Quand meurent les éblouissements

Anne-Frédérique Rochat · Chapitre 2 sur 3 · partie 1/3

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Quand meurent les éblouissements

Chapitre II

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

II

 

 

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E lle était allongée dans le grand lit. Un rai de lumière caressait ses cheveux. Le drap froissé par la nuit découvrait son dos, sa taille fine et ses reins qu’elle avait si jolis. Il la regardait. Ne la réveillerait pas tout de suite. Elle était rentrée tard, avait dû boire pas mal d’alcool. Elle méritait de se reposer. Les derniers mois avaient été intenses et la pression retombait enfin. Il la regardait et la trouvait courageuse, bien plus courageuse que lui. Il fallait voir tout ce qu’elle donnait sur un tournage, la façon dont elle s’investissait, comme si sa vie en dépendait. Lui était venu au cinéma par hasard et il continuait ce métier, car on le demandait beaucoup et il gagnait de belles sommes d’argent, mais en réalité cet univers l’ennuyait, il le trouvait commercial, factice et superficiel ; Aure, elle, y voyait le côté artistique, la chance de pouvoir mener une vie différente de celle de la plupart des gens et de faire passer – à travers un film – une vision singulière du monde. Leurs points de vue divergeaient non seulement à cause de leur caractère, mais également des équipes avec lesquelles ils travaillaient. Il était un acteur populaire, bankable, ses films étaient faits pour marcher et, généralement, marchaient ; elle faisait plutôt du cinéma d’auteur, gagnant l’estime de ses pairs, mais des cachets nettement moins mirobolants. Elle se retourna, s’étira, ouvrit un œil et sourit.

– Bonjour, mon amour.

Il la rejoignit dans le lit, l’embrassa.

– Bonjour, mon cœur, bien dormi ?

– J’ai un peu mal à la tête…

– Je vais te chercher un verre d’eau et une aspirine.

– Tu es un ange.

Elle sortait d’un rôle difficile, l’histoire d’une jeune mère qui tombait dans une grave dépression, frôlant les frontières de la folie, après la mort brutale de sa sœur jumelle. Tom l’avait énormément soutenue, il était même venu sur le tournage quelquefois. Elle soupçonnait que c’était aussi par méfiance vis-à-vis de l’acteur qui jouait son compagnon et dont le physique était très avantageux. Cette douce surveillance n’était pas pour lui déplaire, tant de fois elle avait éprouvé de la jalousie envers les sublimes actrices qu’il tenait dans ses bras. Cela faisait cinq ans maintenant qu’ils étaient ensemble. C’était sa première vraie histoire d’amour. Avant lui, elle avait eu une poignée d’aventures, quelques liaisons, des déceptions, rien de très marquant : il était son cher et tendre. Très vite, ils avaient habité sous le même toit (son toit à lui, un magnifique duplex décloisonné, qu’il avait acheté et fait totalement rénover un an avant leur rencontre), et elle s’estimait heureuse de l’avoir à ses côtés. Comment supporterait-elle la pression s’il n’était pas là ? Il avait le don d’amenuiser ses angoisses et de la rassurer. Le cinéma, pour lui, n’était pas une chose essentielle.

– Aure ? dit-il depuis la salle de bains attenante à la chambre à coucher. Il n’y a plus d’aspirine, tu veux que j’aille en chercher ?

– Non, reste là, ça passera avec le café.

Elle bâilla, puis s’assit dans le lit. Le soleil transperçait par une ouverture l’épais rideau et lui éclaboussait le visage. Elle ferma les yeux, savoura cette douceur matinale qui atténuait déjà son mal de tête. Elle entendit Tom descendre l’escalier, mettre en route la machine à café. Tom Barlier. Elle avait essayé au début de leur relation de lui demander de l’appeler Chiara, puisque c’était son nom, mais il n’y était pas parvenu. Ils s’étaient rencontrés sur le plateau d’une émission de télévision où on l’avait appelée Aure tout au long de la soirée, le coup de foudre qu’il avait ressenti était lié à ce moment, ce prénom, il n’avait jamais pu en changer. Elle songeait surtout qu’il n’aimait peut-être pas Chiara, sans oser l’avouer, par crainte de la blesser. C’était son agent, après Le Carrousel, qui l’avait incitée, pour ne pas dire obligée, à modifier son nom. « Chiara Mastrini ressemble beaucoup trop au nom d’une autre actrice, ça fait réchauffé, ce n’est pas vendeur », avait-il déclaré avec un accent anglais qu’il exagérait pour se donner un genre. Ils avaient réfléchi, griffonné plusieurs combinaisons pour finalement se mettre d’accord sur Aure Carmin. À présent, elle était Aure Carmin pour toute nouvelle personne qu’elle rencontrait et elle avait perdu, grâce à des cours de prononciation, le léger accent de sa région. Elle passa aux toilettes, se rinça le visage, ses traits étaient détendus, comme souvent après qu’elle avait un peu trop bu. Elle enfila un peignoir et rejoignit son compagnon dans la grande pièce à vivre. Il n’était jamais aisé, après plusieurs mois dans la peau de quelqu’un d’autre, de redevenir soi, juste soi ; c’était si agréable de se transformer, se déplacer, s’oublier. De toute la journée et toute la nuit, elle ne serait que Chiara, et peut-être un peu Aure aussi, mais ça restait la même personne, et ça avait quelque chose d’étouffant. D’autant plus qu’elle n’avait que de vagues projets pour la suite, aucun contrat n’avait été signé, aucun texte à mémoriser pour l’instant, aucun personnage à s’approprier. Combien de temps devrait-elle supporter de n’être qu’elle-même ? De tourner en boucle ses propres pensées ? Elle s’assit à la table, le petit-déjeuner était prêt : croissants, pain frais, nids d’abeilles, tresse, café fumant et jus d’oranges pressées.

