Paul Et Virginie

Jacques-Henri Bernardin de Saint Pierre · Chapitre 1 sur 2 · partie 1/3

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Paul Et Virginie

Préambule

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Table des matières

 

PRÉAMBULE............................................................................3

 

PAUL ET VIRGINIE ...............................................................66

 

À propos de cette édition électronique................................. 176

PRÉAMBULE

 

Voici l’édition in-4° de Paul et Virginie que j’ai proposée par souscription. Elle a été imprimée chez P. Didot l’aîné, sur papier vélin d’Essonnes. Je l’ai enrichie de six planches dessi-nées et gravées par les plus grands maîtres, et j’y ai mis en tête mon portrait, que mes amis me demandaient depuis longtemps.

 

Il y a au moins deux ans que j’ai annoncé cette souscrip-tion. Si plusieurs raisons m’avaient décidé à l’entreprendre, un plus grand nombre m’aurait obligé à y renoncer. Mais j’ai regar-dé comme le premier de mes devoirs de remplir mes engage-ments avec mes souscripteurs. Sous ce rapport, l’histoire de mon édition ne pourrait intéresser qu’un petit nombre de per-sonnes : cependant, comme elle me donnera lieu de faire quel-ques réflexions utiles aux gens de lettres sans expérience, en les éclairant de celle que j’ai acquise, sur les contrefaçons, les sous-criptions, les journaux, et les artistes, j’ai lieu de croire qu’elle ne sera indifférente à aucun lecteur. On verra au moins comme, avec l’aide de la Providence, je suis venu à bout de tirer cette rose d’un buisson d’épines.

 

Le premier motif qui m’engagea à faire une édition recher-chée de Paul et Virginie, fut le grand succès de ce petit ouvrage. Il n’est au fond qu’un délassement de mes Études de la Nature, et l’application que j’ai faite de ses lois au bonheur de deux fa-milles malheureuses. Il ne fut publié que deux ans après les premières, c’est-à-dire en 1786 : mais l’accueil qu’il reçut à sa naissance surpassa mon attente. On en fit des romances, des idylles, et plusieurs pièces de théâtre. On en imprima les divers sujets sur des ceintures, des bracelets, et d’autres ajustements de femme. Un grand nombre de pères et surtout de mères firent

 

– 3 – porter à leurs enfants venant au monde les surnoms de Paul et de Virginie. La réputation de cette pastorale s’étendit dans toute l’Europe. J’en ai deux traductions anglaises, une italienne, une allemande, une hollandaise, et une polonaise ; on m’a promis de m’en envoyer une russe et une espagnole. Elle est devenue clas-sique en Angleterre. Sans doute j’ai obligation de ce succès, unanime chez des nations d’opinions si différentes, aux femmes, qui, par tout pays, ramènent de tous leurs moyens les hommes aux lois de la nature. Elles m’en ont donné une preuve évidente en ce que la plupart de ces traductions ont été faites par des dames ou des demoiselles. J’ai été enchanté, je l’avoue, de voir mes enfants adoptifs revêtus de costumes étrangers par leurs mains maternelles ou virginales. Je me suis donc cru obligé à mon tour de les orner de tous les charmes de la typographie et de la gravure françaises, afin de les rendre plus dignes du sexe sensible qui les avait si bien accueillis.

 

Sans doute ils lui sont redevables d’une réputation qui s’étend, dès à présent, vers la postérité. Déjà les Muses décorent de fables leur berceau et leur tombeau, comme si c’étaient des monuments antiques. Non seulement plusieurs familles consi-dérables se font honneur d’être leurs alliées, mais un bon créole de l’Île de Bourbon m’a assuré qu’il était parent du S. Géran. Un jeune homme nouvellement arrivé des Indes orientales m’a fait voir depuis peu une relation manuscrite de son voyage. Il y ra-conte qu’il s’est reposé sur la vieille racine du cocotier planté à la naissance de Paul ; qu’il s’est promené dans l’Embrasure où l’ami de Virginie aimait tant à grimper, et qu’enfin il a vu le Noir

Domingue âgé de plus de cent vingt ans 1, et pleurant sans cesse la mort de ces deux aimables jeunes gens ; il ajouta que, quoi-qu’il eût vérifié les principaux événements de leur histoire, il avait pris la liberté de s’écarter de mes récits dans quelques cir-

 

1 L’existence actuelle de Domingue m'avait déjà été confirmée par plusieurs autres voyageurs. Ils m’ont assuré même qu'un habitant de l'Île de France le faisait voir sur un théâtre pour de l'argent.

 

– 4 – constances légères, persuadé que je voudrais bien lui permettre de les publier avec leurs variantes. J’y consentis, en lui faisant observer que, de mon temps, cette ouverture du sommet de la montagne qu’on appelle l’Embrasure, m’avait paru à plus de cent pieds de hauteur perpendiculaire. Au reste, je lui recom-mandai fort d’être toujours exact à dire la vérité, et d’imiter dans ses récits ce héros protégé de Minerve, qui avait beaucoup moins voyagé que lui, mais qui avait vu des choses bien plus extraordinaires.

 

En vérité, s’il m’est permis de le dire, je crois que mon humble pastorale pourrait fort bien m’acquérir un jour autant de célébrité que les poèmes sublimes de l’Iliade et de l’Odyssée en ont valu à Homère. L’éloignement des lieux comme celui des temps en met les personnages à la même distance, et les couvre du même respect. J’ai déjà un Nestor dans le vieux Domingue, et un Ulysse dans mon jeune voyageur. Les commentaires commencent à naître ; il est possible qu’à la faveur de mes amis, et surtout de mes ennemis, qui se piquent d’une grande sensibi-lité à mon égard, elle me prépare autant d’éloges après ma mort que mes autres écrits, où je n’ai cherché que la vérité, m’ont at-tiré de persécutions pendant ma vie.

