Paul Et Virginie
Paul et Virginie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
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Chaque jour était pour ces familles un jour de bonheur et de paix. Ni l’envie ni l’ambition ne les tourmentaient. Elles ne désiraient point au dehors une vaine réputation que donne l’intrigue, et qu’ôte la calomnie ; il leur suffisait d’être à elles-mêmes leurs témoins et leurs juges. Dans cette île, où, comme dans toutes les colonies européennes, on n’est curieux que d’anecdotes malignes, leurs vertus et même leurs noms étaient ignorés ; seulement quand un passant demandait sur le chemin des Pamplemousses à quelques d’anecdotes malignes, leurs ver-tus et même leurs noms étaient ignorés ; seulement quand un passant demandait sur le chemin des Pamplemousses à quel-ques habitants de la plaine : « Qui est-ce qui demeure là-haut dans ces petites cases ? » ceux-ci répondaient sans les connaî-tre : « Ce sont de bonnes gens. » Ainsi des violettes, sous des buissons épineux, exhalent au loin leurs doux parfums, quoi-qu’on ne les voie pas.
Elles avaient banni de leurs conversations la médisance, qui, sous une apparence de justice, dispose nécessairement le cœur à la haine ou à la fausseté ; car il est impossible de ne pas haïr les hommes si on les croit méchants, et de vivre avec les méchants si on ne leur cache sa haine sous de fausses apparen-ces de bienveillance. Ainsi la médisance nous oblige d’être mal avec les autres ou avec nous-mêmes. Mais, sans juger des hom-mes en particulier, elles ne s’entretenaient que des moyens de faire du bien à tous en général ; et quoiqu’elles n’en eussent pas le pouvoir, elles en avaient une volonté perpétuelle qui les rem-plissait d’une bienveillance toujours prête à s’étendre au-dehors. En vivant donc dans la solitude, loin d’être sauvages, elles étaient devenues plus humaines. Si l’histoire scandaleuse de la société ne fournissait point de matière à leurs conversa-tions, celle de la nature les remplissait de ravissement et de joie. Elles admiraient avec transport le pouvoir d’une providence qui par leurs mains avait répandu au milieu de ces arides rochers l’abondance, les grâces, les plaisirs purs, simples, et toujours renaissants.
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Paul, à l’âge de douze ans, plus robuste et plus intelligent que les Européens à quinze, avait embelli ce que le Noir Domin-gue ne faisait que cultiver. Il allait avec lui dans les bois voisins déraciner de jeunes plants de citronniers, d’orangers, de tama-rins dont la tête ronde est d’un si beau vert, et d’attiers dont le fruit est plein d’une crème sucrée qui a le parfum de la fleur d’orange : il plantait ces arbres déjà grands autour de cette en-ceinte. Il y avait semé des graines d’arbres qui dès la seconde année portent des fleurs ou des fruits, tels que l’agathis, où pen-dent tout autour, comme les cristaux d’un lustre, de longues grappes de fleurs blanches ; le lilas de Perse, qui élève droit en l’air ses girandoles gris de lin ; le papayer, dont le tronc sans branches, formé en colonne hérissée de melons verts, porte un chapiteau de larges feuilles semblables à celle du figuier.
Il y avait planté encore des pépins et des noyaux de bada-miers, de manguiers, d’avocats, de goyaviers, de jaques et de jameroses. La plupart de ces arbres donnaient déjà à leur jeune maître de l’ombrage et des fruits. Sa main laborieuse avait ré-pandu la fécondité jusque dans les lieux les plus stériles de cet enclos. Diverses espèces d’aloès, la raquette chargée de fleurs jaunes fouettées de rouge, les cierges épineux, s’élevaient sur les têtes noires des roches, et semblaient vouloir atteindre aux lon-gues lianes, chargées de fleurs bleues ou écarlates, qui pen-daient çà et là le long des escarpements de la montagne.
Il avait disposé ces végétaux de manière qu’on pouvait jouir de leur vue d’un seul coup d’œil. Il avait planté au milieu de ce bassin les herbes qui s’élèvent peu, ensuite les arbrisseaux, puis les arbres moyens, et enfin les grands arbres qui en bordaient la circonférence ; de sorte que ce vaste enclos paraissait de son centre comme un amphithéâtre de verdure, de fruits et de fleurs, renfermant des plantes potagères, des lisières de prairies, et des champs de riz et de blé. Mais en assujettissant ces végé-taux à son plan, il ne s’était pas écarté de celui de la nature ;
– 88 – guidé par ses indications, il avait mis dans les lieux élevés ceux dont les semences sont volatiles, et sur le bord des eaux ceux dont les graines sont faites pour flotter : ainsi chaque végétal croissait dans son site propre et chaque site recevait de son vé-gétal sa parure naturelle. Les eaux qui descendent du sommet de ces roches formaient au fond du vallon, ici des fontaines, là de larges miroirs qui répétaient au milieu de la verdure les ar-bres en fleurs, les rochers, et l’azur des cieux.
