien de ma province !

Le premier chef d’administration auquel je m’adressai, après m’avoir écouté avec un sourire qui ne me plut pas outre mesure, me dit tranquillement :

– Nos bureaux regorgent de demandes semblables, mon jeune monsieur : nous avons plus de trente postulants pour chaque place déjà occupée ; – quant aux vacances, c’est par milliers que les suppliques se présentent.

– Mais la Russie manque d’intelligences dévouées ? m’écriai-je, le cœur plein d’une noble indignation ; comment se fait-il... ?

– Ah ! voilà... me dit le fonctionnaire avec le même sourire, tout le monde veut entrer au service ; mais une fois qu’on y est, personne ne veut rien faire. Cependant, ajouta-t-il, depuis que nous avons diminué les appointements, nous commençons à avoir des gens capables.

Là-dessus il me congédia...

Depuis, j’avais fini par comprendre : j’étais moins généreux, plus sceptique qu’en disant adieu à mon joli domaine, mais j’avais acquis des idées pratiques... J’hésitais néanmoins : fallait-il retourner dans ma province pour chasser pendant l’hiver et y bâiller pendant l’été, – ou bien tenter encore le sort ?

Avec tout cela, il pleuvait à flots, et pas un seul isvostchik...

– Je finirai par arriver à la perspective Nevsky, et là, je trouverai bien un drochki ! me dis-je avec la philosophie d’un homme si complètement trempé, qu’il lui devient impossible de se mouiller davantage. J’avais un parapluie, – mais uniquement par respect humain, pour les domestiques : ce petit meuble me gêne encore plus à la main que sous le bras, et je m’étais bien gardé de l’ouvrir.

Je suivais une des grandes artères de la ville, la Mestchanskaïa, où les belles maisons habitées par des gens honnêtes coudoient d’ignobles cabarets... À vingt pas devant moi, sous une marquise éclairée par la lueur du réverbère voisin, une forme noire encapuchonnée se dessina : autant que j’en pouvais juger, c’était une femme. Elle jeta autour d’elle un coup d’œil rapide, et cria d’une voix sonore et bien timbrée : Isvostchik !

Le cri s’éteignit dans un redoublement de pluie. Elle fit un petit mouvement d’épaules, releva ses jupes d’un geste vif et gracieux, et se mit en marche du côté de la Perspective, avec un air résolu, – sans le moindre parapluie.

Cette jeune femme et moi, nous nous trouvions pour le moment les seuls habitants de la rue visibles à l’oeil nu. En passant, je regardai la maison d’où la promeneuse était sortie : maison ni bien ni mal ; des boutiques fermées au rez-de-chaussée, – il était presque onze heures, – un bon escalier ; pas de suisse... Cela ne disait rien...

– Par ce temps abominable, pensai-je, et sans parapluie ! Est-elle seulement jolie ?

Là-dessus, j’ouvris mon incommode fardeau, qui m’éclaboussa en pleine figure en déployant ses plis collés par l’eau du ciel, – et je doublai le pas pour atteindre la courageuse petite personne,

Elle marchait très bien, ma foi, et j’eus quelque peine à la rejoindre. Elle était jeune, très certainement : son pas avait cette élasticité moelleuse qui se perd vite sous un ciel inclément. Au milieu des flaques qui envahissaient les trottoirs, elle avait littéralement l’air d’un poisson dans l’eau. Décidément, cette ondine m’intriguait. Si seulement elle avait tourné la tête !

En passant sous un réverbère, elle se retourna, embrassa la rue d’un regard, et, jugeant inutile d’appeler encore un véhicule évidemment absent, elle releva de nouveau ses jupes d’un petit coup de main sec et nerveux, et reprit son chemin du même pas.

– Elle doit être jolie, me dis-je, allons !

Je la rejoignis en deux grandes enjambées, non sans m’envoyer de l’eau jusqu’à la nuque, et je lui dis d’une voix irrésistible :

– Il pleut bien fort. Ne voudriez-vous pas accepter la moitié de mon parapluie ?

La promeneuse se retourna, me regarda bien en face, et me répondit tranquillement :

– Non, merci, monsieur, c’est inutile ; je suis déjà assez mouillée...

En effet, le parapluie, avancé à moitié seulement, versait un torrent d’eau sur la petite écharpe de soie qui couvrait sa tête, et quelle tête ! Un visage doux et frais, comme en ont nos jeunes filles russes quand elles se mêlent d’être jolies, avec ce teint d’un coloris invraisemblable rehaussé par le froid qui en avivait le blanc et le rose.

Je me sentis immédiatement décidé à l’accompagner jusqu’au bout du monde.

– Cependant, lui dis-je en m’approchant davantage, mademoiselle, ne me refusez pas, au moins jusqu’à un abri prochain : ce vent qui nous chasse les gouttes au visage...

– Je vous remercie, monsieur, dit-elle d’une voix plus sèche, mais avec une intonation qui trahissait l’envie de rire. C’est inutile.

– Permettez-moi au moins de marcher auprès de vous !

– Je ne puis vous en empêcher, répondit-elle en regardant la rue déserte.

Nous passions en ce moment le long de la place de Kazan, où l’éclairage se faisait rare.

– Il est dangereux de sortir seule à cette heure, dis-je avec la politesse la plus exquise : n’avez-vous pas peur ?

– Je n’ai jamais peur, répondit-elle d’un ton décidé.

– Jamais ?...

La conversation était engagée, il s’agissait de la soutenir.

– Jamais ? repris-je. Pas même des impertinents ?

– Je n’en ai pas encore rencontré, répondit-elle sérieusement.

Je me sentis un peu décontenancé, mais il fallait parler...

– Veuillez accepter mon bras, dis-je assez bêtement.

– Non, merci, monsieur, cela me gênerait pour marcher, et puis vous êtes tout mouillé.

Elle avait raison, cette petite personne. Son profil était très joli, sous l’eau qui la frappait en pleine figure sans la faire sourciller.

