Plaisirs d'auto

Michel Corday · Chapitre 19 sur 26

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Plaisirs d'auto

Le Ressort

Sartaine raconta:

—Il y a de cela quatre ans juste. Nous étions en voyage de noces à Cavalour, une toute petite plage de l’Esterel. Nous y vivions à cent sous par tête, et pourtant ce séjour représentait pour nous un gros sacrifice. Nous n’avions d’autres ressources que mes appointements de rédacteur au ministère de l’Éducation publique et la rente des 20.000 francs de dot de ma femme. Mais elle avait tellement tenu à passer ces quinze jours de congé dans le Midi, que nous nous étions offert cette petite folie. On ne se marie qu’une fois, généralement.

La veille de notre départ, nous nous promenions dans la campagne, par un temps de printemps. De tous nos yeux, nous faisions provision de souvenirs, quand, à un détour de la route, nous découvrîmes une automobile en panne. C’était une splendide limousine, un salon sur roues. Mais ce salon était vide. Accroupi à l’arrière, le mécanicien réparait un pneu. Il avait l’air d’un brave homme, la face cuite et barrée d’une rude moustache noire qui n’en finissait plus. Nous nous approchons de lui, nous admirons sa voiture, la causerie s’engage, et nous apprenons qu’il rentre à Paris pour chercher les filles de son patron, un gros industriel en villégiature au Cap-Martin. Comme il se relevait, satisfait d’avoir achevé sa besogne, et sans doute mis en confiance par notre allure modeste, il nous dit:

—Ça vous irait, hein, les amoureux, de faire une petite balade dans cette bagnole-là?

Nous nous regardons, ma femme et moi. Nous n’étions jamais montés dans une auto. Une même pensée nous traverse:

—Je vous crois. Et même… si vous nous emmeniez jusqu’à Paris…

Je lui promets un joli pourboire. Il se gratte le front sous sa casquette, puis, résolu:

—Bah! ça ne fera de tort à personne. Et ça paraît tellement vous faire plaisir.

Une demi-heure après, notre petite malle arrimée au porte-bagage, nous roulions, blottis au creux de la somptueuse limousine.

 

*

 

Ah! mes amis… ce rêve. Songez que, pour nous, tout était nouveau: ce rebondissement dru, les délices de la vitesse alliées à celles de la solitude et du confort, l’amusement de pénétrer au cœur des villes et des villages, d’y surprendre le détail de la vie dans un regard, puis de fuir à nouveau dans la campagne, où le paysage raye les vitres… Imaginez ces deux amoureux tout neufs, grisés de bonheur, dans ce nid tiède et capitonné… Napoléon débarqué de l’île d’Elbe et marchant triomphalement à travers la France, l’aigle «volant de clocher en clocher jusqu’à Notre-Dame» n’éprouva certainement pas de sensations plus fortes que les nôtres, dans ce voyage de Provence à Paris, où la route se précipitait sous nos roues.

 

*

 

A la barrière, nous quittâmes ce rude et bon Marcel, le mécanicien à qui nous devions cette échappée de rêve et dont deux jours de route et d’étapes nous avaient rapprochés.

C’était fini… Seulement, en descendant de cette voiture, nous n’étions plus les mêmes qu’en y montant. Nous avions pris le sentiment aigu d’une vie plus savoureuse, plus pleine, plus intense et plus forte que celle où nous allions retomber. Ce fut le voile déchiré, la révélation en éclair, l’éblouissement dont les yeux gardent la trace ineffaçable.

L’existence que j’allais mener jusqu’à la mort me fit horreur. Quoi! Donner ma jeunesse, ma force, à cette besogne dont je savais l’inanité… Être un des rouages inutiles de cette machine à paperasses… Attendre tous les matins et tous les soirs qu’il soit l’heure de m’en aller… Faire mon métier avec ma montre sous les yeux… Finir sous-chef, avec une petite retraite… Préparer du même coup cet avenir médiocre à ma compagne, que j’avais vue illuminée, étincelante de bonheur pendant ces deux jours de rêve? Ah! non, non et non!

Ce fut une métamorphose. Je sommeillais, je m’éveillai. J’étais d’argile, je devins d’acier. Ce fut ce voyage de hasard qui tendit mes désirs, qui les roidit, qui en fit autant de ressorts bandés, capables de me projeter droit et vite au but… Moi aussi, à la force du poignet, je parviendrais à la fortune. Moi aussi, j’aurais ma bonne limousine, qui bondirait dru sur les routes.

