Poésies érotiques

Évariste Parny · Chapitre 1 sur 10

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Poésies érotiques

Au campagnard il prit envie

D’emprisonner dans son jardin

Cette eau qui lui donnoit la vie.

Il prépare un vaste bassin

Qui reçoit la source étonnée.

Qu’arrive-t-il? un noir limon

Trouble bientôt l’onde enchaînée: Cette onde se tourne en poison.

La tendre fleur, à peine éclose, Sur ses bords penche tristement; Adieu l’oeillet, adieu la rose!

Flore s’éloigne en gémissant.

 

Ce ruisseau, c’est l’amour volage; Ces fleurs vous peignent les plaisirs Qu’il fait naître sur son passage; Des regrets et des vains soupirs Ce limon perfide est l’image;

Et pour ce malheureux bassin,

L’on assure que c’est l’hymen.

 

A MA BOUTEILLE.

 

Viens, ô ma Bouteille chérie,

Viens enivrer tous mes chagrins.

Douce compagne, heureuse amie,

Verse dans ma coupe élargie

L’oubli des dieux et des humains.

Buvons, mais buvons à plein verre; Et lorsque la main du sommeil

Fermera ma triste paupière,

Ô Dieux, reculez mon réveil!

Qu’à pas lents l’aurore s’avance Pour ouvrir les portes du jour: Esclaves, gardez le silence,

Et laissez dormir mon amour.

 

A ÉLÉONORE.

 

T’en souviens-tu, mon aimable maîtresse, De cette nuit où nos brûlans désirs Et de nos goûts la libertine adresse A chaque instant varioient nos plaisirs?

De ces plaisirs le docile théâtre Favorisoit nos rapides élans;

Mais tout-à-coup les suppôts chancelans Furent brisés dans ce combat folâtre, Et succombant à nos tendres ébats, Sur le parquet tombèrent en éclats.

Des voluptés tu passas à la crainte; L’étonnement fit palpiter soudain Ton foible coeur pressé contre le mien; Tu murmurois, je riois de ta plainte; Je savois trop que le Dieu des Amans Sur nos plaisirs veilloit dans ces momens.

Il vit tes pleurs; Morphée, à sa prière, Du vieil Argus que réveilloient nos jeux Ferma bientôt et l’oreille et les yeux, Et de son aîle enveloppa ta mère.

L’aurore vint, plutôt qu’à l’ordinaire, De nos baisers interrompre le cours; Elle chassa les timides amours; Mais ton souris, peut-être involontaire, Leur accorda le rendez-vous du soir.

Ah! si les dieux me laissoient le pouvoir De dispenser la nuit et la lumière, Du jour naissant la jeune avant-courière Viendroit bien tard annoncer le soleil; Et celui-ci, dans sa course légère, Ne feroit voir au haut de l’hémisphère Qu’une heure ou deux son visage vermeil.

L’ombre des nuits dureroit davantage, Et les Amans auroient plus de loisir.

De mes instans l’agréable partage Seroit toujours au profit des plaisirs.

Dans un accord réglé par la sagesse, Au doux sommeil j’en donnerois un quart; Le Dieu du vin auroit semblable part; Et la moitié seroit pour ma maîtresse.

 

A LA MÊME.

 

Oui, j’en atteste la nuit sombre Confidente de nos plaisirs,

Et qui verra toujours son ombre Disparoître avant mes désirs;

J’atteste l’étoile amoureuse

Qui pour voler au rendez-vous

Me prête sa clarté douteuse;

Je prends à témoin ce verroux

Qui souvent réveilla ta mère,

Et cette parure étrangère

Qui trompe les regards jaloux;

Enfin, j’en jure par toi-même,

Je veux dire par tous mes Dieux, T’aimer est le bonheur suprême, Il n’en est point d’autre à mes yeux.

Viens donc, ô ma belle maîtresse, Perdre tes soupçons dans mes bras.

Viens t’assurer de ma tendresse, Et du pouvoir de tes appas.

