Paul Et Virginie

Jacques-Henri Bernardin de Saint Pierre · Chapitre 1 sur 2 · partie 2/3

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Paul Et Virginie

Préambule

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Le premier sujet de la pastorale a pour titre, Enfance de Paul et Virginie. On lit au-dessous ces paroles du texte, Déjà leurs mères parlaient de leur mariage sur leurs berceaux.

 

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Madame de la Tour et Marguerite les tiennent sur leurs ge-noux, où ils se caressent mutuellement. Fidèle, leur chien, est endormi sous leur berceau. Près de lui est une poule entourée de ses poussins. La négresse Marie est en avant, sur un côté de la scène, occupée à tisser des paniers. On voit au loin Domin-gue, qui ensemence un champ ; et plus loin l’Habitant, leur voi-sin, qui arrive à la barrière. À droite et à gauche de ce tableau plein de vie sont les deux cases des deux amies. Près de l’une est un bananier, la plante du tabac, un cocotier qui sort de terre près d’une flaque d’eau, et d’autres accessoires rendus avec beaucoup de vérité. Au loin on découvre les montagnes pyrami-dales de l’Île de France, des Palmiers, et la mer.

 

Ce paysage, ainsi que ses personnages remplis de suavité, est de M. Lafitte, qui a dessiné mon portrait. Il a été d’abord gravé à l’eau-forte par M. Dussault, qui excelle en ce genre de préparation, et gravé ensuite au burin relevé de pointillé par M. Bourgeois de la Richardière, jeune artiste qui, après avoir quitté ses premières études pour obéir à la voix de la patrie qui l’appelait aux armées, les a reprises avec une nouvelle vigueur. Il a gravé un grand portrait de l’empereur Napoléon Bonaparte, et plusieurs autres ouvrages goûtés du public. J’ai dit que trois artistes, en comptant le dessinateur, avaient concouru à exécu-ter le sujet de cette première planche ; il y en a dans la suite où quatre et même plus ont mis la main. C’est un usage assez géné-ralement adopté aujourd’hui par les graveurs les plus distin-gués. Ils prétendent qu’un sujet en est mieux traité lorsque ses diverses parties sont exécutées par divers artistes dont chacun excelle dans son genre. Ainsi l’entrepreneur en donne d’abord le sujet, et en fait faire le dessin ; il le livre ensuite à un graveur, qui en fait exécuter tour à tour l’eau-forte, le paysage, les figu-res, et met le tout en harmonie. Après quoi un graveur en lettres y met l’inscription. C’est aux connaisseurs à juger si ces procé-dés, de mains différentes, perfectionnent l’art. Ils ont été em-ployés souvent par les grands maîtres en peinture, qui, à la véri-

 

– 26 – té, entreprenaient d’immenses travaux, comme des galeries et des plafonds. Les graveurs disent, de leur côté, que les longs travaux du burin, dans un petit espace, ne demandent pas moins de temps que ceux du pinceau sur de larges voûtes et de vastes pans de mur. Les amateurs semblent de leur avis, car plusieurs recherchent les simples eaux-fortes, et les préfèrent quelquefois aux estampes finies. C’est par cette raison que j’en ai fait tirer un certain nombre d’exemplaires, comme je l’ai dit dans la feuille d’avertissement insérée dans cette édition. J’y ai même parlé de quatre autres sujets in-8° de Paul et Virginie, tirés sur in-4°, dessinés et gravés par M. Moreau le jeune, qu’on peut réunir dans le même exemplaire, attendu qu’ils représen-tent des événements différents.

 

La seconde planche a pour sujet Paul traversant un torrent, en portant Virginie sur ses épaules. Il a pour titre, Passage du torrent, et pour inscription ces paroles du texte, N’aie pas peur, je me sens bien fort avec toi.

 

Le fond représente les sites bouleversés des montagnes de l’Île de France où les rivières qui descendent de leurs sommets se précipitent en cascades. Ce fond âpre, rude et rocailleux, re-lève l’élégance, la grâce et la beauté des deux jeunes personna-ges qui sont sur le devant, dans la fleur d’une vigoureuse ado-lescence. Paul, au milieu des roches glissantes et des eaux tu-multueuses, porte sur son dos Virginie tremblante. Il semble devenu plus léger de sa belle charge, et plus fort du danger qu’elle court. Il la rassure d’un sourire, contre la peur si bien exprimée dans l’attitude craintive de son amie, et dans ses yeux orbiculaires. La confiance de son amante, qui le presse de ses bras, semble naître ici, pour la première fois, du courage de l’amant ; et l’amour de l’amant, si bien rendu par ses tendres regards et son sourire, semble naître à son tour de la confiance de son amante.

 

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On trouvera peut-être que ces deux charmantes figures sont un peu fortes, comparées avec quelques-unes de celles qui les suivent ; mais on doit considérer qu’elles sont plus rappro-chées de l’œil du spectateur. Qui ne voudrait voir la beauté de leurs proportions encore plus développées ? Aussi l’auteur se propose-t-il d’en faire un tableau grand comme nature. Ce sujet l’emportera, à mon avis, sur celui de l’amoureux Centaure, qui porte sur sa croupe, à travers un fleuve, la tremblante Déjanire. Comment le Guide a-t-il pu choisir pour sujet de son charmant pinceau un monstre composé de deux natures incompatibles ? Comment une bouche humaine pourrait-elle alimenter à la fois l’estomac d’un homme et celui d’un cheval ? Cependant on en supporte la vue sans peine, et même avec plaisir : tant l’autorité d’un grand nom et celle de l’habitude ont de pouvoir ! Elles nous font adopter, dès l’enfance, les plus étranges absurdités au phy-sique et au moral, sans que nous soyons même tentés, dans le cours de la vie, d’y opposer notre raison.

