Panthéon égyptien
Parmi ces emblêmes, dont il a paru…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Parmi ces emblêmes, dont il a paru indispensable de comprendre la série entière dans ce recueil, l’animal fantastique gravé sur cette planche n’est pas un des moins importants; et quoique jusqu’ici on ait voulu regarder le Sphinx comme un emblême exclusif des mystères du débordement, de la terre d’Égypte, ou de tout autre phénomène céleste ou terrestre, il est indubitable que le Sphinx est, dans certaines occasions, un symbole du soleil ou du Dieu Phré, sur les monuments d’ancien style égyptien. La légende hiéroglyphique, peinte à côté de celui que nous publions aujourd’hui, contient textuellement, en effet, l’expression des idées RÉ (le soleil) DIEU GRAND SEIGNEUR DU CIEL: c’est le texte même d’une formule inscrite sur l’obélisque transporté jadis d’Égypte à Rome pour être érigé dans le grand cirque, formule qu’Hermapion a rendue très-littéralement par les mots Ἥλιος θεὸς μέγας δεσπότης οὐρανοῦ[346].
Ce sphinx, tiré d’une magnifique momie de la collection égyptienne de S. M. le roi de Sardaigne, existe sur le premier cercueil, au milieu de peintures d’autant plus curieuses, que plusieurs présentent, contre l’ordinaire des monuments de ce genre, un véritable intérêt historique. Le défunt, qui tenait un rang distingué dans l’ordre sacerdotal puisqu’il était voué au culte des souverains de la XVIIIe dynastie égyptienne, est représenté à genoux devant un autel chargé de pains sacrés et de fleurs de lotus. Auprès des offrandes et sur un piédestal richement décoré, repose le sphinx symbolique du soleil: la tête humaine barbue et le corps du lion, sont de couleur verte; une housse couvre son dos, et un grand uræus ailé s’élève en grands replis au-dessus de la croupe de l’animal fantastique, et exprime la puissance royale dont le Dieu Phré, considéré comme le père des rois, était en quelque sorte la source et le prototype. Une petite image de la Déesse Saté (la Junon égyptienne), assise entre les pattes antérieures du sphinx, paraît se rapporter à la même idée.
Le sphinx, qui est ici un emblême du Dieu Phré, n’a jamais indiqué, comme c’est l’opinion commune, la présence de cet astre dans les signes du Lion et de la Vierge; cette explication était d’autant moins fondée, que la tête humaine de la plus grande partie des sphinx de travail véritablement égyptien, est une tête mâle, caractérisée par la barbe, ce qu’on ne saurait rapporter à l’astérisme de la Vierge. Le seul passage des écrivains classiques, relatif à cet animal fantastique, et qui soit en harmonie parfaite avec les faits démontrés par les monuments, se trouve dans Clément d’Alexandrie, Ve livre des Stromates, où on lit[347] que le sphinx, chez les Égyptiens, fut le symbole de la force unie à la prudence ou à la sagesse: la première de ces qualités était exprimée par le corps entier du Lion τὸ σῶμα πᾶν λέοντος, et la seconde par la face d’homme, τὸ πρόσωπον ἀνθρώπου, unie au corps de l’animal.
Le sphinx étant ainsi, dans les anaglyphes, le signe de deux qualités essentiellement propres à toutes les essences divines et aux êtres mortels les plus favorisés des Dieux, devint, par cela même, un emblême commun à la plupart des divinités du premier et du second ordre, et aux souverains de l’Égypte. J’ai reconnu, en effet, sur les monuments, un grand nombre de Dieux et de Déesses, de Pharaons, de Lagides et d’Empereurs, représentés sous la forme même d’un sphinx; ce qui exclut toutes les interprétations tirées de l’Astronomie ou des phénomènes naturels, qu’on a voulu donner de cet emblême.
On distingue les sphinx, images symboliques des différentes divinités, par les insignes caractéristiques de chacune d’elles, placées sur la tête du monstre. Le disque solaire peint en rouge ou en vert, surmonte la coiffure du sphinx emblême du Dieu Phré, et rappelait aux Égyptiens la force et la sagesse de l’être céleste qui, dans leur système cosmologique, régissait et gouvernait l’univers matériel.
[346] HERMAPION, voy. Ammien-Marcellin, liv. XVII, ch. IV.
[347] Ἀλκῆς τε αὖ μετὰ συνέσεως ἡ σφίγξ. Τὸ μὲν σῶμα πᾶν λέοντος, τὸ πρόσωπον δὲ ἀνθρώπου ἔχουσα. Strom., lib. V, p. 671; édit. d’Oxfort.
[Illustration: 24.3.]
DJOM, DJEM, ou GOM,
(L’HERCULE ÉGYPTIEN.)
LES Grecs connurent trois personnages mythiques du nom d’Hercule; le plus moderne vécut peu de temps avant la guerre de Troie: c’était le fils d’Alcmène et le petit-fils d’Alcée[348]; le second était l’Hercule Crétois[349]; et le plus ancien de tous fut l’Hercule Égyptien, dont les travaux et les exploits ont été attribués par les Grecs à leur héros national, né à Thèbes de Béotie[350]. Hérodote, qui convient n’avoir jamais entendu parler dans aucun endroit de l’Égypte de cet Hercule si connu des Grecs[351], nous a transmis de précieux détails sur l’Hercule Égyptien.
