Pauline et Pascal Bruno
—Peur! répondit Langlade, et de quoi? de…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
—Peur! répondit Langlade, et de quoi? de l’orage? il haussa les épaules. C’est à-peu-près comme si je demandais à votre majesté si elle a peur d’un boulet de canon… Ce que nous en disons, c’est pour vous, sire; mais que voulez-vous que fasse l’orage à des chiens de mer comme nous?
—Partons donc! s’écria Murat en poussant un soupir. Adieu, Marouin… Dieu seul peut vous récompenser de ce que vous avez fait pour moi. Je suis à vos ordres, messieurs.
A ces mots, les deux marins saisirent le roi chacun par une cuisse, et l’élevant sur leurs épaules, ils entrèrent aussitôt dans la mer; en un instant il fut à bord, Langlade et Blancard montèrent derrière lui, Donadieu resta au gouvernail; les deux autres officiers se chargèrent de la manœuvre et commencèrent leur service en déployant les voiles. Aussitôt, comme un cheval qui sent l’éperon, la petite barque sembla s’animer; les marins jetèrent un coup d’œil insoucieux vers la terre, et Murat, sentant qu’il s’éloignait, se retourna du côté de son hôte et lui cria une dernière fois:
—Vous avez votre itinéraire jusqu’à Trieste. N’oubliez pas ma femme!… Adieu!… Adieu.
—Dieu vous garde, sire, murmura Marouin.—Et quelque temps encore, grâce à la voile blanche qui se dessinait dans l’ombre, il put suivre des yeux la barque qui s’éloignait rapidement; enfin elle disparut. Marouin resta encore quelque temps sur le rivage, quoiqu’il ne vît plus rien; alors un cri affaibli par la distance parvint encore jusqu’à lui: ce cri était le dernier adieu de Murat à la France.
Lorsque monsieur Marouin me raconta un soir, au lieu même où la chose s’était passée, les détails que je viens de décrire, ils lui étaient si présens, quoique vingt ans se fussent écoulés depuis lors, qu’il se rappelait jusqu’aux moindres accidens de cet embarquement nocturne. De ce moment, il m’assura qu’un pressentiment de malheur l’avait saisi, qu’il ne pouvait s’arracher de cette plage, et que plusieurs fois l’envie lui prit de rappeler le roi; mais, pareil à un homme qui rêve, sa bouche s’ouvrait sans laisser échapper aucun son. Il craignait de paraître insensé; et ce ne fut qu’à une heure du matin, c’est-à-dire deux heures et demie après le départ de la barque, qu’il rentra chez lui avec une tristesse mortelle dans le cœur.
Quant aux aventureux navigateurs, ils s’étaient engagés dans cette large ornière marine qui mène de Toulon à Bastia, et d’abord l’événement parut, aux yeux du roi, démentir la prédiction de nos marins: le vent, au lieu de s’augmenter, tomba peu à peu, et deux heures après le départ, la barque se balançait sans reculer ni avancer sur des vagues qui, de minute en minute, allaient s’aplanissant. Murat regardait tristement s’éteindre, sur cette mer où il se croyait enchaîné, le sillon phosphorescent que le petit bâtiment traînait après lui: il avait amassé du courage contre la tempête, mais non contre le calme; et, sans même interrompre ses compagnons de voyage, à l’inquiétude desquels il se méprenait, il se coucha au fond du bateau, s’enveloppa de son manteau, et fermant les yeux comme s’il dormait, il s’abandonna au flot de ses pensées, bien autrement tumultueux et agité que celui de la mer. Bientôt les deux marins, croyant à son sommeil, se réunirent au pilote, et, s’asseyant près du gouvernail, commencèrent à tenir conseil.
—Vous avez eu tort, Langlade, dit Donadieu, de prendre une barque ou si petite ou si grande: sans pont nous ne pouvons résister à la tempête, et sans rames nous ne pouvons avancer dans le calme.
—Sur Dieu! je n’avais pas le choix. J’ai été obligé de prendre ce que j’ai rencontré, et si ce n’était pas l’époque des madragues[6], je n’aurais pas même trouvé cette mauvaise péniche, ou bien il me l’aurait fallu aller chercher dans le port, et la surveillance est telle que j’y serais bien entré, mais que je n’aurais probablement pas pu en sortir.
[6] Pêche du thon.
—Est-elle solide au moins? dit Blancard.
—Pardieu! tu sais bien ce que c’est que des planches et des clous qui trempent depuis dix ans dans l’eau salée. Dans les occasions ordinaires on n’en voudrait pas pour aller de Marseille au château d’If; dans une circonstance comme la nôtre on ferait le tour du monde dans une coquille de noix.
—Chut! dit Donadieu. Les marins écoutèrent: un grondement lointain se fit entendre, mais si faible, qu’il fallait l’oreille exercée d’un enfant de la mer pour le distinguer.
—Oui, oui, dit Langlade; c’est un avertissement pour ceux qui ont des jambes ou des ailes de regagner le nid qu’ils n’auraient pas dû quitter.
—Sommes-nous loin des îles? dit vivement Donadieu.
—A une lieue environ.
—Mettez le cap sur elles.
—Et pour quoi faire? dit Murat en se soulevant.
—Pour y relâcher, sire, si nous le pouvons…
—Non, non! s’écria Murat, je ne veux plus remettre le pied à terre qu’en Corse; je ne veux pas quitter encore une fois la France. D’ailleurs, la mer est calme, et voilà le vent qui nous revient…
—Tout à bas! cria Donadieu.
Aussitôt Langlade et Blancard se précipitèrent pour exécuter la manœuvre. La voile glissa le long du mât, et s’abattit au fond du bâtiment.
—Que faites-vous? cria Murat; oubliez-vous que je suis roi et que j’ordonne?
—Sire, dit Donadieu, il y a un roi plus puissant que vous ici, c’est Dieu; il y a une voix qui couvre la vôtre, c’est celle de la tempête… Laissez-nous sauver votre majesté, si la chose est possible, et n’exigez rien de plus…
En ce moment un éclair sillonna l’horizon, un coup de tonnerre, plus rapproché que le premier, se fit entendre, une légère écume monta à la surface de l’eau, la barque frissonna comme un être animé. Murat commença à comprendre que le danger venait; alors il se leva en souriant, jeta derrière lui son chapeau, secoua ses longs cheveux, aspira l’orage comme il aspirait la fumée; le soldat était prêt à combattre.