– Merci, chéri, ça a l’air succulent, quel choix, on ne pourra jamais avaler tout ça ! rit-elle en attrapant un croissant.

Habituellement, elle ne mangeait jamais ce genre d’aliment, craignant de prendre du poids et de ne plus entrer dans ses costumes. Mais, puisque le tournage était terminé, elle se permettrait enfin de manger tout ce dont elle avait envie, au moins ce matin. Malgré le vide et le sentiment d’inutilité qu’elle ressentait, il y avait également le soulagement de pouvoir se laisser aller, de ne pas devoir se méfier de son corps, de ses réactions, de ne pas avoir peur qu’apparaissent un furoncle ou de l’eczéma (ce qui lui était arrivé une fois, et essayer de cacher cette éruption cutanée avec du maquillage n’avait fait qu’empirer l’inflammation, elle avait fini chez un dermatologue en urgence afin qu’il lui prescrive de la cortisone). Aujourd’hui, elle pouvait être tranquille, et même si elle était couverte de plaques ou de boutons cela ne prétériterait pas le travail de toute une équipe.

– Et demain tu prends l’avion à quelle heure ? demanda-t-elle après avoir englouti son croissant et bu une gorgée de café.

– Onze heures quarante-cinq, on aura le temps de petit-déjeuner ensemble.

Elle glissa sa main dans la sienne.

– Tu vas me manquer.

– Il faut que tu viennes, il paraît que l’Islande est un pays fascinant.

– Tu ne seras pas disponible et j’ai peur que ça me déprime d’être toute seule là-bas.

– C’est vrai que mon planning de tournage est chargé… On pourrait communiquer par Skype pour une fois ?

– Ça déforme, j’ai horreur de ça. Non, vraiment, je préfère encore le téléphone.

– Ta mère vient quand ?

– Demain après-midi.

– C’est bien.

– Tu crois ?

– Oui, ça te distraira.

Elle haussa les épaules, reprit un croissant dans lequel elle mordit avec une sensation de plaisir surdimensionnée. Ce goût, ce moelleux si unique qu’aucun fruit ou légume ne pouvait offrir lui faisait l’effet d’une drogue. Le plus difficile serait de ne pas en reprendre un troisième, et un quatrième. Comment s’arrêter quand c’était si doux, si bon, si planant ?

– J’aime te voir manger comme ça, s’exclama Tom, la gourmandise te va bien !

– C’est trop ? Tu crois que c’est trop ?

– Tu te prives tout au long de l’année, alors non, Aure, ce n’est pas trop, dit-il sévèrement.

Elle avait toujours au fond d’elle la peur de perdre le contrôle et que les choses lui échappent, qu’elle s’échappe. Pour aller où ?

Dans l’appartement, presque tout était blanc : les murs, les meubles, les tapis, les bibelots, la vaisselle, les tableaux. Cela avait quelque chose de propre, de pur, mais de clinique aussi. Chiara le remarquait maintenant. Pourquoi n’avons-nous pas pensé à ajouter de la couleur ? se demanda-t-elle soudain, étonnée que toute cette blancheur ne l’ait jamais dérangée jusqu’ici.

– Et si on changeait de canapé ? proposa-t-elle avec enthousiasme.

– Quelle drôle d’idée, il est très bien, ce canapé, et il s’accorde parfaitement à l’ensemble.

– Justement. Tu n’aurais pas envie d’une note différente, d’une touche de couleur ? Histoire d’égayer tout ce blanc.

– Le blanc est un gage de calme et de sérénité, ma chérie, avec notre métier, on a besoin de tranquillité.

– Tu crois qu’un canapé rouge déséquilibrerait l’appartement, nous déséquilibrerait ?

– C’est un risque que je préfère ne pas prendre.

Elle éclata de rire.

– Je vis dans du blanc depuis des années, ajouta-t-il crûment, vexé par la réaction de sa compagne, et je ne souhaite pas en changer, c’est ma façon à moi de trouver l’harmonie, voilà.

– Et juste quelques coussins jaunes, tu penses aussi que ça te perturberait ?

