Quand la mort nous sépare, ép.2
Chapitre 1
Je descends l'escalier, curieuse de découvrir les nouveaux arrivants. Voilà bientôt un an que Timaël est parti et depuis la maison est restée vide, pour mon plus grand désespoir.
Une année de solitude et de silence dans ces pièces désertées de toute vie.
J'ai passé le temps en me remémorant les merveilleux moments partagés avec lui.
Me consolant en me disant qu'il est sûrement heureux aujourd'hui... Dans les bras d'une autre femme. Un petit pincement au cœur m'oblige à reporter toute mon attention sur le camion garé devant la maison.
Je veux oublier... Je dois oublier.
Un homme seul, d'une trentaine d'années se dirige vers la maison avec des cartons dans les bras. Il est très grand avec des cheveux courts noirs, des traits fins d'une rare beauté.
N'ayant eu aucune visite des lieux ces derniers mois, je me demande ce qu'il fait là ?
Il déverrouille la porte et pénètre dans le hall, je recule dans un coin, impressionnée par son regard sombre, ses yeux sont si noirs que c'en est effrayant. Il dégage quelque chose de malsain derrière cette beauté et pourtant je ne peux m'empêcher d'être attirée par lui. Un frisson me traverse le corps, je me demande encore une fois comment je peux ressentir toutes ces sensations, n'étant plus humaine ? Comme je me demande ce que je fais encore là après des centaines d'années, emprisonnée entre ces quatre murs. Je passe les heures suivantes à l'observer décharger le camion et déballer ses affaires.
Il passe plusieurs fois à côté de moi et à chaque fois ma peau se couvre de frissons.
Il est fort et se déplace comme un félin, je suis en admiration devant la perfection de son visage.
Le soir venu tout est en place, les meubles sont montés, les armoires sont remplies.
Ses tableaux, rideaux et objets de décorations sont luxueux, mais tout est de couleur sombre, ce qui donne une ambiance lugubre à la maison. C'est sinistre, je n'aime vraiment pas ça.
Je le suis jusqu'à la cuisine et le regarde manger un sandwich. Je reste tout près n'ayant pas eu de compagnie depuis longtemps. Une fois de plus le visage de Timaël s'impose à moi, je le chasse immédiatement de ma tête.
Je suis mon bel inconnu dans la chambre et le regarde se déshabiller, je suis subjuguée par la beauté de son corps ferme et élancé. Cet homme est dangereusement envoûtant, mon corps a de drôles de pulsions en sa présence. Je ne comprends pas vraiment pourquoi, alors je m'éloigne et décide de redescendre dans la cuisine.
Je passe la nuit au rez-de-chaussée, chamboulée par cette arrivée des plus étranges.
Les jours suivants, je l'observe en retrait, curieuse. Il ne bouge pas de la maison et se contente de poursuivre son installation.
Ce matin, je le suis dans la salle de bain, comme je le faisais avec celui auquel je ne dois plus penser. Pendant qu'il se rase, je me glisse devant lui face au miroir et fixe son reflet. Une chose étrange se passe quand je vois son bras rester en suspens, le rasoir à la main. Je tressaille et m'écarte précipitamment. Je le vois reprendre son activité comme si de rien n'était, un sourire aux lèvres. Est-ce ce sourire qui me dérange ? Ou cette drôle d'attitude ? C'est comme s'il avait senti ma présence... Mais c'est impossible, je me dis que je me suis imaginé des choses.
L'après-midi arrive et je le regarde passer de vieux disques sur la platine en m’asseyant à l'autre bout de la pièce, dans un coin. Je ne peux m’empêcher de remuer au rythme de la musique, après ces longs mois de silence, c'est un vrai bonheur. Alors, je ferme les yeux et me laisse transporter par les notes mélodieuses.
Quand la chanson s’arrête, je soulève mes paupières en souriant, mais me raidis aussitôt en voyant ses prunelles noires braquées sur moi.
Il détourne rapidement la tête... Trop rapidement, cette fois je n'ai pas rêvé, j'en suis sûre... Il m'a vue !
Mais les minutes suivantes, il classe tranquillement ses disques, je n'en crois pas mes yeux.
Je suis pourtant sûre de moi, alors je m'approche et me positionne à côté de lui, en lui demandant :
– Tu me vois ?
Rien... Il continue de m'ignorer et se lève pour se rendre dans la cuisine où il se sert un café.
– Je sais que tu me vois, insisté-je en le suivant.
– Très bien, dit-il en se tournant face à moi, un sourire machiavélique sur les lèvres. Ne faisons pas durer le suspens plus longtemps, déclare-t-il très content de l'effet qu'il produit sur moi.
Surprise, je recule les jambes flageolantes, en balbutiant :
– Qui es-tu ? Tu n'es pas humain, sinon tu ne me verrais pas !
– Ce que je suis n'est pas très important, Adélice.
– Tu connais mon prénom ? C'est impossible...
– Tout est possible, lance-t-il en s'approchant de moi.
– Non... C'est faux... Sinon je ne serais pas dans la situation dans laquelle je me trouve depuis des siècles, réponds-je complètement dépassée par les événements. Qui es-tu ? insisté-je.
– Je suis celui qui vient te tendre la main et te sortir de cette éternité tourmentée !
– Tu es Dieu ? bredouillé-je.