—Sire, dit Donadieu, vous avez bien vu des batailles; mais peut-être n’avez-vous point vu une tempête: si vous êtes curieux de ce spectacle, cramponnez-vous au mât et regardez, car en voilà une qui se présente bien.
—Que faut-il que je fasse? dit Murat; ne puis-je vous aider en rien?
—Non! pas pour le moment, sire; plus tard nous vous emploierons aux pompes…
Pendant ce dialogue, l’orage avait fait des progrès; il arrivait sur les voyageurs comme un cheval de course, soufflant le vent et le feu par ses naseaux, hennissant le tonnerre et faisant voler l’écume des vagues sous ses pieds. Donadieu pressa le gouvernail, la barque céda comme si elle comprenait la nécessité d’une prompte obéissance, et présenta sa poupe au choc du vent; alors la bourrasque passa laissant derrière elle la mer tremblante, et tout parut rentrer dans le repos. La tempête reprenait haleine.
—En sommes-nous donc quittes pour cette rafale? dit Murat.
—Non, votre majesté, dit Donadieu, ceci n’est qu’une affaire d’avant-garde; tout-à-l’heure le corps d’armée va donner.
—Et ne faisons-nous pas quelques préparatifs pour le recevoir? répondit gaîment le roi.
—Lesquels? dit Donadieu. Nous n’avons plus un pouce de toile où le vent puisse mordre, et tant que la barque ne fera pas eau nous flotterons comme un bouchon de liége. Tenez-vous bien, sire!…
En effet, une seconde bourrasque accourait, plus rapide que la première, accompagnée de pluie et d’éclairs. Donadieu essaya de répéter la même manœuvre, mais il ne put virer si rapidement que le vent n’enveloppât la barque; le mât se courba comme un roseau; le canot embarqua une vague.
—Aux pompes, cria Donadieu! Sire, voilà le moment de nous aider…
Blancard, Langlade et Murat saisirent leurs chapeaux et se mirent à vider la barque. La position de ces quatre hommes était affreuse, elle dura trois heures. Au point du jour le vent faiblit; cependant la mer resta grosse et tourmentée. Le besoin de manger commença à se faire sentir; toutes les provisions avaient été atteintes par l’eau de mer, le vin seul avait été préservé du contact. Le roi prit une bouteille, en avala le premier quelques gorgées; puis il la passa à ses compagnons, qui burent à leur tour: la nécessité avait chassé l’étiquette. Langlade avait par hasard sur lui quelques tablettes de chocolat, qu’il offrit au roi. Murat en fit quatre parts égales et força ses compagnons de manger; puis, le repas fini, on orienta vers la Corse; mais la barque avait tellement souffert qu’il n’y avait pas probabilité qu’elle pût gagner Bastia.
Le jour se passa tout entier sans que les voyageurs pussent faire plus de dix lieues; ils naviguaient sous la petite voile; de foque, n’osant tendre la grande voile, et le vent était si variable, que le temps se perdait à combattre ses caprices. Le soir une voie d’eau se déclara; elle pénétrait à travers les planches disjointes; les mouchoirs réunis de l’équipage suffirent pour tamponner la barque, et la nuit, qui descendit triste et sombre, les enveloppa pour la seconde fois de son obscurité. Murat écrasé de fatigue, s’endormit; Blancard et Langlade reprirent place près de Donadieu; et ces trois hommes, qui semblaient insensibles au sommeil et à la fatigue, veillèrent à la tranquillité de son sommeil.
La nuit fut, en apparence, assez tranquille; cependant quelquefois des craquemens sourds se faisaient entendre. Alors les trois marins se regardaient avec une expression étrange; puis leurs yeux se reportaient vers le roi, qui dormait au fond de ce bâtiment, dans son manteau trempé d’eau de mer, aussi profondément qu’il avait dormi dans les sables de l’Egypte et dans les neiges de la Russie. Alors l’un d’eux se levait, s’en allait à l’autre bout du canot en sifflant entre ses dents l’air d’une chanson provençale… puis, après avoir consulté le ciel, les vagues et la barque, il revenait auprès de ses camarades, et se rasseyait en murmurant:—C’est impossible; à moins d’un miracle, nous n’arriverons jamais.—La nuit s’écoula dans ces alternatives. Au point du jour on se trouva en vue d’un bâtiment:—Une voile! s’écria Donadieu, une voile! A ce cri le roi se réveilla. En effet, un petit brick marchand apparaissait, venant de Corse et faisant route vers Toulon. Donadieu mit le cap sur lui, Blancard hissa les voiles au point de fatiguer la barque, et Langlade courut à la proue, élevant le manteau du roi au bout d’une espèce de harpon. Bientôt les voyageurs s’aperçurent qu’ils avaient été vus; le brick manœuvra de manière à se rapprocher d’eux; au bout de dix minutes ils se trouvèrent à cinquante pas l’un de l’autre. Le capitaine parut sur l’avant. Alors le roi le héla, lui offrant une forte récompense s’il voulait le recevoir à bord avec ses trois compagnons et les conduire en Corse. Le capitaine écouta la proposition; puis aussitôt, se tournant vers l’équipage, il donna à demi-voix un ordre que Donadieu ne put entendre, mais qu’il saisit probablement par le geste, car aussitôt il commanda à Langlade et à Blancard une manœuvre qui avait pour but de s’éloigner du bâtiment. Ceux-ci obéirent avec la promptitude passive des marins; mais le roi frappa du pied:
—Que faites-vous, Donadieu? que faites-vous? s’écria-t-il; ne voyez-vous pas qu’il vient à nous?
—Oui, sur mon âme! je le vois… Obéissez, Langlade; alerte, Blancard. Oui, il vient sur nous, et peut-être m’en suis-je aperçu trop tard. C’est bien, c’est bien; à moi maintenant. Alors il se coucha sur le gouvernail, et lui imprima un mouvement si subit et si violent, que la barque, forcée de changer immédiatement de direction, sembla se raidir contre lui, comme ferait un cheval contre le frein; enfin elle obéit. Une vague énorme, soulevée par le géant qui venait sur elle, l’emporta avec elle comme une feuille; le brick passa à quelques pieds de sa poupe.
