Pauline et Pascal Bruno
Le prince écrivit à son intendant pour…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Le prince écrivit à son intendant pour lui faire part de la position dans laquelle il se trouvait, et pour qu’il eût à lui envoyer au plus vite les deux cent cinquante mille piastres, en échange desquelles il devait recevoir sa liberté. Comme le prince de Moncada-Paterno était un des seigneurs les plus riches de la Sicile, la somme fut facile à compléter et promptement envoyée en Afrique; fidèle alors à sa promesse, en véritable sectateur du prophète, le dey relâcha le prince de Paterno, sur sa parole d’honneur d’envoyer avant un an les deux cent cinquante mille écus restans. Le prince revint en Sicile, où il s’occupait à recueillir l’argent nécessaire à son second paiement, lorsqu’un ordre de Ferdinand IV, basé sur ce motif, qu’étant en guerre avec la régence il ne voulait pas que ses sujets enrichissent ses ennemis, vint mettre opposition dans les mains du prince et lui enjoignit de verser les deux cent cinquante mille piastres en question dans le trésor de Messine. Le prince de Paterno, qui était un homme d’honneur en même temps qu’un sujet fidèle, obéit à l’ordre de son souverain et à la voix de sa conscience; de sorte que la rançon lui coûta sept cent cinquante mille piastres, dont les deux tiers furent envoyés au corsaire infidèle, et l’autre tiers versé à Messine, entre les mains du prince de Carini, mandataire du pirate chrétien. C’était cette somme que le vice-roi envoyait à Palerme, siége du gouvernement, sous l’escorte de quatre gendarmes et d’un brigadier; ce dernier était chargé, en outre, de remettre de la part du prince une lettre à sa bien-aimée Gemma, qu’il invitait à venir le rejoindre à Messine, où les affaires du gouvernement devaient le retenir encore quelques mois.
Le soir où le convoi devait passer près de Bauso, Bruno lâcha ses quatre chiens corses, traversa avec eux le village dont il était devenu le seigneur, et alla se mettre en embuscade sur la route entre Divieto et Spadafora; il y était depuis une heure à peu près lorsqu’il entendit le roulement d’un caisson et le pas d’une troupe de cavaliers. Il regarda si sa carabine était bien amorcée, s’assura que son stylet ne tenait pas au fourreau, siffla ses chiens, qui vinrent se coucher à ses pieds, et attendit debout au milieu de la route. Quelques minutes après, le convoi parut au tournant d’un chemin, et s’avança jusqu’à la distance de cinquante pas environ de celui qui l’attendait: c’est alors que les gendarmes aperçurent un homme, et crièrent: Qui vive?—Pascal Bruno, répondit le bandit, et, à un sifflement particulier, les chiens, dressés à cette manœuvre, s’élancèrent sur la petite troupe.
Au nom de Pascal Bruno, les quatre gendarmes avaient pris la fuite; les chiens, par un mouvement naturel, poursuivirent ceux qui fuyaient. Le brigadier, resté seul, tira son sabre et chargea le bandit.
Pascal porta sa carabine à son épaule avec le même sang-froid et la même lenteur que s’il s’apprêtait à tirer sur une cible, décidé à lâcher le coup seulement lorsque le cavalier ne serait plus qu’à dix pas de lui, lorsqu’au moment où il appuyait le doigt sur la gâchette, le cheval et l’homme s’abattirent dans la poussière: c’est que Ali avait suivi Bruno sans en rien dire, et, le voyant chargé par le brigadier, avait, comme un serpent, rampé sur la route, et avec son yatagan coupé le jarret du cheval; quant au brigadier, n’ayant pu se retenir, tant sa chute avait été rapide et inattendue, sa tête avait porté sur le pavé, et il était évanoui.
Bruno s’approcha de lui, après s’être assuré qu’il n’avait plus rien à craindre; il le transporta, avec l’aide d’Ali, dans la voiture qu’un instant auparavant il escortait, et mettant la bride des chevaux dans les mains du jeune Arabe, il lui ordonna de conduire la voiture et le brigadier à la forteresse. Quant à lui, il alla au cheval blessé, détacha la carabine de la selle où elle était fixée, fouilla dans les fontes, y prit un rouleau de papier qui s’y trouvait, siffla ses chiens, qui revinrent, la gueule ensanglantée, et suivit la capture qu’il venait de faire.
Arrivé dans la cour de la petite forteresse, il ferma la porte derrière lui, prit sur ses épaules le brigadier toujours évanoui, le porta dans une chambre et le coucha sur le matelas où il avait l’habitude de se jeter lui-même tout habillé; puis, soit oubli, soit imprudence, il posa dans un coin la carabine qu’il avait détachée de la selle, et il sortit de la chambre.
Cinq minutes après le brigadier rouvrit les yeux, regarda autour de lui, se trouva dans un lieu qui lui était parfaitement inconnu, et se croyant sous l’empire d’un rêve, il se tâta lui-même pour savoir s’il était bien éveillé. Ce fut alors que, sentant une douleur au front, il y porta la main, et, la retirant pleine de sang, s’aperçut qu’il était blessé. Cette blessure fut un point de souvenir pour sa mémoire; alors il se rappela qu’il avait été arrêté par un seul homme, lâchement abandonné par ses gendarmes, et qu’au moment où il s’élançait sur cet homme, son cheval s’était abattu. Passé cela, il ne se souvenait plus de rien.
C’était un brave que ce brigadier; il sentait quelle responsabilité pesait sur lui, et son cœur se serra de colère et de honte: il regarda autour de la chambre, essayant de s’orienter; mais tout lui était absolument inconnu. Il se leva, alla à la fenêtre, vit qu’elle donnait sur la campagne. Alors un espoir lui vint, c’était de sauter par cette fenêtre, d’aller chercher main forte et de revenir prendre sa revanche; il avait déjà ouvert la fenêtre pour exécuter ce projet, lorsque, jetant un dernier regard dans la chambre, il aperçut sa carabine placée presque à la tête de son lit; à cette vue, le cœur lui battit violemment, car une autre pensée que celle de la fuite s’empara aussitôt de son esprit; il regarda s’il était bien seul, et lorsqu’il se fut assuré qu’il n’avait été et ne pouvait être vu de personne, il saisit vivement l’arme dans laquelle il voyait un moyen de salut plus hasardé, mais de vengeance plus prompte, s’assura vivement qu’elle était amorcée en levant la batterie, qu’elle était chargée en passant la baguette dans le canon; puis, la remettant à la même place, il alla se recoucher comme s’il n’avait pas encore repris ses sens. A peine était-il étendu sur le lit, que Bruno rentra.
