Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 1 of 2, Spicilège

Chapitre III

La partie de la vie de François Villon qui s’étend de janvier 1457

à octobre 1461 est encore très mal connue. On peut espérer que des découvertes dans les archives de province, à Angers, à Bourges, à Orléans, à Dijon, nous apprendront un jour comment il vécut et où il alla. Il est impossible de déterminer s’il a visité Angers ou s’il y a été mêlé à l’affaire criminelle qu’il projetait. Mais il parcourut l’ouest de la France. C’est à Saint-Géneroux, dans les Deux-Sèvres, ainsi que l’a reconnu M. Longnon, qu’il devint l’ami de deux dames très belles et gentes qui lui apprirent à parler poitevin et auxquelles il fait allusion bien discrètement dans ses vers. Il passa par Saint-Julien-de-Vouventes, dans la Loire-Inférieure. Sans doute remontant le cours de la Loire, il arriva vers la fin de l’année 1457 dans un des châteaux du duc d’Orléans. Charles d’Orléans avait alors soixante-six ans; mais moralement il était encore plus âgé. Depuis Azincourt, pendant vingt-cinq ans, il avait traîné en Angleterre une douloureuse captivité. Rien n’avait pu l’en distraire que la composition de poèmes charmants, doux et résignés. Il avait appris l’anglais pour écrire des rondeaux d’une exquise fraîcheur, quoique les critiques anglais pensent qu’il en fit seulement trois et que les autres furent traduits par des poètes de ce temps. Dès l’âge de quarante-trois ans, il fut infirme, avec quelque coquetterie, et déclara qu’il abandonnait le dieu d’Amours. Étant vieux, grave, estimé pour ses souffrances et la noblesse de son esprit, il avait de par son état de prince du sang une situation haute et imposante. Son cou était long, sa figure maigre et sèche avec la bouche grande, le nez fin un peu retroussé et tout l’air de son visage était austère et timide. En 1457, il devait être déjà bien las, car il ne put plus écrire ni même signer à partir de l’an 1463. Pourtant, l’année d’avant, en 1456, au conseil du roi, il demandait une croisade, peut-être désireux d’aller mourir en Terre Sainte. Toutes les semaines, le vendredi, il donnait à dîner à treize pauvres et les servait lui-même. Il était pieux et indulgent. Sa cour de Blois fut à la fois paisible et brillante. Charles d’Orléans désirait de plus en plus ce royaume de Nonchaloir, où il parut entrer enfin vers 1462. Le nonchaloir est un peu ce que les stoïciens et les épicuriens appelaient l’ataraxie. Le vieux duc voulait le calme moral, sans souci. Et il ne prenait plaisir qu’à une société raffinée, artistique, qu’il recevait à Blois et gardait le plus longtemps possible. Mais un homme si grave ne pouvait supporter les élégants de la cour et les minauderies des jeunes gens délicats.

Il raille les nouvelles modes, les pourpoints déchiquetés et crevés, les souliers à longue pointe. Ce n’est pas là ce qu’il demandait aux gens de goût avec lesquels il aimait à vivre. Il les voulait surtout poètes, avec un esprit soudain qui leur permît d’improviser une réponse à un problème d’amour. Les bouts-rimés étaient en honneur, autant que les concours de ballades ou de rondeaux où le premier vers était proposé à plusieurs poètes.

Charles d’Orléans correspondait ainsi avec Olivier de La Marche, Meschinot, Jean de Lorraine, Jean de Bourbon, Jacques de la Trémoille; Robertet vint à la cour de Blois; enfin il avait dans sa maison Guiot, Philippe Pot, Boulainvilliers, Blosseville, Fredet, Gilles des Ormes, Simonet Caillau et Jehan Caillau, qui était son médecin. Entre ceux-là, il y avait comme des tournois de poésie, auxquels le duc d’Orléans prenait part. Cependant il jouait aux échecs, et la duchesse aux dames, aux marelles et au glic, avec les officiers du duc. Les états de dépenses de la maison d’Orléans pour ce temps montrent qu’il passa souvent à la cour des ménestrels, que l’on traitait avec de l’argent. Charles d’Orléans aimait les fêtes traditionnelles, même un peu libres.

