Paul Et Virginie

Jacques-Henri Bernardin de Saint Pierre · Chapitre 2 sur 2 · partie 3/5

Pages du PDF

Paul Et Virginie

Paul et Virginie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

 

Sur ces entrefaites un vaisseau arrivé de France apporta à madame de la Tour une lettre de sa tante. La crainte de la mort, sans laquelle les cœurs durs ne seraient jamais sensibles, l’avait frappée. Elle sortait d’une grande maladie dégénérée en lan-gueur, et que l’âge rendait incurable. Elle mandait à sa nièce de repasser en France ; ou, si sa santé ne lui permettait pas de faire un si long voyage, elle lui enjoignait d’y envoyer Virginie, à la-quelle elle destinait une bonne éducation, un parti à la cour, et

 

– 108 – la donation de tous ses biens. Elle attachait, disait-elle, le retour de ses bontés à l’exécution de ses ordres.

 

À peine cette lettre fut lue dans la famille qu’elle y répandit la consternation. Domingue et Marie se mirent à pleurer. Paul, immobile d’étonnement, paraissait prêt à se mettre en colère. Virginie, les yeux fixés sur sa mère, n’osait proférer un mot. « Pourriez-vous nous quitter maintenant ? dit Marguerite à ma-dame de la Tour. – Non, mon amie ; non, mes enfants, reprit madame de la Tour : je ne vous quitterai point. J’ai vécu avec vous, et c’est avec vous que je veux mourir. Je n’ai connu le bonheur que dans votre amitié. Si ma santé est dérangée, d’anciens chagrins en sont cause. J’ai été blessée au cœur par la dureté de mes parents et par la perte de mon cher époux. Mais depuis, j’ai goûté plus de consolation et de félicité avec vous, sous ces pauvres cabanes, que jamais les richesses de ma famille ne m’en ont fait même espérer dans ma patrie. »

 

À ce discours des larmes de joie coulèrent de tous les yeux. Paul, serrant madame de la Tour dans ses bras, lui dit : « Je ne vous quitterai pas non plus ; je n’irai point aux Indes. Nous tra-vaillerons tous pour vous, chère maman ; rien ne vous manque-ra jamais avec nous. » Mais de toute la société la personne qui témoigna le moins de joie, et qui y fut la plus sensible, fut Virgi-nie. Elle parut le reste du jour d’une gaieté douce, et le retour de sa tranquillité mit le comble à la satisfaction générale.

 

Le lendemain, au lever du soleil, comme ils venaient de faire tous ensemble, suivant leur coutume, la prière du matin qui précédait le déjeuner, Domingue les avertit qu’un monsieur à cheval, suivi de deux esclaves, s’avançait vers l’habitation. C’était M. de la Bourdonnais. Il entra dans la case où toute la famille était à table. Virginie venait de servir, suivant l’usage du pays, du café et du riz cuit à l’eau. Elle y avait joint des patates chaudes et des bananes fraîches. Il y avait pour toute vaisselle des moitiés de calebasses, et pour linge des feuilles de bananier.

 

– 109 –

Le gouverneur témoigna d’abord quelque étonnement de la pauvreté de cette demeure. Ensuite, s’adressant à madame de la Tour, il lui dit que les affaires générales l’empêchaient quelque-fois de songer aux particulières ; mais qu’elle avait bien des droits sur lui. « Vous avez, ajouta-t-il, madame, une tante de qualité et fort riche à Paris, qui vous réserve sa fortune, et vous attend auprès d’elle. » Madame de la Tour répondit au gouver-neur que sa santé altérée ne lui permettait pas d’entreprendre un si long voyage. « Au moins, reprit M. de la Bourdonnais, pour mademoiselle votre fille, si jeune et si aimable, vous ne sauriez sans injustice la priver d’une si grande succession. Je ne vous cache pas que votre tante a employé l’autorité pour la faire venir auprès d’elle. Les bureaux m’ont écrit à ce sujet d’user, s’il le fallait, de mon pouvoir ; mais ne l’exerçant que pour rendre heureux les habitants de cette colonie, j’attends de votre volonté seule un sacrifice de quelques années, d’où dépend l’établissement de votre fille, et le bien-être de toute votre vie. Pourquoi vient-on aux îles ? N’est-ce pas pour y faire fortune ? N’est-il pas bien plus agréable de l’aller retrouver dans sa pa-trie ? »

 

En disant ces mots, il posa sur la table un gros sac de pias-tres que portait un de ses Noirs. « Voilà, ajouta-t-il, ce qui est destiné aux préparatifs de voyage de mademoiselle votre fille, de la part de votre tante. » Ensuite il finit par reprocher avec bonté à madame de la Tour de ne s’être pas adressée à lui dans ses besoins, en la louant cependant de son noble courage. Paul aussitôt prit la parole, et dit au gouverneur : « Monsieur, ma mère s’est adressée à vous, et vous l’avez mal reçue. – Avez-vous un autre enfant, madame ? dit M. de la Bourdonnais à madame de la Tour. – Non, monsieur, reprit-elle, celui-ci est le fils de mon amie ; mais lui et Virginie nous sont communs, et égale-ment chers. – Jeune homme, dit le gouverneur à Paul, quand vous aurez acquis l’expérience du monde, vous connaîtrez le malheur des gens en place ; vous saurez combien il est facile de

 

– 110 – les prévenir, combien aisément ils donnent au vice intrigant ce qui appartient au mérite qui se cache. »

 

M. de la Bourdonnais, invité par madame de la Tour, s’assit à table auprès d’elle. Il déjeuna, à la manière des Créoles, avec du café mêlé avec du riz cuit à l’eau. Il fut charmé de l’ordre et de la propreté de la petite case, de l’union de ces deux familles charmantes, et du zèle même de leurs vieux domestiques. « Il n’y a, dit-il, ici que des meubles de bois ; mais on y trouve des visages sereins et des cœurs d’or. »

 

Paul, charmé de la popularité du gouverneur, lui dit : « Je désire être votre ami, car vous êtes un honnête homme. » M. de la Bourdonnais reçut avec plaisir cette marque de cordia-lité insulaire. Il embrassa Paul en lui serrant la main, et l’assura qu’il pouvait compter sur son amitié.