 

Je dois le beau dessin de M. Girodet à son amitié. Il m’en a fait présent. Il serait seul capable de lui faire une grande réputa-tion, si elle n’était déjà florissante par le charme et la variété de ses conceptions. Il y réunit toujours les grâces naïves de la na-ture à l’étude sévère de l’antique. On reconnaît ici l’auteur des tableaux du bel Endymion endormi dans une forêt, éclairé de la lumière amoureuse de la déesse des nuits ; d’Hippocrate, refu-sant l’or et la pourpre du roi de Perse, qui voulait l’attirer à son service ; et de l’Apothéose de nos guerriers dans le palais d’Ossian. Je pense que le premier eût fait à Athènes le plus bel ornement du salon d’Aspasie ; que le second eût été placé sous le péristyle de quelque temple pour y servir à jamais d’exemple de patriotisme ; et qu’enfin le troisième eût été peint sur la voû-te du Panthéon ; mais il occupe, chez nous, une place plus hono-rable dans le palais de l’empereur, l’illustre chef de nos héros.

 

Le paysage de mon dessin a été gravé à l’eau-forte par M. Dussault, dont j’ai déjà parlé ; et le groupe des deux figures

 

– 28 – l’a été au pointillé et au burin par M. Roger, qui excelle dans ce genre. Il a bien voulu suspendre ses nombreux travaux pour s’occuper de celui-ci, si digne du burin d’un grand maître.

 

La troisième planche représente l’arrivée de M. de la Bour-donnais. Elle porte au titre, Arrivée de M. de la Bourdonnais ; et pour inscription, Voilà ce qui est destiné aux préparatifs du voyage de mademoiselle votre fille, de la part de sa tante. Cet illustre fondateur de la colonie française de l’Île de France arrive dans la cabane de madame de la Tour, où les deux familles sont rassemblées à l’heure du déjeuner. Il fait poser sur la table, par un de ses Noirs, un gros sac de piastres. À la vue du gouverneur, tous les personnages se lèvent, et toutes les physionomies chan-gent. Il annonce à madame de la Tour que cet argent est destiné au départ prochain de sa fille. Madame de la Tour, tournée vers elle, lui propose d’en délibérer. Virginie et son ami Paul sont dans l’accablement ; Domingue, qui n’a jamais vu tant d’argent à la fois, en est dans l’admiration ; enfin jusqu’au chien Fidèle a son expression. Il flaire le gouverneur, qu’il n’a jamais vu, et témoigne par son attitude que cet étranger lui est suspect. J’observerai ici que la figure de M. de la Bourdonnais a le mérite particulier d’être ressemblante. Elle a été dessinée et retouchée d’après la gravure qui est à la tête des Mémoires de sa vie. On me saura gré sans doute de donner ici une notice du physique et du moral de ce grand homme. J’en suis redevable à sa propre fille, Madame Mahé de la Bourdonnais, aujourd’hui veuve de Monlezun Pardiac, qui a honoré cette édition de sa souscription. Dans une de ses lettres, où elle se félicite de concourir à un mo-nument qui intéresse la gloire de son père, voici le portrait qu’elle me fait de sa personne.

 

« Mon père avait de beaux yeux noirs, ainsi que les sour-cils ; son nez était long et sa bouche un peu grande… Il avait peu d’embonpoint. Il était de taille médiocre, n’ayant que cinq pieds et quelques lignes de hauteur, d’ailleurs se tenant très bien. Il

 

– 29 – portait une perruque à la cavalière qui imitait les cheveux… Son air était vif, spirituel et très gai…

 

« Sa principale vertu était l’humanité. Les monuments qu’il a établis à l’Île de France sont garants de cette vérité… »

 

En effet j’ai vu dans cette île, où j’ai servi comme ingénieur du roi, non seulement des batteries et des redoutes qu’il avait placées aux lieux les plus convenables, mais des magasins et des hôpitaux très bien distribués. On lui doit surtout un aqueduc, de plus de trois quarts de lieue, par lequel il a amené les eaux de la petite rivière jusqu’au Port-Louis, où, avant lui, il n’y en avait pas de potable. Tout ce que j’ai vu dans cette île de plus utile et de mieux exécuté était son ouvrage.

 

Ses talents militaires n’étaient pas moindres que ses vertus et ses talents d’administrateur. Nommé gouverneur des Îles de France et de Bourbon, il battit avec neuf vaisseaux l’escadre de l’amiral Peyton qui croisait sur la côte de Coromandel avec des forces très supérieures. Après cette victoire, il fut assiéger aussi-tôt Madras, n’ayant pour toute armée de débarquement que dix-huit cents hommes, tant blancs que noirs. Après avoir pris cette métropole du commerce des Anglais dans l’Inde, il retourna en France. Des divisions s’étaient élevées entre lui et M. Dupleix, gouverneur de Pondichéry. Aussitôt après son arrivée dans sa patrie, il fut accusé d’avoir tourné à son profit les richesses de sa conquête, et en conséquence, il fut mis à la Bastille sans autre examen. On lui opposait, comme principal témoin de ce délit, un simple soldat. Cet homme assurait, sur la foi du serment, qu’après la prise de Madras, étant en faction sur un des bastions de cette place, il avait vu, la nuit, des chaloupes embarquer quantité de caisses et de ballots sur le vaisseau de M. de la Bourdonnais. Cette calomnie était appuyée à Paris du crédit d’une foule d’hommes jaloux qui n’avaient jamais été aux Indes, mais, par tout pays, sont toujours prêts à détruire la gloire d’autrui. Le vainqueur infortuné de Madras assurait qu’il était

 

