Paul Et Virginie
Préambule
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
– 46 – leurs premiers berceaux. Toutes attirent, aujourd’hui, autour d’elles les vapeurs et les orages de l’atmosphère. Tantôt elles s’en couvrent comme d’un voile, et disparaissent à la vue ; tan-tôt elles découvrent la tête, ou les flancs de leurs longs obélis-ques. Si le soleil alors les frappe de ses rayons il les colore d’or et de pourpre, et répand sur leurs robes mobiles toutes les cou-leurs de l’arc-en-ciel. Elles apparaissent, au sein des tonnerres, comme des divinités bienfaisantes ; les croupes qui les suppor-tent deviennent autant de mamelles qui répandent de toutes parts des pluies fécondantes ; les cavernes profondes de leurs flancs sont des urnes d’où elles versent les fleuves qui fertilisent les campagnes jusqu’aux bords de l’Océan leur père, et invitent les navigateurs à aborder sur ces mêmes rivages dont elles étaient l’épouvante dans les temps de leur origine.
Chaque siècle diminue l’empire de l’Océan tempétueux, et accroît celui de la terre paisible : voyez seulement les collines qui bordent de part et d’autre nos vallées ; elles portent à leurs contours saillants les empreintes des dégradations des fleuves qui remplissaient jadis de leurs eaux tout l’intervalle qui les sé-pare. Le sol même des vallées et de leurs couches horizontales, ainsi que les coquillages fluviatiles disséminés dans toute sa lar-geur attestent qu’il a été formé sous les eaux. Mais jetez les yeux sur les terres les plus élevées de notre hémisphère ; l’antique Scandinavie, séparée autrefois de la Norvège et du continent par de bruyants détroits qui communiquaient de la mer Glaciale à la mer Baltique, a cessé d’être une île. J’ai marché moi-même dans le fond de leurs bassins de granit ; la mer Baltique, où j’ai navi-gué, baisse d’un pouce tous les quarante ans : on voit des dimi-nutions semblables dans les mers de l’hémisphère austral. La nouvelle Hollande, dont les montagnes escarpées s’élèvent au-dessus des nuages, étend aujourd’hui ses flancs sablonneux au-dessus des flots ; elle montre déjà au sein de ses marais saumâ-tres des colonies florissantes d’Européens, jadis les fléaux de leur patrie : dans toutes les mers, des foules d’îles naissantes et de rochers à demi submergés soulèvent, à travers les vagues ir-
– 47 – ritées, leurs têtes noires couronnées de fucus, de glaïeuls, et de varechs. À leurs couleurs brunes et empourprées, à leurs bruits confus et rauques, aux nappes d’écume qui bouillonnent autour d’eux, on dirait de vieux tritons qui se disputent avec fureur de jeunes néréides. Un jour, ces écueils si redoutables aux marins offriront des asiles aux bergères ; après de nombreuses tempê-tes le détroit qui sépare l’Angleterre de la France se changera en guérets. Après d’interminables guerres, les Anglais et les Fran-çais verront leurs intérêts réunis comme leur territoire.
Il en sera de même du genre humain. Dieu l’a destiné à jouir de ses bienfaits par tout le globe. Il en a fait un petit monde où il a renfermé tous les désirs et les besoins des êtres sensibles. Il l’a formé comme un seul homme qu’il fait d’abord passer par l’enfance, entouré d’une nuit d’ignorance et de préju-gés, mais dont il aimante la tête de la lumière de la raison, et le cœur de l’instinct de la vertu, afin qu’il puisse gouverner ses passions et se diriger vers ces facultés divines, comme le globe qu’il habite autour du soleil. Il voulut que ces dons célestes ne se développassent dans les nations, comme dans les individus, que par leur expérience et celle de leurs semblables. Il voulut même que les intérêts du genre humain ne se composassent un jour que des intérêts de chaque homme. Chaque peuple a eu donc une enfance imbécile, une adolescence crédule, et une jeunesse sans frein. Lisez seulement les histoires de notre Europe, vous la voyez tour à tour couverte de Gaulois, de Grecs, de Romains, de Cimbres, de Goths, de Visigoths, de Vandales, d’Alains, de Francs, de Normands, etc., qui s’exterminent les uns après les autres, et la ravagent comme les flots d’une mer débordée. L’histoire de chacun de ces peuples ne présente qu’une suite non interrompue de guerres, comme si l’homme ne venait au monde que pour détruire son semblable. Ces temps anciens, si vantés pour leur innocence et leurs vertus héroïques, ne sont que des temps de crimes et d’erreurs dont la plupart, pour notre bonheur, n’existent plus. L’absurde idolâtrie, la magie, les sorts, les oracles, le culte des démons, les sacrifices humains,
– 48 – l’anthropophagie, les guerres permanentes, les incendies, les famines, l’esclavage, la polygamie, l’inceste, la mutilation des hommes, les droits de naufrage, les droits d’aubaine, etc., déso-laient alors nos malheureuses contrées, et sont relégués au-jourd’hui sur les côtes de l’Afrique inhospitalière, ou dans les sombres forêts de l’Amérique. Il en est de même de plusieurs maladies du corps aussi communes que celles de l’âme, telles que les pestes innombrables, les lèpres, la ladrerie, les obses-sions ou convulsions, etc. Que dire des mensonges religieux qui illustraient des forfaits et consacraient des origines absurdes et criminelles encore révérées de nos jours ? Que de héros, que nous font admirer nos écoles, qui n’étaient au fond que des scé-lérats ; le féroce Achille, Ulysse le perfide, Agamemnon le parri-cide, la famille entière d’Atrée, et tant d’autres aussi criminels qui se prétendaient descendus des dieux et des déesses, le plus souvent changés en bêtes ! Il semble que le monde moral ait roulé autrefois, comme le physique, sur d’autres pôles. Cepen-dant des bienfaiteurs du genre humain s’élevèrent de siècles en siècles au-dessus de ses brigandages. Hercule, Esculape, Or-phée, Linus, Confucius, Lockman, Lycurgue, Solon, Pythagore, Socrate, Platon, etc., civilisent peu à peu ces hordes de barbares. Ils déposent parmi eux les éléments de la concorde, des lois, de l’industrie, de religions plus humaines. Ils apparaissent dans les siècles passés au-dessus de leurs nations, comme des sources inépuisables de sagesse, de lumière, et de vertus, qui ont circulé jusqu’à nous de générations en générations, semblables à ces fleuves descendus des sommets aériens des montagnes lointai-nes, qui traversent depuis des siècles, des rochers, des marais, des sables, pour venir féconder nos plaines et nos vallons.