 

Après déjeuner, il prit madame de la Tour en particulier, et lui dit qu’il se présentait une occasion prochaine d’envoyer sa fille en France, sur un vaisseau prêt à partir ; qu’il la recom-manderait à une dame de ses parentes qui y était passagère ; qu’il fallait bien se garder d’abandonner une fortune immense pour une satisfaction de quelques années. « Votre tante, ajouta-t-il en s’en allant, ne peut pas traîner plus de deux ans : ses amis me l’ont mandé. Songez-y bien. La fortune ne vient pas tous les jours. Consultez-vous. Tous les gens de bon sens seront de mon avis. » Elle lui répondit « que, ne désirant désormais d’autre bonheur dans le monde que celui de sa fille, elle laisserait son départ pour la France entièrement à sa disposition ».

 

Madame de la Tour n’était pas fâchée de trouver une occa-sion de séparer pour quelque temps Virginie et Paul, en procu-rant un jour leur bonheur mutuel. Elle prit donc sa fille à part, et lui dit : « Mon enfant, nos domestiques sont vieux ; Paul est bien jeune, Marguerite vient sur l’âge ; je suis déjà infirme : si j’allais mourir, que deviendriez-vous sans fortune au milieu de

 

– 111 – ces déserts ? Vous resteriez donc seule, n’ayant personne qui puisse vous être d’un grand secours, et obligée, pour vivre, de travailler sans cesse à la terre comme une mercenaire. Cette idée me pénètre de douleur. » Virginie lui répondit : « Dieu nous a condamnés au travail. Vous m’avez appris à travailler, et à le bénir chaque jour. Jusqu’à présent il ne nous a pas aban-donnés, il ne nous abandonnera point encore. Sa providence veille particulièrement sur les malheureux. Vous me l’avez dit tant de fois, ma mère ! Je ne saurais me résoudre à vous quit-ter. » Madame de la Tour, émue, reprit : « Je n’ai d’autre projet que de te rendre heureuse et de te marier un jour avec Paul, qui n’est point ton frère. Songe maintenant que sa fortune dépend de toi. »

 

Une jeune fille qui aime croit que tout le monde l’ignore. Elle met sur ses yeux le voile qu’elle a sur son cœur ; mais quand il est soulevé par une main amie, alors les peines secrètes de son amour s’échappent comme par une barrière ouverte, et les doux épanchements de la confiance succèdent aux réserves et aux mystères dont elle s’environnait. Virginie, sensible aux nouveaux témoignages de bonté de sa mère, lui raconta quels avaient été ses combats, qui n’avaient eu d’autres témoins que Dieu seul ; qu’elle voyait le secours de sa providence dans celui d’une mère tendre qui approuvait son inclination, et qui la diri-gerait par ses conseils ; que maintenant, appuyée de son sup-port, tout l’engageait à rester auprès d’elle, sans inquiétude pour le présent, et sans crainte pour l’avenir.

 

Madame de la Tour voyant que sa confidence avait produit un effet contraire à celui qu’elle en attendait, lui dit : « Mon en-fant, je ne veux point te contraindre ; délibère à ton aise ; mais cache ton amour à Paul. Quand le cœur d’une fille est pris, son amant n’a plus rien à lui demander. »

 

Vers le soir, comme elle était seule avec Virginie, il entra chez elle un grand homme vêtu d’une soutane bleue. C’était un

 

– 112 – ecclésiastique missionnaire de l’île, et confesseur de madame de la Tour et de Virginie. Il était envoyé par le gouverneur. « Mes enfants, dit-il en entrant, Dieu soit loué ! Vous voilà riches. Vous pourrez écouter votre bon cœur, faire du bien aux pauvres. Je sais ce que vous a dit M. de la Bourdonnais, et ce que vous lui avez répondu. Bonne maman, votre santé vous oblige de rester ici ; mais vous, jeune demoiselle, vous n’avez point d’excuse. Il faut obéir à la Providence, à nos vieux parents, même injustes. C’est un sacrifice, mais c’est l’ordre de Dieu. Il s’est dévoué pour nous ; il faut, à son exemple, se dévouer pour le bien de sa fa-mille. Votre voyage en France aura une fin heureuse. Ne voulez-vous pas bien y aller, ma chère demoiselle ? »

 

Virginie, les yeux baissés, lui répondit en tremblant :

 

« Si c’est l’ordre de Dieu, je ne m’oppose à rien. Que la vo-lonté de Dieu soit faite ! » dit-elle en pleurant.

 

Le missionnaire sortit, et fut rendre compte au gouverneur du succès de sa commission. Cependant madame de la Tour m’envoya prier par Domingue de passer chez elle pour me consulter sur le départ de Virginie. Je ne fus point du tout d’avis qu’on la laissât partir. Je tiens pour principes certains du bon-heur qu’il faut préférer les avantages de la nature à tous ceux de la fortune, et que nous ne devons point aller chercher hors de nous ce que nous pouvons trouver chez nous. J’étends ces maximes à tout, sans exception. Mais que pouvaient mes conseils de modération contre les illusions d’une grande for-tune, et mes raisons naturelles contre les préjugés du monde et une autorité sacrée pour madame de la Tour ? Cette dame ne me consulta donc que par bienséance, et elle ne délibéra plus depuis la décision de son confesseur. Marguerite même, qui, malgré les avantages qu’elle espérait pour son fils de la fortune de Virginie, s’était opposée fortement à son départ, ne fit plus d’objections. Pour Paul, qui ignorait le parti auquel on se dé-terminait, étonné des conversations secrètes de madame de la

 

– 113 –

Tour et de sa fille, il s’abandonnait à une tristesse sombre. « On trame quelque chose contre moi, dit-il, puisqu’on se cache de moi. »

 

Cependant le bruit s’étant répandu dans l’île que la fortune avait visité ces rochers, on y vit grimper des marchands de toute espèce. Ils déployèrent, au milieu de ces pauvres cabanes, les plus riches étoffes de l’Inde ; de superbes basins de Goudelour, des mouchoirs de Paliacate et de Mazulipatan, des mousselines de Daca, unies, rayées, brodées, transparentes comme le jour, des baftas de Surate d’un si beau blanc, des chittes de toutes couleurs et des plus rares, à fond sablé et à rameaux verts. Ils déroulèrent de magnifiques étoffes de soie de la Chine, des lam-pas découpés à jour, des damas d’un blanc satiné, d’autres d’un vert de prairie, d’autres d’un rouge à éblouir ; des taffetas roses, des satins à pleine main, des pékins moelleux comme le drap, des nankins blancs et jaunes, et jusqu’à des pagnes de Madagas-car.

