OceanofPDF.com Demon Interieur French Edition

Jenna Black · Chapitre 3 sur 30

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Chapitre 2

 

 

Je me réveillai les yeux rivés à un plafond blanc. Mon crâne me faisait un mal de tous les diables. Mon bras me lançait là où le démon l’avait serré et je me sentais si faible que le simple fait de respirer m’épuisait.

Je clignai des yeux, heureuse d’être en vie et moi-même, regrettant juste qu’un camion m’ait roulé dessus, mais c’était juste une impression. Mon corps protesta quand je me hissai en position assise.

Je me trouvais toujours dans la chambre d’exécution, assise sur le carrelage blanc. Mais la pièce était complètement vide. Mes bougies avaient disparu, ainsi que mon sac, mon manteau, Lisa Walker et la table dorénavant détruite. Même le banc sur lequel les parents étaient assis avait disparu.

Bon sang mais qu’est-ce que… ?

Je me levai, tremblante et dans les vapes. Mon estomac fit la cabriole et je faillis rendre mon déjeuner. Agrippant mon ventre à deux mains, j’y sentis quelque chose qui n’avait rien à y faire. Quand la nausée fut passée, je soulevai mon pull pour constater que j’étais équipée d’une ceinture paralysante.

Et je compris soudain ce qui s’était passé.

Levant les yeux vers le plafond, je repérai ce qui était sans aucun doute une caméra de surveillance. On avait observé ma petite performance et vu que Lisa Walker m’avait touchée. Ce qui expliquait mon tout nouvel accessoire de mode. Quelqu’un pensait que j’étais possédée.

Seule l’électricité a un quelconque effet sur un démon déchaîné car elle perturbe leur capacité à contrôler le corps. Je supposai que ce serait une mauvaise idée d’essayer de me débarrasser de cette ceinture.

Cette journée commençait à ressembler à un conte de fées.

— Coucou ? criai-je. Vous m’entendez ? Y a quelqu’un ? (Comme personne ne répondit, j’essayai encore :) Hé ! Je ne suis pas possédée. J’ai expulsé le démon. Vous pouvez me laisser sortir, maintenant.

Toujours aucune réponse. On ne peut pas dire que cela m’étonnait. Après ce qu’ils avaient vu, il était légitime que le personnel soit un peu paranoïaque. Ils allaient me traiter avec les mêmes précautions qu’ils prendraient avec Satan en personne.

— Pouvez-vous au moins me dire comment va Lisa ?

J’entendis le « clic » d’un micro.

— Elle est en vie, me répondit une voix désincarnée, Jenkins, d’après moi, même si la voix semblait plus fluette.

— Est-elle blessée ?

Les corps humains ne sont tout simplement pas faits pour arracher des entraves en acier. Si je n’avais pas senti ces petites mains s’enfoncer dans ma chair, j’aurais pensé que les bras auraient cédé avant l’acier.

Un autre « clic ».

— Elle guérira. Physiquement, du moins.

Eh bien, merde. Cela voulait dire qu’elle avait perdu l’esprit. Non pas que je ne m’y sois pas attendue, mais ça craignait quand même. Les chances étaient très faibles que son esprit s’en remette un jour. Il était plus probable qu’elle reste un légume jusqu’à la fin de son existence.

Je voulus dire que j’étais désolée, mais j’avais le sentiment que Jenkins prendrait cela comme une sorte de confession. Comme si j’hébergeais un démon à la conscience coupable.

— Je ne suis pas vraiment possédée, vous savez, dis-je.

— Le démon vous a touchée.

— Ouais, et je l’ai senti me toucher. Mais il ne m’a pas eue. Peut-être qu’il ne m’a pas trouvée à son goût.

Je ne comprenais pas pourquoi le démon avait décidé de ne pas se transférer en moi alors que j’étais sa seule issue. Quoi qu’il en soit, il ne l’avait pas fait.

— C’est censé être une plaisanterie, mademoiselle Kingsley ?