Cherchons des voluptés nouvelles; Inventons de plus doux désirs;

L’amour cachera sous ses aîles

Notre fureur et nos plaisirs.

Aimons, ma chère Éléonore:

Aimons au moment du réveil;

Aimons au lever de l’aurore;

Aimons au coucher du soleil;

Durant la nuit aimons encore.

 

A LA MÊME.

 

Dans ce moment les politesses,

Les souhaits vingt fois répétés, Et les ennuyeuses caresses,

Pleuvent sans doute à tes côtés.

Après ces complimens sans nombre, L’amour fidèle aura son tour:

Car dès qu’il verra la nuit sombre Remplacer la clarté du jour,

Il s’en ira, sans autre escorte Que le plaisir tendre et discret, Frappant doucement à ta porte,

T’offrir ses voeux et son bouquet.

Quand l’âge aura blanchi ma tête, Réduit tristement à glaner,

J’irai te souhaiter ta fête,

Ne pouvant plus te la donner.

 

A UN HOMME BIENFAISANT.

 

Cesse de chercher sur la terre

Des coeurs sensibles aux bienfaits; L’homme ne pardonne jamais

Le bien que l’on ose lui faire.

N’importe, ne te lasse pas;

Ne suis la vertu que pour elle; L’humanité seroit moins belle,

Si l’on ne trouvoit point d’ingrats.

 

SOUVENIR.

 

Déjà la nuit s’avance, et du sombre Orient Ses voiles par dégrés dans les airs se déploient.

Sommeil, doux abandon, image du néant, Des maux de l’existence heureux délassement, Tranquille oubli des soins où les hommes se noient; Et vous, qui nous rendez à nos plaisirs passés, Touchante illusion, Déesse des mensonges, Venez dans mon azile, et sur mes yeux lassés Secouez les pavots et les aimables songes.

Voici l’heure où trompant les surveillans jaloux, Je pressois dans mes bras ma maîtresse timide.

Voici l’alcove sombre où d’une aîle rapide L’essain des voluptés voloit au rendez-vous.

Voici le lit commode où l’heureuse licence Remplaçoit par dégrés la mourante pudeur.

Importune vertu, fable de notre enfance, Et toi, vain préjugé, phantôme de l’honneur, Combien peu votre voix se fait entendre au coeur!

La nature aisément vous réduit au silence; Et vous vous dissipez au flambeau de l’amour Comme un léger brouillard aux premiers feux du jour.

 

Momens délicieux, où nos baisers de flâme, Mollement égarés, se cherchent pour s’unir!

Où de douces fureurs s’emparant de notre ame Laissent un libre cours au bizarre désir!

Momens plus enchanteurs, mais prompts à disparoître, Où l’esprit échauffé, les sens, et tout notre être Semblent se concentrer pour hâter le plaisir!

Vous portez avec vous trop de fougue et d’ivresse; Vous fatiguez mon coeur qui ne peut vous saisir, Et vous fuyez sur-tout avec trop de vîtesse; Hélas! on vous regrette, avant de vous sentir!

Mais, non; l’instant qui suit est bien plus doux encore.

Un long calme succède au tumulte des sens; Le feu qui nous brûloit par dégrés s’évapore; La volupté survit aux pénibles élans; Sur sa félicité l’ame appuie en silence; Et la réflexion, fixant la jouissance, S’amuse à lui prêter un charme plus flatteur.

Amour, à ces plaisirs l’effort de ta puissance Ne sauroit ajouter qu’un peu plus de lenteur.

 

AU GAZON FOULÉ PAR ÉLÉONORE.

 

Trône de fleurs, lit de verdure, Gazon planté par les amours,

Recevez l’onde fraîche et pure

Que ma main vous doit tous les jours.

Couronnez-vous d’herbes nouvelles; Croissez, gazon voluptueux.

Qu’à midi, Zéphyre amoureux

Vous porte le frais sur ses aîles.