 

Madame de la Tour voulut que sa fille achetât tout ce qui lui ferait plaisir ; elle veilla seulement sur le prix et les qualités des marchandises, de peur que les marchands ne la trompas-sent. Virginie choisit tout ce qu’elle crut être agréable à sa mère, à Marguerite et à son fils. « Ceci, disait-elle, était bon pour des meubles, cela pour l’usage de Marie et de Domingue. » Enfin le sac de piastres était employé qu’elle n’avait pas encore songé à ses besoins. Il fallut lui faire son partage sur les présents qu’elle avait distribués à la société.

 

Paul, pénétré de douleur à la vue de ces dons de la fortune, qui lui présageaient le départ de Virginie, s’en vint quelques jours après chez moi. Il me dit d’un air accablé : « Ma sœur s’en va : elle fait déjà les apprêts de son voyage. Passez chez nous, je vous prie. Employez votre crédit sur l’esprit de sa mère et de la mienne pour la retenir. » Je me rendis aux instances de Paul,

 

– 114 – quoique bien persuadé que mes représentations seraient sans effet.

 

Si Virginie m’avait paru charmante en toile bleue du Ben-gale, avec un mouchoir rouge autour de sa tête, ce fut encore tout autre chose quand je la vis parée à la manière des dames de ce pays. Elle était vêtue de mousseline blanche doublée de taffe-tas rose. Sa taille légère et élevée se dessinait parfaitement sous son corset, et ses cheveux blonds, tressés à double tresse, ac-compagnaient admirablement sa tête virginale. Ses beaux yeux bleus étaient remplis de mélancolie ; et son cœur agité par une passion combattue donnait à son teint une couleur animée, et à sa voix des sons pleins d’émotion. Le contraste même de sa pa-rure élégante, qu’elle semblait porter malgré elle, rendait sa langueur encore plus touchante. Personne ne pouvait la voir ni l’entendre sans se sentir ému. La tristesse de Paul en augmenta. Marguerite, affligée de la situation de son fils, lui dit en particu-lier : « Pourquoi, mon fils, te nourrir de fausses espérances, qui rendent les privations encore plus amères ? Il est temps que je te découvre le secret de ta vie et de la mienne. Mademoiselle de la Tour appartient, par sa mère, à une parente riche et de gran-de condition : pour toi, tu n’es que le fils d’une pauvre paysanne, et, qui pis est, tu es bâtard. »

 

Ce mot de bâtard étonna beaucoup Paul ; il ne l’avait ja-mais ouï prononcer ; il en demanda la signification à sa mère, qui lui répondit : « Tu n’as point eu de père légitime. Lorsque j’étais fille, l’amour me fit commettre une faiblesse dont tu as été le fruit. Ma faute t’a privé de ta famille paternelle, et mon repentir, de ta famille maternelle. Infortuné, tu n’as d’autres parents que moi seule dans le monde ! » et elle se mit à répan-dre des larmes. Paul, la serrant dans ses bras, lui dit : « Oh, ma mère ! puisque je n’ai d’autres parents que vous dans le monde, je vous en aimerai davantage. Mais quel secret venez-vous de me révéler ! Je vois maintenant la raison qui éloigne de moi

 

– 115 – mademoiselle de la Tour depuis deux mois, et qui la décide au-jourd’hui à partir. Ah ! sans doute, elle me méprise ! »

 

Cependant, l’heure de souper étant venue, on se mit à ta-ble, où chacun des convives, agité de passions différentes, man-gea peu et ne parla point. Virginie en sortit la première, et fut s’asseoir au lieu où nous sommes. Paul la suivit bientôt après, et vint se mettre auprès d’elle. L’un et l’autre gardèrent quelque temps un profond silence. Il faisait une de ces nuits délicieuses, si communes entre les tropiques, et dont le plus habile pinceau ne rendrait pas la beauté. La lune paraissait au milieu du fir-mament, entourée d’un rideau de nuages que ses rayons dissi-paient par degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de l’île et sur leurs pitons, qui brillaient d’un vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois, au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d’oiseaux, qui se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de l’air. Tous, jusqu’aux insectes, bruissaient sous l’herbe. Les étoiles étince-laient au ciel, et se réfléchissaient au sein de la mer qui répétait leurs images tremblantes. Virginie parcourait avec des regards distraits son vaste et sombre horizon, distingué du rivage de l’île par les feux rouges des pêcheurs. Elle aperçut à l’entrée du port une lumière et une ombre : c’était le fanal et le corps du vais-seau où elle devait s’embarquer pour l’Europe, et qui, prêt à mettre à la voile, attendait à l’ancre la fin du calme. À cette vue elle se troubla, et détourna la tête pour que Paul ne la vît pas pleurer.

 

Madame de la Tour, Marguerite et moi, nous étions assis à quelques pas de là sous des bananiers ; et dans le silence de la nuit nous entendîmes distinctement leur conversation, que je n’ai pas oubliée.

