OceanofPDF.com Demon Interieur French Edition
Chapitre 22
Le soupçon que je n’allais pas aimer la proposition d’Adam se confirma. Quelle surprise. Cependant, comme je ne pouvais en faire de meilleure…
Cet après-midi-là, j’eus le plaisir unique d’aller faire du shopping avec une escorte de la police. Adam, bien entendu. Espérant que nous ne serions pas vus ensemble par un des méchants, nous nous rendîmes, pour cette petite expédition, dans le New Jersey au lieu des endroits à la mode de Philadelphie. Pendant le trajet, Adam jeta un œil au rétroviseur toutes les cinq secondes sans déceler aucun signe que nous étions suivis.
Notre premier arrêt fut dans un salon de coiffure minable où une ado mâchouillant du chewing-gum et arborant une chevelure ressemblant à un cadavre de bestiole au bord de la route me teignit les cheveux en blond blanc. Elle fit de même avec mes sourcils puis elle me hérissa les cheveux en pointes collantes. J’avais l’air minable mais je ne me ressemblais plus du tout, ce qui était quand même l’idée.
Ensuite, nous nous rendîmes dans une boutique de vêtements miteuse spécialisée dans la haute couture pour poules à bikers. Adam me força à acheter une minijupe en vinyle noir, un bustier en cuir noir qui se laçait sur le devant sans se fermer tout à fait et des cuissardes à talons aiguilles en vinyle noir. Quand je me vis dans le miroir, je ne sus si je devais rire ou pleurer.
Au moment de payer mon déguisement – je refusai de considérer ça comme des vêtements –, je vis qu’Adam avait ajouté une paire de bracelets en cuir noir piquetés de rivets argentés et un collier de chien de même décoration.
Comme je secouais violemment la tête en signe de refus, il m’arracha les vêtements des mains, les empila sur le comptoir et tendit sa carte de crédit à la caissière amusée.
— Si nous faisons ça, faisons-le bien.
J’imaginai porter cette tenue en public et considérai la possibilité que je préférais tout simplement mourir.
Notre dernier arrêt fut dans une boutique spécialisée dans le maquillage de théâtre où nous achetâmes du maquillage compact, un odieux rouge à lèvres noir et odieux eye-liner noir.
Bon, d’accord, l’eye-liner n’était pas aussi odieux que ça. C’est juste que je savais quelle quantité j’allais devoir en porter.
En fin d’après-midi, Dominic appela sur le portable d’Adam pour lui annoncer que la vidéo attendue était arrivée à mon bureau. Livrée par un coursier, bien sûr, afin qu’on ne puisse pas remonter jusqu’à son expéditeur. Je demandai ce qu’il y avait sur la cassette, mais tout ce qu’Adam voulut bien me dire fut que Dom avait déclaré que c’était « ce à quoi on s’attendait ». Peut-être valait-il mieux ne pas savoir.
Bouillonnant de haine, j’appelai Andrew depuis une cabine téléphonique. Nous entamâmes les négociations pour la libération de Brian, discutant de l’endroit où aurait lieu l’échange, mais mon tempérament emporté reprit le dessus et il me raccrocha au nez. Il valait mieux – nous devions, de toute façon, retarder cette affaire, parce que je ne comptais pas me livrer.
Nous rejoignîmes Dominic pour dîner dans un restaurant qui, j’en étais sûre, appartenait à un membre de la mafia italienne, puis nous prîmes une chambre dans un motel miteux. Adam ne voulait pas que les méchants me voient à trois mètres de lui avec mon nouveau look et il tenait à s’assurer que nous ne serions pas suivis quand nous nous présenterions au club.
Partant du principe qu’il serait plus simple de disparaître dans la foule si le club était bondé, nous décidâmes de nous y rendre aux alentours de minuit. À 22h30, nous commençâmes à me travestir.
