Paysage avec dromadaires

Carola Saavedra · Chapitre 5 sur 24

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Paysage avec dromadaires

Enregistrement 5

 

Bruit perçant non identifiable.

Quelques jours plus tard, la mère de Karen m’a contactée. Je ne t’ai jamais raconté ça, mais c’est vrai, elle m’a contactée. Malgré toute la colère qu’elle éprouvait contre moi. Elle m’a téléphoné, me demandant si nous pouvions avoir une conversation, elle a suggéré que nous nous rencontrions dans un café. Celui près de chez toi, presque toujours vide, nous n’y entrions jamais, nous avions l’habitude de regarder par la vitre les gens à l’intérieur, les gens dans ce café avaient l’air d’être en plastique, en polystyrène. Comme la mère de Karen. Cheveux blonds et longs, pores éclatés à force de tellement étirer la peau, bouche anormalement grande. De dos, elle semblait être une femme jeune, celui qui l’apercevait de dos pensait qu’elle était une très jeune femme, maigre, peut-être de l’âge de Karen elle-même. Toutefois, son visage était celui d’une vieille femme, une vieille avec un air enfantin, mais une vieille. J’ai toujours eu l’impression que cette femme n’était pas de chair et d’os, elle était comme un mannequin de vitrine, avec un regard étrange, comme si elle te regardait mais ne te voyait pas. Comme si elle te parlait, mais tu n’étais pas là. On dit que c’est dû à l’alcool. Je crois que c’est à cause de toutes ces opérations de chirurgie esthétique qu’elle s’est fait faire. Karen disait que son regard avait toujours été ainsi. Depuis toujours. Je ne sais pas. Le fait est que la mère de Karen m’a téléphoné, j’ai répondu oui, pas de problème. Aussitôt après, je l’ai regretté. Je n’avais rien à lui dire. À cette poupée en polystyrène.

Erika siffle sans rythme défini. Puis, elle murmure une chanson, les syllabes plaintives et traînantes rendant les paroles incompréhensibles. Des battements de mains accompagnent la mélodie. Pause.

As-tu compris que la musique de fond fonctionne comme une espèce de flèche indiquant le chemin à suivre ? Si je te dis, j’ai rencontré la mère de Karen, en me faisant accompagner d’un adagio ou même d’un andante, la mère de Karen se présente comme une dame très préoccupée par sa fille. Mais si, au lieu d’une mélodie lente et triste, je choisis quelque chose de plus vif, de plus joyeux, la mère de Karen change aussitôt d’allure et devient une mère insensible, cruelle. Maintenant, sans aucune musique, la mère redevient une simple poupée en polystyrène. Injuste, non ? Puisque c’est indépendant d’elle ou de ce qu’elle fait. C’est toujours la musique qui distribue les cartes. Un jour, en réfléchissant à ça, j’ai imaginé une œuvre mariant des images à des sons discordants. Une vidéo composée à partir de photos, avec une musique pour étoffer la narration, des images choisies en fonction de la musique. Peut-être des photos célèbres, des images tristes, effrayantes pour une œuvre au rythme joyeux. Un effet de décalage. Ou, au contraire, une longue suite d’images nettement joyeuses au son d’une mélodie traînante, triste. Un effet de malaise. Alors, pour mon rendez-vous avec Ellen, la mère de Karen, je choisis un tango.

Erika siffle les premières notes d’un tango connu.