Déjà sur ces mêmes terres où les druides brûlaient des hommes, les philosophes les appellent pour les éclairer du flambeau de la raison. Les Muses du nord, de l’occident, et sur-tout les françaises, planent sur l’Europe, unissent leurs lyres, et, y joignant leurs voix mélodieuses, enchaînent par leurs concerts les cœurs de ses habitants. Ce sont elles qui ont brisé en Améri-
– 49 – que les fers des noirs enfants de l’Afrique, et défriché ses forêts par des mains libres. Elles en ont exporté une foule de jouissan-ces, et elles y ont transporté, de l’Europe et de l’Asie, des cultu-res et des troupeaux utiles, de nouveaux végétaux, des habitants plus humains, et des législations évangéliques. Ô vertueux Penn, divin Fénelon, éloquent Jean-Jacques, vos noms seront un jour plus révérés que ceux des Lycurgue et des Platon ! La superstition n’élève plus chez nous, comme autrefois, de tem-ples à Dieu par la crainte des démons ; la philosophie les a dis-sipés à la lumière de l’astre du jour. Elle montre la terre cou-verte des bienfaits de la divinité, et les cieux remplis de ses so-leils. Que de découvertes utiles ! que d’inventions hardies ! que d’établissements humains inconnus à l’antiquité ! Ce sont les vertus des grands hommes qui ont fait descendre du ciel sur la terre les flambeaux de la vérité ; hélas ! souvent, persécutées et fugitives, elles n’en éclairent le monde ténébreux qu’après de longues secousses et de nombreuses révolutions.
Mais les femmes ont contribué plus que les philosophes à former et à réformer les nations. Elles ne pâlirent point les nuits à composer de longs traités de morale ; elles ne montèrent point dans des tribunes pour faire tonner les lois. Ce fut dans leurs bras qu’elles firent goûter aux hommes le bonheur d’être tour à tour, dans le cercle de la vie, enfants heureux, amants fidèles, époux constants, pères vertueux. Elles posèrent les premières bases des lois naturelles. La première fondatrice d’une société humaine fut une mère de famille. En vain un législateur, un li-vre à la main, déclara de la part du ciel que la nature était déna-turée, qu’elle était odieuse même à son auteur : elles se montrè-rent avec leurs charmes, et le fanatique tomba à leurs pieds.
Ce fut autour d’elles que, dans l’origine, les hommes er-rants se rassemblèrent et se fixèrent. Les géographes et les his-toriens ne les ont point classées en castes et en tribus. Ils n’en ont point fait des portions de monarchies ou de républiques. Les hommes naissent asiatiques, européens, français, anglais ; ils
– 50 – sont cultivateurs, marchands, soldats ; mais par tout pays les femmes naissent, vivent, et meurent femmes. Elles ont d’autres devoirs, d’autres occupations, d’autres destinées que les hom-mes. Elles sont disséminées parmi eux pour leur rappeler sur-tout qu’ils sont hommes, et maintenir, malgré les lois politiques, les lois fondamentales de la nature. Semblables à ces vents harmoniés avec les rayons du soleil, ou avec leur absence, qui varient les températures des pays qu’ils fécondent en les ré-chauffant, ou les rafraîchissant de leurs haleines, on ne peut les circonscrire dans aucune carte, ni en faire hommage à aucun souverain. Ils n’appartiennent qu’à l’atmosphère. Ainsi les femmes n’appartiennent qu’au genre humain. Elles le rappellent sans cesse à l’humanité par leurs sentiments naturels et même par leurs passions.
C’est par cette influence qu’elles conservent souvent un peuple depuis son origine jusqu’à ses derniers débris. Voyez ceux qui n’ont plus maintenant ni autels, ni trône, ni capitale, tels que les Guèbres, les Arméniens, les juifs, les Maures d’Afrique ; ils sont roulés par les siècles et les événements, de contrées en contrées ; mais leurs femmes en lient encore entre eux les individus par les aimants multipliés de filles, de sœurs, d’épouses, de mères. Elles les maintiennent par les mêmes lois qui les ont rassemblés. Leurs hordes errantes sont semblables aux antiques monuments de leurs empires, qui gisent renversés, malgré les ancres de fer qui en liaient les assises. En vain l’Océan en roule les granits dans ses flots, aucune pierre ne se délite : tant est fort le ciment naturel qui en congloméra les grains dans la carrière.