Malgré la grande irrégularité de ce terrain toutes ces plan-tations étaient pour la plupart aussi accessibles au toucher qu’à la vue : à la vérité nous l’aidions tous de nos conseils et de nos secours pour en venir à bout. Il avait pratiqué un sentier qui tournait autour de ce bassin et dont plusieurs rameaux venaient se rendre de la circonférence au centre. Il avait tiré parti des lieux les plus raboteux, et accordé par la plus heureuse harmo-nie la facilité de la promenade avec l’aspérité du sol, et les ar-bres domestiques avec les sauvages. De cette énorme quantité de pierres roulantes qui embarrasse maintenant ces chemins ainsi que la plupart du terrain de cette île, il avait formé çà et là des pyramides, dans les assises desquelles il avait mêlé de la terre et des racines de rosiers, de poincillades, et d’autres ar-brisseaux qui se plaisent dans les roches ; en peu de temps ces pyramides sombres et brutes furent couvertes de verdure, ou de l’éclat des plus belles fleurs. Les ravins bordés de vieux arbres inclinés sur leurs bords formaient des souterrains voûtés inac-cessibles à la chaleur, où l’on allait prendre le frais pendant le jour. Un sentier conduisait dans un bosquet d’arbres sauvages, au centre duquel croissait à l’abri des vents un arbre domestique chargé de fruits. Là était une moisson, ici un verger. Par cette avenue on apercevait les maisons ; par cette autre, les sommets inaccessibles de la montagne. Sous un bocage touffu de tatama-ques entrelacés de lianes on ne distinguait en plein midi aucun objet ; sur la pointe de ce grand rocher voisin qui sort de la montagne on découvrait tous ceux de cet enclos, avec la mer au loin, où apparaissait quelquefois un vaisseau qui venait de
– 89 – l’Europe, ou qui y retournait. C’était sur ce rocher que ces famil-les se rassemblaient le soir, et jouissaient en silence de la fraî-cheur de l’air, du parfum des fleurs, du murmure des fontaines, et des dernières harmonies de la lumière et des ombres.
Rien n’était plus agréable que les noms donnés à la plupart des retraites charmantes de ce labyrinthe. Ce rocher dont je viens de vous parler, d’où l’on me voyait venir de bien loin, s’appelait la Découverte de l’Amitié. Paul et Virginie, dans leurs jeux, y avaient planté un bambou, au haut duquel ils élevaient un petit mouchoir blanc pour signaler mon arrivée dès qu’ils m’apercevaient, ainsi qu’on élève un pavillon sur la montagne voisine, à la vue d’un vaisseau en mer. L’idée me vint de graver une inscription sur la tige de ce roseau. Quelque plaisir que j’aie eu dans mes voyages à voir une statue ou un monument de l’antiquité, j’en ai encore davantage à lire une inscription bien faite ; il me semble alors qu’une voix humaine sorte de la pierre, se fasse entendre à travers les siècles, et s’adressant à l’homme au milieu des déserts, lui dise qu’il n’est pas seul, et que d’autres hommes dans ces mêmes lieux ont senti, pensé, et souffert comme lui : que si cette inscription est de quelque nation an-cienne qui ne subsiste plus, elle étend notre âme dans les champs de l’infini, et lui donne le sentiment de son immortalité, en lui montrant qu’une pensée a survécu à la ruine même d’un empire.
J’écrivis donc sur le petit mât de pavillon de Paul et de Vir-ginie ces vers d’Horace :
… Fratres Helenae, lucida sidera,
Ventorumque regat pater,
Obstrictis aliis, praeter iapyga.
« Que les frères d’Hélène, astres charmants comme vous, et que le père des vents vous dirigent, et ne fassent souffler que le zéphyr. »
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Je gravai ce vers de Virgile sur l’écorce d’un tatamaque, à l’ombre duquel Paul s’asseyait quelquefois pour regarder au loin la mer agitée :
Fortunatus et ille deos qui novit agrestes !
« Heureux, mon fils, de ne connaître que les divinités champêtres ! »
Et cet autre, au-dessus de la porte de la cabane de madame de la Tour, qui était leur lieu d’assemblée :
At secura quies, et nescia fallere vita.
« Ici est une bonne conscience, et une vie qui ne sait pas tromper. »
Mais Virginie n’approuvait point mon latin ; elle disait que ce que j’avais mis au pied de sa girouette était trop long et trop savant : « J’eusse mieux aimé, ajoutait-elle, TOUJOURS AGITÉE, MAIS CONSTANTE . – Cette devise, lui répondis-je, conviendrait encore mieux à la vertu. » Ma réflexion la fit rougir.
Ces familles heureuses étendaient leurs âmes sensibles à tout ce qui les environnait. Elles avaient donné les noms les plus tendres aux objets en apparence les plus indifférents. Un cercle d’orangers, de bananiers et de jameroses plantés autour d’une pelouse, au milieu de laquelle Virginie et Paul allaient quelque-fois danser, se nommait LA CONCORDE. Un vieux arbre, à l’ombre duquel madame de la Tour et Marguerite s’étaient ra-conté leurs malheurs, s’appelait LES PLEURS ESSUYÉS. Elles fai-saient porter les noms de BRETAGNE et de NORMANDIE à de peti-tes portions de terre où elles avaient semé du blé, des fraises et des pois. Domingue et Marie désirant, à l’imitation de leurs maîtresses, se rappeler les lieux de leur naissance en Afrique,
– 91 – appelaient ANGOLA et FOULLEPOINTE deux endroits où croissait l’herbe dont ils faisaient des paniers, et où ils avaient planté un calebassier. Ainsi, par ces productions de leurs climats, ces fa-milles expatriées entretenaient les douces illusions de leur pays et en calmaient les regrets dans une terre étrangère. Hélas ! j’ai vu s’animer de mille appellations charmantes les arbres, les fon-taines, les rochers de ce lieu maintenant si bouleversé, et qui, semblable à un champ de la Grèce, n’offre plus que des ruines et des noms touchants.
