Olympe de Clèves 3
Annexe
558
Au lecteur
Voilà une lamentable histoire, n’est-ce pas, que celle que je viens de raconter là, d’autant plus lamentable que le vice y est presque aussi triste que les pleurs.
Ce n’est pas qu’au moment de laisser mourir Bannière sur cette terrible méprise d’une lettre oubliée dans la poche d’un habit, je n’aie point hésité, mais l’histoire était là, l’histoire me défendait de faire grâce : j’ai obéi à l’histoire.
Car c’est une histoire que je viens de vous raconter et non un roman que vous venez de lire ; ce pauvre cœur dont vous venez de voir cesser les battements a battu en effet ; cette poitrine que vous venez de voir palpitante et ensanglantée a, en effet, été trouée par les balles.
Vous cherchez, et ce nom de Bannière ne vous rappelle aucun souvenir. Non, ce fut une vie obscure, une mort obscure, sur lesquelles il m’a
559
pris un jour la fantaisie de faire descendre un rayon de lumière.
En doutez-vous ? Tenez, jetez les yeux sur cette notice que j’emprunte à la biographie des artistes dramatiques, que j’emprunte à Lemazurier.
Bannière
Peu de débuts ont présenté une réunion aussi complète d’événements singuliers que celui de l’acteur dont il s’agit ; l’accueil qu’il reçut du public à son premier essai aurait suffi pour déconcerter vingt débutants des plus intrépides ; mais Bannière était Gascon, et les habitants des heureuses contrées qu’arrose la Garonne ne manquent pas plus d’audace que d’esprit.
Né à Toulouse au commencement du dix-huitième siècle, d’une des meilleures familles de cette grande ville, Bannière reçut une très bonne éducation. Destiné à l’état ecclésiastique, il passa
560
quelques années dans une congrégation régulière, et fit d’excellentes études. Il s’appliqua surtout à celles qui étaient nécessaires pour l’état que ses parents voulaient lui faire adopter, et les succès qu’il obtint donnèrent lieu de croire qu’il aurait du talent pour la chaire. Cependant il ne suivit point cette carrière commencée avec succès, trouva que le barreau lui présentait des avantages plus réels, et troqua son petit collet contre une robe d’avocat. Il ne la porta pas longtemps. Cédant à son caractère inconstant, il cessa de trouver des charmes dans l’étude de la jurisprudence, et se livra tout entier à celle de la géométrie, dans laquelle il fit des progrès.
Après avoir quitté les théologiens pour les légistes et ceux-ci pour les géomètres, peut-être pouvait-on le croire fixé, mais il n’en était rien. Emporté par une ardeur militaire assez naturelle dans un jeune homme, il abandonna les calculs pour les armes, et s’engagea dans un régiment de dragons, où il servit pendant quelque temps.
Le loisir des garnisons lui laissait la facilité de cultiver les lettres ; il composa une tragédie
561
intitulée : la Mort de Jules César, la fit représenter à Toulouse, et y joua lui-même le principal rôle. Ayant eu le bonheur de faire mentir le proverbe et d’être prophète dans son pays, les applaudissements qu’il reçut comme auteur et comme acteur lui firent naître le désir de se consacrer à la représentation des ouvrages dramatiques, et la dispute qu’il eut avec un comédien de profession, qui prétendait avoir des talents supérieurs à ceux de Bannière, acheva de l’y déterminer.
Sans avoir jamais été d’aucune troupe de province, et n’ayant d’expérience que celle qu’il avait pu acquérir en jouant quelquefois dans les sociétés bourgeoises, il ne balança point à se présenter aux gentilshommes de la chambre. Frappés de son assurance, ils lui accordèrent un ordre de début, au moyen duquel il parut, pour la première fois, le jeudi 9 juin 1729, par le rôle de Mithridate.
Fidèle au caractère de son pays, il fit appeler le souffleur quelque temps avant le lever de la toile, et lui dit, avec une assurance particulière
562
aux enfants de la Garonne : « Je vous préviens, monsieur, que je n’ai nul besoin de votre secours ; je suis sûr de ma mémoire, ainsi je vous prie de ne pas me souffler, quand même je manquerais. »
Le souffleur lui promit tout ce qu’il voulait, et la toile se leva. Bannière n’avait pas oublié les études qu’il avait faites dans le temps où il aspirait aux succès de l’orateur ; il s’avança sur le bord de la scène, rassembla toute sa rhétorique, et adressa au parterre un discours fort bien tourné, dans lequel il sollicita l’indulgence dont il avait besoin, et où il fit entrer adroitement l’éloge de Baron, qu’il se proposait pour modèle. Ce compliment fut très applaudi et disposa favorablement le public. Mais à peine le débutant eut-il débité dix vers de son rôle, qu’oubliant absolument la mesure nécessaire, il mit dans son jeu et dans sa déclamation, outre la vivacité de son pays, tant d’emportement et une fureur si fougueuse et si peu convenable à la majesté de la tragédie, que les spectateurs, au lieu d’être attendris ou frappés de terreur, ne purent s’empêcher de rire aux éclats pendant toute la
563
pièce.
