Olympe de Clèves 3

Alexandre Dumas · Chapitre 11 sur 29

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Olympe de Clèves 3

Chapitre LXXIX

 

Où Mailly est prêt à donner sa langue aux chiens.

 

Le lendemain de ce jour, ou plutôt de cette nuit, monsieur de Mailly, qui vers les neuf heures du soir venait d’entrer au jeu de la reine, fut salué par Pecquigny, qui l’aborda, d’un air narquois.

– Qu’as-tu donc ? demanda Mailly, moins disposé que jamais à laisser rire à ses dépens, et Pecquigny moins que personne.

C’est que Mailly, depuis quelque temps, sentait qu’il prêtait deux anses aux railleurs, et que rien n’est facile à prendre comme un objet qui a deux anses.

– Moi, rien, dit Pecquigny ; c’est toi qui as quelque chose, mon cher comte.

– Rien, je t’assure.

– Ah ! je comprends, dit Pecquigny, tu crois

 

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que je t’en veux pour les scènes que tu fais à ta maîtresse.

– Comte, je ne parle pas de ma maîtresse chez la reine. Je suis fâché que tu ne comprennes point cela.

Pecquigny ouvrait la bouche pour lui dire :

– Pourquoi ne parlerait-on pas de ta maîtresse chez la reine ? on parle bien de ta femme chez le roi !

Mais il se tut : derrière une mauvaise plaisanterie, chaque fois qu’il y a une bonne lame d’épée, la circonspection devient obligatoire.

Et cependant Pecquigny ne se put tenir, il entama l’affaire.

– Sais-tu, dit-il à Mailly, que toute la journée la reine a parlé de toi !

– Ah ! fit Mailly. Comment diable sais-tu cela ?

– Oh ! j’ai mes éclaireurs à Versailles.

– Sa Majesté me fait bien de l’honneur, mon cher duc.

 

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– Oui, oui, oui ! Il y a même plus.

– Qu’y a-t-il ?

– Plusieurs fois la reine a demandé si tu viendrais ce soir. Tiens, dans ce moment-ci, parions qu’elle te cherche.

En effet, juste au moment où Pecquigny émettait cette supposition, la reine semblait être préoccupée ; elle promenait sur tous les groupes des regards distraits.

Ce n’était pas le roi qu’elle cherchait.

Le roi, on l’annonce.

Mailly, qui, tout susceptible qu’il fût et comme époux et comme amant, était, au bout du compte, courtisan comme les autres, et à qui, en sa qualité de courtisan, la parole de Pecquigny venait de donner à réfléchir, Mailly pensa qu’en effet la reine pouvait avoir parlé de lui, et il se dirigea vers le coin où se tenait Sa Majesté, pour le saluer et en obtenir une parole si par hasard ses augustes regards se dirigeaient sur lui.

L’état de courtisan a cela de sublime qu’il remplace tous les sentiments et toutes les

 

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sensations.

Le comédien, dit-on, ne souffre jamais physiquement tant qu’il est en scène.

Le courtisan n’a pas d’autres émotions à la cour que l’émotion du bon et du mauvais accueil.

La reine jouait.

Elle avait autour d’elle un cercle splendide.

Madame de Mailly avait été admise à l’honneur de faire la partie de Sa Majesté.

Elle tenait les cartes.

Mailly, sans lever les yeux sur elle, tout en épiant le visage de la reine, épiait celui de sa femme.

Il attendait le moment où l’on annoncerait le roi.

Courtisan, amoureux, jaloux, n’est-ce point là une triple fonction qui ferait croire au triple emploi des divinités mythologiques ?

Le regard de la reine rencontra enfin le regard du comte.

Le comte s’inclina aussi bas que possible.

 

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La reine le regarda fixement, comme pour souder ce nouvel examen à des rapports qui lui auraient été faits dans la journée.

Ce regard eut un poids dont Mailly se trouva bien gêné.

Ce regard n’était certes pas une faveur. Si la reine avait parlé de lui, comme l’avait prétendu Pecquigny, ce n’était donc pas en bien.

C’était d’autant plus probable que le regard de la reine, après s’être arrêté sévèrement pendant quelques secondes sur le comte, venait de passer fort radouci sur la comtesse.