Il fit faire des cadeaux aux enfants de chœur de Saint-Sauveur à Blois, pour fêter l’évêque qu’ils nommaient par plaisanterie le jour des Innocents. Les réjouissances de ces clercs du chœur de Saint-Sauveur durent ressembler aux plaisirs un peu violents que prenaient les clercs du chœur de la Sainte-Chapelle à Dijon. Le duc d’Orléans fit aussi des cadeaux à l’évêque des Fous et au roi que nommaient les pages le jour des Rois.

Comment François Villon fut-il reçu dans cette société? Il est probable que Charles d’Orléans prit d’abord un grand plaisir à une conversation qui devait être fort spirituelle. Le 14 décembre 1457 naquit sa fille Marie, et Villon composa pour elle un Dit.

Ce n’est pas un de ses bons poèmes; mais il y demande à la petite princesse de donner au monde la paix. Le Problème ou ballade au nom de la Fortune fut écrit aussi sous l’influence de Charles d’Orléans et composé probablement à la cour de Blois. Enfin il y eut un concours de ballades entre plusieurs poètes de l’entourage du duc. Le premier vers proposé était: Je meurs de soif auprès de la fontaine.

Robertet, Simonet Caillau et Charles d’Orléans composèrent leurs ballades. Villon fit aussi la sienne. Elle est incontestablement supérieure. A travers la contradiction qu’on lui imposait dans chaque vers, il a montré le malheur de sa nature. «Je riz en pleurs,» dit-il. Deux vers de cette ballade font croire que le poète fut pensionné par Charles d’Orléans: Que fais-je plus? Quoy? Les gaiges ravoir, Bien recueully, debouté de chascun.

Mais les comptes de la maison d’Orléans qui sont conservés pour cette période ne mentionnent pas de dépense en faveur de François Villon. D’ailleurs l’amitié de Charles d’Orléans pour lui eut peu de durée, si l’on en croit le témoignage d’un manuscrit des poésies de Charles d’Orléans, le no 25.458 du fonds français à la Bibliothèque Nationale. C’est un petit volume sur parchemin composé de cahiers de huit feuilles, qui furent reliés ensemble plus tard. Il a été étudié de près par M. Byvanck; et le savant hollandais y a fait une importante découverte qu’il justifiera dans la Romania. Ce petit manuscrit, très personnel à Charles d’Orléans, contient deux poésies écrites de la main même de François Villon. Voici comment on peut établir ce point. M.

Byvanck a remarqué que certaines poésies de ce manuscrit avaient été transcrites de la main propre de Charles d’Orléans, et que les ballades du concours Je meurs de soif… sont chacune d’une écriture différente et bien caractérisée. Au-dessus de ces ballades un scribe a noté les noms des auteurs: Robertet, Caillau, Villon, etc. On ne retrouve l’écriture de la ballade de Villon qu’une autre fois dans le manuscrit: et c’est l’écriture du Dit de la naissance Marie, qui est signé: «Votre povre escolier Françoys». D’ailleurs l’orthographe de ces deux pièces est de tous points conforme à celle de Villon, qu’on avait rétablie à l’aide de la méthode critique. Tandis que les autres poètes écrivaient soif, Villon note seuf, à la parisienne. Il orthographie je pourré pour je pourrai, perdent pour perdant. Quand M.

Byvanck aura apporté l’ensemble de preuves philologiques qu’il se propose de donner, le petit manuscrit 25.458 deviendra bien célèbre. L’encre avec laquelle sont écrites les deux pièces est la même aussi, différente des autres encres du manuscrit, qui ont un ton plus noir. Elle est jaune, fine et pâle. En effet, chacun portait alors son encrier à la ceinture, un galimart avec les plumes et l’encre que l’on préférait. L’écriture est petite, serrée, ronde et nette, peu gothique d’aspect et assez analogue à celle de Rabelais dans la minuscule. Mais les grandes lettres sont gothiques, quoique Villon en ait simplifié quelques-unes par un procédé tout à fait personnel. Elles sont disposées en colonne, avec soin, au début des vers, séparées par un blanc du mot qu’elles commencent. On voit très bien que le poète avait la grande habitude des acrostiches, et qu’il mettait les lettres initiales de ses vers en lumière. Enfin il traçait au-dessus de tous les y un petit signe courbe très délicat.

