Panthéon égyptien
[232] Voyez notre planche 15, lég. Nº 1.
[233] Idem, pl. 15 B, numéros 1 et 2.
[234] Description de l’Égypte, A. vol. IV, pl. 33, numéros 2 et 4.
[235] Idem, A. vol. I, pl. 57, Nº 1.
[Illustration: 15.4.]
PHTAH-STABILITEUR.
ON a pu remarquer dans les images du Dieu Phtah, planches 8 et 10, cette sorte de sceptre divisé en bandes égales, peintes de couleurs variées, et terminé à sa partie supérieure par quatre corniches semblables à celles qui surmontent les portes et toutes les parties des édifices égyptiens. Ce sceptre n’est autre chose que l’objet figuré par le premier signe de la légende nº 1 (planche 16), dont les Égyptiens ont déprimé la largeur, et exagéré arbitrairement la longueur (dans les fig., pl. 8 et 10), pour le placer en forme de sceptre entre les mains du Dieu Phtah.
Cet objet est l’insigne et le symbole habituel de Phtah; les savants ne sont nullement d’accord sur sa nature; selon les uns, cet objet représente un autel; selon d’autres, c’est un nilomètre. La première opinion est détruite par les monuments qui, offrant des formes d’autels infiniment variées, ne leur donnent jamais celle du symbole dont il est ici question, et qui se trouve, au contraire, placé derrière les statues des Dieux auxquels il sert souvent de soutien[236]. Cet emblême fait l’office de colonne dans les chapelles qui, sur les peintures des momies, renferment les images des Dieux[237]; il décore le soubassement des trônes divins, soit seul, soit alterné avec la croix ansée et le sceptre à tête de Coucoupha; enfin, on le trouve suspendu au cou des Dieux et des animaux sacrés[238], ce qui ne convient nullement à un autel.
L’opinion de ceux qui veulent y voir un Nilomètre, présenterait un peu plus de probabilité; et l’on pourrait considérer les divisions égales, différenciées par la couleur, qui couvrent toute la hauteur de cet objet symbolique, comme l’indication des coudées, ou mesures tracées également sur la colonne centrale du Mékias, ou grand Nilomètre de l’île de Raoudha. Quoi qu’il en soit, la valeur symbolique de cet objet, auquel nous donnerons provisoirement le nom de Nilomètre, jusqu’à ce que les monuments confirment ou condamnent cette dénomination, est très-clairement indiquée par le texte hiéroglyphique de la stèle de Rosette. Là où le texte grec emploie les verbes Διαμένω, permaneo, perduro, et Νομίζω, lege sancio, dans le sens passif lege constituor, le texte hiéroglyphique porte l’image redoublée du Nilomètre[239], et le texte démotique présente, aux deux points correspondants, un groupe de signes qui, dans divers autres passages de l’inscription, répond aux verbes du texte grec, καταστησαμένου, καταστήσασθαι, μένειν, διατετήρηκεν[240]. Il est incontestable, d’après tous ces rapprochements, que l’objet, dit le Nilomètre, exprime, quel qu’il soit, dans l’Ecriture sacrée, les idées, établir, rendre stable, stabilité, conservation, coordination; or, ces idées sont essentiellement liées à celle du Dieu Phtah, l’organisateur et l’ordonnateur du monde matériel et de l’état social.
On reconnaît, en effet, dans la Divinité ayant un Nilomètre pour tête, représentée sur notre planche 16, et calquée sur les dessins du tombeau royal de Thèbes, découvert par M. Belzoni, la coiffure emblématique, le sceptre, le fouet, et la tunique blanche que porte le Dieu Phtah sur des monuments déja cités[241]. Aussi, cette singulière Divinité est-elle nommée Phtah-Sokari dans la légende qui l’accompagne sur une momie de la collection de M. Durand. Dans le bas-relief du tombeau royal, son nom (pl. 16, légende nº 1), formé du Nilomètre et des signes d’espèce Dieu, est symbolique, et doit se traduire par Dieu stabiliteur; ce nom divin est accompagné du titre Père des Dieux, qui est particulier au Dieu Phtah, comme nous l’avons déja dit[242].
[236] Voyez ci-dessus planche 9, et Descript. de l’Égypte, Ant. vol. II, pl. 73, col. 45 et 46.
[237] Suprà, pl. 2.2.
[238] Description de l’Égypte, Ant. vol. II, pl. 75, col. 28 et 29. —Idem, MSS. hiératique, pl. 71.
[239] Inscript. de Rosette, texte grec, lignes 36 et 47, texte hiéroglyph. lign. 6 et 10.
[240] Idem, texte démot. lig. 1, 7, 9, 19; texte grec, lig. 1, 11, 33 et 36.
[241] Voyez ci-dessus, pl. 8, nº 6, et pl. 9.
[242] Idem, pl. 13 et son explication. Le dieu est parfois représenté par un Nilomètre, auquel sont adaptés deux bras humains tenant les insignes de la divinité (voyez la Description de l’Égypte, Ant. vol. II, pl. 84, nº 5.). Nous verrons dans la suite qu’Osiris fut aussi figuré, comme Phtah, sous la forme d’un Nilomètre; les légendes seulement distinguent alors ces dieux l’un de l’autre.
[Illustration: 16.]
ATHOR ou HATHOR.
(ATHOR, ATHYR, ATAR, APHRODITE, VÉNUS.)
LES auteurs Grecs ont mentionné parmi les Déesses Égyptiennes une Divinité sous les noms d’Αθωρ (Athôr) et d’Αθυρ (Athyr). Jablonski, entraîné par l’esprit de systême, crut remarquer des rapports frappants entre Αθωρ et le mot Égyptien EDJORH ou Adjôrh, qui signifie la Nuit. Il a voulu conclure de ce hasardeux rapprochement que la Déesse Égyptienne Athôr était la Nuit et le principe de toutes choses. Cette Déesse est, en conséquence, placée à la tête de son Panthéon; ce savant a été conduit à cette détermination par un passage de Damascius, portant que, dans les livres Égyptiens, on célébrait, par des hymnes sacrés, le principe unique de toutes choses, l’obscurité inconnue (Σκότος ἄγνωστον), l’obscurité au-dessus de toute intelligence (Σκότος ὑπὲρ πᾶσαν νόησιν)[243]. Mais ce principe inconnu n’est autre que le grand Être Démiurgique, Ammon, dont le nom Égyptien, comme l’a dit le grand-prêtre Manéthon, signifiait occulte, caché, ou inconnu[244]; et il n’est nullement question d’Athôr dans le passage de Damascius.
Cette Déesse n’occupait point un rang aussi élevé dans les mythes sacrés de l’Égypte. Athôr ou Athyr fut assimilée par les Grecs à leur Aphrodite, la Vénus des Latins; et nous savons, par d’anciens témoignages très-formels, que les Égyptiens donnèrent le nom de cette Divinité au troisième mois de leur année[245]; ce mois, dans les textes coptes ou Égyptiens écrits en lettres grecques, est en effet appelé ATHOR en dialecte memphitique, et HATHOR en dialecte thébain; ce qui détruit l’étymologie, et, par conséquent, le systême entier de Jablonski sur la Déesse Athôr.
Il est rare de trouver, dans les auteurs Grecs, le nom de l’Aphrodite Égyptienne, sans qu’il soit parlé en même-temps de la vache qui lui était consacrée, et qu’on nourrissait comme le symbole vivant de la Déesse[246]; Plutarque nous apprend aussi que le nom divin Athyr ou Athôr signifiait, en langue Égyptienne, Οἶκον Ὥρου κόσμιον, maison mondaine d’Horus[247].
Ces deux circonstances nous ont fait aisément reconnaître la représentation de la Déesse Athôr sur les monuments Égyptiens, qui nous l’offrent sous des formes très-variées; mais elle porte toujours un même nom hiéroglyphique, celui qui accompagne son image dans cette planche, nº 17. C’est le premier caractère de la légende nº 1. Ce nom est figuré par une MAISON ou un ÉDIFICE dans lequel est renfermé un ÉPERVIER; et, si nous observons que l’épervier sans coiffure particulière est l’emblême d’Horus, nous verrons clairement dans ce groupe la transcription figurative-symbolique du nom même Athôr qui, selon les anciens, signifiait, en effet, maison d’Horus; et Horapollon dit que l’épervier était employé pour écrire hiéroglyphiquement le nom de l’Aphrodite Égyptienne[248]. De plus, ce nom hiéroglyphique est celui que porte constamment une vache sacrée, figurée dans presque tous les grands manuscrits funéraires.
La Déesse Athôr a ici les chairs jaunes, couleur propre aux femmes représentées dans les peintures Égyptiennes; elle tient dans ses mains des bandelettes, ou plutôt des espèces de lacs, qui, selon Horapollon, étaient l’emblême de l’Amour[249]. Cet attribut convient parfaitement à la Vénus Égyptienne. La tête d’Athôr est surmontée d’un épervier orné d’une coiffure symbolique, oiseau qui est l’emblême du Dieu époux de la Déesse, comme on le verra dans la suite.
Athôr était fille du Dieu Phré (le Soleil), ainsi que nous l’apprend la légende hiéroglyphique nº 1: HATHOR TNÈB MPÉ HNT NNE-NOUTE TSÉ RÈ, Hathôr, dame du ciel, rectrice des Dieux, fille du Soleil. La légende nº 2 est la forme hiératique du nom Hathôr. Une image de la Déesse, semblable à celle que nous publions, existe sur une momie du Musée Britannique, provenant de Guillaume Lethieullier.
[243] DAMASCIUS, cité dans le Pantheon Ægyptiorum de Jablonski, liv. I, chap. I, pag. 19 et 20.
[244] Suprà, pl. 1, explication.
[245] ORION, dans l’l’Etymologic. Magn. au mot Αθυρ.
[246] ÆLIEN. Hist. des Animaux, liv. XI, chap. 27.—HESYCHIUS, au mot Αθυρ.—STRABON, liv. XVII.
[247] De Iside et Osiride.
[248] HORAPOLLON. Hiérogl. liv. I, §. 8.
[249] Id. Hierogl. liv. II, §. 26.
[Illustration: 17.]
ATHOR ou HATHOR.
(ATHOR, ATHYR, ATAR, APHRODITE, VÉNUS.)
ON a vu que le nom égyptien de cette Déesse signifiait demeure, ou habitation d’Horus, et que, dans les inscriptions hiéroglyphiques, ce nom divin est exprimé par la coupe ou le plan abrégé d’un édifice, dans lequel est inscrit un Épervier, le symbole d’Horus; mais les bas-reliefs et les sculptures de grande proportion nous offrent la déesse Athor, portant sur sa tête, et pour signe distinctif, l’image parfaite d’un édifice dont il est facile de distinguer la frise, la corniche et la porte. L’épervier disparaît, soit pour faire place à un simple Uræus, soit à un petit bas-relief représentant l’Allaitement d’Horus, scène parfaitement en rapport avec la signification connue du nom propre de la Déesse.
L’édifice complet, coiffure symbolique d’Athor, l’Aphrodite égyptienne, est parfois entouré de fleurs de lotus épanouies, ainsi qu’on peut le voir sur cette planche; une figure semblable est sculptée sur la grande porte du sud à Karnac: la Déesse est debout, à la suite de Phtha, son époux. La tête humaine d’Athor, surmontée de l’édifice, est reproduite isolément sur une foule de bas-reliefs; mais elle a des oreilles de vache, parce qu’une vache sacrée était son symbole vivant; la Déesse emprunte même souvent la tête de cet animal[250].
Il exista en Égypte beaucoup de temples spécialement consacrés à l’Aphrodite égyptienne; et de ce nombre furent un petit temple, dans l’île de Philæ; le petit temple d’Ombos; le temple de Contralato; le temple de l’Ouest au Memnonium; enfin le grand temple de Dendéra, l’ancienne Tentyris; et tous ces monuments portent, dans leurs décorations architecturales, les emblêmes d’Athor, au culte de laquelle ils étaient destinés.
Le petit temple de Philæ a été construit sous les rois Lagides, et fut dédié par Ptolémée-Évergète II, et les deux reines Cléopâtre, sa sœur et sa femme, à Aphrodite, ΑΦΡΟΔΙΤΗΙ, comme porte la dédicace, en langue grecque. Le temple de l’Ouest, dans la même île, et qui offre les légendes royales hiéroglyphiques de ce même Évergète, ainsi que celles de plusieurs empereurs romains, était également consacré à l’Aphrodite égyptienne; car les chapiteaux de ce temple sont surmontés de têtes d’Athor, à oreilles de vache, et portent l’édifice emblématique[251]. Il en est de même du petit temple d’Ombos, et à Thèbes, du temple à l’ouest au Memnonium. Les pilastres de ce dernier monument, formés de la tête d’Athor, contiennent, dans l’inscription hiéroglyphique dont ils sont ornés, la légende de Ptolémée-Évergète II, et le nom même d’Athor[252].