 

Cependant, je l’avoue, un autre motif plus touchant que ce-lui de la gloire m’a engagé à faire une belle édition de Paul et Virginie : c’est le désir paternel de laisser à mes enfants, qui portent les mêmes noms, une édition exécutée par les plus habi-les artistes en tout genre, afin qu’elle ne pût être imitée par les contrefacteurs. Ce sont eux qui ont dépouillé mes enfants de la meilleure partie du patrimoine qui était en ma disposition. Les gens de lettres se sont assez plaints de leurs brigandages ; mais ils ne savent pas que ceux qui se présentent aujourd’hui pour s’y opposer sont souvent plus dangereux que les contrefacteurs eux-mêmes. Ils en jugeront par deux traits encore tout récents à ma mémoire.

 

– 5 –

Il y a environ deux ans et demi qu’un homme, moitié li-braire, moitié homme de loi, vint m’offrir ses services pour Lyon. Il allait, me dit-il, dans cette ville qui remplit de ses contrefaçons les départements du midi, et même la capitale. Il était revêtu des pouvoirs de plusieurs imprimeurs et libraires pour saisir les contrefaçons de leurs ouvrages, et s’était obligé de faire tous les frais de voyage et de saisie, à la charge de leur tenir compte du tiers des amendes et des confiscations. Il m’offrit de se charger de mes intérêts aux mêmes conditions. Nous en signâmes l’acte mutuellement. Il partit. À peine était-il arrivé à Lyon que je reçus de cette ville quantité de réclamations des libraires qui se plaignaient de ses procédures, attestaient leur innocence, leur qualité de père de famille, etc. De son côté mon fondé de procuration me mandait qu’il faisait de fort bon-nes affaires ; qu’il me suppliait de ne m’en point mêler, et de le laisser le maître de disposer de tout, suivant nos conventions. Je me gardai donc bien de l’arrêter dans sa marche, et je me félici-tai de recevoir incessamment de lui des fonds considérables, que je devais verser dans l’édition que je me proposais de faire. Mais deux ans et demi se sont écoulés sans que j’aie entendu parler de lui, quelques recherches que j’en aie faites.

 

Il y a environ dix-huit mois qu’un imprimeur-libraire me fit la même proposition pour Bruxelles : j’y consentis. Il traita de fripon et de vagabond celui que j’avais chargé à Lyon de mes intérêts. À peine arrivé à Bruxelles, il me manda qu’il avait saisi plusieurs de mes ouvrages contrefaits ; et après m’avoir engagé à employer mon crédit pour lui faire obtenir des jugements de condamnation, je n’en ai pas plus entendu parler que de l’autre.

 

J’avais sans doute compté sur des fonds moins casuels pour entreprendre une édition de Paul et Virginie. Engagé de-puis huit ans dans des procès à l’occasion de la succession du père de ma première femme ; et voyant que les créanciers de cette succession, non contents de la dévorer en frais, quoique déclarée par la justice plus que suffisante pour en acquitter les

 

– 6 – dettes, avaient jeté leurs hypothèques sur mes biens propres, quelque peu considérables qu’ils fussent, j’avais craint que l’incendie ne se portât vers l’avenir, et ne consumât jusqu’aux espérances patrimoniales de mes enfants. J’avais donc rassem-blé tout ce que j’avais d’argent comptant, et je l’avais placé dans la caisse d’escompte du commerce, pour leur servir après moi de dernière ressource, ainsi qu’à ma seconde femme, qui leur te-nait lieu de mère. C’était là que je portais toutes mes écono-mies ; c’était sur ce capital que je fondais l’espoir de mon édi-tion. La somme était déjà si considérable que je l’aurais em-ployée à acheter une bonne métairie, si je n’avais craint de livrer à des créanciers inconnus le berceau de mes enfants et l’asile de ma vieillesse, en l’exposant au soleil.

 

Mais une révolution de finance, à laquelle je ne m’attendais pas, renversa à la fois mes projets de fortune passés, présents et futurs. La caisse d’escompte fut supprimée. Je n’imaginai rien de mieux que de transporter mes fonds dans celle d’un de ses actionnaires, ami de mes amis, et jouissant d’une si bonne répu-tation, que ses commettants venaient de le nommer un de leurs derniers administrateurs. Je lui confiai mon argent à un très modique intérêt, et le priai, sous le secret, d’en disposer après moi en faveur de mes deux enfants en bas âge, et de ma femme, par portions égales. Il me le jura, et trois mois et demi après il me fit banqueroute.

 

J’avais éprouvé de grandes pertes dans la Révolution pour un homme né avec bien peu de fortune. On m’avait ôté la place d’intendant du jardin des plantes : mais je ne l’avais pas de-mandée. Louis XVI m’y avait nommé de son propre mouve-ment. J’avais perdu deux pensions, mais je ne les avais pas solli-citées. Les contrefaçons m’avaient fait un tort considérable ; mais c’était plutôt un manque de bénéfice qu’une perte réelle. Ici c’était les fruits de mes longs travaux qui s’évanouissaient dans ma vieillesse, emportant avec eux l’espoir de ma famille. Cependant Dieu me donna plus de force pour en supporter la

 

– 7 – perte que je ne l’avais espéré. Ce qui m’en sembla de plus rude, ce fut de l’annoncer à ma femme. Je ne pouvais cacher cet énorme déficit à ma compagne et à la tutrice de mes enfants. Je le lui annonçai donc avec beaucoup de ménagement. Quelle fut ma surprise, lorsqu’elle me dit d’un grand sang-froid : « Nous nous sommes bien passés de cet argent jusqu’à présent, nous nous en passerons bien encore. Je me sens assez de courage pour supporter avec toi la mauvaise fortune comme la bonne. Mais, crois-moi, Dieu ne nous abandonnera pas. »

 

Je rendis grâces au ciel de mon malheur. En perdant à peu près tout ce que j’avais, je découvrais un trésor plus précieux que tous ceux que la fortune peut donner. Quelle dot, quelles dignités, quels honneurs, peuvent égaler pour un père de famille les vertus d’une épouse ?

 

Environ dans le même temps, on diminua d’un cinquième un bienfait annuel que je recevais du gouvernement. J’y fus d’autant plus sensible que j’en attribuai alors la cause à une dis-pute dans laquelle je m’étais engagé au sujet de ma nouvelle théorie des courants et des marées de l’océan.