«Hercule, dit-il, est un Dieu très-ancien chez les Égyptiens, et, comme ils l’assurent eux-mêmes, il est du nombre de ces douze Dieux qui sont nés des huit premiers Dieux, 17000 ans avant le règne d’Amasis[352].» Diodore de Sicile est d’accord, à cet égard, avec le père de l’histoire, lorsqu’il avance que l’Hercule Égyptien parut, dès le premier établissement de la race humaine sur la terre, époque depuis laquelle les Égyptiens, assure-t-il, comptaient bien plus de 10000 ans[353]. Ce Dieu rendit la terre habitable, en la délivrant des animaux féroces[354]. Ainsi, l’Hercule Égyptien était un Dieu de la seconde classe qui se composait de douze Divinités émanées des huit Grands Dieux de la première, parmi lesquels Ammon-Chnouphis, Nèith, Phtah, Mendès et Phré, occupaient les principaux rangs. Il paraît, comme on le verra dans la suite, que les Dieux de la seconde classe ne furent, pour la plupart, que des Parèdres de ceux de la première que nous venons de nommer.
Le culte d’Hercule était très-répandu en Égypte, et remontait aussi, selon Macrobe, à l’antiquité la plus reculée; ce personnage mythique était considéré comme l’emblême de la Force Divine, Virtus Deorum; et on lui attribuait, ainsi qu’on le fit en Grèce, la défaite des Géants ennemis des Dieux[355]. Nous apprenons enfin par Plutarque, dans son Traité d’Isis et d’Osiris, que les Égyptiens croyaient que leur Hercule habitait le disque solaire, et qu’il faisait avec cet astre le tour de l’univers.
Cette dernière indication nous a fait reconnaître, dans les peintures des manuscrits et dans les bas-reliefs des temples, les formes variées que les Égyptiens donnèrent à leur Hercule. Ce Dieu est figuré sous une apparence toute humaine, et porte ordinairement sur sa tête, ou dans sa main, une longue feuille ou plume, dont la partie supérieure est arrondie et recourbée. Ses chairs sont constamment rouges, et l’Hercule-Égyptien, comme l’a dit Plutarque, accompagne, en effet, presque toujours le Dieu Phré (le Soleil), lorsque cette grande Divinité est suivie, sur les monuments, par ses divers Parèdres. Dans un des bas-reliefs moulés dans la grande salle du tombeau royal découvert à Thèbes par M. Belzoni, l’Hercule-Égyptien, tel que nous venons de le décrire, est placé dans la barque du Soleil, à côté du disque lui-même. Dans la seconde partie du Rituel funéraire, dont les papyrus, trouvés sur les momies, sont des copies plus ou moins complètes, l’Hercule-Égyptien accompagne encore le Dieu-Soleil[356]. Il en est ainsi dans une foule d’autres peintures ou sculptures.
L’Hercule Égyptien gravé sur notre planche 25, a été copié à Biban-el-Molouk, par la Commission d’Égypte, dans le cinquième tombeau royal de l’est[357]; la légende hiéroglyphique tracée à côté de ce personnage, renferme son nom propre et sa filiation (numéros 1 et 2). Le nom propre est composé ici, comme partout ailleurs, de deux caractères, 1º d’une plume ou feuille, semblable à celle que le dieu porte sur sa tête; la valeur phonétique de ce signe nous est encore inconnue; 2º de l’oiseau que nous appelons provisoirement la caille, et qui, dans toutes les légendes hiéroglyphiques, exprimant indifféremment les lettres O, OU et V, a pour homophone, le lituus (lég. nº 3). La filiation est indiquée par l’oie, la ligne perpendiculaire, et le disque solaire suivi de la ligne perpendiculaire, ce qui donne Sché ou Sé-Ré, ou bien, Si-Ri, c’est-à-dire, Fils du Soleil: l’Hercule Égyptien est ordinairement qualifié de Dieu grand, Fils du Soleil, Seigneur Suprême (voyez la pl. nº 25.2).
[348] DIODORE de Sicile, Biblioth. Histor. lib, III, p. 208, C.
[349] IDEM, ibidem.
[350] Idem, p. 207, C, et 208; et lib. I, p. 21.
[351] HÉRODOTE, lib. II, §. XLIII et CXLV.
[352] IDEM, ibidem.
[353] DIODORE de Sicile, Biblioth. Histor. lib. I, p. 21, D.
[354] Idem, p. 21, A.
[355] MACROB. Saturn. lib. I, cap. 20.
[356] Description de l’Égypte, Antiq. vol. II, pl. 7, col. 81 à 79.
[357] Idem, Antiq. vol. II, pl. 91, nº 2.
[Illustration: 25.]
DJOM, DJEM OU GOM,
(SEM, CHÔN, L’HERCULE ÉGYPTIEN.)
LA valeur phonétique de la sorte de plume, ou feuille arrondie à sa partie supérieure, qui est le premier signe du nom hiéroglyphique du personnage que nous considérons comme l’Hercule égyptien, étant encore inconnue, il devient très-difficile de décider, parmi les diverses transcriptions du nom égyptien de ce dieu données par les auteurs classiques, laquelle est la plus exacte, et celle qu’il conviendrait d’adopter définitivement: selon les uns, le nom d’Hercule, en langue égyptienne, était Chôn (ΧΩΝ)[358]; selon d’autres, ce fut Gignôn ou Gigôn; ΓΙΓΝΩΝ, οἱ δὲ ΓΙΓΩΝ[359]; enfin, d’après l’extrait du Canon des rois thébains par Ératosthène, il semblerait que ce même nom était ΣΕΜ, puisque, dans ce texte important, on interprète le nom du pharaon Σεμφρουκρατης par HERCULE HARPOCRATE. Jablonski[360] a pensé que les noms Χων et Σεμ n’étaient que des altérations du mot égyptien ϫⲱⲙ (Djôm ou Gôm) qui, dans les composés, prend aussi en effet la forme de ϫⲉⲙ (Djem) et exprime les idées force et puissance. Ce rapprochement présente tous les caractères de la probabilité: nous n’en adopterons toutefois les conséquences que provisoirement. Le nom de l’Hercule égyptien se terminant par une voyelle ou une diphtongue dans l’écriture sacrée, et paraissant peindre plutôt les sons sou, soou ou gaôu, que djom ou djem, le hasard peut, d’un instant à l’autre, décider cette question, en nous fournissant le moyen de déterminer la véritable valeur alphabétique du premier hiéroglyphe de ce nom divin.