Non seulement les femmes réunissent les hommes entre eux par les liens de la nature, mais encore par ceux de la société. Remplies pour eux des affections les plus tendres, elles les unis-sent à celles de la divinité, qui en est la source. Elles sont les premiers et les derniers apôtres de tout culte religieux qu’elles leur inspirent, dès la plus tendre enfance. Elles embellissent
– 51 – tout le cours de leur vie. Ils leur sont redevables de l’invention des arts de première nécessité, et de tous ceux d’agrément. Elles inventèrent le pain, les boissons agréables, les tissus des vête-ments, les filatures, les toiles, etc. Elles amenèrent les premières à leurs pieds les animaux utiles et timides qu’ils effrayaient par leurs armes, et qu’elles subjuguèrent par des bienfaits. Elles imaginèrent pour plaire aux hommes les chansons gaies, les danses innocentes, et inspirèrent à leur tour la poésie, la pein-ture, la sculpture, l’architecture, à ceux d’entre eux qui désirè-rent conserver d’elles de précieux ressouvenirs. Ils sentirent alors se mêler à leurs passions ambitieuses l’héroïsme et la pitié. Ils n’avaient imaginé au milieu de leurs guerres cruelles et per-manentes que des dieux redoutables, un Jupiter foudroyant, un noir Pluton, un Neptune toujours en courroux, un Mars san-glant, un Mercure voleur, un Bacchus toujours ivre ; mais à la vue de leurs femmes chastes, douces, aimantes, laborieuses, ils conçurent dans les cieux des divinités bienfaisantes. Remplis de reconnaissance pour les compagnes de leur vie, ils leur élevè-rent des monuments plus nombreux et plus durables que des temples. Ils donnèrent d’abord, dans toutes les langues, des noms féminins à tout ce qu’ils trouvèrent de plus aimable et de plus doux sur la terre, à leurs diverses patries, à la plupart des rivières qui les arrosaient, aux fleurs les plus odorantes, aux fruits les plus savoureux, aux oiseaux qui avaient le plus de mé-lodie.
Mais tout ce qui leur sembla mériter dans la nature des hommages plus étendus par une beauté ou par une utilité supé-rieure reçut d’eux des noms de déesses, c’est-à-dire de femmes immortelles. Elles eurent leur séjour dans les cieux et leurs dé-partements sur la terre. Ainsi ils féminisèrent et déifièrent la lumière, les étoiles, la nuit, l’aurore. Ils attribuèrent les fontai-nes aux naïades, les ondes azurées de la mer aux néréides, les prairies à Palès, les forêts aux dryades. Ils distribuèrent de plus grands départements à des déesses d’un plus haut rang, l’air avec ses nuages majestueux à Junon, la mer paisible à Téthys, la
– 52 – terre et ses riches minéraux à Cybèle, les bêtes fauves à Diane, et les moissons à Cérès. Ils caractérisèrent les puissances de l’âme, source de toutes leurs jouissances, comme celles de la nature. Ils firent des déesses des vertus qui les fortifiaient, des grâces qui les rendaient sensibles, des Muses qui les inspiraient, de Minerve, mère de toute industrie. Enfin ils donnèrent à la déesse qui réunissait tous les charmes de la femme le nom de Vénus, plus expressif sans doute que celui d’aucune divinité. Ils lui attribuèrent pour père Saturne ou le Temps, pour berceau l’Océan, pour compagnons de sa naissance les jeux, les ris, les grâces, pour époux le dieu du feu, pour enfant l’amour, et pour domaine toute la nature.
En effet tout objet aimable a sa vénusté, c’est-à-dire une portion de cette beauté ineffable qui engendre les amours. La plus touchante en est sans doute la sensibilité, cette âme de l’âme qui en anime toutes les facultés. Ce fut par elle que Vénus subjugua le dieu indomptable de la guerre.
Ce n’est pas que les femmes aient reçu du ciel plus de per-fections que les hommes. Soumises par la nature même de leurs charmes aux influences de la déesse des grâces, dont l’astre des nuits était autrefois le symbole, et en porte encore le nom chez les peuples sauvages, par la variété de ses phases, elles brillent dans le cours des mois d’une lumière douce et paisible, mais inconstante et inégale. Cependant elles attirent à elles et dissi-pent les feux qui dévorent les cœurs ambitieux des hommes, semblables aux feux du soleil, qui embrasent l’horizon pendant le jour et ne s’éteignent que dans le sein des nuits. Ainsi les dé-fauts d’un sexe et les excès de l’autre se compensent mutuelle-ment ; et ces deux moitiés humaines en contraste composent sur la terre une harmonie parfaite, semblable à celle des deux astres de la lumière, conjugués dans les cieux.
Ô femmes, c’est par votre sensibilité que vous enchaînez les ambitions des hommes ! Partout où vous avez joui de vos droits
– 53 – naturels, vous avez aboli les éducations barbares, l’esclavage, les tortures, les mutilations, le pal, les croix, les roues, les bûchers, les lapidations, le hacher par morceaux, et tous les supplices cruels de l’antiquité, qui étaient bien moins des punitions d’une justice équitable que des vengeances d’une politique féroce. Par-tout vous avez été les premières à honorer de vos larmes les vic-times innocentes de la tyrannie, et à faire connaître les remords aux tyrans. Votre pitié naturelle vous donne à la fois l’instinct de l’innocence et celui de la véritable grandeur. C’est vous qui conservez et embellissez de vos souvenirs les renommées des conquérants magnanimes, dont les vertus généreuses protégè-rent les faibles, et surtout votre sexe. Tels ont été les Cyrus, les Alexandre, les Charlemagne ; sans vous ils ne nous seraient pas plus recommandables que les Tamerlan, les Bajazet, les Attila. Mais le sang des nations subjuguées élève en vain de sombres nuages autour de leurs grands colosses ; au souvenir de leurs bienfaits vous étendez sur eux des rayons de reconnaissance qui les font briller sur notre horizon de tout l’éclat de la vertu.
Vous êtes les fleurs de la vie. C’est dans votre sein que la nature verse les générations et les premières affections qui les font éclore. Vous civilisez le genre humain, et vous en rappro-chez les peuples bien mieux par des mariages que la diplomatie par des traités. Vous êtes les âmes de leur industrie et de leur navigation. C’est pour vous procurer de nouvelles jouissances que les puissances maritimes vont chercher aux Indes les plus douces et les plus riches productions de la terre et du soleil. Pline dit que déjà de son temps ce commerce se faisait principa-lement pour vous. Vous formez entre vous par toute la terre un vaste réseau, dont les fils se correspondent dans le passé, le pré-sent, et l’avenir ; se prêtent mutuellement des forces. Vous en-chaînez de fleurs ce globe dont les passions cruelles des hom-mes se disputent l’empire.