– 30 – impossible qu’on eût pu voir du bastion indiqué par le soldat cette embarcation, quand même elle aurait eu lieu. Mais il fallait le prouver ; et suivant la tyrannie exercée alors envers les pri-sonniers d’État, on lui avait ôté tous moyens de défense. Il s’en procura de toute espèce par des procédés fort simples, qui don-neront une idée des ressources de son génie. Il fit d’abord une lame de canif avec un sou-marqué, aiguisé sur le pavé, et en tail-la des rameaux de buis, sans doute distribués aux prisonniers, aux fêtes de Pâques. Il en fit un compas et une plume. Il suppléa au papier par des mouchoirs blancs, enduits de riz bouilli, puis séchés au soleil. Il fabriqua de l’encre avec de l’eau et de la paille brûlée. Il lui fallait surtout des couleurs pour tracer le plan et la carte des environs de Madras : il composa du jaune avec du ca-fé, et du vert avec des liards chargés de vert-de-gris et bouillis. Je tiens tous ces détails de sa tendre fille, qui conserve encore avec respect ces monuments du génie qui rendit la liberté à son père. Ainsi, muni de canif, de compas, de règle, de plume, de papier, d’encre et de couleurs de son invention, il traça, de res-souvenir, le plan de sa conquête, écrivit son mémoire justificatif, et y démontra évidemment que l’accusateur qu’on lui opposait était un faux témoin, qui n’avait pu voir du bastion où il avait été posté, ni le vaisseau commandant, ni même l’escadre. Il re-mit secrètement ces moyens de défense à l’homme de loi qui lui servait de conseil. Celui-ci les porta à ses juges. Ce fut un coup de lumière pour eux. On le fit donc sortir de la Bastille, après trois ans de prison. Il languit encore trois ans après sa sortie, accablé de chagrin de voir toute sa fortune dissipée, et de n’avoir recueilli de tant de services importants que des calom-nies et des persécutions. Il fut sans doute plus touché de l’ingratitude du gouvernement que de la jalousie triomphante de ses ennemis. Jamais ils ne purent abattre sa franchise et son courage, même dans sa prison. Parmi le grand nombre d’accusateurs qui y vinrent déposer contre lui, un directeur de la Compagnie des Indes crut lui faire une objection sans réponse en lui demandant comment il avait si bien fait ses affaires, et si mal celles de la Compagnie. « C’est, lui répondit la Bourdonnais,

 

– 31 – que j’ai toujours fait mes affaires, d’après mes lumières, et celles de la Compagnie d’après ses instructions. »

 

Bernard-François Mahé de la Bourdonnais naquit à Saint-Malo en 1699, et est mort en 1754, âgé d’environ cinquante-cinq ans. Ô vous qui vous occupez du bonheur des hommes, n’en at-tendez point de récompense pendant votre vie ! La postérité seule peut vous rendre justice. C’est ce qui est enfin arrivé au vainqueur de Madras et au fondateur de la colonie de l’Île de France. Joseph Dupleix, son rival de gloire et de fortune dans l’Inde, et le plus cruel de ses persécuteurs, mourut peu de temps après lui, ayant éprouvé une destinée semblable, les dernières années de sa vie, par une juste réaction de la Providence. Le gouvernement donna à la veuve de M. de la Bourdonnais une pension de 2 400 livres, par un brevet qui honore de ses regrets la mémoire de son époux ; enfin sa respectable fille me mande aujourd’hui que les habitants de l’Île de France viennent, de leur propre mouvement, de lui faire à elle-même une pension en mémoire des services qu’ils ont reçus de son père.

 

Je crois qu’aucun de mes lecteurs ne trouvera mauvais que je me sois un peu écarté de mon sujet, pour rendre moi-même quelques hommages aux vertus d’un grand homme malheureux, à celles de sa digne fille et d’une colonie reconnaissante. Le des-sin original de cette gravure a été fait par M. Gérard : on recon-naît dans cette composition la touche et le caractère de l’école de Rome où il est né. Mais ce qui m’intéresse encore davantage, je la dois à son amitié, ainsi que je dois la précédente à celle de son ami M. Girodet ; il a désiré concourir avec lui en talents et en témoignages de son estime à la beauté de mon édition.

 

Ce dessin a été gravé à l’eau-forte, au burin, et au pointillé par M. Mécou, élève et ami de M. Roger, qui, n’ayant pu s’en charger lui-même, à cause de deux autres dessins qu’il gravait pour moi, n’a trouvé personne plus digne de sa confiance et de la mienne que M. Mécou, dont les talents sont déjà célèbres par

 

– 32 – plusieurs charmants sujets du Musée Impérial, très connus du public, entre autres par la jeune femme qui pare sa négresse.

 

La quatrième planche représente la séparation de Paul et de Virginie ; on y lit pour titre, Adieux de Paul et de Virginie ; et pour épigraphe, ces paroles du texte, Je pars avec elle, rien ne pourra m’en détacher. La scène se passe au milieu d’une nuit éclairée de la pleine lune ; il y a une harmonie touchante de lu-mières et d’ombres qui se fait sentir jusqu’à l’entrée du port. Madame de la Tour se jette aux pieds de Paul au désespoir, qui saisit dans ses bras Virginie défaillante à la vue du vaisseau où elle doit s’embarquer pour l’Europe, et qu’elle aperçoit au loin dans le port, prêt à faire voile. Marguerite, mère de Paul, l’habitant et Marie, accourent hors d’eux-mêmes autour de ce groupe infortuné.