 

Paul lui dit : « Mademoiselle, vous partez, dit-on, dans trois jours. Vous ne craignez pas de vous exposer aux dangers de

 

– 116 – la mer… de la mer dont vous êtes si effrayée ! – Il faut, répondit Virginie, que j’obéisse à mes parents, à mon devoir. – Vous nous quittez, reprit Paul, pour une parente éloignée que vous n’avez jamais vue ! – Hélas ! dit Virginie, je voulais rester ici toute ma vie ; ma mère ne l’a pas voulu. Mon confesseur m’a dit que la volonté de Dieu était que je partisse ; que la vie était une épreuve… Oh ! c’est une épreuve bien dure ! »

 

« Quoi, repartit Paul, tant de raisons vous ont décidée, et aucune ne vous a retenue ! Ah ! il en est encore que vous ne me dites pas. La richesse a de grands attraits. Vous trouverez bien-tôt, dans un nouveau monde, à qui donner le nom de frère, que vous ne me donnez plus. Vous le choisirez, ce frère, parmi des gens dignes de vous par une naissance et une fortune que je ne peux vous offrir. Mais, pour être plus heureuse, où voulez-vous aller ? Dans quelle terre aborderez-vous qui vous soit plus chère que celle où vous êtes née ? Où formerez-vous une société plus aimable que celle qui vous aime ? Comment vivrez-vous sans les caresses de votre mère, auxquelles vous êtes si accoutumée ? Que deviendra-t-elle elle-même, déjà sur l’âge, lorsqu’elle ne vous verra plus à ses côtés, à la table, dans la maison, à la pro-menade où elle s’appuyait sur vous ? Que deviendra la mienne, qui vous chérit autant qu’elle ? Que leur dirai-je à l’une et à l’autre quand je les verrai pleurer de votre absence ? Cruelle ! je ne vous parle point de moi : mais que deviendrai-je moi-même quand le matin je ne vous verrai plus avec nous, et que la nuit viendra sans nous réunir ; quand j’apercevrai ces deux palmiers plantés à notre naissance, et si longtemps témoins de notre ami-tié mutuelle ? Ah ! puisqu’un nouveau sort te touche, que tu cherches d’autres pays que ton pays natal, d’autres biens que ceux de mes travaux, laisse-moi t’accompagner sur le vaisseau où tu pars. Je te rassurerai dans les tempêtes, qui te donnent tant d’effroi sur la terre. Je reposerai ta tête sur mon sein, je réchaufferai ton cœur contre mon cœur ; et en France, où tu vas chercher de la fortune et de la grandeur, je te servirai comme ton esclave. Heureux de ton seul bonheur, dans ces hôtels où je

 

– 117 – te verrai servie et adorée, je serai encore assez riche et assez no-ble pour te faire le plus grand des sacrifices, en mourant à tes pieds. »

 

Les sanglots étouffèrent sa voix, et nous entendîmes aussi-tôt celle de Virginie qui lui disait ces mots entrecoupés de sou-pirs… « C’est pour toi que je pars,… pour toi que j’ai vu chaque jour courbé par le travail pour nourrir deux familles infirmes. Si je me suis prêtée à l’occasion de devenir riche, c’est pour te ren-dre mille fois le bien que tu nous as fait. Est-il une fortune digne de ton amitié ? Que me dis-tu de ta naissance ? Ah ! s’il m’était encore possible de me donner un frère, en choisirais-je un autre que toi ? Ô Paul ! Ô Paul ! tu m’es beaucoup plus cher qu’un frè-re ! Combien m’en a-t-il coûté pour te repousser loin de moi ! je voulais que tu m’aidasses à me séparer de moi-même jusqu’à ce que le ciel pût bénir notre union. Maintenant je reste, je pars, je vis, je meurs ; fais de moi ce que tu veux. Fille sans vertu ! j’ai pu résister à tes caresses, et je ne peux soutenir ta douleur ! »

 

À ces mots Paul la saisit dans ses bras, et la tenant étroite-ment serrée, il s’écria d’une voix terrible : « Je pars avec elle ; rien ne pourra m’en détacher. » Nous courûmes tous à lui. Ma-dame de la Tour lui dit : « Mon fils, si vous nous quittez qu’allons-nous devenir ? »

 

Il répéta en tremblant ces mots : « Mon fils… mon fils… Vous ma mère, lui dit-il, vous qui séparez le frère d’avec la sœur ! Tous deux nous avons sucé votre lait ; tous deux, élevés sur vos genoux, nous avons appris de vous à nous aimer ; tous deux, nous nous le sommes dit mille fois. Et maintenant vous l’éloignez de moi ! Vous l’envoyez en Europe, dans ce pays bar-bare qui vous a refusé un asile, et chez des parents cruels qui vous ont vous-même abandonnée. Vous me direz : Vous n’avez plus de droits sur elle, elle n’est pas votre sœur. Elle est tout pour moi, ma richesse, ma famille, ma naissance, tout mon bien. Je n’en connais plus d’autre. Nous n’avons eu qu’un toit,

 

– 118 – qu’un berceau ; nous n’aurons qu’un tombeau. Si elle part, il faut que je la suive. Le gouverneur m’en empêchera ? M’empêchera-t-il de me jeter à la mer ? je la suivrai à la nage. La mer ne saurait m’être plus funeste que la terre. Ne pouvant vivre ici près d’elle, au moins je mourrai sous ses yeux, loin de vous. Mère barbare ! femme sans pitié ! puisse cet océan où vous l’exposez ne jamais vous la rendre ! puissent ses flots vous rapporter mon corps, et, le roulant avec le sien parmi les cail-loux de ces rivages, vous donner, par la perte de vos deux en-fants, un sujet éternel de douleur ! »

 

À ces mots je le saisis dans mes bras ; car le désespoir lui ôtait la raison. Ses yeux étincelaient ; la sueur coulait à grosses gouttes sur son visage en feu ; ses genoux tremblaient, et je sen-tais dans sa poitrine brûlante son cœur battre à coups redou-blés.