Il portait à la main une branche de sapin allumée qu’il jeta dans l’âtre, et qui communiqua sa flamme au bois préparé pour la recevoir, puis il alla à une armoire pratiquée dans le mur, en tira deux assiettes, deux verres, deux flasques de vin, une épaule de mouton rôtie, posa le tout sur la table, et parut attendre que le brigadier fût revenu de son évanouissement pour lui faire les honneurs de ce repas improvisé.
Nous avons vu l’appartement où la scène que nous racontons s’est passée; c’était une chambre plus longue que large, ayant une seule fenêtre à un angle, une seule porte à l’autre, et la cheminée entre elles deux. Le brigadier, qui est maintenant capitaine de gendarmerie à Messine, et qui nous a raconté lui-même ces détails, était couché, comme nous l’avons dit, parallèlement à la croisée; Bruno était debout devant la cheminée, les yeux fixés vaguement du côté de la porte, et paraissait de plus en plus s’enfoncer dans une rêverie profonde.
C’était le moment qu’avait attendu le brigadier, moment décisif où il s’agissait de jouer le tout pour le tout, vie pour vie, tête pour tête. Il se souleva en s’appuyant sur sa main gauche, étendit lentement et sans perdre de vue Bruno, la main vers la carabine, la prit entre la sous-garde et la crosse, puis resta un moment ainsi sans oser faire un mouvement de plus, effrayé des battemens de son cœur que le bandit aurait pu entendre s’il n’avait été si profondément distrait; enfin, voyant qu’il se livrait pour ainsi dire lui-même, il reprit confiance, se souleva sur un genou, jeta un dernier regard sur la fenêtre, son seul moyen de retraite, appuya l’arme sur son épaule, ajusta Bruno en homme qui sait que sa vie dépend de son sang-froid, et lâcha le coup.
Bruno se baissa tranquillement, ramassa quelque chose à ses pieds, regarda l’objet à la lumière, et se retournant vers le brigadier muet et stupide d’étonnement:
—Camarade, lui dit-il, quand vous voudrez tirer sur moi, prenez des balles d’argent, ou sans cela, voyez, elles s’aplatiront comme celle-ci. Au reste, je suis bien aise que vous soyez revenu à vous, je commençais à avoir faim, et nous allons souper.
Le brigadier était resté dans la même posture, les cheveux hérissés et la sueur sur le front. Au même instant, la porte s’ouvrit, et Ali, son yatagan à la main, s’élança dans la chambre.
—Ce n’est rien, mon enfant, ce n’est rien, lui dit Bruno en langue franque; le brigadier a déchargé sa carabine, voilà tout. Va donc te coucher tranquillement, et ne crains rien pour moi. Ali sortit sans répondre et alla s’étendre en travers de la première porte, sur la peau de panthère qui lui servait de lit.
—Eh bien! continua Bruno se retournant vers le brigadier et versant du vin dans les deux verres, ne m’avez-vous pas entendu?
—Si fait, répondit le brigadier en se levant, et puisque je n’ai pas pu vous tuer, fussiez-vous le diable, je boirai avec vous.
A ces mots, il marcha d’un pas ferme vers la table, prit le verre, trinqua avec Bruno et vida le vin d’un seul trait.
—Comment vous appelez-vous? dit Bruno.
—Paolo Tommasi, brigadier de gendarmerie, pour vous servir.
—Eh bien! Paolo Tommasi, continua Bruno en lui mettant la main sur l’épaule, vous êtes un brave, et j’ai envie de vous faire une promesse.
—Laquelle?
—C’est de ne laisser gagner qu’à vous seul les trois mille ducats qu’on a promis pour ma tête.
—Vous avez là une bonne idée, répondit le brigadier.
—Oui; mais elle demande à être mûrie, dit Bruno; en attendant, comme je ne suis pas encore las de vivre, asseyons-nous et soupons; plus tard nous reparlerons de la chose.
—Puis-je faire le signe de la croix avant de manger? dit Tommasi.
—Parfaitement, répondit Bruno.
—C’est que j’avais peur que cela ne vous gênât. On ne sait pas quelquefois.
—En aucune manière.
Le brigadier fit le signe de la croix, se mit à table, et commença à attaquer l’épaule de mouton en homme qui a la conscience parfaitement tranquille et qui sait qu’il a fait, dans une circonstance difficile, tout ce qu’un brave soldat peut faire. Bruno lui tint noblement tête, et certes, à voir ces deux hommes mangeant à la même table, buvant à la même bouteille, tirant au même plat, on n’aurait pas dit que, chacun à son tour, et dans l’espace d’une heure, ils venaient réciproquement de faire tout ce qu’ils avaient pu pour se tuer.
Il y eut un instant de silence, produit moitié par l’occupation importante à laquelle se livraient les convives, moitié par la préoccupation de leur esprit. Paolo Tommasi le rompit le premier pour exprimer la double pensée qui le préoccupait:
—Camarade, dit il, on mange bien chez vous, il faut en convenir; vous avez du bon vin, c’est vrai; vous faites les honneurs de votre table en bon convive, à merveille; mais je vous avoue que je trouverais tout cela meilleur si je savais quand je sortirai d’ici.
—Mais demain matin, je présume.
—Vous ne me garderez donc pas prisonnier?
—Prisonnier! que diable voulez-vous que je fasse de vous?
—Heim! dit le brigadier, voilà qui est déjà pas mal. Mais, continua-t-il avec un embarras visible, ça n’est pas tout.
—Qu’y a-t-il encore? dit Bruno lui versant à boire.
—Il y a, il y a, continua le brigadier regardant la lampe à travers son verre; il y a… c’est une question assez délicate, voyez-vous.
—Parlez: j’écoute.
—Vous ne vous fâcherez pas?
—Il me semble que vous devriez connaître mon caractère.
—C’est vrai, vous n’êtes pas susceptible, je sais bien. Je disais donc qu’il y a, ou qu’il y avait… que je n’étais pas seul sur la route.
—Oui, oui, il y avait quatre gendarmes.
—Oh! je ne parle pas d’eux; je parle d’un… d’un certain fourgon. Voilà le mot lâché.
—Il est dans la cour, dit Bruno regardant à son tour la lampe à travers son verre.
—Je m’en doute bien, répondit le brigadier; mais vous comprenez, je ne peux pas m’en aller sans mon fourgon.
—Aussi vous vous en irez avec.
—Et intact?
—Heim! fit Bruno, il y manquera peu de chose relativement à la somme; je n’y prendrai que ce dont j’ai strictement besoin.
—Et êtes-vous bien gêné?
—Il me faut trois mille onces.
—Allons, c’est raisonnable, dit le brigadier, et bien des gens ne seraient pas aussi délicats que vous.