Il y avait de la moquerie dans sa voix. Il se leva de table et asséna :

– C’est mon appartement, j’ai encore le droit de le meubler comme je l’entends.

Chiara en avala son morceau de croissant de travers, elle n’en revenait pas de tant de muflerie. Elle avait à maintes reprises proposé de payer un équivalent de loyer, mais il avait toujours refusé, arguant qu’il gagnait plus d’argent et qu’elle n’aurait qu’à lui offrir un repas de temps en temps.

– Répète ce que tu viens de dire ? s’étouffa-t-elle.

Il s’immobilisa.

– Excuse-moi, je me suis emporté, je retire mes paroles.

– Comment veux-tu que je me sente chez moi avec ce genre d’attitude ?

Tom revint s’asseoir à la table.

– Oui, c’était idiot, pardonne-moi, mais j’aime mon… (il rectifia) notre appartement tel qu’il est. Si vraiment tu veux de la couleur, tu peux acheter une plante. Elle pourrait même donner des fleurs, et ça ferait encore plus de couleurs.

Était-il sérieux ? Il l’était. Son conjoint avait des obsessions, certains côtés rigides qu’elle avait appris à accepter, bien qu’ils la heurtent ou l’agacent parfois ; elle-même était pleine de tics et de tocs.

– Une plante, c’est compliqué, il faut s’en occuper, et on bouge beaucoup. Qui lui donnera à boire quand on n’est pas là ?

– La femme de ménage.

Elle ne voulait pas de plante. Durant son adolescence, elle avait essayé d’en avoir dans sa chambre et les avait toutes fait crever, les unes après les autres, malgré l’attention et les bons soins qu’elle leur avait prodigués. Devoir les descendre dans la rue, toutes sèches et dénuées de feuilles pour que les éboueurs les ramassent avec les ordures ménagères l’attristait à chaque fois. Elle ne voulait pas de plante.

– Je ne sais pas, on verra, dit-elle pour couper court à la discussion.

– Tu es ici chez toi, mon cœur, n’en doute pas, d’accord ?

Elle acquiesça. Cela faisait plus de quatre ans qu’elle vivait dans ce superbe appartement, et pourtant elle avait régulièrement la sensation d’être en transit. À croire qu’elle n’avait pas réussi à investir ce lieu. Peut-être était-elle incapable d’investir quelque endroit que ce fût ? Uniquement des rôles, des personnages qui n’existaient pas, des histoires, des décors de cinéma, des maisons en carton-pâte. Par moments, elle avait l’impression de vivre à côté de sa vie ou au bord d’une immense piscine dans laquelle elle voyait les autres plonger, tandis qu’elle restait en retrait à les observer.

Elle termina son croissant, eut envie d’en reprendre un, choisit plutôt une tranche de tresse qu’elle tartina de beurre et de miel. Ensuite elle irait courir pour se sentir bien dans sa peau. Il y avait un grand parc près de chez eux, idéal pour une séance de footing. Transpirer lui faisait toujours énormément de bien, comme si toute la pollution qu’elle avait en elle – toxines et pensées parasites – sortait de son corps par les petits trous destinés à la sudation qu’on appelait « pores » (ce qu’elle trouvait drôle, imaginant des millions de cochons microscopiques le long de son épiderme). Oui, elle irait faire une heure de sport pour se déstresser. En plus elle déjeunait avec son agent le lendemain et devait avoir l’air en forme.

– Et si personne ne m’engageait plus jamais ? s’inquiéta-t-elle à voix basse une fois que son assiette fut vide et que plus rien ne l’aida à refouler ses angoisses.

– Ne dis pas de bêtise. Tu es au début de ta carrière, je suis sûr qu’un magnifique projet va bientôt surgir.

– Je l’espère.

– Profites-en pour te reposer. Tu étais sous pression ces derniers mois, sans une minute à toi, et tu te réjouissais de retrouver ta liberté, tu te souviens ? Alors ne commence pas à te torturer à peine ton tournage terminé.

– Tu as raison, bien sûr. Toi, ça va ? Tu te sens prêt ?

– Ce n’est pas très difficile, mon rôle ressemble à un tas de rôles que j’ai déjà faits, je sais comment le prendre.

– Tu es incroyable. Rien ne te déstabilise jamais.

– Si, passer du blanc à la couleur, dit-il en lui faisant un clin d’œil.

Elle sourit. Il avait un si beau visage, anguleux et tendre à la fois. Elle désira l’embrasser, parcourir ses traits avec des baisers, mordre ses lèvres.

– Je pensais aller courir, mais peut-être qu’on pourrait retourner sous les draps un moment, susurra-t-elle.

Ils quittèrent la table du petit-déjeuner et remontèrent dans la chambre à coucher.