Il est possible aussi que ce dieu eût, comme une foule d’autres, plusieurs noms différents, de la même manière qu’on le représentait sous des formes et avec des attributs très-variés. La planche ci jointe nous montre l’Hercule égyptien sous des apparences toutes nouvelles: ses chairs sont de couleur verte comme celles du dieu Phtha, son aïeul; une ample tunique, coupée de bandes horizontales de diverses couleurs, le couvre jusqu’au bas des jambes, et deux longues plumes bleues s’élèvent au-dessus de sa coiffure. L’original de cette figure, dont je dois une copie à l’amitié de M. Huyot, est sculpté de fortes proportions sur un des piliers de la première salle de la grande excavation d’Ibsamboul, le plus majestueux monument de la Nubie, et dont l’exécution est due au règne fameux du Pharaon Ramsès, plus connu sous le nom de Sésostris. Le conquérant y est représenté faisant une riche offrande à l’Hercule égyptien, accompagné ici, comme partout ailleurs, par une déesse qui, comme lui, reconnaît le dieu Phré pour son père.
On retrouve l’image de ce même dieu, 1º sous un costume absolument semblable, si ce n’est que les plumes qui surmontent sa coiffure sont plus nombreuses, dans un bas-relief des piliers du tombeau royal découvert à Thèbes par Belzoni: Hercule présente l’emblème de la vie céleste au Pharaon Ousirei-Akenchérès, par les ordres duquel ce vaste hypogée fut creusé à grands frais;
2º Parmi les caractères hiéroglyphiques inscrits sur les quatre faces du petit obélisque existant au musée britannique, monument qui paraît avoir été érigé par un Pharaon de la XXe dynastie: le nom de ce roi est toujours précédé du titre chéri d’Hercule, exprimé par le caractère figuratif de ce dieu assis et la tête ornée d’un large faisceau de plumes;
3º Enfin dans une stèle funéraire du musée de Turin. La scène principale de ce bas-relief représente le défunt Satéroui, fils de Tathé, adorant Osiris, président de la région inférieure: ce juge suprême des morts est debout entre l’Hercule égyptien, dont la longue tunique est quadrillée en forme de damier, et la déesse sa sœur, qui présentent à l’époux d’Isis une chaîne formée des emblèmes réunis de la vie céleste, de la stabilité et du bonheur, la croix ansée, le nilomètre et le sceptre à tête de coucoupha.
[358] Etymologicum magnum.
[359] HESYCHII Lexicon.
[360] Pantheon Ægyptiorum, lib. II, III, p. 188.
[Illustration: 25.2.]
ATMOU, OTMOU, TMOU.
(HÉRON.)
MALGRÉ les profondes recherches et la vaste érudition de P. E. Jablonsky, le siècle dernier ne put se former une idée claire du système religieux de l’ancienne Égypte. Ce savant avait pris pour guides les écrivains grecs et latins qui parlaient, occasionnellement, des mythes sacrés et des croyances jadis en vigueur dans les sanctuaires de Thèbes et de Memphis. Il crut possible, avec le seul secours des notions rares, partielles, et isolées les unes des autres, que fournissent ces auteurs, de recomposer un tableau complet de la théogonie égyptienne. Mais sans noter ici les erreurs commises, soit dans le rang assigné à certaines divinités, soit dans leur ordre généalogique, ou même en déterminant leurs attributions spéciales, nous remarquerons surtout que les monuments égyptiens font connaître une foule de personnages mythologiques et présentent une nombreuse série de noms divins dont on chercherait vainement la trace dans les écrivains classiques: cette observation s’applique très-particulièrement au dieu représenté sur les planches 26, 26.2, 26.3 et 26.4 de ce recueil.
Que ce personnage ait occupé un rang distingué dans le Panthéon de l’ancienne Égypte, et qu’il ait appartenu à l’une des plus hautes classes de divinités, ce sont là des faits mis hors de toute discussion par la fréquence des images de ce dieu sur les monuments des divers ordres, et par celle des invocations qui lui sont adressées dans le grand Rituel des morts ou livre de la manifestation à la lumière[361], ainsi que dans les tableaux et les stèles d’adoration.