– Vous sortez souvent seule, le soir ? lui dis-je.

– Jamais..., répondit-elle encore.

Ses réponses n’étaient pas variées.

– Mais aujourd’hui ?

– Aujourd’hui, il n’y avait personne pour me reconduire.

Je me dis que je serais un imbécile de la croire sur parole.

– En effet, jolie comme vous l’êtes... (Il fallait bien avancer un peu dans l’entretien, que diable !)

– Je ne suis pas jolie, répondit-elle le plus gravement du monde en tournant vers moi son adorable visage.

Ses yeux pétillaient de malice. Elle s’amusait à mes dépens, positivement.

– Quelle effrontée ! pensai-je : allons donc !

J’allais dire quelque sottise ; je la regardai encore, et je ne sais pourquoi les paroles s’arrêtèrent sur mes lèvres. Ses yeux avaient pris une expression sévère et profonde qui me frappa.

– Voici la Perspective, me dit ma compagne. Auriez-vous, monsieur, la bonté d’appeler un isvostchik ?

Enchanté de la voir demander quelque chose, je m’égosillai de toute la force de mes poumons. Après quelques appels infructueux, je vis arriver des profondeurs de l’ombre deux ou trois drochkis, qui se livraient à une course au clocher pour nous atteindre.

– Nous pouvons choisir, dis-je galamment à ma compagne.

– Lequel est le meilleur ? répondit-elle sérieusement, la tête un peu penchée de côté, en examinant les rosses pantelantes.

– Celui-ci, fis-je d’un air connaisseur, en indiquant un petit cheval de race suédoise, trapu, vigoureux, mais admirablement laid.

– Je vous remercie, monsieur, dit-elle en s’élançant d’un bond sur le fragile véhicule, sans se servir de ma main étendue.

Avant que le siège du drochki chancelant eût retrouvé son aplomb et que, embarrassé de mon parapluie, j’eusse pu faire un mouvement :

– Tout droit, et très vite ! dit-elle au cocher, en lui montrant une pièce d’argent.

Le maudit animal partit comme une flèche, emportant sous le déluge mon ondine qui me salua d’une inclination gracieuse et d’un second : « Je vous remercie, monsieur », nettement accentué.

L’équipage découvert roulait en plein dans l’eau sur le pavé de bois : un rire argentin m’arriva porté sur les ondes sonores, – l’eau est très bon conducteur.

Ma promeneuse s’amusait certainement de tout son cœur. J’avais envie de me fâcher, j’éclatai de rire moi-même, à la sotte figure que je faisais, mon parapluie à la main, entre deux cochers qui se disputaient ma personne. Je ris peut-être un peu plus haut que je n’en avais envie, – et un doux rire lointain m’arriva en réponse, illusion ou réalité.

– Allons, me dis-je, il était écrit que je perdrais ma soirée. Je m’en vais souper.

J’allai souper chez Borrel, je me donnai une indigestion, et je fus deux jours sans avaler autre chose que du thé. Après quoi, le temps se mit à la neige, et je repris mon genre de vie accoutumé.

D’ordinaire, en arrivant à Pétersbourg, nos hobereaux de province se casent dans un petit cercle par lequel ils jurent, et qui les englue si bien, qu’au bout de trois semaines ils savent par cœur l’histoire de cinquante personnes étroitement liées, et n’ont plus idée ni souci du reste du monde jusqu’à la saison prochaine. J’étais plus éclectique dans mes goûts : j’allais un peu partout, cherchant une société complètement à mon gré, et ne la trouvant pas, comme de raison, attendu que le meilleur de nous est enchanté de lui-même, de ses habitudes, de ses manies, et trouve parfaitement ridicule ce qui se fait chez les autres.

Grâce à cette manière de vivre, j’étais allé à de grandes soirées chez les puissants de la terre, – où j’avais entendu abîmer le prochain à mots couverts, – et chez de braves gens de la petite noblesse, – où j’avais entendu abîmer un prochain analogue avec un peu plus de franchise et non moins de malice. Je préférais cette seconde société à la première, en vertu du proverbe qui dit : « Mieux vaut être le premier au village... »

Parmi ces maisons, il y en avait une où j’allais rarement, car elle était située au bout du monde, et c’était bien dommage, car on s’y amusait royalement, et le souper y était toujours exquis. Le traînage ayant toutefois rapproché les distances, et mon indisposition m’ayant ouvert l’appétit par suite de mon jeûne forcé, je me rendis un soir chez madame Brédine, qui recevait tous les jeudis.

On y dansait avec l’air effaré et convaincu des maisons où l’on s’amuse, où la dernière figure du quadrille est une affaire capitale, et où certaines gens, grâce à leur réputation de dirigeur, se font bien recevoir sans qu’on leur demande aucune autre espèce de mérite.

Il y avait ce jour-là une demi-douzaine de jeunes personnes, très jolies en vérité. Je me fis présenter, et je choisis une danseuse au hasard.

Quand nous fûmes assis, pendant les évolutions de la contredanse, je regardai ma partenaire, et je m’aperçus qu’elle avait un air sérieux. Les yeux baissés, elle examinait soigneusement son éventail ; mais aussitôt que je cessais de la regarder, je sentais son regard sur moi, et en relevant les yeux, je ne trouvais plus rien, qu’un air très posé, des joues un peu plus roses que de raison, peut-être, et une fossette, au coin de la joue, agitée par un imperceptible frémissement nerveux.

Cela m’intriguait. Je commençai une de ces conversations stéréotypées des salles de bal. Ma danseuse me répondait à voix basse, sans me regarder... Cette timidité n’était pas naturelle ; car, l’instant d’avant, je l’avais vue causer avec animation au milieu d’un groupe. L’envie me prit d’éclaircir ce mystère, et, pour la faire parler, je me servis d’un moyen très usé, mais toujours bon.