 

Cependant, malgré ces contretemps réunis, je ne perdis point courage. Je levai les yeux au ciel. Je me dis : « Puisque je suis né dans un monde où on repousse la vérité et où on ac-cueille les fictions, tirons partie de celle de mes enfants adoptifs, en faveur de mes propres enfants. Les fonds me manquent pour mon édition de Paul et Virginie, mais je peux la proposer par souscriptions. Il y a quantité de gens riches qui se feront un plaisir de les remplir. Plusieurs m’y invitent depuis long-temps. »

 

Je m’arrêtai donc à ce projet, et je me hâtai d’en imprimer les prospectus. Je crus en augmenter l’intérêt en y parlant d’une partie de mes pertes. Enfin j’étais si persuadé qu’elles produi-raient un grand effet, que je traitai sur-le-champ avec des artis-

 

– 8 – tes pour commencer les dessins qui m’étaient nécessaires. Je fixai même à un terme assez prochain la clôture des souscrip-tions, pour n’en être pas accablé. En effet, pour en avoir tout de suite un bon nombre, je les avais mises à un tiers au-dessous de la vente de l’ouvrage et je n’en demandais d’avance que la moi-tié. Une foule de gens officieux se chargea de répandre ces pros-pectus dans la capitale, les départements, et même dans toute l’Europe. Au bout de quelque temps, quelques-uns d’entre eux m’apportèrent des listes assez nombreuses de personnages ri-ches, grands amateurs des arts, et surtout fort sensibles, qui me priaient d’inscrire leurs noms, mais ils ne m’envoyaient point d’argent.

 

Je leur fis dire que je regardais une souscription comme un traité de commerce entre un entrepreneur sans argent et des amateurs qui en ont de superflu, par lequel il leur demandait des avances pour l’exécution d’un ouvrage qu’il s’engageait à leur livrer à une époque fixe, en diminuant pour eux seuls une partie du prix de la vente ; que ces avances m’étaient nécessai-res pour en faire moi-même à des artistes ; ce qui m’était im-possible si je n’en recevais de mes souscripteurs ; et qu’enfin je ne pouvais regarder comme tels que ceux qui concouraient aux frais de mon édition.

 

Des raisons si justes et si simples ne firent aucune impres-sion sur eux. Je ne pus même les faire goûter à un ministre d’une cour étrangère, chargé spécialement par sa souveraine de me remettre une lettre où elle me témoignait le plus grand désir d’être sur la liste de mes souscripteurs. Il avait accompagné cet-te lettre d’un billet plein de compliments. Il me rencontra deux ou trois fois dans le monde, où il me dit, après bien des révéren-ces, qu’il se faisait un véritable reproche d’avoir différé si long-temps de remplir les désirs de sa souveraine ; qu’il se ferait honneur de m’apporter lui-même l’argent de sa souscription. En vain je passai chez lui pour lui en épargner la peine, il ne s’y trouva point. Comme ces scènes eurent lieu plusieurs fois, je

 

– 9 – cessai de m’y prêter. Je ne connais point de primatum et d’ultimatum dans les affaires. Ma première parole est aussi ma dernière. La liste de mes souscripteurs n’a donc point été hono-rée du nom de cette souveraine, parce que son ministre n’a pas jugé à propos de remplir ses intentions. Mais si jamais j’en trou-ve une occasion sûre, je prendrai la liberté de lui en faire parve-nir un des exemplaires, comme un hommage que j’aime à ren-dre à ses désirs, à son rang, et à ses vertus.

 

Au reste je ne fus pas surpris qu’un ministre livré à la poli-tique fît peu de cas de la souscription d’une pastorale ; mais je le fus beaucoup, je l’avoue, de n’en recevoir aucune de l’Angleterre. Quoique je n’aie jamais été dans cette île, j’ai lieu de croire que mes ouvrages m’y ont fait beaucoup d’amis. Ma Théorie des mers y a un grand nombre de partisans. Des famil-les des plus illustres m’y ont offert un asile avant cette guerre, et plusieurs Anglais de toutes conditions me sont venus voir alors à Paris. Des savants célèbres y ont traduit mes Études de la Na-ture ; mais on y a fait surtout un si grand nombre de traductions de Paul et Virginie, que l’original français y est devenu un livre classique. C’est ce que m’apprit il y a environ trois ans un de nos émigrés ci-devant fort riche. Il s’était réfugié à Londres, où il ne trouva d’autre ressource que de se faire libraire. À son retour en France, il vint me remercier d’avoir vécu fort à son aise de la seule vente de Paul et Virginie. Je fus sensiblement touché du bonheur que j’avais eu de lui être utile par mon ouvrage, et sur-tout du témoignage de sa reconnaissance. Je me rappelai, si on peut comparer les petites choses aux grandes, que les Athé-niens, prisonniers de guerre et errants en Sicile, ne subsistèrent qu’en récitant des vers des tragédies d’Euripide, et qu’à leur re-tour à Athènes ils vinrent en foule remercier ce grand poète d’avoir été si bien accueillis à la faveur de ses ouvrages.

 

Encore une fois, je ne veux établir ici aucun objet de com-paraison entre Euripide et moi ; mais je cite ce trait à l’honneur immortel des muses françaises, qui, comme celles d’Athènes,

 

– 10 – peuvent apporter par tout pays des consolations aux victimes de la guerre et de la politique. Comment se faisait-il donc que les Anglais vissent avec tant d’indifférence le prospectus de la ma-gnifique édition d’une pastorale si fort de leur goût, et dans des circonstances semblables à celles où se trouvait le père de fa-mille qui en était l’auteur ? est-ce l’amour de la patrie, qui, leur faisant regarder l’argent comme le nerf des intérêts publics, ne leur permet pas d’en laisser passer la plus petite partie de chez eux chez les nations avec lesquelles ils sont en guerre ? préfè-rent-ils l’intérêt de leur commerce à celui de l’humanité ? Mais je leur offrais un monument des arts commerçable et d’un plus grand prix que les avances que j’en attendais. Se méfient-ils des souscriptions françaises ? Quoi qu’il en soit, il ne m’en est venu qu’une seule de ce riche pays, où se rend, dit-on, tout l’or de l’Europe, et où tant d’offres généreuses m’avaient été faites ; encore m’a-t-elle été envoyée par le fils d’une dame anglaise de mes amies domiciliée depuis longtemps en France. Quelle est donc la cause de cette indifférence ? Je l’ignore ; mais elle a été presque générale dans le reste de l’Europe, malgré le grand nombre de prospectus que j’y ai répandus.