Le nom de ce dieu a été diversement orthographié dans les manuscrits hiéroglyphiques et hiératiques, comme dans les inscriptions gravées sur les temples et les monuments funéraires. On a recueilli toutes ses variations pl. 26.2 (numéros 1, 2, 3 et 4), et pl. 26.4 (numéros 3, 4, 5, 6 et 7). La forme la plus simple (pl. 26.4, numéros 6 et 7) se trouve constamment reproduite dans tous les textes hiératiques, sans aucune modification, telle qu’on la donne ici pl. 26.2, nº 4. Réduit ainsi à ses véritables éléments, ce nom, composé des signes phonétiques ⲁ ou ⲟ, ⲧ et ⲙ, suivis parfois du signe de la voyelle ⲟⲩ[362], se prononçait ⲁⲧⲙⲟⲩ ou bien ⲟⲧⲙⲟⲩ, et par abréviation ⲧⲙⲟⲩ; car le signe initial, la feuille de roseau ⲁ ou ⲟ, se trouve fréquemment omis dans les légendes hiéroglyphiques[363]. La forme hiératique de ce nom divin n’offrant jamais de caractère équivalent au caractère figurant un traîneau, qu’on remarque assez habituellement dans le même nom écrit en signes hiéroglyphiques, établit suffisamment que ce caractère n’est qu’un simple déterminatif du sens même de ce nom, sans entrer pour rien dans sa prononciation. Quant au signe qui termine le groupe phonétique ⲁⲧⲙ (pl. 26.4, nº 7), c’est encore un signe déterminatif du nom entier, et il appartient à la classe des caractères figuratifs, car il reproduit l’image même du dieu dont il accompagne le nom.
ⲁⲧⲙⲟⲩ est en effet habituellement représenté sous une forme tout humaine: ses chairs sont peintes de couleur rouge ou de couleur verte (pl. 26.2). Le dieu, assis sur un trône et tenant dans ses mains les insignes de la vie et de la bienfaisance divine, porte sur sa tête la grande coiffure royale, le pschent, symbole de la domination sur les régions supérieures et inférieures: cette coiffure dénote à elle seule l’étendue des attributions du dieu, et ne permet point de le ranger parmi les divinités d’un rang ordinaire; aussi le trouve-t-on toujours, dans les peintures ou les bas-reliefs représentant des scènes mystiques, associé à des divinités d’un ordre très-relevé.
[Illustration: 26.]
Un tableau funéraire, peint sur bois[364], nous montre le dieu Atmou ayant en main les emblèmes combinés de la bienfaisance, de la vie et de la stabilité, marchant immédiatement après le dieu Phré, et suivi du dieu Thoré, d’Osiris, d’Horus, ainsi que des deux divines sœurs Isis et Néphtys. Atmou conserve ce même rang dans la prière tracée au-dessous de ces images, prière dans laquelle chacune de ces six divinités est successivement invoquée. Une autre scène symbolique, peinte dans la troisième partie de tous les exemplaires complets du Rituel des morts, prouve aussi, non-seulement qu’Atmou tenait, dans le système théogonique égyptien, un rang supérieur à celui d’Osiris et des dieux de la troisième classe, mais encore que des divinités de la seconde, telles que Sôou et sa sœur Tafné, Sèv et sa sœur Netphé, ne marchaient qu’après lui dans la hiérarchie céleste. Il s’agit de la vignette de l’un des chapitres du Rituel des morts, intitulé Adoration au dieu Phré (le soleil), se mouvant dans sa bari; on y a représenté[365] le soleil, sous la forme de l’épervier sacré, dans un disque porté sur le vaisseau, et assisté de neuf divinités, dont la première est Atmou, après lequel sont assis les dieux et déesses de la seconde et de la troisième classe, que nous venons de citer. Le texte explicatif de cette scène symbolique, transcrit sur notre planche 26.4, nº 2, porte en effet: Ceci est l’image de l’épervier divin dans la bari; la couronne des régions supérieures est sur sa tête; il est honoré par ATMOU, SÔOU, TAFNÉ, SÈB, NETPHÉ, OSIRIS, HORUS, ISIS et NÉPHTYS. L’étude des monuments égyptiens nous a d’ailleurs appris que, dans toute peinture ou tout bas-relief, l’ordre dans lequel les divinités sont placées indique invariablement le rang et l’importance relative de chacune d’elles.
Il faut donc, d’après les faits précédemment exposés, considérer Atmou comme le chef des dieux de la seconde classe, et le placer immédiatement après le dieu Phré, le dernier des dieux de la première, dans le système théogonique égyptien, divinité avec laquelle Atmou se montre partout dans une liaison fort intime sous le rapport des attributions et des emblèmes; ses titres les plus ordinaires: Dieu grand[366], seigneur du monde matériel[367]; dieu grand, seigneur du ciel[368], l’assimilent en général aux êtres mythiques les plus importants, mais au dieu PHRÉ ou le SOLEIL en particulier.
Il y a plus, un grand nombre de monuments démontrent l’identité de Phré et d’Atmou, ou, en d’autres termes, établissent clairement qu’Atmou n’est qu’une des nombreuses formes du dieu Phré qui, lui-même, n’était qu’une forme sensible d’Amon-Ra.
Notre planche 26, calquée sur une magnifique momie du Musée de Turin, nous offre ces deux divinités réunies en une seule, comme ne permet point d’en douter la légende hiéroglyphique ⲣⲏ-ⲧⲙⲟⲩ ⲛⲟⲩⲧⲉ ⲛⲏⲃ-ⲧⲟ, le dieu RÉ-TMOU, seigneur du monde matériel, inscrite au-dessus de ce personnage, dont la tête est celle de l’oiseau sacré du soleil, l’épervier, unie à un corps humain, et dont les chairs sont de couleur verte, teinte souvent affectée au corps entier du dieu Atmou, lorsqu’on le représente sous une forme tout humaine[369]. Le fouet placé dans la main droite du dieu, et le pedum ou sceptre à crochet, qu’il tient de la gauche, expriment assez clairement les attributions incitatrices et modératrices de cette double divinité. La fille aînée du dieu Phré, la déesse Vérité ou Justice (_Thmei_), caractérisée par la plume d’autruche fixée à sa coiffure au moyen d’un riche diadème, obombre le dieu de ses ailes étendues, et rappelle l’idée des chérubins qui figuraient également avec leurs ailes éployées parmi les décorations de l’Arche d’alliance et celles du sanctuaire des enfants d’Israël.
