Paysage avec dromadaires
Enregistrement 6
La mère de Karen voulait me demander une faveur. C’est le terme qu’elle a employé, une faveur. Cette expression sortie de sa bouche m’a paru si inattendue, elle, la diva, la poupée en polystyrène. Elle voulait que je rende visite à sa fille ou, au moins, que je lui téléphone. Pour lui dire quoi, ai-je demandé. Elle a gardé le silence plusieurs instants, apparemment elle ne s’attendait pas à cette question, qu’aurais-je dû dire finalement ? m’excuser ? dire je suis désolée ? Que dit-on à quelqu’un qui va mourir ? Je n’en ai pas la moindre idée, on n’enseigne pas ça à l’école, ça ne figure pas dans les manuels de bonnes manières. C’est ce que j’ai expliqué à Ellen. Elle ne savait pas non plus très bien ce que je devrais dire. Dis n’importe quoi, a-t-elle fini par déclarer au bout d’un long silence. Voilà, c’était ça la faveur, que je téléphone à Karen et lui dise n’importe quoi, salut, comment va ? Comment vont les choses pour toi ? N’importe quoi. Peut-être qu’au fond les conversations sont comme ça, peut-être que les mots n’ont pas beaucoup d’importance. Ce qu’on dit. Ce qui importe c’est juste qu’on soit là, comme un acteur responsable qui a appris ses répliques par cœur et qui les débite avec l’intonation et l’expression adéquates. Qu’on prenne un air de circonstance et qu’on émette un bruit quelconque.
Vrombissement d’un mixeur. Erika continue à parler, la voix est étouffée par le mixeur. Silence. Son aigu d’un objet posé sur la table. Versement d’un liquide. Pas d’Erika.
Aujourd’hui, je ne suis pas sortie de la maison. De la maison de Bruno et de Vanessa. Ils aiment tellement cet endroit. Ils y viennent tous les ans. Ils restent quelques jours, parfois de longues périodes, tu le sais. Et moi, ça fait combien de temps que je suis sur cette île ? Une semaine, un mois, je ne sais pas au juste. Je me dis quelquefois que je vais rester prisonnière ici à tout jamais. Je suis prise d’une espèce de claustrophobie. De désespoir. Mais comment ne pas être désespérée ? Ici, on est sur une île au milieu de l’océan. Il n’est même pas possible, en un geste ultime, de la quitter en nageant, nageant et nageant et d’arriver à la côte d’un continent quelconque, d’un autre pays. Il y a des îles comme ça, on nage, on nage et on arrive dans un autre pays. Des bêtises, tu me dirais, on réussirait difficilement à survivre à une traversée pareille, même s’il ne fallait pas aller très loin, surtout toi, qui ne sais même pas nager convenablement, dis-tu. Encore moins moi. C’est vrai, je n’ai jamais voulu apprendre à nager et aujourd’hui, quand j’entre dans la mer, je réussis à me maintenir à la surface grâce à une espèce de connaissance intuitive, comme celle des chiens ou des bébés. Sauf que cette connaissance intuitive ne sert à rien pour les grandes distances. Pour les grandes distances il faut se préparer, il faut de la technique, n’est-ce pas ? T’es-tu aperçu que dès qu’on parle de nager ou de ne pas savoir nager, ou d’apprendre à nager, on dirait que les mots sortent d’un manuel d’apprentissage ? Ça m’agace que les choses prennent automatiquement une signification que je ne leur ai pas donnée. Mais, pour revenir à ce que je disais, peu importe qu’il soit réellement possible ou non de nager jusqu’au continent le plus proche. Ce qui importe, c’est la certitude que cela serait possible. Tu comprends ? Comme dans le fait de dire n’importe quoi, dire n’importe quoi c’est comme penser qu’il serait possible de quitter l’île simplement en nageant et d’arriver dans un autre pays. Il n’y a rien de plus désespérant que de se trouver sur une île au milieu de nulle part, du genre île de Pâques, je ne sais pas. Le nombril du monde. (Erika rit.) On raconte que l’île de Pâques est minuscule. Au milieu de nulle part, le nombril du monde, ce genre d’âneries. Je sais, cette île-ci n’est pas l’île de Pâques. Mais c’est comme si elle l’était. Je me réveille souvent au milieu de la nuit à cause de cauchemars. T’ai-je dit que mon ancien cauchemar est revenu ? Je crois que ça ne changera jamais. (Silence.) Mais il y a de nouveaux cauchemars, ou des cauchemars qui se transforment. Dans le cauchemar récent, je ratais le dernier avion. Oui, absolument, c’était le dernier avion. À cause d’une guerre, je crois. Alors je ratais le dernier avion et je restais ici. Le reste du monde, là-bas, explosait, disparaissait. Destruction, bombe atomique. Et je restais ici à tout jamais, un genre de Robinson Crusoé à l’envers. Ou quelque chose d’approchant. Je sais, mes pensées sont confuses aujourd’hui. Je crois que c’est parce que je ne suis pas sortie de la maison. Mais qu’est-ce que je te disais ? Ah oui, que la mère de Karen m’a demandé de parler à sa fille. J’ai refusé.