Mais c’est principalement dans les magnifiques ruines de Dendéra, que les emblêmes et les images d’Athor se montrent avec une extrême profusion; Strabon nous dit que le grand temple de cette ville était dédié à l’Aphrodite égyptienne; et la dédicace, en langue grecque, inscrite sur le listel de la corniche du Pronaos, atteste aussi que cette portion de l’édifice avait été également consacrée à la même Divinité: ΑΦΡΟΔΙΤΗΙ ΘΕΑΙ ΜΕΓΙϹΤΗΙ, A Aphrodite, Déesse Très-Grande, par les habitants du Nome et de sa Métropole, sous le règne de Tibère, le 21 d’Athyr, mois qui portait précisément, en égyptien, le nom même de la déesse.
Les vingt-quatre chapiteaux du portique sont formés, comme ceux de toutes les colonnes du temple, par quatre énormes têtes d’Athor. Cet emblême occupe le milieu de la porte du nord et le centre de la frise du Pronaos. A droite et à gauche de cette tête symbolique, sont les images, en pied, d’Athor et de son époux Phtah-Socari, adorées par soixante-deux personnages qui occupent sans interruption le reste de la frise de la façade[253], et portent, pour la plupart, d’une main, la tête emblématique d’Athor, et, de l’autre, l’hiéroglyphe recourbé, première lettre du mot Socari, surnom de Phtah. Une tête colossale d’Athor occupe encore le centre de la partie postérieure du temple: enfin les décorations des frises et des corniches de cette vaste construction, présentent de tout côté la tête d’Athor à oreilles de vache, et surmontée de l’édifice emblématique.
On a pris jusqu’ici les images de Néphthys, déesse sœur d’Isis et d’Athor, pour Athor même ou la Vénus égyptienne; mais les monuments, qui seuls font autorité dans cette matière, distinguent spécialement ces deux divinités, et ne permettent point de les prendre l’une pour l’autre.
[250] Voyez l’explication de notre planche 17.4, et la planche 17.2, nº 3.
[251] Descript. de l’Égypte, Ant. I, pl. 21.
[252] Idem, pl. 36.
[253] Idem, Ant. IV, pl. 15.
[Illustration: 17.2.]
HATHÔR ou ATHÔR.
(ATAR, ATHYR, APHRODITE, VÉNUS.)
L’UNE des formes les plus habituelles d’Athôr, dans les peintures et bas-reliefs d’ancien style égyptien, est celle que reproduit la planche ci-jointe. Cette figure est tirée d’une grande scène sculptée et peinte dans le tombeau du Pharaon Ousereï-Akenchérès Ier, douzième roi de la XVIIIe dynastie diospolitaine, monument magnifique découvert à Thèbes par le célèbre Belzoni. Ce tableau, gravé sur l’épaisseur d’une des portes de ce vaste hypogée, représente, de proportion naturelle, la déesse Athôr accueillant avec affection le monarque défunt qui, sur plusieurs autres points de la catacombe, présente diverses offrandes à cette divinité, et en reçoit, en retour, le signe de la vie céleste.
Dans ces diverses sculptures, la tête de la déesse est surmontée d’un disque de couleur rouge, soutenu par deux cornes de vache peintes en noir. Un uræus, ou serpent royal, est suspendu au disque. Mais ces emblèmes n’appartenaient point spécialement à ATHÔR; on les reconnaît aussi sur la tête d’ISIS, de SELK, ils sont même placés quelquefois au-dessus de la coiffure de la grande mère divine NEITH: d’où il semble résulter que, comme le vautour, le disque et les cornes de vache sont des insignes exprimant une qualité générale, une attribution commune à plusieurs déesses égyptiennes à la fois. On s’exposerait donc à de graves erreurs, en considérant certains attributs comme trop exclusivement propres à certaines divinités. Aussi est-il arrivé qu’on a souvent donné, sans raison, le nom d’Isis à des images de toute autre déesse, ou de reines mortelles empruntant les coiffures divines, par cela seul qu’on retrouvait, parmi leurs ornements, le disque soutenu sur deux cornes de vache. La légende hiéroglyphique inscrite à côté de ces images, peut seule, en cette occasion, donner une pleine certitude sur le personnage figuré. L’inscription qui accompagne la déesse gravée sur notre planche 17.3, ne permet point de douter que ce ne soit là une véritable représentation de la fille du soleil, de l’épouse de Phtha: elle porte en effet HATHÔR RECTRICE DE LA RÉGION SUPÉRIEURE DU MONDE[254].
Un diadème ceint le front de cette divinité, dont les cheveux nattés sont contenus par une bandelette de couleur rouge; de riches uræus sont suspendus à ses oreilles; et au collier, orné d’émaux, tient un appendice qui retombe derrière les épaules de la déesse; sur cet ornement, terminé par une fleur épanouie, est inscrit, dans le bas-relief original, le prénom royal du Pharaon Ousirei, suivi du titre ϩⲁⲑⲱⲣⲙⲁⲓ, chéri d’Athôr. Deux bretelles émaillées soutiennent la tunique de couleur gris de perle, de forme ordinaire, mais dont les ornements présentent une particularité très curieuse. Les losanges dont elle est coupée dans l’original figurent, selon toute apparence, un de ces filets en émaux variés, qui recouvrent les tuniques des déesses et des reines dans les scènes peintes ou sculptées en grand. L’intérieur de chaque losange renferme un petit groupe de signes hiéroglyphiques; et chaque ligne horizontale de losanges contient un même groupe de caractères. Mais si l’on interprète ces mêmes losanges en les lisant perpendiculairement, ils renferment, d’après un dessin malheureusement peu soigné dans les détails, et placé dans l’Atlas du voyage de Belzoni[255], les louanges du Pharaon, louanges que la déesse Athyr est censée prononcer en l’accueillant dans la région divine. Cette singulière inscription se divise en deux parties, et renferme les idées suivantes: «_Dieu bienfaisant_ RÈ-SATÉ-MÉ (prénom du roi), nous t’avons donné la domination et une vie heureuse et éternelle, toi, fils du soleil et des Dieux, OUSIREI, serviteur de Phtha, vivificateur pour toujours.»
«_Dieu bienfaisant_ RÉ-SATÉ-MÉ, nous t’avons donné la domination sur les années des panégyries, toi, fils du soleil, chéri des Dieux seigneurs, serviteur de Phtha, vivificateur comme le soleil éternel, Dieu bienfaisant, chéri du maître du monde pour toujours.»
Nous ne savons encore comment caractériser l’espèce d’ornement attaché au collier que la déesse tient de sa main droite et semble montrer au Pharaon: un ornement semblable est fixé au cou du dieu Lune[256].
[254] Voyages, Recherches et Découvertes de G. Belzoni; atlas, pl. 18.
[255] Idem.
[256] Voyez notre planche 14.4.
[Illustration: 17.3.]
HATHOR-PTÉROPHORE.
(APHRODITE, VÉNUS.)
LA planche 17.4 ci-jointe complétera la série des principales formes de la Vénus égyptienne, que l’on se proposait de faire connaître dans ce recueil mythologique. Les deux longues plumes surmontant la tête de la déesse, et placées au-dessus de la coiffure, formée du vautour, commune à toutes les déesses mères, distinguent spécialement Hathor de toutes les autres grandes divinités-mères dans les différentes triades égyptiennes. Cette image a été copiée, ainsi que tous ses détails de couleur, dans le grand temple d’Isis, à Philæ[257], et je l’ai retrouvée sur les édifices sacrés de l’Égypte et de la Nubie appartenant à toutes les époques.
La déesse Hathor tenait en effet un rang si distingué dans la théogonie égyptienne, qu’un grand nombre de nomes lui rendaient un culte particulier et l’adoraient sous la forme que nous venons de décrire.
Le petit temple hypèthre, élevé dans l’île de Philæ par le pharaon Nectanèbe en l’honneur d’Isis, était aussi consacré à Hathor. La grande galerie qui joint ce petit édifice au grand temple d’Isis, nous montre Hathor-Stérophore adorée par l’empereur Auguste, et l’empereur Tibère faisant des libations devant trois images de la même déesse, surnommée Dame de la maison d’Enfantement, grande Dame de l’île de Sénem et Dame de la maison des Offrandes.
Cette déesse fut principalement honorée dans les nomes Ombite, Apollonopolite et Tentyrite.
Dans l’île de Béghèh, voisine de Philæ, et nommée Sénem par les anciens Égyptiens, existait un temple consacré à Hathor, compagne de Chnouphis, le dieu de la première cataracte. Le grand temple d’Ombos était dédié en premier lieu à une triade composée du dieu Sévék-Ra (le père), d’Hathor (la mère) et de Chons-Har-Schiai-hêt[258] (le fils).
A Edfou (Apollonopolis magna) on adorait la triade formée du dieu Hath, de la déesse Hathor et de leur fils Har-Sont-Tho[259]. A Tentyris, enfin, on reconnaissait pour membres de la triade qui domine dans le grand temple, particulièrement dédié à Hathor (ce que démontrent toutes les décorations architecturales), le dieu Har-Hath, comme père, Hathor, comme mère, et leur fils, le jeune dieu Ohi.
Considérée ainsi comme déesse-mère dans ces diverses préfectures, Hathor devait naturellement être confondue avec les deux grandes génératrices des dieux, la déesse Mouth et la déesse Natphé. Les preuves de cette double assimilation existent dans des tableaux religieux du grand temple d’Ombos et du petit temple d’Ibsamboul en Nubie.
Il y a plus, dans les temples de l’Égypte où Hathor ne joue point le rôle de mère, ou de seconde personne de la triade, cette déesse s’y trouve tout au moins honorée comme nourrice du jeune dieu, le fils de la triade locale. A Hermonthis, Hathor nourrice présente le jeune Harphré à son père Month ou Manthon. A Philæ, c’est aussi la déesse Hathor qui préside à l’éducation d’Horus, fils d’Isis et d’Osiris, le nourrit de son lait, et reçoit, dans les légendes hiéroglyphiques du bas-relief, les titres de Très-aimable, NOURRICE-ÉPOUSE, remplissant le ciel et le monde terrestre de ses bienfaits ou de ses beautés[260].
La flatterie, en Égypte comme ailleurs, compara constamment les reines et les princesses du sang royal à la déesse de la beauté, à Hathor, la Vénus égyptienne. Mais parmi toutes les formes de la déesse, on choisit de préférence celle que présente la planche ci-jointe, pour l’approprier à la représentation habituelle des épouses ou des filles chéries des pharaons ou des rois de la dynastie grecque: chaque grand édifice de l’Égypte en offre de nombreuses preuves, et le Musée royal du Louvre possède des statuettes, soit en bois peint, soit en bronze, incrustées en argent ou en or, et représentant, par exemple, la reine Ahmosis, Nofré-Atari, femme d’Aménophis Ier, chef de la XVIIIe dynastie, la reine, épouse du pharaon Takellothis de la XXIIe dynastie, et la reine Cléopâtre-Cocce, femme d’Évergète II, et mère de Soter II et d’Alexandre Ier. Ces princesses portent la coiffure formée du vautour et surmontée des insignes d’Hathor, le disque, les cornes et les deux longues plumes.
[257] Dans l’intérieur du pronaos, sur le mur de la cella.
[258] C’est-à-dire Chons l’Horus qui dilate le cœur.
[259] C’est-à-dire l’Horus soutien du monde terrestre.
[260] Philæ, temple d’Hathor, côté gauche intérieur du pronaos.
[Illustration: 17.4.]
THUOÈRI, TOERI.
(THOUERIS.)
LA déesse égyptienne figurée sur notre planche 17.5 présente l’étrange assemblage d’une belle tête de femme placée sur le corps d’un hippopotame; le front est orné de l’uræus royal. Cet insigne de la souveraine puissance se rattache à une coiffure, fixée par un diadême et terminée par une chevelure factice, disposée par étages et peinte en bleu céleste pour indiquer que cet ornement est formé d’une réunion de grains, d’émail coloré. La déesse tient en main l’emblême de la vie divine, et une tunique d’étoffe légère et transparente voile imparfaitement le corps du monstrueux quadrupède qui jadis habitait la partie inférieure du cours du Nil.