Oui, ce fut un travail d’équipe. Non pas que j’eus besoin d’aide pour enfiler mes vêtements, le peu que je devais porter, mais j’avais en revanche bien besoin d’un coup de main pour le maquillage. Je m’efforçai de ne pas éclater d’un rire hystérique quand Dominic recouvrit mon tatouage trop reconnaissable avec ce maquillage compact et épais, propre à m’encrasser les pores.
Adam me renvoya trois fois de suite dans la salle de bains afin que j’ajoute de l’eye-liner et du rouge à lèvres. Je finis par ressembler à une poule de biker maquillée comme un clown. Puis ce fut au tour de Dominic d’occuper la salle de bains. Je n’avais pas encore vu à quoi ressemblait son déguisement, mais je devinais qu’il ne pouvait pas être plus hideux que le mien.
Une fois Dominic disparu, Adam me jaugea du regard. Son sourire, lascif à l’excès, me donna envie de resserrer mon bustier. Mais je l’avais déjà lacé au maximum qu’il m’était possible d’endurer si je voulais respirer. Il subsistait un espace de plus de deux centimètres entre mes seins, et le laçage serré accentuait le décolleté.
Adam se passa la langue sur les lèvres.
— Quel dommage que tu aies insisté pour acheter une culotte, dit-il. Ç’aurait été très excitant de t’imaginer dans cette tenue sans culotte.
Je le regardai, bouche bée. Son regard était de désir pur et, à moins qu’il ait fourré un concombre dans son pantalon alors que j’avais le dos tourné, le désir n’était pas feint.
Je jetai un regard furieux vers la porte de la salle de bains, mais Adam éclata de rire.
— Ne t’inquiète pas, ma chérie. Même si je ne peux m’empêcher d’admirer la vue, ceci – dit-il en faisant courir sa main sur la bosse de son pantalon – est pour Dom.
Mon visage s’embrasa, ce qui l’amusa encore plus. Je me demandai si, peut-être, je ne devais pas essayer de provoquer son embarras comme je l’avais fait le matin même. Je préférais quand il était gêné plutôt que quand il se sentait à l’aise avec moi.
À ce moment-là, la porte de la salle de bains s’ouvrit.
Dominic n’était pas aussi endimanché que moi, mais il ne se ressemblait pas non plus. Il avait lissé ses cheveux rebelles en arrière à l’aide d’un produit qui leur donnait un lustre graisseux et il avait passé un tee-shirt noir à mailles et un pantalon en cuir noir monstrueusement collant. Il portait également des bracelets et un collier pareils aux miens.
— Tout ça pour moi ? demanda-t-il en arquant les sourcils.
Mais il avait dû noter le parfum particulier de tension qui planait dans la pièce, parce que ses yeux se rivèrent sur l’entrejambe d’Adam. Je ne pense pas que la couleur qui lui monta aux joues relevait entièrement de l’embarras.
— Oh, marmonna-t-il.
Son pantalon était assez moulant pour que je constate qu’il appréciait qu’Adam apprécie. Je voulais sortir à tout prix de cette pièce.
— Morgane, me dit Adam avec un accent dur dans la voix qui me fit relever la tête. Tu devras au moins faire semblant d’être à l’aise avec nous. Les 7 Péchés Capitaux n’est pas un endroit pour la pudibonderie, surtout si tu es censée être notre troisième comparse.
Mon Dieu, foudroyez-moi sur-le-champ.
Je m’étais protégée mentalement toute la journée en essayant de ne pas penser à notre merveilleux plan. Cependant je ne pouvais me leurrer plus longtemps.
Comme la plupart des plans, le nôtre ne tenait pas à grand-chose. Ne sachant pas combien de personnes – et de démons – gardaient Brian, et ne sachant pas dans quel état il serait, il n’y avait pas grand-chose que nous puissions prévoir. Tout ce dont nous étions certains, c’était qu’il nous fallait atteindre le sous-sol. Sachant ce qui se passait dans cet endroit, il n’existait qu’un moyen pour y parvenir.