 

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H erbert lui avait donné rendez-vous dans la brasserie qui se trouvait juste en dessous de son agence, c’était là qu’ils se retrouvaient s’ils avaient décidé de déjeuner ensemble tout en parlant de l’avenir d’Aure Carmin. Le restaurant était calme, les paroles ne résonnaient pas dans l’espace, il était facile de s’entendre, contrairement à d’autres endroits trop bruyants à cette heure. Il était vêtu d’un costume jaune canari très bien coupé et d’une cravate verte, il aimait se faire remarquer autant qu’il aimait qu’on remarque ses acteurs et ses actrices dans les films. Chiara songea avec humour que cet homme serait parfait dans son salon, sur son canapé d’un blanc immaculé. Pourrait-elle louer ses services pour une soirée entre amis ?

 

– Aure, ma belle, tu es splendide ! s’exclama-t-il en l’embrassant.

– C’est vrai ?

– Un peu fatiguée, mais c’est normal après un film, ça n’enlève rien à ta beauté.

Sa « beauté ». Ce mot lui faisait toujours un drôle d’effet, et elle avait l’impression désagréable de l’usurper. Ils s’assirent.

– Comme d’habitude ? demanda-t-il.

– Comme d’habitude.

– Garçon ! Deux verres de blanc !

Très vite, le serveur apporta leurs boissons. Ils trinquèrent et burent avec plaisir une gorgée de vin, c’était une des choses qui les rapprochait : ils ne crachaient jamais sur un petit verre. Herbert était un habitué, on le traitait avec beaucoup d’égards et il était servi avant les autres clients. Ils commandèrent une grande assiette de crudités (pour elle) et des rognons de veau à la moutarde (pour lui).

– Alors, comment s’est terminé ton tournage ?

– Très bien. Richter n’est pas facile, il est vraiment très exigeant, plus exigeant encore que ce que j’ai connu jusque-là, mais ça ne m’a pas déplu, et je pense que dans ce film on verra une autre facette de moi, une facette qui peut donner envie à des réalisateurs de me confier des rôles plus forts, plus intenses.

Elle prit un morceau de pain pour éviter que la tête lui tourne, elle n’avait rien mangé depuis le dîner de la veille.

– Dis, Herbert, tu n’as toujours pas de proposition de film pour moi ?

Il fit non de la tête, l’air désolé.

– En ce moment, tout le monde veut des visages aux traits marqués, des gueules, quoi. Et toi, ma belle, avec ta jolie frimousse tout harmonieuse, tu…

– N’attires personne, soupira-t-elle.

– Ce sont des cycles, on reviendra aux visages lisses, j’en suis sûr.

« Visage lisse », voilà deux mots qui lui convenaient mieux que « beauté ». Elle était Visage Lisse sans rien de particulier, s’était même étonnée qu’on puisse y voir autre chose.

– En revanche, j’ai une audition pour le théâtre, dit-il avec préciosité.

– Je n’ai jamais fait de théâtre !

– J’étais certain que tu dirais ça, mais ce n’est pas très différent du cinéma. Si tu sais faire l’un, tu sais faire l’autre.

– Tu mens.

– Bon, c’est vrai, j’exagère un peu. (Il finit son verre et le reposa bruyamment.) Ce qui est intéressant dans cette audition, c’est que le metteur en scène a sélectionné lui-même les actrices qu’il veut rencontrer, il t’a vue jouer dans un film et t’imagine dans le rôle principal. Vous ne serez qu’une petite dizaine, tu as toutes tes chances.

– Qu’est-ce que c’est comme pièce ?

– Mademoiselle Julie, de Strindberg.

– Mademoiselle Julie, répéta-t-elle, rêveuse.

– Tu connais ?

– Je l’avais travaillée à l’école, en cours de français, et j’avais adoré.

– Alors, c’est oui ?

– Tu crois que je peux y arriver ?

– Aucun doute.

– D’accord, je vais participer à l’audition. On verra bien.

– Magnifique ! Garçon ! Deux autres ! dit-il en levant son verre vide.

Herbert lui expliqua que le metteur en scène était connu et reconnu dans le milieu – en effet, Chiara avait déjà entendu son nom – et qu’il avait souvent travaillé avec des actrices de cinéma, car il aimait leur façon plus intérieure, plus simple, d’aborder les rôles.

– Une de ses pièces est à l’affiche en ce moment, on va y aller, comme ça quand tu le verras tu pourras lui dire à quel point tu as aimé son travail, que ça t’a touchée, que tu désires follement bosser avec lui, etc., etc.

– Quand est l’audition ?

– Dans quinze jours, le 18 octobre à onze heures.

– C’est noté. Ça se jouera dans une grande salle ?

– Huit cents places.

– Ah, quand même…

Lorsque le serveur apporta deux autres verres pleins à ras bord, ils trinquèrent à nouveau. Du théâtre. Elle allait peut-être faire du théâtre. Son cœur battit plus fort. En était-elle capable ? Être debout sur une scène devant un public. Ne pas pouvoir refaire la prise. Sauter sans parachute et sans filet. Y parviendrait-elle ?

– Et si je perdais mes moyens ?

