Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 1 of 2, Spicilège

Marcel Schwob · Chapitre 14 sur 29

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Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 1 of 2, Spicilège

Chapitre III

«Et voilà l’histoire de saint Julien l’Hospitalier, dit Gustave Flaubert, telle à peu près qu’on la trouve sur un vitrail d’église dans mon pays.»

C’est un vitrail de la cathédrale de Rouen, et M. Langlois en a publié un dessin dans ses collections. Lorsque Flaubert donna la Légende de saint Julien à son éditeur, il lui écrivit pour lui demander de reproduire à la fin du livre la pieuse composition normande. Mais il avait peu d’estime pour le vitrail de Rouen.

Il voulait faire admirer au lecteur l’extraordinaire différence qu’on trouve entre le conte orné splendidement et la naïve image provinciale. L’éditeur ne put réaliser le désir de Flaubert.

Aujourd’hui encore nous avons peine à imaginer la miraculeuse transformation d’art et de style qui habilla de pourpre et d’or ces simples figures, qui suspendit à des parois de palais les sanglantes tapisseries de chasses et de batailles, qui fit d’un lépreux aux lèvres bleuâtres un saint aux yeux d’étoiles dont les narines soufflaient l’odeur de la rose.

*

Il faut lire le conte de Julien dans la Légende dorée pour apprécier le génie de transformation de Gustave Flaubert.

Julien, dans le récit du folklore, n’a aucun caractère personnel. C’est un homme soumis au destin, et qui n’est point coupable. Il n’éprouve pas l’impérieux besoin de solitude de ceux qui ont l’âme criminelle. Voilà pourquoi il accepte de partager la pénitence avec sa femme «sa très douce sœur» qui ne l’abandonne pas et qui meurt saintement avec lui. Julien, dans le conte de Flaubert, se présente devant sa femme après le meurtre: «Et d’une voix différente de la sienne il lui commanda premièrement de ne pas lui répondre, de ne pas l’approcher, de ne plus même le regarder.» Seul il subit un châtiment qui n’est pas immérité.

Car Julien, ainsi que l’a conçu Flaubert, a la passion voluptueuse du sang. Elle le saisit tout jeune. Il commence par le meurtre d’une souris pendant la messe. «Chaque dimanche il l’attendait, en était importuné, fut pris de haine contre elle, et résolut de s’en défaire.» Il l’épie une baguette à la main. «Il frappa un coup léger et demeura stupéfait devant ce petit corps qui ne bougeait plus.»

Un peu plus tard, Julien tue un pigeon à coups de pierres. «Le pigeon, les ailes cassées, palpitait, suspendu aux branches d’un troène. La persistance de la vie irrita l’enfant. Il se mit à l’étrangler, et les convulsions de l’oiseau faisaient battre son cœur, l’emplissaient d’une joie tumultueuse et sauvage. Au dernier raidissement, il se sentit défaillir.»

Dès lors l’amour de tuer s’élève en lui. Il a une sorte de foi destructrice. Il touche véritablement au mystère sacré qui fera de lui un saint; car la destruction et la création ne sont-elles point sœurs? Hanté par les spectres de ses victimes, il ira jusqu’au meurtre le plus affreux. C’est un assassinat involontaire. Et cependant il y a une seconde où il se dit: «Si je le voulais pourtant!—Et il avait peur que le diable ne lui en inspirât l’envie.»

L’oracle du cerf devient ici une punition prononcée avec une autorité terrible:

«Le prodigieux animal s’arrêta; et les yeux flamboyants, solennel comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu’une cloche au loin tintait, il répéta trois fois: «Maudit! maudit! maudit! Un jour, cœur féroce, tu assassineras ton père et ta mère!»

Le conte de Flaubert est plein d’apparitions. Les pauvres victimes muettes viennent reprocher à Julien sa voluptueuse cruauté. On croirait que Flaubert est allé puiser aux sources mêmes de la légende l’horreur sacrée du meurtre des animaux.