Mes talents de comédienne étaient médiocres et, si je devais vraiment prendre part à des jeux SM, je n’en serais pas capable. C’est pourquoi Adam m’avait inventé une histoire. J’étais le nouveau jouet humain d’Adam, en cours de formation, parce que Dominic, sans son démon, ne le contentait plus pleinement. Ce soir, j’avais été punie et n’étais autorisée qu’à regarder, mais pas à participer.
— Si tu te sens mieux comme ça, dit Dominic en m’adressant un sourire nerveux. Je ne suis pas vraiment à l’aise non plus avec tout ça. Saul n’avait aucun problème pour se donner en spectacle. Moi si.
— Oh, dis-je, me sentant vaguement gênée de ne pas y avoir pensé.
J’avais déjà eu des preuves que Dominic n’aimait pas s’exhiber.
— Je suis vraiment désolée…
— Ça ira, nous interrompit Adam en se rapprochant de Dominic et en posant les mains sur les épaules de son amant. Je vais t’aider à te sentir à l’aise.
Ses mains glissèrent le long du cou de Dominic jusqu’à prendre son visage qu’il abaissa pour l’embrasser.
Ma première impulsion fut de détourner les yeux, mais je résistai. Ils m’avaient avertie de ce que je verrais dans le club une fois que nous serions au sous-sol. Si je n’étais pas capable de regarder deux types s’embrasser, j’allais être sacrément dans la merde.
Dom ne mit pas longtemps pour dépasser sa timidité. Il s’abandonna à ce baiser comme s’ils étaient seuls dans la pièce, collant son corps contre celui d’Adam et émettant des bruits de contentement du fond de la gorge.
Quand les mains d’Adam dévalèrent le dos de Dom pour empoigner ses fesses, je n’étais franchement pas certaine de ce que je désirais faire. Une partie de moi voulait sans aucun doute regarder ailleurs, mais je ne pouvais nier qu’une autre partie – peut-être même une plus grande partie – était follement excitée par ce spectacle. Ils étaient tellement sexy. La garce à l’intérieur de moi aurait voulu se glisser entre eux et absorber l’incroyable énergie sexuelle qu’ils dégageaient. Je voulais passer mes mains sur le cul de Dominic, comme le faisait Adam, et sentir l’érection impressionnante d’Adam creuser mon ventre. Ou peut-être même d’autres endroits…
Je secouai la tête pour reprendre mes esprits, et mon excitation diminua assez pour que j’arrache mes yeux de cette vision. Cependant, mon cœur battait toujours dans ma gorge et je doutais de pouvoir effacer ces images de mon esprit.
Je m’éclaircis bruyamment la voix.
— OK, les gars, j’ai compris. Maintenant, on pourrait s’y mettre ?
Ils éclatèrent de rire.
— J’aimerais beaucoup m’y mettre, répondit Adam de manière suggestive.
Comme une idiote, je laissai mon regard glisser de nouveau vers eux pour découvrir que la main d’Adam s’était déplacée. Ce n’était plus le cul de Dom qu’il caressait. Les yeux de Dom étaient clos, sa bouche légèrement ouverte, sa tête rejetée en arrière de plaisir. D’après ce que j’en voyais, il avait totalement oublié que je me trouvais dans la pièce. Ou il s’en fichait à présent.
Je rassemblai mes forces mentales.
— Écoutez, l’homme que j’aime est peut-être en train de se faire torturer en ce moment même. Vous croyez que vous pourrez vous priver de l’immense plaisir de me mettre mal à l’aise afin qu’on puisse aller le sauver ?
Soupirant de façon théâtrale, Adam écarta sa main. Dominic ouvrit les yeux et ravala visiblement son mécontentement.
— Très bien, dit Adam. Tu marques un point.
Il serra brièvement la main de Dominic puis s’éloigna pour passer son holster d’épaule. Au contraire de Dominic et moi, il n’était pas déguisé. Puisqu’il était obligé de porter son arme de service en toutes circonstances, il avait toujours considéré plus simple de s’habiller normalement et de porter une veste pour cacher son arme quand il se rendait aux 7 Péchés Capitaux.