 

Cette scène déchirante a été dessinée par M. Moreau le jeune, si connu par ses belles et nombreuses compositions qui enrichissent la gravure depuis longtemps : il composa en 1788 les quatre sujets de ma petite édition in-18. On peut voir en leur comparant celui-ci que l’âge joint à un travail assidu perfec-tionne le goût des artistes. Celui que M. Moreau m’a fourni est d’une chaleur et d’une harmonie qui surpassent peut-être tout ce qu’il a fait de plus beau dans ce genre. Mais l’estime que je porte à ses talents m’engage à le prévenir que l’usage qu’il fait de la sépia dans ses dessins est peu favorable à leur durée : on sait que la sépia est une encre naturelle qui sert au poisson qui en porte le nom à échapper à ses ennemis. Il est mou et sans défense, mais au moindre danger il lance sept ou huit jets de sa liqueur ténébreuse, dont il s’environne comme d’un nuage, et qui le fait disparaître à la vue. Les artistes ont trouvé le moyen d’en faire usage dans les lavis ; ils en tirent des tons plus chauds et plus vaporeux que ceux de l’encre de la Chine. Mais soit qu’en Italie, d’où on nous l’apporte tout préparé, on y mêle quelque autre couleur pour le rendre plus roux ; soit qu’il soit naturelle-ment fugace, il est certain que ces belles nuances ne sont pas de

 

– 33 – durée. J’en ai fait l’expérience dans les quatre dessins originaux de ma petite édition faite il y a dix-sept ans, dont il ne reste presque plus que le trait. Cette fugacité a été encore plus sensi-ble dans mon dernier dessin. Cette nuit, où il n’y avait de blanc que le disque de la lune, est devenue, en moins d’un an, un pâle crépuscule : peut-être cet affaiblissement général de teintes a-t-il été produit par la négligence du graveur, qui a exposé ce des-sin au soleil. Au reste, comme les couleurs à l’huile qu’emploie la peinture sont sujettes aux mêmes inconvénients, il faut plutôt en accuser l’art, qui ne peut atteindre aux procédés de la nature. Le noir du bois d’ébène dure des siècles exposé à l’air ; il en est de même des couleurs des plumes et des poils des animaux. Je me suis permis ici ces légères observations pour l’utilité géné-rale des artistes et la gloire particulière de M. Moreau le jeune, dont les dessins sont dignes de passer à la postérité, ainsi que sa réputation. La gravure ne m’a pas donné moins d’embarras que le dessin original ; l’artiste qui avait entrepris de le graver a em-ployé un procédé nouveau qui ne lui a pas réussi ; il m’a rendu, au bout d’un an, ma planche à peine commencée au tiers ; j’en ai été pour mes avances ; il a fallu chercher un autre artiste pour l’achever ; mais nul n’a voulu la continuer. Heureusement M. Roger m’a découvert un jeune graveur, M. Prot, plein de zèle et de talent, qui l’a recommencée, et l’a mise seul à l’eau-forte, au burin et au pointillé en six mois, dans l’état où on la voit au-jourd’hui.

 

La cinquième planche représente le naufrage de Virginie ; le titre en est au bas avec ces paroles du texte, Elle parut un ange qui prend son vol vers les cieux. On ne voit qu’une petite partie de la poupe et de la galerie du vaisseau le S. Géran ; mais il est aisé de voir à la solidité de ses membres et à la richesse de son architecture que c’est un gros vaisseau de la Compagnie française des Indes. Une lame monstrueuse, telle que sont celles des ouragans des grandes mers, s’engouffre dans le canal où il est mouillé, engloutit son avant, l’incline à bâbord, couvre tout son pont, et s’élevant par-dessus le couronnement de sa poupe,

 

– 34 – retombe dans la galerie dont elle emporte une partie de la ba-lustrade. Les feux semblent animer ses eaux écumantes, et vous diriez que tout le vaisseau est dévoré par un incendie. Virginie en est environnée ; elle détourne les yeux de sa terre natale, dont les habitants lui témoignent d’impuissants regrets, et du malheureux Paul, qui nage en vain à son secours, prêt à suc-comber lui-même à l’excès de son désespoir, autant qu’à celui de la tempête. Elle porte une main pudique sur ses vêtements tourbillonnés par les vents en furie ; de l’autre, elle tient sur son cœur le portrait de son amant qu’elle ne doit plus revoir, et jette ses derniers regards vers le ciel, sa dernière espérance. Sa pu-deur, son amour, son courage, sa figure céleste, font de ce ma-gnifique dessin un chef-d’œuvre achevé.

 

Comment M. Prud’hon a-t-il pu renfermer de si grands ob-jets dans un si petit espace ? où a-t-il trouvé les modèles de ces mobiles et fugitifs effets que l’art ne peut poser, et dont la na-ture seule ne nous présente que de rapides images ; une vague en furie dans un ouragan, et une âme angélique dans une scène de désespoir ? Cette conception a trouvé ses expressions dans l’âme sensible, les ressouvenirs, et les talents supérieurs d’un artiste déjà très connu des gens de goût. À la fois dessinateur, graveur et peintre, on lui doit des enfants et des femmes remar-quables par leur naïveté et leur grâce. Il exposa il y a quelques années au salon un grand tableau de la Vérité qui descend du ciel sur la terre ; mais, il faut l’avouer, sa figure quoique céleste n’y fut guère mieux accueillie du public que si elle y fût descen-due en personne. Elle ne dut même, peut-être, qu’à l’indifférence des spectateurs de n’y être pas critiquée et persé-cutée. Cependant elle était toute nue, et aussi belle qu’une Vé-nus ; mais comme elle portait le nom de la Vérité, peu de gens s’en occupèrent. Si M. Prud’hon réussit par la pureté de ses crayons et l’élégance de ses formes à rendre des divinités, il in-téresse encore davantage, selon moi, en représentant des mor-telles. Ses femmes ont dans leurs proportions, leurs attitudes, et leurs physionomies riantes, un laisser-aller, un abandon, des

 

– 35 – grâces, un caractère de sexe inimitables : ses enfants potelés, naïfs, gais, sont dignes de leurs mères. Il est selon moi le La Fontaine des dessinateurs, et il a avec ce premier de nos poètes encore plus d’une ressemblance par sa modestie, sa fortune, et sa destinée. Puisse ce peu de lignes concourir à étendre sa répu-tation jusque dans les pays étrangers ! Son beau dessin y justi-fiera suffisamment mes éloges.