Mais de tout ce que renfermait cette enceinte rien n’était plus agréable que ce qu’on appelait le REPOS DE VIRGINIE. Au pied du rocher la DÉCOUVERTE DE L’AMITIÉ est un enfoncement d’où sort une fontaine, qui forme dès sa source une petite flaque d’eau, au milieu d’un pré d’une herbe fine. Lorsque Marguerite eut mis Paul au monde je lui fis présent d’un coco des Indes qu’on m’avait donné. Elle planta ce fruit sur le bord de cette fla-que d’eau, afin que l’arbre qu’il produirait servît un jour d’époque à la naissance de son fils. Madame de la Tour, à son exemple, y en planta un autre dans une semblable intention dès qu’elle fut accouchée de Virginie. Il naquit de ces deux fruits deux cocotiers, qui formaient toutes les archives de ces deux familles ; l’un se nommait l’arbre de Paul, et l’autre, l’arbre de Virginie. Ils crûrent tous deux, dans la même proportion que leurs jeunes maîtres, d’une hauteur un peu inégale, mais qui surpassait au bout de douze ans celle de leurs cabanes. Déjà ils entrelaçaient leurs palmes, et laissaient pendre leurs jeunes grappes de cocos au-dessus du bassin de la fontaine. Excepté cette plantation on avait laissé cet enfoncement du rocher tel que la nature l’avait orné. Sur ses flancs bruns et humides rayonnaient en étoiles vertes et noires de larges capillaires, et flottaient au gré des vents des touffes de scolopendre suspen-dues comme de longs rubans d’un vert pourpré. Près de là crois-saient des lisières de pervenche, dont les fleurs sont presque semblables à celles de la giroflée rouge, et des piments, dont les gousses couleur de sang sont plus éclatantes que le corail. Aux
– 92 – environs, l’herbe de baume, dont les feuilles sont en cœur, et les basilics à odeur de girofle, exhalaient les plus doux parfums. Du haut de l’escarpement de la montagne pendaient des lianes semblables à des draperies flottantes, qui formaient sur les flancs des rochers de grandes courtines de verdure. Les oiseaux de mer, attirés par ces retraites paisibles, y venaient passer la nuit. Au coucher du soleil on y voyait voler le long des rivages de la mer le corbigeau et l’alouette marine, et au haut des airs la noire frégate, avec l’oiseau blanc du tropique, qui abandon-naient, ainsi que l’astre du jour, les solitudes de l’océan indien. Virginie aimait à se reposer sur les bords de cette fontaine, dé-corée d’une pompe à la fois magnifique et sauvage. Souvent elle y venait laver le linge de la famille à l’ombre des deux cocotiers. Quelquefois elle y menait paître ses chèvres. Pendant qu’elle préparait des fromages avec leur lait, elle se plaisait à les voir brouter les capillaires sur les flancs escarpés de la roche, et se tenir en l’air sur une de ses corniches comme sur un piédestal. Paul, voyant que ce lieu était aimé de Virginie, y apporta de la forêt voisine des nids de toute sorte d’oiseaux. Les pères et les mères de ces oiseaux suivirent leurs petits, et vinrent s’établir dans cette nouvelle colonie. Virginie leur distribuait de temps en temps des grains de riz, de maïs et de millet : dès qu’elle parais-sait, les merles siffleurs, les bengalis, dont le ramage est si doux, les cardinaux, dont le plumage est couleur de feu, quittaient leurs buissons ; des perruches vertes comme des émeraudes descendaient des lataniers voisins ; des perdrix accouraient sous l’herbe : tous s’avançaient pêle-mêle jusqu’à ses pieds comme des poules. Paul et elle s’amusaient avec transport de leurs jeux, de leurs appétits, et de leurs amours.
Aimables enfants, vous passiez ainsi dans l’innocence vos premiers jours en vous exerçant aux bienfaits ! Combien de fois dans ce lieu vos mères, vous serrant dans leurs bras, bénissaient le ciel de la consolation que vous prépariez à leur vieillesse, et de vous voir entrer dans la vie sous de si heureux auspices ! Combien de fois, à l’ombre de ces rochers, ai-je partagé avec
– 93 – elles vos repas champêtres qui n’avaient coûté la vie à aucun animal ! des calebasses pleines de lait, des œufs frais, des gâ-teaux de riz sur des feuilles de bananier, des corbeilles chargées de patates, de mangues, d’oranges, de grenades, de bananes, d’attes, d’ananas, offraient à la fois les mets les plus sains, les couleurs les plus gaies, et les sucs les plus agréables.
La conversation était aussi douce et aussi innocente que ces festins : Paul y parlait souvent des travaux du jour et de ceux du lendemain. Il méditait toujours quelque chose d’utile pour la société. Ici les sentiers n’étaient pas commodes ; là on était mal assis ; ces jeunes berceaux ne donnaient pas assez d’ombrage ; Virginie serait mieux là.
Dans la saison pluvieuse ils passaient le jour tous ensemble dans la case, maîtres et serviteurs, occupés à faire des nattes d’herbes et des paniers de bambou. On voyait rangés dans le plus grand ordre aux parois de la muraille des râteaux, des ha-ches, des bêches ; et auprès de ces instruments de l’agriculture les productions qui en étaient les fruits, des sacs de riz, des ger-bes de blé, et des régimes de bananes. La délicatesse s’y joignait toujours à l’abondance. Virginie, instruite par Marguerite et par sa mère, y préparait des sorbets et des cordiaux avec le jus des cannes à sucre, des citrons et des cédrats.
La nuit venue, ils soupaient à la lueur d’une lampe ; ensuite madame de la Tour ou Marguerite racontait quelques histoires de voyageurs égarés la nuit dans les bois de l’Europe infestés de voleurs, ou le naufrage de quelque vaisseau jeté par la tempête sur les rochers d’une île déserte. À ces récits les âmes sensibles de leurs enfants s’enflammaient ; ils priaient le ciel de leur faire la grâce d’exercer quelque jour l’hospitalité envers de sembla-bles malheureux. Cependant les deux familles se séparaient pour aller prendre du repos, dans l’impatience de se revoir le lendemain. Quelquefois elles s’endormaient au bruit de la pluie qui tombait par torrents sur la couverture de leurs cases, ou à
– 94 – celui des vents qui leur apportaient le murmure lointain des flots qui se brisaient sur le rivage. Elles bénissaient Dieu de leur sécurité personnelle, dont le sentiment redoublait par celui du danger éloigné.