*

De même que l’âme de Julien a été faite humaine, le décor du conte s’est précisé. Julien vit en fils de seigneur dans un château à quatre tours avec des toits pointus recouverts d’écailles de plomb. Son père est «toujours enveloppé d’une pelisse de renard»; quant à sa mère, «les cornes de son hennin frôlaient le linteau des portes». Nous sommes à une époque imprécise, mais entre le Xe et le XVe siècle. Le Prince de la légende devient «empereur d’Occitanie». La Châtelaine a de grands yeux noirs qui «brillaient comme deux lampes très douces. Un sourire charmant écartait ses lèvres. Les anneaux de sa chevelure s’accrochaient aux pierreries de sa robe entr’ouverte, et sous la transparence de sa tunique on devinait la jeunesse du corps».

Le Château qu’elle apporte en dot à Julien «était un palais de marbre blanc, bâti à la moresque, sur un promontoire, dans un bois d’orangers… Les chambres, pleines de crépuscule, se trouvaient éclairées par les incrustations des murailles. De hautes colonnettes minces comme des roseaux supportaient la voûte des coupoles, décorées de reliefs imitant les stalactites des grottes.

Il y avait des jets d’eau dans les salles, des mosaïques dans les cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d’architecture, et partout un tel silence que l’on entendait le frôlement d’une écharpe ou l’écho d’un soupir». Flaubert nous décrit tous les chiens de la meute de Julien, les bêtes qu’il chassait, la manière dont il «volait le héron, le milan, la corneille et le vautour». Au lieu que saint Antonin nous dit qu’il «se conduit avec vaillance à la guerre», nous apprenons ici qu’il combat «les templiers de Jérusalem, le suréna des Parthes, le négud d’Abyssinie et l’empereur de Calicut, les Scandinaves, des Nègres, des Indiens, des Troglodytes», et que «c’est lui, et pas un autre, qui assomma la guivre de Milan et le dragon d’Oberbirbach».

A l’aide de ces moyens, Flaubert nous transporte parmi le luxe fabuleux du monde de la chevalerie. Cependant il n’oublie jamais que l’histoire de Julien est un conte populaire. Il y a introduit des épisodes empruntés à des contes semblables.

L’aventure qui arrive à Julien avec une épée sarrasine est toute pareille à celle du prince Agib, qui fait tomber un couteau pointu d’une haute étagère.

«Son père, le voulant réjouir, lui fit cadeau d’une grande épée sarrasine.

«Elle était au haut d’un pilier, dans une panoplie. Pour l’atteindre, il fallut une échelle. Julien y monta. L’épée trop lourde lui échappa des doigts, et en tombant frôla le bon seigneur de si près que sa houppelande en fut coupée. Julien crut avoir tué son père, et s’évanouit.»

De même que les pauvres des Contes de Gascogne, le Lépreux a une extraordinaire lourdeur:

«Dès qu’il entra dans la barque, elle enfonça prodigieusement, écrasée par son poids; une secousse la remonta, et Julien se mit à ramer.»

La gradation des demandes du misérable est triple, ainsi que dans le folklore: J’ai faim, j’ai soif, j’ai froid! Et il y a comme un vague souvenir de la cruauté du Loup dans le Petit Chaperon rouge, sous l’insistance du Lépreux: «Viens près de moi…

Déshabille-toi… Réchauffe-moi; pas avec tes mains—non—toute ta personne.»

*

Ainsi Gustave Flaubert a réussi à fondre et à unir dans un miraculeux émail littéraire tout l’appareil de la chevalerie avec le plus simple des contes pieux du peuple. Et parmi cette éblouissante fusion, nous voyons se dessiner les attitudes d’un Julien cruellement passionné, dont l’âme est tout près de la nôtre. C’est ainsi que les nobles poètes de l’âge d’Élisabeth créaient avec les ballades des pauvres gens de la campagne les héros que nous admirons dans leurs drames. Une des gloires de Flaubert sera d’avoir senti si vivement que la grande force de création vient de l’imagination obscure des peuples et que les chefs-d’œuvre naissent de la collaboration d’un génie avec une descendance d’anonymes.

LA TERREUR ET LA PITIÉ

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