– Tu boiras un verre avant pour te détendre, ou alors tu demanderas à ton médecin de te prescrire des bêtabloquants, il y a d’autres choses aussi plus amusantes. Ne t’inquiète pas pour ça. En plus, le budget n’est pas aussi lourd que pour un tournage, c’est moins de pression… Et tu auras tout le temps de répéter.

– Oui, mais il y aura huit cents personnes devant moi – pas uniquement des techniciens ou des acteurs –, des personnes qui auront payé, et ce n’est pas donné, une place de théâtre ! Imaginer tous ces yeux fixés sur moi, attendant un résultat…

– Calme-toi. La plupart des grandes actrices sont passées par là, je pense que ce serait bon pour ta carrière, ça te donnerait une légitimité supplémentaire, et puis tu pourrais y prendre goût.

Soudain, elle visualisa les applaudissements, le bonheur que ce devait être de voir un parterre de spectateurs taper dans ses mains en vous regardant.

– Je vais y aller et j’espère que ça va marcher. D’autant plus que ça me fait peur de ne pas avoir de projets, c’est la première fois…

– Et ce ne sera probablement pas la dernière. Une vie d’acteur, c’est plein de trous, crois-en mon expérience. Tu ne peux pas demander à Tom de t’aider, si jamais ? Il doit avoir le pouvoir de t’imposer sur un film, non ?

– Je préférerais me débrouiller toute seule.

– On a toujours besoin des autres, Aure, surtout dans un métier comme le tien.

Leurs plats arrivèrent, ils se souhaitèrent un bon appétit et entamèrent leur repas. Herbert confia à Chiara les derniers potins. Elle ne finit pas sa salade, le fait de savoir qu’elle ne retrouverait pas son compagnon en fin de journée et qu’elle allait passer quelques jours avec sa mère la stressait. D’autant plus que Maggy avait donné une date d’arrivée, mais pas de départ. Ils recommandèrent plusieurs verres de vin, prétextant qu’il était bon et qu’il fallait fêter l’audition qu’ils avaient décrochée. Au moment de l’addition, Herbert se pencha vers Chiara en chuchotant :

– Pendant que j’y pense, Saxon est un homme à femmes. Il ne faut pas être vulgaire, bien sûr, mais si lors de l’audition tu dévoiles légèrement tes attributs, dit-il en bombant son torse, ça peut peut-être aider.

– OK.

Ils sortirent du restaurant. Herbert lui redit à quel point elle était belle et qu’il ne fallait pas qu’elle se tourmente, les visages lisses reviendraient bientôt à la mode, mais en attendant, elle devait parler à Tom, un film avec Barlier (elle sentait à la façon dont il prononçait son nom qu’il l’impressionnait) pouvait rapporter plus que ce qu’ils avaient touché jusque-là. Puis il remonta dans son agence. Elle se retrouva seule sur le trottoir. Un petit vent caressa ses cheveux. L’automne était une saison qu’elle affectionnait. Dans les parcs, les arbres offraient un spectacle sublime, de ces spectacles qui réconciliaient avec le monde. Elle était toujours debout devant le restaurant lorsqu’elle le vit. Assis sur le trottoir d’en face, sur un tas de feuilles mortes. Il la regardait, les oreilles à l’affût, les yeux ronds. Elle ne s’inquiéta pas, sachant qu’il apparaissait et disparaissait à sa guise, elle s’y était – pour ainsi dire – habituée. Elle n’en avait parlé à personne, consciente du fait qu’il était là sans être là, oui, ça elle l’avait compris, ou tentait de le comprendre. Mais sa présence, malgré tout, engendrait un malaise. Une voiture passa en trombe, il se volatilisa. « À bientôt, fennec », murmura-t-elle pour se donner l’illusion de maîtriser un tant soit peu la situation. Elle jeta un œil à sa montre. Il était quatorze heures passées, si elle ne voulait pas être en retard pour accueillir sa mère à la gare, il était temps d’y aller. Derrière l’appréhension de ces retrouvailles, une chose la réjouissait : elle serait Chiara pendant quelques jours, seulement Chiara. Même si sa mère était très fière d’Aure Carmin, jamais elle ne l’appelait ainsi, et c’était une chance. Pour Maggy, elle était et serait éternellement Chiara Mastrini.

 

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E lles s’étaient manquées, avaient dû s’appeler, s’agacer, avant d’enfin se retrouver devant la station de taxis. À présent, elles buvaient un thé fumé dans le salon de Chiara dont la blancheur, avec sa mère en jogging de luxe au milieu du canapé, lui paraissait encore plus insupportable. Et si elle profitait de l’absence de Tom pour refaire toute la déco ? Elle avait vécu dans cet appartement sans vraiment le voir, et maintenant que sa froideur lui sautait aux yeux elle ne parvenait plus à l’occulter. La luminosité, la hauteur sous plafond et le charme de l’endroit passaient au second plan.

– Alors, ma fille, comment va ta vie ? questionna Maggy après avoir pris un biscuit aux pépites de chocolat.