Le haut-parleur pouvait produire un son métallique, mais cela ne m’empêcha pas de percevoir son ton désapprobateur.

Je levai les yeux vers la caméra. J’avais, pour ma part, de quoi être passablement irritée.

— Et c’était censé être une plaisanterie quand vous m’avez enfermée là-dedans avec un démon qui n’était apparemment pas aussi bien maîtrisé que vous l’affirmiez ?

Je n’avais pas encore eu l’occasion de m’en offusquer, mais qu’il me laisse une minute et j’allais piquer une crise de première classe.

— Vous m’avez affublée d’une ceinture paralysante. Pourquoi ne lui en aviez-vous pas mis une ?

Je connaissais la réponse : ils avaient pensé qu’elle ne parviendrait pas à se libérer de ses entraves. Bon sang, moi aussi, j’avais cru la même chose ! Sans quoi je m’en serais plainte en entrant dans la pièce.

— C’était un oubli malencontreux, répondit Jenkins de son ton le plus bureaucratique.

Cela n’améliora pas mon humeur.

— Et je vous remercie de m’avoir aidée à me sortir de là quand vous avez vu que j’avais des ennuis ! lançai-je avec hargne.

Il perdit sa voix de petit bureaucrate et prit soudain un ton misérable.

— Je suis sincèrement désolé, mademoiselle Kingsley. Il fallait que j’évacue les civils.

Ouais, et tu devais les suivre, pendant que tu y étais.

Je la fermai. Sans doute parce que, au fond de moi, je sentais qu’il avait fait ce qu’il fallait. Seul un abruti aurait affronté un démon seul à seul. Jenkins était un bureaucrate, pas un fantassin. Il avait probablement quitté la pièce pour rassembler une petite armée de gardes munis de Taser et de fusils.

— Nous avons demandé au Père Ben de venir examiner votre aura, continua Jenkins. Si vous n’êtes pas possédée, mademoiselle Kingsley, alors je vous présente mes excuses pour ces désagréments.

Je soupirai. La dernière chose que je désirais, c’était être l’hôte d’un démon dans un État autorisant l’exécution et voir mon destin reposer entre les mains d’un prêtre qui serait ou non capable de lire mon aura. D’autant que les prêtres croyaient tous que les démons étaient des créatures de l’enfer, envoyées pour tourmenter l’humanité. Je n’appréciais pas tellement les démons, mais je ne croyais pas pour autant qu’ils étaient l’incarnation du mal.

— Dites au Père Ben de rester chez lui, dis-je. Appelez Valerie March et demandez-lui de venir établir un diagnostic.

Val est ma meilleure amie depuis le lycée, une des rares personnes en qui j’aie entière confiance quand ma vie est en jeu. Malheureusement, elle vit à Philadelphie, si bien qu’elle ne pourrait arriver que le lendemain pour m’aider à me faire la belle. Je préférais une journée de plus dans ce charmant établissement à un rencard avec le four.

— Le Père Ben peut être là dans à peine plus de une heure, dit Jenkins. Est-ce que cette Valerie March habite dans les environs ?

Je secouai la tête.

— Non, mais c’est une exorciste expérimentée.

— Je vous assure que le Père Ben…

— Appelez-la, monsieur Jenkins. Je vais vous donner son numéro.

Le silence s’éternisa et je crus qu’il avait décidé de ne pas tenir compte de ma requête. J’imaginai soudain un prêtre superstitieux me condamnant en tant que démon et je me vis réduite à une masse tremblotante de gelée à force de coups de Taser avant d’être attachée à une table flambant neuve. Il ne me manquerait plus qu’une pomme dans la bouche, et je serais prête pour la rôtissoire. Parce que s’ils pensaient que le démon de Lisa Walker s’était emparé de moi, alors ils pensaient également que moi, l’exorciste la plus expérimentée du marché, je n’étais pas capable de l’expulser. Ce qui voulait dire que cela ne servirait à rien d’essayer un nouvel exorcisme. On passerait directement au chapitre où on me brûlait vive.