Pour que ça cadre avec elle. Ellen, l’actrice. Elle a été très belle, tu sais. Tu as été le premier à en faire la remarque avec étonnement quand nous avons découvert l’appartement de Karen où il y avait cette photo en noir et blanc, immense, qui occupait presque tout le mur du salon. Karen a expliqué avec une drôle de voix que c’était sa mère. Ma mère est actrice. Bien sûr, as-tu dit, et j’ai répété, bien sûr. Ce n’était pas tant la taille de la photo qui m’avait étonnée, mais plutôt le regard de Karen, comme si elle contemplait un autel, la figure d’une sainte. Sa mère, ravissante en scène. J’ai demandé si c’était une représentation de Médée, Karen n’a pas répondu, elle paraissait lointaine. Tu m’as lancé un clin d’œil en riant. La mère, si importante. Elle avait été une actrice célèbre, elle avait joué avec des metteurs en scène respectés. Nous le savions tous les deux, nous feignions de l’ignorer. Peut-être voulions-nous seulement agacer Karen, ou observer sa réaction. Un jour elle a apporté un film ancien, dans lequel sa mère était une des protagonistes. Nous l’avons visionné dans ton atelier, je me souviens, étendus tous les trois sur le lit en buvant un vin atroce offert par un de tes élèves. C’était un film en noir et blanc,

légèrement 1 nouvelle vague, cette esthétique existentialiste, avec des dialogues d’un existentialisme à la gomme. Et Ellen jouait là-dedans, vraiment jolie, ressemblant à une déesse nordique, de ces déesses qui te foudroient par leur seule présence. Longue chevelure blonde, yeux soulignés au crayon noir, visage parfait, pose de femme inaccessible. Karen semblait hypnotisée par l’image de sa mère sur l’écran du téléviseur. Son jeu d’actrice était peu convaincant, je me souviens de t’en avoir fait la remarque, tu as été d’accord, même dans ce film, avec sa froideur, sa distance. C’était une actrice exécrable, avais-je pensé, je ne l’ai jamais dit à Karen, toi aussi tu l’avais pensé, toi aussi tu avais préféré te taire. Curieusement, nous pensions tous deux les mêmes choses et, sans nous le dire ou nous le montrer, nous souriions tous les deux au-dedans de nous-mêmes. Il y avait, il y a toujours eu une communication silencieuse entre nous. Et c’était toujours Karen, laquelle n’entendait pas, qui restait en dehors. Car les relations à trois n’existent qu’ainsi. Il faut toujours un tiers qui, du fait qu’il est exclu, permettra, par le biais de son absence, d’établir un lien entre les deux autres. Quelqu’un devait toujours être exclu. Dans notre cas, je pensais que c’était Karen, mais maintenant je n’en suis plus aussi certaine.

Ellen donnait l’impression de ne jamais cesser de jouer, même avec Karen, d’un instant à l’autre elle passait d’une froideur extrême à une tendresse débordante, mon amour, ma petite chérie, ma fifille, mon bébé et toute une kyrielle de diminutifs. Tu l’imitais incroyablement bien, je mourais de rire, Karen devenait furieuse, elle nous injuriait. Un jour, elle a lancé ta sculpture en cuivre contre le mur. Nous sommes restés cois un long moment, effrayés. La marque sur le mur. La statue roulant sur le plancher. Karen semblait si incapable d’un geste pareil. Elle toujours si douce. Pendant plusieurs instants toi et moi n’avons pas su comment réagir, jusqu’à ce que tu éclates d’un rire démesuré, strident. Karen et moi avons commencé à rire aussi, par pure nervosité, je crois, je ne sais pas. Nous avons continué à rire longtemps, c’était contagieux, mais ce rire n’était pas joyeux, il était juste inquiétant.

Bruit de cailloux qu’on lance, de cailloux tombant par terre, sur d’autres cailloux. Puis, un long silence.

