Plaisirs d'auto
Conflit
La petite Mme Labernière entra en rafale chez son vieil ami l’avocat Saint-Roncourt. Elle était, comme à l’habitude, fraîche et dodue, mais le rouge de la colère animait ses joues et des lueurs tragiques brasillaient dans ses yeux.
—Maître, maître! s’écria-t-elle dès le seuil, il m’arrive un grand chagrin, un grand malheur. Je veux divorcer.
Et elle s’écroula dans un fauteuil.
Saint-Roncourt éleva au plafond des mains onctueuses. Quoi? Un ménage si uni d’apparence, si jeune encore? Il interrogea:
—Mais que s’est-il donc passé?
—Une scène épouvantable avec mon mari, à l’instant même. J’ai couru droit chez vous. La vie n’est plus possible. Je veux tout briser, tout rompre. Vous m’aiderez…
—Mais encore faut-il que je sache…
—Vous saurez tout. Voilà. Nous habitons la campagne la moitié de l’année, n’est-ce pas, de mai à novembre. Nous avions décidé, Georges et moi, de nous offrir une auto pour le printemps prochain et de profiter du Salon pour fixer notre choix. Notez, car c’est très important, que cette voiture devait nous servir uniquement à la campagne, car nos moyens ne nous permettent pas, au moins actuellement, d’en user à Paris. Très bien. Nous voilà donc lancés dans des devis, des plans, penchés d’avance sur des cartes et des catalogues, enfin dans l’amusement, dans la fièvre du projet qu’on est sûr de réaliser…
Ici, Mme Labernière tamponna ses yeux d’un petit mouchoir roulé, gros comme une noisette.
—Mais, bientôt, nous nous apercevons que, sur un point capital, nous différons d’avis: je tiens naturellement à une carrosserie ouverte, et Georges, si fantastique que cela paraisse, tient à une carrosserie fermée.
—Je ne pense pas qu’un tel dissentiment soit de nature…
—Attendez… attendez… Il faut que vous connaissiez exactement l’origine et les circonstances de la querelle. J’étais si fermement convaincue d’avoir de mon côté le bon sens, la logique, la raison, que je tentai d’abord d’y ramener mon mari en douceur. Il le fallait d’autant plus que, pour ces mêmes raisons d’économie, nous ne pouvions pas nous offrir le luxe de deux carrosseries. Mais comment peut-on souhaiter une voiture fermée pendant l’été? Si on baisse les glaces, on vit dans les courants d’air. Si on les tient levées, on étouffe. Autant voyager en wagon, alors. On n’aperçoit par les carreaux que de petits échantillons du paysage, juste assez pour donner envie d’en voir plus. En pays de montagne, autre histoire. On doit surtout regarder en l’air. Que voit-on? Le toit. C’est comique.
Et, derechef, Mme Labernière s’essuya les yeux.
—Mon mari, poursuivit-elle, essayait de plaider sa cause. Pour être juste, je dois vous rapporter ses pitoyables arguments. Il affirmait que certaines limousines sont pourvues de grandes glaces sur toutes leurs faces. Des lanternes de phare, à l’entendre. Et de là on sortait comme de sa chambre, comme d’une boîte, pimpant, verni, immaculé. Oui, cher maître, il a dit immaculé!
—Ce n’est point une injure grave…
—Vous allez voir. Je répliquai aussitôt que, bien enveloppée de ses voiles, une femme n’a rien à craindre, pas même d’être décoiffée. «Excepté, riposta Georges, les volées de cailloux que vous lancent les autos qu’on croise, et leur poussière qui s’introduit partout.» Naturellement, je haussai les épaules. Que sont ces vétilles, à côté de la volupté qu’on éprouve à sentir en pleine face le vent de la course, à boire l’air grisant, à goûter tout le vertige de la vitesse? Voyons, n’est-ce pas la raison d’être de l’auto?
—Il se peut… Mais…
—Narquois, mon mari évoqua la pluie soudaine, l’orage, la radée. «Et la capote, m’écriai-je, est-elle faite pour les chiens?» Vous croyez qu’il s’avoua cloué? Pas du tout. Il affirma qu’on retardait toujours l’instant de la dresser, parce qu’un chauffeur n’aime jamais s’arrêter et parce qu’on a toujours l’espoir que la pluie va cesser. Si bien qu’on est déjà trempé lorsqu’on se met à l’abri. Qu’au surplus ce tunnel de toile était cent fois plus inconfortable que la pire limousine. Bref, il se montra de la plus écœurante partialité. Il alla jusqu’à me dire, sur un ton provocateur, que je serais bien contente, l’automne venu, de pouvoir sortir encore par des temps incertains. «A moins, répliquai-je victorieusement, que je ne sois morte étouffée pendant l’été.»