Je remerciai Dieu pour ces petits miracles. Adam était déjà dangereusement sexy en civil. J’aurais détesté voir à quoi il aurait ressemblé dans un déguisement de mauvais garçon.
Juste avant que nous nous aventurions hors de la chambre, Dominic me tendit un téléphone portable.
— Tiens, dit-il. Au cas où on serait séparés.
— Ça n’arrivera pas ! dit Adam.
C’était clairement un ordre.
— Ça n’arrivera pas, déclarai-je.
Mais je pris quand même le téléphone en le glissant dans une poche en haut de ma cuissarde. Adam n’émit aucune objection.
Nous arrivâmes au club peu après minuit. Le parking le plus proche se trouvait à deux rues de là. J’eus l’impression que tous les gens dans la rue me regardaient le temps que nous parcourûmes ces deux interminables blocs. C’était dans ma tête, bien sûr – je n’avais probablement pas l’air aussi excentrique que ça dans ce contexte de South Street passé minuit.
Je m’entraînais à respirer profondément et lentement, me rappelant que la vie de Brian dépendait très certainement de ma capacité à rester calme et sereine.
De l’extérieur, Les 7 Péchés Capitaux n’avait rien de spécial. L’enseigne de néon, au-dessus de l’entrée, était même assez discrète et la façade, très peu décorée. Je suppose que je m’attendais que cet endroit clame, à des kilomètres à la ronde, la nature des activités qu’il renfermait, même si Adam et Dominic m’avaient répété que c’était à la fois plus et moins qu’un club SM.
À un guichet, juste derrière la porte d’entrée, Adam et Dominic montrèrent leurs cartes de membres et déclarèrent que j’étais leur invitée. Adam paya généreusement mon admission et une jeune femme à l’allure relativement sage tamponna le dos de nos mains.
Un attroupement important patientait pour pénétrer dans les profondeurs du club et nous dûmes faire la queue pour passer la porte. Je pris le temps de regarder autour de moi et fus surprise par ce que je vis. La foule comptait un certain nombre d’autres personnes vêtues, disons, de manière exotique, mais également beaucoup de gens à l’accoutrement normal. L’âge variait d’à peine majeur à la quarantaine, peut-être même cinquante ans, avec une forte concentration de jeunes d’une vingtaine d’années. Une bonne moitié des clients étaient tout bonnement superbes à en tomber raide mort et je m’interrogeai sur la proportion de démons présents dans le groupe qui patientait. Finalement, je ne tenais pas à le savoir.
Il fallait passer entre une paire de videurs pour atteindre la porte donnant dans la pièce principale du club. Ils me jetèrent à peine un regard mais s’avancèrent tous les deux pour bloquer le passage à Adam.
— Monsieur, je vais devoir vous demander de nous laisser votre arme, dit l’un d’eux.
Je me rapprochai de la porte, me plaçant hors de portée d’Adam. Pas besoin d’être un génie pour savoir que, si Adam se voyait confisquer son arme, il essaierait de faire avorter notre mission. Je ferais tout pour que cela n’arrive pas.
Il sortit son badge de la poche arrière de son pantalon et le leur montra. Le videur ne broncha pas. Adam roula des yeux.
— Ça ne vous a jamais posé de problème, dit-il.
Il essayait de paraître calme et raisonnable, mais la tension distincte dans sa voix gâchait tout.
— Nous avons changé le règlement.
— Je suis tenu de porter mon arme même quand je ne suis pas en service ! dit Adam, adoptant une attitude menaçante.
Le videur n’eut pas l’air intimidé. Était-il courageux, ou inconscient ?
— Alors je vous suggère de trouver un club qui vous laissera la porter. Ce n’est pas le cas ici.
Dans le dos d’Adam, la foule commençait à s’agacer mais il les ignora.
— Je voudrais parler à Shae.
— Je suis désolé, monsieur, mais je vous demande de nous laisser votre arme ou de vous écarter.