De temps en temps madame de la Tour lisait publiquement quelque histoire touchante de l’Ancien ou du Nouveau Testa-ment. Ils raisonnaient peu sur ces livres sacrés ; car leur théolo-gie était toute en sentiment, comme celle de la nature, et leur morale toute en action, comme celle de l’Évangile. Ils n’avaient point de jours destinés aux plaisirs et d’autres à la tristesse. Chaque jour était pour eux un jour de fête, et tout ce qui les en-vironnait un temple divin, où ils admiraient sans cesse une In-telligence infinie, toute-puissante, et amie des hommes ; ce sen-timent de confiance dans le pouvoir suprême les remplissait de consolation pour le passé, de courage pour le présent, et d’espérance pour l’avenir. Voilà comme ces femmes, forcées par le malheur de rentrer dans la nature, avaient développé en elles-mêmes et dans leurs enfants ces sentiments que donne la nature pour nous empêcher de tomber dans le malheur.
Mais comme il s’élève quelquefois dans l’âme la mieux ré-glée des nuages qui la troublent, quand quelque membre de leur société paraissait triste, tous les autres se réunissaient autour de lui, et l’enlevaient aux pensées amères, plus par des sentiments que par des réflexions. Chacun y employait son caractère parti-culier ; Marguerite, une gaieté vive ; madame de la Tour, une théologie douce ; Virginie, des caresses tendres ; Paul, de la franchise et de la cordialité ; Marie et Domingue même venaient à son secours. Ils s’affligeaient s’ils le voyaient affligé, et ils pleuraient s’ils le voyaient pleurer. Ainsi des plantes faibles s’entrelacent ensemble pour résister aux ouragans.
Dans la belle saison ils allaient tous les dimanches à la messe à l’église des Pamplemousses dont vous voyez le clocher là-bas dans la plaine. Il y venait des habitants riches, en palan-
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Après la messe on venait souvent les requérir de quelque bon office. C’était une personne affligée qui leur demandait des conseils, ou un enfant qui les priait de passer chez sa mère ma-lade dans un des quartiers voisins. Elles portaient toujours avec elles quelques recettes utiles aux maladies ordinaires aux habi-tants, et elles y joignaient la bonne grâce, qui donne tant de prix aux petits services. Elles réussissaient surtout à bannir les pei-nes de l’esprit, si intolérables dans la solitude et dans un corps infirme. Madame de la Tour parlait avec tant de confiance de la Divinité que le malade en l’écoutant la croyait présente. Virginie revenait bien souvent de là les yeux humides de larmes, mais le cœur rempli de joie, car elle avait eu l’occasion de faire du bien. C’était elle qui préparait d’avance les remèdes nécessaires aux malades, et qui les leur présentait avec une grâce ineffable. Après ces visites d’humanité, elles prolongeaient quelquefois leur chemin par la vallée de la Montagne Longue jusque chez moi, où je les attendais à dîner sur les bords de la petite rivière qui coule dans mon voisinage. Je me procurais pour ces occa-sions quelques bouteilles de vin vieux, afin d’augmenter la gaie-té de nos repas indiens par ces douces et cordiales productions de l’Europe. D’autres fois nous nous donnions rendez-vous sur les bords de la mer, à l’embouchure de quelques autres petites
– 96 – rivières, qui ne sont guère ici que de grands ruisseaux : nous y apportions de l’habitation des provisions végétales que nous joignions à celles que la mer nous fournissait en abondance. Nous pêchions sur ses rivages des cabots, des polypes, des rou-gets, des langoustes, des chevrettes, des crabes, des oursins, des huîtres, et des coquillages de toute espèce. Les sites les plus ter-ribles nous procuraient souvent les plaisirs les plus tranquilles. Quelquefois, assis sur un rocher, à l’ombre d’un veloutier, nous voyions les flots du large venir se briser à nos pieds avec un hor-rible fracas. Paul, qui nageait d’ailleurs comme un poisson, s’avançait quelquefois sur les récifs au-devant des lames, puis à leur approche il fuyait sur le rivage devant leurs grandes volutes écumeuses et mugissantes qui le poursuivaient bien avant sur la grève. Mais Virginie à cette vue jetait des cris perçants, et disait que ces jeux-là lui faisaient grand-peur.
Nos repas étaient suivis des chants et des danses de ces deux jeunes gens. Virginie chantait le bonheur de la vie champê-tre, et les malheurs des gens de mer que l’avarice porte à navi-guer sur un élément furieux, plutôt que de cultiver la terre, qui donne paisiblement tant de biens. Quelquefois, à la manière des Noirs, elle exécutait avec Paul une pantomime. La pantomime est le premier langage de l’homme ; elle est connue de toutes les nations ; elle est si naturelle et si expressive que les enfants des Blancs ne tardent pas à l’apprendre dès qu’ils ont vu ceux des Noirs s’y exercer. Virginie se rappelant, dans les lectures que lui faisait sa mère, les histoires qui l’avaient le plus touchée, en rendait les principaux événements avec beaucoup de naïveté. Tantôt, au son du tam-tam de Domingue, elle se présentait sur la pelouse, portant une cruche sur sa tête, elle s’avançait avec timidité à la source d’une fontaine voisine pour y puiser de l’eau. Domingue et Marie, représentant les bergers de Madian, lui en défendaient l’approche et feignaient de la repousser. Paul accourait à son secours, battait les bergers, remplissait la cruche de Virginie, et en la lui posant sur la tête il lui mettait en même temps une couronne de fleurs rouges de pervenche qui relevait
– 97 – la blancheur de son teint. Alors, me prêtant à leurs jeux, je me chargeais du personnage de Raguel, et j’accordais à Paul ma fille Séphora en mariage.