J’ai recueilli cette singulière personnification parmi les sculptures qui décorent l’une des chapelles creusées dans le roc, entre Edfou et Ombos, au point le plus resserré de la vallée, localité connue sous le nom de Sebel-Selséléh, l’ancienne Silsilis. L’un des bas-reliefs de l’élégante chapelle, creusée sous le règne du pharaon Ménéphtah IIe, fils et successeur de Rhamsès le Grand, représente la reine Isénofris, l’épouse de ce roi, revêtue des insignes de la Vénus égyptienne, agitant deux sistres devant un autel chargé de pains sacrés et de riches bouquets de fleurs. Les adorations de cette princesse s’adressent à la divinité que nous venons de décrire et à la suite de laquelle marchent le dieu THOTH-LUNUS, le seigneur de Schmoun (Hermopolis magna), le secrétaire de justice des dieux grands, tenant un rouleau de papyrus, et la déesse NATPHÉ, la grande génératrice des dieux. Un bas-relief tout à fait semblable à celui que nous venons d’analyser décore également la chapelle voisine, sculptée dans le rocher sous le règne de Rhamsès IIe. Dans ces deux tableaux, la déesse à corps d’hippopotame porte le nom de ⲧⲉⲱⲏⲣⲓ ou ⲧⲉⲱⲩⲏⲣⲓ (légende nº 1), Téöeri, Téouéri et ⲑⲟⲩⲏⲣⲓ, Thoueri par contraction, et reçoit le titre de ϩⲣⲁⲓϩⲏⲧ ⲡⲙⲟⲟⲩ ⲟⲩⲁⲁⲃ, celle qui préside à l’eau pure; mais comme ce titre appartient également aux deux divinités parèdres, on doit peut-être, au lieu de trouver dans ce titre une désignation formelle d’une attribution particulière à la déesse, n’y voir qu’une qualification locale, en considérant les mots ⲡⲙⲟⲟⲩ ⲟⲩⲁⲁⲃ, PMOOU-OUAAB (_l’eau pure, l’eau sainte_), comme le nom-propre égyptien de l’étroit défilé où s’amoncellent les eaux du fleuve pour se faire jour à travers les montagnes de grès qui semblent s’opposer à son passage.
Le nom de Thouéri se retrouve dans les écrits des auteurs grecs comme étant celui d’une divinité égyptienne. On lit dans le Traité d’Isis et d’Osiris que, parmi les partisans de Typhon, qui, abandonnant leur chef, se réunirent au dieu Horus, on comptait THOUERIS, ΘΟΥΗΡΙΣ[261], concubine de Typhon, ἡ παλλακὴ τοῦ Τυφῶνος. La parfaite ressemblance des noms ne laisse aucune espèce de doute sur l’identité de la déesse représentée dans les bas-reliefs égyptiens sous la forme d’une femme à corps d’hippopotame, animal essentiellement typhonien, et cette concubine de Typhon, mentionnée par Plutarque. Le même auteur rapporte aussi une tradition égyptienne, d’après laquelle Horus tua et mit en pièces un serpent qui poursuivait Thouéri, lorsque cette déesse eut abjuré la cause de Typhon[262]. Ce serpent était Typhon lui-même, puisque les sculptures égyptiennes nous montrent d’habitude ce dieu malfaisant sous la forme d’un reptile gigantesque constamment nommé APOP ou APOPH, l’Apophis des auteurs grecs.
Jablonski, présumant un peu trop de ses connaissances en langue copte, crut pouvoir, en l’absence de tout autre document sur la déesse Thouéris, arriver à connaître les attributions de ce personnage mythique en analysant étymologiquement son nom propre. Il s’imagina donc que Θούηρις n’était qu’une simple transcription du mot égyptien ⲑⲟⲩⲣⲏⲥ, Thouris, employé dans les livres coptes pour désigner le vent du midi, et que cette divinité représentait symboliquement ce vent brûlant qui, connu sous le nom de Khamsin, soulève des tourbillons de poussière, obscurcit la lumière du jour et dessèche le sol de l’Égypte.
Mais cette hypothèse, qui ne repose sur aucun fait démontré, se trouve démentie par les monuments égyptiens eux-mêmes. On voit en effet que, dans le nom de Θούηρις, la finale σ n’est qu’une désinence purement grecque, et nous démontrerons dans l’explication de quelques planches subséquentes, que la THOUÊRI des Égyptiens n’était qu’une forme secondaire de la déesse Natphé, et n’avait aucune espèce de rapport avec les vents méridionaux.
[261] Ὅτι πολλῶν μετατιθεμένων ἀεὶ πρὸς τὸν Ὧρον, καὶ ἡ παλλακὴ τοῦ τυφῶνος. De Iside et Osiride.
[262] Ὄφις δέ τις ἐπιδιώκων αὐτὴν ὑπὸ τῶν περὶ τὸν Ὧρον κατεκόπη. Idem, ibidem.
[Illustration: 17.5.]
HATHOR.
(ATHOR, ATHYR, APHRODITE, VÉNUS.)
ON a déjà vu les Dieux Ammon-Cnouphis, Nèith et Phtha se montrer tour-à-tour, sur les monuments, avec une tête humaine ou avec celle des divers animaux qui leur étaient consacrés. Cette alliance de différentes parties de quadrupèdes, d’oiseaux, d’insectes ou de reptiles, avec un corps humain, fut tout-à-fait dans l’esprit des anciennes nations orientales; et les temples de l’Égypte, de l’Inde et de l’Éthiopie nous offrent une foule d’exemples de ces compositions bizarres et monstrueuses que repoussa constamment le goût plus épuré des Grecs.
Mais les Égyptiens qui cultivèrent les arts du dessin dans le seul but de les appliquer à l’expression de la pensée, et dont les peintures, les statues et les bas-reliefs n’étaient, en quelque sorte, que des caractères ou des phrases de la grande écriture monumentale, trouvèrent convenable, lorsqu’ils traçaient l’image d’un Dieu, d’exprimer d’un seul trait sa qualité principale ou son attribution particulière, en métamorphosant la tête humaine, commune à toutes les divinités, en la tête de l’animal symbole de la qualité divine qu’on adorait dans chaque personnage mythique. Les Grecs se contentèrent de représenter ces animaux symboliques, placés aux pieds des Dieux auxquels ils furent consacrés.
Notre planche 18[263] nous offre Hathôr, la Vénus Égyptienne, ayant pour tête celle d’une Vache; la légende hiéroglyphique (nº 1): Hathôr, dame du Ciel, fille du Soleil, qui est constamment placée à côté de cette singulière image, ne permet aucun doute à cet égard.
Cette représentation d’Hathôr est souvent reproduite sur les monuments d’ancien style égyptien. Elle existe, par exemple, semblable à celle que nous publions ici, sur un grand bas-relief qui appartient à M. Prunelle de Lierre, et dont je dois un dessin très-exact à l’amitié de M. Artaud, conservateur du Musée de Lyon. La Vénus Égyptienne à tête de Vache, est aussi sculptée à la suite de Phtha, son époux, sur un sarcophage de granit, dont la commission d’Égypte a donné la gravure très-détaillée[264]. On la retrouve enfin sur un monument fort-curieux, envoyé tout récemment, de Memphis, à M. Saulnier qui l’a cédé à M. Durand. C’est une sorte de buste de grandeur naturelle, représentant un individu très-jeune; sur son front est sculptée une image de Phtha, le Dieu principal de Memphis; sur sa poitrine, celle d’Osiris, adorée par deux personnages, le défunt et sa sœur; des deux côtés de la figure d’Osiris sont rangées toutes les divinités particulièrement adorées à Memphis, et parmi lesquelles on distingue, en première ligne, Phtha, Hathôr à tête de Vache, et le Bœuf Apis, accompagnés de leurs noms et de leurs titres en caractères hiéroglyphiques. Ce monument est d’un très-beau travail.
Il est aisé de voir aussi que toutes ces statuettes égyptiennes de bronze, ou de toute autre matière, qui figurent une déesse à tête de Vache, sont des images de la Vénus Égyptienne, d’Hathôr, et non pas celles d’Isis, déesse avec laquelle les Grecs paraissent avoir souvent confondu l’épouse de Phtha.
L’Hephaistus ou le Vulcain Égyptien, Phtha, étant le père de tous les Dieux[265], la déesse Hathôr, sa compagne fidèle, dut passer sinon pour leur mère, du moins pour leur nourrice. On connaît, en effet, plusieurs statues d’Hathôr, présentant son sein à différens Dieux placés sur ses genoux, toujours sous la forme d’un enfant. Il est probable que la Vache a été consacrée à cette déesse pour rappeler qu’elle a allaité la plupart des Dieux du second et du troisième ordre, fils ou petit-fils de Phtha.
[263] Indiquée, par erreur, sous le nº 17.4 dans le texte explicatif de la pl. 17.2.
[264] Description de l’Égypte, Antiq. vol. V, Memphis.
[265] Voyez l’Explication de notre planche 13.
[Illustration: 18.]
EMBLÊMES D’HATHOR,
(LA VÉNUS ÉGYPTIENNE.)
CETTE planche est un calque fidèle, mais un peu réduit, du registre supérieur d’une stèle d’adoration peinte, qui, provenant de la collection Drovetti, fait aujourd’hui partie du Musée royal égyptien de Turin. On y trouve réunis les principaux symboles de l’une des plus grandes divinités de l’Égypte, Hathôr, que les Grecs assimilaient à leur Aphrodite. Quatre colonnes d’hiéroglyphes, peints en bleu, avertissent que les trois figures emblématiques se rapportent à ϩⲁⲑⲱⲣ ⲧⲛⲉⲃ ⲱⲧⲫ ⲃⲁⲗ (ⲛ) ⲣⲏ ⲉⲥϩⲙ ⲡⲉϥⲱⲧⲛ ⲧⲛⲉⲃ ⲡⲉⲧⲡⲉ ϩⲛⲧ (ⲛ) ⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ ⲛⲓⲃⲓ: Hathôr surnommée NEVÔTHPH (dame des offrandes), œil du soleil, résidant dans son disque, dame du ciel, rectrice de tous les dieux.
Le premier de ces emblêmes, celui que l’on trouve reproduit sur des monuments de tout genre, est la tête de face, peinte en jaune et dont les oreilles sont celles d’une vache. Ce dernier trait rappelle directement les images de la déesse représentée avec une tête de vache[266], ainsi que la vache sacrée son image vivante dans certains temples de l’Égypte. Sous cette forme Hathôr nous paraît avoir été un symbole de la terre cultivée et fertile, ce que semble concourir à prouver en même temps, le nom même de la déesse, HATHÔR, la demeure mondaine d’Horus[267], nom auquel font également allusion et le modius rouge et l’édifice qui surmontent cette tête emblématique. La forme presque triangulaire de la face dénote dans l’artiste l’intention de se rapprocher le plus possible du galbe d’une tête de vache.
Le second emblême représenté sur la stèle de Turin, posé, comme le premier, sur un piédestal, est une tête de femme à oreilles humaines, coiffée du vautour, et le front orné de l’uræus royal. Le modius peint, symbole de l’abondance, est placé au-dessus du vautour qui rappelle la fécondité maternelle. C’est encore ici une des têtes de la déesse Hathôr et cette même coiffure avec tous ses insignes est celle que prennent de préférence, par allusion à la déesse, la plupart des reines égyptiennes figurées sur les grands monuments. L’ornement peint en jaune et qui se termine par un disque aplati orné de fleurons, est un contre-poids ou agrafe de collier, lequel retombait entre les deux épaules comme on peut le voir sur la planche numérotée 17.3; elle représente la déesse Hathôr tenant aussi dans ses mains l’autre espèce de collier peint en verd et figuré au bas du piédestal qui soutient la seconde tête emblématique.
Ces objets de parure démontrent en même temps que, dans les idées égyptiennes, la déesse Hathôr présidait à la beauté et à la toilette ainsi que l’Aphrodite grecque et la Vénus des Romains; et c’est ici le lieu de remarquer, en effet, que la plupart des colliers de femmes trouvés dans les tombeaux égyptiens, consistent en de très-petits amulettes de terre émaillée, d’émail pur, de porcelaine, de cornaline ou d’autres pierres dures, représentant d’un côté des animaux différents ou des fleurs en relief, et presque toujours de l’autre, la tête symbolique de la déesse Hathôr, gravée en creux et entourée d’uræus ou de feuillages diversifiés.
Les emblêmes de la déesse représentés sur la stèle que nous publions ici, sont très-multipliés dans les temples spécialement consacrés à Hathôr, tels que le grand temple de Dendéra, celui de Philæ, et les petits temples d’Ombos et du sud au Memnonium.
C’est la première de ces têtes symboliques qui forme les chapiteaux des colonnes de tous ces édifices et des pilastres du temple du Memnonium[268], et les chapiteaux du petit appartement construit sur la plate-forme du grand temple de Dendéra et dans lequel existait le zodiaque circulaire[269]. On la retrouve enfin dans les décorations des portes, des corniches, des entrecolonnements, et sur une foule de bas-reliefs: tantôt surmontée du disque et des cornes de vache, comme déesse nourricière, tantôt flanquée d’uræus ornés des coiffures qui expriment la domination sur les régions d’en haut et les régions d’en bas[270]; et presque habituellement cette tête pose sur le caractère symbolique exprimant l’idée or et splendeur; ce qui rappelle involontairement l’idée de la χρυσῆς Ἀφροδίτης (_Veneris aureæ_) d’Homère.
[266] Voyez la planche nº 18.
[267] Voyez l’explication de la planche 17.
[268] Description de l’Égypte, A., vol. II, pl. 34, numéros 7 et 8.
[269] Description de l’Égypte, A., vol. IV, pl. 11, numéros 1 et 2.
[270] Description de l’Égypte, A., vol. II, pl. 34; vol. IV, pl. 13, numéros 1 et 3; pl. 15, pl. 17; pl. 22, nº 1; pl. 25, numéros 1 et 2, etc., etc.