 

Virginie effrayée lui dit : « Ô mon ami ! j’atteste les plaisirs de notre premier âge, tes maux, les miens, et tout ce qui doit lier à jamais deux infortunés, si je reste, de ne vivre que pour toi ; si je pars, de revenir un jour pour être à toi. Je vous prends à té-moin, vous tous qui avez élevé mon enfance, qui disposez de ma vie et qui voyez mes larmes. Je le jure par ce ciel qui m’entend, par cette mer que je dois traverser, par l’air que je respire, et que je n’ai jamais souillé du mensonge. »

 

Comme le soleil fond et précipite un rocher de glace du sommet des Apennins, ainsi tomba la colère impétueuse de ce jeune homme à la voix de l’objet aimé. Sa tête altière était bais-sée, et un torrent de pleurs coulait de ses yeux. Sa mère, mêlant ses larmes aux siennes, le tenait embrassé sans pouvoir parler. Madame de la Tour, hors d’elle, me dit : « Je n’y puis tenir ; mon âme est déchirée. Ce malheureux voyage n’aura pas lieu. Mon voisin, tâchez d’emmener mon fils. Il y a huit jours que personne ici n’a dormi. »

 

– 119 –

Je dis à Paul : « Mon ami, votre sœur restera. Demain nous en parlerons au gouverneur : laissez reposer votre famille, et venez passer cette nuit chez moi. Il est tard, il est minuit ; la Croix du Sud est droite sur l’horizon. »

 

Il se laissa emmener sans rien dire, et après une nuit fort agitée, il se leva au point du jour, et s’en retourna à son habita-tion.

 

Mais qu’est-il besoin de vous continuer plus longtemps le récit de cette histoire ? Il n’y a jamais qu’un côté agréable à connaître dans la vie humaine. Semblable au globe sur lequel nous tournons, notre révolution rapide n’est que d’un jour, et une partie de ce jour ne peut recevoir la lumière que l’autre ne soit livrée aux ténèbres.

 

« Mon père, lui dis-je, je vous en conjure, achevez de me raconter ce que vous avez commencé d’une manière si tou-chante. Les images du bonheur nous plaisent, mais celles du malheur nous instruisent. Que devint, je vous prie, l’infortuné Paul ? »

 

Le premier objet que vit Paul, en retournant à l’habitation, fut la négresse Marie, qui, montée sur un rocher, regardait vers la pleine mer. Il lui cria du plus loin qu’il l’aperçut : « Où est Virginie ? » Marie tourna la tête vers son jeune maître, et se mit à pleurer. Paul, hors de lui, revint sur ses pas, et courut au port. Il y apprit que Virginie s’était embarquée au point du jour, que son vaisseau avait mis à la voile aussitôt, et qu’on ne le voyait plus. Il revint à l’habitation, qu’il traversa sans parler à per-sonne.

 

Quoique cette enceinte de rochers paraisse derrière nous presque perpendiculaire, ces plateaux verts qui en divisent la hauteur sont autant d’étages par lesquels on parvient, au moyen de quelques sentiers difficiles, jusqu’au pied de ce cône de ro-

 

– 120 – chers incliné et inaccessible, qu’on appelle le Pouce. À la base de ce rocher est une esplanade couverte de grands arbres, mais si élevée et si escarpée qu’elle est comme une grande forêt dans l’air, environnée de précipices effroyables. Les nuages que le sommet du Pouce attire sans cesse autour de lui y entretiennent plusieurs ruisseaux, qui tombent à une si grande profondeur au fond de la vallée, située au revers de cette montagne, que de cette hauteur on n’entend point le bruit de leur chute. De ce lieu on voit une grande partie de l’île avec ses mornes surmontés de leurs pitons, entre autres Piterboth et les Trois-Mamelles avec leurs vallons remplis de forêts ; puis la pleine mer, et l’île Bour-bon, qui est à quarante lieues de là vers l’Occident. Ce fut de cette élévation que Paul aperçut le vaisseau qui emmenait Vir-ginie. Il le vit à plus de dix lieues au large comme un point noir au milieu de l’océan. Il resta une partie du jour tout occupé à le considérer : il était déjà disparu qu’il croyait le voir encore ; et quand il fut perdu dans la vapeur de l’horizon, il s’assit dans ce lieu sauvage, toujours battu des vents, qui y agitent sans cesse les sommets des palmistes et des tatamaques. Leur murmure sourd et mugissant ressemble au bruit lointain des orgues, et inspire une profonde mélancolie. Ce fut là que je trouvai Paul, la tête appuyée contre le rocher, et les yeux fixés vers la terre. Je marchais après lui depuis le lever du soleil : j’eus beaucoup de peine à le déterminer à descendre, et à revoir sa famille. Je le ramenai cependant à son habitation ; et son premier mouve-ment, en revoyant madame de la Tour, fut de se plaindre amè-rement qu’elle l’avait trompé. Madame de la Tour nous dit que le vent s’étant levé vers les trois heures du matin, le vaisseau étant au moment d’appareiller, le gouverneur, suivi d’une partie de son état-major et du missionnaire, était venu chercher Virgi-nie en palanquin ; et que, malgré ses propres raisons, ses lar-mes, et celles de Marguerite, tout le monde criant que c’était pour leur bien à tous, ils avaient emmené sa fille à demi mou-rante. « Au moins, répondit Paul, si je lui avais fait mes adieux, je serais tranquille à présent. Je lui aurais dit : Virginie, si pen-dant le temps que nous avons vécu ensemble, il m’est échappé

 

– 121 – quelque parole qui vous ait offensée, avant de me quitter pour jamais, dites-moi que vous me la pardonnez. Je lui aurais dit : Puisque je ne suis plus destiné à vous revoir, adieu, ma chère Virginie ! adieu ! Vivez loin de moi contente et heureuse ! » Et comme il vit que sa mère et madame de la Tour pleuraient : « Cherchez maintenant, leur dit-il, quelque autre que moi qui essuie vos larmes ! » puis il s’éloigna d’elles en gémissant, et se mit à errer çà et là dans l’habitation. Il en parcourait tous les endroits qui avaient été les plus chers à Virginie. Il disait à ses chèvres et à leurs petits chevreaux, qui le suivaient en bêlant : « Que me demandez-vous ? Vous ne reverrez plus avec moi celle qui vous donnait à manger dans sa main. » Il fut au Repos de Virginie, et à la vue des oiseaux qui voltigeaient autour, il s’écria : « Pauvres oiseaux ! Vous n’irez plus au-devant de celle qui était votre bonne nourrice. » En voyant Fidèle qui flairait çà et là et marchait devant lui en quêtant, il soupira, et lui dit : « Oh ! tu ne la retrouveras plus jamais. » Enfin il fut s’asseoir sur le rocher où il lui avait parlé la veille, et à l’aspect de la mer où il avait vu disparaître le vaisseau qui l’avait emmenée, il pleura abondamment.