—Exagération!…
—Je sais, je sais. Enragé de ne pas me convaincre, Georges s’emballait. Et c’est ce qui a tout perdu. Exaspéré par ma logique même, il s’égara, versa dans l’injure. Il me dit qu’à tout prendre, de tels goûts de plein vent ne l’étonnaient pas chez une personne toujours en l’air, toujours sortie. Parbleu! Cet homme passerait sa vie dans ses pantoufles, à tisonner au coin du feu. Sans doute placerait-il un petit poêle dans sa limousine, pour obéir à sa manie? Je le lui demandai. Alors il me répondit d’une voix terrible qu’il ne fallait pas se moquer des travers des autres, quand on en possédait une aussi riche collection. Et, tout d’une traite, il m’énuméra mes plus légers tics, mes moindres défauts, me révélant ainsi soudain qu’il les avait patiemment, secrètement notés au passage. J’en étais abasourdie… Quand j’eus repris le souffle, je vous prie de croire que je lui répliquai de la belle manière. Ah! je n’oubliai rien, depuis sa répugnante habitude de fumer le soir au lit, jusqu’à cette irritante façon de se racler la gorge chaque matin. Quel duel! Nous nous jetions à la face toutes les rancunes, toutes les rancœurs amassées en trois ans de ménage, de bon ménage, pourtant! Nous vidions l’abcès. C’était hideux. Et maintenant que nous nous sommes dit toutes nos vérités, maintenant que nous avons jeté le masque, que nous nous sommes montré notre vrai visage, la vie commune serait intolérable, intolérable. Nous serions l’un pour l’autre un objet d’horreur. Je ne veux plus le voir. Inventez des prétextes de divorce, maître, si cette odieuse scène ne suffit pas. Mais délivrez-nous l’un de l’autre…
Et les larmes de Mme Labernière redoublèrent.
Alors le vieil avocat lui dit doucement, en dissimulant un sourire:
—Ma chère enfant, puisque vous voulez bien me prendre pour juge de votre débat, croyez-moi, ne vous affolez pas outre mesure d’une querelle qui vous apparaît surtout grave parce qu’elle est la première. Et tentez encore une épreuve avant d’arrêter une résolution définitive. Je ne suis pas grand clerc en matière automobile. Mais n’y a-t-il pas de ces carrosseries mixtes, qui sont tour à tour ouvertes et fermées? Je n’ose pas citer le landaulet: vous me répondriez qu’il sent sa voiture de place. Mais il me semble bien que mon petit-fils a parlé devant moi d’une carrosserie démontable, tantôt limousine, et tantôt phaéton. On y adapte… attendez donc… un ballon! C’est cela, un ballon. Eh bien, essayez du ballon, ma chère enfant. Tour à tour, vous contenterez vos désirs, et ceux de votre mari. La vie commune n’est possible qu’au prix de mutuelles et d’incessantes concessions. Je ne sais quel écrivain a dit que le mariage était une concession à perpétuité. En un certain sens, il a dit vrai. Croyez-moi, mon enfant, essayez du ballon.
LE TÉMOIN
Averti, par un bref coup de téléphone, que le milliardaire américain Meatland et sa femme venaient d’être victimes d’un accident d’automobile près de Courlieu, dans l’Avallonnais, le chef des informations du puissant quotidien L’Essor expédia aussitôt Jean Jarlon aux nouvelles. Il s’agissait d’arriver bon premier, et nul n’y réussirait mieux que cet avisé garçon.
En effet, trois heures plus tard, grâce à la 30-chevaux du journal, le reporter débarquait à Courlieu, sous un ciel embrasé. Là, il apprit que Meatland, sa femme et leur mécanicien, blessés tous trois, avaient été transportés à l’auberge. Il s’y rendit au pas de course, et, dans sa hâte, faillit emboutir un important jeune homme qui, justement, débouchait sur le seuil.
Il y eut des excuses, des coups de chapeau. Puis, avare de précieuses minutes:
—Peut-être, dit Jean Jarlon, venez-vous de voir les blessés et pourriez-vous me renseigner?… Je suis envoyé par L’Essor…
Le visage de l’inconnu s’illumina. Sa barbe de mage descendait sur une poitrine de ténor. Ses traits étaient nobles. Il sentait bon. Il avait un beau regard brun et caressant, presque oriental. Cet ensemble imposant, assuré, contrastait avec la silhouette efflanquée et le profil avide de Jean Jarlon.