Un nombre très-considérable de tableaux peints sur bois, ou de stèles d’adoration sculptées et de diverses matières, établissent cette combinaison de Phré et d’Atmou[370] en un seul être mystique, et sous le nom composé de PHRÉ-ATMOU, c’est-à-dire le Soleil-Atmou. Mais cette image sacrée reçoit quelques modifications, suivant que l’artiste a voulu indiquer dans cette forme complexe la prédominance de l’un ou de l’autre des éléments qui la constituent. Si l’acte d’adoration est plus particulièrement adressé à la forme de Phré qu’à celle d’Atmou, on représente le dieu avec une tête d’épervier surmontée du disque, debout et en mouvement, les jambes séparées[371], et couvert du court vêtement égyptien appelé schenti. Dans le cas contraire[372], d’étroites bandelettes enveloppent le corps entier du dieu, et lui donnent l’apparence d’une momie à tête d’épervier ornée du disque solaire. C’est là en quelque sorte la momie du dieu Phré lui-même. (Voir notre planche 26.3, calquée d’après un tableau peint sur bois, du Musée de Turin.)
Cette circonstance très-remarquable nous conduit directement à conclure que le dieu Atmou, considéré sous le rapport cosmologique, n’est autre chose qu’un symbole du soleil mourant, l’image mystique de l’astre du jour arrivé à la limite occidentale de l’horizon, et entrant dans l’hémisphère inférieur. On sait que les idées occident, nuit, mort et enfer, furent toujours en Égypte, comme en beaucoup d’autres contrées, dans une étroite connexion, et même presque identiques.
[Illustration: 26.2.]
L’autorité des monuments confirme pleinement cette conclusion. Il existe dans les Musées égyptiens de l’Europe, et en particulier dans ceux de Paris et de Turin, plusieurs tableaux, peints sur bois, contenant des actes d’adoration aux deux formes du soleil Phré et Atmou. Ces tableaux présentent une disposition toute particulière; le haut en est occupé par le disque ailé orné d’uræus[373], l’emblème du premier Hermès ou la lumière primitive; la partie inférieure contient une prière, plus ou moins étendue, adressée aux dieux Phré et Atmou, qui sont représentés séparément dans le milieu du tableau, debout, adossés, et recevant l’un et l’autre les offrandes de l’adorateur, dont l’image est figurée deux fois à cet effet. Phré tient toujours la DROITE du tableau, la GAUCHE étant toujours réservée à ATMOU. Or les mots droite et ORIENT, gauche et OCCIDENT, sont synonymes dans l’écriture sacrée égyptienne; Phré est donc le soleil à l’Orient ou dans l’hémisphère supérieur, et Atmou le soleil à l’Occident ou dans l’hémisphère inférieur. Aussi parmi les peintures d’un cercueil de momie[374], représentant, à la droite et à la gauche, des cynocéphales adorant les emblèmes de Phré et d’Atmou, lit-on à la DROITE la formule: Adoration au dieu soleil dominant dans la station ORIENTALE du ciel; tous les humains tiennent la vie de sa lumière[375]; et à GAUCHE: Adoration au dieu soleil possesseur des biens dans la station OCCIDENTALE du ciel[376], possesseur des biens dans la contrée de Onkh (c’est-à-dire de la vie). Les titres donnés à ces deux divinités dans les tableaux d’adoration, sont absolument les mêmes sur un monument de ce genre existant au Musée royal du Louvre[377]. Le suppliant, un prêtre d’Amon-Ra roi des dieux, donne, par exemple, au dieu Phré les titres de dieu sauveur, dominant dans la station orientale du ciel, grand esprit, etc.; et au dieu Atmou, ceux de dieu sauveur, soleil Atmou, possesseur des biens dans la contrée de la vie; et ce dernier dieu y reçoit enfin la qualification bien remarquable de lion de la nuit[378] ou gardien vigilant de la nuit, si on veut prendre le lion dans un sens tropique.
Les deux points extrêmes de la course apparente du soleil, de l’Orient à l’Occident, se trouvent ainsi symbolisés sous les noms de Phré et d’Atmou; considérés métaphysiquement, l’un préside à l’hémisphère supérieur de l’univers toujours lumineux, habité par des essences éternelles; et l’autre est censé parcourir et gouverner l’hémisphère inférieur, siége des ténèbres, et qu’habitent des êtres soumis à une vie mortelle. Phré domine sur l’Orient, et Atmou sur l’Occident: au premier se rapporte l’œil droit symbolique, et au second l’œil gauche: de là vient aussi que, dans le Rituel funéraire, dont un des chapitres contient la consécration de chacun des membres du corps humain à l’une des divinités de l’Égypte, le défunt dit: Ma tempe DROITE appartient à l’esprit du soleil dans le jour, et ma tempe GAUCHE à l’esprit d’Atmou dans la nuit[379]; enfin dans les litanies d’Osiris et des autres dieux, lesquelles font partie du grand Rituel funéraire, le dieu Phré-Atmou est appelé le germe des autres grands dieux, ou le germe mâle des autres dieux grands[380]: une telle qualification dénote à elle seule l’importance de ce double personnage mythique.