Prise d’un frisson, je serrai les bras autour de mon buste.

— Très bien, mademoiselle Kingsley. Donnez-moi son numéro.

Je fus si soulagée que je faillis m’évanouir. Mais je lui donnai le numéro. Tout ce qu’il me restait à faire, c’était attendre.

En voyant Valerie March, personne n’aurait pu imaginer qu’elle pouvait être amie avec une fille comme moi. Nous sommes aux antipodes l’une de l’autre. Je suis grande, bien charpentée – et pas grosse – et j’aime porter mes cheveux roux courts. Je m’habille de façon excentrique et mon oreille gauche est percée en cinq endroits différents. La droite ne comporte que deux trous. J’ai aussi un petit tatouage de bon goût au creux des reins représentant une épée à la poignée décorée d’un motif celte et dont la lame pointe directement vers la raie de mes fesses. Quand je porte un jean taille basse, la poignée de l’épée est visible.

Je me la suis fait tatouer à quinze ans, uniquement parce que j’avais vu ce tatouage sur une femme à la télévision. J’ai demandé la permission à mes parents, qui ont évidemment déclaré que c’était grossier pour une femme d’être tatouée. Ils auraient dû s’en douter, j’étais chez le tatoueur le jour suivant. Je fus privée de sorties pendant un mois, mais je faisais le mur deux à trois fois par semaine.

Val est une fille respectueuse des règles. Cette femme ne traverserait même pas la chaussée en dehors des clous ! Elle désapprouve au moins les deux tiers des décisions que je prends, mais elle m’aime comme ça. Nous partageons une véritable amitié.

Quand elle arriva au palais de justice, j’étais enfermée depuis un peu plus de vingt-quatre heures. Et pas les meilleures vingt-quatre heures de ma vie.

J’étais restée dans cette pièce sans meubles pendant tout ce temps. Cela ne m’avait pas dérangée de dormir recroquevillée sur le carrelage blanc. En fait, si, ça m’avait dérangée, mais pas autant que ce qui concernait les toilettes. En gros, je n’y avais pas accès.

Je dus demander la permission de faire une petite commission. Une armée de six ou sept gardes se présenta à la porte, le doigt sur la détente de leur Taser, comme si la ceinture paralysante ne suffisait pas en matière de dissuasion. Ils m’accompagnèrent aux toilettes. Pis, je ne pus même pas m’isoler dans une cabine pour plus d’intimité. Je dus faire mon affaire entourée de ces gardes qui pointaient leur Taser sur moi, à un doigt de me tirer dessus.

Bien sûr, si j’hébergeais un démon, me perdre de vue aurait été une très, très mauvaise idée. N’importe quel démon digne de ce nom est capable d’arracher une cuvette de toilette du sol. Et croyez-moi, si un démon vous assène un coup de cuvette sur la tête, vous ne vous relevez pas de sitôt.

Je me retins autant que je pus, mais je ne pouvais pas me retenir plus de vingt-quatre heures. Je prévoyais de leur en garder rancune jusqu’à la fin de mes jours.

Quand Val entra dans la chambre d’exécution, elle était accompagnée de la brigade d’idiots qui se positionnèrent en demi-cercle. J’étais assise dos au mur. Je me serais bien levée pour accueillir mon amie si je n’avais été certaine que les gardes me tireraient dessus au moindre geste.

Val portait le tailleur classique que j’avais moi-même refusé de revêtir, il irradiait d’elle une aura de compétence. Pas une aura au sens littéral, on se comprend. La compétence n’apparaît pas dans l’aura, sinon cela simplifierait la vie. Elle avait coiffé ses cheveux blonds en une tresse et mis des lunettes à monture métallique. Quand elle ne travaillait pas, elle portait des lentilles de contact, mais les lunettes lui donnaient un air plus sérieux et professionnel.

Elle me sourit en secouant la tête.

— Morgane toutes les personnes que je connais, tu es celle qui a la vie la plus chaotique, dit-elle.