Ô Françaises, c’est pour vous que l’Indienne donne au-jourd’hui la transparence au coton et le plus vif éclat à la soie !
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Ce fut pour vous que les filles d’Athènes imaginèrent ces robes commodes et charmantes, si favorables à la pudeur et à la beau-té que le sage Fénelon lui-même les trouvait bien préférables à tous les costumes gênants et orgueilleux de notre ancien régime. La révolution vous en a revêtues, et elles ont ajouté à vos grâces naturelles. Mères et nourrices de notre enfance, quel pouvoir vos charmes n’ajoutent-ils pas à vos vertus ? Vous êtes les reines de nos opinions et de notre ordre moral. Vous avez perfectionné nos goûts, nos modes, nos usages, en les simplifiant. Vous êtes les juges nés de tout ce qui est décent, gracieux, bon, juste, hé-roïque. Vous répandez l’influence de vos jugements dans toute l’Europe, et vous en avez rendu Paris le foyer. C’est dans ses murs, à votre vue, ou par vos souvenirs, que nos soldats s’animent à la défense de la patrie : c’est dans ces mêmes murs que les guerriers étrangers, qui ont porté contre eux des armes malheureuses, viennent en foule, dans les trop courts intervalles de la paix, oublier à vos pieds tous leurs ressentiments.
Notre langue vous doit sa clarté, sa pureté, son élégance, sa douceur, tout ce qu’elle a d’aimable et de naïf. Vous avez inspiré et formé nos plus grands poètes et nos plus fameux orateurs. Vous protégez dans vos cercles l’écrivain solitaire qui a eu le bonheur de vous plaire et le malheur d’irriter des factions jalou-ses. À vos regards modestes, aux doux sons de votre voix, le so-phiste audacieux se trouble, le fanatique sent qu’il est homme, et l’athée qu’il existe un Dieu. Vos larmes touchantes éteignent les torches de la superstition, et vos divins sourires dissipent les froids arguments du matérialisme.
Ainsi sur les rivages de l’Islande, après de longs hivers, la reine des mers boréales, la montagne de l’Hécla, couronnée de volcans, vomit des tourbillons de feux et de fumées à travers des pyramides de glace qui semblent menacer les cieux : mais lors-que le globe, au signe des Gémeaux, achève d’incliner le pôle nord vers le soleil, les vents du printemps qui naissent sous l’empire de l’astre du jour joignent leurs tièdes haleines à ses
– 55 – rayons ardents. Les flancs de la montagne alors se réchauffent : une chaleur souterraine s’étend sous la coupole de glace qui la surmonte et lui refuse bientôt tout appui. D’abord ses sommets orgueilleux se précipitent dans ses cratères brûlants, en étei-gnent les feux, pénètrent dans ses longs souterrains, et jaillis-sent autour de sa base en hautes gerbes d’eaux noires et bouil-lantes. Ses fondements caverneux s’affaissent sur leurs propres piles, glissent, et s’écroulent en énormes rochers dans le sein des mers qu’ils menaçaient d’envahir. Les bruits affreux de leurs chutes, les sombres murmures de leurs torrents, les rugisse-ments des phoques et des ours marins qui les habitaient, sont répétés au loin par les échos d’Horrillax et du Vaigaths. Les peuples riverains de l’Atlantique voient avec effroi ces glaciers terreux voguer, renversés, le long de leurs rivages. Entraînés par leurs propres courants, sous les formes fantastiques de temples, de châteaux, ils vont rafraîchir les mers torridiennes, et fonder, dans leurs flots attiédis, des écueils que l’hiver suivant ne rever-ra plus.
Cependant la montagne désolée apparaît, à travers les brumes de ses neiges fondues et les dernières fumées de ses vol-cans, nue, hideuse, ses collines dégradées et montrant à décou-vert ses antiques ossements. C’est alors que les zéphyrs, qui l’ont dépouillée du manteau des hivers, la revêtissent (sic) de la robe du printemps. Ils accourent en foule des zones tempérées, portant sur leurs ailes les semences volatiles des végétaux. Ils tapissent de mousses, de graminées, et de fleurs, ses flancs dé-chirés et ses plaies profondes. Les oiseaux de la terre et des eaux y déposent leurs nids. En peu d’années, de vastes bosquets de cèdres et de bouleaux sortent de ses cratères éteints. Une nou-velle adolescence la pénètre de toutes les influences du soleil pendant un jour de plusieurs mois.
Sa beauté même s’accroît de celle des longues nuits du pôle. Quand l’hiver, à la faveur de leurs ténèbres, relève son trône, étend sur lui son manteau d’hermine, et prépare à l’océan
– 56 – de nouvelles révolutions, la lune circule tout autour et lui ren-voie une partie des rayons du soleil qui l’abandonne. L’aurore boréale le couronne de ses feux mobiles et agite autour de lui ses drapeaux lumineux. À ce signal céleste les rennes fuient vers de moins âpres contrées ; elles aperçoivent, à la lueur de ces clartés tremblantes, l’Hécla au milieu des mers hérissées de gla-çons ; et elles viennent, en bramant, chercher dans ses vallées profondes de nouveaux pâturages. Des légions de cygnes tracent autour de sa cime de longues spirales, et, joyeux de descendre sur cette terre hospitalière, font entendre au haut des airs, des accents inconnus à nos climats. Les filles d’Ossian, attentives, suspendent leurs chasses nocturnes pour répéter sur leurs har-pes ces concerts mélodieux ; et bientôt de nouveaux Pauls vien-nent chercher parmi elles de nouvelles Virginies.