 

M. Roger, son élève et son ami, qui en a senti tout le mé-rite, a désiré le graver en entier ; il a voulu accroître sa réputa-tion du dessin d’un maître qui l’avait si heureusement commen-cée, et lui rendre ainsi ce qu’il en avait reçu. Il a donc retardé de nouveau le cours de ses travaux ordinaires pour s’occuper entiè-rement du naufrage de Virginie. Sa planche a rendu toutes les beautés de l’original, autant qu’il est possible au burin de rendre toutes les nuances du pinceau. Je me trouve heureux d’avoir fait concourir à la célébrité de mon édition deux amis également modestes et également habiles dans leur genre ; mais il me semble que je suis plus redevable à M. Prud’hon, quoique je n’aie eu de lui qu’un seul dessin, parce que je lui dois d’avoir eu une seconde gravure de M. Roger.

 

La sixième et dernière planche a pour titre, Les Tombeaux, et pour inscription, On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d’eux leurs tendres mères et leurs fidèles serviteurs. Elle représente une allée de bambous qui conduit vers la mer ; elle est éclairée par les der-niers rayons du soleil couchant : on aperçoit, entre quatre ger-bes de ces bambous, trois tombes rustiques sur lesquelles sont écrits, deux à deux, les noms de la Tour et de Marguerite, de Virginie et de Paul, de Marie et de Domingue. On voit, un peu en avant de celle du milieu, le squelette d’un chien : c’est celui de Fidèle, qui est venu mourir de douleur, près de la tombe de Paul et de Virginie.

 

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On n’aperçoit dans cette solitude aucun être vivant ; ici re-posent à jamais, sous l’herbe, tous les personnages de cette his-toire : les premiers jeux de l’heureuse enfance de Paul et de Vir-ginie sur des genoux maternels les amours innocents de leur adolescence, les dons funestes de la fortune, leur cruelle sépara-tion, leur réunion encore plus douloureuse, n’ont laissé près de leurs humbles tertres aucun monument de leur vie. On n’y voit ni inscriptions, ni bas-reliefs. L’art n’y a gravé que leurs simples noms, mais la nature y a placé, pour tous les hommes, de plus durables et de plus éloquents ressouvenirs. Ces roseaux gigan-tesques qui murmurent toujours, agités par les moindres vents, comme les faibles et orgueilleux mortels ; ces flots lointains qui viennent, l’un après l’autre, expirer sur le rivage, comme nos jours fugitifs sur celui de la vie ; ce vaste océan d’où ils sortent et retournent sans cesse, image de l’éternité, nous disent que le temps nous entraîne aussi vers elle.

 

Je dois le dessin de cette composition mélancolique et tou-chante à M. Isabey. Son amitié a voulu m’en faire un présent dont je m’honore. Je m’étais adressé à lui pour exécuter ce sujet, où il ne devait y avoir aucun personnage vivant ; et j’étais sûr d’avance qu’il réussirait par l’art particulier que je lui connais d’harmonier la lumière et les ombres, et d’en tirer des effets magiques. Il a réussi au-delà de mes espérances. Il a rendu les bambous avec la plus exacte vérité. Leur perspective fait illu-sion. Il est si connu et si estimé par ses portraits d’une ressem-blance frappante, par ses grandes compositions, telles que Bo-naparte passant ses gardes en revue, que ses ouvrages n’ont pas besoin de mes éloges. Celui-ci suffirait pour rendre mon édition célèbre.

 

L’eau-forte en a été faite par M. Pillement le jeune qui ex-celle, au jugement de tous les graveurs, à faire celle des paysa-ges. Elle a été terminée au burin par M. Beauvinet, dont j’ai déjà parlé avec éloge. Il suffit de dire que l’auteur du dessin a été très satisfait de l’exécution de ces deux artistes.

 

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M. Dien, imprimeur en taille-douce, qui m’a été indiqué par M. Roger, comme très recommandable par sa probité et son talent, a tiré toutes les feuilles de mes sept planches, en y com-prenant le portrait. M. Dien, son frère, en a gravé la lettre.

 

Comme plusieurs de mes souscripteurs ont souscrit pour des exemplaires coloriés, les auteurs des dessins ont eu la com-plaisance de colorier chacun une épreuve de la gravure qui en était résultée pour servir de modèle. D’après eux M. Langlois, imprimeur dans ce genre, et si avantageusement connu par ses belles fleurs, en a mis les planches en couleur, et les a retou-chées au pinceau.

 

M. Didot l’aîné, si célèbre par la beauté de ses éditions, en a imprimé le texte ; il en a revu les épreuves avec moi, et m’a aidé plus d’une fois de ses utiles observations.

 

Enfin M. Bradel en a cartonné et étiqueté les exemplaires.

 

On voit que je n’ai rien négligé pour enrichir et perfection-ner cette édition. J’ai eu le bonheur d’y faire concourir une par-tie des plus fameux artistes de mon temps. Quoique la plupart aient diminué, par affection pour l’ouvrage et pour l’auteur, le prix ordinaire de leurs travaux, et que quelques-uns même m’aient fait présent de leurs dessins, je puis assurer que les seuls frais de dessins et de gravures me reviennent à plus de 11 000 livres. Chaque dessin m’en coûte 300 ; chaque planche gravée de Paul et Virginie 1 000 ; celle du portrait 2 400, sans les exemplaires à fournir. Si on y ajoute les frais de papier vélin, d’impression en taille-douce, de celle du texte, de celle des exemplaires coloriés, leur retouche au pinceau, la gravure en lettres, le cartonnage, etc., elle me coûte au moins 20 000 francs, sans les frais de vente. Je ne parle pas du temps, des courses, et des inquiétudes que m’ont coûtés à moi-même ces différents travaux, ainsi que des frais d’impression de ce pré-

 

– 38 – ambule que je n’avais pas promis à mes souscripteurs : j’espère les avoir dédommagés, autant qu’il était en moi, de leur longue attente.