– Il me semble que j’ai déjà eu le plaisir de vous rencontrer quelque part, lui dis-je.

La jeune fille ne leva pas les yeux, mais le frémissement de sa fossette devint plus prononcé.

– C’est bien possible.

– Sortez-vous beaucoup ? demandai-je avec une certaine curiosité.

– Non..., cela dépend, répliqua-t-elle.

– Comment, cela dépend ?

– Mais oui, dit-elle en se tournant vers moi et en me regardant franchement, cela dépend des circonstances et de l’occasion.

– Je vous ai certainement vue ! répétai-je, mais sincèrement, cette fois : car je me rappelai soudain ce sourire et ce regard sans pouvoir les rattacher à un souvenir distinct.

– Je crois que oui, répondit-elle en souriant finement.

Ce sourire ne fut qu’un éclair ; son visage reprit immédiatement une expression réservée. Mais la fossette tremblait toujours.

– Où donc ?

Je nommai vingt maisons sans obtenir de réponse affirmative. J’allais lui demander de nommer elle-même les personnes chez lesquelles nous nous étions rencontrés, lorsque la contredanse finit. Ma danseuse me fit un salut compassé et disparut dans un fouillis inextricable de blanches épaules, de mousselines et de nœuds de ruban. J’allai droit à la maîtresse de maison.

– Avec qui viens-je de danser ? lui demandai-je.

– Je n’en sais rien, répondit-elle en riant ; je vous ai présenté.

– Est-ce qu’on entend jamais les noms, lors d’une présentation ?

– Faites-moi le portrait de votre inconnue...

– Des cheveux bruns, un teint de lis et de roses, des yeux bleus rieurs, l’air très sérieux, une jolie bouche, et une fossette, oh ! une fossette !

– Une seule ?

– Oui, mais qui en vaut dix. Tenez, la voilà qui passe.

Madame Brédine suivit mon regard.

– Si c’est une fossette qui vous a charmé, Véra Téplof en est l’heureuse propriétaire. Elle en a ensorcelé d’autres que vous.

– Vraiment ?

– Oui ; Véra est une malicieuse petite fée, qui ne rit pas souvent tout haut ; mais c’est la plus rieuse des mortelles, et sa fossette trahit ses gaietés intérieures. Si vous avez remarqué ce petit signe, c’est qu’elle se moquait de vous, soyez-en sûr.

– C’est consolant ! répliquai-je piqué. Elle me connaît depuis dix minutes, et elle se moque de moi ? Joli caractère !

– Charmant, en effet ! reprit madame Brédine en continuant à rire ; – elle se moquait aussi de moi, je n’avais pas de chance, – vous en serez amoureux avant huit jours.

– Qui est-elle ?

– La fille d’un pauvre tchinovnik, un employé inférieur sans fortune et sans avenir. La mère a été gouvernante chez ma tante ; c’est une bonne femme. Ces braves gens se sentent peu faits pour la société ; mais il faut bien que la jeune fille s’amuse, et on me l’envoie les jeudis. Je l’aime beaucoup, je vous en préviens : si vous tenez à mes bonnes grâces, soyez gentil avec elle.

– Entendre, c’est obéir, répondis-je en m’éloignant.

J’avais à peine quitté madame Brédine que mademoiselle Véra s’approcha d’elle. Quel est ce monsieur ? disaient ses regards et son attitude.

– Un jeune homme comme il faut, répondit la charitable hôtesse à mi-voix ; mais je n’étais pas bien loin.

– Ah ! fit Véra en me regardant gravement de la tête aux pieds, je suis bien aise de le savoir.

Là-dessus, elle retourna dans un groupe de jeunes filles.

– Je connais ce profil, me disais-je à part moi. Au théâtre peut-être...

Je m’approchai du groupe : un éclat de rire doux et musical me cloua sur place. En un instant, je revis la rue déserte, mon parapluie, le drochki noyé dans l’eau jusqu’à mi-roues...

– C’est-elle ! me dis-je.

Véra se tournait en ce moment de mon côté, et son regard plein de malice rencontra mes yeux probablement effarés. Elle éclata de rire une seconde fois, et le groupe fit écho.

– L’abominable petite fille ! me dis-je. Une coureuse qui se promène avec des jeunes gens inconnus, à onze heures du soir, et qui se fait recevoir dans une maison honnête ! L’effrontée !

J’oubliais que jusqu’ici, les inconnus, c’était moi tout seul, et qu’elle ne m’avait pas précisément choisi pour compagnon de route.

– Je vais la confondre, me dis-je résolument. Et j’allai l’inviter pour la mazurka.

La confondre, pourquoi ? Quel mal m’avait-elle fait ?...

Oui, mais pourquoi s’amusait-elle à mes dépens ? C’était très désagréable, et cela méritait un léger châtiment.

La mazurka une fois en train, je m’adressai délibérément à mademoiselle Véra :

– Maintenant, je sais où je vous ai vue ! lui dis-je.

Elle rit franchement, cette fois, de tout son cœur, jusqu’à en faire disparaître son frais minois dans son mouchoir de batiste.

J’étais très mécontent.

Elle finit par me dire :

– Vous m’avez reconnue ?

– En vous entendant rire.

– Oui, c’est un vilain défaut, mais je ne puis m’en corriger.

Et la voilà partie de plus belle. J’avais envie de la battre ! Heureusement on l’enleva pour une figure ; j’eus le temps de me calmer un peu et de préparer une méchanceté bien acérée.

– Vous arrive-t-il souvent de pareilles histoires ? lui dis-je quand elle revint à côté de moi.

– Jamais ! répondit-elle gravement. (Toujours ce jamais !) Et à vous ?

Je ne m’attendais pas à voir mon arme se retourner contre moi.

– À moi ? à moi, cela ne fait rien, je suis un homme.

– Oui, mais voyez la différence, dit-elle sérieusement, à en juger par sa mine ; vous êtes un homme, et vous portez un parapluie ; je suis une femme, et je m’en passe.