Il en sera de même de notre dernière révolution. Déjà la France apparaît au-dessus des orages. Les feux gémeaux de Cas-tor et de Pollux étincellent sur sa tête, dans un ciel d’azur. Ils annoncent la fin de nos affreuses tempêtes. Ô Napoléon, que ta puissante étoile repousse au loin ces ambitions effrénées qui rugissent encore autour de nos frontières ! Et toi, Joseph, se-conde, de ta bienfaisante philanthropie, ton frère toujours victo-rieux ! Convertis les ambitions du dedans, taciturnes et som-bres, en amour de la concorde et de la paix. Puissent vos noms fraternels, en harmonie comme vos talents et vos vertus, deve-nir pour la postérité l’époque d’une nouveau période de gloire et de bonheur ! puisse-t-elle vous confondre dans ses ressouvenirs et être un jour en doute qui de vous deux a le mieux mérité de sa reconnaissance !
I Note de l’auteur.
Mon opinion sur ces diverses périodes du développement du globe s’accorde avec toutes les traditions orientales. Les unes divisent les temps de sa création en six jours, d’autres en plusieurs âges, d’autres, comme celles des Indiens, en périodes de siècles. On peut fournir d’ailleurs des preuves évidentes de ces révolutions des pôles, par les productions des
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zones torrides que nous retrouvons dans notre zone tempérée et dans notre zone glaciale ; par les corps marins de l’hémisphère austral qui sont fossiles dans notre hémisphère boréal ; par divers déluges occasionnés par la fonte des glaces lorsque les anciens pôles parcoururent l’équateur ; par les zones sablonneuses, les découpures des îles, les golfes profonds, dont un grand nombre ont aujourd’hui des directions différentes de cel-les dont les pôles étaient alors les foyers, comme on le peut voir sur les cartes de géographie ; par les traditions des Chinois, dont les annales attestent que le soleil resta fixe plusieurs semaines consécutives dans une seule constellation ; ce qui occasionna, non un embrasement, comme on l’avait craint, mais un déluge dont la Chine fut inondée ; enfin par les traditions des prêtres de l’Égypte, qui assurèrent à Hérodote que le soleil s’était levé deux fois à l’occident et deux fois à l’orient ; ce que l’on ne peut attribuer qu’aux diverses inclinaisons des pôles de la terre, et à ses mers, qui en varient, dans le cours des siècles, les pondérations et les mouvements.
Les planètes, qui tournent autour du soleil, paraissent soumises à des harmonies semblables. Elles ont leurs axes différemment inclinés ; leurs moteurs sont les mêmes, mais ils ont d’autres directions ; chacune a un ou plusieurs océans, non pas dirigés du nord au sud, comme notre Atlantique, mais d’orient en occident, à proportion qu’elles s’enfoncent dans les zones célestes glaciales. Mais avant d’aller plus loin, je prendrai la liberté de réfuter quelques erreurs de physique accréditées, depuis longtemps, parmi les astronomes. Ils prétendent que les parties resplen-dissantes des planètes en sont les montagnes et les rochers, et que les parties sombres en sont les mers. Pour moi, je pense que c’est le contraire. Si on découvre une île, en pleine mer, elle apparaît comme un nuage obscur, et la mer qui l’environne comme un lac argenté. Il en est de même d’un fleuve ; on l’aperçoit au milieu des campagnes comme un long serpent d’argent et d’azur, tandis que les collines de l’horizon sont d’un bleu noirâtre. Enfin si on met, dans une chambre au soleil, de l’eau, dans un vase non vernissé, elle renverra au plancher ses mobiles reflets. L’eau, et non le vase, réfléchit la lumière. J’excepte cependant les monta-gnes à glace des continents, qui réfléchissent encore plus dans l’état de congélation que dans celui de fluidité. Ce n’est pas comme corps opaques, mais comme corps polis et demi-transparents qu’ils affluent et refluent la lumière.
Ceci posé, je prends pour exemple dans les planètes, les cinq bandes parallèles blanches et noires de Jupiter qui changent d’éclat tous les six ans, c’est-à-dire dans le cours alternatif de son été et de son hiver. Cette variation périodique prouve que chacune d’elles est composée alternati-
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vement d’une zone de terre et d’une zone de mers. Quand un de ces deux hémisphères est lumineux, c’est qu’il est dans son hiver ; alors les va-peurs de la zone maritime couvrent de neige les deux zones terrestres latérales, et l’hémisphère paraît tout blanc. Quand ce même hémisphère est barré d’une zone blanche entre deux obscures, il est dans son été, car les neiges des deux zones terrestres sont fondues, et il ne reste plus que la maritime brillante. Pour ses pôles, qu’on croit aplatis, n’est-ce point par une erreur d’optique ? est-il vraisemblable d’ailleurs que la force centri-fuge ait agi sur Jupiter seul parmi les planètes, et qu’elle soit restée sans action sur les pôles même du soleil, ce corps si sphérique, quoique demi-liquéfié, source de cette même force expansive et de la matière molle qui produisit, dans l’origine, toutes les planètes, suivant nos astronomes ? Pour moi, si j’ose le dire, je crois que les pôles de Jupiter, n’ayant point de zones maritimes dans leur voisinage, n’en reçoivent ni exhalaisons, ni neiges, et par conséquent étant sans éclat, échappent à notre vue. Au reste, il est possible que les trois méditerranées, disposées en anneaux autour de Jupiter, soient cause de la rapidité de sa rotation sur lui-même, qui est de 9 heures 36 minutes, quoiqu’il soit la plus grosse de nos planè-tes. Si notre terre, beaucoup plus petite et plus voisine du soleil, ne tourne sur elle-même qu’une fois en vingt-quatre heures, ne serait-ce pas parce que ses deux océans n’ont que des cours obliques qui se croisent en partie ?