 

À la vérité, je m’étais fait une loi, surtout dans ma patrie, de ne faire aucune démarche directe ou indirecte pour solliciter des souscriptions, de quelque homme que ce pût être. C’était, comme je l’ai dit, un monument de littérature, illustré par le concours de nos plus célèbres artistes, dont je proposais l’exécution aux riches amateurs. À la vérité j’y avais parlé de l’intérêt de mes enfants ruinés. Il est possible qu’en exprimant ce sentiment il me soit échappé quelques expressions paternel-les trop tendres, qui sont bien goûtées par les gens du monde sur nos théâtres et dans nos romans, mais qui sont rejetées par eux dans l’usage ordinaire de la vie à cause de leur sensibilité extrême. Ils voient avec intérêt un infortuné sur la scène, mais ils en détournent la vue dans la société. Je pense donc avoir éprouvé, sans m’en douter, la vérité de cet adage confirmé par

 

– 11 – les imprudents qui s’adressent confidentiellement à eux dans leurs peines : « Plus on se découvre, plus on a froid. »

 

Cependant les trompettes et les cloches de notre renommée n’avaient pas encore sonné ; mon prospectus n’avait point en-core été annoncé par les journalistes : ils attendaient, suivant leur usage, le jugement que le monde en porterait pour y confirmer leurs opinions ; mais voyant que sur ce point comme sur bien d’autres il n’en avait aucune, ils se décidèrent à lui en donner.

 

Le premier qui emboucha sa trompette en ma faveur fut le Journal de Paris. Son rédacteur me trouva d’abord fort à plain-dre d’en être réduit à parler si souvent au public de mes affaires particulières. Il remarqua qu’il était fort au-dessous de ma grande réputation d’écrivain d’être obligé de recourir aux sous-criptions. Je crois même qu’il me renouvela à ce sujet le conseil d’ami qu’il m’avait plusieurs fois donné dans son journal, de ne me plus mêler d’écrire sur les marées, où je n’entendais rien, et d’en laisser le soin à nos astronomes. Je crus d’abord que c’était une pierre qui me tombait de la lune ; mais ce n’était pas lui qui me la jetait : au contraire il se pénétra si bien de mes malheurs et de leurs causes, qu’il oublia de parler des beautés de mon édi-tion future. Qui n’aurait pas connu sa franchise aurait cru en-tendre le maître d’école qui tance l’enfant tombé dans la Seine en jouant imprudemment sur ses bords. Il me regardait sans doute comme tombé dans la mer en me jouant avec mon sys-tème des marées.

 

Si, en effet, je ne m’étais pas senti couler à fond, j’aurais pu lui dire que, m’étant occupé toute ma vie des intérêts du public, j’avais cru qu’il m’était permis de l’intéresser quelquefois aux miens, sans prétendre devenir chef de parti ; qu’il ne dédaignait pas lui-même de captiver sa bienveillance en lui annonçant cha-que jour les événements heureux et malheureux, et jusqu’à la vente des plus petits meubles de la capitale ; que la banqueroute

 

– 12 – presque totale que j’avais éprouvée était un événement public, et que j’étais aussi fondé à m’en plaindre que lui des différents cabinets de l’Europe, dont il révélait avec tant de sagacité les projets de malveillance. J’aurais pu lui rappeler que le revenu de son journal n’était fondé que sur des souscriptions ; que Vol-taire s’était honoré d’une semblable ressource en faisant impri-mer les œuvres de Pierre Corneille au profit de la petite-nièce de ce grand poète ; qu’en ma qualité de père de famille, j’avais pu faire imprimer une pastorale au profit de mes enfants ruinés, avec d’autant plus de raison que par des lois modernes, qui ne lui étaient pas inconnues, sur les propriétés littéraires des gens de lettres, mes enfants devaient être privés des miennes dix ans après ma mort.

 

J’aurais pu lui alléguer d’autres raisons pour justifier mon droit naturel et acquis de raisonner sur la cause des marées ; mais un homme submergé ne peut plus parler. Je me noyais en effet ; les souscriptions me venaient de loin à loin et en très petit nombre. Des artistes, qu’il fallait payer comptant, travaillaient avec activité : j’allais manquer de fonds et engager mes derniè-res ressources, lorsque après Dieu une branche me sauva du naufrage. Un libraire, homme de bien, M. Déterville, vint me demander la permission d’imprimer une édition in-8° de mes Études de la Nature, sous mon nom, et semblable à mon édition originale in-12, à quelques transpositions près, avec le privilège de la vendre à son profit pendant cinq ans, moyennant six mille six cents livres, dont il me paierait le tiers d’avance, et les deux autres tiers dans le cours de l’année. Je remerciai la Providence, qui m’envoyait à point nommé une partie des fonds qui m’étaient nécessaires. Nous signâmes mutuellement, le libraire et moi, l’acte de nos conventions, qui toutes ont été remplies jusqu’à présent. Cette édition a paru en l’an XII (1804). Il y avait environ trois mois qu’elle était en vente quand un jeune homme de mes amis, qui se destine aux lettres, entra chez moi tenant à sa main un journal. Quoique naturellement gai, il avait l’air sombre.

 

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– Que m’apportez-vous là, lui dis-je ?

 

Mon ami. – Une nouvelle méchanceté du Journal des Dé-bats : vous en êtes l’objet.

 

Moi. – Vous me surprenez. J’ai toujours cru son rédacteur bien disposé pour mes ouvrages.