 

Je leur ai de mon côté beaucoup d’obligations ; ils sont ve-nus d’eux-mêmes à mon secours, sans que j’en aie fait solliciter aucun. Comme souscripteurs ils sont en petit nombre, mais comme amis ils sont beaucoup. C’est avec leurs avances que j’ai commencé mon entreprise ; sans elles je ne l’eusse jamais osé. Ainsi je puis dire que c’est à elles que le public doit cette édi-tion ; elles ne se montaient qu’à 4 500 livres, moitié du prix to-tal des souscriptions que j’ai reçues ; elles m’ont porté bonheur. Quand elles ont cessé, j’ai pu y joindre, bientôt après, les 6 600 livres qui m’ont été offertes par un libraire. Ce qu’il y a de très remarquable, c’est que ces deux sommes réunies, qui font envi-ron 11 000 livres, sont précisément ce que je devais payer pour frais de dessins, et de gravures.

 

Je suis entré dans ces détails pour remercier mes souscrip-teurs, leur donner quelque idée du prix des travaux des artistes, de l’embarras de mon entreprise ; et leur montrer qu’il y a une providence qui se manifeste aussi bien au milieu du désordre de nos sociétés que dans l’ordre de la nature.

 

Je venais de traverser des temps de révolution, de guerre, de procès, de banqueroute, de calomnies audacieuses, de persé-cutions sourdes, et d’anarchie en tout genre, lorsque Bonaparte prit en main le gouvernail de l’empire. Son premier soin fut de conjurer les vents ; il renferma ceux de l’opinion dans des ou-tres, et les força de souffler dans ses voiles.

 

… regemque dedit qui fœdere certo

Et premere et laxas sciret dare jussus habenas.

 

« Il leur donna un roi qui, d’après des ordres supérieurs et des

moyens infaillibles, pût leur lâcher ou leur retenir les rênes. »

 

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Le Journal de Paris est rentré dans sa sphère, celui des Dé-bats est devenu journal impérial, et sans doute se rendra digne de ce titre auguste ; les nuages de mon horizon se sont élevés, et j’ai fait voile enfin vers le port.

 

Les fonds de mon édition tiraient à leur fin, et j’avais be-soin encore d’environ 9 000 livres pour en solder tous les comp-tes. Le banquier dont j’avais éprouvé la faillite, voyant que je ne voulais pas accepter les vingt-cinq pour cent qu’il m’avait of-ferts, et que j’étais décidé à réclamer le bien de mes enfants de-vant les tribunaux, me proposa de joindre à son offre pour 9 000 francs de billets sur une maison solvable, payables d’années en années. Enfin, sa vertueuse sœur venant à son se-cours me pria d’accepter, pour les 12 000 livres restant de ma créance sur son frère, une maison de campagne qui avait coûté au moins cette somme à bâtir. Bien des gens ne s’en seraient pas souciés, surtout à cause de son éloignement ; c’était un bien na-tional à sept lieues et demie de Paris. Cependant, le désir de voir cette affaire terminée, et l’exemple de la sœur me rendirent fa-cile envers le frère. Je terminai avec lui, et je recueillis ainsi les débris de mon naufrage. Toutefois quand j’eus examiné à loisir ma nouvelle acquisition, je trouvai qu’elle avait avec mon bon-heur plus de convenance que je ne l’avais d’abord imaginé. Elle est à mi-côte, en bon air ; la vue, quoiqu’un peu sauvage, en est riante ; ce sont des coteaux nus et escarpés, mais bordés à leur base d’une belle lisière de prairies qu’arrose l’Oise et qui, en se perdant en portions de cercle à l’horizon, forment au loin, avec d’autres coteaux, de charmants amphithéâtres. En face, de l’autre côté de l’Oise, sont de vastes plaines bien cultivées. Le jardin, qui n’est que de cinq quarts d’arpent, a été planté avec goût : ce sont des espaliers couronnés de cordons de vignes, des arbres fruitiers à mi-côte au milieu des gazons, des carrés de légumes entourés de bordures de fleurs, des bosquets où quel-ques arbres étrangers se mêlent avec ceux du pays, de petits chemins bordés de fraisiers, qui circulent et aboutissent partout à de nouveaux points de vue. Enfin, il y a un peu de tout ce qui

 

– 40 – peut servir aux besoins et aux plaisirs d’une famille ; la mienne en fut enchantée : il semblait que la maison eût été distribuée pour elle, tant elle est commode et solide. Des caves et des puits creusés dans le roc, deux basses-cours entourées de granges, d’écuries, de remises, et ombragées de beaux noyers ; c’était un asile tout à fait convenable à un père de famille, et à un homme de lettres, tel que je le désirais depuis longtemps. C’est, comme je l’ai dit, un bien national ; c’était un presbytère dont le curé a péri sur l’échafaud dans la révolution : mais c’était pour moi deux nouveaux motifs d’intérêt. Tant de particuliers m’avaient enlevé mon bien que je ne m’y fiais plus. Je pensais au contraire que si la nation me reprenait jamais celui-ci, elle aurait honte d’achever de dépouiller mes enfants, et qu’elle les dédommage-rait d’une manière ou d’une autre. Quant à ce que cette maison avait été l’habitation d’un malheureux pasteur, elle ne faisait qu’accroître l’intérêt que je prenais pour elle. Les lieux les plus intéressants pour moi sont ceux qui ont été habités par des in-fortunés qu’on peut supposer avoir été victimes de leur vertu, ou de leur innocence : il me semble que leur ombre me protège. Comme je n’ai jamais connu mon devancier, cette supposition m’est aussi aisée à faire en sa faveur qu’en celle des anciens ha-bitants de la Grèce et de Rome, dont les ruines ne m’inspirent aujourd’hui de l’intérêt que par l’idée que je me forme de leurs vertus, et de leurs malheurs. C’est toujours à un sentiment mo-ral de vertu, de gloire, de splendeur, enfin à quelque chose de céleste, que se rapporte le respect des noms et des lieux ; j’étends le mien jusqu’au nom de ce village qui s’appelle Aera-gni : j’imagine qu’il vient d’Ara-ignis, autel de feu. Je me fonde sur ce qu’il y en a, aux environs, un du même nom ; et d’autres qui s’appellent Mont-igni, mont de feu.