Une autre fois elle représentait l’infortunée Ruth qui re-tourne veuve et pauvre dans son pays, où elle se trouve étran-gère après une longue absence. Domingue et Marie contrefai-saient les moissonneurs. Virginie feignait de glaner çà et là sur leurs pas quelques épis de blé. Paul, imitant la gravité d’un pa-triarche, l’interrogeait ; elle répondait en tremblant à ses ques-tions. Bientôt ému de pitié il accordait l’hospitalité à l’innocence, et un asile à l’infortune ; il remplissait le tablier de Virginie de toutes sortes de provisions, et l’amenait devant nous, comme devant les anciens de la ville, en déclarant qu’il la prenait en mariage malgré son indigence. Madame de la Tour, à cette scène, venant à se rappeler l’abandon où l’avaient laissée ses propres parents, son veuvage, la bonne réception que lui avait faite Marguerite, suivie maintenant de l’espoir d’un ma-riage heureux entre leurs enfants, ne pouvait s’empêcher de pleurer ; et ce souvenir confus de maux et de biens nous faisait verser à tous des larmes de douleur et de joie.
Ces drames étaient rendus avec tant de vérité qu’on se croyait transporté dans les champs de la Syrie ou de la Pales-tine. Nous ne manquions point de décorations, d’illuminations et d’orchestre convenables à ce spectacle. Le lieu de la scène était pour l’ordinaire au carrefour d’une forêt dont les percés formaient autour de nous plusieurs arcades de feuillage : nous étions à leur centre abrités de la chaleur pendant toute la jour-née ; mais quand le soleil était descendu à l’horizon, ses rayons, brisés par les troncs des arbres, divergeaient dans les ombres de la forêt en longues gerbes lumineuses qui produisaient le plus majestueux effet. Quelquefois son disque tout entier paraissait à l’extrémité d’une avenue et la rendait toute étincelante de lu-mière. Le feuillage des arbres, éclairés en dessous de ses rayons safranés, brillait des feux de la topaze et de l’émeraude ; leurs
– 98 – troncs mousseux et bruns paraissaient changés en colonnes de bronze antique ; et les oiseaux déjà retirés en silence sous la sombre feuillée pour y passer la nuit, surpris de revoir une se-conde aurore, saluaient tous à la fois l’astre du jour par mille et mille chansons.
La nuit nous surprenait bien souvent dans ces fêtes cham-pêtres ; mais la pureté de l’air et la douceur du climat nous per-mettaient de dormir sous un ajoupa, au milieu des bois, sans craindre d’ailleurs les voleurs ni de près ni de loin. Chacun le lendemain retournait dans sa case, et la retrouvait dans l’état où il l’avait laissée. Il y avait alors tant de bonne foi et de simplicité dans cette île sans commerce, que les portes de beaucoup de maisons ne fermaient point à la clef, et qu’une serrure était un objet de curiosité pour plusieurs Créoles.
Mais il y avait dans l’année des jours qui étaient pour Paul et Virginie des jours de plus grandes réjouissances ; c’étaient les fêtes de leurs mères. Virginie ne manquait pas la veille de pétrir et de cuire des gâteaux de farine de froment, qu’elle envoyait à de pauvres familles de Blancs, nées dans l’île, qui n’avaient ja-mais mangé de pain d’Europe, et qui sans aucun secours de Noirs, réduites à vivre de manioc au milieu des bois, n’avaient pour supporter la pauvreté ni la stupidité qui accompagne l’esclavage, ni le courage qui vient de l’éducation. Ces gâteaux étaient les seuls présents que Virginie pût faire de l’aisance de l’habitation ; mais elle y joignait une bonne grâce qui leur don-nait un grand prix. D’abord c’était Paul qui était chargé de les porter lui-même à ces familles, et elles s’engageaient en les re-cevant de venir le lendemain passer la journée chez madame de la Tour et Marguerite. On voyait alors arriver une mère de fa-mille avec deux ou trois misérables filles, jaunes, maigres, et si timides qu’elles n’osaient lever les yeux. Virginie les mettait bientôt à leur aise ; elle leur servait des rafraîchissements, dont elle relevait la bonté par quelque circonstance particulière qui en augmentait selon elle l’agrément : cette liqueur avait été pré-
– 99 – parée par Marguerite, cette autre par sa mère ; son frère avait cueilli lui-même ce fruit au haut d’un arbre. Elle engageait Paul à les faire danser. Elle ne les quittait point qu’elle ne les vît contentes et satisfaites ; elle voulait qu’elles fussent joyeuses de la joie de sa famille. « On ne fait son bonheur, disait-elle, qu’en s’occupant de celui des autres. » Quand elles s’en retournaient elle les engageait d’emporter ce qui paraissait leur avoir fait plaisir, couvrant la nécessité d’agréer ses présents du prétexte de leur nouveauté ou de leur singularité. Si elle remarquait trop de délabrement dans leurs habits, elle choisissait, avec l’agrément de sa mère, quelques-uns des siens, et elle chargeait Paul d’aller secrètement les déposer à la porte de leurs cases. Ainsi elle faisait le bien, à l’exemple de la Divinité, cachant la bienfaitrice, et montrant le bienfait.
Vous autres Européens, dont l’esprit se remplit dès l’enfance de tant de préjugés contraires au bonheur, vous ne pouvez concevoir que la nature puisse donner tant de lumières et de plaisirs. Votre âme, circonscrite dans une petite sphère de connaissances humaines, atteint bientôt le terme de ses jouis-sances artificielles : mais la nature et le cœur sont inépuisables. Paul et Virginie n’avaient ni horloges, ni almanachs, ni livres de chronologie, d’histoire, et de philosophie. Les périodes de leur vie se réglaient sur celles de la nature. Ils connaissaient les heu-res du jour par l’ombre des arbres ; les saisons, par les temps où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits ; et les années, par le nombre de leurs récoltes. Ces douces images répandaient les plus grands charmes dans leurs conversations. « Il est temps de dîner, disait Virginie à la famille, les ombres des bananiers sont à leurs pieds » ; ou bien : « La nuit s’approche, les tamarins ferment leurs feuilles. – Quand viendrez-vous nous voir ? lui disaient quelques amies du voisinage. – Aux cannes de sucre, répondait Virginie. – Votre visite nous sera encore plus douce et plus agréable, reprenaient ces jeunes filles. » Quand on l’interrogeait sur son âge et sur celui de Paul : « Mon frère, di-sait-elle, est de l’âge du grand cocotier de la fontaine, et moi de
– 100 – celui du plus petit. Les manguiers ont donné douze fois leurs fruits, et les orangers vingt-quatre fois leurs fleurs depuis que je suis au monde. » Leur vie semblait attachée à celle des arbres comme celle des faunes et des dryades : ils ne connaissaient d’autres époques historiques que celles de la vie de leurs mères, d’autre chronologie que celle de leurs vergers, et d’autre philo-sophie que de faire du bien à tout le monde, et de se résigner à la volonté de Dieu.