Erika allume la radio. Elle change de station. On entend des fragments d’opéra, de journal parlé, de publicités. Erika éteint la radio.
J’aime ce bruit, cette friture que produit la radio quand on change de station. Ou plutôt produisait. Maintenant la radio est numérique. J’ai la nostalgie de cette friture. Maintenant, et seulement ici, sur une île et avec ce poste antique. J’imagine que ce bruit a un nom, du genre bruit blanc ou bruit rose, sais-tu qu’il y a des bruits de différentes couleurs ? Mais celui de la radio doit sûrement avoir un nom spécifique. Devrait avoir. Un jour, je suis allée à un concert où un des instruments était une radio, ou plus exactement le chuintement de la radio entre une station et une autre. Il faisait partie de la musique. Nous y sommes allés ensemble, non ? Tout au début. Mais maintenant je pense que je pourrais créer une œuvre s’inspirant de ça. Par exemple, une salle fermée et un titre, du genre Concerto pour quelque chose. Le visiteur entrerait là-dedans et il n’y aurait rien. Juste une salle sombre. Il resterait là, intrigué, attendant que le concert commence ou qu’il se passe quelque chose. Et le concert serait justement le bruit ou la respiration ou ce que ferait le visiteur dans cette salle. Et s’il ne faisait rien ou ne disait mot, seuls les battements de son cœur constitueraient le concert.
Erika allume de nouveau la radio. Entre une station et une autre, elle pousse le volume au maximum. Aussitôt, elle crie de façon à superposer sa voix au vacarme de la radio. Voix d’Erika : Et ne me dis pas que quelqu’un a déjà fait ça ou quelque chose d’analogue. Je ne veux pas le savoir, je ne veux pas l’entendre. Elle augmente encore davantage le volume. Quelques instants plus tard elle éteint la radio.
Mais, comme je te disais, la mère de Karen m’a demandé de parler à sa fille. Au moins de lui téléphoner. J’ai refusé. Elle a insisté. Je suis restée ferme. Elle s’est mise alors à pleurer. Je suis restée muette. Au milieu de ses larmes elle m’a dit : comment peux-tu être aussi froide ? Je n’ai pas ouvert la bouche. Elle est devenue furieuse. Elle s’est mise à crier. J’ai cru qu’elle allait me jeter son café à la figure, tu sais, comme dans les films. Ou qu’elle allait me flanquer une gifle, quelque chose de ce genre. Mais non, elle s’est contentée de continuer à crier, elle a dit que j’étais un monstre. J’ai eu envie de rire, me traiter de monstre était bien dans son style. Il était évident qu’une femme comme elle n’allait pas me traiter d’égoïste, d’égocentrique ou d’irresponsable. Il était évident que le qualificatif serait beaucoup plus dramatique, bien plus outré. Un monstre. Je me suis mise à rire de la situation, la poupée en polystyrène devant moi, me traitant de monstre.