On rencontre souvent parmi les objets tirés des catacombes de l’Égypte, de petites pyramides en pierre calcaire ou en granit, dont les quatre faces, chargées de sculptures, reproduisent toujours, à très-peu de chose près, les mêmes scènes; toutes sont évidemment relatives au soleil et à son culte: l’une des faces offre l’image en pied du dieu PHRÉ hiéracocéphale ou celle de son épervier symbolique portant le disque au-dessus de sa tête; sur la suivante est le dieu ATMOU, sous forme humaine, coiffé du pschent; la troisième représente le scarabée à ailes arrondies éployées, symbole constant du dieu Thoré; et sur la quatrième face se voit l’image de l’adorateur, souvent accompagné de plusieurs membres de sa famille, élevant ses bras suppliants vers la face sur laquelle est sculptée l’image de Phré, circonstance démontrant que celle-ci est bien la face initiale du monument, celle qui présente en effet la forme première du dieu soleil. Ces pyramides réunissent ainsi, dans une même adoration, toutes les formes symboliques du soleil; savoir, Phré, Atmou et Thoré; ce dernier, considéré cosmologiquement, n’est encore qu’une forme du même dieu: la plupart des tableaux et des stèles d’adoration au soleil ajoutent constamment en effet le nom de Thoré à ceux de Phré et d’Atmou.
[Illustration: 26.3.]
La seconde forme divine du soleil, Atmou, en sa qualité de recteur des régions inférieures, était supposé exercer une influence directe sur la terre et ses habitants. Les rois lui payaient en particulier un tribut constant d’adorations et d’hommages, et les grands monuments témoignent de ces actes de piété des Pharaons par les titres mêmes que prennent ces princes dans les inscriptions qui les décorent. Sur l’obélisque occidental de Louqsor, le pharaon Ramsès II est qualifié de roi deux fois aimable, comme Atmou. Le titre chéri d’Atmou a été donné à Ramsès-Sésostris, dans l’inscription qui décore la face occidentale du magnifique obélisque de la porte du Peuple à Rome; sur l’obélisque du Panthéon, le pharaon Apriès ou Ouaphré est traité de bien aimé d’Atmou dieu grand qui réside dans la contrée de la vie; l’obélisque de Saint-Jean de Latran, celui de Florence et celui de Monte-Citorio, honorent d’un titre analogue les anciens rois Mandouei, Ramsès-Sésostris et Psammétichus Ier. Le pouvoir royal fut mis sous la protection immédiate d’Atmou, qui accordait un long règne aux souverains qu’il voulait favoriser: c’est ce que l’on peut induire naturellement des titres de chef des attributions royales comme Atmou, et de roi possesseur des années comme Atmou, que prend Ramsès-Sésostris sur deux monuments très-remarquables[381]; une même induction doit résulter encore mieux du titre royal modérateur des modérateurs engendrés d’Atmou, donné à Ramsès II sur l’un des obélisques de Louqsor. On en doit conclure que les rois eux-mêmes furent mystiquement regardés comme des enfants d’Atmou, dont ils étaient les représentants sur la terre. Cela explique enfin la qualité de fils d’Atmou[382] dont se pare Ramsès-le-Grand dans les inscriptions des obélisques du Panthéon, de Florence, et de Tanis: sur ce dernier monument, dont le dessin m’a été communiqué par M. Pacho, le courageux explorateur de la Cyrénaïque, on traite le conquérant égyptien d’Aroéris puissant, fils d’Atmou, roi seigneur du monde, etc., Ramsès, etc.; et cette formule répond mot pour mot à l’une des formules initiales jadis sculptées sur un obélisque érigé par le même roi Ramsès, et dont Hermapion[383] a donné une traduction fidèle en ces termes: Απολλων κρατερος ΥΙΟΣ ΗΡΩΝΟΣ Βασιλευς οικουμενης ΡΑΜΕΣΣΗΣ, le puissant Apollon, fils de Héron, le roi du monde, Ramessès, etc. Cette traduction grecque a d’autant plus d’importance pour nous, qu’elle prouve (et c’est le seul témoignage à citer à ce sujet) que le dieu égyptien Atmou ne fut point tout-à-fait inconnu aux Grecs: on voit en effet par le texte précité qu’ils l’appelaient ΗΡΩΝ, Héron, nom qui n’a aucun rapport réel de son avec l’égyptien Atmou, mais auquel il serait tout aussi difficile d’attribuer une origine purement grecque: n’est-ce là que la transcription d’un nom ou d’un surnom égyptien d’Atmou, que l’on retrouvera peut-être dans quelque texte hiéroglyphique? c’est ce que nous n’oserons décider. Notre seul but, tout en notant cette synonymie, n’a été que de faire connaître l’influence directe que le dieu Atmou était censé exercer sur la terre et sur les rois qui la gouvernaient, d’après les idées égyptiennes.