Et là-dessus, le rire mélodieux de reprendre. J’avais donc été bien ridicule ?... J’étais si fort en colère, que je me sentis calmé tout à coup.

– J’étais donc bien ridicule ? lui répétai-je tout haut, avec assez de mauvaise grâce.

– Ridicule ? Non ! dit Véra, tout à coup sérieuse, mais pour tout de bon ; la fossette avait disparu. Mais bien amusant, oh ! bien amusant ! Pensez donc ! Cela ne m’était jamais arrivé ! On n’a pas deux fois de pareilles aventures dans la vie.

– Et vous n’avez pas eu peur ?

– Je n’ai jamais peur, répondit Véra en souriant, cette fois, à ce qu’il me parut, avec beaucoup de charme.

– Mais si j’avais été... Je cherchai un mot... désagréable ?

– Que pouvais-je y faire ? répondit la jeune fille avec une nuance de tristesse. Ce jour-là, il fallait déranger des gens malades ou donner de l’inquiétude à mes parents ; j’étais allée chez ma sœur en plein jour, il faisait beau, mon beau-frère avait promis de me reconduire ; il est médecin, on est venu le chercher... il fallait bien rentrer.

– C’était la première fois qu’il vous arrivait de sortir seule ?

– Si tard, oui ; dans la journée, non. Nous ne sommes pas assez riches pour que j’aie toujours une servante pendue à mon manteau.

– Je vous ai effrayée ! Je vous en demande pardon.

– Non, dit Véra en me regardant avec une certaine expression de confiance. J’ai bien vu tout de suite que vous étiez un homme comme il faut, et...

– Eh bien ?

– Je me suis dit que je pourrais en rencontrer d’autres qui seraient moins comme il faut, et qu’alors, je vous demande pardon, monsieur, acheva-t-elle en rougissant, j’aimais mieux être protégée par vous jusqu’au drochki, que d’aller toute seule au risque d’être attaquée par un voleur.

– Alors, repris-je tout à fait rasséréné, je vous ai protégée sans le savoir ?

– Certainement, répondit-elle.

– Et vos parents ? n’ont-ils pas été effrayés de vous voir rentrer seule, si tard, par ce temps ?

– Oh ! le temps !... Je ne crains pas l’eau, répliqua-t-elle en souriant, et j’ai dit à mes parents que vous m’aviez conduite jusqu’à l’isvostchik.

– Comment, vous leur avez raconté ?...

– Naturellement !

– Et vous leur avez dit qu’un impertinent...

– Mais non ; je leur ai raconté qu’un monsieur très poli m’avait offert son parapluie, qu’il m’avait trouvé un drochki, et que j’étais arrivée sans encombre.

J’étais tout à fait réconcilié avec ma danseuse ; sa fossette ne m’effrayait plus. Je la quittai enchanté du dénouement de mon aventure, et je ne manquai plus un seul des jeudis de madame Brédine.

C’était une étrange personne que mademoiselle Téplof, et au bout de deux mois je n’étais pas encore bien fixé sur son compte. Était-ce une fieffée coquette ou simplement une enfant malicieuse et naïve à la fois ? Fallait-il l’adorer ou me méfier d’elle ?

Malgré les explications toutes simples, toutes naturelles, qu’elle m’avait données, l’étrangeté de notre première entrevue m’avait laissé des doutes.

– Pour une jeune fille qui se trouve seule dans la rue pour la première fois, elle avait l’air bien à son aise ! me disais-je.

Mais elle avait toujours l’air à son aise, et je commençais à croire qu’en effet, comme elle me l’avait dit, elle n’avait jamais peur.

Cela ne me plaisait pas beaucoup : j’aime assez qu’une femme soit timide.

Malgré nos moustaches, nous ne sommes pas toujours intrépides, nous autres hommes, et quand il nous arrive d’avoir peur, non, mais d’éprouver un léger sentiment d’appréhension, il ne peut pas être agréable de s’entendre déclarer par une fillette de dix-huit ans qu’elle n’a jamais peur. Si, transgressant les lois de son sexe, une femme se permet d’avoir une supériorité morale sur quelqu’un de nous, elle devrait au moins avoir la modestie de la cacher soigneusement ; car c’est le seul moyen de se la faire pardonner.

Malgré cela, nous étions devenus très bons amis. Mais, en dépit de la prédiction de madame Brédine, je n’étais pas amoureux de mademoiselle Véra. Amoureux, je n’en sais rien, à dire vrai ; je ne l’aimais pas comme à dix-neuf ans j’avais aimé ma cousine Hélène, avant qu’elle épousât le prince S..., plus beau, plus riche, plus âgé que moi. Je n’étais pas amoureux, certainement, car je n’adressais pas d’apostrophes à la lune ni au plafond ; mais si par hasard Véra n’était pas là quand j’entrais, le jeudi soir, chez madame Brédine, je me sentais le cœur serré, jusqu’à ce que les yeux brillants et la fossette se montrassent sur le seuil de la porte. J’étais bien auprès d’elle, quand nous dansions ensemble : j’aurais voulu que la contredanse fût éternelle ; et cependant, de temps à autre, je me disais : – Serge, mon ami, il me semble que tu es en train de faire des bêtises ; puisque tu n’arrives pas à te caser, il serait temps de partir pour tes terres !

Et je restais.

Je ne peux pas m’expliquer comment il se fît que je me laissai présenter par Véra chez ses parents.

Il n’est pas rare, dans la classe moyenne de la société russe, que les parents permettent à leur fille de leur présenter des jeunes gens dont elles ont fait la connaissance dans des maisons amies. Je ne me serais jamais prévalu, de mon propre chef, de cette liberté d’allures ; mais mademoiselle Téplof m’ayant dit un soir : C’est demain l’anniversaire de ma naissance ; venez me féliciter et prendre une tasse de chocolat chez nous ! il m’eût été bien difficile de me soustraire à cette invitation.