—Ah! traître! s’écria le roi, qui commença seulement à s’apercevoir de l’intention du capitaine; en même temps il tira un pistolet de sa ceinture, en criant: A l’abordage, à l’abordage! et essaya de faire feu sur le brick; mais la poudre était mouillée et ne s’enflamma point. Le roi était furieux, et ne cessait de crier: A l’abordage, à l’abordage!
—Oui, oui, le misérable, ou plutôt l’imbécile, dit Donadieu, il nous a pris pour des forbans, et il a voulu nous couler, comme si nous avions besoin de lui pour cela.
En effet, jetant les yeux sur le canot, il était facile de s’apercevoir qu’il commençait à faire eau. La tentative de salut que venait de risquer Donadieu avait effroyablement fatigué la barque, et la mer entrait par plusieurs écartemens de planches; il fallut se mettre à puiser l’eau avec les chapeaux; ce travail dura dix heures. Enfin Donadieu fit, pour la seconde fois, entendre le cri sauveur:—Une voile! une voile!…
Le roi et ses deux compagnons cessèrent aussitôt leur travail; on hissa de nouveau les voiles, on mit le cap sur le bâtiment qui s’avançait et l’on cessa de s’occuper de l’eau, qui, n’étant plus combattue, gagna rapidement.
Désormais c’était une question de temps, de minutes, de secondes, voilà tout; il s’agissait d’arriver au bâtiment avant de couler bas. Le bâtiment, de son côté, semblait comprendre la position désespérée de ceux qui imploraient son secours, il venait au pas de course; Langlade le reconnut le premier, c’était une balancelle du gouvernement, un bateau de poste qui faisait le service entre Toulon et Bastia. Langlade était l’ami du capitaine, il l’appela par son nom avec cette voix puissante de l’agonie, et il fut entendu. Il était temps, l’eau gagnait toujours; le roi et ses compagnons étaient déjà dans la mer jusqu’aux genoux; le canot gémissait comme un mourant qui râle; il n’avançait plus et commençait à tourner sur lui-même. En ce moment, deux ou trois câbles, jetés de la balancelle, tombèrent dans la barque; le roi en saisit un, s’élança et saisit l’échelle de corde: il était sauvé. Blancard et Langlade en firent autant presque aussitôt; Donadieu resta le dernier, comme c’était son devoir de le faire, et au moment où il mettait un pied sur l’échelle du bord, il sentit sous l’autre s’enfoncer la barque qu’il quittait; il se retourna avec la tranquillité d’un marin, vit le gouffre ouvrir sa vaste gueule au-dessous de lui, et aussitôt la barque dévorée tournoya et disparut. Cinq secondes encore, et ces quatre hommes, qui maintenant étaient sauvés, étaient à tout jamais perdus!…[7]
[7] Ces détails sont populaires à Toulon, et m’ont été racontés vingt fois à moi-même pendant le double séjour que je fis en 1834 et 1835 dans cette ville; quelques-uns de ceux qui me les rapportaient les tenaient de la bouche même de Langlade et de Donadieu.
Murat était à peine sur le pont, qu’un homme vint se jeter à ses pieds; c’était un mameluk qu’il avait autrefois ramené d’Egypte, et qui s’était depuis marié à Castellamare; des affaires de commerce l’avaient attiré à Marseille, où, par miracle, il avait échappé au massacre de ses frères; et, malgré le déguisement qui le couvrait et les fatigues qu’il venait d’essuyer, il avait reconnu son ancien maître. Ses exclamations de joie ne permirent pas au roi de garder plus longtemps son incognito; alors le sénateur Casablanca, le capitaine Oletta, un neveu du prince Baciocchi, un ordonnateur nommé Boërco, qui fuyaient eux-mêmes les massacres du Midi, se trouvant sur le bâtiment, le saluèrent du nom de majesté et lui improvisèrent une petite cour: le passage était brusque, il opéra un changement rapide; ce n’était plus Murat le proscrit, c’était Joachim Ier, roi de Naples. La terre de l’exil disparut avec la barque engloutie; à sa place, Naples et son golfe magnifique apparurent à l’horizon comme un merveilleux mirage, et sans doute la première idée de la fatale expédition de Calabre prit naissance pendant ces jours d’enivrement qui suivirent les heures d’agonie. Cependant le roi, ignorant encore quel accueil l’attendait en Corse, prit le nom de comte de Campo Melle, et ce fut sous ce nom que le 25 août il prit terre à Bastia. Mais sa précaution fut inutile; trois jours après son arrivée, personne n’ignorait plus sa présence dans cette ville. Des rassemblemens se formèrent aussitôt, des cris de: Vive Joachim! se firent entendre, et le roi, craignant de troubler la tranquillité publique, sortit le même soir de Bastia avec ses trois compagnons et son mameluk. Deux heures après il entrait à Viscovato, et frappait à la porte du général Franceschetti, qui avait été à son service tout le temps de son règne, et qui, ayant quitté Naples en même temps que le roi, était revenu en Corse habiter avec sa femme la maison de monsieur Colona Cicaldi, son beau-père. Il était en train de souper lorsqu’on vint lui dire qu’un étranger demandait à lui parler: il sortit et trouva Murat enveloppé d’une capote militaire, la tête enfoncée dans un bonnet de marin, la barbe longue, et portant un pantalon, des guêtres et des souliers de soldat. Le général s’arrêta étonné; Murat fixa sur lui son grand œil noir; puis, croisant les bras:—Franceschetti, lui dit-il, avez-vous à votre table une place pour votre général qui a faim? avez-vous sous votre toit un asile pour votre roi qui est proscrit?… Franceschetti jeta un cri de surprise en reconnaissant Joachim, et ne put lui répondre qu’en tombant à ses pieds et en lui baisant la main. De ce moment, la maison du général fut à la disposition de Murat.
A peine le bruit de l’arrivée du roi fut-il répandu dans les environs que l’on vit accourir à Viscovato des officiers de tous grades, des vétérans qui avaient combattu sous lui, et des chasseurs corses que son caractère aventureux séduisait; en peu de jours la maison du général fut transformée en palais, le village en résidence royale, et l’île en royaume. D’étranges bruits se répandirent sur les intentions de Murat; une armée de neuf cents hommes contribuait à leur donner quelque consistance. C’est alors que Blancard, Langlade et Donadieu prirent congé de lui; Murat voulut les retenir; mais ils s’étaient voués au salut du proscrit, et non à la fortune du roi.