[Illustration: 18.2.]
SATÉ ou SATI.
(SATIS, L’HÉRA OU LA JUNON ÉGYPTIENNE.)
LES bas-reliefs sculptés sur les édifices religieux de l’Égypte nous offrent assez fréquemment la représentation d’une déesse caractérisée surtout par sa coiffure formée de la portion supérieure du pschent, flanquée de deux cornes. Cette divinité, dont le nom hiéroglyphique est formé de quatre caractères (voir pl. 19 (B)) répondant aux lettres coptes ⲥⲧⲏ, qui pouvaient se prononcer SATÉ ou SATI, est figurée sur un grand nombre de bas-reliefs, et presque toujours à la suite du dieu Ammon-Chnouphis, avec lequel Sati paraît s’être trouvée dans des rapports mythiques très-intimes.
Cet aperçu, déduit de la seule inspection des monuments, devient un point de fait démontré par une inscription grecque du temps de Ptolémée-Évergète II, gravée sur un autel découvert par M. Ruppel, à Sehhélé, île située entre Philæ et Éléphantine[271]. On y lit en effet que l’une des divinités locales, assimilée par les Grecs à leur Héra (la Junon des Latins), porta, en langue égyptienne, le nom de ΣΑΤΙΣ, Satis, ou plutôt ΣΑΤΙ, Sati, en faisant abstraction de la finale grecque. Dans cette même inscription, Héra-Satis ou Junon-Satis, est nommée, immédiatement après, Ammon-Chnoubis. D’autre part, une inscription latine a été copiée dans les carrières de Syène, par l’infatigable Belzoni[272], sur un autel dédié à JUPITER-CHNOUBIS et à JUNON-REINE, protecteurs de ces montagnes; il est donc certain que la divinité figurée sur notre planche nº 19, est la déesse SATI, la Junon Égyptienne, la compagne d’Ammon-Chnouphis, le Jupiter Égyptien.
Que Sati ou Saté fût dans les mythes sacrés de l’Égypte l’épouse de ce grand dieu, ou qu’elle en fût seulement une parèdre, c’est ce que les textes hiéroglyphiques connus jusqu’à ce jour ne nous ont point encore appris. Quoi qu’il en soit, elle partage les honneurs rendus à Ammon-Chnouphis, et nous citerons d’abord une belle stèle rapportée de Thèbes par lord Belmore[273], et un bas-relief sculpté sous le portique du grand temple de Philæ, et représentant Ptolémée-Évergète II offrant l’encens à Chnouphis et à la déesse Saté, assise à côté du dieu[274]. Dans un temple beaucoup plus ancien, celui du dieu Chnouphis, à Éléphantine, monument du règne d’Aménophis II, de la dix-huitième dynastie, on voit Saté[275] qui présente elle-même le Pharaon à Ammon-Chnouphis; plus loin la déesse reçoit, à la suite du même dieu, les offrandes du monarque[276].
Le culte de Saté exista donc en Égypte du temps des Grecs, comme sous les rois de race égyptienne: c’était une des plus anciennes divinités du pays.
L’image de cette déesse (pl. 19) est extraite de la Description de l’Egypte[277]. Les chairs sont peintes en rouge, contre l’habitude des Égyptiens, qui n’attribuent ordinairement cette couleur qu’aux divinités mâles. Mais la stèle coloriée de lord Belmore donne aux chairs de la déesse cette même teinte rouge, et cette concordance prouve, dans cette occasion, en faveur de l’exactitude du dessin publié dans la Description de l’Egypte. Saté tient dans ses mains l’emblème de la vie, et le sceptre terminé par une fleur de lotus, commun à toutes les déesses. Les ailes de vautour que les Égyptiens attribuèrent aux déesses mères[278] du premier, du second et du troisième ordre, sont reployées et enveloppent sous leurs replis les cuisses et les jambes de Saté.
[271] Recherches pour servir à l’histoire de l’Egypte, etc., par M. LETRONNE, pages 341 et 480.
[272] Idem, page 361.
[273] Ce monument colorié représente huit magistrats qualifiés d’auditeurs dans le prétoire de justice, adressant leurs supplications à quatre divinités, Phtha, Chnouphis-Chnoumis, Saté et Anouké.
[274] Description de l’Egypte, Antiquités, vol. I, pl. 16, nº 1.
[275] Idem, pl. 37, nº 2.
[276] Idem, pl. 37, nº 1.
[277] Idem, pl. 16, nº 1.
[278] Voir l’explication de notre planche 6.5.
[Illustration: 19.]
SATE OU SATI.
(SATÈS, SATIS, L’HÉRA OU JUNON ÉGYPTIENNE.)
LE nom égyptien de cette déesse est écrit de deux manières différentes dans les textes hiéroglyphiques. L’orthographe que présente la planche 19 est la moins fréquente. Ce nom, formé des trois éléments phonétiques ⲥⲧⲏ ou ⲥⲧⲉ, est suivi de l’uræus ou aspic, déterminatif habituel des noms propres de déesses, et le titre ⲧⲛⲉⲃⲡⲉ ou ⲧⲛⲉⲃ ⲛⲧⲡⲉ, dame du ciel, complète la légende.
Ce nom, que l’on retrouve aussi sur les grands monuments de l’Égypte, est extrait d’un bas-relief découvert à Thèbes par le comte de Belmore. Cette pièce de sculpture offre un grand intérêt par le rang et la réunion des personnages qui y sont figurés. On y distingue deux scènes principales: celle de gauche représente le cinquième roi de la XVIIIe dynastie, le Pharaon Thouthmosis IIIe (Mœris), la tête ornée du casque royal, faisant l’offrande d’une image de la Vérité et de la Justice, 1º au dieu AMON-RA à tête humaine[279], qualifié de seigneur des trois zones du monde, et de résidant au milieu des régions de Oph (Thèbes et son nome); 2º à THERMOUTHIS, ou la grande mère (Néith)[280], dame de la région d’Ascherro; 3º au dieu KHONS ou HHONSOU[281], seigneur du ciel; 4º à la déesse HATHÔR[282], la Vénus égyptienne, assise à côté du dieu Khons, et le tenant dans ses bras. La partie droite de la stèle présente un nombre égal de personnages disposés d’une manière analogue; mais c’est ici l’un des ancêtres du roi Mœris, le Pharaon Aménôthph (Aménophis), le chef de la XVIIIe dynastie, qui, la tête ceinte du diadême et décorée de l’uræus des rois, fait l’offrande du vin au dieu suprême AMON-RA à tête de bélier[283], seigneur de l’Oph méridionale, et au dieu CHNOUPHIS[284], à côté duquel est assise la Junon égyptienne SATÉ[285]; immédiatement après vient la déesse Anouké[286], qui, comme Saté, fut aussi, en effet, une des divinités parèdres de Chnouphis, d’après l’inscription grecque des cataractes. L’intention bien évidente du sculpteur a été d’établir, entre ces deux séries de personnages, une sorte de parallélisme fondé sur l’identité de rang et les rapports de fonctions entre ces êtres divins. Ainsi les deux séries s’ouvrent par les deux principales formes d’Amon-Ra, le père des dieux: sa première émanation, Chnoubis, correspond au dieu Khons, qui est également qualifié de premier-né d’Amon-Ra, dans les textes hiéroglyphiques[287]; Thermouthis, la compagne d’Amon-Ra, ou la mère des dieux, a pour correspondant la déesse SATÉ, la Juno-Regina des Égyptiens; enfin la déesse Hathôr a pour pendant la déesse Anouké. Il n’est point douteux (et de nouveaux faits viendront le démontrer dans la suite de cet ouvrage) que ces deux séries de divinités sont identiques, c’est-à-dire, que le tableau entier se rapporte seulement à quatre divinités, présentées chacune sous deux points de vue divers et sous deux attributions différentes. La déesse SATÉ ne doit donc être considérée que comme l’une des formes de Thermouthis ou Néith, ce qui justifie pleinement l’assimilation que les Grecs firent de la Saté égyptienne avec leur Héra et leur Junon, épouse et compagne de Zeus ou Jupiter.
On donne, dans la planche 19.2, une nouvelle image[288] de Saté: sa coiffure est peinte en blanc, ses chairs sont jaunes, et une tunique verte remplace les ailes du vautour (pl. 19). Le nom hiéroglyphique diffère aussi, quant à la forme de ses éléments, du nom gravé sur la planche précédente; le premier signe est composé d’une flèche croisée sur un javelot ou trait, armé d’un fer en forme de carreau; or, dans la langue égyptienne, la flèche, les armes à trait de tout genre, portent le nom de ⲥⲁϯ, Sati, ou ⲥⲁⲧⲉ, Saté[289]. On pourrait donc regarder ce nom comme formé d’abord d’un caractère figuratif; mais la présence des caractères phonétiques ⲧ et ⲉ à la suite du premier caractère, prouve que ce signe ne compte ici que pour le ⲥ seul, d’après le principe de l’écriture phonétique égyptienne, qui représente une lettre quelconque par l’image d’un objet dont le nom, en langue parlée, a cette même lettre pour initiale.
Le nom égyptien de la déesse ⲥⲁⲧⲉ, Saté, ou ⲥⲁϯ, Sati, dérive de la racine ⲥⲱⲧ ou ⲥⲁⲧ, projicere, spargere, jeter, lancer, répandre; et nous ajouterons que le mot Sati ou Saté, nom divin, pl. 19.2, 1 et 2, étant privé des caractères d’espèce, uræus et femme, qui en font un nom propre de déesse, exprime, dans les textes hiéroglyphiques, l’idée rayon (radius), lorsqu’il s’agit du soleil ou de la lumière; les flèches d’Apollon-Soleil trouvent donc aussi leur origine dans les monuments de la vieille Égypte, comme tant d’autres emblèmes des divinités grecques.
[279] Voir notre planche 1.
[280] Voir notre planche 6.
[281] Voir notre planche 14.4
[282] Voir notre planche 17.3.
[283] Voir notre planche 2.
[284] Voir notre planche 3.
[285] Voir notre planche 19.2, sujet de cet article.
[286] Voir notre planche 20.
[287] Musée royal du Louvre, salle des Dieux, statuette en bronze, numérotée A, 137.
[288] Extraite d’un monument du Musée royal de Turin, décrit dans l’explication de la planche nº 20.3.
[289] ⲥⲁⲧⲉ ou ⲥⲁϯ, Mucro, Cuspis, Telum, Sagitta. Voir le Dictionnaire de Lacroze, et la Scala magna, page 116.
[Illustration: 19.2.]
ANOUKÉ ou ANOUKI.
(ANUCIS, ANUCÈS, ISTIA, ESTIA, VESTA.)
LES savants qui jusques ici se sont occupés de la mythologie des Égyptiens, ont cru que ce peuple ne connut jamais de divinité dont les fonctions eussent quelque analogie avec l’Estia des Grecs, la Vesta des Romains. Ils appuyaient leur opinion sur l’autorité d’Hérodote, qui a dit en effet que les noms de Héra et d’Istia furent inconnus aux Égyptiens[290]. Mais le père de l’histoire ne parle que des noms seulement, sans prétendre, ni même insinuer, que les Égyptiens n’adorassent point de déesse dont les attributions eussent certains rapports avec celles de Héra et d’Istia de l’Olympe grec.
L’existence, dans l’ancienne religion égyptienne, d’une déesse que les Grecs postérieurs à Hérodote assimilèrent, à tort ou à raison, à leur Estia, est d’abord prouvée par le témoignage formel de Diodore de Sicile[291], qui nomme Estia parmi les divinités de l’Égypte.
L’importante inscription grecque découverte aux cataractes lève d’ailleurs toute incertitude à cet égard; car ce texte curieux nous apprend non-seulement que la déesse Estia était adorée dans le temple égyptien de l’île sainte de Sétès, mais il nous fait encore connaître le nom égyptien de cette déesse: la dédicace porte en effet ΑΝΟΥΚΕΙ ΤΗΙ ΚΑΙ ΕΣΤΙΑΙ, A ANOUKIS qui est aussi ESTIA. Cette précieuse synonymie a suffi pour nous conduire à distinguer, sur les monuments d’ancien style égyptien, les images de la déesse Anouké ou Anouki, personnage mythique dans lequel les Grecs du temps d’Evergète IIe croyaient retrouver Estia, l’une de leurs divinités nationales.
Dans l’inscription des cataractes, Anouké est immédiatement nommée après Ammon-Chnouphis et après Saté, le Jupiter et la Junon des Égyptiens; Osiris, Cronos, Hermès, ne sont mentionnés qu’après elle, et cela seul prouve le haut rang d’Anouké dans le Panthéon égyptien.
Ce rang distingué est démontré par les monuments originaux: deux bas-reliefs déja cités, rapportés de Thèbes par le comte de Belmore, et qui offrent la représentation des divinités de la famille d’Amon-Ra, nous montrent, conformément à l’inscription des cataractes, et dans le même ordre, le dieu CHNOUPHIS, la déesse SATÉ et la déesse ANOUKÉ[292].