Adam avait l’air d’un homme à deux doigts de commettre un meurtre. Il tenta de me lancer un regard furieux pour me faire comprendre de rebrousser chemin, mais je ne crois pas qu’il fut surpris de constater que ça ne fonctionnait pas.
Avec un ricanement, il éjecta le chargeur de son arme et le balança au pauvre larbin, qui lui donna en retour un ticket suivi d’un regard mauvais.
Je crois qu’il envisagea sérieusement de m’attraper et de me traîner dehors en tapant des pieds et en criant. Je crois également qu’il comprit que cela ne marcherait pas. Ce serait maladroit et peu crédible de faire semblant de m’arrêter alors que nous étions arrivés ensemble, et il ne semblait pas avoir envie de faire un scandale.
— Tu ne me quittes pas d’un millimètre, tu as compris ? me menaça-t-il en agitant le doigt sous mon nez.
— Bien sûr.
Il me lança un regard noir, puis Dominic posa la main sur son épaule et sa tension disparut.
— Allons boire un verre, suggéra Dominic.
Je voulais qu’on s’y mette tout de suite, mais Adam déclara qu’il fallait qu’on se mélange à la foule.
Quand nous poussâmes la porte pour pénétrer dans la salle principale du club, je dus marquer une pause afin de m’adapter à l’assaut que subissaient tous mes sens.
Bien que j’aie perçu le battement sourd de la musique avant d’entrer, je ne m’étais pas préparée à ce mur de bruit. J’avais pas mal fréquenté les clubs au début de la vingtaine, mais ça ne m’était pas arrivé depuis un certain temps. J’avais oublié combien ces endroits pouvaient être assourdissants. Pis que ça, la prétendue musique consistait en un lourd tempo techno et une mélodie bourdonnante et répétitive sans paroles.
Il y faisait noir comme dans un four, l’endroit étant uniquement éclairé par intermittence par les stroboscopes multicolores. Les gens s’entassaient sur une minuscule piste de danse, les corps se secouant au rythme de la musique. La piste était bondée au point qu’il était difficile de savoir qui dansait avec qui, et les corps se frottaient les uns aux autres dans un abandon insouciant. Une pancarte au-dessus de la piste annonçait « Purgatoire », ce que je pensais être une description appropriée.
Le premier étage du club comportait un balcon entourant la piste de danse. L’endroit était également bondé ; certaines personnes, appuyées à la rambarde, observaient l’action en contrebas tandis que d’autres patientaient devant une série de portes closes numérotées comme celles d’un hôtel. Sur une pancarte au-dessus de l’escalier menant au balcon, je lus « Paradis ».
Ce qui était le plus étrange, c’était les deux tables installées de part et d’autre de l’entrée. Sur l’une d’elle s’entassaient des serre-tête agrémentés de cornes de diable moches et, sur l’autre, des serre-tête avec des auréoles moches d’ange. La plupart des clients portaient l’un ou l’autre.
— Je t’ai dit que ce n’était pas seulement un club SM, me dit Adam en me hurlant quasiment dans l’oreille par-dessus la musique. Si tu cherches un partenaire pour du sexe soft, tu portes une auréole. Quand tu trouves ton partenaire, vous montez au Paradis. (Il désigna le balcon.) Et vous prenez une chambre. Si tu cherches quelque chose de plus exotique, tu portes les cornes et, une fois ton partenaire trouvé, vous descendez en Enfer.
Mon regard suivit son doigt qui me désignait la pancarte annonçant « Enfer ». Elle dominait une lourde porte en bois ressemblant exactement à l’idée qu’on pouvait se faire de la bouche de l’enfer.
Je déglutis.
— Et c’est là que nous allons.
Il me répondit par un hochement de tête sec.