Ce que je comprends moins, c’est qu’après ce jour-là, j’y retournai, et j’y retournai souvent.

M. et madame Téplof s’étaient mariés dans leur seconde jeunesse, et Véra était leur unique enfant. C’étaient deux bons vieillards, pas bien fins, mais de vraies natures russes, hospitalières, superstitieuses, le cœur sur la main et les saints du calendrier toujours sur les lèvres.

Cet intérieur modeste, très modeste, me plaisait par contraste ; tout y était franc, simple, sans prétentions, et Véra, dans ce cadre un peu obscur, gagnait cent pour cent en fraîcheur et en grâce.

Ces braves gens se prirent d’affection pour moi et me comblèrent de prévenances. Évidemment Véra ne leur avait pas répété ma phrase : Jolie comme vous l’êtes... Autrement, l’accueil eût été moins aimable.

Au lieu de me laisser choyer tout bonnement, je me disais de temps en temps : On voit en moi un promis pour la demoiselle ; tenons-nous sur nos gardes ! Et j’espaçais mes visites, et puis j’y retournais fasciné par l’irrésistible rire de Véra, qui me faisait l’effet d’un talisman. Elle était la vivante incarnation de la joie, et, si maussade que fût ma disposition d’esprit quand j’entrais chez elle, j’en sortais content de tout le monde et de moi-même.

Nous étions arrivés aux plus belles gelées de l’hiver ; madame Brédine avait organisé deux ou trois parties de traîneaux fort bien réussies, et, pour en finir avec la « folle semaine », elle nous donna une grande soirée, le dernier samedi du carnaval. Jamais on ne s’était tant amusé ! Malheureusement le maître de la maison avait une si forte migraine, qu’il disparut au milieu de la soirée en nous disant de ne pas faire attention à lui, et de continuer à sauter. On continua en effet, et de plus belle.

Quiconque n’a pas vécu en Russie ne peut se faire une idée de la rage frénétique avec laquelle nous nous amusions durant ces folles journées. On voit bien que nous aurons le temps de faire pénitence pendant nos sept semaines de carême ! La somme de péchés qui s’amasse sur nos consciences ne veut vraiment pas moins qu’un repentir si prolongé pour nous permettre d’apparaître, le jour de Pâques, purs comme de blanches colombes. Aussi, quelles indigestions on se donne à manger du veau et du jambon, lorsque la pénitence est terminée ! Vers minuit, madame Brédine me prit à part.

– Êtes-vous un galant chevalier ? me dit-elle en souriant.

– Je l’espère, répondis-je avec toute la suffisance désirable.

– Vous êtes un honnête homme, par-dessus le marché, ajouta-t-elle plus gravement. Je vais vous confier une mission d’honneur. Aurez-vous la bonté, la soirée finie, de reconduire chez elle mademoiselle Téplof ? Mes gens sont tous plus ou moins ivres..., que voulez-vous ? c’est de tradition dans notre sainte Russie ; je n’ose confier cette enfant à personne. Mon mari, qui avait promis de se charger d’elle, est trop souffrant pour sortir ; elle ne veut pas entendre parler de passer la nuit ici, de peur de causer de l’inquiétude à ses parents...

– Il n’est pas besoin de si longues explications, répondis-je ; je suis prêt à reconduire mademoiselle Téplof où il lui plaira.

Vers deux heures du matin, après le souper, les groupes s’éclaircissaient ; Véra s’approcha de moi et me dit timidement :

– Quand vous voudrez, monsieur.

Nous partîmes. Les traîneaux ne manquaient pas, cette fois, et, bien enveloppés dans nos fourrures, nous serrant l’un contre l’autre sans nous en apercevoir, nous nous mîmes à glisser rapidement sur la neige durcie qui scintillait à la lueur des réverbères comme une poussière de diamants.

Il faisait bien douze à quinze degrés de froid ; mais l’atmosphère était si calme, qu’on n’éprouvait aucune impression pénible. L’air condensé donnait à nos poumons une recrudescence de plénitude et de vie, et nous causions joyeusement de choses et d’autres.

Animés encore par le souvenir du bal, nous avions une expansion quelque peu fébrile ; nous nous sentions dans cette disposition d’esprit où l’idée d’aller dormir semble absurde, où l’on continuerait indéfiniment à causer, à rire, à souper même jusqu’à ces lueurs du matin qui vous font paraître la vie si laide, les gens si maussades et la couche où l’on se retourne sans pouvoir dormir, plus désobligeante que tout le reste.

Véra me parlait de son enfance, d’un été passé en province, chez sa grand-mère, des longues soirées lumineuses, du soleil brillant jusqu’à neuf heures du soir, derrière le bois de sapins, plein de grosses fraises parfumées...

– J’aime la campagne ! dit-elle tout à coup. Que vous êtes heureux d’habiter la province ! Pétersbourg m’ennuie...

– Pourquoi donc ?

– Je ne sais pas ; il m’ennuie. J’aurais voulu demeurer à la campagne, avoir un jardin, des lilas, beaucoup de lilas, au bord d’une rivière...

Véra rêveuse et sentimentale ! Cette idée me sembla si originale, que j’en exprimai ma surprise à la jeune fille. Elle se mit à rire, de son rire charmant, communicatif ; involontairement, je me rappelai notre première entrevue, et un doute coupable, absurde, me saisit au cœur...

– Elle a l’air bien à son aise pour une jeune fille reconduite chez elle par un jeune homme, à trois heures du matin !

Et je ne trouvai plus rien à dire. Nous gardions le silence depuis quelques instants, lorsque, à un brusque détour du chemin nous vîmes devant nous l’horizon embrasé ; des lueurs plus vives se détachaient par instants sur la rougeur générale et semblaient lécher le ciel.

– Un incendie ! s’écria Véra.

– Pas bien loin, dit notre cocher.