– Oh ! oh ! murmura Mailly, que signifie cela ?

Et il attendit un second regard.

Ce regard, Mailly n’eut pas besoin de l’attendre bien longtemps. Il arriva, aussi fixe, aussi pénétrant, aussi peu bienveillant que le premier.

Mailly continua ses saluts, qui devenaient d’autant plus respectueux que les regards de la reine devenaient plus froids et plus sévères.

 

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Cependant la reine daigna répondre de la tête.

Alors seulement Mailly se permit de respirer.

– Oh ! c’est égal, pensa-t-il, il y a quelque chose là-dessous : anguille ou serpent.

Au moment où il formulait ce doute, nous pourrions même dire cette crainte, on annonça le roi.

Mailly regarda sa femme.

Pecquigny regarda Mailly.

La reine se leva, fit la révérence, révérence d’étiquette, et se rassit.

Derrière le roi, dont l’apparition avait fait rougir Louise sous son rouge, venait Richelieu, se balançant tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, et vainqueur du regard, du sourire, du geste, un véritable triomphateur romain.

Le roi salua tout le monde, et immédiatement regarda la comtesse.

Richelieu jouit de ce spectacle, qui, n’ayant duré qu’une demi-minute, contenait cependant un siècle d’émotions pour les assistants.

 

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Le roi se promena.

La reine alors, interrompant son jeu, ce qu’elle était forcée de faire lorsqu’elle commençait à perdre, vu l’état de misère relative dans lequel la tenait monsieur de Fleury ; la reine, disons-nous, interrompant son jeu, donna ses cartes à tenir.

C’était d’ordinaire le moment où chacun parmi les favoris faisait effort pour fixer l’attention de la jeune souveraine.

Au reste, c’était facile. Marie Leczinska n’avait point l’esprit exigeant, et, du moment où la parole était adressée par elle, un compliment sur le gain, une doléance sur la perte, cela suffisait parfaitement à la conversation.

Mailly attendait donc le cœur palpitant.

La reine vint droit à lui.

Son cœur passa de la palpitation au bondissement.

Elle l’attaqua.

– Monsieur, dit-elle, je ne suis pas précisément sûre de votre fidélité envers les dames, mais je suis sûre de votre fidélité envers

 

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vos maîtres. C’est à cette dernière considération que je vous ai obtenu ce que vous désirez.

Mailly, étourdi d’abord, ne comprit rien à ce que lui disait la reine : les premiers mots lui paraissaient être la suite d’une plainte que Louise, en sa qualité de femme, aurait portée devant le tribunal de Marie Leczinska ; la fin avait des allures étranges auxquelles, malgré toute sa bonne volonté, il ne pouvait rien comprendre, même en y réfléchissant beaucoup.

Toutefois il salua.

La reine dut prendre ce salut pour un acquiescement.

Elle passa à autre chose. Les princes, d’habitude, ne sont pas assez verbeux pour être clairs ; c’est un défaut qu’on leur enseigne, afin qu’ils aient une qualité.

Mailly, semblable à un homme perdu au milieu d’un bois, cherchait dans tous les yeux, sans la pouvoir trouver, une explication de l’énigme.

Il la cherchait surtout dans les yeux de sa

 

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femme.

Mais celle-ci, le nez dans ses cartes, eût perdu des deux mains plutôt que de tourner la tête et de lever les yeux.

Elle sentait que le roi la regardait, que Richelieu guettait, que Mailly menaçait.

À qui s’adresser ?

Mailly était au supplice.

Il alla retrouver Pecquigny, qui, de garde ce jour-là, produisait un splendide effet en grande tenue.

– Eh bien ! dit le duc en voyant Mailly s’approcher de lui, la reine t’a parlé ?

– Oui.

– Alors tu es content ?

– J’avoue que je n’ai pas compris.

– Allons, tu veux rire avec moi ; ce n’est pas bien.

– Mais, quand je t’affirme...

– Oh ! sois tranquille, la faveur qu’on te fera,

 

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si je la sais un peu tard, je ne l’aurai pas moins devinée.

Et sur cette quasi-impertinence, le duc tourna les talons à Mailly.

Tout étourdi, le comte regarda autour de lui.

Richelieu causait avec le roi.