Nous avons dit que Murat avait rencontré à bord du bateau de poste de Bastia un de ses anciens mameluks nommé Othello, et que celui-ci l’avait suivi à Viscovato: l’ex-roi de Naples songea à se faire un agent de cet homme. Des relations de famille le rappelaient tout naturellement à Castellamare; il lui ordonna d’y retourner, et le chargea de lettres pour les personnes sur le dévoûment desquelles il comptait le plus. Othello partit, arriva heureusement chez son beau-père, et crut pouvoir lui tout dire; mais celui-ci, épouvanté, prévint la police: une descente nocturne fut faite chez Othello et sa correspondance saisie.
Le lendemain, toutes les personnes auxquelles étaient adressées des lettres furent arrêtées et reçurent l’ordre de répondre à Murat comme si elles étaient libres, et de lui indiquer Salerne comme le lieu le plus propre au débarquement: cinq sur sept eurent la lâcheté d’obéir, les deux autres, qui étaient deux frères espagnols, s’y refusèrent absolument: on les jeta dans un cachot.
Cependant, le 17 septembre, Murat quitta Viscovato, le général Franceschetti, ainsi que plusieurs officiers corses, lui servirent d’escorte; il s’achemina vers Ajaccio par Cotone, les montagnes de Serra et Bosco, Venaco, Vivaro, les gorges de la forêt de Vezzanovo et Bogognone; partout il fut reçu et fêté comme un roi, et à la porte des villes il reçut plusieurs députations qui le haranguèrent en le saluant du titre de majesté; enfin le 25 septembre il arriva à Ajaccio. La population tout entière l’attendait hors des murs; son entrée dans la ville fut un triomphe; il fut porté jusqu’à l’auberge qui avait été désignée d’avance par les maréchaux-de-logis: il y avait de quoi tourner la tête à un homme moins impressionnable que Murat: quant à lui, il était dans l’ivresse; en entrant dans l’auberge, il tendit la main à Franceschetti.—Voyez, lui dit-il, à la manière dont me reçoivent les Corses, ce que feront pour moi les Napolitains.—C’était le premier mot qui lui échappait sur ses projets à venir, et dès ce jour même il ordonna de tout préparer pour son départ.
On rassembla dix petites felouques: un Maltais, nommé Barbara, ancien capitaine de frégate de la marine napolitaine, fut nommé commandant en chef de l’expédition; deux cent cinquante hommes furent engagés et invités à se tenir prêts à partir au premier signal. Murat n’attendait plus que les réponses aux lettres d’Othello; elles arrivèrent dans la matinée du 28. Murat invita tous les officiers à un grand dîner, et fit donner double paye et double ration à ses hommes.
Le roi était au dessert lorsqu’on lui annonça l’arrivée de monsieur Maceroni: c’était un envoyé des puissances étrangères qui apportait à Murat la réponse qu’il avait attendue si longtemps à Toulon. Murat se leva de table et passa dans une chambre à côté. Monsieur Maceroni se fit reconnaître comme chargé d’une mission officielle, et remit au roi l’ultimatum de l’empereur d’Autriche. Il était conçu en ces termes:
«Monsieur Maceroni est autorisé par les présentes à prévenir le roi Joachim que sa majesté l’empereur d’Autriche lui accordera un asile dans ses États, sous les conditions suivantes:
«1º Le roi prendra un nom privé. La reine ayant adopté celui de Lipano, on propose au roi de prendre le même nom.
»2º Il sera permis au roi de choisir une ville de la Bohême, de la Moravie, ou de la Haute-Autriche, pour y fixer son séjour. Il pourra même, sans inconvénient, habiter une campagne dans ces mêmes provinces.
»3º Le roi engagera sa parole d’honneur envers S. M. I. et R. qu’il n’abandonnera jamais les Etats autrichiens sans le consentement exprès de l’empereur, et qu’il vivra comme un particulier de distinction, mais soumis aux lois qui sont en vigueur dans les Etats autrichiens.
»En foi de quoi, et afin qu’il en soit fait un usage convenable, le soussigné a reçu l’ordre de l’empereur de signer la présente déclaration.
Donné à Paris le 1er septembre 1815.
Signé le prince de METTERNICH.»
Murat sourit en achevant cette lecture, puis il fit signe à monsieur Maceroni de le suivre. Il le conduisit alors sur la terrasse de la maison, qui dominait toute la ville et qui était dominée elle-même par sa bannière qui flottait comme sur un château royal. De là on pouvait voir Ajaccio toute joyeuse et illuminée, le port où se balançait la petite flottille et les rues encombrées de monde, comme un jour de fête. A peine la foule eut-elle aperçu Murat, qu’un cri partit de toutes les bouches: Vive Joachim! vive le frère de Napoléon! vive le roi de Naples! Murat salua, et les cris redoublèrent, et la musique de la garnison fit entendre les airs nationaux. Monsieur Maceroni ne savait s’il devait en croire ses yeux et ses oreilles. Lorsque le roi eut joui de son étonnement, il l’invita à descendre au salon. Son état-major y était réuni en grand uniforme: on se serait cru à Caserte ou à Capodimonte. Enfin, après un instant d’hésitation, Maceroni se rapprocha de Murat.
—Sire, lui dit-il, quelle réponse dois-je faire à sa majesté l’empereur d’Autriche?
—Monsieur, lui répondit Murat avec cette dignité hautaine qui allait si bien à sa belle figure, vous raconterez à mon frère François ce que vous avez vu et ce que vous avez entendu; et puis vous ajouterez que je pars cette nuit même pour reconquérir mon royaume de Naples.
III.
LE PIZZO.