Voici maintenant la conjecture que l’on peut faire, d’après ce manuscrit, sur les relations de Charles d’Orléans et de François Villon. Le Dit de la naissance Marie est copié sur le premier feuillet des cahiers reliés qui composent le manuscrit. Mais les quatorze pages qui suivent sont restées en blanc. Peut-être que le cahier avait été remis à Villon et que le poète fut paresseux ou qu’il cessa de plaire à la cour. Rien ne peut être fixé à cet égard. Toutefois, M. Byvanck a pu constater, au moyen de remarques philologiques qu’il exposera tout au long, que Charles d’Orléans a écrit de sa main, au recto de la page qui contient le poème sur la Naissance Marie et peu après, une réponse indirecte au Dit de Villon, où il demandait la paix.

Chascun s’esbat au mieulx mentir Et voulentiers je l’apprendroye, Mais maint mal j’en voy advenir, Parquoy savoir ne le vouldroye…

*

Paix crie; Dieu la nous ottroye!

C’est ung trésor qu’on doit chérir, Tous bien s’en peuvent ensuir,

Si faulceté ne s’y employe.

On serait moins tenté d’appliquer ces vers à François Villon, si l’on ne savait qu’il fut menteur en attitude et en action, littérairement et avec ses compagnons. Il paraît peu douteux que Charles d’Orléans ait esquissé son portrait dans ce rondeau, qui fait nettement allusion aux deux premiers vers du Grand Testament.

En l’an de mon trentiesme aage,

Que toutes mes hontes j’eus beues…

Voici la pièce du duc d’Orléans:

Qui a toutes ses hontes beues,

Il ne lui chault que l’on lui die.

Il laisse passer mocquerie

Devant ses yeulx, comme les nues.

S’on le hue par my les rues,

La teste hoche à chiere lie.

Qui a toutes ses hontes beues,

Il ne lui chault que l’on lui die.

Truffes sont vers lui bien venues Quant gens rient, il faut qu’il rie Rougir on ne le feroit mie;

Contenances n’a point perdues

Qui a toutes ses hontes beues.

Ce portrait est grave et triste. On n’est point surpris que le prince austère ait été choqué par la bouffonnerie forcée de François Villon. Deux esprits si différents ne pouvaient guère se comprendre ni s’aimer. Puis nous ne savons pas si Villon ne provoqua pas la mésestime du duc d’Orléans.

Il ne put rester à Blois, bien qu’y ayant à la maison ducale «les gages». Il se dirigea vers le Bourbonnais. Nous savons qu’il passa à Saint-Satur, sous Sancerre, parce qu’il y releva une inscription tombale très naïve, qu’il replaça dans le Grand Testament.

L’indication topographique, ainsi que l’a montré M. Longnon, est rigoureusement exacte, puisque Saint-Satur est au pied de la montagne où s’élève Sancerre. Puis il vint auprès du duc Jean II de Bourbon, qui aimait les poètes, puisqu’il correspondait avec Charles d’Orléans. Les comptes de la maison de Bourbon sont malheureusement détruits, pour cette période. Nous y aurions trouvé à coup sûr note de la pension que Villon reçut de Jean II. La Requête en vers que le poète lui adressa pour avoir de l’argent montre bien que Villon en recevait habituellement. Mais il ne resta pas à la cour de Bourbon. Il alla, comme l’a reconnu M. Longnon, jusque dans le Dauphiné, à Roussillon, en dehors du royaume de France. Et il revint, toujours errant, incertain, ne sachant où se reposer. Dans l’été de 1461, il était prisonnier depuis de longs mois à Meung-sur-Loire, dans les prisons de l’évêque d’Orléans, Thibault d’Aussigny. Villon conseille aux enfants perdus, dans sa ballade, d’éviter Montpipeau, où fut compromis Colin de Cayeux. Montpipeau est une forteresse isolée, à dix kilomètres au nord de Meung. Probablement les coquillards, et François Villon avec eux, firent près de Montpipeau quelque vol ou quelque meurtre. L’affaire devait être grave, car Villon fut mis à l’oubliette, au pain et à l’eau, et enferré. Jamais il ne pardonna à l’évêque d’Orléans. Il lui parut qu’on l’avait traité d’horrible façon. Il prétendit avoir subi dans ce cachot de Meung toutes les peines de sa vie. Il s’attendait à la prison perpétuelle, et il maudissait Thibault d’Aussigny.

Large ou estroit, moult me fut chiche.

Tel lui soit Dieu qu’il m’a esté.