 

Mon ami. – Avez-vous été le voir à l’occasion de votre nou-velle édition ?

 

Moi. – Non, je ne l’ai même jamais vu. Il est journaliste ; et j’ai pour maxime que quand on donne à un particulier le pou-voir de nous honorer, on lui donne en même temps celui de nous déshonorer.

 

Mon ami. – Lisez, lisez ; vous verrez comme il parle de vous. Il dit que vous n’êtes propre qu’à faire des romans ; que votre Théorie des marées n’est qu’un roman ; que vous avez la manie d’en parler sans cesse ; que vos principes de morale sont exagérés ; que vous n’avez aucune connaissance en politique. Pardonnez-moi si je répète ses injures, mais j’en suis indigné. Ce sont des personnalités dont vous devez vous faire justice.

 

Moi. – Je lis rarement ce journal, parce que je trouve sa critique amère et souvent injuste. Son rédacteur est d’ailleurs un homme d’esprit ; mais ses satires répugnent à mes principes de morale ; voilà peut-être pourquoi il les trouve exagérés. Quant à mon ignorance en politique, il n’est guère question de cette science moderne dans mes Études de la Nature. Mais pourquoi en a-t-il parlé ?

 

Mon ami. – C’est peut-être que vos ennemis lui auront dit que vous ambitionniez quelque place.

 

– 14 –

Moi. – Voyons donc ce redoutable feuilleton. Et après l’avoir lu tout entier :

 

Je ne trouve point, lui dis-je, que j’aie tant à m’en plaindre. D’abord il commence par me blâmer, et finit par me louer. Celui qui veut nuire fait précisément le contraire : il loue au commen-cement, et blâme à la fin. Le premier paraît un ennemi impartial qui est forcé enfin de reconnaître vos bonnes qualités ; le second semble être un ami équitable qui ne demande qu’à vous louer, mais qui est contraint ensuite d’avouer vos défauts, par le sen-timent de la justice. L’un et l’autre savent bien que la dernière impression est la seule qui reste dans la tête du lecteur. C’est le dernier coup de la cloche qui la fait longtemps vibrer.

 

Mon ami. – Permettez-moi de vous dire que tout journa-liste qui condamne une opinion ou même qui la loue est tenu de motiver sa critique ou son éloge. Bayle est là-dessus un vrai mo-dèle. Lorsqu’il réfute une erreur, il y supplée la vérité. Tout cri-tique qui se conduit autrement est ou ignorant ou de mauvaise foi. Le vôtre est à la fois l’un et l’autre.

 

Moi. – Oh ! cela est trop fort : il ne me blâme que sur le fond des choses qu’il n’entend pas, et peut-être qu’on le charge de blâmer ; mais il me loue de bonne foi sur le style. Il dit posi-tivement que je suis un des plus grands écrivains du siècle.

 

Mon ami. – Voilà un bel éloge !

 

Moi. – Sans doute, et l’un des plus beaux qu’on puisse donner aujourd’hui. Quel est l’homme de loi, par exemple, qui ne serait plus flatté de passer dans les affaires pour un fameux orateur que pour un bon juge ? La forme est tout, le fond est peu de chose. Celui-ci n’intéresse que les particuliers mis en cause ; celle-là regarde le public, qui donne les réputations. Sachez donc que le rédacteur du feuilleton m’a donné la plus grande des louanges, et qu’il la préférerait pour lui-même à toutes cel-

 

– 15 – les dont on voudrait l’honorer, comme d’être juste, bon logicien, penseur profond, observateur éclairé. Les anciens pensaient à peu près là-dessus comme les modernes. Beaucoup de Romains en faisaient le principal mérite de Cicéron. J’ai ouï dire que ce père de l’éloquence latine, passant un jour sur la place aux ha-rangues, quelques citoyens oisifs qui s’y promenaient l’entourèrent et le prièrent de monter à la tribune. « Que voulez-vous que j’y fasse ? leur dit-il, je n’ai rien à vous dire. » « N’importe, s’écrièrent-ils, parlez-nous toujours. Que nous ayons le plaisir d’entendre vos périodes, si belles, si harmonieu-ses, qui flattent si délicieusement les oreilles. » Je crois que M. de La Harpe nous a conservé ce beau trait dans son Cours de littérature française. Il le trouvait admirable, et le citait comme une preuve du grand goût que les Romains avaient pour l’éloquence.

 

Mon ami. – C’est nous les représenter comme des imbéci-les. Quel goût pouvaient-ils trouver à entendre parler à vide ? Je sais qu’il est commun à beaucoup de nos lecteurs de journaux, mais le journaliste des Débats, qui ne sait point faire de belles périodes, remplit tant qu’il peut son feuilleton de malignité : voilà pourquoi il a tant de vogue. Il sait bien que le nombre des méchants est encore plus grand que celui des imbéciles.

 

Moi. – Ne comptez-vous pour rien l’éloge si pur que le cri-tique a fait de Paul et Virginie ?

 

Mon ami. – Quoi ! ne voyez-vous pas que c’est pour se donner à lui-même un air de sensibilité qui le rende recomman-dable à une multitude de ses lecteurs qui se plaignent sans cesse d’en avoir trop, tandis qu’ils se repaissent tous les jours de ses sarcasmes ? Vos ennemis louent la moindre partie de vos tra-vaux, pour se donner le droit, comme vos amis, de blâmer les plus importantes. Oui, je vous le dis avec franchise, les journa-listes sont des pirates qui infestent toute la littérature, ainsi que les contrefacteurs. Ceux-ci, moins coupables, n’en veulent qu’à

 

– 16 – l’argent ; les autres, soudoyés par divers partis, attaquent les réputations de ceux qui ne tiennent à aucun. Ils se coalisent en-tre eux, quoique sous divers pavillons ; ils font la guerre aux morts et aux vivants. Quel sera désormais le sort des gens de lettres qui, sous les auspices des Muses, se dirigent vers la for-tune et la gloire ? À peine un jeune homme riche de ses seules études s’embarque sur la mer des opinions humaines, qu’il est coulé à fond en sortant du port : il ne lui reste d’autre ressource que de prendre parti avec les brigands. C’est alors que, presque sans peine et sans travail, il sera payé, redouté, honoré, et pour-ra parvenir à tout.