 

Tant de convenances physiques et morales me plaisaient beaucoup ; mais il se rencontrait un grand obstacle à leur jouis-sance, je n’avais pas les moyens d’occuper cette agréable soli-tude. Sa distance de Paris, qui était pour moi un mérite de plus, me devenait très coûteuse, par les frais d’allées et de venues,

 

– 41 – seul ou en famille, à Paris, où j’avais des devoirs à remplir tou-tes les semaines. Il fallait de plus fournir aux frais d’un nouvel ameublement, et terminer ceux de mon édition. Toutes ces dé-penses ne pouvaient s’accorder avec mon revenu. Je me résolus

donc de la louer si j’en trouvais l’occasion 2. Homère dit que Ju-piter a deux tonneaux au pied de son trône, l’un plein de biens, l’autre de maux, dont il nous envoie alternativement une des deux mesures. Mais il a oublié de nous dire que chacune de ces mesures est double. Le bonheur ainsi que le malheur ne vient guère seul.

 

Je me trouvai bientôt en état d’arranger et d’occuper ma maison des champs, au moment où je m’y attendais le moins.

 

Un de mes souscripteurs m’invita, il y a environ un an et demi, à le venir voir à sa campagne. C’est un jeune père de fa-mille dont la physionomie annonce les qualités de l’âme. Il ré-unit en lui toutes celles qui distinguent le fils, le frère, l’époux, le père, et l’ami de l’humanité. Il me prit en particulier, et me dit « Il y a cinq ans que nous ne nous sommes vus. Je n’en ai pas moins conservé le désir de vous être utile. Ma fortune, que je dois à la nation, m’en donne aujourd’hui les moyens. Je n’en peux faire un meilleur usage qu’en vous en offrant une petite portion. Ajoutez à mon bonheur en me donnant les moyens de contribuer au vôtre : Je vous prie d’accepter deux mille écus de pension, avec un titre ou sans titre, comme vous le voudrez. Je

 

2 Quelques journalistes me reprocheront peut-être encore que je parle toujours de moi. Mais puisque j’ai commencé mes Études de la nature par l’histoire d’un fraisier et des insectes qui l’habitaient, pour-quoi ne parlerais-je pas dans ce préambule de ma maison de campagne et de ma famille ? Aimeraient- ils mieux que je parlasse d’eux ? c’est ce que je pourrai faire encore s’ils m’y obligent. Il n’y a que mes souscripteurs qui auraient droit de se plaindre que je les ennuie. Mais je les prie de considérer que je leur fais présent de ce préambule, que je ne leur ai pas promis. Je le leur donne comme un dédommagement de leur longue at-tente, ainsi que je l’ai dit.

 

– 42 – ne veux pas gêner votre liberté, nécessaire à vos travaux ; je ne désire que vous la conserver. » « Et moi, lui répondis-je, per-mettez que je ne vous sois attaché que par les liens de la recon-naissance. » Ce philosophe, si digne d’un trône, si quelque trône était digne de lui, est le prince joseph Bonaparte.

 

Ô mon généreux bienfaiteur, aimable protecteur des let-tres, puisse cette édition, entreprise en faveur de mes enfants, être un monument de la reconnaissance de leur père envers toi ! puissé-je moi-même la reproduire par de nouveaux sujets plus dignes de ton âme philanthrope ! Je suis vieux. Ma navigation est déjà avancée. Mais si la Providence, qui a dirigé ma faible nacelle au milieu de tant d’orages, retarde encore de quelques années mon arrivée au port, je les emploierai à rassembler d’autres études. Les fleurs tardives de mon printemps promet-tent encore quelques fruits pour mon automne. Si les rayons d’une aurore orageuse ont fait éclore les premiers, les feux d’un paisible couchant mûriront les derniers. J’ai décrit le bonheur passager de deux enfants élevés au sein de la nature par des mè-res infortunées ; j’essaierai de peindre le bonheur durable d’un peuple ramené à ses lois éternelles par des révolutions.

 

Espérons de nos malheurs passés notre félicité à venir. Ce n’est que par des révolutions que l’intelligence divine elle-même développe ses ouvrages et les conduit de perfections en perfec-tions.

 

Elle n’a point renfermé dans un petit gland le chêne ro-buste couvert de son vaste feuillage. Elle n’y a déposé que le germe fragile de ses premiers éléments. Mais elle ordonne aux eaux du ciel et de la terre de le nourrir, aux rochers de recevoir dans leurs flancs ses racines profondes, aux tempêtes de les raf-fermir par leurs secousses, au soleil de les féconder, aux saisons de couvrir tour à tour ses bras noueux de verdure, de fleurs et de fruits, aux années de corroborer son tronc par de nouveaux

 

– 43 – cylindres, de l’élever au-dessus des forêts, et d’en faire un mo-nument durable pour les animaux et pour les hommes.