Cependant, d’un geste impétueux, à deux mains, l’inconnu avait saisi le reporter par la manche. Il l’agrippait, le faisait sien. Une sorte de volupté, de concupiscence, gonflait sa face et grésillait dans ses yeux. Il balbutia:
—Vous êtes… vous êtes… envoyé… par le grand journal… L’Essor?… Ah! monsieur, vous ne pouviez pas mieux tomber. Je vais vous donner des détails, tous les détails… C’est moi qui ai porté les premiers secours… Je suis le docteur Pujol.
Avec des gestes persuasifs et pressants, il forçait le reporter à s’asseoir à l’une des tables placées à l’ombre devant l’auberge. Puis il commanda de la bière, emplit les verres. Jean Jarlon se laissait faire. Décidément, il tenait la veine. Il tombait, du premier coup, sur un témoin intelligent, qui avait tout vu, qui avait le premier secouru les victimes. Et, avant même de boire:
—Eh bien?… Est-ce grave?
Le docteur Pujol, négligemment, ferma les yeux, secoua la tête:
—Des écorchures, des contusions, des riens.
Rassuré, le reporter tira son stylo, son papier, but une gorgée de bière, respira.
—Voilà qui va des mieux.
Et comme, les coudes à la table, le buste en avant, la bouche entr’ouverte, le jeune médecin épiait l’instant de poursuivre, Jean Jarlon se carra:
—Ah!… Et maintenant, voyons, comment l’accident s’est-il produit?
—Ne croyez-vous pas, insinua le docteur Pujol, qu’il vaudrait mieux tout d’abord rassurer vos lecteurs sur l’état des victimes? Tenez, je vais vous dicter une petite note.
Jean Jarlon acquiesça, ravi. Le médecin se recueillit. Puis, les paupières modestement baissées:
—Écrivez: «Hâtons-nous de dire que l’état des blessés est tout à fait satisfaisant. Par un rare bonheur, un jeune médecin des environs, le docteur Pujol—P, u, j, o, l—aussitôt appelé, put prodiguer aux intéressantes victimes les soins…
—… les plus éclairés, se hâta d’achever Jarlon, qui trépidait d’impatience.
—C’est cela! consentit doucement le témoin.
—Et maintenant, ramena le reporter, les causes de l’accident: le chien, la direction, l’éclatement?
Le docteur Pujol haussa des épaules indifférentes:
—Est-ce qu’on sait jamais au juste? Je poursuis: «Le docteur Pujol a d’ailleurs de qui tenir. Son grand-père servit comme médecin de marine sous l’Empire. En 18…»
Jarlon releva son stylo et scruta son compagnon d’un regard inquiet:
—Ne craignez-vous pas, dit-il, que ces détails ne paraissent guère à leur place? Ils pourraient faire l’objet d’une notice à part. Si nous revenions…
Le docteur Pujol l’apaisa d’une main caressante:
—Attendez, attendez. C’est très intéressant. Vous allez voir. Écrivez: «En 1886, son père, fonctionnaire distingué, ne craignit pas de s’exiler au Tonkin, alors à peine pacifié.»
Décidé à ménager jusqu’au bout un témoin malgré tout précieux, Jean Jarlon, les ongles dans les paumes, joua la satisfaction:
—Parfait!… Et maintenant, dites-moi: Croyez-vous que la catastrophe soit imputable à la maladresse du conducteur?
Le jeune médecin eut un grand geste détaché. Il fut l’image même de l’impassible Destin:
—Qu’importe!
Puis, de nouveau courbé sur la table, il reprit âprement:
—J’achève: «Le docteur Pujol sut se montrer digne d’une telle lignée. Sa thèse sur l’Influence du sang des pellagreux dans le développement embryonnaire (vous mettrez, dit-il, ces mots en italique) fut fort remarquée. Et si les nécessités de la lutte pour la vie…»
Jean Jarlon sursauta. L’impatience lui grimpait au long du corps, lui montait au cerveau. Résolu pourtant à ne pas lâcher son témoin sans lui avoir tiré des détails sur l’accident lui-même:
—Monsieur, je vous assure, mon temps est précieux. Excusez-moi. Mais il faut que je téléphone à mon journal. On attend… Je vous en prie, abrégeons.
La belle barbe du docteur Pujol se redressa, offensée:
—Soit, monsieur, j’abrège. Voyons, où en étais-je? Ah! oui: «… de la lutte pour la vie ne l’avaient contraint à exercer dans nos campagnes, au moins pour un laps de temps que nous espérons…»
Exaspéré, Jean Jarlon coupa:
—Oui, oui, je vois la suite, je compléterai. Mais, je vous en supplie, des détails, monsieur, des détails sur l’accident.
Alors, le docteur Pujol se leva. Et, méprisant, grand comme le monde:
—Toujours ce misérable accident d’automobile!… Mais, monsieur, je n’y assistais pas, moi, à votre accident!