—D’ailleurs, soyez tranquille, je vous donnerai un récépissé, dit Bruno.
—A propos de récépissé, s’écria le brigadier en se levant, j’avais des papiers dans mes fontes!
—N’en soyez pas inquiet, dit Bruno, les voilà.
—Ah! vous me rendez bien service de me les rendre.
—Oui, dit Bruno, je le comprends, car je me suis assuré de leur importance: le premier est votre brevet de brigadier, et j’y ai mis une apostille constatant que vous vous êtes assez bien conduit pour passer maréchal-des-logis; le second est mon signalement; je me suis permis d’y faire quelques petites rectifications, par exemple aux signes particuliers j’ai ajouté incantato; enfin le troisième est une lettre de son excellence le vice-roi à la comtesse Gemma de Castelnuovo, et j’ai trop de reconnaissance à cette dame de ce qu’elle me prête son château, pour mettre des entraves à sa correspondance amoureuse. Voici donc vos papiers, mon brave; un dernier coup à votre santé, et dormez tranquille. Demain, à cinq heures, vous vous mettrez en route; il est plus prudent, croyez-moi, de voyager le jour que la nuit; car peut-être n’auriez-vous pas toujours le bonheur de tomber en aussi bonnes mains.
—Je crois que vous avez raison, dit Tommasi serrant ses papiers; et vous me faites l’effet d’être encore plus honnête homme que beaucoup d’honnêtes gens que je connais.
—Je suis bien aise de vous laisser dans de pareilles idées, vous en dormirez plus tranquille. A propos, je dois vous prévenir d’une chose, c’est de ne pas descendre dans la cour, car mes chiens pourraient bien vous dévorer.
—Merci de l’avis, répondit le brigadier.
—Bonne nuit, dit Bruno; et il sortit laissant le brigadier libre de prolonger indéfiniment son souper ou de s’endormir.
Le lendemain, à cinq heures, comme la chose était convenue, Bruno rentra dans la chambre de son hôte; il était debout et prêt à partir, il descendit avec lui et le conduisit à la porte. Il y trouva le fourgon tout attelé et un cheval de selle magnifique sur lequel on avait eu le soin de transporter tout le fourniment de celui que le yatagan d’Ali avait mis hors de service. Bruno pria son ami Tommasi d’accepter ce cadeau comme un souvenir de lui. Le brigadier ne se fit aucunement prier; il enfourcha sa monture, fouetta l’attelage du fourgon, et partit paraissant enchanté de sa nouvelle connaissance.
Bruno le regarda s’éloigner; puis, lorsqu’il fut à vingt pas:
—Surtout, lui cria-t-il, n’oubliez pas de remettre à la belle comtesse Gemma la lettre du prince de Carini.—Tommasi fit un signe de tête et disparut à l’angle de la route.
Maintenant, si nos lecteurs nous demandent comment Pascal Bruno n’a pas été tué par le coup de carabine de Paolo Tommasi, nous leur répondrons ce que nous a répondu il signor Cesare Aletto, notaire à Calvaruso:—C’est qu’il est probable que dans le trajet de la grande route à la forteresse, le bandit avait pris la précaution d’enlever la balle de la carabine. Quant à Paolo Tommasi, il a toujours trouvé plus simple de croire qu’il y avait magie.
Nous livrons à nos lecteurs les deux opinions, et nous les laissons parfaitement libres d’adopter celle qui leur conviendra.
VII.
On comprend facilement que le bruit de pareils exploits ne restait pas circonscrit dans la juridiction du village de Bauso. Aussi n’était-il question par toute la Sicile que du hardi brigand qui s’était emparé de la forteresse de Castelnuovo, et qui de là, comme un aigle de son aire, s’abattait sur la plaine, tantôt pour attaquer les grands, tantôt pour défendre les petits. Nos lecteurs ne s’étonneront donc pas d’entendre prononcer le nom de notre héros dans les salons du prince de Butera, qui donnait une fête dans son hôtel de la place de la Marine.
Avec le caractère que nous connaissons au prince, on comprend ce que devait être une fête donnée par lui. Celle-là surtout allait vraiment au-delà de tout ce que l’imagination peut rêver de plus splendide. C’était quelque chose comme un conte arabe; aussi le souvenir s’en est-il perpétué à Palerme, quoique Palerme soit la ville des féeries.
Qu’on se figure des salons splendides, entièrement couverts de glaces depuis le plafond jusqu’au parquet, et conduisant, les uns à des allées de treillages parquetées, du sommet desquelles pendaient les plus beaux raisins de Syracuse et de Lipari; les autres à des carrés formés par des orangers et des grenadiers en fleurs et en fruits; les premiers servant à danser les gigues anglaises, les autres des contredanses de France. Quant aux valses, elles s’entrelaçaient autour de deux vastes bassins de marbre, de chacun desquels jaillissait une magnifique gerbe d’eau. De ces différentes salles de danse partaient des chemins sablés de poudre d’or. Ces chemins conduisaient à une petite colline entourée de fontaines d’argent, contenant tous les rafraîchissemens qu’on pouvait désirer, et ombragée par des arbres qui, au lieu de fruits naturels, portaient des fruits glacés. Enfin, au sommet de cette colline, faisant face aux chemins qui y conduisaient, était un buffet à quatre pans, constamment renouvelé au moyen d’un mécanisme intérieur. Quant aux musiciens, ils étaient invisibles, et le bruit seul des instrumens arrivait jusqu’aux convives; on eût dit une fête donnée par les génies de l’air.
Maintenant que, pour animer cette décoration magique, on se représente les plus belles femmes et les plus riches cavaliers de Palerme, vêtus de costumes de caractères plus brillans ou plus bizarres les uns que les autres, le masque au visage ou à la main, respirant cet air embaumé, s’enivrant de cette mélodie invisible, rêvant ou parlant d’amour, et l’on sera encore loin de se faire de cette soirée un tableau pareil au souvenir qu’en avaient conservé, à mon passage à Palerme, c’est-à-dire trente-deux ans après l’événement, les personnes qui y avaient assisté.