Cette dernière est reconnaissable à son nom d’abord, et en second lieu à son costume particulier.
Son nom hiéroglyphique, composé de trois caractères phonétiques[293] le bras étendu ⲁ, la ligne brisée ⲛ, et le segment de cercle ⲕ, se lit ⲁⲛⲕ (Anouké, Anouki), et il est suivi de la marque du genre féminin ⲧ, et de l’Uræus, signe déterminatif des noms propres de déesses. La planche 20 porte un second nom symbolique, ou plutôt un titre de la déesse, encore inconnu.
La même planche nous montre ANOUKÉ[294] sous la figure d’une femme assise sur un trône; sa coiffure, ceinte d’un diadème auquel est attaché l’Uræus, insigne du pouvoir souverain, est surmontée de plumes ou feuilles de couleurs variées, que l’on pourrait prendre pour une fleur de lotus épanouie et engagée dans la coiffure, si sur d’autres monuments ces feuilles ou plumes n’étaient plus allongées, plus nombreuses, et n’affectaient la forme du beau chapiteau égyptien, composé de feuilles de palmier[295].
L’image de cette déesse n’est point rare sur les grands édifices de l’Égypte: nous citerons particulièrement deux grands tableaux sculptés dans le temple d’Ammon-Cnouphis à Éléphantine, construction du règne du Pharaon Aménophis, huitième roi de la dix-huitième dynastie, qui régna vers l’an 1687 avant Jésus-Christ, comme une preuve de l’antique existence du culte d’Anouké avant la venue des Grecs en Égypte. Dans l’un de ces tableaux, Anouké est encore à la suite d’Ammon Cnouphis et de Saté[296]; dans l’autre, le Pharaon Aménophis fait hommage d’une corbeille de fleurs à la déesse, qui, plus loin, accueille ce monarque, lève sur lui l’une de ses mains en signe de protection, et lui présente de l’autre l’emblème de la vie et le signe des panégyries ou des périodes d’années, comme pour lui promettre un règne long et heureux[297].
[290] Livre II, § 50.
[291] Livre I, § 13.
[292] Ces monuments sont une stèle et un bas-relief déja décrits dans l’explication de nos planches 19 et 19.2.
[293] Voir ce nom noté A dans notre pl. 19, où il a été mis par erreur, et pl. 20.3.
[294] Tirée de la stèle du comte de Belmore.
[295] Description de l’Egypte, Esné et Edfou, A, vol. I.
[296] Idem, A, vol. I, pl. 37, nº 1.
[297] Idem, ibidem.
[Illustration: 20.]
TPE, TPHÉ, ou TIPHÉ.
(URANIE, LA DÉESSE CIEL.)
LES grands monuments de la Thébaïde nous offrent de nombreuses représentations de l’Uranie égyptienne; et ces sculptures de très-grande proportion ne permettent point de méconnaître, dans la position habituelle du corps de cet être mythique, le Ciel même personnifié; la Déesse, toujours reconnaissable à sa coiffure particulière, formée de plumes ou de feuilles, est figurée sous la forme d’une femme dont le corps, placé horizontalement et allongé hors de toute proportion, embrasse un très-grand espace, circonscrit par les bras et les jambes qui retombent perpendiculairement.
Les deux côtés du Zodiaque d’Esné[298] sont cernés par deux de ces images symboliques de Tpé (le ciel); elle environne les signes astronomiques sculptés au plafond d’Hermonthis[299]. Un des bas-reliefs qui ornent le plafond du portique du grand temple, à Philæ, contient deux images de Tpé, superposées et inscrites l’une dans l’autre[300]. Un des plafonds du petit appartement qui renfermait le Zodiaque circulaire de Dendéra, présente trois figures de Tpé, pareillement inscrites les unes dans les autres; les Égyptiens exprimèrent ainsi, symboliquement, les différents cieux, les diverses régions célestes admises par leur cosmogonie. Enfin, les Signes, les Constellations et les Décans, figurés sur les deux parties du Zodiaque rectangulaire de Dendéra, sont encore compris entre les bras et les jambes de Tpé, qui porte ici la coiffure ordinaire des femmes; mais vers les mains et les pieds de ces images de la Déesse, est sculpté le signe hiéroglyphique (pl. 20.4, nº 1) qui, partout exprimant l’idée Ciel (Tpé), est ici le nom même de la Déesse.
Ce signe de l’idée Ciel est très-fréquemment employé dans tous les textes en écriture sacrée; il est constamment peint en bleu, couleur de la voûte céleste (pl. 20.4, numéros 1 et 2), et se montre même souvent parsemé d’étoiles (numéros 3 et 4); c’est un signe figuratif: les Égyptiens comparaient le ciel au plafond d’un édifice, et ceux de la plupart des temples sont en effet peints en bleu et parsemés d’étoiles. Il est à remarquer aussi que le corps de la déesse Tpé (le Ciel personnifié), tel qu’on l’observe dans les sculptures astronomiques, est disposé de manière à rappeler la forme générale de cet hiéroglyphe; l’imitation est plus visible encore à l’égard du signe hiératique de l’idée Ciel (pl. 20.4, nº 5).
Des monuments beaucoup plus anciens que ceux que nous venons de citer, nous offrent Tpé sous la forme nº III. Cette Déesse embrasse les tableaux astronomiques sculptés au plafond de l’un des tombeaux des anciens rois à Thèbes; la Déesse est nue; le corps entier est de couleur bleue; cinq disques sont dispersés sur son torse: ce sont cinq Planètes; un sixième disque (la Lune), est placé vers la bouche, et un Scarabée tenant un septième disque (le Soleil), est figuré vers les parties sexuelles. Le Ciel, ou plutôt Tpé (_la Ciel_, comme disaient les Égyptiens), était une essence spécialement femelle, et qui ne produisait que par la force génératrice du Soleil, dont l’essence mâle est exprimée par le Scarabée.
Les images de l’Uranie égyptienne, à Philæ et à Hermonthis, portent aussi l’indication des Planètes; sur un bas-relief de Dendéra, dessiné par M. le baron Denon[301], sept zones comprises entre les pieds et les bras de la Déesse, renferment des disques placés sur des barques, emblêmes connus des astres qui ont un mouvement régulier et visible.
[298] Description de l’Égypte, Antiq. vol. I, pl. 79.
[299] Idem, vol. I, pl. 96, nº 2.
[300] Idem, pl. X, nº 1.
[301] Voyage dans la haute et la basse Égypte, pl. 129, nº 4.
[Illustration: 20.2.]
ANOUKÉ ou ANOUKI.
(ANUCÈS, ANUCIS, ISTIA, ESTIA, VESTA.)
ON trouve aussi, sur les grands édifices construits par les Égyptiens sous la domination des Grecs et des Romains, la représentation de la déesse Anouké. On la voit sur l’une des faces latérales du portique d’Esné[302], assise toujours à la suite d’Ammon-Chnouphis, le dieu éponyme du temple, et recevant les offrandes d’un empereur romain dont la légende n’a point été copiée. A Déboud, en Nubie, on a figuré Anouké tenant dans ses mains le sceptre à fleur de lotus et le signe de la vie divine[303]. Enfin un bas-relief de Dendéra, dessiné par l’aimable et ingénieux baron Denon qui, le premier, fit bien connaître à l’Europe savante les merveilles de la Thébaïde, offre aussi une image de cette déesse tenant le signe de la vie[304].
Mais le monument le plus curieux du culte d’Anouké, que l’on puisse citer jusqu’à ce jour, est, sans contredit, un petit temple en bois sculpté et peint, faisant partie du Musée royal égyptien de Turin. Cet édifice, placé sur un traîneau, est précédé d’un petit portique soutenu par deux colonnes dont les chapiteaux portent une double tête de femme, celle même de la déesse Anouké, qui se distingue de la tête d’Hathôr, employée également dans les décorations architecturales, par des oreilles humaines, au lieu d’oreilles de vache. Sur le fût des deux colonnes on a gravé deux inscriptions hiéroglyphiques; celle de droite contient une invocation au dieu CHNOUMIS ou Chnouphis, seigneur du ciel, gardien de la contrée orientale, seigneur aux mille noms (polyonymos), modérateur du monde, etc., pour qu’il accorde tous les biens purs à un auditeur de justice, dont le nom n’est pas conservé. La légende de gauche est une prière adressée à la déesse Anouké, qualifiée de dame de la contrée orientale, dame du ciel, rectrice de tous les dieux, œil du soleil, etc.
Ce naos ou petite chapelle, de la forme d’un carré long, était évidemment dédié à la Vesta égyptienne, Anouké, puisque quatre inscriptions, dont deux sont composées chacune de quatre colonnes de caractères, et deux d’une seule colonne verticale, ont été gravées sur les deux montants et sur les battants de la porte, encore parfaitement conservés, et que ces légendes ne contiennent toutes que le nom et les titres de la déesse Anouké, déja inscrits sur l’une des colonnes du portique: c’est ce que démontre encore mieux la description des scènes sculptées et peintes sur deux des faces extérieures de cette petite chapelle.
On remarque sur la face latérale gauche le dieu Chnouphis et les déesses Saté et Anouké, assis sur des trônes, recevant les adorations d’un auditeur de justice nommé Kasi, lequel est accompagné de son père, de sa mère et de quatre de ses frères ou sœurs, comme l’indiquent des légendes particulières: ces personnages portent en main diverses offrandes et des bouquets de lotus. Ce tableau offre donc en premier lieu la Vesta égyptienne, associée aux deux grandes divinités Chnouphis et Saté, dont elle est, pour ainsi dire, inséparable, et auxquelles il est probable que les mythes sacrés attribuaient sa naissance; mais la face latérale droite de la chapelle nous montre Anouké-Vesta adorée séparément et avec tous les caractères distinctifs de la divinité principale de ce petit édifice. Assise sur un trône[305], dans un naos dont la corniche est surmontée d’une rangée d’uræus, la déesse tient dans ses mains le sceptre et l’emblème de la vie; devant elle sont un autel, un vase à libation et une fleur de lotus. Le naos est porté sur une bari ou barque sacrée, à deux gouvernails décorés de têtes d’épervier, emblèmes de la Providence, et dont la poupe et la proue ont été ornées de deux têtes de déesse mère avec des colliers. Vers la proue de la bari, décorée de l’œil droit, emblème du soleil, et en face d’Anouké, s’élève un riche bouquet de lotus; à côté sont placées d’autres offrandes. La bari sacrée est censée flotter sur le fleuve saint, duquel dérive un canal portant une autre barque thalamége, conduite par quatre rameurs; enfin, à la jonction du canal et du Nil, un personnage, probablement l’auditeur de justice Kasi, auquel appartenait la chapelle, égorge une victime sur un autel; un de ses frères épanche l’eau d’un grand vase placé sur une sellette; plus bas sont Kasi et toute sa famille, figurés en pied et de plus forte proportion.
Le seul fait que la déesse Anouké est représentée assise dans un naos porté sur une bari ou barque sacrée, suffirait d’ailleurs pour établir que cette petite chapelle lui était plus spécialement dédiée qu’aux autres divinités dont ce petit édifice en bois peint présente aussi les images.
[302] Description de l’Egypte, A, vol. I, pl. 47, le second tableau de la deuxième rangée.
[303] Monuments de la Nubie, par M. Gau, pl. 6; idem, pl. 13, nº. 9.
[304] Atlas du Voyage dans la haute et basse Egypte; Dendéra.
[305] Voir la planche 20.3.
[Illustration: 20.3.]
TPÉ, TPHÉ, ou TIPHÉ.
(URANIE, LA DÉESSE CIEL.)
LE systême mythologique des Égyptiens, quoique comprenant un nombre fort considérable de personnages susceptibles, pour la plupart, de revêtir plusieurs formes très-différentes, fut si bien ordonné, et la classification des Dieux y est tellement fixe et invariable, que le petit nombre de monuments originaux renfermés dans les collections publiques et particulières, étudiés avec soin, suffit pour conduire à des résultats certains; et leur comparaison, faite sans préjugé systématique, mène à des distinctions successives, par lesquelles on reconnaît toutes les différentes formes, le rang, le degré d’importance et les fonctions de chaque divinité égyptienne. Ce qu’un monument présente de vague et d’obscur est pleinement éclairci par un autre. S’il pouvait, par exemple, rester quelques doutes sur l’expression emblématique de la Déesse figurée sur nos planches précédentes (20.2 et 20.3), ils seraient entièrement levés par un simple coup d’œil sur notre planche 20.4.
Cette curieuse représentation de la Déesse Tpé, ou le Ciel personnifié, existe parmi les peintures d’un beau manuscrit hiéroglyphique, rapporté d’Égypte par M. Thédenat, et acquis par le Cabinet du Roi.
Le corps de la Déesse est disposé comme dans tous les bas-reliefs astronomiques; mais il est, de plus, entièrement couvert d’étoiles; sa coiffure n’a rien de particulier, et sa face est peinte en jaune, couleur affectée aux femmes dans les peintures égyptiennes; la disposition générale du corps se rapproche bien mieux ici, que sur les bas-reliefs astronomiques, de cette forme sémi-circulaire que l’erreur de nos sens nous fait attribuer à ce que nous nommons la voûte céleste.