– Où penses-tu que ce soit ? lui demandai-je.

– À la barrière de Narva, peut-être ; pas loin, bien sûr, répondit-il.

– Voici les pompes ! dit Véra, en tournant la tête à un tintement de clochettes.

En effet, un lourd cavalier, lancé à fond de train, nous dépassait en ce moment. À quelques centaines de pas derrière lui, suivaient les pompes, enlevées par leur puissants attelages aux harnais étincelants. Les troïkas échevelées passèrent devant nous comme l’éclair ; les casques de cuivre des pompiers reflétaient la sinistre lueur qui augmentait à chaque instant. Quelques chiens aboyèrent ; puis le silence se fit autour de nous, et l’on n’entendit plus que le bruit des clochettes retentissantes qui peu à peu se perdait au loin.

Notre cocher se retourna vers nous :

– Faut-il vous mener voir l’incendie ? fit-il avec empressement.

– Allons ! criâmes-nous tous les deux, d’une seule voix.

Le cocher fouetta son cheval, et nous volâmes sur la neige, colorée en rose par le reflet toujours croissant.

Plus nous avançions, moins la neige était tassée sous les fers des traîneaux ; les maisons se faisaient rares ; des bouquets d’arbres couverts de givre, des clôtures commençaient à dessiner la route. C’était plus loin que notre cocher ne l’avait supposé.

Nous allions au hasard, guidés par l’immense foyer, et nous avions fini par désespérer de l’atteindre, lorsque, après avoir franchi un ou deux ponts et tourné au hasard une demi-douzaine de coins, nous trouvâmes le passage barré par les équipages des pompes. Une haute muraille se dressait devant nous, derrière laquelle on entendait un bruit confus, des cris, des appels, le rugissement continu des flammes, et, dominant tout, une voix nette et impérieuse qui donnait des ordres.

– Il faut aller à pied, dis-je à Véra.

Nous descendîmes de traîneau. Elle saisit ma main, et, chancelant, trébuchant à l’envi dans la neige épaisse, nous tournâmes le coin du mur. Un spectacle grandiose s’offrit à nous.

Une immense savonnerie, isolée au milieu des cultures, brûlait de toutes parts avec un ensemble parfait. Le feu avait probablement pris dans un amas de matières inflammables placé près du fourneau principal ; la haute cheminée de briques, droite au milieu du désastre, envoyait dans l’air une gerbe de flammes qu’on devait apercevoir à une distance énorme. Les bâtiments adjacents flambaient par toutes les fenêtres ; les pompes lançaient au milieu du foyer leur jet strident, enveloppé d’une blanche aigrette de vapeur. De temps en temps une poutre brûlante noircissait sous leur effort ; puis la flamme l’embrassait avec une nouvelle violence, l’eau s’envolait en vapeur épaisse et grisâtre, et les pans de murs s’écroulaient les uns après les autres.

L’édifice était bien perdu ; il ne restait plus qu’à contempler ce spectacle sinistre et splendide. Des centaines de personnes, attirées comme nous par la curiosité, se tenaient sur les talus, sur les murailles, partout, regardant en silence cette magnifique horreur.

Une forme noire se dessina tout à coup sur le toit d’un appentis. Un cri d’effroi s’éleva de toutes les poitrines :

– Il y a encore quelqu’un !

– Ah ! c’est affreux ! me dit Véra à voix basse en me serrant fortement le bras.

Des échelles furent dressées contre la muraille incandescente ; des pompiers essayèrent d’arriver jusqu’au malheureux qui leur tendait ses mains suppliantes. Trois ou quatre fois, on le crut sauvé ; toujours une langue de feu, sortant brusquement d’une crevasse nouvelle, forçait les libérateurs à reculer. Un silence complet s’était fait sur la plaine ; on n’entendait que le bruit des flammes.

– On ne peut pas ! cria de loin une voix épuisée.

– Courage, enfants ! répondit une autre voix, celle du souverain, arrivé des premiers comme toujours sur le lieu du désastre : on peut ce qu’on veut !

À cette parole, dix échelles s’appliquèrent aux parois calcinées, et, après une lutte horrible avec le feu, un pompier, héros obscur, rapporta dans ses bras un homme évanoui, qu’il déposa à terre.

En ce moment, la cheminée s’écroula avec un bruit formidable, faisant rejaillir jusqu’à nous une pluie d’étincelles, d’esquilles enflammées et même de pierres brûlantes. L’incendie jeta une vive lueur, la dernière ; un rouge sombre et uniforme s’étendit sur la ruine.

– C’est fini, me dit Véra, allons !

Sa voix me parut singulière. Je la regardai : ses dents claquaient, elle tremblait de la tête aux pieds.

– Qu’avez-vous ? lui dis-je effrayé.

– Je me sens mal, répondit-elle ; j’ai froid. Allons vite à la maison.

Retrouver notre traîneau ne fut pas une petite affaire. Enfin nous vînmes à bout de nous dépêtrer de la confusion qui nous entourait, et, stimulé par un vigoureux pourboire, notre cocher nous ramena bientôt au cœur de la cité.

Véra grelottait toujours. Elle s’efforçait de rire ; mais son rire contraint me faisait peine ; à toutes mes questions, elle répondait seulement :

– J’ai froid, très froid.

– Mauvaise idée que nous avons eue, dis-je, affligé du résultat de cette aventureuse excursion.

– Non, au contraire, dit Véra d’une voix à peine sensible ; c’était très beau... Avec vous, c’est si bon !

J’étais sous une étrange influence ; surexcités par la chaleur du bal, le froid de l’air environnant et cette scène terrible à laquelle nous venions d’assister, mes nerfs gouvernaient ma volonté. J’étais dans cet état, hélas ! qui ne le connaît ? où l’on parle coûte que coûte, où l’on ne peut retenir les paroles sur les lèvres, quitte à se repentir toute sa vie de les avoir prononcées.