Je lui souris, toujours sans me lever. Les gardes s’étaient peu détendus, mais pas assez pour relâcher la pression du doigt sur la détente.

— Tu m’étonnes, répondis-je. Tu peux me faire sortir d’ici, s’il te plaît ?

— Je vais faire de mon mieux.

Un autre garde portant la mallette de Val entra dans la pièce. Comme je l’ai expliqué, certains exorcistes ont des rituels plus recherchés que d’autres. Val fait partie de ceux-là. Non pas parce qu’elle a besoin de toutes les fioritures mais parce qu’elle est convaincue que cela impressionne le client.

Qu’est-ce que j’ai à redire à ça ?

Là, pourtant j’aurais souhaité qu’elle choisisse une prestation un peu plus discrète. Je voulais vite sortir de là. Mais Val est une fille qui s’en tient aux règles, alors elle allait nous le faire grand numéro, même si je soupçonnais qu’elle savait déjà que je n’étais pas possédée. Les démons ont un accès total à nos souvenirs et peuvent être très doués pour imiter ceux qu’ils possèdent, mais cela demande normalement un peu de temps et d’expérience. Quand une personne est possédée, les gens qui la connaissent bien s’en rendent habituellement compte. Savoir s’ils ont conscience de ce qu’ils voient est une tout autre question.

Je voulais demander à Val d’accélérer les choses – j’avais encore envie de faire pipi et tenais vraiment cette fois à le faire sans jury –, mais je me gardai bien de le lui dire. Elle était déterminée à sortir le grand jeu, et j’allais devoir attendre. Serrant les cuisses, je priai pour ne pas faire pipi dans ma culotte avant qu’elle ait fini.

Le rituel de Val impliquait de la musique, des bougies et même un cercle de pouvoir tracé au sel. Les gardes semblaient impressionnés au point qu’ils me quittaient des yeux par moments pour observer ce qu’elle faisait. Si j’avais vraiment hébergé un démon, ils auraient été morts.

Finalement, Val sortit de sa transe et me déclara innocente. Son rituel avait été assez convaincant pour que les gardes abaissent immédiatement leurs Taser, et j’en profitai pour me précipiter aux toilettes.

À mon retour, Jenkins était là. Je m’attendais qu’il s’excuse pour le désagrément, mais je n’étais pas vraiment d’humeur à l’entendre. Val, postée près de lui, le lut sur mon visage. Posant une main sur mon bras – là où le démon avait broyé mes muscles –, elle sourit à Jenkins.

— Permettez-moi de vous donner un conseil, monsieur Jenkins, dit-elle. Morgane est comme ma sœur, mais si vous lui dites quoi que ce soit maintenant, je serai obligée de vous séparer.

Son sourire était aussi doux que du sucre filé, mais son ton était tout à fait convaincant. Jenkins eut l’air déstabilisé, et j’eus presque pitié de lui. Si tout cela était arrivé à quelqu’un d’autre, j’aurais peut-être déclaré qu’il n’y était pour rien. Mais c’était à moi que c’était arrivé, et le pardon n’est pas un de mes points forts. Posez donc la question à ma famille.

Jenkins l’écouta et lui adressa un brusque hochement de tête avant de déverrouiller ma ceinture paralysante sans m’adresser un mot. Je serrai les mâchoires pour éviter de commencer une querelle, puis je laissai Val me sortir de là aussi vite que mes jambes le permirent.

Bien entendu, je m’étais garée sur un emplacement où le stationnement était limité à deux heures, et ma voiture se trouvait désormais à la fourrière. Val m’y conduisit pour que je la récupère, ainsi que mes bagages, et je pus enfin prendre la direction de l’hôtel. La bonne nouvelle, c’était que la neige avait cessé de tomber pendant la nuit et que les routes étaient dégagées. Val voulait qu’on parle, mais j’insistai pour prendre une douche et me changer avant.