Deux barques symboliques parcourent le Ciel, figuré par le corps étoilé de la Déesse; l’une, placée sur les parties inférieures de ce corps, monte, en se dirigeant des pieds vers la tête, comme l’indique le sens dans lequel est tournée la face du personnage principal, assis dans la barque, ou Bari sacrée. A sa tête d’Epervier, surmontée du disque, ornée de l’Uræus, on ne peut méconnaître ici le Dieu PHRÉ, le Soleil personnifié[306], et placé sur la barque, emblême habituel du mouvement des astres. Cette grande Divinité, qui tient sur ses genoux le signe de la vie divine, est assistée par deux personnages mythiques, Divinités Parèdres, dont il sera question ailleurs.
Phré, (le Soleil), paraît une seconde fois, dans sa barque sacrée; mais à la partie opposée du Ciel: ici la barque descend, comme l’indique la direction de la proue, et la face du Dieu tournée vers le bas.
Il est de toute évidence que ces deux barques expriment, symboliquement, la course du Soleil dans la vaste étendue des cieux; l’une, celle qui monte, désigne le Soleil à l’orient, et versant dans l’espace, des torrents de lumière, indiquée par les points de couleur rouge qui environnent la barque et le Ciel; l’autre, celle qui descend, nous montre cet astre quittant l’horizon, à l’instant où la lumière disparaît entièrement. Il n’est point inutile de remarquer, enfin, que le disque du soleil levant est peint de couleur d’or, tandis qu’à l’occident il est d’un rouge foncé.
Dans le manuscrit original, cette image, si bien caractérisée, de la Déesse Tpé, le Ciel, ou l’Uranie égyptienne, enveloppe une scène symbolique, que nous ferons connaître lorsque nous traiterons des divers personnages qui la composent.
[306] Voyez l’explication de la planche nº 24.
[Illustration: 20.4.]
SOVK, PETBE, PÉTENSÉTE.
(SUCHUS, CRONOS, SATURNE.)
PLUSIEURS mythographes, à l’exemple de Jablonski[307], ont avancé formellement que les Égyptiens n’adoraient aucune Divinité dont les attributions fussent analogues à celles du Dieu Grec Cronos, le Saturne des Latins. Mais l’existence d’un tel personnage dans le culte Égyptien est attestée par les témoignages les plus respectables de l’antiquité classique.
La vieille chronique, fragment précieux qui nous a conservé, en langue Grecque, le systême chronologique de l’Égypte, nomme parmi les Dynastes divins qui régnèrent avant les hommes, le Dieu Cronos[308]; Manéthon, prêtre Égyptien, écrivant l’histoire de sa patrie, place également un Dieu, qu’il appelle Κρόνος, à la manière grecque, parmi les Dynastes, et immédiatement avant Osiris[309]; Diodore de Sicile donne aussi Cronos pour une des principales Divinités de l’Égypte; il ajoute de plus que ce Dieu régna aussi dans cette contrée, et qu’ayant épousé la Déesse Rhéa, il fut, selon une certaine tradition, père d’Osiris et d’Isis[310]; cette dernière opinion est partagée par Plutarque[311]; enfin des médailles gréco-romaines des nomes de l’Égypte, offrent comme l’image d’une Divinité locale, celle du Cronos des Grecs, le Saturne des Latins, tenant sur sa main, selon la pratique employée dans la plupart de ces médailles de nomes, l’animal symbole vivant du Dieu Égyptien assimilé à la Divinité Grecque, et cet animal est un crocodile.
Une indication aussi précieuse a suffi pour nous faire retrouver la représentation du Saturne Égyptien dans les sculptures sacrées[312]; ce Dieu à tête de crocodile, et dont nous donnerons l’image et la description à la planche nº 22, porte un nom phonétique, qui se lit CBK ou CVK, Sevk, Sovk ou Sovg, et ce nom a été connu des anciens Grecs[313]. On retrouve ce même nom divin à côté du personnage de forme toute humaine, reproduit sur notre planche nº 21. C’est là incontestablement la forme la plus simple du Cronos Égyptien.
La coiffure du Dieu est surmontée de cornes de bouc souvent flanquées de deux uræus, comme celles de ce Dieu à tête de crocodile[314], parce qu’on supposait que cette Divinité avait régné sur l’Égypte. Dans l’ordre des Dynastes, Sovk était le dernier des douze Dieux, c’est pour cela qu’on lui donnait, parmi les Égyptiens, l’épithète Νεώτατος θεὸς, le plus jeune des Dieux[315]. Les cornes supportent deux grandes plumes ou feuilles de couleurs variées, et un disque, à cause de la planète de Saturne.
Les sculptures des temples nous montrent Sovk accueillant divers souverains de l’Égypte; ce Dieu donne le signe de la vie divine au Pharaon Aménophis II, dans un des bas-reliefs du temple de Chnouphis, à Éléphantine[316].
Sovk, comme toutes les Divinités Égyptiennes, reçut des noms et des surnoms différents. Il est appelé ΠΕΤΒΕ, Petbé, dans un manuscrit copte-thébain[317]; l’inscription Grecque des cataractes le surnomme ΠΕΤΕΝΣΗΤΗΣ, mot qui, transcrit en lettres coptes, ΠΕΤΗΕΝΣÈΤÉ, Pethensété, signifie, celui qui réside dans Sété; l’inscription établit en même temps que Sété est le nom Égyptien de l’île où ce monument a été découvert par M. Rüppel.
[307] Pantheon Ægyptorum, lib. I, cap. I, pag. 140 et 141.
[308] Voyez Georg. le Syncelle chronograp. pag. 40.
[309] MANETHO apud Euseb. Chronic. pag. 7.
[310] Bibliothec. lib. I, pag. 12.
[311] De Iside et Osiride.
[312] Voyez l’explication de notre pl. XXII.
[313] Voyez l’explication de notre planche 22.
[314] Idem.
[315] DIODORE de Sicile, Biblioth. liv. I, pag. 24.
[316] Description de l’Égypte Antiq. vol. I, pl. 36, nº 3.
[317] Catalog. MM. Coptic. Mus. Borg. pag. 457.
[Illustration: 21.]
SOVK.
(SUCHUS, CRONOS, SATURNE.)
LE dieu Sovk, qui, dans la planche nº 21, est totalement de forme humaine, se montre ici avec la tête de l’animal qui lui était spécialement consacré; c’est celle d’un crocodile, amphibie redoutable, qui peuple le grand fleuve auquel l’Égypte doit sa prospérité, et presque son existence. Les médailles grecques de l’Égypte, prouvent, en effet, que le crocodile fut l’emblême du Cronos Égyptien; une médaille d’Antonin, frappée à Alexandrie, montre, à son revers, le dieu grec Cronos, la tête surmontée d’un disque, en sa qualité de planète, la harpè dans la main gauche, et un crocodile sur la main droite. C’est ainsi que sur les médailles grecques des nomes d’Apollonopolis, de Thèbes, de Tentyra, d’Hermopolis, de Mendès, etc., les dieux Égyptiens répondant à Apollon, Zeus, Aphrodite, Hermès et Pan, se montrent au revers de ces médailles, costumés à la grecque, mais tenant aussi sur leurs mains un épervier mithré, un bélier, un épervier, un ibis et un bouc, animaux que les Égyptiens avaient consacrés à ces divinités, qui, presque toutes, en empruntent la tête sur les monuments du premier style.
Le crocodile fut choisi de préférence à tout autre animal, pour devenir le symbole de Souk, le Cronos ou Saturne Égyptien, le dieu du temps, parce que, selon la doctrine sacerdotale, cet amphibie est l’emblême du temps[318]. Dans le systême hiéroglyphique, diverses parties isolées du crocodile, expriment, de plus, des phénomènes célestes, qui tous ont servi de base aux divisions du temps. Les deux yeux de cet animal signifient le lever du Soleil ou d’un astre (Ἀνατολὴ); le crocodile recourbé désignait le coucher (Δύσις), et sa queue, les ténèbres, l’obscurité de la nuit (Σκότος)[319]. Les écrivains Grecs nous font connaître les villes de l’Égypte dans lesquelles le crocodile, ou plutôt le dieu dont cet animal fut l’emblême spécial, était principalement adoré; ce furent surtout Ombos, Coptos, et Arsinoé qui, avant le règne des Lagides, portait parmi les Grecs le nom de Crocodilopolis.
Les bas-reliefs du grand temple d’Ombos offrent, en effet, l’image du dieu à tête de crocodile, accompagné de son nom hiéroglyphique Ⲥⲃⲕ ou Ⲥⲃϭ sovk, Sovg, reproduite un très-grand nombre de fois, et occupant le premier rang dans une moitié du temple qui a été construit par les Égyptiens, en l’honneur des dieux SOVK et Aroëris, sous le règne de Ptolémée Philométor et de Ptolémée Évergète II son frère, dont les légendes royales couvrent toutes les parties de ce superbe édifice. Les médailles du nome Ombite, portent à leur revers un crocodile ayant la queue recourbée, absolument semblable à celui qui, sur les bas-reliefs Égyptiens, termine le nom hiéroglyphique du dieu SOVK[320], ou qui seul tient la place de ce nom lui-même, comme caractère figuratif.
Les médailles de Crocodilopolis ou Arsinoé, portent à leur revers soit un crocodile semblable, soit, comme les médailles de Coptos, l’image même de Cronos. Dans les temps antiques, on nourrissait dans le lac voisin d’Arsinoé, un crocodile qui, à l’époque même de Strabon, vivait des offrandes, en vin et en mets de différente nature, apportées par les dévots, et que les prêtres mettaient dans la gueule de l’amphibie apprivoisé. Ce savant géographe nous apprend aussi que ce crocodile sacré s’appelait Σουχος (Souchos), ce qui est le nom même du dieu SOVK, dont il était l’emblême; c’est ainsi que le bœuf sacré de Memphis et le bouc de Mendès, se nommaient Apis et Mendès, comme les dieux dont ils étaient les symboles; c’est encore ainsi que sur les bas-reliefs Égyptiens, les images des animaux sacrés, le bélier, l’ibis, le schacal, le crocodile, etc., portent les noms hiéroglyphiques Amon, Thouth, Anébo et Sovk, qui sont ceux des dieux mêmes qu’ils représentent symboliquement.
[318] CLÉMENT d’Alexandrie, Stromat., liv. V, page 566.
[319] HORAPOLLON, liv. I, hierogl. 68, 69 et 70.
[320] Voyez la planche au signe (3).
[Illustration: 22.]
BOUTO,
LETÔ, LATONE, NYX, LES TÉNÈBRES PREMIÈRES.
ON remarque, parmi les innombrables images de personnages mythiques, sculptées sur les grands édifices de l’Egypte, celles d’une Déesse dont la carnation est presque constamment verte: mais l’attribut particulier qui la distingue de Néith, d’Athyr, de Selk, d’Isis, et de toutes les autres divinités femelles des trois ordres, est la partie inférieure de la coiffure Pschent ornée du lituus, qui couvre toujours sa tête. Son nom, en écriture sacrée, est composé d’un caractère symbolique présentant à l’œil la forme de deux arcs réunis et liés par leur partie convexe; ces armes, quelquefois accompagnées de deux flèches croisées, sont suivies des signes caractéristiques du genre féminin.
En étudiant avec soin les légendes hiéroglyphiques tracées à côté de ces images, j’ai reconnu qu’elles se rapportaient, sans aucun doute, à deux personnages mythiques bien distincts, puisque on lit dans les unes les titres: Grande Mère GÉNÉRATRICE DU SOLEIL[321], ou bien MÈRE DU SOLEIL[322]; et dans les autres, ceux de Grande Déesse Mère, FILLE DU SOLEIL. Il est évident que, dans la théogonie égyptienne, il exista deux Déesses qui eurent les mêmes attributs et presque le même nom: mais l’une, considérée comme mère du dieu Phrè ou du Soleil père de tous les Dieux du second ordre et aïeul de tous ceux du troisième, appartenait incontestablement à la classe des plus anciens Dieux qui, au nombre de huit, formaient le premier et le plus haut degré de la hiérarchie céleste; l’autre Déesse, en sa qualité de fille du Soleil, était nécessairement rangée parmi les divinités du second ou du troisième ordre. Il est démontré en effet, par la comparaison des textes égyptiens en écriture sacrée, que l’ordre généalogique des divinités, fixe pour l’ordinaire le rang de chacune d’elles.
Les titres honorifiques portés par la Déesse figurée sur notre planche 23, ne permettent point de douter que ce personnage ne jouât un rôle important dans les mythes sacrés de l’Egypte. La mère du Soleil ou du Dieu Phrè, devait nécessairement appartenir à la première classe des Dieux; et si l’on recueille les documents que les anciens auteurs nous ont transmis sur la Déesse égyptienne Bouto, il deviendra évident que cette même planche nous en offre l’image.