Mais Charles VII, heureusement pour Villon, mourut le 22 juillet 1461. Pour le droit de joyeux avènement, Louis XI donna des lettres de rémission aux prisonniers des villes où il passa après son sacre. Ainsi, à Reims, à Meaux, à Paris, à Bordeaux. Il passa à Meung le 2 octobre 1461. Nous n’avons pas la lettre de rémission qu’il accorda à François Villon. Elle nous aurait appris la série de ses délits et son dernier crime. Parmi les notes que le suppliant remit à la chancellerie royale, il dut indiquer l’affaire du collège de Navarre, pour laquelle il eut rémission, comme pour les autres. Villon ne se connaît plus de joie. Il remercie Jésus:

Loué soit-il, et Nostre-Dame,

Et Loys, le bon roy de France!

Il allait pouvoir rentrer à Paris et reprendre sa chambre au cloître Saint-Benoît. Pourtant il écrivit le Grand Testament

avant de revenir auprès de maître Guillaume de Villon. Beaucoup des pièces qu’il y inséra avaient été composées depuis longtemps.

Mais divers indices montrent que, contrairement au témoignage de son contemporain Éloy d’Amerval, ce n’est pas à Paris qu’il termina son poème. Il croit d’abord que Robert d’Estouteville est encore prévôt de Paris en 1461, quoique le roi Charles VII lui eût retiré ses fonctions dès 1460, et que Louis XI eût confirmé sa disgrâce. Il ne fut rétabli à la charge de prévôt qu’en 1465.

Villon parle aussi de la Maschecroüe, comme si elle était encore vendeuse de volailles près de la porte du Grand Châtelet. M.

Longnon a retrouvé cette poulaillière dans les censiers du Temple.

Elle se nommait vraiment Machico, veuve d’Arnoul Machico, et au moins depuis 1443 elle habitait cette maison de la Porte de Paris.

Sa réputation était ancienne. Mais, en 1461, la Machico était morte, et sans doute depuis une année; sa maison était inhabitée, et personne ne lui avait succédé dans son commerce. François Villon l’ignorait aussi, et certes, s’il avait été à Paris, il aurait souvent passé devant la Machico, à la porte du Grand Châtelet.

Sa dernière captivité l’avait impressionné plus fortement. Il y a dans le Grand Testament de sérieuses préoccupations morales, et la tentative évidente de composer un traité édifiant. Comme il fallait nécessairement dans une œuvre de ce genre placer l’invocation traditionnelle à Notre-Dame, François Villon inséra dans le Grand Testament la ballade qu’il fit pour sa mère. Il parle à la sainte Vierge au nom de sa pauvre mère illettrée. Le poème est admirable. Villon a su merveilleusement adapter ses sentiments et leur expression. Là, comme ailleurs, il a fait œuvre littéraire. On ne saurait demander tant de foi naïve à l’homme qui avait écrit, pourtant dans un moment de haute sincérité, pour éloigner ses amis du vol et du meurtre: Ce n’est pas ung jeu de trois mailles, Où va corps, et peut-estre l’âme, et qui terminait son œuvre, en parlant de sa propre mort, par cet envoi:

Prince, gent comme esmerillon,

Sachez qu’il fist, au departir:

Ung traict but de vin morillon,

Quant de ce monde voult partir.

Enfin, après avoir terminé le Grand Testament, François Villon rentra à Paris. On dut aussitôt copier et répandre son poème. Mais Villon, ayant retrouvé le chapelain de Saint-Benoît, et sa chambre au cloître, reprit son ancienne vie. Quoiqu’il eût «toutes ses hontes bues», il ne s’était pas amendé. Ce petit homme sec, noir, futé et prudent, ayant repris sa tonsure depuis que la justice laïque l’avait fait entièrement raser, continuait à errer dans la cité, et n’oubliait pas ses vieilles haines. La rancune est son moindre défaut. M. Longnon a eu le bonheur de le retrouver en novembre 1463.