Les lettres qui avaient déterminé Murat à quitter la Corse lui avaient été apportées par un Calabrais nommé Luidgi. Il s’était présenté au roi comme un envoyé de l’Arabe Othello, qui avait été jeté, comme nous l’avons dit, dans les prisons de Naples, ainsi que les personnes auxquelles les dépêches dont il était porteur avaient été adressées. Ces lettres, écrites par le ministre de la police de Naples, indiquaient à Joachim le port de la ville de Salerne comme le lieu le plus propre au débarquement; car le roi Ferdinand avait rassemblé sur ce point trois mille hommes de troupes autrichiennes, n’osant se fier aux soldats napolitains, qui avaient conservé de Murat un riche et brillant souvenir. Ce fut donc vers le golfe de Salerne que la flottille se dirigea; mais, arrivée en vue de l’île de Caprée, elle fut assaillie par une violente tempête, qui la chassa jusqu’à Paola, petit port situé à dix lieues de Cosenza. Les bâtimens passèrent en conséquence la nuit du 5 au 6 octobre dans une espèce d’échancrure du rivage qui ne mérite pas le nom de rade. Le roi, pour ôter tout soupçon aux gardes des côtes et aux scorridori[8] siciliens, ordonna d’éteindre les feux et de louvoyer jusqu’au jour; mais, vers une heure du matin, il s’éleva de terre un vent si violent, que l’expédition fut repoussée en haute mer, de sorte que le 6, à la pointe du jour, le bâtiment que montait le roi se trouva seul. Dans la matinée il rallia la felouque du capitaine Cicconi, et les deux navires mouillèrent à quatre heures de l’après-midi en vue de Santo-Lucido. Le soir, le roi ordonna au chef de bataillon Ottoviani de se rendre à terre pour y prendre des renseignemens. Luidgi s’offrit pour l’accompagner, Murat accepta ses bons offices. Ottoviani et son guide se rendirent donc à terre, tandis qu’au contraire, Cicconi et sa felouque se remettaient en mer avec mission d’aller à la recherche du reste de la flotte.
[8] Bâtimens légers armés en guerre.
Vers les onze heures de la nuit, le lieutenant de quart sur le navire royal distingua au milieu des vagues un homme qui s’avançait en nageant vers le bâtiment. Dès qu’il fut à la portée de la voix, il le héla. Aussitôt le nageur se fit reconnaître: c’était Luidgi. On lui envoya la chaloupe et il remonta à bord. Alors il raconta que le chef de bataillon Ottoviani avait été arrêté, et qu’il n’avait échappé lui-même à ceux qui le poursuivaient qu’en se jetant à la mer. Le premier mouvement de Murat fut d’aller au secours d’Ottoviani; mais Luidgi fit comprendre au roi le danger et l’inutilité de cette tentative; néanmoins Joachim resta jusqu’à deux heures du matin agité et irrésolu. Enfin, il donna l’ordre de reprendre le large. Pendant la manœuvre qui eut lieu à cet effet, un matelot tomba à la mer et disparut avant qu’on eût eu le temps de lui porter secours. Décidément les présages étaient sinistres.
Le 7 au matin, on eut connaissance de deux bâtimens. Le roi ordonna aussitôt de se mettre en mesure de défense; mais Barbara les reconnut pour être la felouque de Cicconi et la balancelle de Courrand, qui s’étaient réunies et faisaient voile de conserve. On hissa les signaux, et les deux capitaines se rallièrent à l’amiral.
Pendant qu’on délibérait sur la route à suivre, un canot aborda le bâtiment de Murat. Il était monté par le capitaine Pernice et un lieutenant sous ses ordres. Ils venaient demander au roi la permission de passer à son bord, ne voulant point rester à celui de Courrand, qui, à leur avis, trahissait. Murat l’envoya chercher; et, malgré ses protestations de dévoûment, il le fit descendre avec cinquante hommes dans une chaloupe, et ordonna d’amarrer la chaloupe à son bâtiment. L’ordre fut exécuté aussitôt, et la petite escadre continua sa route, longeant, sans les perdre de vue, les côtes de la Calabre; mais, à dix heures du soir, au moment où l’on se trouvait à la hauteur du golfe de Sainte-Euphémie, le capitaine Courrand coupa le câble qui le traînait à la remorque, et, faisant force de rames, il s’éloigna de la flottille. Murat s’était jeté sur son lit tout habillé: on le prévint de cet événement. Il s’élança aussitôt sur le pont, et arriva à temps encore pour voir la chaloupe, qui fuyait dans la direction de la Corse, s’enfoncer et disparaître dans l’ombre. Il demeura immobile, sans colère et sans cris; seulement il poussa un soupir et laissa tomber sa tête sur sa poitrine: c’était encore une feuille qui tombait de l’arbre enchanté de ses espérances.
Le général Franceschetti profita de cette heure de découragement pour lui donner le conseil de ne point débarquer dans les Calabres et de se rendre directement à Trieste, afin de réclamer de l’Autriche l’asile qu’elle lui avait offert. Le roi était dans un de ces instans de lassitude extrême et d’abattement mortel où le cœur s’affaisse sur lui-même: il se défendit d’abord, et puis finit par accepter. En ce moment, le général s’aperçut qu’un matelot, couché dans des enroulemens de câbles, se trouvait à portée d’entendre tout ce qu’il disait; il s’interrompit et le montra du doigt à Murat. Celui-ci se leva, alla voir l’homme et reconnut Luidgi; accablé de fatigue, il s’était endormi sur le pont. La franchise de son sommeil rassura le roi, qui d’ailleurs avait toute confiance en lui. La conversation interrompue un instant se renoua donc: il fut convenu que, sans rien dire des nouveaux projets arrêtés, on doublerait le cap Spartivento, et qu’on entrerait dans l’Adriatique; puis le roi et le général redescendirent dans l’entrepont.
Le lendemain 8 octobre, on se trouvait à la hauteur du Pizzo, lorsque Joachim, interrogé par Barbara sur ce qu’il fallait faire, donna ordre de mettre le cap sur Messine; Barbara répondit qu’il était prêt à obéir, mais qu’il avait besoin d’eau et de vivres; en conséquence, il offrit de passer sur la felouque de Cicconi, et d’aller avec elle à terre pour y renouveler ses provisions; le roi accepta; Barbara lui demanda alors les passeports qu’il avait reçus des puissances alliées, afin, disait-il, de ne pas être inquiété par les autorités locales. Ces pièces étaient trop importantes pour que Murat consentît à s’en dessaisir; peut-être le roi commençait-il à concevoir quelque soupçon: il refusa donc. Barbara insista; Murat lui ordonna d’aller à terre sans ces papiers; Barbara refusa positivement; le roi, habitué à être obéi, leva sa cravache sur le Maltais; mais en ce moment, changeant de résolution, il ordonna aux soldats de préparer leurs armes, aux officiers de revêtir leur grand uniforme; lui-même leur en donna l’exemple: le débarquement était décidé, et le Pizzo devait être le golfe Juan du nouveau Napoléon. En conséquence, les bâtimens se dirigèrent vers la terre. Le roi descendit dans une chaloupe avec vingt-huit soldats et trois domestiques, au nombre desquels était Luidgi. Arrivé près de la plage, le général Franceschetti fit un mouvement pour prendre terre, mais Murat l’arrêta: «C’est à moi de descendre le premier,» dit-il; et il s’élança sur le rivage. Il était vêtu d’un habit de général, avait un pantalon blanc avec des bottes à l’écuyère, une ceinture dans laquelle étaient passés deux pistolets, un chapeau brodé en or, dont la cocarde était retenue par une ganse formée de quatorze brillans; enfin il portait sous le bras la bannière autour de laquelle il comptait rallier ses partisans: dix heures sonnaient à l’horloge du Pizzo.