Après tout qu’avaient besoin ces jeunes gens d’être riches et savants à notre manière ? leurs besoins et leur ignorance ajoutaient encore à leur félicité. Il n’y avait point de jour qu’ils ne se communiquassent quelques secours ou quelques lumiè-res : oui, des lumières ; et quand il s’y serait mêlé quelques er-reurs, l’homme pur n’en a point de dangereuses à craindre. Ain-si croissaient ces deux enfants de la nature. Aucun souci n’avait ridé leur front, aucune intempérance n’avait corrompu leur sang, aucune passion malheureuse n’avait dépravé leur cœur : l’amour, l’innocence, la piété, développaient chaque jour la beauté de leur âme en grâces ineffables, dans leurs traits, leurs attitudes et leurs mouvements. Au matin de la Vie, ils en avaient toute la fraîcheur : tels dans le jardin d’Eden parurent nos pre-miers parents, lorsque, sortant des mains de Dieu, ils se virent, s’approchèrent, et conversèrent d’abord comme frère et comme sœur. Virginie, douce, modeste, confiante comme Ève ; et Paul, semblable à Adam, ayant la taille d’un homme avec la simplicité d’un enfant.
Quelquefois seul avec elle (il me l’a mille fois raconté), il lui disait au retour de ses travaux : « Lorsque je suis fatigué ta vue me délasse. Quand du haut de la montagne je t’aperçois au fond de ce vallon, tu me parais au milieu de nos vergers comme un bouton de rose. Si tu marches vers la maison de nos mères, la perdrix qui court vers ses petits a un corsage moins beau et une démarche moins légère. Quoique je te perde de vue à travers les arbres, je n’ai pas besoin de te voir pour te retrouver ; quelque
– 101 – chose de toi que je ne puis dire reste pour moi dans l’air où tu passes, sur l’herbe où tu t’assieds. Lorsque je t’approche, tu ra-vis tous mes sens. L’azur du ciel est moins beau que le bleu de tes yeux ; le chant des bengalis, moins doux que le son de ta voix. Si je te touche seulement du bout du doigt, tout mon corps frémit de plaisir. Souviens-toi du jour où nous passâmes à tra-vers les cailloux roulants de la rivière des Trois-Mamelles. En arrivant sur ses bords j’étais déjà bien fatigué ; mais quand je t’eus prise sur mon dos il me semblait que j’avais des ailes comme un oiseau. Dis-moi par quel charme tu as pu m’enchanter. Est-ce par ton esprit ? mais nos mères en ont plus que nous deux. Est-ce par tes caresses ? mais elles m’embrassent plus souvent que toi. Je crois que c’est par ta bonté. Je n’oublierai jamais que tu as marché nu-pieds jusqu’à la Rivière Noire pour demander la grâce d’une pauvre esclave fugitive. Tiens, ma bien-aimée, prends cette branche fleurie de citronnier que j’ai cueillie dans la forêt ; tu la mettras la nuit près de ton lit. Mange ce rayon de miel ; je l’ai pris pour toi au haut d’un rocher. Mais auparavant repose-toi sur mon sein, et je serai délassé. »
Virginie lui répondait : « Ô mon frère ! les rayons du soleil au matin, au haut de ces rochers, me donnent moins de joie que ta présence. J’aime bien ma mère, j’aime bien la tienne ; mais quand elles t’appellent mon fils je les aime encore davantage. Les caresses qu’elles te font me sont plus sensibles que celles que j’en reçois. Tu me demandes pourquoi tu m’aimes ; mais tout ce qui a été élevé ensemble s’aime. Vois nos oiseaux ; élevés dans les mêmes nids, ils s’aiment comme nous ; ils sont tou-jours ensemble comme nous. Écoute comme ils s’appellent et se répondent d’un arbre à l’autre : de même quand l’écho me fait entendre les airs que tu joues sur ta flûte, au haut de la monta-gne, j’en répète les paroles au fond de ce vallon. Tu m’es cher, surtout depuis le jour où tu voulais te battre pour moi contre le maître de l’esclave. Depuis ce temps-là, je me suis dit bien des fois : Ah ! mon frère a un bon cœur ; sans lui je serais morte
– 102 – d’effroi. Je prie Dieu tous les jours pour ma mère, pour la tienne, pour toi, pour nos pauvres serviteurs ; mais quand je prononce ton nom il me semble que ma dévotion augmente. Je demande si instamment à Dieu qu’il ne t’arrive aucun mal ! Pourquoi vas-tu si loin et si haut me chercher des fruits et des fleurs ? n’en avons-nous pas assez dans le jardin ? Comme te voilà fatigué ! tu es tout en nage. » Et avec son petit mouchoir blanc elle lui essuyait le front et les joues, et elle lui donnait plu-sieurs baisers.