 

Il en est de même de notre globe ; il n’est pas sorti de ses mains tel que nous le voyons aujourd’hui. Elle a chargé les siè-cles de le rouler dans les cieux, et de le développer dans des pé-riodes qui nous sont inconnus. Elle le créa d’abord dans la ré-gion des ténèbres et des hivers, enseveli sous un vaste océan de glaces, comme un enfant dans l’amnios au sein maternel. Bien-tôt son centre et ses pôles furent aimantés de diverses attrac-tions par le soleil qui parut à son orient. Ses eaux échauffées dans cette partie de son équateur se levèrent en brumes épaisses dans l’atmosphère, dilatées par la chaleur ; les vents les voiturè-rent dans les airs, les pôles encore gelés les attirèrent, et les fixè-rent en nouveaux océans de glaces aux extrémités de son axe, qu’ils tinrent en équilibres (sic) par leurs mobiles contrepoids. Devenu plus léger à son orient, il éleva son occident, encore immobile de froid et plus pesant, vers le soleil qui l’attirait. Alors il circula sur lui-même, en balançant ses pôles dans le cer-cle de l’année, autour de l’astre qui lui donnait le mouvement et la vie. Bientôt à la surface de ses mers fluides, demi-épuisées par les mers aériennes et glaciales, qui en étaient sorties, appa-rurent les sommets graniteux de ses continents et de ses îles, comme les premiers ossements de son squelette.

 

Peu à peu ses eaux marines saturées de lumière et de sels, étendirent autour d’eux leurs alluvions, et les transformèrent en vastes couches de roches calcaires, comme les eaux aériennes se changent en bois dans les végétaux, et la sève des végétaux en sang, en chair dans les animaux. Ainsi se formèrent dans la ré-gion des tempêtes, les rochers et les durs minéraux, ces osse-ments et ces nerfs de la terre, où devaient s’attacher comme des muscles les vastes croupes des montagnes, et qui devaient sup-porter le poids des continents. Leurs fondements caverneux, et encore mal assis, en paraissant à la lumière, se raffermirent par des tremblements ; et de leurs affreuses collisions, des tourbil-

 

– 44 – lons de fumée s’élevèrent à la surface des mers, qui annoncèrent les premiers volcans dont les feux devaient les épurer.

 

D’autres bouleversements préparèrent d’autres organisa-tions ; le globe, surchargé sur ses pôles de deux océans de glace de poids inégaux et versatiles, les présenta tour à tour au soleil ; et tour à tour de vastes courants en sortirent qui labourèrent, chacun pendant six mois, ses deux hémisphères. Celui du nord creusa d’abord les contours de cet immense canal où l’Atlantique, semblable à un fleuve, renferme aujourd’hui ses eaux et les verse deux fois par jour entre l’ancien et le nouveau monde. Celui du sud, au contraire, descendant d’un seul glacier, placé au sein du vaste océan de son hémisphère, et faisant équi-libre avec la plus grande partie des continents opposés, versa une seule fois par jour sur leurs rivages ses flots divergents dans le même temps et du même côté que le soleil en embrasait le pôle de ses rayons. Les torrents demi-glacés qui s’en précipitè-rent découpèrent alors les côtes de l’ancien monde en nombreux archipels, en vastes baies et en longs promontoires.

 

Le globe est un vaisseau céleste, sphérique, sans proue et sans poupe, propre à voguer, dans tous les sens, dans toute l’étendue des cieux. Le soleil en est l’aimant et le cœur ; l’océan est le sang dont la circulation le rend mobile. L’astre du jour en opère le systole et le diastole, le flux et le reflux, par sa présence et son absence, par le jour et la nuit, par l’été et l’hiver, par les mers fluides et glaciales. Les pôles du globe changent avec les siècles par les diverses pondérations de ses océans glacés. Il a été un temps où ceux qu’il a aujourd’hui dans notre méridien étaient dans notre équateur ; où nos zones torrides étaient pro-jetées dans nos zones tempérées et glaciales, et celles-ci dans nos torrides ; où les hivers régnaient sur d’autres contrées, et où les mers glacées s’échappaient de leur empire par d’autres ca-naux. Il en est de même des autres planètes. Leurs sphères, di-versement inclinées vers le soleil, sont dans les mains de la Pro-vidence comme ces cylindres de musique dont il suffit de relever

 

– 45 – ou d’abaisser les axes de quelques degrés pour en changer tous les concerts.

 

Ce ne fut sans doute que quand elle l’eut fait passer, si j’ose dire, par les périodes successifs de l’enfance, de l’adolescence, de la puberté, qu’elle créa tour à tour les végétaux, les animaux,

et les hommes I, comme elle fait produire successivement à un arbre, après certain période d’années, des feuilles, des fleurs, et des fruits. Mais ce fut dans les temps où le globe élevait à peine quelques portions de ses continents à la surface des mers, que les torrents de ses pôles couverts de glace, et ceux de ces monta-gnes les plus élevées, creusèrent, en se précipitant, les nom-breux amphithéâtres que le soleil devait éclairer de divers as-pects, sous les mêmes latitudes. Ils excavèrent ces vallées vastes et profondes où errent aujourd’hui d’innombrables troupeaux. Ils escarpèrent les cimes aériennes de ces rochers qui font le charme de nos perspectives. Les tempêtes de l’atmosphère ajou-tèrent à leur beauté. Elles transportèrent dans les airs les pre-mières semences des forêts qui croissent sur leurs inaccessibles plateaux.

 

Ce fut l’Océan qui, de siècles en siècles, épuisant ses eaux par d’innombrables productions, éleva en s’abaissant les som-mets de ses îles primitives ; et en reculant ses bords, les plaça au sein des continents. Ce sont leurs antiques pyramides qui cou-ronnent à diverses hauteurs les chaînes des montagnes. Les unes sont couvertes de verdure, d’autres sont toutes nues comme aux jours de leur naissance ; d’autres, toujours entou-rées de neiges et de glaces, semblent au niveau des pôles ; d’autres vomissent des tourbillons épais de flammes sulfureuses et bitumineuses, et paraissent avoir leur fondement au niveau des mers qui les alimentent. Les pics du Ténérif et de l’Etna ré-unissent ce double empire, et du sein des glaces et des feux ver-sent au loin l’abondance et la fécondité : toutes ces pyramides aériennes, dont la plupart s’élèvent au-dessus de la moyenne région de l’air, ont pour bases les corps marins qui entourèrent

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