En effet, Hérodote nous apprend que Bouto fut une des plus anciennes divinités de l’Egypte, et qu’on la comptait au nombre des Dieux du premier ordre (_note 3_). Les Grecs qui, en donnant aux divinités égyptiennes des noms tirés de leur propre mythologie, suivirent des règles constantes fondées sur une ancienne communication entre les deux peuples, assimilent constamment à leur Déesse Létô (la Latone des Romains), celle que l’on appelait Bouto parmi les Égyptiens[323]; comme cette dernière, la Létô des Grecs passait pour être la mère du Soleil (Apollon). Enfin l’identité de ces deux personnages sera complètement prouvée, si nous recherchons l’expression symbolique que chacun des deux peuples rattachait à ces Déesses. Selon les Grecs qui, en cela comme dans les attributions données à la plupart de leurs Dieux, se sont conformés aux vieilles traditions égyptiennes, Létô était le symbole de la Nuit, ou plus directement, des ténèbres primordiales qui enveloppaient le monde[324]: c’est sous un pareil point de vue que les Egyptiens considérèrent Bouto, ainsi que le prouve incontestablement le choix seul de l’animal qui devint son symbole vivant. La Mygale, ou Musaraigne, fut l’emblême de la Latone égyptienne, et les corps embaumés de ces animaux sacrés étaient déposés dans les sépulcres de la ville éponyme de Bouto[325]. On a cherché, dans les temps anciens, à expliquer cette consécration, en disant que la Déesse s’était métamorphosée en mygale pour échapper à la rage de Typhon[326]; mais cette idée-là est purement grecque, et Plutarque nous a conservé à cet égard la véritable tradition égyptienne. «_La Mygale_, dit-il, a reçu des honneurs divins parmi les Égyptiens, parce que cet animal est aveugle, et que les TÉNÈBRES sont plus anciennes que la LUMIÈRE»[327]. La Mygale, et par conséquent la Déesse Bouto, furent donc le symbole de l’antique nuit, des ténèbres primordiales antérieures à la lumière.
Ces divers textes d’anciens auteurs, et presque tous ceux que nous aurons l’occasion de rapporter dans l’explication des planches relatives à la Déesse Bouto, ont été rapprochés par Jablonski qui les cite dans son Panthéon[328]. Mais ce savant mythographe, sacrifiant à son système favori qui fut de ne voir, dans la plupart des Déesses égyptiennes, que les emblèmes des diverses phases de la Lune, a récusé, sans raison, les témoignages de l’antiquité, et prononçant arbitrairement que le passage de Plutarque sur la Mygale n’était point conforme à la doctrine des Egyptiens, a prétendu reconnaître dans Bouto, non la Nuit personnifiée, ce qu’elle était réellement, mais une simple allégorie de la Pleine-Lune[329]. On peut voir dans l’explication de nos planches 14, 14.2, et 14.3, que la Lune, divinité mâle chez les Égyptiens, ne put avoir que des rapports très-éloignés avec la série entière des Déesses égyptiennes.
[321] Voyez notre planche 23, lég. nº. 1.
[322] Statue gravée dans le Tome VII du musée Pio-Clémentin. (Pl. A des Preuves.)
[323] HÉRODOTE, liv. II, §. CLVI.
[324] PHURNUTUS, de Natura Deorum, cap. II.—PLUTARQUE, de festo Dedal. apud platœenses.
[325] HÉRODOTE, liv. II. §. LXVII.
[326] ANTONINUS LIBERALIS, fab. 28.
[327] PLUTARQUE, Sympos., lib. IV, quæst. V.
[328] Lib. III, cap. IV.
[329] Idem. §. 8. 13.
[Illustration: 23.]
BOUTO,
NOURRICE DES DIEUX.
CETTE déesse, l’emblême de l’antique Nuit ou des ténèbres primitives, source féconde d’où sortirent une foule d’êtres vivants, fut considérée par les Egyptiens ainsi que dans la cosmogonie des Grecs et de la plupart des peuples orientaux, comme cette obscurité première qui, enveloppant le monde avant que la main toute puissante du Démiurge eût créé la lumière et ordonné l’univers, renfermait dans son sein les germes de tous les êtres à venir. Aussi, les vers des orphiques, vénérables débris de la plus ancienne théologie des Grecs, et qui contiennent des doctrines conformes, sur presque tous les points, à celles des Egyptiens[330], donnent-ils à la déesse Nyx (la Nuit primitive), les titres de Πρεσϐυγένεθλ’ ἀρχὴ πάντων, première née, commencement de tout, Οἰκε θεῶν, habitation des Dieux, et celui de Θεῶν γενέτειρα, génératrice des Dieux, titres qui répondent exactement aux qualifications grande Déesse mère des Dieux, et génératrice des Dieux Grands, données à Bouto dans les légendes hiéroglyphiques gravées sur la tunique d’une statue qui tient dans ses mains une image de divinité placée dans un petit Naos[331]. Un monument semblable, mais de basalte vert, et seulement d’un pied de hauteur, a jadis existé dans la collection de feu l’abbé de Tersan; il représente, d’après l’inscription hiéroglyphique sculptée sur le dos du personnage, Aménoftèp fils d’Horus et de Tsenisis, et petit-fils du roi Psammitichus second, tenant aussi un petit naos dans lequel la déesse Bouto est figurée en plein relief. Tous les individus nommés dans cette inscription, prennent le titre de chéri de Bouto, divinité qui paraît avoir été la protectrice des Pharaons de la XXVIe dynastie égyptienne.
On donnait avec raison le surnom de MÈRE DES DIEUX à la déesse Bouto, puisque, unie au dieu Phtha, elle avait enfanté Phrè ou le Soleil, desquels naquirent ensuite tous les autres Dieux. Hélios ou le Dieu-Soleil des Grecs, passait aussi pour fils de la déesse Nyx[332] (la Nuit).
Le culte de la déesse Bouto, divinité du premier ordre, et l’une des émanations directes d’Amon-ra, fut très répandu en Egypte. Plusieurs villes lui furent consacrées, et portèrent même son nom, si nous en croyons les Grecs; Hérodote[333] parle, d’une manière très-détaillée, de la ville de Bouto située en basse Egypte vers l’embouchure de la Branche sébénnytique; le temple de la Déesse était orné de portiques d’une vaste étendue, et renfermait cette fameuse chapelle monolithe qui avait plus de cinquante pieds dans tous les sens. Il paraît même que le bras du Nil qui se jetait dans la mer à une petite distance de cette ville, avait reçu le surnom de Branche thermoutiaque en l’honneur de la Déesse; car le mot que les Grecs ont écrit Θέρμουθις, Τερμουτὶς, Θερμουτὶς et Θερμοὺτ, nous paraît être la transcription exacte d’un titre porté par les grandes déesses de l’Egypte, et surtout par Bouto, titre écrit ϫⲣⲙⲟⲩⲧ, Tjermout ou Djermout dans les textes hiéroglyphiques, et signifiant grande ou puissante mère. Une seconde ville du même nom, située au nord de Memphis et sur la rive occidentale du Nil, adorait spécialement la mère des Dieux Bouto, circonstance qui fit donner à ce lieu, par les Grecs, le nom de Létopolis, la ville de Léto ou Latone.
Bouto passait aussi, dans la croyance des Egyptiens, pour la nourrice de certains Dieux. On disait qu’Isis avait confié à cette divinité ses deux enfants Horus et Bubastis; et ce précieux dépôt fut caché dans l’île de Chemmis située dans le lac voisin de la ville de Bouto, île que la Déesse rendit flottante pour dérober les deux jumeaux aux poursuites et aux recherches de Typhon.
La singulière image de Bouto, reproduite sur notre planche 23.2, est tirée du fameux torse Borgia, sur lequel sont représentées la plupart des divinités égyptiennes; un sujet semblable est figuré sur un scarabée de la riche collection de M. Durand, ainsi que sur une petite statue qui appartient à M. Julliot[334]; la Déesse caractérisée par la portion inférieure du Pschent, qui couvre sa tête, donne son sein à deux crocodiles qu’elle semble allaiter avec tendresse. Cette scène fait-elle allusion à l’enfance d’Horus et de Bubastis, élevés secrètement sur les eaux du lac sacré; ou bien se rapporte-t-elle à l’éducation de quelques autres divinités? c’est ce qu’il est impossible de décider entièrement dans l’état actuel de nos connaissances sur les mythes sacrés de l’Egypte.
[330] HÉRODOTE, liv. II, §. LXXXI.
[331] Voyez le musée Pio-Clémentin, tome VII. Pl. A des Preuves.
[332] Ὅν αἰόλα Νὺξ….. Τίκτει. Ἅλιον Ἅλιον αἰτῶ. SOPHOCLE, trachin. v. 93 et suiv.
[333] Livre II, §. CLV et CLVI.
[334] Delaulnaye, Histoire des Religions.
[Illustration: 23.2.]
AHA, AHI, AHÉ ou ÉHÉ,
LA VACHE DIVINE.
LE taureau, le bœuf et la vache, qui vivent dans des climats si opposés, jouent aussi un grand rôle dans le systême cosmogonique et les croyances religieuses de nations qui sont d’origines différentes; l’Europe, l’Afrique et l’Asie, ont également compris ces animaux dans leurs rites, leurs symboles et leurs allégories; et les voyageurs racontent qu’on montre encore au Japon, dans une pagode célèbre, un taureau d’or massif placé sur un autel: son cou est orné d’un collier précieux, et il frappe de ses cornes un œuf flottant sur la surface des eaux. Les docteurs du pays expliquent très-bien cette action: cet œuf, au temps du chaos, contenait le monde et flottait sur les eaux; il se fixa sur une matière solide venue du fond de la mer à sa surface par l’attraction de la lune; et un taureau, dont ces docteurs ne disent pas l’histoire, fit sortir le monde de cet œuf en le frappant avec ses cornes: en même temps il anima l’homme par son souffle. Tous les mythographes ont aussi parlé, bien ou mal, du taureau et de la vache figurés sur les monuments religieux des Égyptiens. Nous aurons bientôt l’occasion de montrer le taureau dans une scène symbolique très-intéressante pour l’explication de quelques traditions grecques; nous nous occuperons d’abord de la vache divine qui se voit fréquemment dans les monuments de l’ancienne Égypte.
La dernière grande division des Rituels funéraires égyptiens, qui contient les oraisons et les supplications adressées au nom du défunt aux plus grandes divinités du pays, à celles qui tenaient le rang suprême dans les régions célestes, présente presque toujours, parmi les peintures qui la décorent, l’image d’une vache décorée d’ornements assez variés, mais dont la tête est constamment surmontée d’un disque peint en rouge, et flanquée de deux grandes feuilles ou plumes de couleurs variées. Le col de cet animal est orné d’un collier, auquel est suspendu tantôt l’emblème de la vie divine (la croix ansée), tantôt la tête de femme à oreilles de vache, symbole de la Vénus égyptienne[335]. Le corps de la vache est blanc ou bien peint en jaune clair, et la housse qui parfois le recouvre est ordinairement rouge.
Le nom hiéroglyphique de cette génisse sacrée se présente sous plusieurs formes différentes, mais exprimant toutes les mêmes sons d’une manière plus ou moins complète. La forme la plus ordinaire (légende nº 2), peut se transcrire en lettres coptes ⲁϩⲁ, ⲁϩⲉ, ⲁϩⲓ, ou bien ⲉϩⲉ, ⲉϩⲓ. La légende nº 3 ne diffère de la précédente que par l’emploi d’un caractère homophone, la feuille à la place de l’oiseau, et la légende nº 4 n’en est qu’une abréviation terminée par le caractère ⲧ, signe du genre féminin, exprimé dans les autres noms hiéroglyphiques par ⲧ et ⲥ, marques constantes de ce genre dans la langue égyptienne parlée. Dans quelques textes, au lieu du nom propre même, on lit la simple qualification LA GRANDE VACHE-REINE ou déesse (légende nº 5).
L’importance du rôle que jouait dans la mythologie égyptienne cette génisse considérée non comme un simple animal sacré nourri dans un temple, mais comme forme symbolique propre à un être divin, est suffisamment dénotée par la légende nº 1 qui accompagne souvent son image dans les papyrus hiéroglyphiques: AHÉ (vache) la grande, GÉNÉRATRICE DU DIEU SOLEIL.
[Illustration: 23.3.]
Ainsi le dieu Phré ou le dieu soleil (Hélios) qui, dans la théogonie égyptienne, fut considéré comme le père de tous les dieux de la seconde ou de la troisième classe, devait la naissance à la vache Ahé; cet être mythique fut donc aussi une des principales divinités, l’une des plus anciennes et par suite des plus vénérées, puisque, dans l’olympe égyptien, l’ordre seul de la naissance réglait toujours le rang et l’importance de chaque divinité.