Cependant depuis quelque temps Virginie se sentait agitée d’un mal inconnu. Ses beaux yeux bleus se marbraient de noir ; son teint jaunissait ; une langueur universelle abattait son corps. La sérénité n’était plus sur son front, ni le sourire sur ses lèvres. On la voyait tout à coup gaie sans joie, et triste sans cha-grin. Elle fuyait ses jeux innocents, ses doux travaux, et la socié-té de sa famille bien-aimée. Elle errait çà et là dans les lieux les plus solitaires de l’habitation, cherchant partout du repos, et ne le trouvant nulle part. Quelquefois, à la vue de Paul, elle allait vers lui en folâtrant ; puis tout à coup, près de l’aborder, un em-barras subit la saisissait ; un rouge vif colorait ses joues pâles, et ses yeux n’osaient plus s’arrêter sur les siens. Paul lui disait : « La verdure couvre ces rochers, nos oiseaux chantent quand ils te voient ; tout est gai autour de toi, toi seule est triste. » Et il cherchait à la ranimer en l’embrassant ; mais elle détournait la tête, et fuyait tremblante vers sa mère. L’infortunée se sentait troublée par les caresses de son frère. Paul ne comprenait rien à des caprices si nouveaux et si étranges. Un mal n’arrive guère seul.
Un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres si-tuées entre les tropiques vint étendre ici ses ravages. C’était vers la fin de décembre, lorsque le soleil au capricorne échauffe pen-dant trois semaines l’Île de France de ses feux verticaux. Le vent du sud-est qui y règne presque toute l’année n’y soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s’élevaient sur les chemins, et
– 103 – restaient suspendus en l’air. La terre se fendait de toutes parts ; l’herbe était brûlée ; des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient dessé-chés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer. Seulement pen-dant le jour des vapeurs rousses s’élevaient de dessus ses plai-nes, et paraissaient au coucher du soleil comme les flammes d’un incendie. La nuit même n’apportait aucun rafraîchisse-ment à l’atmosphère embrasée. L’orbe de la lune, tout rouge, se levait, dans un horizon embrumé, d’une grandeur démesurée. Les troupeaux abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers le ciel, aspirant l’air, faisaient retentir les vallons de tristes mugissements. Le Cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la fraîcheur ; mais partout le sol était brûlant, et l’air étouffant retentissait du bourdonnement des insectes qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hom-mes et des animaux.
Dans une de ces nuits ardentes, Virginie sentit redoubler tous les symptômes de son mal. Elle se levait, elle s’asseyait, elle se recouchait, et ne trouvait dans aucune attitude ni le sommeil ni le repos. Elle s’achemine, à la clarté de la lune, vers sa fon-taine ; elle en aperçoit la source qui, malgré la sécheresse, cou-lait encore en filets d’argent sur les flancs bruns du rocher. Elle se plonge dans son bassin. D’abord la fraîcheur ranime ses sens, et mille souvenirs agréables se présentent à son esprit. Elle se rappelle que dans son enfance sa mère et Marguerite s’amusaient à la baigner avec Paul dans ce même lieu ; que Paul ensuite, réservant ce bain pour elle seule, en avait creusé le lit, couvert le fond de sable, et semé sur ses bords des herbes aro-matiques. Elle entrevoit dans l’eau, sur ses bras nus et sur son sein, les reflets des deux palmiers plantés à la naissance de son frère et à la sienne, qui entrelaçaient au-dessus de sa tête leurs rameaux verts et leurs jeunes cocos. Elle pense à l’amitié de Paul, plus douce que les parfums, plus pure que l’eau des fon-taines, plus forte que les palmiers unis ; et elle soupire. Elle songe à la nuit, à la solitude, et un feu dévorant la saisit. Aussi-
– 104 – tôt elle sort, effrayée de ces dangereux ombrages et de ces eaux plus brûlantes que les soleils de la zone torride. Elle court au-près de sa mère chercher un appui contre elle-même. Plusieurs fois, voulant lui raconter ses peines, elle lui pressa les mains dans les siennes ; plusieurs fois elle fut près de prononcer le nom de Paul, mais son cœur oppressé laissa sa langue sans ex-pression, et posant sa tête sur le sein maternel elle ne put que l’inonder de ses larmes.
Madame de la Tour pénétrait bien la cause du mal de sa fille, mais elle n’osait elle-même lui en parler. « Mon enfant, lui disait-elle, adresse-toi à Dieu, qui dispose à son gré de la santé et de la vie. Il t’éprouve aujourd’hui pour te récompenser de-main. Songe que nous ne sommes sur la terre que pour exercer la vertu. »
Cependant ces chaleurs excessives élevèrent de l’océan des vapeurs qui couvrirent l’île comme un vaste parasol. Les som-mets des montagnes les rassemblaient autour d’eux, et de longs sillons de feu sortaient de temps en temps de leurs pitons em-brumés. Bientôt des tonnerres affreux firent retentir de leurs éclats les bois, les plaines et les vallons ; des pluies épouvanta-bles, semblables à des cataractes, tombèrent du ciel. Des tor-rents écumeux se précipitaient le long des flancs de cette mon-tagne : le fond de ce bassin était devenu une mer ; le plateau où sont assises les cabanes, une petite île ; et l’entrée de ce vallon, une écluse par où sortaient pêle-mêle avec les eaux mugissantes les terres, les arbres et les rochers.
Toute la famille tremblante priait Dieu dans la case de ma-dame de la Tour, dont le toit craquait horriblement par l’effort des vents. Quoique la porte et les contrevents en fussent bien fermés, tous les objets s’y distinguaient à travers les jointures de la charpente, tant les éclairs étaient vifs et fréquents. L’intrépide Paul, suivi de Domingue, allait d’une case à l’autre malgré la fureur de la tempête, assurant ici une paroi avec un arc-boutant,
– 105 – et enfonçant là un pieu : il ne rentrait que pour consoler la fa-mille par l’espoir prochain du retour du beau temps. En effet sur le soir la pluie cessa ; le vent alizé du sud-est reprit son cours ordinaire ; les nuages orageux furent jetés vers le nord-ouest, et le soleil couchant parut à l’horizon.