Murat se dirigea aussitôt vers la ville, dont il était éloigné de cent pas à peine, par le chemin pavé de larges dalles disposées en escalier qui y conduit. C’était un dimanche; on allait commencer la messe, et toute la population était réunie sur la place lorsqu’il y arriva. Personne ne le reconnut, et chacun regardait avec étonnement ce brillant état-major, lorsqu’il vit parmi les paysans un ancien sergent qui avait servi dans sa garde de Naples. Il marcha droit à lui, et lui mettant la main sur l’épaule: «Tavella, lui dit-il, ne me reconnais-tu pas?» Mais comme celui-ci ne faisait aucune réponse: «Je suis Joachim Murat; je suis ton roi, lui dit-il: à toi l’honneur de crier le premier vive Joachim!» La suite de Murat fit aussitôt retentir l’air de ses acclamations; mais le Calabrais resta silencieux, et pas un de ses camarades ne répéta le cri dont le roi lui-même avait donné le signal; au contraire, une rumeur sourde courait par la multitude. Murat comprit ce frémissement d’orage. «Eh bien! dit-il à Tavella, si tu ne veux pas crier vive Joachim, va au moins me chercher un cheval, et de sergent que tu étais, je te fais capitaine.» Tavella s’éloigna sans répondre; mais au lieu d’accomplir l’ordre qu’il avait reçu, il rentra chez lui et ne reparut plus. Pendant ce temps, la population s’amassait toujours sans qu’un signe amical annonçât à Murat la sympathie qu’il attendait. Il sentit qu’il était perdu s’il ne prenait une résolution rapide. «A Monteleone!» s’écria-t-il en s’élançant le premier vers la route qui conduisait à cette ville. «A Monteleone! répétèrent en le suivant ses officiers et ses soldats. Et la foule, toujours silencieuse, s’ouvrit pour les laisser passer.
Mais à peine avait-il quitté la place, qu’une vive agitation se manifesta. Un homme nommé Georges Pellegrino sortit de chez lui armé d’un fusil et traversa la place en courant et en criant: Aux armes! Il savait que le capitaine Trenta Capelli, qui commandait la gendarmerie de Cosenza, était en ce moment au Pizzo, et il allait le prévenir. Le cri aux armes eut plus d’écho dans cette foule que n’en avait eu celui de vive Joachim. Tout Calabrais a un fusil, chacun courut chercher le sien, et lorsque Trenta Capelli et Pellegrino revinrent sur la place, ils trouvèrent près de deux cents hommes armés. Ils se mirent à leur tête et s’élancèrent aussitôt à la poursuite du roi; ils le rejoignirent à dix minutes de chemin à peu près de la place, à l’endroit où est aujourd’hui le pont. Murat en les voyant venir s’arrêta et les attendit.
Trenta Capelli s’avança alors le sabre à la main vers le roi.—Monsieur, lui dit celui-ci, voulez-vous troquer vos épaulettes de capitaine contre des épaulettes de général? Criez vive Joachim! et suivez moi avec ces braves gens à Monteleone.
—Sire, répondit Trenta Capelli, nous sommes tous fidèles sujets du roi Ferdinand, et nous venons pour vous combattre et non pour vous accompagner: rendez-vous donc si vous voulez prévenir l’effusion du sang.
Murat regarda le capitaine de gendarmerie avec une expression impossible à rendre; puis, sans daigner lui répondre, il lui fit signe de la main de s’éloigner, tandis qu’il portait l’autre à la crosse de l’un de ses pistolets. Georges Pellegrino vit le mouvement.
—Ventre à terre, capitaine! ventre à terre! cria-t-il. Le capitaine obéit, aussitôt une balle passa en sifflant au-dessus de sa tête et alla effleurer les cheveux de Murat.
—Feu! ordonna Franceschetti.
—Armes à terre! cria Murat; et, secouant de sa main droite son mouchoir, il fit un pas pour s’avancer vers les paysans; mais au même instant une décharge générale partit: un officier et deux ou trois soldats tombèrent. En pareille circonstance, quand le sang a commencé de couler, il ne s’arrête pas; Murat savait cette fatale vérité, aussi son parti fut-il pris, rapide et décisif. Il avait devant lui cinq cents hommes armés, et derrière lui un précipice de trente pieds de hauteur: il s’élança du rocher à pic sur lequel il se trouvait tomba dans le sable, et se releva sans être blessé, le général Franceschetti et son aide-de-camp Campana firent avec le même bonheur le même saut que lui, et tous trois descendirent rapidement vers la mer, à travers un petit bois qui s’étend jusqu’à cent pas du rivage, et qui les déroba un instant à la vue de leurs ennemis. A la sortie de ce bois, une nouvelle décharge les accueillit; les balles sifflèrent autour d’eux, mais n’atteignirent personne, et les trois fugitifs continuèrent leur course vers la plage.
Ce fut alors seulement que le roi s’aperçut que le canot qui l’avait déposé à terre était reparti. Les trois navires qui composaient sa flottille, loin d’être restés pour protéger son débarquement, avaient repris la mer et s’éloignaient à pleines voiles. Le Maltais Barbara emportait non-seulement la fortune de Murat, mais encore son espoir, son salut, sa vie: c’était à n’y pas croire à force de trahison. Aussi le roi prit-il cet abandon pour une simple manœuvre, et, voyant une barque de pêcheur tirée au rivage sur des filets étendus, il cria à ses deux compagnons:—La barque à la mer.