 

*

 

J’y serais arrivé, je crois, par le crime même, si la nature et l’éducation n’avaient déposé en moi le sens de la netteté morale et l’horreur de la vilenie. Le jour même du retour, je cherchai. Un de mes oncles, qu’on qualifiait d’original—mot qui peint notre race, qui fait, de quiconque sort du moule commun, une sorte de demi-fou—m’avait légué une formule pour la conservation des œufs. «Tiens, petit, garde cette note. Cela te servira peut-être un jour.» Je l’avais oubliée dans un coin de tiroir, en vrai Français qui fuit l’initiative et n’estime que les diplômes. Je la relus. Si elle était bonne, elle valait un trésor. En effet, l’œuf frais se vend trois fois plus cher en hiver qu’au printemps. On voit tout de suite les bénéfices que pourrait réaliser celui qui achèterait des œufs au printemps, les conserverait frais et les revendrait l’hiver. Nous étions en mars. Je préparai le bain, j’y plongeai quelques centaines d’œufs, et je ne les en tirai qu’en novembre. Passez-moi le mot: on eût dit qu’ils sortaient du derrière de la poule! Alors, j’entraînai ma femme par la taille dans une valse échevelée, en criant: «Nous aussi, nous aurons notre limousine!»

Résolument, nous nous jetâmes à l’eau. Je quittai le ministère, pour avoir tout mon temps. Nous vécûmes sur les 20.000 francs de la dot. Je louai un hangar à Bagnolet, je fis construire des cuves, j’achetai des œufs par centaines de mille, et j’en cherchai la vente l’hiver suivant.

Dame! ça n’a pas marché tout seul. Il m’a fallu briser des coalitions d’intérêts, lutter contre les commissionnaires des Halles, désarmer les méfiances, attendrir les grands restaurants, séduire les fabricants de biscuits, que sais-je? Vous voyez d’ici l’ex-rédacteur de ministère à la besogne. Parfois, j’étais las à croire que je marchais sur les genoux. Et souvent des larmes d’humiliation me rongeaient les yeux… Mais, dans ces moments-là, je pensais au beau voyage en limousine et, l’œil sec, la taille redressée, je repartais…

Vous connaissez ma situation actuelle. Mes usines couvrent à Bagnolet la superficie d’un village. Mes ramasseurs drainent l’Europe, et je puis dire que la terre entière me doit le petit bienfait de déguster en hiver un œuf qui a la fraîcheur du printemps. Vous comprenez maintenant quel fut le ressort de ma rapide fortune et pourquoi j’aime mes trois autos…

—Et le bon Marcel, vous ne l’avez pas pris comme mécanicien?

—Marcel? Mais si, je l’ai pris. C’est mon surveillant général. Il se fait mille louis par an. Mais comme mécanicien, vous ne voudriez pas. Il prend trop facilement du monde sur la route!

 

A QUOI RÊVENT LES CHAUFFEURS

 

«Parti au quart de tour. Pas fâché. Sous prétexte d’adieux, les Ledragon nous avaient à l’œil. Ce que c’est rosse, les amis! Ayons le sourire.

Cristi! la sortie n’est pas bonne, chez les Ledragon. Deux bornes resserrées, un seuil de pierre, un butoir… On voit bien qu’ils n’ont pas d’auto. Virage. Passons vite en quatrième. Je suis sûr qu’ils nous guettent encore… Ah! nous y sommes, et sans douleur.

Pas mauvais, leur déjeuner. Deux vins. Ils donnent l’ordinaire pour du bordeaux. Des nèfles! C’est du petit reginglard de pays. Le second était cordial. Pourtant, l’étiquette blanche et le nom en cursive «Pomard» ne m’inspirent pas confiance. Ça sent son grand épicier.

Un vieux chapeau. C’est drôle, on dirait que la voiture en a peur et qu’elle ne veut pas passer dessus.

Ce n’est pas possible, ce n’est pas une 15-20 chevaux. Le marchand s’est trompé. C’est une 24-30. Elle marche trop bien. Vite, touchons du bois. Suis-je bête! Quand on conduit, on touche toujours du bois, puisqu’on a les mains au volant.

J’ai bien mon permis?