François Villon vint visiter un soir, vers six heures, Robin Dogis, à un hôtel où pendait l’enseigne du Chariot, dans la rue des Parcheminiers. Il demanda à Robin Dogis de lui donner à souper. Avec eux mangèrent Rogier Pichart et Hutin du Moustier, qui fut plus tard sergent à verge au Châtelet. Pendant le souper, ils convinrent tous qu’ils iraient passer la soirée dans la chambre de maître François Villon. Vers sept ou huit heures donc, ils quittèrent l’hôtel du Chariot, et s’en allèrent à Saint-Benoît, par la rue Saint-Jacques. On ne sait si François Villon conseilla à ses compagnons une mauvaise plaisanterie, mais il y a tout lieu de le croire. Car ils s’arrêtèrent devant la fenêtre de l’écritoire de maître François Ferrebourg (qui est le même que le François Ferrebouc, licencié en droit canon, examinateur dans l’affaire du collège de Navarre). Là, Rogier Pichart se mit à railler les clercs de François Ferrebourg, les insulta et cracha dans leur écritoire par la fenêtre. Les clercs sortirent, la chandelle allumée au poing, criant: «Quels paillards sont-ce là?» Et Rogier Pichart leur demanda s’ils voulaient acheter des flûtes, entendant qu’il leur donnerait des coups de bâton. Il y eut une bagarre. Les clercs saisirent Hutin du Moustier et l’entraînèrent dans l’hôtel de Ferrebourg, tandis qu’il hurlait: «Au meurtre! on me tue! je suis mort!» Les cris firent sortir François Ferrebourg, qui heurta Robin Dogis, et en reçut un coup de dague. Puis Robin laissa Ferrebourg à terre et remonta la rue Saint-Jacques. Il retrouva Rogier Pichart devant l’église Saint-Benoît. François Villon était rentré, et Rogier s’était enfui, la rixe devenant sérieuse. Robin Dogis dit à Rogier Pichart «qu’il estoit ung très mauvais paillart» et rentra se coucher à l’hôtel du Chariot. Plus tard, Dogis, étant sujet savoyard, obtint rémission pour l’entrée à Paris du duc de Savoie. On voit bien que, dans cette affaire, Rogier Pichart fut l’agresseur, et que François Villon disparut aussitôt qu’on se battit. Dogis appela Pichart «paillard» pour l’avoir laissé seul aux prises avec les clercs après avoir été la cause du tumulte.

Mais le véritable instigateur de l’injure dut être François Villon. Il avait de la rancune contre François Ferrebourg, comme il en avait contre François de La Vacquerie. Tous deux avaient ordonné contre lui des poursuites pour le vol du collège de Navarre. C’étaient des griefs que Villon n’oubliait pas. Ainsi il ne reçut pas ses compagnons dans sa chambre de Saint-Benoît, après la rixe. Il craignait probablement d’être encore une fois accusé.

Cette date de novembre 1463 est la dernière où l’on trouve la preuve de l’existence de François Villon. Il nous dit, en 1461, qu’il était malade, qu’il toussait. Peut-être qu’il mourut vers l’année 1464. Le testament de maître Guillaume de Villon, dressé en 1468, est malheureusement perdu. On y aurait eu des détails sur François Villon, s’il était encore vivant. Suivant Rabelais, il se serait retiré sur ses vieux jours à Saint-Maixent, en Poitou; mais les autres anecdotes que conte Rabelais sur Villon sont apocryphes, et il est difficile d’admettre que Rabelais ait reçu celle-là par une tradition orale de Saint-Maixent. Il est plus probable que François Villon mourut, encore jeune, à Saint-Benoît-le-Bétourné. Si sa vie s’était prolongée bien au delà de 1463, il aurait laissé d’autres œuvres pour la première édition de ses poèmes en 1489.

Telle est donc la biographie de François Villon, encore imparfaite sans doute et pleine de lacunes; mais elle permet de juger plus sérieusement l’homme à côté de son œuvre. Il passa dans des sociétés bien différentes, fut écolier de l’Université, ami des procureurs, du prévôt de Paris et reçu chez sa femme, et mena une vie paisible avec le chapelain de Saint-Benoît. En même temps, il fréquentait les écoliers turbulents et les compagnons de la Coquille. Devenu criminel, il sut pourtant se faire accueillir chez Charles d’Orléans et Jean de Bourbon. Deux ans après qu’il avait écrit une œuvre de repentir, il se faisait encore venger par ses compagnons d’un souvenir rancunier de sa mauvaise vie. La complication d’une pareille existence, la difficulté de composer des attitudes pour ces différentes sociétés, le goût même pour une mascarade continuelle, font voir que François Villon n’avait pas l’âme naïve. Il posséda au plus haut point la belle expression littéraire. C’était un grand poète. Dans un siècle où la force, le pouvoir et le courage avaient seuls quelque valeur, il fut petit, faible, lâche, il eut l’art du mensonge. S’il fut subtil par perversité, c’est de sa perversité même que sont nés ses plus beaux vers.