Parmi les groupes qui circulaient dans ces allées et dans ces salons, il y en avait un surtout qui attirait plus particulièrement les regards de la foule; c’était celui qui s’était formé à la suite de la belle comtesse Gemma, et qu’elle entraînait après elle comme un astre fait de ses satellites: elle venait d’arriver à l’instant même avec une société de cinq personnes, qui avait adopté, ainsi qu’elle, le costume des jeunes femmes et des jeunes seigneurs qui, dans la magnifique page écrite par le pinceau d’Orgagna sur les murs du Campo-Santo de Pise, chantent et se réjouissent pendant que la mort vient frapper à leur porte. Cet habit du treizième siècle, si naïf et si élégant à la fois, semblait choisi exprès pour faire ressortir l’exquise proportion de ses formes, et elle s’avançait au milieu d’un murmure d’admiration, conduite par le prince de Butera lui-même, qui, déguisé en mandarin, l’avait reçue à la porte d’entrée et la précédait pour la présenter, disait-il, à la fille de l’empereur de la Chine. Comme on présumait que c’était quelque surprise nouvelle ménagée par l’amphitryon, on suivait avec empressement le prince, et le cortége se grossissait à chaque pas. Il s’arrêta à l’entrée d’une pagode gardée par deux soldats chinois, qui, sur un signe, ouvrirent la porte d’un appartement entièrement décoré d’objets exotiques, et au milieu duquel, sur une estrade, était assise, dans un costume magnifique de Chinoise, qui avait à lui seul coûté trente mille francs, la princesse de Butera, qui, dès qu’elle aperçut la comtesse, vint au-devant d’elle suivie de toute une cour d’officiers, de mandarins et de magots, plus brillans, plus rébarbatifs, ou plus bouffons les uns que les autres. Cette apparition avait quelque chose de si oriental et de si fantastique, que toute cette société, si habituée cependant au luxe et à la magnificence, se récria d’étonnement. On entourait la princesse, on touchait sa robe brodée de pierreries, on faisait sonner les clochettes d’or de son chapeau pointu, et un instant l’attention abandonna la belle Gemma pour se concentrer entièrement sur la maîtresse de la maison. Chacun la complimentait et l’admirait, et parmi les complimenteurs et les admirateurs les plus exagérés était le capitaine Altavilla, que le prince avait continué de recevoir à ses dîners, à la grande désolation de son maîtred’hôtel, et qui, comme déguisement sans doute, avait revêtu son grand uniforme.
—Eh bien! dit le prince de Butera à la comtesse de Castelnuovo, que dites-vous de la fille de l’empereur de la Chine?
—Je dis, répondit Gemma, qu’il est fort heureux pour sa majesté Ferdinand IV que le prince de Carini soit à Messine en ce moment, attendu qu’avec le cœur que je lui connais, il pourrait bien, pour un regard de la fille, livrer la Sicile au père, ce qui nous forcerait de faire de nouvelles vêpres contre les Chinois.
En ce moment, le prince de Moncada-Paterno, vêtu en brigand calabrais, s’approcha de la princesse.
—Sa Hautesse me permettra-t-elle, en ma qualité de connaisseur, d’examiner son magnifique costume?
—Sublime fille du Soleil, dit le capitaine Altavilla, désignant le prince, prenez garde à vos clochettes d’or, car je vous préviens que vous avez affaire à Pascal Bruno.
—La princesse serait peut-être plus en sûreté près de Pascal Bruno, dit une voix, que près de certain santafede de ma connaissance. Pascal Bruno est un meurtrier et non un filou, un bandit et non un coupeur de bourses.
—Bien répondu, dit le prince de Butera. Le capitaine se mordit les lèvres.
—A propos, continua le prince de la Cattolica, savez-vous sa dernière prouesse?
—A qui?
—A Pascal Bruno.
—Non; qu’a-t-il fait?
—Il a arrêté le convoi d’argent que le prince de Carini envoyait à Palerme.
—Ma rançon! dit le prince de Paterno.
—Oh! mon Dieu, oui, excellence, vous êtes voué aux infidèles.
—Diable! pourvu que le roi n’exige pas que je lui en tienne compte une seconde fois! reprit Moncada.
—Que votre excellence se rassure, dit la même voix qui avait déjà répondu à Altavilla: Pascal Bruno n’a pris que trois mille onces.
—Et comment savez-vous cela, seigneur Albanais? dit le prince de la Cattolica, qui se trouvait près de celui qui avait parlé, lequel était un beau jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans portant le costume de Vina[19].
[19] Colonie albanaise qui a émigré lors de la prise de Constantinople par Mahomet II, et qui a religieusement conservé le costume de ses ancêtres.
—Je l’ai entendu dire, répondit négligemment le Grec en jouant avec son yatagan; d’ailleurs, si votre excellence désire des renseignemens plus positifs, voici un homme qui peut lui en donner.
Celui qu’on désignait ainsi à la curiosité publique n’était autre que notre ancienne connaissance Paolo Tommasi, qui, esclave de sa consigne, s’était fait conduire, aussitôt son arrivée, chez la comtesse de Castelnuovo, et qui, ne la trouvant pas chez elle, et la sachant à la fête, s’était servi de sa qualité d’envoyé du vice-roi pour pénétrer dans les jardins du prince de Butera; en un instant, il se trouva le centre d’un immense cercle et l’objet de mille questions. Mais Paolo Tommasi était, comme nous l’avons vu, un brave qui ne s’effarouchait pas facilement; il commença donc par remettre la lettre du prince à la comtesse.
—Prince, dit Gemma, après avoir lu la missive qu’elle venait de recevoir, vous ne vous doutiez pas que vous me donniez une fête d’adieu; le vice-roi m’ordonne de me rendre à Messine, et, en fidèle sujette que je suis, je me mettrai en route dès demain. Merci, mon ami, continua-t-elle en donnant sa bourse à Paolo Tommasi; maintenant vous pouvez vous retirer.
Tommasi essaya de profiter de la permission de la comtesse, mais il était trop bien entouré pour battre facilement en retraite. Il lui fallut se rendre à discrétion, et la condition de sa liberté fut le récit exact de sa rencontre avec Pascal Bruno.
Il la raconta, il faut lui rendre justice, avec toute la simple naïveté du vrai courage; il dit, sans rien ajouter, à ses auditeurs, comment il avait été fait prisonnier, comment il avait été conduit à la forteresse de Castelnuovo, comment il avait tiré, sans résultat, sur le bandit, et comment enfin celui-ci l’avait renvoyé en lui faisant cadeau d’un magnifique cheval en remplacement de celui qu’il avait perdu: tout le monde écouta ce récit, empreint de vérité, avec le silence de l’attention et de la foi, à l’exception du capitaine Altavilla, qui éleva quelques doutes sur la véracité de l’honnête brigadier; mais heureusement pour Paolo Tommasi, le prince de Butera lui-même vint à son secours.
—Je parierais, dit-il, que rien n’est plus vrai que ce que vient de dire cet homme, car tous ces détails me paraissent être parfaitement dans le caractère de Pascal Bruno.
—Vous le connaissez donc? dit le prince de Moncada-Paterno.
—J’ai passé une nuit avec lui, répondit le prince de Butera.
—Et où cela?
—Sur vos terres.