 

Cependant nous le suivions pas à pas, craignant quelque suite funeste de l’agitation de son esprit. Sa mère et madame de la Tour le priaient par les termes les plus tendres de ne pas augmenter leur douleur par son désespoir. Enfin celle-ci parvint à le calmer en lui prodiguant les noms les plus propres à réveil-ler ses espérances. Elle l’appelait son fils, son cher fils, son gen-dre, celui à qui elle destinait sa fille. Elle l’engagea à rentrer dans la maison, et à y prendre quelque peu de nourriture. Il se mit à table avec nous auprès de la place où se mettait la compa-gne de son enfance ; et, comme si elle l’eût encore occupée, il lui adressait la parole et lui présentait les mets qu’il savait lui être les plus agréables ; mais dès qu’il s’apercevait de son erreur il se mettait à pleurer. Les jours suivants il recueillit tout ce qui avait été à son usage particulier, les derniers bouquets qu’elle avait portés, une tasse de coco où elle avait coutume de boire ; et

 

– 122 – comme si ces restes de son amie eussent été les choses du mon-de les plus précieuses, il les baisait et les mettait dans son sein. L’ambre ne répand pas un parfum aussi doux que les objets tou-chés par l’objet que l’on aime. Enfin, voyant que ses regrets augmentaient ceux de sa mère et de madame de la Tour, et que les besoins de la famille demandaient un travail continuel, il se mit, avec l’aide de Domingue, à réparer le jardin.

 

Bientôt ce jeune homme, indifférent comme un Créole pour tout ce qui se passe dans le monde, me pria de lui appren-dre à lire et à écrire, afin qu’il pût entretenir une correspon-dance avec Virginie. Il voulut ensuite s’instruire dans la géogra-phie pour se faire une idée du pays où elle débarquerait ; et dans l’histoire, pour connaître les mœurs de la société où elle allait vivre. Ainsi il s’était perfectionné dans l’agriculture, et dans l’art de disposer avec agrément le terrain le plus irrégulier, par le sentiment de l’amour. Sans doute c’est aux jouissances que se propose cette passion ardente et inquiète que les hommes doi-vent la plupart des sciences et des arts, et c’est de ses privations qu’est née la philosophie, qui apprend à se consoler de tout. Ainsi la nature ayant fait l’amour le lien de tous les êtres, l’a rendu le premier mobile de nos sociétés, et l’instigateur de nos lumières et de nos plaisirs.

 

Paul ne trouva pas beaucoup de goût dans l’étude de la géographie, qui, au lieu de nous décrire la nature de chaque pays, ne nous en présente que les divisions politiques. L’histoire, et surtout l’histoire moderne, ne l’intéressa guère davantage. Il n’y voyait que des malheurs généraux et périodi-ques, dont il n’apercevait pas les causes ; des guerres sans sujet et sans objet ; des intrigues obscures ; des nations sans carac-tère et des princes sans humanité. Il préférait à cette lecture celle des romans, qui, s’occupant davantage des sentiments et des intérêts des hommes, lui offraient quelquefois des situations pareilles à la sienne. Aussi aucun livre ne lui fit autant de plaisir que le Télémaque, par ses tableaux de la vie champêtre et des

 

– 123 – passions naturelles au cœur humain. Il en lisait à sa mère et à madame de la Tour les endroits qui l’affectaient davantage : alors ému par de touchants ressouvenirs, sa voix s’étouffait, et les larmes coulaient de ses yeux. Il lui semblait trouver dans Virginie la dignité et la sagesse d’Antiope, avec les malheurs et la tendresse d’Eucharis. D’un autre côté il fut tout bouleversé par la lecture de nos romans à la mode, pleins de mœurs et de maximes licencieuses ; et quand il sut que ces romans renfer-maient une peinture véritable des sociétés de l’Europe, il crai-gnit, non sans quelque apparence de raison, que Virginie ne vint à s’y corrompre et à l’oublier.

 

En effet plus d’un an et demi s’était écoulé sans que ma-dame de la Tour eût des nouvelles de sa tante et de sa fille : seu-lement elle avait appris, par une voie étrangère, que celle-ci était arrivée heureusement en France. Enfin elle reçut, par un vaisseau qui allait aux Indes, un paquet, et une lettre écrite de la propre main de Virginie. Malgré la circonspection de son aima-ble et indulgente fille, elle jugea qu’elle était fort malheureuse. Cette lettre peignait si bien sa situation et son caractère, que je l’ai retenue presque mot pour mot.

 

« Très chère et bien-aimée maman,

 

« Je vous ai déjà écrit plusieurs lettres de mon écriture ; et comme je n’en ai pas eu de réponse, j’ai lieu de craindre qu’elles ne vous soient point parvenues. J’espère mieux de celle-ci, par les précautions que j’ai prises pour vous donner de mes nouvel-les, et pour recevoir des vôtres.

 

« J’ai versé bien des larmes depuis notre séparation, moi qui n’avais presque jamais pleuré que sur les maux d’autrui ! Ma grand-tante fut bien surprise à mon arrivée, lorsque m’ayant questionnée sur mes talents, je lui dis que je ne savais ni lire ni écrire. Elle me demanda qu’est-ce que j’avais donc appris depuis que j’étais au monde ; et quand je lui eus répondu que c’était à

 