Une heure plus tard, je la retrouvai au mignon petit bar de l’hôtel. Elle avait quitté son tailleur et passé un pantalon gris en laine et un col roulé bleu nuit. C’était son idée d’une tenue décontractée. Moi, je me sentais plutôt méchante, alors j’avais enfilé un pantalon en cuir noir taille basse et un pull en cachemire vert émeraude décolleté. Le pull avait tendance à remonter et dévoiler mon tatouage. Il n’y avait que quatre clients dans le bar, des hommes en costume, et je sentis sur moi leurs regards appréciateurs…

Je ne suis pas de ces femmes qui prétendent qu’elles ne savent pas qu’elles sont attirantes. Mon style peut paraître un peu agressif pour une femme, mais il va bien avec ma taille et ma silhouette et j’ai l’habitude qu’on me regarde. J’apprécie, même… bien que Brian, mon petit ami, déteste ça. Il ne cesse de me demander de modérer mes tenues quand nous sortons. Cela fait un peu plus d’un an que nous sortons ensemble et il y a assez d’alchimie entre nous pour mettre le feu au lit, mais il ne me connaît pas encore assez pour éviter de me faire ce genre de demandes. Je porte toujours mes tenues les plus sexy quand nous sortons. C’est bizarre comme on finit souvent par rester à la maison.

Val m’avait déjà commandé ma boisson préférée, une piňa colada. Ouais, je sais que c’est drôle pour une femme dans mon genre, avec les oreilles percées sept fois et un pantalon en cuir noir qui découvre mon tatouage, de boire un cocktail aussi « froufrou ». Mais je déteste le goût de l’alcool. Il faut que son goût soit caché, ou bien ça ne passe pas.

Val se moqua de moi quand je me laissai tomber sur la chaise près d’elle et avalai avec bonheur une longue gorgée de mon cocktail.

— Puis-je te demander pourquoi tu as emporté un pantalon en cuir noir pour un déplacement professionnel à Topeka ? demanda-t-elle en souriant toujours.

Je lui rendis son sourire.

— De la prémonition, peut-être.

En fait, je l’avais emporté parce que je me sens féminine et attirante quand je le porte. Ouais, je sais que les gens ne considèrent pas le cuir noir comme une tenue féminine mais, à la façon dont les types me regardent quand je le porte, permettez-moi de ne pas être du même avis.

Le sourire de Val s’effaça derrière un air inquiet et elle pencha la tête.

— Tu me racontes ce qui s’est passé ?

Je lui racontai. Je ne pris aucun plaisir à revivre cette affaire, mais mon amie avait sauté dans un avion jusqu’ici pour sauver mes fesses, je lui devais bien un compte-rendu détaillé.

À la fin de mon histoire, elle faisait la moue et son verre de martini était vide. Elle en commanda un autre pendant que je touillais le reste fondu de mon cocktail.

— Pourquoi ne t’a-t-il pas possédée ? murmura Val en se mordant la lèvre.

— Je ne sais pas, Val, soupirai-je. Je ne comprends pas.

J’avais passé les dernières vingt-quatre heures à considérer cette question sous tous les angles sans parvenir à aucune réponse.

Elle but une gorgée de son second verre. Une ride d’inquiétude barrait son front.

— Il y a sans doute une raison pour qu’il ait été si lent. Peut-être n’a-t-il pas eu le temps de te posséder avant que tu le frappes ?

J’aurais bien voulu y croire.

Il a battu en retraite avant que je frappe.

Je secouai la tête en résistant à l’envie de serrer les bras autour de mon buste. Jamais je n’avais été aussi troublée. Et quand on sait comment je gagne ma vie, c’est dire. Je me forçai à sourire.

— Regarde-nous, sinistres et perturbées parce qu’un démon a décidé de ne pas me posséder.

Val éclata de rire, mais c’était un rire tendu.

— Ouais. C’est bizarre.

Elle leva son verre en s’efforçant d’avoir l’air moins inquiet.

— On s’en fiche de savoir pourquoi. Buvons au fait que tu sois en vie et entière !