Alors ce fut le tour du prince; il raconta comment Pascal et lui s’étaient rencontrés au châtaignier des cent chevaux; comment lui, le prince de Butera, lui avait offert du service qu’il avait refusé, et comment il lui avait prêté trois cents onces. A ce dernier trait, Altavilla ne put retenir son hilarité.
—Et vous croyez qu’il vous les rendra, monseigneur? lui dit-il.
—J’en suis sûr, répondit le prince.
—Pendant que nous y sommes, interrompit la princesse de Butera, y a-t-il quelqu’un encore dans la société qui ait vu Pascal Bruno, et qui lui ait parlé? j’adore les histoires de brigands, elles me font mourir de peur.
—Il y a encore la comtesse Gemma de Castelnuovo, dit l’Albanais.
Gemma tressaillit; tous les regards se tournèrent vers elle comme pour l’interroger.
—Serait-ce vrai? s’écria le prince.
—Oui, répondit en tressaillant Gemma, mais je l’avais oublié.
—Il s’en souvient, lui, murmura le jeune homme.
On se pressa autour de la comtesse, qui voulut en vain s’en défendre; il lui fallut, à son tour, raconter la scène par laquelle nous avons ouvert ce récit, dire comment Bruno avait pénétré dans sa chambre, comment le prince avait tiré sur lui, et comment celui-ci, pour se venger, avait pénétré dans la villa, le jour de la noce, et tué le mari de Teresa; cette histoire était la plus terrible de toutes, aussi laissa-t-elle dans l’esprit des auditeurs une profonde émotion. Quelque chose comme un frisson courait par toute cette assemblée, et n’étaient ces toilettes et ces parures, on n’aurait pas cru assister à une fête.
—Sur mon honneur, dit le capitaine Altavilla, rompant le premier silence, le bandit vient de commettre son plus grand crime en attristant ainsi la fête de notre hôte: j’aurais pu lui pardonner ses autres méfaits, mais celui-ci, je jure par mes épaulettes que j’en tirerai vengeance; et, à compter de ce moment, je me voue à sa poursuite.
—Parlez-vous sérieusement, capitaine Altavilla? dit l’Albanais.
—Oui, sur mon honneur; et j’affirme ici que je ne désire rien tant que de me trouver face à face avec lui.
—C’est chose possible, dit froidement l’Albanais.
—A celui qui me rendrait ce service, continua Altavilla, je donnerais….
—C’est inutile de fixer une récompense, capitaine, je connais un homme qui vous rendra ce service pour rien.
—Et cet homme, où pourrai-je le rencontrer? reprit Altavilla en affectant un sourire de doute.
—Si vous voulez me suivre, je m’engage à vous le dire. Et à ces mots l’Albanais s’éloigna comme pour inviter le capitaine à marcher derrière lui.
Le capitaine hésita un instant, mais il s’était trop avancé pour reculer; tous les yeux étaient tournés vers lui, il comprit que la moindre faiblesse le perdrait de réputation; d’ailleurs, il prenait la proposition pour une plaisanterie.
—Allons, s’écria-t-il, tout pour l’honneur des dames! Et il suivit l’Albanais.
—Savez-vous quel est ce jeune seigneur déguisé en Grec? dit d’une voix tremblante la comtesse au prince de Butera.
—Non, sur mon âme, répondit le prince; quelqu’un le sait-il?
Chacun se regarda, mais personne ne répondit.
—Avec votre permission, dit Paolo Tommasi en portant la main à son chapeau, je le sais, moi.
—Et quel est-il, mon brave brigadier?
—Pascal Bruno, monseigneur!
La comtesse jeta un cri et s’évanouit. Cet incident mit fin à la fête.
Une heure après, le prince de Butera était retiré dans sa chambre, et mettait, assis devant son bureau, ordre à quelques papiers, lorsque le maîtred’hôtel entra d’un air triomphant.
—Qu’y a-t-il, Giacomo? dit le prince.
—Je vous l’avais bien dit, monseigneur…
—Voyons, que m’avais-tu dit?
—Que votre bonté l’encourageait.
—Qui donc?
—Le capitaine Altavilla.
—Qu’a-t-il donc fait?
—Ce qu’il a fait, monseigneur?… D’abord, votre excellence se rappelle que je l’ai prévenue qu’il mettait régulièrement son couvert d’argent dans sa poche.
—Oui, après?
—Pardon, et votre excellence a répondu que tant qu’il n’y mettrait que le sien il n’y avait rien à dire.
—Je me le rappelle.
—Eh bien! aujourd’hui, monseigneur, il paraît qu’il y a mis non-seulement le sien, mais encore celui de ses voisins; car il en manque huit.
—Alors, c’est autre chose, dit le prince.
Il prit une feuille de papier et écrivit:
«Le prince Hercule de Butera a l’honneur de prévenir le capitaine Altavilla que, ne dînant plus chez lui, et se voyant privé, par cette circonstance fortuite, du plaisir de le recevoir désormais, il le prie d’accepter la bagatelle qu’il lui envoie comme une faible indemnité du dérangement que cette détermination causera dans ses habitudes.»
—Tenez, continua le prince, en remettant cinquante onces au majordome[20], vous porterez demain cette lettre et cet argent au capitaine Altavilla.
[20] 630 francs.
Giacomo, qui savait qu’il n’y avait rien à dire quand le prince avait parlé, s’inclina et sortit; le prince continua de ranger tranquillement ses papiers; puis, au bout de dix minutes, entendant quelque bruit à la porte de son cabinet, il leva la tête et aperçut une espèce de paysan calabrais debout sur le seuil de son appartement, et tenant son chapeau d’une main et un paquet de l’autre.
—Qui va là? dit le prince.
—Moi, monseigneur, dit une voix.
—Qui, toi?
—Pascal Bruno.
—Et que viens-tu faire?
—D’abord, monseigneur, dit Pascal Bruno s’avançant et renversant son chapeau plein d’or sur le bureau, d’abord je viens vous apporter les trois cents onces que vous m’avez si obligeamment prêtées; elles ont eu la destination que je vous avais indiquée: l’auberge brûlée est rebâtie.
—Ah! ah! tu es homme de parole; eh bien! j’en suis aise.
Pascal s’inclina.
—Puis, ajouta-t-il après une courte pause, je viens vous rendre huit couverts d’argent à vos armes et à votre chiffre, et que j’ai trouvés dans la poche du capitaine, qui vous les avait probablement volés.
—Pardieu! dit le prince, il est curieux que ce soit par toi qu’ils me reviennent. Et maintenant, qu’y a-t-il dans ce paquet?
—Il y a dans ce paquet, dit Bruno, la tête d’un misérable qui a abusé de votre hospitalité, et que je vous apporte comme une preuve du dévoûment que je vous ai juré.