– 124 – avoir soin d’un ménage et à faire votre volonté, elle me dit que j’avais reçu l’éducation d’une servante. Elle me mit, dès le len-demain, en pension dans une grande abbaye auprès de Paris, où j’ai des maîtres de toute espèce ; ils m’enseignent, entre autres choses, l’histoire, la géographie, la grammaire, la mathémati-que, et à monter à cheval ; mais j’ai de si faibles dispositions pour toutes ces sciences, que je ne profiterai pas beaucoup avec ces messieurs. Je sens que je suis une pauvre créature qui ai peu d’esprit, comme ils le font entendre. Cependant les bontés de ma tante ne se refroidissent point. Elle me donne des robes nouvelles à chaque saison. Elle a mis près de moi deux femmes de chambre, qui sont aussi bien parées que de grandes dames. Elle m’a fait prendre le titre de comtesse ; mais elle m’a fait quitter mon nom de La Tour, qui m’était aussi cher qu’à vous-même, par tout ce que vous m’avez raconté des peines que mon père avait souffertes pour vous épouser. Elle a remplacé votre nom de femme par celui de votre famille, qui m’est encore cher cependant, parce qu’il a été votre nom de fille. Me voyant dans une situation aussi brillante, je l’ai suppliée de vous envoyer quelques secours. Comment vous rendre sa réponse ? Mais vous m’avez recommandé de vous dire toujours la vérité. Elle m’a donc répondu que peu ne vous servirait à rien, et que, dans la vie simple que vous menez, beaucoup vous embarrasserait. J’ai cherché d’abord à vous donner de mes nouvelles par une main étrangère, au défaut de la mienne. Mais n’ayant à mon arrivée ici personne en qui je pusse prendre confiance, je me suis appli-quée nuit et jour à apprendre à lire et à écrire : Dieu m’a fait la grâce d’en venir à bout en peu de temps. J’ai chargé de l’envoi de mes premières lettres les dames qui sont autour de moi ; j’ai lieu de croire qu’elles les ont remises à ma grand-tante. Cette fois, j’ai eu recours à une pensionnaire de mes amies : c’est sous son adresse ci-jointe que je vous prie de me faire passer vos ré-ponses. Ma grand-tante m’a interdit toute correspondance au dehors, qui pourrait, selon elle, mettre obstacle aux grandes vues qu’elle a sur moi. Il n’y a qu’elle qui puisse me voir à la grille, ainsi qu’un vieux seigneur de ses amis, qui a, dit-elle,

 

– 125 – beaucoup de goût pour ma personne. Pour dire la vérité, je n’en ai point du tout pour lui, quand même j’en pourrais prendre pour quelqu’un.

 

« Je vis au milieu de l’éclat de la fortune, et je ne peux dis-poser d’un sou. On dit que si j’avais de l’argent cela tirerait à conséquence. Mes robes mêmes appartiennent à mes femmes de chambre, qui se les disputent avant que je les aie quittées. Au sein des richesses je suis bien plus pauvre que je ne l’étais au-près de vous ; car je n’ai rien à donner. Lorsque j’ai vu que les grands talents que l’on m’enseignait ne me procuraient pas la facilité de faire le plus petit bien, j’ai eu recours à mon aiguille, dont heureusement vous m’avez appris à faire usage. Je vous envoie donc plusieurs paires de bas de ma façon, pour vous et maman Marguerite, un bonnet pour Domingue, et un de mes mouchoirs rouges pour Marie. Je joins à ce paquet des pépins et des noyaux des fruits de mes collations, avec des graines de tou-tes sortes d’arbres que j’ai recueillies, à mes heures de récréa-tion, dans le parc de l’abbaye. J’y ai ajouté aussi des semences de violettes, de marguerites, de bassinets, de coquelicots, de bluets, de scabieuses, que j’ai ramassées dans les champs. Il y a dans les prairies de ce pays de plus belles fleurs que dans les nôtres ; mais personne ne s’en soucie. Je suis sûre que vous et maman Marguerite serez plus contentes de ce sac de graines que du sac de piastres qui a été la cause de notre séparation et de mes larmes. Ce sera une grande joie pour moi si vous avez un jour la satisfaction de voir des pommiers croître auprès de nos bananiers, et des hêtres mêler leurs feuillages à celui de nos co-cotiers. Vous vous croirez dans la Normandie, que vous aimez tant.

 

« Vous m’avez enjoint de vous mander mes joies et mes peines. Je n’ai plus de joies loin de vous : pour mes peines, je les adoucis en pensant que je suis dans un poste où vous m’avez mise par la volonté de Dieu. Mais le plus grand chagrin que j’y éprouve est que personne ne me parle ici de vous, et que je n’en

 

– 126 – puis parler à personne. Mes femmes de chambre, ou plutôt cel-les de ma grand-tante, car elles sont plus à elle qu’à moi, me disent, lorsque je cherche à amener la conversation sur des ob-jets qui me sont si chers : Mademoiselle, souvenez-vous que vous êtes Française, et que vous devez oublier le pays des sau-vages. Ah ! je m’oublierais plutôt moi-même que d’oublier le lieu où je suis née, et où vous vivez ! C’est ce pays-ci qui est pour moi un pays de sauvages ; car j’y vis seule, n’ayant personne à qui je puisse faire part de l’amour que vous portera jusqu’au tombeau,

 

« Très chère et bien-aimée maman,

 

« Votre obéissante et tendre fille,

 

« Virginie de la Tour. »

 

« Je recommande à vos bontés Marie et Domingue, qui ont pris tant de soin de mon enfance ; caressez pour moi Fidèle, qui m’a retrouvée dans les bois. »

 

Paul fut bien étonné de ce que Virginie ne parlait pas du tout de lui, elle qui n’avait pas oublié, dans ses ressouvenirs, le chien de la maison : mais il ne savait pas que, quelque longue que soit la lettre d’une femme, elle n’y met jamais sa pensée la plus chère qu’à la fin.

 

Dans un post-scriptum Virginie recommandait particuliè-rement à Paul deux espèces de graines : celles de violettes et de scabieuses. Elle lui donnait quelques instructions sur les carac-tères de ces plantes, et sur les lieux les plus propres à les semer. « La violette, lui mandait-elle, produit une petite fleur d’un vio-let foncé, qui aime à se cacher sous les buissons ; mais son charmant parfum l’y fait bientôt découvrir. » Elle lui enjoignait de la semer sur le bord de la fontaine, au pied de son cocotier.

 

– 127 –

« La scabieuse, ajoutait-elle, donne une jolie fleur d’un bleu mourant, et à fond noir piqueté de blanc. On la croirait en deuil. On l’appelle aussi, pour cette raison, fleur de veuve. Elle se plaît dans les lieux âpres et battus des vents. » Elle le priait de la se-mer sur le rocher où elle lui avait parlé la nuit, la dernière fois, et de donner à ce rocher, pour l’amour d’elle, le nom du ROCHER DES ADIEUX.