Son éclat de rire me fait froid dans le dos, je recule encore un peu et me retrouve adossée au mur. Je le regarde en écarquillant les yeux, horrifiée de le voir s'approcher de moi en riant comme s'il était devenu fou.
– Arrête de rire, crié-je effrayée par son attitude.
– Tu es... Mignonne, susurre-t-il en caressant ma joue du bout des doigts. Pour répondre à ta question : non je ne suis pas Dieu... Je m'appelle Alastor.
– Qu'es-tu alors ? demandé-je entre deux battements de cœur.
– Ange déchu, démon... Appelle-moi comme bon te semble, ironise-t-il très fier de lui.
Je reste sans voix quelques minutes, tremblant de tout mon corps.
– Que veux-tu de moi ? questionné-je sans être vraiment sûre de vouloir entendre sa réponse.
– Toi... C'est toi que je veux, murmure-t-il à quelques centimètres de mon visage.
– Moi ?
– Oui, toi et ta petite âme tourmentée depuis des siècles, il n'y a pas de biens plus précieux sur cette terre et je compte bien me les approprier !
– Non, m’exclamé-je effrayée.
– Tu es croyante Adélice... Je le sens... Alors dis-moi où est ton Dieu depuis toutes ces années que tu erres entre ces quatre murs ? Où est-il ?
–…
– Tu vois ? Tu n'as aucune réponse à me donner... Parce qu'il t'a abandonnée depuis bien longtemps ! Il se moque de toi et du calvaire que tu endures depuis des siècles ! Alors que moi je suis là, pour toi... Je peux t'aider.
– Non, je refuse, dis-je avant de m'élancer dans l'escalier pour me rendre dans la chambre.
Mais quand je traverse la porte, il est là... Devant moi, au pied du lit.
Il me fixe de ses yeux noirs, une expression terrifiante sur le visage.
– Tu ne peux pas me fuir Adélice, je suis partout.
– Laisse-moi tranquille, hurlé-je, me bouchant les oreilles de mes mains pour ne plus entendre son rire qui me transperce de toutes parts.
– Ne veux-tu pas savoir ce que j'ai à t'offrir ?
Je secoue la tête de gauche à droite, ne pouvant dégrafer mes lèvres sans me mettre à pleurer.
– Ne voudrais-tu pas redevenir humaine et sortir de cette maison ?
Je m’immobilise et lève les yeux vers son visage barré d'un immense sourire. Il m'observe heureux d'avoir enfin attiré mon attention.
– Ce que je veux, c'est rejoindre mes enfants et mon mari... réponds-je la gorge nouée par les émotions.
– Comme c'est mignon, très touchante ta petite histoire, s'esclaffe-t-il. Cela est malheureusement impossible Adélice et au cas où tu ne l'aurais pas remarqué le paradis ne veut pas de toi ! Alors que moi, je t'ouvre grand les bras...
– Je préfère rester entre ces quatre murs pour l'éternité, plutôt que de pactiser avec le diable, réponds-je en sentant le poids du désespoir sur mes épaules.
– Pourquoi ? questionne-t-il, agacé. Tu crois que tu vaux mieux que moi ? Et si on parlait de Timaël ? Et du mal que tu lui as fait...
Mes muscles se tétanisent, mon cœur s'emballe à l'évocation de ce prénom.
– Laisse-le tranquille, ne parle pas de lui... Il n'a rien à voir avec tout ça !
– Oh mais je le laisse tranquille, tu t'es très bien débrouillée toute seule pour le détruire, déclare-t-il en souriant de toutes ses dents.
– C'est faux... Je ne lui ferais jamais de mal, crié-je en me retenant de le gifler.
– Veux-tu voir ce qu'il est devenu à cause de toi ?
– Non... Non, tu mens, ce n'est pas vrai... Dis-moi la vérité, le supplié-je en tombant à genoux devant lui.
– C'est la vérité ! Tu l'as anéanti, continue-t-il en s'agenouillant devant moi, satisfait de me voir brisée.
Il relève mon menton du bout des doigts pour plonger ses yeux sombres dans les miens avant de continuer :
– Veux-tu voir ce que tu lui as fait ? murmure-t-il si près de mon visage que son souffle caresse ma peau.
J'acquiesce, terrifiée à l'idée de ce que je vais découvrir.
– Ferme les yeux, dit-il en posant la paume de sa main sur mon front.
Une drôle de sensation m'envahit alors je suis prise de vertige, puis submergée d'images et de sons. Je reconnais le visage amaigri de Timaël, ses joues creusées, ses yeux cernés de noir, ses cheveux bien trop longs. Ma poitrine se serre en voyant le désespoir qu'exprime son regard. Je le vois complètement ivre passer de bar en bar, de femme en femme dans des chambres miteuses. J'ai du mal à le reconnaître...
Ce n'est plus le même homme. Des cris et gémissements me transpercent les oreilles ainsi que le cœur, le voir donner du plaisir à d'autres femmes m'est insupportable. Des rires malsains mêlés aux râles finissent de m'anéantir. Je me débats de toutes mes forces pour sortir de ces visions, de ces images de Timaël s’emboîtant aux corps de ces femmes plus hideuses les unes que les autres. À bout de force, je finis par m’effondrer sur le parquet, les images laissant place au noir absolu.
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