A ces mots, Pascal Bruno dénoua le mouchoir, et prenant la tête du capitaine Altavilla par les cheveux, il la posa toute sanglante sur le bureau du prince.
—Que diable veux-tu que je fasse d’un pareil cadeau? dit le prince.
—Ce qu’il vous plaira, monseigneur, répondit Pascal Bruno. Puis il s’inclina et sortit.
Le prince de Butera, resté seul, demeura un instant les yeux fixés sur cette tête, se balançant sur son fauteuil et sifflant son air favori; puis il sonna: le majordome reparut.
—Giacomo, dit le prince, il est inutile que vous alliez demain matin chez le capitaine Altavilla; déchirez la lettre gardez les cinquante onces, et jetez cette charogne sur le fumier.
VIII.
A l’époque où se passent les événemens que nous racontons, c’est-à-dire vers le commencement de l’année 1804, la Sicile était dans cet état presque sauvage dont l’ont tirée à moitié le séjour du roi Ferdinand et l’occupation des Anglais; la route qui va aujourd’hui de Palerme à Messine, en passant par Taormine et Catane, n’était point encore faite, et la seule qui fût, nous ne disons pas bonne, mais praticable, pour se rendre d’une capitale à l’autre, était celle qui longeait la mer, passait par Termini et Céfalu, et qui, abandonnée pour sa nouvelle rivale, n’est plus guère fréquentée aujourd’hui que par les artistes qui vont y chercher les magnifiques points de vue qu’elle déroule à chaque instant. Les seules manières de voyager sur cette route, où aucun service de poste n’était établi, étaient donc, autrefois comme maintenant, le mulet, la litière à deux chevaux, ou sa propre voiture avec des relais envoyés à l’avance, et disposés de quinze lieues en quinze lieues, de sorte qu’au moment de partir pour Messine, où le prince de Carini lui avait écrit de le venir joindre, la comtesse Gemma de Castelnuovo fut forcée de choisir entre ces trois moyens. Le voyage à mulet était trop fatigant pour elle; le voyage en litière, outre les inconvéniens de ce mode de transport, dont le principal est la lenteur, offre encore le désagrément de donner le mal de mer: la comtesse se décida donc sans hésitation aucune pour la voiture, et envoya d’avance des chevaux de relais qui devaient l’attendre aux quatre différentes stations qu’elle comptait faire en route, c’est-à-dire à Termini, à Céfalu, à Sainte-Agathe et à Melazzo.
Outre cette première précaution, qui regardait purement et simplement le transport, le courrier était chargé d’en prendre une seconde, qui était celle d’agglomérer sur les points précités la plus grande quantité de vivres possible, précaution importante et que nous ne saurions trop recommander à ceux qui voyagent en Sicile, où l’on ne trouve littéralement rien à manger dans les hôtelleries, et où, généralement ce ne sont point les aubergistes qui nourrissent les voyageurs, mais au contraire les voyageurs qui nourrissent les aubergistes. Aussi la première recommandation qu’on vous fait en arrivant à Messine, et la dernière qu’on reçoit en quittant cette ville, point ordinaire du départ, est celle de se munir de provisions, d’acheter une batterie de cuisine, et de louer un cuisinier; tout ceci augmente habituellement votre suite de deux mulets et d’un homme qui, estimés modestement au même prix, vous font un surcroît de dépense de trois ducats par jour. Quelques Anglais expérimentés ajoutent à ce bagage un troisième mulet qu’ils chargent d’une tente, et il faut bien que nous avouions ici, malgré notre prédilection pour ce magnifique pays, que cette dernière précaution, pour être moins indispensable que les autres, n’en est pas moins bonne à prendre, vu l’état déplorable des auberges qu’on trouve sur les routes, et qui, tout en manquant des animaux les plus nécessaires aux premiers besoins de la vie, sont fabuleusement peuplées de tous ceux qui ne sont bons qu’à la tourmenter. La multiplicité des derniers est si grande que j’ai vu des voyageurs qui étaient tombés malades par défaut de sommeil, et la pénurie des premiers est si grande, que j’ai rencontré des Anglais qui, après avoir épuisé leurs provisions, délibéraient gravement s’ils ne mangeraient pas leur cuisinier, qui leur était devenu complétement inutile. Voilà où était réduite, en l’an de grâce 1804, la fertile et blonde Sicile, qui, du temps d’Auguste, nourrissait Rome avec le superflu de ses douze millions d’habitans.
Je ne sais si c’était un savant connaissant à fond la Sicile antique, mais à coup sûr c’était un observateur sachant bien sa Sicile moderne que celui dont on préparait le souper à l’auberge della Croce, auberge qui venait d’être rebâtie à neuf avec les trois cents onces du prince de Butera, et qui était située sur la route de Palerme à Messine, entre Ficarra et Patti; l’activité de l’aubergiste et de sa femme, qui, dirigée par un étranger, s’exerçait à la fois sur du poisson, du gibier et de la volaille, prouvait que celui pour lequel la friture, les fourneaux et la broche étaient mis en réquisition, tenait non-seulement à ne pas manquer du nécessaire, mais encore n’était pas ennemi du superflu. Il venait de Messine, voyageait avec une voiture et des chevaux à lui, s’était arrêté là, parce que le site lui plaisait, et avait tiré de son caisson tout ce qui était nécessaire à un véritable sybarite et à un touriste consommé, depuis les draps jusqu’à l’argenterie, depuis le pain jusqu’au vin. A peine arrivé, il s’était fait conduire à la meilleure chambre, avait allumé des parfums dans une cassolette d’argent, et attendait que son dîner fût prêt, couché sur un riche tapis turc, et fumant dans une chibouque d’ambre le meilleur tabac du mont Sinaï.
Il était occupé à suivre avec la plus grande attention les nuages de fumée odorante qui s’échappaient de sa bouche et allaient se condenser au plafond, lorsque la porte de la chambre s’ouvrit, et que l’aubergiste, suivi d’un domestique à la livrée de la comtesse, s’arrêta sur le seuil.
—Excellence! dit le digne homme s’inclinant jusqu’à terre.
—Qu’y a-t-il? répondit sans se retourner le voyageur avec un accent maltais fortement prononcé.
—Excellence, c’est la princesse Gemma de Castelnuovo…
—Eh bien?
—Dont la voiture est forcée de s’arrêter dans ma pauvre auberge, parce que l’un de ses chevaux boite si bas qu’elle ne peut continuer sa route.
—Après?
—Et qui comptait, ne prévoyant pas cet accident en partant ce matin de Sainte-Agathe, aller coucher ce soir à Melazzo, où l’attendent ses relais, de sorte qu’elle n’a avec elle aucune provision.