Tous alors commencèrent à la pousser pour la mettre à flot, avec l’énergie du désespoir, avec les forces de l’agonie. Personne n’avait osé franchir le rocher pour se mettre à leur poursuite; leurs ennemis, forcés de prendre un détour, leur laissaient quelques instans de liberté. Mais bientôt des cris se firent entendre: Georges Pellegrino, Trenta Capelli, suivis de toute la population du Pizzo, débouchèrent à cent cinquante pas à peu près de l’endroit où Murat, Franceschetti et Campana s’épuisaient en efforts pour faire glisser la barque sur le sable. Ces cris furent immédiatement suivis d’une décharge générale. Campana tomba: une balle venait de lui traverser la poitrine. Cependant la barque était à flot: le général Franceschetti s’élança dedans; Murat voulut le suivre, mais il ne s’était point aperçu que les éperons de ses bottes à l’écuyère s’étaient embarrassés dans les mailles du filet. La barque, cédant à l’impulsion donnée par lui, se déroba sous ses mains, et le roi tomba les pieds sur la plage et le visage dans la mer. Avant qu’il eût eu le temps de se relever, la population s’était ruée sur lui: en un instant elle lui arracha ses épaulettes, sa bannière et son habit, et elle allait le mettre en morceaux lui-même, si Georges Pellegrino et Trenta Capelli, prenant sa vie sous leur protection, ne lui avaient donné le bras de chaque côté, en le défendant à leur tour contre la populace. Il traversa ainsi en prisonnier la place qu’une heure auparavant il abordait en roi. Ses conducteurs le menèrent au château; on le poussa dans la prison commune, on referma la porte sur lui, et le roi se trouva au milieu des voleurs et des assassins, qui, ne sachant pas qui il était, et le prenant pour un compagnon de crimes, l’accueillirent par des injures et des huées.
Un quart d’heure après, la porte du cachot se rouvrit, le commandant Mattei entra: il trouva Murat débout, les bras croisés, la tête haute et fière. Il y avait une expression de grandeur indéfinissable dans cet homme à demi nu, et dont la figure était souillée de boue et de sang. Il s’inclina devant lui.
—Commandant, lui dit Murat, reconnaissant son grade à ses épaulettes, regardez autour de vous, et dites si c’est là une prison à mettre un roi!
Alors une chose étrange arriva: ces hommes du crime, qui, croyant Murat un de leurs complices, l’avaient accueilli avec des vociférations et des rires, se courbèrent devant la majesté royale, que n’avaient point respectée Pellegrino et Trenta Capelli, et se retirèrent silencieux au plus profond de leur cachot. Le malheur venait de donner un nouveau sacre à Joachim.
Le commandant Mattei murmura quelques excuses, et invita Murat à le suivre dans une chambre qu’il venait de lui faire préparer; mais, avant de sortir, Murat fouilla dans sa poche, en tira une poignée d’or, et la laissant tomber comme une pluie au milieu du cachot:
—Tenez, dit-il en se retournant vers les prisonniers, il ne sera pas dit que vous avez reçu la visite d’un roi, tout captif et découronné qu’il est, sans qu’il vous ait fait largesse.
—Vive Joachim! crièrent les prisonniers.
Murat sourit amèrement. Ces mêmes paroles, répétées par un pareil nombre de voix, il y a une heure, sur la place publique, au lieu de retentir dans une prison, le faisaient roi de Naples! Les résultats les plus importans sont amenés parfois par des causes si minimes, qu’on croirait que Dieu et Satan jouent aux dés la vie ou la mort des hommes, l’élévation ou la chute des empires.
Murat suivit le commandant Mattei: il le conduisit dans une petite chambre qui appartenait au concierge, et que celui-ci céda au roi. Il allait se retirer lorsque Murat le rappela:
—Monsieur le commandant, lui dit-il, je désire un bain parfumé.
—Sire, la chose est difficile.
—Voilà cinquante ducats; qu’on achète toute l’eau de Cologne qu’on trouvera. Ah! que l’on m’envoie des tailleurs.
—Il sera impossible de trouver ici des hommes capables de faire autre chose que des costumes du pays.
—Qu’on aille à Monteleone, et qu’on me ramène ici tous ceux qu’on pourra réunir.
Le commandant s’inclina et sortit.
Murat était au bain lorsqu’on lui annonça la visite du chevalier Alcala, général du prince de l’Infantado et gouverneur de la ville. Il faisait apporter des couvertures de damas, des draps et des fauteuils. Murat fut sensible à cette attention, et il en reprit une nouvelle sérénité.
Le même jour, à deux heures, le général Nunziante arriva de Saint-Tropea avec trois mille hommes. Murat revit avec plaisir une vieille connaissance; mais au premier mot, le roi s’aperçut qu’il était devant un juge, et que sa présence avait pour but, non pas une simple visite, mais un interrogatoire en règle. Murat se contenta de répondre qu’il se rendait de Corse à Trieste en vertu d’un passeport de l’empereur d’Autriche, lorsque la tempête, et le défaut de vivres l’avaient forcé de relâcher au Pizzo. A toutes les autres questions, Murat opposa un silence obstiné; puis enfin, fatigué de ses instances:—Général, lui dit-il, pouvez-vous me prêter des habits, afin que je sorte du bain?
Le général comprit qu’il n’avait rien à attendre de plus, salua le roi et sortit. Dix minutes après, Murat reçut un uniforme complet; il le revêtit aussitôt, demanda une plume et de l’encre, écrivit au général en chef des troupes autrichiennes à Naples, à l’ambassadeur d’Angleterre et à sa femme, pour les informer de sa détention au Pizzo. Ces dépêches terminées, il se leva, marcha quelque temps avec agitation dans la chambre; puis enfin, éprouvant le besoin d’air, il ouvrit la fenêtre. La vue s’étendait sur la plage même où il avait été arrêté.