Elle croqua dedans et fit des miettes sans placer sa main en dessous. Chiara se retint de faire une remarque, quelques miettes ce n’était pas la fin du monde. Peut-être, mais sur ce fichu tapis blanc tout se voyait. Elle se leva, alla chercher des serviettes en papier, en tendit une à sa mère qui la remercia et se moucha dedans. Elle se moucha dedans ! Ce n’était pas possible d’être aussi rustre. Cherchait-elle à l’irriter ?

– Mais enfin, maman, on ne se mouche pas dans une serviette !

– Pourquoi ?

– Parce que ça ne se fait pas !

– Oh ! écoute, tu ne me parles pas sur ce ton, s’il te plaît. J’ai oublié d’emporter des mouchoirs et, avec la ventilation dans le train, j’ai pris froid, tu ne vas pas me faire la morale ? Du papier, c’est du papier, peu importe qu’il soit mouchoir ou serviette, non ?

– Oui, tu as raison.

Elle savait qu’elle pouvait être rigide, Tom le lui reprochait parfois. Maggy, qui avait compris le message, attrapa une serviette propre en reprenant un cookie et fit attention de le manger sans mettre des miettes par terre.

– Ils sont excellents !

– Je trouve aussi, ils viennent de la boulangerie du coin de la rue.

Elles restèrent un moment silencieuses, à boire du thé et grignoter des biscuits. La serviette en papier jaune dans laquelle Maggy s’était mouchée était à côté d’elle sur le canapé, froissée. Combien de fois dans une vie se mouchait-on ? se demanda Chiara. Y avait-il des gens qui ne se mouchaient jamais ? N’avaient jamais le rhume, le nez qui coule ? Pouvait-on sangloter sans renifler ? Au cinéma, les gens étaient toujours si beaux lorsqu’ils pleuraient, des larmes coulaient de leurs jolis yeux sans que leur visage en soit altéré.

– Et comment va Tom ?

– Il va bien, merci, il est parti ce matin pour son tournage.

– Combien de temps ?

– Deux mois, mais il reviendra peut-être une ou deux fois.

– Tu n’as pas peur ?

– De quoi ?

– Qu’il rencontre quelqu’un.

Chiara se raidit.

– J’ai confiance en lui, il m’aime. Et de toute façon la peur n’empêche rien.

– Moi je serais verte de jalousie à ta place, dit Maggy en secouant la tête.

Ses boucles étaient parfaites, elle devait les avoir faites le matin même.

– Eh bien, tu vois, ça n’a pas empêché papa…

Elle s’interrompit. Ce moment-là, le moment où son père avait eu une liaison avec la femme qu’il finirait par épouser était un sujet tabou. Elles ne l’avaient jamais évoqué. Lise et Chiara avaient senti que la blessure était trop vive, trop profonde.

– Pardon, je ne voulais pas dire ça.

Elle regretta sincèrement ses paroles, surtout en voyant la main gauche de sa mère trembloter sur son jogging brillant.

– Je vais aux toilettes, bredouilla Maggy en se levant.

Chiara en profita pour aller chercher son aspirateur de table et nettoyer les miettes sur le tapis blanc. Si seulement on pouvait faire disparaître ses mots de la même manière, songea-t-elle. Lorsque sa mère revint, elle s’excusa encore une fois.

– N’en parlons plus, ordonna Maggy. Tu as eu des nouvelles de ta sœur ?

– Non, avec le tournage, je n’ai pas eu une minute à moi, mais je comptais lui téléphoner ces prochains jours. Comment va-t-elle ?

Maggy soupira, se rassit.

– Pas très bien. Elle exige que je l’appelle Mylène, elle n’en démord pas. Parfois je le fais, je suis bien obligée, c’est le seul moyen pour qu’elle écoute ce que je lui dis ou qu’elle fasse ce que je demande… Je sais que je ne devrais pas céder, il faudrait lui résister, mais elle n’est plus une enfant, elle fait ce qu’elle veut, je t’assure. Je n’ai plus aucune autorité sur elle et je me fais du souci pour son avenir.

– Elle continue son apprentissage ?

– Non, elle l’a arrêté, comme tout ce qu’elle commence… Elle dit que finalement s’occuper « des poils des gens » ne l’intéresse pas, que voir « des chattes » – ce sont ses mots ! – à longueur de journée lui donne « envie de gerber ».

– C’est élégant.

– C’est son langage maintenant, un vrai charretier, je lui dis : « Tu crois que Mylène parle comme ça ? Certainement pas ! » Elle me rit au nez ou claque la porte de sa chambre. Je ne sais plus comment la prendre.

– Et qu’est-ce qu’elle compte faire, elle a des projets ?

– Bien sûr ! Sosie de Mylène !

Le circuit de refroidissement du frigo se mit en route et provoqua un vrombissement sourd.

– Et pourquoi pas ? Il me semble avoir vu à la télévision que certains sosies gagnaient leur vie avec ça.