—Dites à la comtesse que mon cuisinier et ma cuisine sont à ses ordres.
—Mille grâces, au nom de ma maîtresse, excellence, dit le domestique; mais comme la comtesse sera sans doute forcée de passer la nuit dans cette auberge, attendu qu’il faudra aller chercher le relais à Melazzo et le ramener ici, et qu’elle n’a pas plus de provisions de nuit que de provisions de jour, elle fait demander à votre excellence si elle aurait la galanterie de…
—Que la comtesse fasse mieux, interrompit le voyageur; qu’elle accepte mon appartement, tout préparé qu’il est. Quant à moi, qui suis un homme habitué à la fatigue et aux privations, je me contenterai de la première chambre venue. Descendez donc prévenir la comtesse qu’elle peut monter, et que l’appartement est libre, tandis que notre digne hôte va me placer du mieux qu’il lui sera possible. A ces mots, le voyageur se leva et suivit l’aubergiste: quant au domestique, il redescendit immédiatement pour accomplir sa commission.
Gemma accepta l’offre du voyageur comme une reine à qui son sujet fait hommage, et non comme une femme à qui un étranger rend service; elle était tellement habituée à voir tout plier à sa volonté, tout céder à sa voix, tout obéir à son geste, qu’elle trouva parfaitement simple et naturelle l’extrême galanterie du voyageur. Il est vrai qu’elle était si ravissante, lorsqu’elle s’achemina vers la chambre, appuyée sur le bras de sa camérière, que tout devait s’incliner devant elle; elle portait un costume de voyage de la plus grande élégance, en forme d’amazone, court, collant sur les bras et sur la poitrine, et rattaché devant par des brandebourgs de soie; autour de son cou était roulé, de peur du froid des montagnes, un ornement encore inconnu chez nous, où depuis il a été si répandu: c’était un boa de martre que le prince de Carini avait acheté d’un marchand maltais qui l’avait rapporté de Constantinoplc; sur sa tête était un petit bonnet de velours noir de fantaisie, pareil à une coiffe du moyen-âge, et de cette coiffe tombaient de longs et magnifiques cheveux bouclés à l’anglaise. Cependant, si préparée qu’elle fût à trouver une chambre prête à la recevoir, elle ne put s’empêcher de s’étonner en entrant du luxe avec lequel le voyageur inconnu avait combattu la pauvreté de l’appartement; tous les ustensiles de toilette étaient d’argent; le linge qui couvrait la table était d’une finesse extrême, et les parfums orientaux qui brûlaient sur la cheminée semblaient faits pour embaumer un sérail.
—Mais vois donc, Gidsa, si je ne suis pas prédestinée, dit la comtesse; un domestique maladroit ferre mal mes chevaux, je suis forcée de m’arrêter, et un bon génie, qui me voit dans l’embarras, bâtit sur ma route un palais de fée.
—Madame la comtesse n’a-t-elle point quelque soupçon sur ce génie inconnu?
—Non, vraiment.
—Pour moi, il me semble que madame la comtesse devrait deviner.
—Je vous jure, Gidsa, dit la comtesse se laissant tomber sur une chaise, que je suis dans l’ignorance la plus parfaite. Voyons, que pensez-vous donc?…
—Mais je pense… Que madame me pardonne, quoique ma pensée soit bien naturelle…
—Parlez!
—Je pense que son altesse le vice-roi, sachant madame la comtesse en route, n’aura pas eu la patience d’attendre son arrivée, et que….
—Oh! mais vous avez là une idée merveilleusement juste, et c’est probable….. Au fait, qui donc, si ce n’était lui, aurait préparé, pour me la céder, une chambre avec tant de recherches? Cependant écoutez, il faut vous taire. Si c’est une surprise que Rodolfo me ménage, je veux m’y abandonner entièrement, je ne veux pas perdre une des émotions que me causera sa présence inattendue. Ainsi il est convenu que ce n’est pas lui, que cet étranger est un voyageur inconnu. Ainsi donc, gardez vos probabilités et laissez-moi avec mon doute. D’ailleurs, si c’était lui, c’est moi qui aurais deviné sa présence, et non pas vous….. Qu’il est bon pour moi, mon Rodolfo!… comme il pense à tout!… comme il m’aime!..
—Et ce dîner préparé avec tant de soin, croyez-vous….?
—Chut! je ne crois rien; je profite des biens que Dieu m’envoie, et je n’en remercie que Dieu. Voyez donc, c’est une merveille que cette argenterie. Si je n’avais pas trouvé ce noble voyageur, comment donc aurais-je fait pour manger dans autre chose? Voyez cette tasse de vermeil, n’a-t-elle pas l’air d’avoir été ciselée par Benvenuto?… Donnez-moi à boire, Gidsa.
La camérière remplit la tasse d’eau et y versa ensuite quelques gouttes de malvoisie de Lipari. La comtesse en avala deux ou trois gorgées, mais plutôt évidemment pour porter la coupe à sa bouche que par soif. On eût dit qu’elle cherchait, par le contact sympathique de ses lèvres, à deviner si c’était bien son amant lui-même qui avait été ainsi au-devant de tous ces besoins de luxe et de magnificence qui deviennent un superflu si nécessaire lorsque, depuis l’enfance, on en a pris l’habitude.
On servit à souper. La comtesse mangea comme mange une femme élégante, effleurant tout à la manière des colibris, des abeilles et des papillons, distraite et préoccupée tout en mangeant, et les yeux constamment fixés sur la porte, tressaillant chaque fois que cette porte s’ouvrait, le sein oppressé et les yeux humides; puis peu à peu elle tomba dans une langueur délicieuse dont elle ne pouvait pas elle-même se rendre compte. Gidsa s’en aperçut et s’en inquiéta:
—Madame la comtesse souffrirait-elle?
—Non, répondit Gemma d’une voix faible; mais ne trouvez-vous pas que ces parfums sont enivrans?
—Madame la comtesse veut-elle que j’ouvre la fenêtre?
—Gardez-vous-en; il me semble que je vais mourir, c’est vrai; mais il me semble aussi que la mort est bien douce. Otez-moi ma coiffe, elle me pèse, et je n’ai plus la force de la porter.
Gidsa obéit, et les longs cheveux de la comtesse tombèrent ondoyans jusqu’à terre.
—N’éprouvez-vous donc rien de pareil à ce que j’éprouve, Gidsa? C’est un bien-être inconnu, quelque chose de céleste qui me passe dans les veines; j’aurai bu quelque philtre enchanté. Aidez-moi donc à me soulever, et conduisez-moi devant cette glace.
Gidsa soutint la comtesse et l’aida à marcher vers la cheminée. Arrivée devant elle, elle appuya ses deux coudes sur le haut chambranle, abaissa sa tête sur ses mains et se regarda.