Nous nous frayâmes un chemin au travers la foule pour accéder au bar, Adam nous ouvrant le passage pendant que Dominic et moi bataillions dans son sillage. Nous rôdâmes tels des vautours jusqu’à temps qu’une table se libère, puis nous plongeâmes sur les tabourets. Même si je craignais de ne pouvoir m’asseoir sans exhiber mon entrecuisse, il faisait assez sombre pour que personne ne puisse voir grand-chose. Adam envoya Dominic au bar après s’être moqué de moi quand je commandai mon habituelle piňa colada. Au moins il n’insista pas pour que je consomme une boisson plus en accord avec mon déguisement. J’étais assez nerveuse pour ne pas être certaine de pouvoir ingurgiter de l’alcool.
Dom revint avec nos boissons et rapprocha son tabouret de celui d’Adam, leurs genoux se touchant presque sous la table. Je me sentis aussitôt comme la cinquième roue du carrosse, ce qui, je supposai, était normal puisque c’était mon rôle pour la soirée.
On ne bavarda pas beaucoup – la musique jouait bien trop fort. J’essayais de me concentrer sur mon verre pendant qu’Adam et Dominic se mettaient progressivement… à l’aise. De toute évidence, Dominic avait oublié que les marques d’affection en public le gênaient. Tant mieux pour lui, puisque la langue d’Adam se trouvait la plupart du temps au fond de sa gorge. Si seulement je m’étais sentie plus à l’aise, cela n’aurait pas été si infernal. Je m’efforçais d’avoir l’air désinvolte et vidais mon verre en grandes gorgées, espérant que l’alcool me calmerait.
Dominic était quasiment assis sur les genoux d’Adam quand une femme inconnue surgit de nulle part.
Elle était grande, peut-être aussi grande que moi, et sa peau était de cette teinte profonde ébène qu’on associe aux personnes du cœur de l’Afrique. Ses cheveux courts mettaient en valeur la forme artistiquement parfaite de son crâne et elle avait le cou le plus long et le plus élégant que j’aie jamais vu. Elle détailla Adam et Dom du regard d’un air possessif avant de se tourner vers moi en haussant un sourcil.
Comme je ne savais quoi faire ou dire, je décidai de donner un petit coup de coude à Adam pour lui faire comprendre que nous n’étions plus seuls.
Reprenant son souffle, ses yeux aussi sombres que le péché, il cligna des paupières plusieurs fois comme s’il avait oublié où il se trouvait, puis son regard se posa sur la nouvelle venue.
— Shae ! dit-il d’un air ravi. Ça fait un bail !
Elle rejeta la tête en arrière et éclata de rire comme s’il avait dit quelque chose d’amusant. Pour ma part, je n’avais pas compris la plaisanterie.
— J’ai entendu dire que tu avais fait passer un mauvais quart d’heure à mes hommes, vilain garçon, dit-elle.
Quelque chose dans sa voix, aussi sombre que sa peau, me donna le frisson. Ou peut-être n’était-ce pas sa voix mais la lueur prédatrice de son regard.
Je me rappelai qu’elle était un démon illégal et je compris pourquoi elle m’avait déplu d’emblée.
Adam sourit.
— Je pourrais avoir des ennuis à cause de toi, Shae. C’est contre le règlement que je ne porte pas d’arme.
Elle lui sourit en retour.
— Je te promets que je ne te dénoncerai pas. (Son regard se posa sur Dom.) J’ai entendu dire que tu avais eu pas mal d’ennuis.
Il acquiesça sans développer. J’eus l’impression distincte qu’il n’appréciait pas beaucoup Shae, bien que je ne l’aie pas ressenti quand Adam avait parlé d’elle plus tôt.
Les yeux de Shae retracèrent leur chemin jusqu’à moi et elle m’examina des pieds à la tête de façon agressive et pas du tout amicale.
— Et qui est cette charmante créature ?
La main d’Adam se referma de manière possessive autour de mon poignet. Pour le moment, je n’avais pas envie de protester. Il sourit à Shae.
— C’est mon nouvel animal de compagnie, elle est en cours de formation, dit-il, ses doigts se resserrant autour de mon poignet en signe d’avertissement.
