Poésies Allemandes

Friedrich Gottlieb Klopstock · Chapitre 3 sur 9

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Poésies Allemandes

Les Deux Muses

Qui t'a donné cette mélodie, ô lyre qui donc a tendu tes cordes

dorées et sonores? Tu te fais entendre, et les planètes s'arrêtent dans leur danse circulaire, viennent en roulant sur leurs orbites la

continuer autour de toi.

 

Voici la vierge ailée en robe de fête, les mains pleines d'épis et de pampres joyeux. Voici le verseau d'où se précipitent des flots de

lumière; mais Orion contemple la ceinture et non le verseau.

 

Ô si la main de Dieu te répandait sur l'autel, vase céleste! toute la création volerait en éclats, le coeur du lion se briserait auprès de

l'urne desséchée, la lyre ne rendrait plus que des ac- cents de mort, et la couronne tomberait flétrie.

 

Dieu a créé des signes dans les cieux: il fit la lune plus près de

notre poussière. Paisible compagne de la nuit, son doux éclat répand sur nous la sérénité; elle revient veiller toujours sur le front

de ceux qui sommeillent.

 

Je glorifie le Seigneur, celui qui ordonna à la nuit sainte du sommeil et de la mort d'avoir des voiles et des flambeaux. Terre,

tombeau toujours ouvert pour nous, comme Dieu t'a parée de fleurs!

 

Lorsque Dieu se lèvera pour juger, il remuera le tombeau plein d'ossements, et la terre pleine de semences! Que tout ce qui dort se

réveille! La foudre environne le trône de Dieu; l'heure du jugement sonne, et la mort a trouvé des oreilles pour l'entendre.

 

LES DEUX MUSES

J'ai vu…, oh! dites-moi, était-ce le présent que je voyais, ou l'avenir?

J'ai vu dans la lice la muse anglaise s'élancer vers une couronne.

 

À peine distinguait-on deux buts à l'extrémité de la carrière: des chênes ombrageaient l'un, autour de l'autre des palmiers se dessi-

naient dans l'éclat du soir.

 

Accoutumée à de semblables luttes, la muse d'Albion descendit fièrement dans l'arène, ainsi qu'elle y était venue; elle y avait jadis

concouru glorieusement avec le fils de Méon, le chantre du Capitole.

 

Elle jeta un coup d'oeil à sa jeune rivale, tremblante, mais avec une sorte de noblesse, dont l'ardeur de la victoire enflammait les

joues et qui abandonnait aux vents sa chevelure d'or.

 

Déjà elle retient à peine le souffle resserré dans sa poitrine ardente, et se penche avidement vers le but… La trompette déjà

résonne à ses oreilles, et ses yeux dévorent l'espace.

 

Fière de sa rivale, plus fière d'elle-même, l'altière Bretonne mesure encore des yeux la fille de Thuiskon: «Je m'en souviens, dit-

elle, je naquis avec toi chez les Bardes, dans la forêt sa- crée;

 

» Mais le bruit était venu jusqu'à moi que tu n'existais plus: pardonne, ô muse, si tu es immortelle, pardonne-moi de l'apprendre

si tard; mais au but j'en serai plus sûre.»

 

«Le voici là bas!… Le vois-tu dans le lointain avec sa cou-ronne?… Oh! ce courage contenu, cet orgueilleux silence, ce regard

qui se fixe à terre tout en feu… je le connais!

 

» Cependant réfléchis encore avant que retentisse la trompette du héraut… C'est moi, moi-même qui luttai naguère avec la muse des Thermopyles, avec celle des collines!»