 

Elle avait renfermé ces semences dans une petite bourse dont le tissu était fort simple, mais qui parut sans prix à Paul lorsqu’il y aperçut un P et un V entrelacés et formés de cheveux, qu’il reconnut à leur beauté pour être ceux de Virginie.

 

La lettre de cette sensible et vertueuse demoiselle fit verser des larmes à toute la famille. Sa mère lui répondit, au nom de la société, de rester ou de revenir à son gré, l’assurant qu’ils avaient tous perdu la meilleure partie de leur bonheur depuis son départ, et que pour elle en particulier elle en était inconso-lable.

 

Paul lui écrivit une lettre fort longue où il l’assurait qu’il al-lait rendre le jardin digne d’elle, et y mêler les plantes de l’Europe à celles de l’Afrique, ainsi qu’elle avait entrelacé leurs noms dans son ouvrage. Il lui envoyait des fruits des cocotiers de sa fontaine, parvenus à une maturité parfaite. Il n’y joignait, ajoutait-il, aucune autre semence de l’île, afin que le désir d’en revoir les productions la déterminât à y revenir promptement. Il la suppliait de se rendre au plus tôt aux vœux ardents de leur famille, et aux siens particuliers, puisqu’il ne pouvait désormais goûter aucune joie loin d’elle.

 

Paul sema avec le plus grand soin les graines européennes, et surtout celles de violettes et de scabieuses, dont les fleurs semblaient avoir quelque analogie avec le caractère et la situa-tion de Virginie, qui les lui avait si particulièrement recomman-dées ; mais, soit qu’elles eussent été éventées dans le trajet, soit

 

– 128 – plutôt que le climat de cette partie de l’Afrique ne leur soit pas favorable, il n’en germa qu’un petit nombre, qui ne put venir à sa perfection.

 

Cependant l’envie, qui va même au-devant du bonheur des hommes, surtout dans les colonies françaises, répandit dans l’île des bruits qui donnaient beaucoup d’inquiétude à Paul. Les gens du vaisseau qui avait apporté la lettre de Virginie assuraient qu’elle était sur le point de se marier : ils nommaient le seigneur de la cour qui devait l’épouser ; quelques-uns même disaient que la chose était faite et qu’ils en avaient été témoins. D’abord Paul méprisa des nouvelles apportées par un vaisseau de com-merce, qui en répand souvent de fausses sur les lieux de son passage. Mais comme plusieurs habitants de l’île, par une pitié perfide, s’empressaient de le plaindre de cet événement, il commença à y ajouter quelque croyance. D’ailleurs dans quel-ques-uns des romans qu’il avait lu, il voyait la trahison traitée de plaisanterie ; et comme il savait que ces livres renfermaient des peintures assez fidèles des mœurs de l’Europe, il craignit que la fille de madame de la Tour ne vînt à s’y corrompre, et à oublier ses anciens engagements. Ses lumières le rendaient déjà malheureux. Ce qui acheva d’augmenter ses craintes, c’est que plusieurs vaisseaux d’Europe arrivèrent ici depuis, dans l’espace de six mois, sans qu’aucun d’eux apportât des nouvelles de Vir-ginie.

 

Cet infortuné jeune homme, livré à toutes les agitations de son cœur, venait me voir souvent, pour confirmer ou pour ban-nir ses inquiétudes par mon expérience du monde.

 

Je demeure, comme je vous l’ai dit, à une lieue et demie d’ici, sur les bords d’une petite rivière qui coule le long de la Montagne Longue. C’est là que je passe ma vie seul, sans femme, sans enfants, et sans esclaves.

 

– 129 –

Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien assortie, l’état le moins malheureux de la vie est sans doute de vivre seul. Tout homme qui a eu beaucoup à se plain-dre des hommes cherche la solitude. Il est même très remar-quable que tous les peuples malheureux par leurs opinions, leurs mœurs ou leurs gouvernements, ont produit des classes nombreuses de citoyens entièrement dévoués à la solitude et au célibat. Tels ont été les Égyptiens dans leur décadence, les Grecs du Bas Empire ; et tels sont de nos jours les Indiens, les Chinois, les Grecs modernes, les Italiens, et la plupart des peuples orien-taux et méridionaux de l’Europe. La solitude ramène en partie l’homme au bonheur naturel, en éloignant de lui le malheur so-cial. Au milieu de nos sociétés, divisées par tant de préjugés, l’âme est dans une agitation continuelle ; elle roule sans cesse en elle-même mille opinions turbulentes et contradictoires dont les membres d’une société ambitieuse et misérable cherchent à se subjuguer les uns les autres. Mais dans la solitude elle dépose ces illusions étrangères qui la troublent ; elle reprend le senti-ment simple d’elle-même, de la nature et de son auteur. Ainsi l’eau bourbeuse d’un torrent qui ravage les campagnes, venant à se répandre dans quelque petit bassin écarté de son cours, dé-pose ses vases au fond de son lit, reprend sa première limpidité, et, redevenue transparente, réfléchit, avec ses propres rivages, la verdure de la terre et la lumière des cieux. La solitude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celles de l’âme. C’est dans la classe des solitaires que se trouvent les hommes qui poussent le plus loin la carrière de la vie ; tels sont les brames de l’Inde. Enfin je la crois si nécessaire au bonheur dans le monde même, qu’il me paraît impossible d’y goûter un plaisir durable, de quelque sentiment que ce soit, ou de régler sa conduite sur quelque principe stable, si l’on ne se fait une solitude intérieure, d’où notre opinion sorte bien rarement, et où celle d’autrui n’entre jamais. Je ne veux pas dire toutefois que l’homme doive vivre absolument seul : il est lié avec tout le genre humain par ses besoins ; il doit donc ses travaux aux hommes ; il se doit aussi au reste de la nature. Mais, comme Dieu a donné à chacun

Continuer : partie 4 sur 5