Il y avait un plat assez réussi. Des œufs brouillés aux truffes, servis dans des tomates creusées. Il faudra que nous essayions ça à la maison, quand nous n’aurons pas les Ledragon.

Cette Mme Ledragon est étonnante. Elle a bien le demi-siècle. Et elle chasse, elle pêche. Elle vous a une de ces poitrines en pupitre… Mais ses filles, quelles bringues!

Hein? Quoi? Qu’est-ce que vous dites? Des vaches. Parbleu, je les vois bien. C’est curieux comme les gens qui sont dans votre dos ont la manie de vous donner des conseils.

J’ai une chambre réparée à l’arrière gauche. Je m’en méfie.

Zut! une montée dont on ne voit pas le bout. Faudra passer en troisième. Mais aussi nous sommes chargés comme un canon. Quelle idée ma femme a-t-elle eue d’offrir aux trois Tiquard de les déposer chez eux, à Martinville? C’est un détour de quinze kilomètres au moins. Il est vrai qu’ils lui ont fait le coup de la carte forcée. Et des allusions, et des invites! Des gens qui n’auraient pas levé le petit doigt pour monter dans votre break, au temps des chevaux, rampent à s’user la peau du ventre et déploient des ruses de Sioux pour avoir une place dans votre auto.

C’est très drôle. La route paraît moins bonne, quand on va moins vite.

D’ailleurs, quand nous n’avions pas d’automobile, nous faisions comme les autres. Combien de fois avons-nous invité les Ravache—des êtres insupportables, puants, prétentieux—uniquement parce qu’ils avaient un tonneau 10-chevaux! Et ils se faisaient prier, encore. Et nous insistions. Pour une 10-chevaux! Quand j’y pense, j’en ai chaud de honte.

Non, il ne prendra pas sa droite. Vous verrez qu’il ne la prendra pas. Quelle jouissance les charretiers éprouvent-ils à rouler à gauche? Au milieu, je comprendrais. Mais à gauche? Ah! l’animal, il dormait!

Quel beau temps.

Si j’étais les Ponts-et-Chaussées, je mettrais des planches sur les fossés et les tas de pierres sur les planches. Ainsi, je déblaierais la banquette.

Et dire que si ma direction cassait, nous nous retournerions à 60 à l’heure! Qu’est-ce que je ferais? J’aime mieux ne pas y penser.

Un troupeau. Les quatre pieds d’un mouton éreintent plus la route que les quatre pneus d’une auto. Pourtant on ne dit rien aux bergers.

Ça sent l’engrais.

Tiens, un trimardeur qui ressemble à Victor Hugo. Pauvre diable. Comme nous devons lui faire envie! Qu’est-ce qu’il peut bien penser en nous voyant? Oh! il pense peut-être tout simplement: «V’là une auto.»

Allons, bon, un coup de sirène derrière nous. Gratté! C’était au moins une 80-chevaux. Décidément, c’est insupportable, cette poussière.

Au fond, suis-je vraiment plus heureux que ce trimardeur-là? J’ai des embêtements d’affaires, d’argent, d’ambition, qu’il ignore. Et lui, il a des voluptés simples et fortes que je ne connais pas: lamper un verre de vin, fumer un mégot, palper une pièce blanche. Tout est relatif. En faisant pour chacune d’elles la balance des joies et des peines, toutes les existences s’équivalent peut-être?

Est-ce un cassis? Non, c’est l’ombre d’un arbre.

Une auto devant nous. Elle vient? Non, elle va dans notre sens. Donc, nous marchons plus vite. Il faut que je l’aie. C’est idiot. Mais je ne serai pas content tant que je ne l’aurai pas. Et puis, ça épatera les trois Tiquard.

Ah! ça va mieux.

Il me semble que j’ai entendu quelque chose d’anormal dans le moteur. Ou dans le différentiel, peut-être? Un pignon brisé? La panne, la grande panne… Suis-je serin! c’est le sifflet du chemin de fer.

Ça roule. Encore un peu, pour voir. Allons, allons, soyons sage. C’est bon la vitesse. On se sent fier, puissant, souverain. On règne.

Chic, chic! voilà les maisons de Martinville. On va débarquer les trois Tiquard. Ma foi, je n’éteins pas le moteur. Ça pressera les adieux. Et puis, si des fois on ne repartait pas…»