 

Moi. – Vous tombez vous-même dans le défaut que vous leur reprochez. La passion vous rend injuste. Nos journalistes ne sont point des pirates : ce sont, pour l’ordinaire, de paisibles paquebots qui passent et repassent sur le fleuve de l’oubli, qu’ils appellent fleuve de mémoire, nos fugitives réputations. Amis et ennemis, tous leur sont indifférents. Ils n’ont d’autre but, au fond, que de remplir leur barque, afin de gagner honnêtement leur vie.

 

Ce n’est pas une petite affaire de mettre tous les jours à la voile avec une nouvelle cargaison. Un journaliste à vide serait capable de remplir ses feuilles de leur propre critique. J’en ai eu un jour une preuve assez singulière. Un d’entre eux, voulant plaire à un parti puissant qui le protégeait, s’avisa d’attaquer ma Théorie du mouvement des mers. Comme il n’entendait pas plus celle des astronomes que la mienne, il me fut aisé de le ré-futer. Je lui répondis par un autre journal, et j’insérai dans ma réponse quelques légères épigrammes sur sa double ignorance. Je crus qu’il en serait piqué. Point du tout. Il m’écrivit tendre-ment pour se plaindre de ce que je n’avais pas eu assez de confiance en lui pour lui adresser ma réponse, en m’assurant que, quoiqu’il y fût maltraité, il l’aurait imprimée avec la fidélité la plus exacte, et qu’elle aurait fait le plus grand honneur à ses feuilles. Il est clair qu’il n’avait eu, en me provoquant, d’autre

 

– 17 – but que l’innocent désir de gagner de l’argent en remplissant son journal. Peu de temps après, il fut obligé d’y renoncer. Ce-pendant les mathématiciens qui l’avaient armé d’arguments contre moi et poussé en avant comme leur champion vinrent à son secours. Ils lui firent avoir une place à la fois lucrative et honorable. Il y a apparence que, s’il eût imprimé ma réponse, il serait resté journaliste. Mais comme les objections qu’il m’avait faites paraissaient toutes seules sur son champ de bataille, elles avaient un certain air victorieux dont son parti pouvait fort bien se féliciter comme d’un triomphe.

 

Mon ami. – Celui dont vous vous moquez était un de ces oiseaux innocents qui voltigent autour des greniers pour y ra-masser quelques grains. Mais le Journal des Débats est un oi-seau de proie : son plaisir est de s’acharner aux réputations d’écrivains célèbres, surtout après leur mort. Comment ne traite-t-il pas ce pauvre Jean-Jacques ! A-t-il besoin de quelque philosophe d’une grande autorité en morale ? c’est Jean-Jacques qu’il loue. Ses lecteurs accoutumés à se repaître de sa malignité viennent-ils à s’ennuyer de ses éloges ? c’est Jean-Jacques qu’il déchire ; il le dénonce comme la source de toute corruption.

 

Moi. – Il en agit donc avec lui comme les matelots portu-gais avec S. Antoine de Pade ou de Padoue. Ces bonnes gens ont une petite statue de ce saint au pied de leur grand mât. Dans le beau temps ils lui allument des cierges ; dans le mauvais ils l’invoquent ; mais dans le calme ils lui disent des injures et le jettent à la mer au bout d’une corde, jusqu’à ce que le bon vent revienne.

 

Mon ami. – Vous en riez ; mais cela n’est pas plaisant pour la réputation des gens de lettres. Voyez comme les journaux de parti en ont agi avec Voltaire pendant sa vie. Ils l’ont fait passer pour un fripon qui vendait ses manuscrits à plusieurs libraires à la fois, et pour un lâche superstitieux sans cesse effrayé de la

 

– 18 – crainte de la mort. Enfin sa correspondance secrète et intime pendant trente ans a été publiée ; elle a prouvé qu’il était l’homme de lettres le plus généreux ; qu’il donnait le produit de la plupart de ses ouvrages à ses libraires, à des acteurs, et à des gens de lettres malheureux ; que, presque toujours malade, il s’était si bien familiarisé avec l’idée de la mort, qu’il se jouait perpétuellement des fantômes que la superstition a placés au-delà des tombeaux, pour gouverner les âmes faibles pendant leur vie. Aujourd’hui le Journal des Débats poursuit sa mé-moire, et, ce qui est le comble de l’absurdité, il veut faire passer pour un imbécile l’écrivain de son siècle qui avait le plus d’esprit. Oui, quand je vois dans un feuilleton un grand homme, utile au genre humain par ses talents et ses travaux, mis en piè-ces par des gens de lettres éclairés de ses lumières, qui n’ont imité de lui que les arts faciles et germains de médire et de flat-ter ; et quand je lis ensuite à la fin de ce même feuilleton l’éloge d’un misérable charlatan, je crois voir un taureau déchiré dans une arène par une meute de chiens qu’il a nourris des fruits de ses labeurs, ainsi que les spectateurs barbares de son supplice, tandis que ces mêmes animaux, dressés à lécher les jarrets d’un âne, terminent cette scène féroce par une course ridicule.

 

Moi. – Le calomniateur est un serpent qui se cache à l’ombre des lauriers pour piquer ceux qui s’y reposent. Homère a eu son Zoïle ; Virgile, Bavius et Maevius ; Corneille, un abbé d’Aubignac, etc. La fleur la plus belle a son insecte rongeur.

 

Mon ami. – J’en conviens ; mais il n’y a jamais eu chez les anciens d’établissements littéraires uniquement destinés à dé-chirer les gens de lettres tous les jours de la vie. Le nombre s’en augmente sans cesse. Il y a déjà plus de journalistes que d’auteurs. Ceux-ci abandonnent même leurs laborieux et stéri-les travaux pour le lucratif métier de raisonner, à tort et à tra-vers, sur ceux d’autrui.