Sais-tu que le silence n’existe pas ? Une fameuse découverte, rétorqueras-tu, sarcastique. Mais peu importe. Ce qui importe c’est que le silence n’existe pas et, même si je reste ici sans mot dire, il y a toujours quelque chose qui se produit et qui fait du bruit. Sans interruption. Voilà pourquoi le silence ou l’absence de silence ou le quasi-silence, comme tu choisiras de l’appeler, n’est jamais pareil. Maintenant, par exemple, même si je ne dis rien et continue à faire fonctionner le magnétophone, il y aura toujours quelque chose qui sera enregistré. Et toujours quelque chose de différent. La première fois que j’ai pensé ça ou lu quelque chose à ce sujet, je ne sais plus, la première fois cette idée m’a semblé effrayante, l’idée d’être toujours en train d’entendre quelque chose, de ne jamais pouvoir se reposer. Comme les pensées ou les rêves, on dit que l’esprit n’arrête jamais de fonctionner et que même quand ils dorment les gens pensent. Fatigant, non ? Je me dis parfois que, quand je mourrai, la seule chose que j’espère c’est qu’il n’y aura pas une vie après la mort, un paradis, une réincarnation, rien de tout ça. Ce serait si bien de simplement mourir et d’arrêter de penser, d’exister, enfin le silence. Voilà comment j’aimerais que soit la mort, enfin le silence. Mais, en général, les gens veulent au contraire continuer à vivre et à parler et à entendre, indéfiniment.

Bref. Peut-être la mort n’existe-t-elle pas, ce serait tragique, sincèrement. (Erika rit.)

Mais bon, je te parlais d’Ellen. Le jour convenu, je me trouvais dans le café en question. J’avais choisi une table tout au fond, presque cachée. Alors la mère de Karen est arrivée, tu sais qu’il est presque impossible de ne pas remarquer l’arrivée de la mère de Karen. C’est comme si un essaim d’abeilles survenait, un tsunami. Elle, très maquillée, dans une tunique indienne et un ample pantalon en soie, des souliers pointus à talons très hauts, des lunettes de soleil qui lui couvraient presque entièrement le visage. Ses cheveux blonds étaient ramassés dans une queue-de-cheval. Quand elle s’est approchée, j’ai senti aussitôt son parfum intense se répandre, soudain tout l’espace était envahi par le parfum d’Ellen, comme si elle, sa silhouette, son parfum, sa présence possédaient une force incontrôlable. Je ne m’étais jamais trouvée seule avec elle. Les rares fois où je l’avais vue, tout avait toujours été très rapide quand, pour une raison ou pour une autre, elle se sentait coupable et passait chez Karen avec un cadeau, infailliblement quelque chose dont sa fille n’avait aucun besoin. Néanmoins, à cette occasion, j’ai pu comprendre ce que Karen ressentait. Je crois avoir compris pour la première fois la peur incoercible de Karen, la force qui la paralysait et en même temps la fascinait. Sa fascination. (Pause.) Ellen s’est approchée dans un claquement de talons, elle m’a paru très grande, son parfum se répandait dans la salle. Elle m’a serrée dans ses bras, le croiras-tu ? Ellen s’est dirigée vers moi et m’a prise dans ses bras comme si nous étions les meilleures amies du monde, et nous sommes restées figées dans cette position. Elle me serrait entre ses bras, je suffoquais, l’odeur de son parfum, je ne sais. Je voulais me libérer, mais je n’y parvenais pas, l’étreinte d’Ellen me paralysait. Ce n’était pas un geste affectueux, non, c’était comme si quelqu’un s’emparait de toi, prenait ta place et qu’en peu de temps il ne restait plus rien. Nous sommes demeurées ainsi plusieurs minutes. Je sentais mon corps tendu, envahi par la gêne. Elle ne m’a relâchée qu’au bout de longs instants. J’ai aussitôt reculé d’un pas, essayant de réaligner mes pensées, de retrouver mon ancien équilibre, ma respiration. Et quand elle a retiré ses lunettes, elle avait un regard lointain et en même temps exigeant. Oui, absolument, une exigence impossible. Sur le moment, j’ai ressenti de la peur. La même peur que Karen éprouvait devant elle et, le plus drôle, c’est que je m’en aperçois seulement maintenant, sur le moment la peur que je ressentais m’a rapprochée de nouveau de Karen. Étrange comme la peur rapproche, de même que la tristesse, le malheur, la haine, la rancœur. Ce sont toujours ces sentiments-là, les moins désirés, qui scellent un pacte, une fraternité. Pourquoi donc ?

Erika chante tout bas, un peu faux, le même tango qu’elle s’était mise à siffloter précédemment.

 

1. En français dans le texte.

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