Je ne m’engagerai pas plus avant dans cette question, quoique le cé-lèbre Mairan ait été plus loin. Il a calculé que « la différence qui est entre le poids de la partie inférieure d’une planète tournée vers le soleil, et celui de la supérieure qui ne l’est pas, est capable de produire sa rotation d’occident en orient. »
On peut appliquer ce que je viens de dire des bandes de Jupiter, aux échancrures périodiques de Mars, aux bandes de Saturne, etc. Je ne par-lerai point des satellites ni des anneaux qui réchauffent les planètes de leurs reflets. Il paraît que dans tous ces astres il y a des océans ou fluides, ou glacés, ou en évaporation, qui sont les moteurs de leurs mouvements et de leur fécondité. Le soleil en est le premier agent ; c’est l’Apollon de notre système. Comme je l’ai déjà dit, il varie sans cesse les cordes de sa lyre pour en tirer de nouveaux airs. Si j’en avais le temps je me permet-trais quelques réflexions sur le satellite que nous connaissons le mieux, et sur lequel nous sommes le moins d’accord. Comment la lune peut-elle attirer nos mers, sans attirer en même temps l’air, élément plus étendu, plus léger, plus mobile, plus élastique, qui les environne ? Si elle soule-vait et laissait retomber deux fois par jour notre océan atlantique, elle en ferait autant de notre atmosphère. Alors nos baromètres, si sensibles au
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moindre poids des nuages, nous annonceraient deux fois par jour des marées aériennes en harmonie avec des marées pélagiennes. « Notre air est trop léger, me répondit un jour un professeur de mathématiques, pour être attiré par la lune ». « Pourquoi donc, lui dis-je, est-il attiré par la terre, au point que son poids fait monter l’eau dans une pompe vide, à trente-deux pieds de hauteur ? »
Mais comment la lune peut-elle soulever l’océan, malgré l’attraction même de la terre, qui, d’un autre côté, ne lui permet pas d’attirer à elle les méditerranées, les lacs, les fleuves etc. ? Et en supposant qu’elle ne puisse attirer que l’océan, pourquoi produit-elle sur nos côtes deux ma-rées en vingt-quatre heures, puisque, quand elle est au zénith, et surtout au nadir de notre méridien, le long continent de l’Amérique s’oppose évidemment aux communications directes de la mer du sud et de l’océan atlantique ? Comment, après avoir produit deux marées de six heures chacune par jour dans notre hémisphère boréal, n’en opère-t-elle qu’une de douze heures en vingt-quatre dans l’hémisphère austral, où l’océan est si étendu, et où aucun continent ne s’oppose aux effets de son attraction ?
On sait que par toute la terre elle nous montre toujours la même face : comment donc peut-on supposer aujourd’hui qu’elle tourne, comme notre globe, sur elle-même ? Mais comment, par un prodige en-core plus étrange, peut-elle, chemin faisant, nous jeter de petites pierres brûlantes, à quatre-vingt-dix mille lieues de distance, avec des mortiers volcaniques de quatre lieues de largeur ? Comment des mortiers si larges ont-ils pu les chasser si loin et si chaudes, à travers des régions glacées ? Nos plus terribles volcans, avec de bien moindres ouvertures, et par conséquent bien plus de détonation, ne lancent pas leurs projectiles à deux lieues de hauteur. Les volcans de la lune jettent, dit-on, leurs pier-res à cinq mille lieues, c’est-à-dire aux limites de sa sphère d’attraction, d’où elles sont emportées par l’attraction de la terre à quatre vingt-cinq mille lieues plus loin. Mais comment arrive-t-il que cette incroyable ex-plosion ne dérange pas, par sa réaction, le cours d’un astre qui est en équilibre ? Comment se fait-il alors que la lune, qui n’attire qu’à cinq mille lieues ses propres pierres, attire notre océan à quatre-vingt-dix mille, et que la terre, qui, de son côté, entraîne la lune entière dans sa sphère d’attraction, n’y entraîne pas aussi toutes les pierres qui en cou-vrent la surface ? Si on dit que les sphères d’activité des deux planètes restent en équilibre, l’une à cinq mille lieues, l’autre à quatre-vingt-cinq mille, elles n’exercent donc point d’action l’une sur l’autre. Tout ce que nous savons de plus assuré de la lune, c’est qu’elle a des éléments sem-blables à ceux de la terre. Les astronomes lui ont refusé longtemps l’air et l’eau, quoiqu’ils sussent qu’elle avait des volcans ; mais ils ne se rappe-
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laient pas que le feu ne pouvait exister sans air, et les volcans sans mers. Pour moi, s’il m’est permis de le dire, je regarde la lune comme un astre en harmonie passive avec le soleil, et active avec la terre. Son mois est une petite année qui a dans ses quatre phases, quatre saisons. Ses har-monies forment la douzième partie de celles du soleil, et elle les exerce sur les sept puissances de la nature qui règnent sur notre globe. Je m’en suis convaincu par un grand nombre d’observations. Je la considère donc avec sa forme variable et dans sa course oblique comme une navette cé-leste, chargée de lumière par le soleil. Elle forme de ses fils d’argent, dans le cours du mois, la trame de ce magnifique réseau dont le soleil fournit la chaîne d’or, dans le cours de l’année. La providence y attacha les ger-mes de tout ce qui est organisé, en environna notre globe ; et, par des harmonies lunisolaires et solilunaires qui s’entrelacent sans cesse, en développe, dans le cours des siècles, les formes, la vie, et les générations.