—Maintenant, dit-elle, faites enlever tout cela, déshabillez-moi et me laissez seule.
La camérière obéit, les valets de la comtesse desservirent, et lorsqu’ils furent sortis, Gidsa accomplit la seconde partie de l’ordre de sa maîtresse sans qu’elle se dérangeât de devant cette glace; seulement elle leva languissamment les bras, l’un après l’autre, pour donner à sa femme de chambre la possibilité de remplir son office, qu’elle remplit entièrement sans que la comtesse sortît de l’espèce d’extase dans laquelle elle était tombée; puis enfin, ainsi que sa maîtresse le lui avait ordonné, elle sortit et la laissa seule.
La comtesse acheva machinalement et dans un état pareil au somnambulisme le reste de sa toilette nocturne, se coucha, resta un instant accoudée et les regards fixés sur la porte; puis enfin, peu à peu et malgré ses efforts pour rester éveillée, ses paupières s’alourdirent, ses yeux se fermèrent, et elle se laissa aller sur son oreiller en poussant un long soupir et en murmurant le nom de Rodolfo.
Le lendemain, en s’éveillant, Gemma étendit la main comme si elle croyait trouver quelqu’un à ses côtés, mais elle était seule. Ses yeux errèrent alors autour de la chambre, puis revinrent se fixer sur une table placée près de son lit: sur cette table était une lettre tout ouverte, elle la prit et lut:
«Madame la comtesse,
»Je pouvais tirer de vous une vengeance de brigand, j’ai préféré me donner un plaisir de prince, mais, pour qu’en vous réveillant vous ne croyiez pas avoir fait un rêve, je vous ai laissé une preuve de la réalité: regardez-vous dans votre miroir.
»PASCAL BRUNO.»
Gemma se sentit frissonner par tout le corps, une sueur glacée lui couvrit le front; elle étendit la main vers la sonnette pour appeler; mais, s’arrêtant par un instinct de femme, elle rassembla toutes ses forces, sauta en bas de son lit, courut à la glace et poussa un cri: elle avait les cheveux et les sourcils rasés.
Aussitôt elle s’enveloppa d’un voile, se jeta dans sa voiture et ordonna de retourner à Palerme.
A peine y fut-elle arrivée, qu’elle écrivit au prince de Carini que son confesseur, en expiation de ses péchés, lui avait ordonné de se raser les sourcils et les cheveux, et d’entrer pendant un an dans un monastère.
IX.
Le 1er mai 1805, il y avait fête au château de Castelnuovo; Pascal Bruno était de bonne humeur, et donnait à souper à un de ses bons amis, nommé Placido Meli, honnête contrebandier du village de Gesso, et à deux filles que ce dernier avait ramenées avec lui de Messine dans l’intention de passer une joyeuse nuit. Cette attention amicale avait sensiblement touché Bruno, et, pour ne pas demeurer en reste de politesse avec un si prévoyant camarade, il s’était chargé de faire les honneurs de chez lui à la société; en conséquence, les meilleurs vins de Sicile et de Calabre avaient été tirés des caves de la petite forteresse, les premiers cuisiniers de Bauso mis en réquisition, et tout ce luxe singulier, auquel se plaisait parfois le héros de notre histoire, déployé pour cette circonstance.
L’orgie allait un train du diable, et cependant les convives n’étaient encore qu’au commencement du dîner, lorsque Ali apporta à Placido un billet d’un paysan de Gesso. Placido le lut, et froissant avec colère le papier entre ses mains:
—Par le sang du Christ! s’écria-t-il, il a bien choisi son moment!
—Qui cela, compère? dit Bruno.
—Pardieu! le capitaine Luigi Cama de Villa-San-Giovani.
—Ah! dit Bruno, notre fournisseur de rhum?
—Oui, répondit Placido: il me fait prévenir qu’il est sur la plage, et qu’il a tout un chargement dont il désire se débarrasser avant que les douaniers n’apprennent son arrivée.
—Les affaires avant tout, compère, dit Bruno. Je t’attendrai; je suis en bonne compagnie; et sois tranquille, pourvu que tu ne sois pas trop longtemps, tu retrouveras de tout ce que tu laisses, et plus que tu n’en pourras prendre.
—C’est l’affaire d’une heure, reprit Placido paraissant se rendre au raisonnement de son hôte; la mer est à cinq cents pas d’ici.
—Et nous avons toute la nuit, dit Pascal.
—Bon appétit, compère.
—Bon voyage, maître.
Placido sortit, Bruno resta avec les deux filles, et, comme il l’avait promis à son convive, l’entrain du souper ne souffrit aucunement de cette absence; Bruno était aimable pour deux, et la conversation et la pantomime commençaient à prendre une tournure des plus animées, lorsque la porte s’ouvrit et qu’un nouveau personnage entra: Pascal se retourna et reconnut le marchand maltais dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, et dont il était une des meilleures pratiques.
—Ah! pardieu! dit-il, soyez le bienvenu, surtout si vous apportez des pastilles du sérail, du tabac de Latakié, et des écharpes de Tunis: voilà deux odalisques qui attendent que je leur jette le mouchoir, et elles aimeront autant qu’il soit brodé d’or que s’il était de simple mousseline. A propos, votre opium a fait merveille.
—J’en suis aise, répondit le Maltais; mais en ce moment je viens pour autre chose que pour mon commerce.
—Tu viens pour souper, n’est-ce pas? Assieds-toi là, alors, et une seconde fois sois le bienvenu: voilà une place de roi; en face d’une bouteille et entre deux filles.
—Votre vin est excellent, j’en suis sûr, et ces dames me paraissent charmantes, répondit le Maltais, mais j’ai quelque chose d’important à vous dire.
—A moi?
—A vous.
—Dis.
—A vous seul.
—Alors à demain la confidence, mon digne commandeur.
—Il faut que je vous parle tout de suite.
—Alors parle devant tout le monde; il n’y a personne ici de trop, et j’ai pour principe, quand je suis bien, de ne pas me déranger, fût-il question de ma vie.
—C’est justement de cela qu’il s’agit.
—Bah! dit Bruno remplissant les verres, il y a un Dieu pour les honnêtes gens. A ta santé, commandeur.—Le Maltais vida son verre.—C’est bien; maintenant assieds-toi et prêche, nous écoutons.
Le marchand vit bien qu’il fallait faire selon le caprice de son hôte; en conséquence, il lui obéit.
—A la bonne heure, dit Bruno; et maintenant qu’y a-t-il?
—Il y a, continua le Maltais, que vous savez que les juges de Calvaruso, de Spadafora, de Bauso, de Saponara, de Divito et de Romita ont été arrêtés.