Que ces lilas entrelacés

Dont la fleur s’arrondit en voûte, Sur vous mollement renversés,

Laissent échapper goutte à goutte Les pleurs que l’aurore a versés.

Sous les appas de ma maîtresse

Ployez toujours avec souplesse, Mais sur le champ relevez-vous; De notre amoureux badinage

Ne gardez point le témoignage;

Vous me feriez trop de jaloux.

 

FRAGMENT D’ALCÉE, POÈTE GREC.

 

Quel est donc ce devoir, cette fête nouvelle, Qui pour dix jours entiers t’éloignent de mes yeux?

Qu’importe à nos plaisirs l’Olympe et tous les Dieux, Et qu’est-il de commun entre nous et Cybèle?

De quel droit m’ose-t-on arracher de tes bras?

Se peut-il que du Ciel la bonté paternelle Ait choisi pour encens les malheurs d’ici-bas?

Reviens de ton erreur, crédule Éléonore.

Si tous deux égarés dans l’épaisseur du bois, Au doux bruit des ruisseaux mêlant nos douces voix, Nous nous disions sans fin, je t’aime, je t’adore; Quel mal feroit aux Dieux notre innocente ardeur?

Sur le gazon fleuri, si près de moi couchée, Tu remplissois tes yeux d’une molle langueur; Si ta bouche brûlante à la mienne attachée Jettoit dans tous mes sens une vive chaleur; Si mourant sous l’excès d’un bonheur sans mesure Nous renaissions encor, pour encor expirer; Quel mal feroit aux dieux cette volupté pure?

La voix du sentiment ne peut nous égarer, Et l’on n’est point coupable en suivant la nature.

 

Ce Jupiter qu’on peint si fier et si cruel, Plongé dans les douceurs d’un repos éternel, De ce que nous faisons ne s’embarrasse guère.

Ses regards déployés sur la nature entière Ne se fixent jamais sur un foible mortel.

Va, crois-moi, le plaisir est toujours légitime; L’amour est un devoir, l’ennui seul est un crime.

 

Laissons la vanité riche dans ses projets Se créer sans effort une seconde vie; Laissons-la promener ses regards satisfaits Sur l’immortalité; rions de sa folie.

Cet abyme sans fond où la mort nous conduit Garde éternellement tout ce qu’il engloutit.

Tandis que nous vivons, faisons notre Élysée; L’autre n’est qu’un beau rêve inventé par les Rois, Pour ranger leurs sujets sous la verge des loix; Et cet épouvantail de la foule abusée, Ce tartare, ces fouets, cette urne, ces serpens, Font moins de mal aux morts que de peur aux vivans.

 

DÉLIRE.

 

Rions, buvons, ô mes amis!

Occupons-nous à ne rien faire.

Laissons murmurer le vulgaire,

Le plaisir est toujours permis.

Que notre existence légère

S’évanouisse dans les jeux.

Vivons pour nous, soyons heureux, N’importe de quelle manière.

Un jour il faudra nous courber

Sous la main du tems qui nous presse Mais jouissons dans la jeunesse: Et dérobons à la vieillesse

Tout ce qu’on peut lui dérober.

 

MADRIGAL.

 

Sur cette fougère où nous sommes, Six fois, durant le même jour,

Je fus le plus heureux des hommes.

Nous étions seuls avec l’amour.

Sur les lèvres de mon amie

S’échappoit mon dernier soupir; Un baiser me faisoit mourir;

Un autre me rendoit la vie.

 

LA RECHUTE.

 

C’en est fait, j’ai brisé mes chaînes, Amis, je reviens dans vos bras; Les Belles ne vous valent pas, Leurs faveurs coûtent trop de peines; Je leur dis adieu pour toujours.

Bouteille long-tems négligée Remplace chez moi les amours, Et distrais mon ame affligée.

Buvons, ô mes amis, buvons.

C’est le seul plaisir sans mêlange; Il est de toutes les saisons; Lui seul nous console et nous venge Des maîtresses que nous perdons.