Bannière ne se déconcerta point, et continua son rôle dans le même sens jusqu’au dernier vers, sans se décourager, et quand il eut fini, il harangua de nouveau le public en ces termes : « Messieurs, quelque humiliante que soit la leçon que je viens de recevoir dans une première représentation, je vous invite à samedi pour voir si j’aurai su en profiter. »
Ces mots, prononcés avec hardiesse et confiance, redoublèrent les éclats de rire et furent couverts d’applaudissements, parmi lesquels, sans doute, il y en eut beaucoup d’ironiques ; ils firent juger que si l’acteur était capable des écarts les plus extraordinaires, du moins il était homme d’esprit et de résolution.
Le bruit de ce qui venait de se passer à la comédie, des harangues, des emportements et de l’assurance de l’acteur toulousain, se répandit bientôt dans Paris. On ne parlait que de Bannière dans toutes les sociétés, et l’affluence fut grande le samedi 11, jour auquel, suivant sa promesse, il joua Agamemnon dans Iphigénie en Aulide.
564
Ceux des spectateurs qui l’avaient vu le jeudi, ceux même auxquels on avait fait le récit de ses fureurs déréglées, s’attendaient à rire du débutant et à se divertir autant pour le moins qu’à la farce la plus plaisante. Ils furent tous également trompés. Bannière avait si bien profité des leçons du public, qu’il était parvenu à changer entièrement son jeu, à le régler et à le réduire dans des bornes convenables ; au lieu d’exciter les éclats de rire, il s’attira des applaudissements unanimes, et les connaisseurs les plus sévères convinrent qu’il les méritait.
Il parut un peu jeune pour l’emploi dans lequel il débutait, et ce n’est pas effectivement à l’âge de vingt-sept ou vingt-huit ans, que Bannière avait en 1729, que l’on peut produire une illusion complète dans les rôles de Mithridate et d’Agamemnon ; mais on lui trouva d’ailleurs beaucoup de qualités avantageuses et qui furent justement appréciées. Il était grand, bien fait, avait la figure mâle, les cheveux noirs, la jambe belle et la contenance fière. Quant au moral de cet acteur, on lui reconnut de l’intelligence, des entrailles et un organe admirable.
565
Il joua ensuite le marquis gascon des Ménechmes, de la manière la plus originale, et y fut applaudi, de même que dans les rôles de Pyrrhus dans Andromaque, de Joad dans Athalie, et de Cinna, qui servirent à la continuation de ses débuts.
Jusque-là, tout allait bien pour Bannière. On lui trouvai un talent réel, et il paraissait probable qu’il serait reçu. Un incident terrible vint terminer ses débuts et sa vie. Nous avons dit qu’il s’était engagé dans les dragons. Le colonel de son régiment apprit qu’il jouait la tragédie à Paris au lieu de faire l’exercice dans sa garnison. Il le fit arrêter et traduire devant un conseil de guerre, qui le condamna à être fusillé. Beaucoup de personnes, les comédiens français surtout, sollicitèrent sa grâce. Rien ne put le sauver ni fléchir la rigueur des lois militaires, qui prononçaient alors la peine capitale contre les déserteurs. Cependant Bannière ne l’était point ; il n’avait quitté son corps qu’en vertu d’un congé qui n’était pas expiré ; mais il eut le malheur de l’égarer, et paya cette perte de sa vie.
566
Maintenant, vous savez ce qu’a fait l’histoire, et vous pouvez la comparer à l’œuvre du poète.
L’histoire avait fait Bannière, moi, j’ai fait Olympe.
Si j’ai eu tort de créer ce personnage qui devait perdre notre héros, j’ai du moins pour m’absoudre un antécédent respectable, c’est celui de Dieu tirant de la côte d’Adam la femme, qui non seulement devait perdre l’homme, mais encore l’humanité.
Quant à madame de Mailly, je ne me suis en rien écarté de la vérité à son endroit. Imposée à Louis XIV par monsieur de Fleury et par Richelieu, elle régna dix ans sur lui sans régner sur la France. Il est vrai que c’était une femme de ressources.
Une de celles qu’elle employa fut de donner au roi ses deux sœurs. Qu’est-ce que je dis, ses deux sœurs, ses trois sœurs :
Madame de Lauraguais, madame de Vintimille, et madame de la Tournelle, qui devint madame de Châteauroux.
567
Malheureusement pour la pauvre madame de Mailly, madame de Châteauroux, moins complaisante qu’elle, ne voulut point de partage, et exigea du roi le renvoi de sa rivale.
Précipitée du haut de sa faveur, madame de Mailly se retira du monde ou à peu près ; elle chercha, comme une autre La Vallière, des secours dans la religion. Cette femme, qu’on voyait autrefois élégamment et superbement vêtue, sans cesse occupée de plaisir et de volupté, ne se faisait plus remarquer, dit le chroniqueur du dix-huitième siècle, que par son extérieur modeste, sa douceur et son humble dévotion.
En effet, un jour que madame de Mailly venait pour entendre un sermon du père Renaud, elle arriva comme le prédicateur était déjà en chaire et comme le sermon était commencé. Il lui fallait se rendre à sa chaise, et ce ne fut pas, malgré ses précautions, sans causer un certain dérangement et soulever une certaine rumeur qu’elle y parvint.
– Voilà, dit un homme près duquel elle passait, bien du bruit pour une catin.
– Puisque vous la connaissez, dit madame de
568
Mailly, priez Dieu pour elle !
C’est le dernier mot que l’histoire a recueilli sortant des lèvres de l’ex-favorite. Convenons qu’il est sublime de repentir et d’humilité.
569