Ce même dieu régissait encore l’une des plus importantes portions de l’hémisphère inférieur, l’Amenthès ou l’enfer égyptien, et les monuments qui lèvent toute espèce de doute sur cette nouvelle attribution d’Atmou, abondent dans les musées royaux de l’Europe, ainsi que dans les collections particulières. Nous citerons seulement ici un tableau, peint sur bois, appartenant au Musée royal du Louvre, et représentant le dieu Thoth-Psychopompe, conduisant l’ame d’une femme au pied du trône d’Atmou. Le dieu, assis, est coiffé de la moitié inférieure du pschent, et son corps paraît enveloppé de bandelettes comme celui d’une momie ordinaire[384]. Ajoutons qu’on a dessiné à l’entrée du cinquième tombeau royal à l’ouest dans la vallée de Biban-el-Molouk, à Thèbes[385], un bas-relief présentant une scène d’un haut intérêt, dont nous traiterons plus en détail dans la suite: il suffit de dire ici qu’on y voit le dieu Atmou exerçant les fonctions de juge suprême des ames dans l’Amenti, et décidant de leurs futures transmigrations. On trouvera d’ailleurs dans le Rituel funéraire des preuves multipliées et irréfragables de l’influence directe que cette divinité était supposée exercer sur les ames des morts. Les défunts le traitent habituellement de père[386] dans les invocations qu’ils lui adressent, et le dieu lui-même prend le titre de père des personnages défunts, dans les légendes qui décorent certaines momies. On lit, par exemple, à côté d’une image d’Atmou peinte, ainsi que celles de plusieurs autres divinités, sur le cercueil d’une momie de femme du Musée royal: Voici ce que dit le dieu Atmou, seigneur du monde matériel, etc., à Ouaranès, fille de Pachopsch: Je suis venu te visiter, MOI QUI SUIS TON PÈRE[387]. Les autres dieux ou déesses peints sur ce même cercueil adressent des paroles analogues à la défunte, en se déclarant être la mère, le fils ou les frères de cette même défunte.
Ainsi les mythes égyptiens symbolisèrent dans le personnage d’Atmou le soleil à l’Occident, le soleil dans l’hémisphère inférieur, régissant en même temps les choses terrestres, et réglant le sort des ames dans les demeures infernales.
[361] Voir la partie de ce livre sacré hiéroglyphique gravée dans la Description de l’Egypte, A, vol. II, pl. 72, colonnes 21, 103, 34; pl. 73, col. 81; pl. 74, col. 33; pl. 75, col. 110, 100, 125, 97, 94.
[362] Voir la légende du dieu sur notre planche 26 et pl. 26.2, nº 4.
[363] Pl. 26.2, numéros 1, 2, 3; pl. 26.4, numéros 3, 4 et 5.
[364] Appartenant au Musée de Turin.
[365] Voir notre planche 26.4, nº 1.
[366] Idem, nº 8.
[367] Idem, nº 10.
[368] Idem, nº 6.
[369] Voir notre planche 26.2.
[370] Voir les variantes d’orthographe de ce nom, pl. 26.2, nº 5.
[371] Tableaux peints des Musées du Vatican, de Turin et de Paris.
[372] Tableaux des Musées de Paris, de Lyon et de Turin.
[373] Voir nos planches 15.3 et 15.4, ainsi que leur explication.
[374] Numéroté O, 7, dans ma Notice descriptive des Monuments égyptiens du Musée Charles X.
[375] Ce texte est gravé sur notre planche 26.4, nº 13.
[376] Idem., pl. 26.4, nº 14.
[377] Nº A, 310 de ma Notice descriptive des Monuments égyptiens du Musée Charles X.
[378] Pl. 26.4, nº 15.
[379] Manuscrit hiératique du Musée royal, pl. 26.4, numéros 16 et 17.
[380] Rituels funéraires hiératiques et hiéroglyphiques des Musées de Paris et de Turin.
[381] Sur les obélisques de Louqsor et la statue de Sésostris du Musée royal de Turin.
[382] Planche 26.4, nº 18.
[383] Dans AMMIEN MARCELLIN, Rerum gestarum, lib. XVII, cap. 4.
[384] Tableau numéroté A, 309, dans la Notice des Monuments égyptiens du Musée Charles X.
[385] Description de l’Egypte, A, vol. II, pl. 83, nº 1.
[386] Voir le Rituel funéraire gravé dans la Description de l’Egypte, A, vol. II, pl. 74, col. 34, etc., etc.
[387] Momie notée O, 7, dans la Notice du Musée Charles X.
[Illustration: 26.4.]
MANDOU, MANDOU-RÉ, MANDOU-RI.
(MANDOULIS.)
L’UTILITÉ des inscriptions grecques recueillies avec tant de soin et de persévérance par les voyageurs Belzoni, Burckhardt, Cailliaud et Gau parmi les ruines de l’Égypte, ne se borne point à l’accroissement de nos connaissances sur l’administration politique et sur l’état civil des habitants de ce pays, durant la domination grecque et romaine. Elles fournissent quelquefois aussi des notions d’autant plus précieuses sur la religion et le culte national des Égyptiens, qu’elles viennent confirmer, en s’accordant avec eux, les résultats du même ordre antérieurement déduits de l’étude d’inscriptions conçues en anciens caractères égyptiens. L’explication de notre planche nº 7 a déja prouvé la vérité de cette assertion: celle de notre planche 27 donnera un nouvel exemple des ressources qu’on peut trouver dans ce rapprochement.