 

Que dis-je, malheureux! ah! qu’il est difficile De feindre la gaîté dans le sein des douleurs!

La bouche sourit mal quand les yeux sont en pleurs.

Repoussons loin de nous ce nectar inutile.

Et toi, tendre amitié, plaisir pur et divin, Non, tu ne suffis plus à mon ame égarée.

Au cri des passions qui couvent dans mon sein, En vain tu veux mêler ta voix douce et sacrée.

Tu gémis de mes maux qu’il falloit prévenir; Tu m’offres ton appui lorsque la chûte est faite, Et tu sondes ma plaie au lieu de la guérir.

Va, ne m’apporte plus ta prudence inquiète; Laisse-moi m’étourdir sur la réalité; Laisse-moi m’enfoncer dans le sein des chimères, Tout courbé sous les fers chanter la liberté, Saisir avec transport des ombres passagères, Et parler de félicité,

En versant des larmes amères.

 

Ils viendront ces paisibles jours, Ces momens du réveil, où la raison sévère Dans la nuit des erreurs fait briller sa lumière, Et dissipe à nos yeux le songe des amours.

Le tems qui d’une aîle légère Emporte, en se jouant, nos goûts et nos penchans, Mettra bientôt le terme à mes égaremens.

Ô mes amis! Alors échappé de ses chaînes, Mon coeur dans votre sein déposera ses peines; Ce coeur qui vous trahit revolera vers vous.

Sur votre expérience appuyant ma foiblesse, Peut-être je pourrai d’une folle tendresse Prévenir les retours jaloux.

Sur les plaisirs de mon aurore Vous me verrez tourner des yeux mouillés de pleurs, Soupirer malgré moi, rougir de mes erreurs, Et même en rougissant, les regretter encore.

 

A M. DE F.

 

Abjurant ma douce paresse,

J’allois voyager avec toi;

Mais mon coeur reprend sa foiblesse; Adieu, tu partiras sans moi.

Les baisers de ma jeune Amante

Ont dérangé tous mes projets.

Ses yeux sont plus beaux que jamais; Sa douleur la rend plus touchante.

Elle me serre entre ses bras,

Des Dieux implore la puissance, Pleure déjà mon inconstance,

Gémit, et ne m’écoute pas.

Viens, dit-elle; un autre rivage Nous attend au déclin du jour;

Nous ferons ensemble un voyage, Mais c’est au temple de l’Amour.

 

MA RETRAITE.

 

Solitude heureuse et champêtre, Séjour du repos le plus doux, Le printems me ramène à vous; Recevez enfin votre maître.

La jeune Amante du Zéphyr

A ranimé vos tristes plaines; Échappé de mes lourdes chaînes, Comme elles, je vais rajeunir.

Vous donnez à mes sens une nouvelle vie; Mon ame trop long-tems flétrie, Aux rayons naissans du plaisir, Déjà commence à s’entrouvrir.

 

Ô maîtresse toujours plus chère!

De ces lieux tu fais l’ornement.

Dans ces lieux tu fais sans mystère Le bonheur du plus tendre amant.

 

La simplicité seule orna mon hermitage.

On ne voit point chez moi ces superbes tapis Que la Perse, à grands frais, teignit pour notre usage.

Je ne repose point sous un dais de rubis; Mon lit n’est qu’un simple feuillage.

Eh qu’importe? le somme est-il moins consolant?

Les rêves qu’il nous donne en sont-ils moins aimables?

Le baiser d’une Amante en est-il moins brûlant, Et les voluptés moins durables?

Pendant la nuit, lorsque je peux Entendre dégoutter la pluie, Et les fiers enfans d’Orythie Ébranler mon toit dans leurs jeux; Alors si mes bras amoureux

Entourent ma craintive amie, Puis-je encor former d’autres voeux?

Qu’irois-je demander aux dieux A qui mon bonheur fait envie?

 

Je suis au port, et je me ris De ces écueils où l’homme échoue.