– Avec moi, est-ce meilleur qu’avec un autre ? demandai-je.

– Avec un autre ? répondit Véra ; je n’ai jamais été nulle part avec un autre ; mais je suis bien partout avec vous...

Elle continuait à se plaindre du froid. En passant devant ma maison, une idée folle me traversa l’esprit.

– C’est ici que je demeure, dis-je à Véra ; voulez-vous entrer pour prendre une tasse de thé ?

Elle me regarda avec étonnement, puis une charmante expression de joie brilla dans ses yeux. Elle sourit doucement et répondit :

– Aujourd’hui, non ; avec mon père, quand vous voudrez.

Avec son père ! J’avais bien affaire de son père ! J’étais de mauvaise humeur. Je ne dis plus rien jusqu’à la demeure de Véra.

Je la remis entre les mains de leur unique servante, et je rentrai chez moi, très fatigué, très agité et très mécontent. Quelle espèce de rôle jouais-je au monde ? Pas celui d’un homme qui sait bien ce qu’il veut, à coup sûr ! Et j’en enrageais.

– Est-ce que je l’aime ? me dis-je vingt fois pendant le reste de la nuit.

– Oui ! me répondait ma conscience fouillée dans ses secrets détours. – Non ! me disaient l’amour-propre, le respect humain, l’intérêt, et mille autres voix qui font toujours majorité quand il s’agit de voter contre le vrai et le juste.

– Mais si elle m’aime ?... me disais-je. – Ce n’est ma pas faute ! répondait l’orgueil. Je ne puis pourtant pas l’épouser ! Si encore j’étais sûr que... Que quoi ?... Qu’elle n’en a pas aimé un autre avant moi ! m’écriai-je enfin, poussé à bout par cette lutte intérieure. Une jeune fille qui sort seule, elle a avoué elle-même qu’elle sort seule le jour... et la nuit !... qui va voir un incendie à trois heures du matin avec un jeune homme... quelle femme serait-ce ?... Impossible !... Et d’ailleurs, je ne l’aime pas ! Non, je ne l’aime pas ! Je sais ce que je ressens, peut-être !

Oui, peut-être...

À mon réveil, je me trouvai extraordinairement ferme dans ma résolution. J’étais décidé à ne pas aimer Véra, à l’épouser encore bien moins ! La plus simple politesse exigeait toutefois que j’allasse m’informer de sa santé, le jour même. Je n’en avais guère envie, mais il le fallait. Sur les deux heures, martyr du devoir, je sonnai donc à la porte de madame Téplof.

Je trouvai la jeune fille dans le salon, à demi étendue sur l’inévitable canapé vert, pièce fondamentale de tout mobilier vraiment russe. Son père et sa mère étaient sortis ; nous étions seuls.

Cela ne me fit pas plaisir. J’avais eu l’intention bien arrêtée de ne faire qu’une cérémonieuse apparition, et voilà qu’il me faudrait rester au moins une demi-heure ! Cependant, en voyant la figure de Véra, je ne pus retenir un mouvement de pitié, tant elle me parut souffrante et changée.

– Qu’avez-vous, Véra Ivanovna ? lui dis-je en m’avançant vers elle.

– Je ne sais pas, répondit-elle avec un frisson ; je crois que c’est la fièvre.

– Vous avez pris froid hier !

– Oui ; mais cela ne fait rien, cela passera avec quelques jours de repos.

Ses lèvres tremblaient visiblement ; elle avait peine à parler.

– Vous devriez être au lit, dis-je presque malgré moi : pourquoi restez-vous debout ?

– Je voulais vous voir ; j’étais sûre que vous viendriez, dit-elle en rougissant subitement, rougeur fugitive qui disparut en la laissant pâle comme un marbre.

– Comment cela ?

– Mais... après hier... c’était bien naturel...

Elle parlait difficilement. Était-ce la fièvre ou une émotion intérieure qui l’agitait ainsi ?

– Vos parents ont tort, après une nuit semblable, de ne pas envoyer chercher un médecin ; je le leur dirai.

– Ne leur dites rien ! interrompit Véra avec effroi : ils ne savent pas..., ils seraient mécontents !

Terrible petite fille ! Elle gardait donc des secrets pour elle toute seule ? Elle m’avait fait accueillir dans la maison, après ma conduite au moins imprudente lors de notre première rencontre, et voilà qu’elle faisait mystère de notre promenade ! Avait-elle l’habitude de ces cachoteries ?

Plus perplexe que jamais, et sérieusement contrarié, cette fois, d’une réticence qui pouvait avoir pour moi des conséquences graves si l’on venait à en avoir connaissance, je lui demandai d’un ton presque sévère :

– Pourquoi voulez-vous garder le secret ?

– Pour n’être pas grondée d’avoir été si loin, si tard, en toilette de bal ! Ils m’aiment bien, mes pauvres parents ! S’ils savaient comment j’ai pris froid, ils n’auraient plus de repos !

Cette explication paraissait sincère ; était-elle vraie ? Le doute, plus que jamais, me mordit au cœur. Pourtant, en regardant la pauvre jeune fille, je me sentis ému.

– Je suis désolé, Véra Ivanovna, qu’un pareil accident vous soit arrivé par ma faute.

– Du tout ! interrompit-elle ; c’est la mienne !

– La nôtre, soit ! dis-je sans réfléchir ; mais je suis plus âgé que vous, j’aurais dû prévoir...

Le visage de Véra s’illumina.

– Comme c’est gentil à vous de me gronder ! dit-elle en m’interrompant avec un accent câlin dans la voix. On dit que je suis indocile ; ce n’est pas vrai, grondez-moi tant que vous voudrez, vous verrez !

La situation était intolérable ; je résolus d’y couper.

– Malheureusement, dis-je d’un air glacial, je ne pourrai pas vous procurer ce divertissement bien longtemps ; je pars prochainement pour mes terres.