 

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Moi. – Vous avez raison. Mais ce genre de littérature a aus-si son utilité. Combien de citoyens occupés de leurs affaires ne sont pas à portée de savoir ce qui se passe en politique, dans les lettres, et dans les arts ? Ils trouvent dans les journaux des connaissances tout acquises, qui n’exigent de leur part aucune réflexion. L’âme a besoin de nourriture comme le corps ; et il est remarquable que le nombre des journaux s’est accru chez nous, à mesure que celui des sermons y a diminué.

 

Mon ami. – Et c’est par cela même que je les trouve dange-reux. En donnant des raisonnements tout faits, ils ôtent la fa-culté de raisonner et celle d’être juste, par des jugements dictés souvent par l’esprit de parti. Ils paralysent à la fois les esprits et les consciences. Ceux qui les lisent habituellement s’accoutument à les regarder comme des oracles. Entrez dans nos cafés, et voyez la quantité de gens qui oublient leurs amis, leur commerce, et leur famille, pour se livrer à cette oisive oc-cupation. Qu’en rapportent-ils chez eux ? quelque maxime de morale ? quelque principe de conduite ? non, mais un sarcasme bien mordant, ou une calomnie impudente contre des gens de lettres estimables.

 

Moi. – Au moins, vous en excepterez quelques journalistes sensés, tels que le Moniteur, le Publiciste, etc. ; quant aux au-tres, je n’ai point trop à m’en plaindre.

 

Mon ami. – Comment ! pas même de ceux qui traitent de romans vos Études, où vous avez employé trente ans d’observations ?

 

Moi. – Plût à Dieu qu’ils fussent persuadés que mes Études sont des romans comme Paul et Virginie ! Les romans sont les livres les plus agréables, les plus universellement lus, et les plus utiles. Ils gouvernent le monde. Voyez l’Iliade et l’Odyssée, dont les héros, les dieux, et les événements sont presque tous de l’invention d’Homère ; voyez combien de souverains, de peu-

 

– 20 – ples, de religions, en ont tiré leur origine, leurs lois, et leur culte. De nos jours même, quel empire ce poète exerce encore sur nos académies, nos arts libéraux, nos théâtres ! C’est le dieu de la littérature de l’Europe.

 

Mon ami. – je vous avoue que je suis fort dégoûté de la nô-tre. Je ne veux plus courir dans une carrière où des études péni-bles vous attendent à l’entrée, l’envie et la calomnie au milieu, des persécutions et l’infortune à la fin.

 

Moi. – Quoi ! n’auriez-vous cultivé les lettres que dans la vaine espérance d’être honoré des hommes pendant votre vie ? Rappelez-vous Homère.

 

Mon ami. – Qui voudrait cultiver les Muses sans cette perspective de gloire qu’elles prolongent au loin sur notre hori-zon ? Elle consola sans doute Homère pendant sa vie. Voyez comme elle s’est étendue après sa mort.

 

Moi. – Sans doute la gloire acquise par les lettres est la plus durable. Ce n’est même qu’à sa faveur que les autres genres de gloire parviennent à la postérité. Mais les monuments qui l’y transmettent n’ont pas l’esprit de vie comme ceux de la nature. Ils sont de l’invention des hommes, et par conséquent caducs et misérables comme eux. Qu’est-ce qu’un livre, après tout ? il est pour l’ordinaire conçu par la vanité ; ensuite il est écrit avec une plume d’oie, au moyen d’une liqueur noire extraite de la galle d’un insecte, sur du papier de chiffon ramassé au coin des rues. On l’imprime ensuite avec du noir de fumée. Voilà les matériaux dont l’homme, parvenu à la civilisation, fabrique ses titres à l’immortalité. Il en compose ses archives, il y renferme l’histoire des nations, leurs traités, leurs lois, et tout ce qu’il conçoit de plus sacré et de plus digne de foi. Mais qu’arrive-t-il ? À peine l’ouvrage paraît au jour que des journalistes se hâtent d’en ren-dre compte. S’ils en disent du mal, le public le tourne en ridi-cule ; s’ils le louent, des contrefacteurs s’en emparent. Il ne reste

 

– 21 – bientôt à l’auteur que le droit frivole de propriété, que les lois ne lui peuvent assurer pendant sa vie, et dont elles dépouillent ses enfants peu d’années après sa mort. Que se proposait-il donc dans sa pénible carrière ? de plaire aux hommes, à des êtres qui, comme le dit Marc-Aurèle, se déplaisent à eux-mêmes dix fois le jour. Oh ! mon ami, un homme de lettres doit se proposer un but plus sublime dans le cours de sa vie. C’est d’y chercher la vérité. Comme la lumière est la vie des corps, dont elle déve-loppe avec le temps toutes les facultés, la vérité est la vie de l’âme, qui lui doit pareillement les siennes. Quel plus noble em-ploi que de la répandre dans un monde encore plus rempli d’erreurs et de préjugés que la terre n’est couverte au nord de sombres forêts ?

 

Le philosophe doit extirper les erreurs du sein des esprits, pour y faire germer la vérité, comme un laboureur extirpe les ronces de la terre pour y planter des chênes. Si de noires épines en ont épuisé tous les sucs, si le sol en est plein de roches, son rude travail n’est pas perdu : ses nerfs en acquièrent de nouvel-les forces.

 

Mon ami. – Je travaillerai aussi pour la vérité sans tant de fatigues. Je me ferai journaliste. Je m’assoirai au rang de mes juges.

 

Moi. – Pourriez-vous vous abaisser à servir les haines d’autrui ? N’en doutez pas, il y a des hommes qui n’aspirent qu’au retour de la barbarie. Ils se réjouissent de voir les gens de lettres en guerre. Ils excitent entre eux des querelles pour les livrer au mépris public. S’ils le pouvaient, ils crèveraient les yeux au genre humain : ils le priveraient de la lumière comme de la vérité, pour le mieux asservir.

 

Mon ami. – Dieu me préserve d’être jamais de leur nom-bre ! Je ferai le journal des journaux. Les auteurs fournissent aux journalistes la plupart des idées et des tirades dont ils rem-

 

– 22 – plissent leurs feuilles ; les journalistes me fourniront à leur tour la malignité dont j’aurai besoin. Je tournerai contre eux leurs propres flèches, et je m’attirerai bientôt tous leurs lecteurs.