— Je bois à ça !

Nous trinquâmes avant de passer à des sujets de conversation plus légers. Mais j’étais toujours perturbée.

Après avoir fini nos verres, nous nous rendîmes à un fabuleux restaurant de style Midwest. En dépit de mon manque d’appétit, je fis de mon mieux pour apprécier ce que j’avais dans mon assiette. Nous rentrâmes à l’hôtel après le dîner et j’appelai Brian pour lui dire que tout allait bien.

Comme je ne tenais pas à tout raconter encore une fois, je ne lui laissai pas le temps de me demander des détails de mon supplice.

— Je pense à un chiffre entre 1 et 100. Tu devines ?

Il y eut un silence à l’autre bout de la ligne. Soit son esprit n’était pas aussi mal tourné que le mien, soit il réfléchissait pour savoir s’il allait se laisser distraire ainsi. Je pariais plutôt pour la dernière option.

— Hum… 10 ? dit-il.

D’après le mélange de rire et de désir qui teintait sa voix, je compris qu’il savait exactement quel chiffre j’avais en tête.

— Premier essai.

Soupir dramatique.

— Voyons voir… et 35 ?

Je vous jure, je crois que j’ai gloussé. Et je ne suis vraiment pas le genre de fille à glousser.

— Deuxième essai.

— Hum. C’est dur.

— Hé ! Ce n’est pas moi qui dis ça d’habitude ?

Il ne tint pas compte de ma protestation.

— Est-ce que ce chiffre ne serait pas 69, par hasard ?

J’étais heureuse de constater que nous étions tous deux sur la même longueur d’onde. Je me mis immédiatement à saliver au souvenir de son goût.

Bravo, joli coup !

C’est dommage que le bon coup soit à Topeka.

— Ouais, fis-je. Je suppose qu’on va devoir improviser.

Le combiné coincé contre mon épaule, je tirai le dessus-de-lit et fis gonfler les oreillers avant de m’installer.

— Ça me va, répondit Brian d’une voix basse et rauque. Tu es en train de t’installer ?

Je me blottis dans mes oreillers.

— Oui. Et toi ?

— Oh oui, répondit-il.

Je perçus le grincement distinct d’une fermeture éclair qu’on descend et fermai les yeux pour mieux visualiser ce qui se cachait derrière. Frottant mes cuisses l’une contre l’autre, j’appréciai cette image mentale et regrettai de ne pas être là pour voir la chose en vrai.

— Tu te branles déjà ? demandai-je d’un ton faussement désapprobateur alors que j’ouvrais mon pantalon, mes doigts jouant sur la bande de dentelle entre mes jambes. Je pensais que tu avais plus d’endurance.

J’imaginai que mes doigts étaient la langue de Brian, et mon souffle s’accéléra.

Il émit un bruit à mi-chemin entre le gloussement et le râle.

— Pas quand j’imagine ta bouche sur ma queue. Et je peux te demander ce que fait ta main en ce moment ?

J’éclatai de rire. Prise la main dans le pot à confiture, littéralement. Je me débarrassai maladroitement de mon pantalon et de mes sous-vêtements tout en tenant le téléphone.

— Où j’aimerais que se trouve ta langue, répondis-je à bout de souffle.

Il grogna et je crus même l’entendre passer sa langue sur ses lèvres, mais il se peut que cela ait été le fruit de mon imagination.

Brian possède la langue la plus étonnante de l’histoire de l’humanité. De loin supérieure à n’importe quel autre spécimen que j’aie pu rencontrer. Je me tortillai. Le contact de mes doigts était presque déplacé en comparaison.

— Qu’est-ce que tu fais ? haletai-je.

— Qu’est-ce que tu crois ? me demanda-t-il en guise de réponse.

Un autre son reconnaissable lui échappa. Mon esprit s’emplit de la vision de son poing enserrant sa queue, et mon excitation atteignit de nouveaux sommets. Le regarder se caresser me rend toujours folle.