– C’est pas un métier. Vivre sur la célébrité de quelqu’un d’autre, quelle honte. Regarde-toi, tu batailles toute seule, tu crées ton personnage, tu ne vas pas piquer celui de quelqu’un d’autre ! En plus, ta sœur… ta sœur a un rapport à ça qui n’est pas sain, des fois j’ai peur (elle parla plus bas comme si elle craignait d’être entendue), j’ai peur qu’elle devienne dingue.

– Dingue ?

– Oui. Je ne suis pas sûre qu’elle fasse toujours la différence entre ses rêves et la réalité. Je me demande si, par moments, elle n’a pas vraiment l’impression d’être Mylène Farmer. Et je crois que sa psy pense comme moi.

– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

– Elle a doublé ses séances.

– Il faut que je lui téléphone, et puis elle pourrait venir passer quelques jours chez moi ?

– Oh ! je ne pense pas que ça changerait grand-chose.

Le bruit du réfrigérateur cessa.

– Ah ! j’oubliais ! J’ai un cadeau pour toi ! s’exclama Maggy en se précipitant sur sa valise à roulettes couchée au pied du canapé.

Ils n’avaient pas de chambre d’amis, mais le sofa pouvait se convertir en lit très confortable. Chiara l’utilisait lorsque Tom ronflait trop fort ou s’ils s’étaient disputés.

Sa mère fouilla dans son bagage et en sortit une poupée, écrasée entre sa trousse de toilette et une pile de joggings.

– Je l’ai faite spécialement pour toi ! dit-elle en la lui tendant.

Chiara la saisit. Comment faire autrement ? Un sentiment d’oppression l’envahit, à croire que cette poupée contenait toutes les autres, et qu’en avoir une seule sous son toit c’était les avoir toutes. Sa vision se troubla, des centaines de visages en chiffon lui souriaient, un sourire qui n’avait rien de sympathique et semblait dire : On t’aura, tu ne nous échapperas pas, partout où tu iras, on te suivra, ha, ha, ha ! ha, ha, ha !

– Merci, maman, balbutia-t-elle.

– Ça ne va pas ?

– Si, si, il faut juste… c’est la pression… tu veux un verre d’eau-de-vie ?

– À cette heure-ci ?

– C’est une eau-de-vie artisanale à la cerise, ajouta-t-elle en se dirigeant vers la cuisine d’un pas chancelant, elle est excellente !

Elle prit des verres dans le placard au-dessus de l’évier, la bouteille sur la desserte, revint s’asseoir et fit le service.

– Il faut que tu goûtes ça, c’est incroyable et ça remet les idées en place.

– Chérie, il n’est même pas seize heures trente !

– Justement !

– Justement quoi ?

– Justement rien, goûte !

Elles trinquèrent. Maggy s’étrangla, toussa.

– Ouh ! c’est beaucoup trop fort pour moi !

Sur la table, à côté de la bouteille d’eau-de-vie, il y avait la poupée. Chiara la voyait clairement à présent. Une poupée à son effigie, une poupée qui lui ressemblait de façon troublante. Elle portait la même robe verte au tissu souple et soyeux qu’elle avait mise lors de sa première audition, dix ans auparavant. D’ailleurs Maggy devait avoir utilisé cette ancienne tenue, dans laquelle aucune de ses filles n’entrait plus, pour confectionner le petit vêtement.

– Elle ne te plaît pas ?

– C’est étonnant…

– Tu reconnais cette bobine ?

Elle hocha la tête. Se voir ainsi en poupée de chiffon, bouche cousue et yeux en boutons, avait quelque chose d’inquiétant.

– Bon, alors elle est réussie ! J’ai dit à ta sœur qu’elle aussi aurait droit à sa poupée quand elle serait redevenue normale, c’est-à-dire elle-même, car je n’ai aucune envie de fabriquer un double du double de Mylène !

Lise avait-elle jamais été elle-même ? Du plus loin que Chiara se souvînt, sa sœur s’était toujours identifiée à la chanteuse, et leur mère l’y avait encouragée, s’en était amusée. Comment revenir en arrière ? Et, après tout ce temps, où se cachait la véritable Lise ? Existait-elle encore ? Un coup de vent fit claquer la porte des toilettes du bas dont la fenêtre était ouverte, peu après des gouttes de pluie retentirent sur le toit et dégoulinèrent le long des fenêtres.

– Tu sais ce que je me suis dit ? ajouta Maggy. Je me suis dit que je pourrais peut-être créer plusieurs poupées Aure Carmin et essayer de les vendre. Ce qui serait bien, c’est que tu deviennes plus connue, tu l’es déjà un peu, mais si je parle de toi à des gens que je croise comme ça, dans la rue, eh bien, souvent, ils ne savent pas qui tu es. Pour devenir plus populaire, il faudrait aller dans des émissions que tout le monde regarde ou jouer dans des films qui passent à la télévision, Tom ne peut pas t’aider ?