L’extrême incertitude des signes de voyelles, dans la partie phonétique de tous les textes hiéroglyphiques, ne nous permet point encore de décider si le nom de la grande vache sacrée, lu ⲁϩⲉ (AHÉ) ou ⲁϩⲓ (AHI), doit être rapporté au mot égyptien ⲁϩⲉ ou ⲁϩⲓ, LA VIE, vita, l’AME (_anima_), ou bien aux mots ⲁϩⲏ[336] ou ⲉϩⲉ (AHI, ÉHÉ) qui, dans différents dialectes de la langue égyptienne, signifient bœuf et vache. J’avoue, toutefois, que la présence habituelle de l’image d’une vache à la suite de ce nom propre phonétique, me porte à préférer le second rapprochement au premier, et à ne voir, dans le groupe hiéroglyphique phonétique, que les sons de la langue parlée répondant au caractère figuratif VACHE qui les suit immédiatement. Je pourrais citer un très-grand nombre de groupes phonétiques accompagnés ainsi d’un caractère figuratif représentant au propre l’objet exprimé par les signes de son.
On a déja dit (explication des planches 23 et 23.2) que, selon la doctrine égyptienne telle que les monuments eux-mêmes nous la présentent, le dieu Phré, ou le soleil, était regardé comme le premier né de la déesse Bouto, ou la nuit primordiale personnifiée. La vache divine AHÉ étant aussi produite comme mère du même dieu par des autorités semblables, il est tout naturel de penser que cette vache ne fut qu’une des formes symboliques données à la déesse Bouto considérée dans certaines attributions particulières. C’est ce que confirme pleinement le tableau emblématique gravé sur notre planche 23.4, que je trouve sculpté, au milieu d’une foule d’autres également importants, sur le fameux torse égyptien qui fit jadis partie de la belle collection du cardinal Borgia.
La vache divine est debout sur un énorme uræus ou aspic, dont la tête est celle d’un lion surmontée du disque solaire; l’uræus est ailé, et sa queue se termine par une tête de bélier. Au col de la vache est suspendu l’emblème de la vie divine, et on a figuré vers ses pieds antérieurs l’œil sacré, symbole du soleil. Le bélier, emblème d’Amon-Ra, comme le prouve sa coiffure décorée des deux longues plumes du dieu, est accroupi et repose sur le dos de la vache AHÉ.
Il serait difficile, sans risquer de tomber dans de très-graves erreurs, de vouloir pénétrer, d’après l’état actuel de nos connaissances sur les mythes sacrés des égyptiens, dans le sens intime du tableau symbolique figuré sur le torse du musée Borgia. Contentons-nous d’y reconnaître avec certitude la mère du soleil mise en contact avec le démiurge Amon-Ra, le père des dieux et la source première de toute génération céleste et terrestre. La légende en caractères hiéroglyphiques, qui accompagne et explique en quelque sorte cette bizarre composition, établit clairement ce que de simples considérations tirées de faits reconnus nous portaient à supposer déja, savoir: que AHÉ, ou la vache divine, n’est qu’une des formes emblématiques de la déesse Bouto, la Latone égyptienne. L’inscription de ce tableau porte en effet (planche 23.4, légende nº 1): Bouto-Ahé génératrice du soleil, ou si l’on veut Bouto vache génératrice du soleil. Les mots ⲁϩⲉ, et ⲙⲁⲥ (génératrice), sont écrits en abrégé dans le texte original.
[335] Voyez planches 17.2, 17.3, et leur explication.
[336] ISAIE, I, 3; texte baschmourique.
[Illustration: 23.4.]
RÉ, RI, PRÉ, PHRÉ, ou PHRI.
(HÉLIOS, LE SOLEIL.)
LE Dieu suprême Ammon-Cnouphis, et son fils, le Dieu Phtha, ou Phtah, occupaient les deux premiers rangs parmi les personnages mythiques de la théologie égyptienne; car Nèith, émanation d’Ammon, ne formait, au fond, qu’un seul Être avec le Premier Principe qui l’avait manifestée. Ammon et Phtah régnaient dans le monde intellectuel, dans le monde supérieur; un Être, moins ancien que les deux autres, gouvernait l’univers matériel, le monde physique: c’était PHRÉ, ou le Dieu-Soleil.
Cet Être divin, l’Œil du Monde et l’Ame de la Nature[337], était fils de Phtha[338], l’Intelligence active qui organisa l’Univers; Phré régna après son père: c’est le second des Dynastes de l’Égypte.
Les représentations de Phré sont très-multipliées dans les sculptures des grands monuments. Il s’y montre sous une forme humaine; mais avec une tête d’Épervier, surmontée d’un disque, habituellement peint de couleur rouge; c’est l’image du disque solaire. Les Égyptiens donnaient à ce Dieu une tête d’Épervier «Parce que cet animal est fécond et de longue vie; il semble, plutôt que tout autre volatile, devoir être l’emblême du Soleil; car, doué, par la Nature, d’une puissance particulière et occulte, il tient ses yeux fixés sur les rayons de cet astre; c’est pour cela que le Soleil; considéré comme le Seigneur de la Vision, est ordinairement représenté Hiéracomorphe (sous une forme d’Epervier)»[339].
Cette planche nous offre, en effet, le Dieu avec une tête d’Épervier; le disque placé sur sa tête est entouré par le corps du Serpent Uræus, emblême de la puissance suprême, et qui rappelle le règne du Dieu avant les Dynasties humaines. Cette belle image de Phrè est tirée d’un des bas-reliefs du tombeau royal découvert, à Thèbes, par M. Belzoni.
Les deux premiers signes de la légende nº 1, sont phonétiques, et forment la syllabe PH (_Rè_), qui est le nom du Soleil, et du Dieu, lui-même, en langue égyptienne. Le groupe suivant, dans lequel domine l’Épervier, ayant la tête surmontée du disque, est le nom symbolique du Dieu, dont les deux signes précédents indiquent la prononciation; les quatre derniers caractères répondent aux mots égyptiens, NOUTE NAAF NEB MPÈ, Dieu-Grand, Seigneur du Ciel, titres ordinaires de cette Divinité. Les groupes hiéroglyphiques 2 et 3, sont des variantes figuratives des mêmes noms divins, et répondent aux mots RÈ NOUTE, le Dieu Rè; le nº 4 n’en diffère que par la forme symbolique du signe final Dieu; les variantes 5 et 6, montrent le disque du Soleil, décoré de l’Uræus, comme celui qui surmonte la tête du Dieu. On a placé, sous le nº 7, les formes hiératiques de ce nom divin, qu’on trouve fréquemment tracé en lettres grecques, et écrit ΦΡΗ ou ΦΡΙ, sur les pierres gravées gnostiques ou basilidiennes. ΦΡΗ n’est que le mot égyptien ΡΗ (_Rè_ ou Ri), précédé de l’article du genre masculin Φ (_Ph_). On disait ΦΡΗ, Phrè ou Phri, en dialecte memphitique, et ΠΡΗ, Prè ou Pri en dialecte thébain.
Comme le Dieu Phtah, son père, le Dieu Phrè était le protecteur spécial des souverains de l’Égypte, que l’on considérait comme membres de la famille de cette Divinité: aussi les Pharaons, les Lagides, et les Empereurs romains, portent-ils constamment, dans leurs légendes hiéroglyphiques, les titres fastueux: Fils du Soleil, Né du Soleil, Fils préféré du Soleil, Approuvé par le Soleil, Roi, comme le Soleil, des régions inférieures et supérieures.
[337] IAMBLICH., de Mysteriis.
[338] MANETHON, cité par Georges le Syncelle, Chronograph..
[339] HORAPOLLON, Hieroglyph. liv. I, §. 6.
[Illustration: 24.]
L’ÉPERVIER,
EMBLÊME VIVANT DE PHRÉ (LE SOLEIL).
PARMI les images d’animaux sacrés, figurées sur les monuments égyptiens de toutes les époques, celles de l’Épervier sont, sans aucun doute, les plus multipliées; et cela vient de ce que cet oiseau fut à la fois l’emblème de plusieurs divinités différentes. Aussi le trouve-t-on représenté au revers des médailles de neuf des Nomes de l’Égypte, soit seul, soit placé sur la main d’un grand nombre de personnages mythiques dont les attributions furent cependant bien distinctes. Mais alors l’épervier porte toujours des insignes particulières, lesquelles caractérisent, d’une manière très-précise, chacune des divinités dont il devient successivement le symbole.
Selon les préjugés populaires, cet oiseau affectionnait particulièrement l’Égypte, et si nous écoutons Ælien, «les Égyptiens choisissaient deux éperviers pour les envoyer observer les îles désertes de la Libye; les Libyens célébraient ce voyage par une fête, et les deux oiseaux se fixaient dans celle des îles qui leur paraissait la plus convenable; là, ils faisaient leurs petits en sûreté, chassaient aux moineaux et aux colombes; enfin, lorsque leurs petits étaient assez forts pour voler, ils les reconduisaient en Égypte comme dans leur véritable patrie[340].» On savait aussi que cet oiseau est susceptible de s’attacher par les bienfaits; les Égyptiens les captivaient par la douceur des mets; ainsi apprivoisés, les éperviers devenaient très-familiers et ne faisaient jamais de mal à ceux qui leur avaient prodigué de si bons traitements[341]. Ils rendaient d’ailleurs, disait-on, de véritables services à l’homme en détruisant les cérastes, les scorpions et autres petites bêtes venimeuses[342].
C’est à cause de ces bienfaits envers la terre d’Égypte qu’il purgeait du reptile le plus dangereux, et parce que l’on citait la fécondité et la longévité de cet oiseau, qu’il devint d’abord pour les Égyptiens le signe symbolique de l’idée Dieu[343]. Mais supposant aussi que l’épervier était d’une nature ignée, comme le soleil, et très-_destructeur_, comme ce même Dieu à la colère duquel ils attribuaient les maladies pestilentielles[344]; persuadés enfin que seul d’entre les êtres vivants, l’épervier avait la faculté de fixer ses yeux sur le disque éblouissant du soleil[345], ils le consacrèrent d’abord à cette grande divinité qu’ils représentaient emblématiquement sous la forme même d’un épervier[345].
Cet oiseau de proie fut ainsi introduit dans les sanctuaires de l’Égypte, comme une image vivante du dieu Phrè ou le soleil personnifié. Sa représentation est reproduite dans des poses très-variées, soit sur les bas-reliefs qui décorent les grands édifices de l’Égypte, soit dans les peintures des catacombes et des cercueils de tous les âges. Mais partout l’épervier, emblème de Phrè, est spécialement caractérisé par une image du disque solaire placé sur sa tête, ainsi qu’on le voit dans notre planche 24.2, extraite des riches peintures qui couvrent l’enveloppe intérieure d’une momie du cabinet de M. Durand.
C’est ce disque souvent orné de l’uræus, qui distingue l’épervier symbole du soleil, roi du monde physique, des divers éperviers sacrés, emblêmes de la déesse Hathôr et des dieux Phtah-Sokari, Mandoulis, Aroéris, Horus, etc., etc. On doit remarquer aussi que l’épervier, la tête surmontée du disque, forme, dans l’écriture hiéroglyphique, le nom symbolique du soleil.
Les légendes gravées sur notre planche 24.2, sous les numéros 1, 2, 3 et 4, sont communes au dieu Phrè et à l’épervier son emblème: la première, le soleil-dieu, est symbolico-figurative; la seconde est purement symbolique, le soleil; la troisième est formée du nom phonétique du soleil RÈ, suivi du nom symbolique; la quatrième est la forme hiératique des légendes hiéroglyphiques 1 et 2.
Ceux d’entre les Égyptiens qui avaient une dévotion particulière pour le dieu Phrè, nourrissaient avec soin des éperviers; aussi a-t-on découvert assez fréquemment dans les catacombes de l’Égypte, des momies de ces oiseaux préparées avec une certaine recherche.
[340] ÆLIAN. de Naturâ animal. lib. II, cap. 43.
[341] Idem. lib. IV, cap. 44.
[342] EUSEB. Præpar. Evangel. lib. II, §. 1.
[343] CLÉMENT d’Alexandrie, Strom. liv. V, pag. 566 d.—HORAPOLLON, hiéroglyph. liv. I, §. 6.
[344] Idem. Strom. liv. V, pag. 567.
[345] HORAPOLLON, hiérog. liv. I, §. 6.
[Illustration: 24.2.]
LE SPHINX DU DIEU PHRE,
OU DU SOLEIL.
QUOIQUE PHRÉ, ou le Dieu-soleil, reçût de l’Égypte entière un culte très-solennel, et que peu de grandes divinités aient été l’objet de tant d’hommages, ses représentations au propre offrent, en général, peu de variétés soit dans l’ensemble, soit dans les détails des attributs; tandis que certains Dieux et quelques Déesses d’un rang très-inférieur à celui du premier né de Phtha, se montrent, sur les monuments, sous des formes très-différentes, soit qu’ils empruntent la tête de divers animaux, soit par le changement des emblêmes et des décorations qui servent à les distinguer dans telle ou telle de leurs attributions divines. Mais si les images du Dieu Phré sont presque toujours semblables, il existe une très-grande variété dans les symboles consacrés à rappeler l’idée de cet être bienfaisant, de ce roi conservateur du monde physique.