Mailly ne savait plus à qui s’adresser.

Le cardinal entra. Il était suivi, selon la coutume des grands ministres, d’une foule presque aussi imposante que celle dont Louis XIV enfant se montrait si jaloux avec Mazarin, et dont il disait :

– Voilà le Grand-Turc avec sa suite.

Mais Louis XV, débonnaire monarque, n’avait pas de jalousie, lui. Quand il en voulait à quelqu’un, il se vengeait par une plaisanterie, et souvent, avouons-le. grâce à un esprit incisif, il était bien vengé.

Mailly était juste sur le chemin de monsieur de Fleury ; il se rangea pour laisser passer l’Éminence courbée par ses soixante-douze ans, et devant laquelle il plia gracieusement l’épaule.

 

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Le vieux ministre avait l’œil fin : il vit Mailly du premier coup.

Peut-être aussi le cherchait-il.

Il fit un petit signe au comte.

Mailly accourut.

Le vieillard souriait.

C’était peu son habitude : il avait des sévérités d’âge, de caractère et de nécessité.

– Ah çà ! mais, pensa Mailly, il y a ce soir une marée de bonne mine : tout le monde me sourit ; je vais être submergé sous les avances. Que signifie cela ?

– Monsieur le comte, lui dit le ministre, Sa Majesté la reine a tant prié, que vous lui devez un beau remerciement.

Mailly écarquilla les yeux.

– Prié, dit-il, et pour qui ?

– Pour vous.

– Pour moi ?

– Oh ! j’ai dit le mot et ne le retire point. Ah !

 

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vous êtes chaudement servi !

– Par la reine ? demanda le comte tout ému.

– Oh ! vous avez des amis ! Aussi je vous l’annonce et vous félicite.

Mailly laissa tomber ses bras avec découragement. Il ne comprenait pas plus que la première fois.

Il se demandait à lui-même s’il n’était pas l’objet de quelque pari grotesque, et pour s’amuser à ses dépens.

Fleury passa, et son cortège avec lui.

Puis le ministre, après avoir fait sa cour à la reine, accompagna le jeune roi, avec lequel il causa très longtemps.

– Par ma foi ! s’écria Mailly, moi qui ne suis pas curieux le moins du monde, j’avoue que je donnerais bien des choses pour savoir en quoi je réussis.

En ce moment, Mailly remarqua combien le roi parlait à Richelieu de près et avec intimité.

Les deux têtes n’étaient séparées l’une de

 

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l’autre que par le respect.

Le jeune roi écoutait de toutes ses oreilles. On put le voir sourire, et tout à coup, relevant la tête par un mouvement irréfléchi, il regarda alternativement la comtesse et Mailly.

Puis il quitta Richelieu, et, sans affectation, saluant les dames et jetant un mot aux hommes, il piqua droit sur Mailly.

Pecquigny, de son côté, n’était pas un des moins attentifs à tout ce qui se passait, et sa figure, crispée par le sourire de l’étiquette, exprimait le plus vif désappointement.

Plus qu’un désappointement, une douleur.

– Quoi ! se dit Mailly, le roi vient à moi. Décidément il se passe quelque chose d’étrange à cette cour : la fée qui a présidé à ma naissance abuse ce soir de sa baguette.

Le roi s’arrêta devant Mailly.

– Monsieur, dit-il, j’ai signé. Croyez que rien ne pouvait m’être plus agréable.

Ce n’était pas le moment de risquer une question avec celui qu’on ne questionnait point.

 

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Mailly parut ravi, et Louis XV, avec aménité, continua d’épancher ses sourires et ses salutations sur la haie des courtisans.

– Pour le coup, s’écria Mailly, c’est trop fort ! Le roi a signé. Quoi donc ! Rien au monde ne pouvait être plus agréable au roi que ce qu’il a signé. Par la sambleu ! il faut que je sache ce qu’a signé le roi.

Et comme il s’agitait tout hérissé, Mailly tomba sur Richelieu, qui venait à lui en se frottant les mains.

– Enfin ! s’écria-t-il, cette fois-ci, je vais savoir quelque chose.

Puis, réfléchissant :

– Richelieu est bien joyeux, dit-il, pour n’avoir pas à m’apprendre quelque chose de triste.

 

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