Le premier désir de Virginie fut de revoir le lieu de son re-pos. Paul s’approcha d’elle d’un air timide, et lui présenta son bras pour l’aider à marcher. Elle l’accepta en souriant, et ils sor-tirent ensemble de la case. L’air était frais et sonore. Des fumées blanches s’élevaient sur les croupes de la montagne sillonnée çà et là de l’écume des torrents qui tarissaient de tous côtés. Pour le jardin, il était tout bouleversé par d’affreux ravins ; la plupart des arbres fruitiers avaient leurs racines en haut ; de grands amas de sable couvraient les lisières des prairies, et avaient comblé le bain de Virginie. Cependant les deux cocotiers étaient debout et bien verdoyants ; mais il n’y avait plus aux environs ni gazons, ni berceaux, ni oiseaux, excepté quelques bengalis qui, sur la pointe des rochers voisins, déploraient par des chants plaintifs la perte de leurs petits.
À la vue de cette désolation, Virginie dit à Paul : « Vous aviez apporté ici des oiseaux, l’ouragan les a tués. Vous aviez planté ce jardin, il est détruit. Tout périt sur la terre ; il n’y a que le ciel qui ne change point. » Paul lui répondit : « Que ne puis-je vous donner quelque chose du ciel ! mais je ne possède rien, même sur la terre. » Virginie reprit, en rougissant : « Vous avez à vous le portrait de saint Paul. » À peine eut-elle parlé qu’il courut le chercher dans la case de sa mère. Ce portrait était une petite miniature représentant l’ermite Paul. Marguerite y avait une grande dévotion ; elle l’avait porté longtemps suspendu à son cou étant fille ; ensuite, devenue mère, elle l’avait mis à ce-lui de son enfant. Il était même arrivé qu’étant enceinte de lui, et délaissée de tout le monde, à force de contempler l’image de ce bienheureux solitaire, son fruit en avait contracté quelque ressemblance ; ce qui l’avait décidée à lui en faire porter le nom,
– 106 – et à lui donner pour patron un saint qui avait passé sa vie loin des hommes, qui l’avaient abusée, puis abandonnée. Virginie, en recevant ce petit portrait des mains de Paul, lui dit d’un ton ému : « Mon frère, il ne me sera jamais enlevé tant que je vivrai, et je n’oublierai jamais que tu m’as donné la seule chose que tu possèdes au monde. » À ce ton d’amitié, à ce retour inespéré de familiarité et de tendresse, Paul voulut l’embrasser ; mais aussi légère qu’un oiseau elle lui échappa, et le laissa hors de lui, ne concevant rien à une conduite si extraordinaire.
Cependant Marguerite disait à madame de la Tour : « Pourquoi ne marions-nous pas nos enfants ? Ils ont l’un pour l’autre une passion extrême dont mon fils ne s’aperçoit pas en-core. Lorsque la nature lui aura parlé, en vain nous veillons sur eux, tout est à craindre. » Madame de la Tour lui répondit : « Ils sont trop jeunes et trop pauvres. Quel chagrin pour nous si Vir-ginie mettait au monde des enfants malheureux, qu’elle n’aurait peut-être pas la force d’élever ! Ton Noir Domingue est bien cassé ; Marie est infirme. Moi-même, chère amie, depuis quinze ans je me sens fort affaiblie. On vieillit promptement dans les pays chauds, et encore plus vite dans le chagrin. Paul est notre unique espérance. Attendons que l’âge ait formé son tempéra-ment, et qu’il puisse nous soutenir par son travail. À présent, tu le sais, nous n’avons guère que le nécessaire de chaque jour. Mais en faisant passer Paul dans l’Inde pour un peu de temps, le commerce lui fournira de quoi acheter quelque esclave : et à son retour ici nous le marierons à Virginie ; car je crois que per-sonne ne peut rendre ma chère fille aussi heureuse que ton fils Paul. Nous en parlerons à notre voisin. »
En effet ces dames me consultèrent, et je fus de leur avis. « Les mers de l’Inde sont belles, leur dis-je. En prenant une sai-son favorable pour passer d’ici aux Indes, c’est un voyage de six semaines au plus, et d’autant de temps pour en revenir. Nous ferons dans notre quartier une pacotille à Paul ; car j’ai des voi-sins qui l’aiment beaucoup. Quand nous ne lui donnerions que
– 107 – du coton brut, dont nous ne faisons aucun usage faute de mou-lins pour l’éplucher ; du bois d’ébène, si commun ici qu’il sert au chauffage, et quelques résines qui se perdent dans nos bois : tout cela se vend assez bien aux Indes, et nous est fort inutile ici. »
Je me chargeai de demander à M. de la Bourdonnais une permission d’embarquement pour ce voyage ; et avant tout je voulus en prévenir Paul. Mais quel fut mon étonnement lorsque ce jeune homme me dit avec un bon sens fort au-dessus de son âge : « Pourquoi voulez-vous que je quitte ma famille pour je ne sais quel projet de fortune ? Y a-t-il un commerce au monde plus avantageux que la culture d’un champ qui rend quelquefois cinquante et cent pour un ? Si nous voulons faire le commerce, ne pouvons-nous pas le faire en portant notre superflu d’ici à la ville, sans que j’aille courir aux Indes ? Nos mères me disent que Domingue est vieux et cassé ; mais moi je suis jeune, et je me renforce chaque jour. Il n’a qu’à leur arriver pendant mon ab-sence quelque accident, surtout à Virginie qui est déjà souf-frante. Oh non, non ! je ne saurais me résoudre à les quitter. »
Sa réponse me jeta dans un grand embarras ; car madame de la Tour ne m’avait pas caché l’état de Virginie, et le désir qu’elle avait de gagner quelques années sur l’âge de ces jeunes gens en les éloignant l’un de l’autre. C’étaient des motifs que je n’osais même faire soupçonner à Paul.