D’après une inscription grecque copiée par un voyageur anglais, M. Bailie[388], sur un des temples de Calabsché (l’ancienne Talmis) en Nubie, cet édifice fut principalement consacré au culte d’un dieu égyptien nommé ΜΑΝΔΟΥΛΙΣ Mandoulis; et un grand nombre d’actes d’adoration, Προσκυνήματα, écrits en langue grecque et tracés sur les murailles ou dans le voisinage du même temple, témoignent aussi que la divinité locale était ΜΑΝΔΟΥΛΙΣ, personnage mythique auquel on donne constamment le titre de ΚΥΡΙΟΣ, Seigneur, et celui de ΘΕΟΣ ΜΕΓΙΣΤΟΣ, Dieu très-grand[389]. Mais rien, dans aucune de ces inscriptions, ne peut nous faire connaître les formes ni les attributs que les Égyptiens donnèrent au dieu particulièrement adoré dans le bourg sacré de Talmis. Notre curiosité eût été, à cet égard, promptement satisfaite, si quelque voyageur eût dessiné avec soin la série des bas-reliefs existants dans ce temple de Nubie: on eût bientôt reconnu le dieu principal du temple, au rang distingué qu’il doit nécessairement tenir parmi les personnages divins sculptés sur les parois de l’édifice. Mais il en est des temples de Calabsché, comme de toutes les constructions antiques de l’Égypte et de la Nubie; nous ne possédons malheureusement que des copies isolées de quelques-uns des nombreux bas-reliefs qui les décorent. Il a donc fallu recourir à d’autres moyens pour connaître les formes sous lesquelles les Égyptiens représentèrent leur Dieu Mandoulis ou plutôt Mandouli, le Σ final de ce nom n’étant qu’une terminaison purement grecque. C’est par la lecture seule des légendes hiéroglyphiques inscrites à côté d’images de divinités, soit sur des monuments originaux, soit sur quelques dessins de bas-reliefs inédits ou déja publiés, que je suis parvenu à reconnaître le Dieu Mandouli, parmi la foule de Dieux que présentent les sculptures égyptiennes.
Je remarquai d’abord qu’une divinité mâle, et qui paraît avoir joué un rôle important dans le Panthéon égyptien, reçoit, dans les légendes hiéroglyphiques, le nom de Mand Uⲛⲧ[390]. Ce même nom propre de Dieu se lit avec l’addition de sa voyelle finale Uⲛⲧⲟⲩ[391], Mandou, sur plusieurs stèles ou bas-reliefs du musée royal égyptien de Turin, de la collection de M. Durand ou du cabinet du Roi à Paris. La valeur phonétique des éléments qui composent ces noms, étant reconnue d’ailleurs et ne permettant aucun doute sur l’exactitude de leur lecture, il devint certain, pour moi du moins, que le Dieu appelé Mand, ou plutôt Mandou, dans les textes hiéroglyphiques, était aussi le Dieu principal du temple de Talmis, nommé ΜΑΝΔΟΥΛΙ Mandouli dans les inscriptions grecques, lorsque surtout j’eus retrouvé ce nom divin plus habituellement écrit Ⲙⲛⲧⲣⲏ[392], Mandou-Ri ou Mandou-Li (MANDOU-SOLEIL), suivant la prononciation particulière de ce nom, dans les différents dialectes de la langue égyptienne.
Ce nom sacré se lit constamment inscrit à côté d’un Dieu à tête d’épervier, ornée du disque solaire, surmontée de deux longues plumes. Ainsi le Dieu Mandou-Ri ou Mandou-Li réunissait en lui les caractères ou du moins les principaux insignes des deux grandes divinités de l’Égypte Amon-Ré (Amon-Soleil), et Phré ou Phri (_le Dieu Soleil_). Les images de Mandou-Li sont fréquemment reproduites dans les temples de l’Égypte, de la Nubie et de l’Éthiopie; celle qui est gravée sur notre planche 27, est tirée d’une stèle du musée royal de Turin.
[388] Cité par M. Niebuhr, Inscriptiones Nubienses.
[389] Voyez Gau, Monuments de la Nubie; Inscriptions; Calabsché; pl. II, nº 4; pl. III, numéros 7, 9, 10, 14, 15, 16, 17; pl. IV, numéros 20, 22, 23, et 29.
[390] Voyez, entre autres monuments, une momie de la collection de M. Cailliaud.
[391] Légende nº 1 de notre planche; le dernier caractère est le signe d’Espèce, DIEU.
[392] Légendes numéros 2, 3 et 4, de notre planche: le nº 5 est la forme hiératique de la légende nº 1; voyez aussi Description de l’Egypte, Ant.; vol. III, pl. 34; idem, pl. 31; et le Voyage de M. Cailliaud à Méroé, Barkal, etc.; pl. LXXI.
[Illustration: 27.]
SÈB ou SEV.
(CRONOS, SATURNE.)
NOUS avons déja fait connaître les formes variées du dieu Sovk, Sévék, Sébék, Sékeb, qu’honoraient spécialement les habitants du nome Ombite, ainsi que les relations marquées de ce personnage mythique avec le temps en général et le cours du soleil en particulier: Sévék, identifié avec cet astre sous un certain point de vue, appartenait à la classe des dieux célestes: c’était la forme primordiale du Saturne égyptien qui, par son incarnation sur la terre, revêtant des formes matérielles, devint une des divinités de la troisième classe, celle des dieux terrestres (ἐπιγείους) issus des dieux célestes. Le Saturne égyptien, dieu incarné, l’un des dynastes qui, disait-on, avait régné sur l’Égypte dans les temps primitifs et avait laissé le trône à ses enfants Osiris et Isis, prenait le nom de Sév, Siv ou Sèv, et celui de Kèb ou Kév (lég. nº 6); ce qui, dans les monuments originaux, distingue habituellement la forme terrestre ou secondaire de la forme céleste ou primordiale adorée sous les noms de Sévék et Sékeb. Les légendes hiéroglyphiques sculptées à côté des images de Sévék dans le grand temple d’Ombos, constatent fréquemment du reste l’identité d’essence de ces deux formes divines.