Je n’ai rien dit. Je l’ai peut-être regardée d’un œil sarcastique, je ne sais pas. D’autant plus que le sarcasme n’est pas quelque chose qu’on impose à autrui, autrui perçoit simplement le sarcasme ou ne le perçoit pas, il se sent atteint par lui ou non. À quoi bon tout le sarcasme du monde si autrui ne s’en aperçoit pas. C’est comme l’ironie. Il faut qu’autrui perçoive ton ironie subtile, il faut qu’autrui soit une surface suffisamment lisse pour te refléter. Il faut au moins qu’autrui t’écoute. Non, la mère de Karen n’avait pas vu le jour pour refléter ni écouter quiconque. Elle était née pour de grands sentiments et de grands gestes et de grands mots, du genre tu es un monstre. Je n’ai rien dit. Elle a prononcé alors sa dernière réplique : ça n’a pas d’importance, Karen m’a moi, la mère qui l’a toujours aimée et protégée, elle m’aura toujours. (Erika rit.) Elle m’a lancé un regard furibond et a conclu : quant à toi, j’espère que tu mourras vieille et seule. Elle a empoigné son sac et elle est partie. Voilà ce qu’elle a dit. Le grand
finale 1 était attendu. Vieille et seule. Un sortilège, une malédiction lancée par la poupée en polystyrène. Elle aurait pu m’envoyer une gifle, mais elle a préféré ça. Ça lui a semblé peut-être plus intense. La force des mots. Pourquoi avons-nous tellement peur des mots ? Pas tant du mot écrit, mais du mot prononcé. Pourquoi croyons-nous encore aux formules magiques, aux incantations, aux abracadabra ? Si maintenant, dans cet enregistrement, au lieu de te raconter cette histoire, de simplement m’arrêter quelques secondes, de respirer profondément, je te disais : je veux que tu meures. Cela t’aiderait-il à mourir ? Cela te pousserait-il à mourir ? Je ne sais pas. Je sais seulement que, sur le moment, les paroles de la mère de Karen, pour mélodramatiques et théâtrales qu’elles aient été, m’ont fait un certain effet. Comme quand on regarde un film, on a beau savoir que tout ça est un mensonge, un faire-semblant, on n’en ressent pas moins de la peur et de la tristesse et de la joie ou n’importe quoi d’autre. Pourquoi se fait-il que, tout en sachant qu’il s’agit d’une illusion, on éprouve vraiment ces sentiments sur le moment ? S’agit-il seulement de catharsis ? Ou un besoin très fort et très profond de vivre quelque chose de particulier ? Un besoin de grands sentiments, amour, haine, honneur, courage.
Erika rallume la radio, cette fois elle trouve rapidement une station. Un opéra. Erika baisse le volume, la musique continue pendant qu’elle parle.
Mais, comme je te le disais, la mère de Karen a saisi son sac et elle est partie. Je suis restée sur place, sans réussir à dire un seul mot, sans parvenir à me lever. Je suis demeurée là tout le reste de l’après-midi. Je me sentais soudain très fragile, désemparée. Les choses nous atteignent si facilement. Même une phrase théâtrale. Je me suis dit que j’étais peut-être vraiment un monstre. Tu le penses ? Mais c’est quoi, exactement, un monstre ? Je me souviens d’être allée consulter le dictionnaire, monstre est par définition un être contraire à la nature. Quelque chose qui ne devrait pas exister, qui n’était pas programmé. Le monstre est donc une espèce d’erreur de l’évolution. D’autre part, il y a l’origine du mot. J’ai regardé l’étymologie. Et tu sais ce que j’ai découvert ? Il était dit qu’à l’origine le monstre était l’être qui venait annoncer la volonté des dieux. Curieux, non ? Cette définition me plaît, car au fond elle nous exonère, le monstre est seulement un messager, un messager noir, c’est tout. Et rien de ce qu’il fait ne pourra modifier la volonté des dieux, tu comprends ? Bref, le monstre n’est pas coupable du message qu’il transmet. Qui plus est, sans lui, il n’y aurait pas de communication entre nous. Sans lui, en pénétrant dans la salle obscure dans l’attente de la musique, du concert, nous n’y trouverions en réalité que le silence.
Erika éteint la radio.
1. En français dans le texte.
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