Il savait que je serais tentée de protester. Franchement, je n’avais pas besoin de cet avertissement. Je n’étais pas d’accord, évidemment, mais c’était le rôle que j’avais accepté de jouer et, si c’était ce que je devais faire pour sauver Brian, alors je n’avais rien à dire.
Shae avança sa lèvre inférieure.
— Adam, tu négliges honteusement cette pauvre créature. Ça fait un moment que je vous observe.
Il lâcha mon poignet.
— C’est parce qu’elle est punie. Elle a besoin d’apprendre à contrôler son tempérament.
Je baissai les yeux, espérant avoir l’air honteuse de mon comportement scandaleux. Je serrai cependant les mâchoires en résistant à l’envie de riposter.
— Mais tu l’as quand même sortie en ville.
Je pus presque entendre Adam hausser les épaules.
— Quelle meilleure punition que d’être obligée de regarder ce qu’elle manque ?
— Oh, comme tu es cruel.
— Toujours.
— Alors vous avez prévu d’aller en Enfer ce soir ?
Mes entrailles se figèrent. Je parvins pourtant à me retenir de suffoquer ou d’avoir un mouvement de recul. J’essayai de prendre les choses l’une après l’autre, mais mon esprit avait plusieurs longueurs d’avance. Je me demandais ce que j’allais voir en bas, si ma tentative de sauvetage n’était pas vouée à l’échec avant même d’avoir commencé, si je n’allais pas réussir à nous faire tuer, Lugh et moi, avant la fin de la nuit.
Dieu merci, on n’attendait pas de moi que je m’exprime.
— Naturellement, répondit Adam.
Shae émit un son qu’on aurait pu qualifier de ronronnement.
— Vous m’avez manqué. Vos performances sont toujours si bonnes.
Mon estomac fit la culbute et je ne pus m’empêcher de lever les yeux. Adam avait l’air tout à fait à l’aise à échanger avec Shae qui montrait les mêmes signes d’appréciation. Dom, quant à lui, était assis droit sur son tabouret et ses mâchoires étaient sans aucun doute en état de marche.
Non, il n’aimait définitivement pas Shae. Et il n’appréciait pas la tournure que prenait cette conversation.
Adam émit un soupir théâtral.
— J’ai bien peur que ce temps soit révolu. (Il posa la main sur le genou de Dominic.) Il est devenu trop fragile pour ce genre de numéros.
Le regard de Shae était vif comme la lame d’un rasoir.
— Et pourtant tu l’emmènes en Enfer.
Il y avait une sorte de défi dans sa voix sans que j’en comprenne la nature.
— Je prends la température, dit Adam. Il y a, ici, un plus grand choix d’accessoires. Les miens sont pour des jeux plus durs que ce que peut dorénavant supporter Dom. Je pensais en emprunter quelques-uns pour faire des essais.
Les yeux de Shae semblaient briller dans l’obscurité. Peut-être était-ce son démon qui dégageait cette lumière, ou bien c’était le fait de mon imagination.
— Oh, je pense que vous allez nous offrir un excellent numéro. Je crois qu’il vaudrait mieux que je vous accompagne en personne en bas. Aux frais de la maison.
Les yeux brillants d’Adam rencontrèrent ceux de Shae.
— Tu es la plus généreuse des hôtesses.
Pendant qu’ils se félicitaient mutuellement avec des sourires déplaisants, le visage de Dom devenait livide. Ses épaules étaient si tendues qu’il me donnait envie de le masser. Pourtant il ne protesta pas quand Adam passa un bras autour de ses épaules pour le faire descendre de son tabouret. La culpabilité rongeait mon ventre. Je détestais l’idée que Dominic soit obligé d’en passer par là à cause de moi. Je regrettais de ne pas avoir compris à l’avance combien ce plan le mettrait dans une position inconfortable. J’avais été trop préoccupée par mes propres problèmes pour le remarquer.
Nous suivîmes Shae au travers la foule vers le fond du club, là où la porte de l’Enfer nous attendait.