 

Moi. – Si jamais vous entreprenez des feuilles périodiques, faites-les dignes d’une âme généreuse et des hautes destinées où s’élève la France. Encouragez, à leur naissance, les talents timi-des, en vous rappelant les faibles débuts de Corneille, de Racine, et de Fontenelle. Préparez au siècle nouveau des artistes, des poètes, des historiens. Ce n’est point de héros dont il manque, c’est d’écrivains capables de les célébrer. N’insérez dans vos feuilles que ce qui méritera les souvenirs de la postérité. Mettez-y les découvertes du génie et les actes de vertu en tout genre. Ne craignez pas que vos jeunes talents fléchissent sous de si nobles fardeaux ; ils n’en prendront qu’un vol plus assuré ; et la recon-naissance des races futures suffira pour les rendre illustres. Vos feuilles deviendront pour la France ce que sont depuis tant de siècles pour la Chine les annales de son empire.

 

En parcourant cette carrière, que vous indique l’amour de la patrie, étendez de temps en temps vos regards sur les autres parties du monde ; votre journal renfermera un jour les archives du genre humain.

 

Mon jeune ami se leva, me serra la main, et se retira plein d’émotion.

 

Pour moi je redoublai de zèle pour mon édition de Paul et Virginie. Les plus célèbres artistes s’en occupaient. J’éprouvai d’abord plusieurs mois de retard à l’occasion de quelques-uns d’entre eux appelés à composer et à dessiner les magnifiques costumes du couronnement de l’empereur. Mais je fus bien plus retardé par les graveurs. Je suis fâché de le dire, quoique nous eussions signé mutuellement les époques auxquelles ils m’en devaient livrer les planches, aucun d’eux n’a rempli ses engage-ments. Ils m’ont donné pour excuse que la beauté des dessins

 

– 23 – les avait menés bien plus loin qu’ils ne croyaient ; qu’ils étaient jaloux de rendre leur burin rival du crayon et du pinceau des grands maîtres. Cependant ils devaient considérer, avant tout, qu’ils étaient artistes, c’est-à-dire des professeurs de morale chargés, ainsi que les gens de lettres, de transmettre à la posté-rité des traits de vertu, et par conséquent d’en donner eux-mêmes l’exemple ; que la première base de la vertu est la probi-té, et celle de la probité de tenir scrupuleusement ses engage-ments ; qu’enfin en manquant de parole à ceux qui ont traité avec eux, ils les obligent à leur tour d’en manquer à d’autres, et les exposent de plus à des pertes considérables.

 

D’un autre côté, comme ces longs retardements ont contri-bué en effet à la perfection de mon ouvrage, je me sens obligé d’en témoigner ma reconnaissance. Je ne me tiens pas quitte envers eux du seul emploi de leur temps et de leurs talents, quand je les ai payés. Je me sens encore plus redevable au zèle qu’ils y ont mis dans l’espèce de concours où ils ont employé à l’envi leurs crayons et leur burin, autant par affection pour ma pastorale que, j’ose dire, pour son auteur. Plusieurs même de ceux qui m’ont fourni des dessins ont voulu que je les tinsse de leur seule amitié. Je les nommerai donc tour à tour dans l’explication que je vais donner des figures. Je tâcherai de les faire connaître, quoique la plupart n’aient pas besoin de mes annonces pour être avantageusement connus du public.

 

Les figures de cette édition sont au nombre de sept. J’en ai donné les programmes. La première, qui est au frontispice, est mon portrait. Les six autres sont tirées de Paul et Virginie, et représentent les principales époques de leur vie, depuis leur naissance jusqu’à leur mort.

 

Mon portrait est tiré d’après moi, à mon âge actuel de soixante-sept ans. Je l’ai fait dessiner et graver sur les deman-des réitérées de mes amis. On y lit mon nom au bas en caractè-res romains, avec les simples initiales de mes deux premiers

 

– 24 – prénoms : Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre. J’observerai que dans l’ordre naturel de mes prénoms, Bernar-din était le second, et Henri le troisième. Mais cet ordre ayant été changé, par hasard, au titre de la première édition de mes Études, Henri s’y est trouvé le second, et Bernardin le troisième. J’ai eu beau réclamer leur ancien ordre, le public n’a plus voulu s’y conformer. Il en est résulté que beaucoup de personnes croient que Bernardin de Saint-Pierre est mon nom propre. J’ai cru devoir moi-même obéir à la volonté générale, en les signant quelquefois tous deux ensemble. Cette observation peut paraître frivole ; mais j’y attache de l’importance, parce qu’il me semble que le public, en ajoutant un nouveau nom à mon nom de fa-mille, m’a en quelque sorte adopté.

 

Au-dessous du portrait on voit dans des nuages le globe de la terre en équilibre sur ses pôles couverts de deux océans rayonnants de glaces. Il a le soleil à son équateur ; et en lui pré-sentant tour à tour les sommets glacés de ses deux hémisphères, il en varie deux fois par an les pondérations, les courants, et les saisons. Cette devise, que j’ai fait graver sur mon cachet, a une légende qui peut aussi bien s’appliquer aux lois morales de la nature qu’à ses lois physiques : Stat in medio virtus, librata contrariis. « La vertu est stable au milieu, balancée par les contraires. » Ce portrait, avec ses accessoires, a été dessiné au crayon noir par M. Lafitte, qui a remporté à l’Académie de pein-ture de Paris le grand prix de Rome, au commencement de no-tre révolution. On a de lui plusieurs ouvrages très estimés, entre autres un gladiateur expirant. Personne ne dessine avec plus de promptitude et d’exactitude. M. Ribault, élève de M. Ingouf, a gravé ce dessin, tout au burin, avec une fidélité qui rivalise celle (sic) du crayon de l’original. Il ne manque à ce jeune homme qu’une célébrité dont ses talents me paraissent bien dignes.

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