Si de la lune nous nous élevons jusqu’au soleil, nous verrons com-bien nous sommes encore nouveaux dans l’étude de la nature. Les an-ciens croyaient que cet astre était un dieu jeune et charmant, monté sur un char attelé de quatre superbes coursiers, par la main des Heures, et devancé de l’Aurore, qui répandait devant lui des corbeilles de roses, sur l’azur des cieux. Il parcourait ainsi la terre d’orient en occident, et allait se reposer, tous les soirs, dans les bras de la belle Thétis. Les modernes pensent aujourd’hui que c’est une fournaise d’un million de lieues de circonférence, qui tourne sur elle-même. De temps en temps cet astre demi-liquéfié détache de sa circonférence, dans son mouvement de rota-tion, à l’aide du choc d’une comète, quelques gouttes d’une matière vitri-fiée, qui s’arrondissent en planètes, et se mettent aussitôt à tourner au-tour de lui. Au reste, cet astre ne les éclaire que par hasard, car il est, par rapport à elles, dans une proportion de grosseur telle que celle de la plus volumineuse citrouille comparée à une douzaine de petits pois. C’est ici qu’il faut se servir contre le grand Newton de sa propre devise, devenue depuis celle de la société royale de Londres, et qui est sans doute celle de tout ami de la vérité, Nullius in verba : « Ne jurons par les paroles de qui que ce soit ». Newton a calculé la chaleur d’une comète dans le voisinage du soleil, et il l’a trouvée deux mille fois plus ardente que celle d’un fer rouge. Selon lui, les comètes sont destinées, pour la plupart, à alimenter ses feux. Cependant il aurait dû se rappeler que les rayons du soleil n’avaient point de chaleur en eux-mêmes, qu’ils n’en acquéraient sur notre terre qu’en s’harmoniant avec notre atmosphère, et qu’il gèle per-pétuellement dans nos zones torrides, sur les sommets des hautes mon-tagnes qui ont seulement une lieue de hauteur perpendiculaire, parce que l’air trop raréfié ne peut s’échauffer par ses rayons. On pourrait encore
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objecter l’océan, les végétaux, et les animaux de notre globe, qui n’ont jamais pu sortir d’un soleil liquéfié.
Enfin un musicien allemand, Herschel, perfectionne en Angleterre le télescope de Newton. Il en grossit six mille fois les objets qu’il observe, et il découvre que le soleil n’a rien qui ressemble à une fournaise. Il voit distinctement que c’est une planète d’un ordre supérieur à la nôtre, en-tourée d’un atmosphère de lumière, de quinze cents lieues de hauteur, ondoyante, qui s’entr’ouvre de temps en temps, et laisse apercevoir à travers une perspective admirable de nuages lumineux, de magnifiques montagnes de cent cinquante lieues de hauteur et de trois à quatre cents de longueur. Herschel réitère si souvent ces observations qu’il ne doute pas que le soleil ne soit une planète habitable.
Ainsi un bon observateur, secondé d’un bon instrument, renverse tous les calculs de Newton et des Newtoniens, sur les écumes flottantes du soleil, sur les planètes terrestres qui en étaient sorties, sur la mollesse primitive de ces mêmes planètes, et sur la force centrifuge qui en avait déprimé les pôles en soulevant leur équateur, quoiqu’elle n’ait plus au-jourd’hui la force de soulever une paille sur notre globe, et qu’au lieu d’y trouver ses plus hautes montagnes projetées d’orient en occident, on n’y voit que le plus grand diamètre de ses mers, et par conséquent la partie la moins élevée de sa circonférence.
Je pense que le système de Newton, qui a décomposé la lumière en sept couleurs primitives, quoiqu’il n’y en ait réellement que trois, et que son système de l’attraction universelle, éprouveront des objections en-core plus fortes que celui du mouvement des comètes qui vont servir de pâture aux feux d’un soleil qui ne brûle point. Herschel, à l’aide de son télescope, a découvert à six cent millions de lieues de nous une nouvelle planète avec des volcans, huit ou dix satellites, un anneau double comme celui de Saturne, et si bien double que l’intervalle des deux moitiés concentriques lui a servi de lunette pour observer une étoile qu’il aperce-vait au-delà. Notre astronomie, trop rarement reconnaissante, a donné à cette planète le nom d’Herschel. Mais combien de noms d’amis ne pour-rait-il pas donner lui-même à ce nombre prodigieux d’étoiles qu’il décou-vre toutes les nuits à des distances incalculables, groupées deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, par milliers et par millions, sur les mêmes plans, ou à la suite les unes des autres dans la profondeur du firmament ! Pouvons-nous bien croire que ces soleils lointains se maintiennent im-mobiles à des distances infinies, seulement par la loi unique et univer-selle d’une mutuelle et réciproque attraction ?
Si j’ose en dire ma pensée, je trouve cette idée, qui a aujourd’hui tant de partisans en France, remplie de contradictions. Il faut d’abord
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supposer que l’univers est infini, et qu’il est rempli d’étoiles attirantes et attirées ; car s’il avait des limites, ou seulement çà et là quelques déserts, les astres qui se trouveraient dans leur voisinage s’écrouleraient nécessai-rement vers le centre du système, n’ayant aucun corps attirant qui les maintînt fixes sur ses bords.
Ce n’est pas tout : en accordant aux Newtoniens que l’attraction est une propriété universelle de la matière, ils doivent convenir eux-mêmes que toutes les parties de cette matière qui s’attiraient de toutes parts n’ont dû faire, avant de se séparer, qu’une seule masse de l’univers. Il a donc fallu, 1° qu’une multitude de forces particulières et centripètes l’ait divisée par blocs, et ait arrondi ces blocs en globes ; 2° que des forces centrifuges aient succédé aux centripètes pour chasser ces globes à des distances prodigieuses les uns des autres, non seulement dans une même direction, comme le cours d’un fleuve, mais comme des vents déchaînés qui bouleversent une mer ; 3° il a fallu une force d’inertie qui les ait fixés chacun dans le lieu où ils sont à présent, immobiles dans les cieux, dans toutes sortes de projections, comme des vaisseaux surpris après une tempête dans la mer glaciale, parle vent du nord. Qu’était devenue alors la force d’attraction universelle, unique, inhérente à la matière, et qui devait la rendre inséparable ? Il me semble que si elle eût agi seule, entre les astres supposés dans un état de mollesse, loin de les fixer en blocs, en globes, en points fixes dans le ciel, et en équilibre, ils se fussent, en s’attirant mutuellement, allongés et croisés les uns vers les autres par rayons, comme ceux de nos soleils de feux d’artifice. Mais ce n’est pas tout : parmi tant d’étoiles fixes que l’attraction rend immobiles au-jourd’hui, comment se trouve-t-il des planètes qui se sont soustraites à son pouvoir, qui, au contraire, tournent sans cesse autour d’un soleil immobile qui les attire ? Il a donc fallu encore une nouvelle force oblique qui les empêchât de s’y précipiter, de manière que de ses deux forces il en résultât une troisième qui les obligeât de circuler autour de lui.