Alors que je commençais à me mettre dans tous mes états, les bruits et les commentaires cessèrent, remplacés par une respiration haletante. Je savais qu’il n’avait pas encore joui : il n’était pas du genre à être discret dans ces cas-là. Bataillant contre la frustration, j’immobilisai ma main entre mes jambes.

— Quelque chose ne va pas ? demandai-je.

— Non, répondit-il entre deux halètements. C’est juste que tu rentres demain, et je préférerais attendre de le faire en vrai.

Je grognai et Brian éclata de rire.

— Tu n’es pas obligée d’attendre, toi.

La patience n’a jamais été une de mes qualités, mais ses paroles sonnaient presque comme un défi, et je déteste ne pas relever un défi.

— J’attendrai, répondis-je, les mâchoires serrées.

— Ce ne sera pas long, m’assura-t-il. Je viendrai te chercher à l’aéroport.

Je secouai la tête, même s’il ne pouvait me voir.

— Non. Je vais avoir besoin de temps pour décompresser après toute cette histoire. Je ne serai pas de bonne compagnie.

Du sexe rapide au téléphone, je pouvais assurer, mais je doutais d’être capable d’un rapport sexuel avec lui sans pouvoir lui parler de mon charmant voyage à Topeka. Et j’avais besoin d’un peu de recul avant d’y parvenir.

— Ce n’est pas de bonne compagnie dont j’ai besoin, me rassura-t-il.

Une vague d’agacement me parcourut. Brian ne savait pas me laisser tranquille et c’était exactement ce dont j’avais besoin : de tranquillité.

— Je t’appellerai en arrivant chez moi, dis-je fermement.

Il hésita, comme s’il était sur le point de discuter, mais ne le fit pas.

— Je ne t’aurais pas cru aussi allumeuse, ronchonna-t-il.

Mes épaules s’affaissèrent un peu. D’habitude il ne me facilitait pas la tâche. Peut-être commençait-il à me comprendre un peu. Mais si je le laissais sur sa faim, il risquait de changer d’avis le lendemain soir et de se pointer à l’aéroport.

Ma main se remit en mouvement et je ne fis rien pour étouffer le râle bas qui monta de ma gorge. Brian pouvait très bien s’abstenir jusqu’au moment de me retrouver en personne, mais j’étais prête à parier que son self-control avait ses limites.

— Tu as changé d’avis ? Tu ne veux plus attendre ? demanda-t-il.

Sa voix s’était muée en un grognement bas qui me donna la chair de poule.

— Mm-hmm.

En tendant l’oreille, je pus percevoir que son souffle se faisait plus rapide. Les yeux fermés, j’imaginai encore sa main caresser la peau douce et soyeuse que j’aimais tant toucher. La sensation, douloureusement réelle, embrasa mon âme.

— Tu me tues.

Mon rire bas venait de la gorge.

— Qu’est-ce que tu vas faire ?

— Rien du tout, répondit-il, mais je sentais bien qu’il serrait les dents.

— Je suis tellement mouillée, lui murmurai-je de ma plus belle voix de chienne. Tu n’aimerais pas me toucher pour vérifier par toi-même ?

— Tu es une femme très, très méchante.

— Ouais, mais c’est amusant d’être méchante.

La chaleur se concentrait en mon centre et je dus ralentir la cadence. Je devais lui faire dépasser le point de non-retour avant de me laisser basculer dans le précipice.

— Est-ce que toi aussi tu es méchante en ce moment, Brian ?

— Je suis un ange, haleta-t-il, mais cela sonnait faux.

— Je ne crois pas que ce soit ton nez qui soit en train de grandir, Pinocchio.

Son éclat de rire fut presque désespéré. Les paupières closes, je visualisai la sueur brillant sur sa peau, la rougeur de son visage, la gouttelette salée de rosée au méat de son sexe. Je me mordis la langue, fort, prête à perdre contrôle.