– Vous partez ? dit Véra en se levant toute droite, et fixant sur moi de grands yeux effarés.

– Oui, mademoiselle.

– Pourquoi ?

Une idée infernale me traversa l’esprit.

– On m’attend, dis-je en détournant les yeux.

Le regard de Véra me faisait mal.

– Qui cela ? Vos parents ?

Je souffrais un martyre incroyable ; j’aurais voulu me fuir moi-même. Dans l’impossibilité d’échapper à ma conscience, je me brouillai définitivement avec elle, et un mensonge affreux, cruel, inutile, sortit de mes lèvres, au moment où Véra répétait sa question d’une voix pleine d’angoisse.

– Ma femme ! répondis-je en regardant ma victime en face.

Son visage se décomposa horriblement ; ses yeux lancèrent une vive étincelle, puis s’éteignirent tout comme l’incendie avait fait, la veille, en jetant le dernier soupir ; la main qu’elle avait étendue vers mon bras tomba inerte à son côté ; elle me regardait comme si elle n’avait pas compris. J’aurais voulu être en Chine.

– Vous êtes marié ? dit-elle à voix basse.

– Oui.

– Vous êtes marié !... Je ne savais pas ! fit-elle du ton d’un enfant pris en faute, et qui cherche à s’excuser. Je ne savais pas, monsieur Serge, répéta-t-elle d’une voix suppliante, pleine de larmes.

Je sentis un désir presque irrésistible de la saisir dans mes bras, de la bercer sur mon cœur, et de lui dire : « Je mens ! Je t’aime, je n’aime que toi !... » Le silence qu’elle avait gardé au sujet de notre expédition nocturne me revint à la mémoire, et mon cœur se roidit contre lui-même.

– Je reviendrai vous voir, mademoiselle Véra, lui dis-je en me levant ; je vous conseille vivement de voir un médecin ; vous n’êtes pas bien.

Elle me reconduisit sans rien dire jusqu’à la porte du salon. Arrivée sur le seuil :

– Je vous jure, Serge Pavlovitch, que je ne savais pas..., dit-elle la voix brisée. Adieu !

Elle employa ce mot qui en russe signifie à la fois « adieu » et « pardon ». Je lui tendis la main ; elle y mit la sienne, inerte et glacée. La porte se referma sur moi ; j’entendis tomber un corps lourd sur le parquet. Je prêtai l’oreille : je crus distinguer un sanglot... J’allais rentrer ; madame Téplof se montra.

– Votre fille est très malade, lui dis-je ; je vous conseille d’envoyer chercher un médecin sans perdre de temps.

Elle voulait m’accabler de questions : je disparus.

Je fus quatre jours sans oser retourner dans la famille Téplof. J’éprouvais un sentiment analogue à celui d’un homme qui craindrait d’en avoir tué un autre sans le vouloir. Enfin, dévoré d’inquiétude et de remords, je me rendis, le jeudi soir, chez madame Brédine. Nous étions en carême : elle était seule.

– Eh bien ! vous savez ? me dit-elle en me voyant entrer, la pauvre Véra Téplof !

– Quoi ? demandai-je, pendant qu’une sueur froide me perlait à la racine des cheveux.

– Elle est bien malade ; à vrai dire, elle se meurt. Il paraît qu’elle a pris froid en revenant de chez nous, l’autre jour. Oh ! je ne vous blâme pas ! interrompit-elle, se méprenant sur le sens de mon mouvement ; naturellement, vous ne pouviez pas l’empêcher d’avoir chaud en dansant et de prendre froid après.

– Qu’a-t-elle ? demandai-je d’une voix étranglée.

Il me semblait que mes paroles n’avaient plus de son.

Madame Brédine me regarda avec étonnement.

– Une fièvre cérébrale, à ce qu’il paraît.

– Je ne veux pas qu’elle meure ! m’écriai-je, perdant tout à fait la tête. Je l’aime ! Véra, Véra ! Seigneur Dieu ! sauvez-la... ma vie est à elle !

Madame Brédine continuait à me regarder sans comprendre.

Mes instances étaient si pressantes, que madame Brédine se décida à m’accompagner chez les Téplof... Les deux vieux, consternés, ne songèrent même pas à remarquer l’étrangeté de ma visite en ce moment.

Véra était étendue sur le canapé vert transformé en lit.

On l’y avait couchée le jour même où je l’avais vue pour la dernière fois, et la maladie avait pris une telle violence, qu’on n’avait pas pu la transporter ailleurs.

On avait coupé ses beaux cheveux pour lui entourer la tête de morceaux de glace. Elle était immobile sur l’oreiller, la figure très rouge, amaigrie, allongée, méconnaissable. Elle se tordait les mains avec désespoir et répétait très vite, d’une voix éteinte et monotone :

– Marié ! marié ! marié !...Que lui avais-je fait ?... Marié !... Oh ! que j’ai mal !

Et le cri commencé s’éteignait en une plainte déchirante, qui attirait des larmes dans les yeux, même de la garde-malade, habituée à voir de pareilles souffrances.

– Qui est marié ? demanda madame Brédine à la pauvre mère qui regardait mourir son unique enfant.

– Personne... Je ne sais pas, répondit celle-ci. C’est le délire. Elle est comme cela depuis dimanche soir... Le médecin dit qu’elle est perdue, et qu’elle ne passera pas cette nuit... Ma fille !...

Je regardai un instant cette scène horrible. Après un court silence, Véra, tordant le drap dans ses mains crispées, reprit sa plainte : Marié... marié... marié !...

Je ne pus en supporter davantage, et je m’enfuis comme un meurtrier, comme Caïn après qu’il eut tué son frère.

Véra mourut, en effet, dans la nuit.

Ceci s’est passé il y a dix ans. Depuis j’ai failli deux ou trois fois prendre femme ; mais, au moment de faire ma demande, j’entends la voix éteinte et brisée de Véra répéter : Marié ! marié !... Et je n’ose pas.