Que de lois diverses et contraires à la loi unique de l’attraction per-manente et réciproque des astres ! que de nouvelles objections à faire !
Bayle raconte que, de son temps, un habile physicien essaya de met-tre un petit corps dans un simple équilibre, au moyen de l’attraction. Il disposa donc, dans le repos de son cabinet, plusieurs aimants au foyer desquels il mit en l’air un globule de fer ; mais jamais il ne put l’y main-tenir un seul instant. Comment donc pourrions-nous croire que tant d’astres mobiles et immobiles, grands et petits, attirants et attirés, se maintiennent à des distances infinies les uns des autres, depuis des siè-cles, par la seule projection du hasard ? Le judicieux Bayle reproche en général aux astronomes leur ignorance en physique, et d’en négliger
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l’étude pour celle du calcul. Il prétend même que ces deux études sont incompatibles. Il leur déclare, malgré son scepticisme sur la plupart des opinions humaines, que leur système s’écroulera de lui-même, et qu’ils seront forcés, tôt ou tard, pour le soutenir, d’admettre une intelligence dans chacun des astres dont ils veulent expliquer le mouvement ou le repos.
Ce fut Voltaire qui apporta en France l’attraction Newtonienne, dont elle était repoussée depuis vingt-sept ans par les tourbillons Carthé-siens. Ce n’était pas une petite gloire pour lui de renverser un système et d’en édifier un autre. Il aurait pu faire honneur de celui-ci à Keppler, son inventeur, et même aux anciens, comme on le voit dans un morceau très curieux de Plutarque. Mais il préféra d’en donner des leçons à la belle Émilie du Châtelet, de lui en dédier un traité, et de le faire paraître sous ses auspices, par une fort belle épître en vers. Il y parle de Newton comme d’un demi-dieu :
Confidents du Très-Haut, substances éternelles,
Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes
Ce trône où votre maitre est assis parmi vous,
Parlez, du grand Newton n’étiez-vous point jaloux ?
Il y a apparence que dans cet élan il était beaucoup plus enthou-siasmé de son écolière que de son précepteur ; car voici comme il s’exprimait plusieurs années après, quand il fut d’un sens rassis :
Ces cieux divers, ces globes lumineux
Que fait tourner René le songe-creux
Dans un amas de subtile poussière,
Beaux tourbillons que l’on ne prouve guère,
Et que Newton, rêveur bien plus fameux,
Fait tournoyer, sans boussole et sans guide,
Autour de rien, et tout autour du vuide.
Je ne sais si l’attraction passera un jour sur la terre, comme dans les cieux, pour la loi unique qui en a formé tous les êtres. Mais que devien-dront alors les lois morales qui doivent régir les hommes ? N’est-elle pas une loi morale elle-même, cette loi de la raison universelle qui a créé dans la nature les lois mécaniques, les emploie, les développe, et les per-fectionne ? L’architecte d’un palais en a, sans doute, précédé les maçons.
Oh ! combien nos doctrines humaines ont dégradé parmi nous la science divine ! Les unes nous représentent ce globe comme un ouvrage céleste, dévasté par les démons ; d’autres nous montrent les cieux comme une habitation d’animaux. C’est sous leurs noms et sous leurs images qu’elles font briller les constellations célestes ; et le mécanisme dont elles les font mouvoir renferme, sans contredit, beaucoup moins d’intelligence
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que les bêtes n’en emploieraient elles-mêmes pour se conduire sur la terre. Qu’en résulte-t-il pour notre instruction et notre bonheur ? Nos premiers documents épouvantent notre enfance et nous rendent, pen-dant toute la vie, la mort effroyable ; les seconds paralysent notre raison et nous rendent la vie insipide. Souvent les uns et les autres se succèdent pour nous tourmenter et nous abrutir tour-à-tour.
Heureux ceux qui, forts de leur conscience première, ne cherchent l’auteur de la nature que dans la nature même, avec les simples organes qu’elle leur a donnés ! Ils n’étudient point en tremblant les destinées du genre humain, dans une polyglotte. Ils ne cherchent point, à la faveur d’un télescope, à travers le Serpent, le Cancer, et les autres monstres des cieux, le retour assuré d’une comète, pour confirmer une théorie du ha-sard. Les objets de la nature les plus communs sont pour eux les plus dignes d’admiration et de reconnaissance. Dès l’aurore, ils voient le soleil repousser vers l’orient le voile sombre de la nuit, et ranimer de ses rayons une terre couverte de végétaux et d’êtres sensibles ; à midi, l’astre qui fait tout voir disparaît enseveli dans une splendeur éblouissante ; mais vers le soir, déployant à l’occident le voile de sa lumière, il découvre sur l’horizon qu’il abandonne des cieux tout étincelants de constellations. Qu’admireront-ils de plus ? Sera-ce la lunette astronomique, qui, pour en nombrer les étoiles, s’allonge en vain toutes les nuits dans les airs, depuis des siècles ; ou les yeux que leur donna la nature, pour en embrasser le spectacle infini, dans un instant ?
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