— Tu me sens en train de te serrer fort à chaque caresse ? demandai-je, étonnée de pouvoir encore prononcer des paroles cohérentes.

— Ne fais pas ça, protesta-t-il, le souffle encore plus rapide.

Son esprit rationnel pouvait avoir envie que j’arrête, mais son corps réclamait le contraire.

— Tu me sens ? demandai-je encore une fois.

Une autre protestation étouffée m’apprit tout ce que je voulais savoir. Incapable de me maîtriser davantage, je basculai en criant de plaisir.

Brian laissa échapper un grognement étouffé en cessant de batailler contre un orgasme qu’il savait très bien vouloir.

Pendant les minutes qui suivirent, nous restâmes tous les deux silencieux, à l’exception de nos halètements.

— Je t’aime, dit Brian quand il put de nouveau respirer.

Je soupirai de contentement.

— Je t’aime, moi aussi.

— Appelle-moi dès que tu es chez toi.

— Je le ferai, promis-je en croisant les doigts comme une gamine de dix ans.

Je l’appellerai quand je serai prête à l’appeler et il le savait. Mais je me fis la promesse de ne pas le laisser – ou moi-même, d’ailleurs – attendre trop longtemps. Aussi douce que cette délivrance avait pu être, elle ne pouvait être comparable à la sensation d’avoir l’homme que j’aimais en moi au moment de jouir.

J’avais l’intention en raccrochant de me déshabiller et de me préparer à dormir. Mais mes membres étaient tellement languissants, mon corps si mou, que je décidai de fermer les yeux juste quelques minutes.

Je me réveillai le lendemain, vraiment sonnée, à bâiller toutes les cinq secondes. C’était étrange parce que, d’après mon réveil, j’avais dormi dix bonnes heures. J’aurais dû me sentir fraîche comme une fleur. Je mâchonnai ma lèvre en me dirigeant vers la salle de bains pour prendre une douche.

Avais-je eu une crise de somnambulisme ? Cela m’était arrivé ces deux derniers mois et je m’étais sentie dans le même état les matins suivants. Bien sûr, les autres fois, je l’avais su parce que je m’étais réveillée en beau milieu des crises. Je peux vous assurer que c’est déstabilisant de se réveiller en train d’errer dans son salon à pas d’heure.

Pour autant que je sache, je ne m’étais pas promenée la nuit dernière. Pourtant, je me sentais vraiment mal. Peut-être n’était-ce que le stress et le traumatisme des deux derniers jours. Ouais, ce devait être ça.

Mais en préparant mes sacs avant d’aller prendre mon avion pour Philadelphie, je découvris une feuille gribouillée de mon écriture, sur le bureau près du téléphone.

« Le démon ne s’est pas emparé de toi parce que tu es déjà possédée. »

Bon sang, je suppose que j’avais finalement dû me promener la nuit passée. J’arrachai le mot du bloc de papier à lettres de l’hôtel avant de le chiffonner et de le jeter à la poubelle. Ma peau était froide et moite.

C’était mon inconscient qui œuvrait, je le savais. En tant qu’exorciste, je ne pouvais réfléchir à la raison pour laquelle le démon ne s’était pas emparé de moi. De toute évidence, mon inconscient en était arrivé à la conclusion la plus alarmante possible avant de me laisser ce petit message d’amour au cours de ma crise de somnambulisme.

Pas de quoi s’inquiéter. Je veux dire, si j’étais vraiment possédée, alors le démon contrôlerait totalement mon corps.

On ne peut pas être possédé et ne pas le savoir. De plus, Val avait inspecté mon aura et m’avait déclarée sortie d’affaire.

Pourtant, être possédée par un démon demeure mon pire cauchemar, d’où mon choix de carrière. Et la pensée rationnelle ne pèse rien devant la peur irrationnelle, si bien que ce mot stupide me fichait la trouille en dépit de ce que je pouvais faire pour me raisonner.

Si la ville de Topeka avait encore besoin d’un exorciste, vous pouvez parier que je n’allais pas me porter volontaire.