Deux hommes creusaient un trou dans la sable, au pied de la petite redoute ronde. Murat les regarda faire machinalement. Lorsque ces deux hommes eurent fini, ils entrèrent dans une maison voisine, et bientôt ils en sortirent portant entre leurs bras un cadavre. Le roi rappela ses souvenirs, et il lui sembla en effet qu’il avait, au milieu de cette scène terrible, vu tomber quelqu’un auprès de lui; mais il ne savait plus qui. Le cadavre était complétement nu; mais à ses longs cheveux noirs, à la jeunesse de ses formes, le roi reconnut Campana: c’était celui de ses aides-de-camp qu’il aimait le mieux. Cette scène, vue à l’heure du crépuscule, vue de la fenêtre d’une prison; cette inhumation dans la solitude, sur cette plage, dans le sable, émurent plus fortement Murat que n’avaient pu le faire ses propres infortunes. De grosses larmes vinrent au bord de ses yeux et coulèrent silencieusement sur sa face de lion. En ce moment le général Nunziante rentra et le surprit les bras tendus, le visage baigné de pleurs. Murat entendit du bruit, se retourna, et voyant l’étonnement du vieux soldat:—Oui, général, lui dit-il, oui, je pleure. Je pleure sur cet enfant de vingt-quatre ans, que sa famille m’avait confié, et dont j’ai causé la mort; je pleure sur cet avenir vaste, riche et brillant, qui vient de s’éteindre dans une fosse ignorée, sur une terre ennemie, sur un rivage hostile. O Campana! Campana! si jamais je remonte sur le trône, je te ferai élever un tombeau royal.
Le général avait fait préparer un dîner dans la chambre attenante à celle qui servait de prison au roi: Murat l’y suivit, se mit à table, mais ne put manger. Le spectacle auquel il venait d’assister lui avait brisé le cœur; et cependant cet homme avait parcouru sans froncer le sourcil les champs de bataille d’Aboukir, d’Eylau et de la Moskowa!
Après le dîner, Murat rentra dans sa chambre, remit au général Nunziante les diverses lettres qu’il avait écrites, et le pria de le laisser seul. Le général sortit.
Murat fit plusieurs fois le tour de sa chambre, se promenant à grands pas et s’arrêtant de temps en temps devant la fenêtre, mais sans l’ouvrir. Enfin il parut surmonter une répugnance profonde, porta la main sur l’espagnolette et tira la croisée à lui. La nuit était calme, on distinguait toute la plage. Il chercha des yeux la place où était enterré Campana: deux chiens qui grattaient la tombe la lui indiquèrent. Le roi repoussa la fenêtre avec violence, et se jeta tout habillé sur son lit. Enfin, craignant qu’on attribuât son agitation à une crainte personnelle, il se dévêtit, se coucha et dormit, ou parut dormir toute la nuit.
Le 9 au matin, les tailleurs que Murat avait demandés arrivèrent. Il leur commanda force habits, dont il prit la peine de leur expliquer les détails avec sa fastueuse fantaisie. Il était occupé de ce soin, lorsque le général Nunziante entra. Il écouta tristement les ordres que donnait le roi: il venait de recevoir des dépêches télégraphiques qui ordonnaient au général de faire juger le roi de Naples, comme ennemi public, par une commission militaire. Mais celui-ci trouva le roi si confiant, si tranquille, et presque si gai, qu’il n’eut pas le courage de lui annoncer la nouvelle de sa mise en jugement; il prit même sur lui de retarder l’ouverture de la commission militaire jusqu’à ce qu’il eût reçu une dépêche écrite. Elle arriva le 12 au soir. Elle était conçue en ces termes:
Naples, 9 octobre 1815
«Ferdinand, par la grâce de Dieu, etc., avons décrété et décrétons ce qui suit:
Art. 1er, Le général Murat sera traduit devant une commission militaire, dont les membres seront nommés par notre ministre de la guerre.
Art. 2. Il ne sera accordé au condamné qu’une demi-heure pour recevoir les secours de la religion.
Signé FERDINAND.»
Un autre arrêté du ministre contenait les noms des membres de la commission; c’étaient:
Giuseppe Fasculo, adjudant, commandant et chef de l’état-major, président;
Laffaello Scalfaro, chef de la légion de la Calabre inférieure;
Latereo Natali, lieutenant-colonel de la marine royale;
Gennaro Lanzetta, lieutenant-colonel du corps du génie;
W. T., capitaine d’artillerie;
François de Vengé, idem;
Francesco Martellari, lieutenant d’artillerie;
Francesco Froio, lieutenant au 3e régiment;
Giovanni della Camera, procureur-général au tribunal criminel de la Calabre inférieure;
Et Francesco Papavassi, greffier.
La commission s’assembla dans la nuit. Le 13 octobre, à six heures du matin, le capitaine Stratti entra dans la prison du roi, il dormait profondément: Stratti allait sortir, lorsqu’en marchant vers la porte il heurta une chaise; ce bruit réveilla Murat.—Que me voulez-vous, capitaine? demanda le roi.
Stratti voulut parler, mais la voix lui manqua.
—Ah! ah! dit Murat, il paraît que vous avez reçu des nouvelles de Naples?…
—Oui, sire, murmura Stratti.
—Qu’annoncent-elles? dit Murat.
—Votre mise en jugement, sire.
—Et par qui l’arrêt sera-t-il prononcé, s’il vous plaît? Où trouvera-t-on des pairs pour me juger? Si l’on me considère comme un roi, il faut assembler un tribunal de rois; si l’on me considère comme un maréchal de France, il me faut une cour de maréchaux, et si l’on me considère comme général, et c’est le moins qu’on puisse faire, il me faut un jury de généraux.
—Sire, vous êtes déclaré ennemi public, et comme tel vous êtes passible d’une commission militaire; c’est la loi que vous avez rendue vous-même contre les rebelles.
—Cette loi fut faite pour des brigands, et non pour des têtes couronnées, monsieur, dit dédaigneusement Murat. Je suis prêt, que l’on m’assassine, c’est bien; je n’aurais pas cru le roi Ferdinand capable d’une pareille action.
—Sire, ne voulez-vous pas connaître la liste de vos juges?
—Si fait, monsieur, si fait; ce doit être une chose curieuse: lisez, je vous écoute.
Le capitaine Stratti lut les noms que nous avons cités. Murat les entendit avec un sourire dédaigneux.
—Ah! continua-t-il lorsque le capitaine eut achevé, il paraît que toutes les précautions sont prises.
—Comment cela, sire?
—Oui, ne savez-vous pas que tous ces hommes, à l’exception du rapporteur Francesco Froio, me doivent leurs grades; ils auront peur d’être accusés de reconnaissance, et, moins une voix peut-être, l’arrêt sera unanime.