Chiara vida son verre cul sec, elle aimait tant la brûlure que cela engendrait. Pourquoi n’arrêtait-on pas de la pousser à quémander un rôle auprès de son compagnon ? Bien sûr que ça lui plairait de tourner dans des films grand public de temps en temps, mais on ne lui en proposait pas, elle n’allait pas pleurer. De nombreux acteurs rêveraient de travailler avec les réalisateurs avec lesquels elle travaillait, et il y en avait tant qui n’avaient jamais eu de projets intéressants et attendaient depuis plusieurs décennies le rôle de leur vie, celui qui révélerait enfin leur immense talent. Car elle le savait, il y avait des comédiens extrêmement doués qui ne parvenaient pas à percer, question de malchance, d’époque, de caractère. L’art, comme presque tout sur cette fichue planète, ne faisait pas dans l’équité. Elle pouvait déjà s’estimer vernie.

– Tu ne veux pas me répondre ?

– Maman, c’est ma carrière, je la mène comme je l’entends.

– Et pour les poupées ? Tu accepterais d’en parler dans un article ?

Elle s’imagina nue dans un pré en train de poser à côté de centaines de poupées qui lui ressembleraient, elle frissonna. Sur la table basse, son double en chiffon regardait le plafond. Elle eut envie d’acheter de longues aiguilles pour les lui planter dans toutes les parties sensibles de son corps. Mais avait-il des parties sensibles ?

– Tu as perdu ta langue ?

– Est-ce qu’on peut parler d’autre chose que de tes poupées ou de ce qu’il faudrait que je fasse pour être plus populaire ?

Sa mère se vexa. Chiara se resservit un verre d’eau-de-vie, songeant que cela valait mieux que de se jeter des sorts.

– Je te rappelle quand même que c’est moi qui ai vu l’annonce de Baldewski. Quelle vie aurais-tu sinon ? lança Maggy d’une voix sifflante. Tu ne serais pas dans ce superbe duplex en tout cas, ni avec Tom Barlier.

– Non, je vivrais dans un petit appartement tout joli avec un gentil compagnon qui ne serait pas parti deux mois à l’étranger pour un tournage, et on mangerait de la crème glacée, parce que je ne serais pas obligée de garder une silhouette irréprochable.

– Arrête, tu as une chance folle d’avoir la vie que tu as et c’est un peu grâce à moi. Je te demande juste de ne pas l’oublier.

– Excuse-moi, je suis très fatiguée tout à coup, je me suis levée tôt, je vais faire une sieste. Tu veux que je te déplie le canapé ?

Chiara était une biche. Pour contrer les attaques, elle choisissait indubitablement la fuite.

– Je n’ai aucune envie de dormir, on vient à peine de se retrouver !

– Tu n’as qu’à allumer la télévision, proposa sa fille en lui apportant la télécommande.

Un écran gigantesque était accroché à un des murs du salon. Tom, qui n’était pas un féru de cinéma, l’avait acheté pour regarder les documentaires animaliers. Il trouvait formidable de pouvoir voir un hippopotame et un crocodile se battre jusqu’à la mort sur grand écran.

 

Emmitouflée dans son duvet, Chiara entendait au loin le son criard de la télévision. Des gens riaient, applaudissaient. Avec délice, elle glissa dans le sommeil. Mais, juste avant, elle éprouva ce sentiment qui, plus que tout autre, la rassurait : le sentiment que rien n’était grave, que rien n’avait d’importance.

 

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–A llô ? Tom apparut sur l’écran de son téléphone. – Bonjour, mon amour, comment ça va ?

 

– Je viens de rentrer, dit-il, essoufflé, c’était une sacrée journée. Tu vois ma chambre ?

Il tourna sur lui-même pour lui montrer l’endroit où il dormait.

– Fantastique !

Habituellement, Chiara n’aimait pas les appels vidéo. Mais aujourd’hui, elle avait eu besoin de le voir autant que de l’entendre et, ayant prévu le coup, s’était maquillée avec soin. Le petit visage qui apparaissait au bas de l’écran ne lui déplaisait pas.

– Et toi, mon cœur, comment ça va ?

– Ça va, je passe l’audition demain, je stresse un peu.

– Je suis sûr que tout va bien se passer.

– En tout cas, j’ai beaucoup travaillé ma scène. Je pourrais la dire en faisant n’importe quoi d’autre.

– C’est ce qu’il faut. Et ta mère, elle est toujours là ?

– Toujours, répondit-elle entre ses dents, mais je lui ai parlé et elle part demain. Elle était prête à rester encore « une petite semaine », tu te rends compte ? Elle était censée venir « juste quelques jours » ! En fait, je crois qu’elle a peur de rentrer, peur de ma sœur. Elle se fait énormément de souci pour elle, et être là avec moi lui permet de se changer les idées et de prendre un peu de distance avec les problèmes de Lise. En même temps, je pense que ce n’est pas le moment de la laisser seule trop longtemps…

– Tu le lui as dit ?

– Oui.

– Oh ! mon amour, tu es tellement belle, tu t’es maquillée ?

– Ça te plaît ?

– Tu me plais quoi que tu fasses.

Elle sourit.

– Et toi, comment s’est passée ta journée ?

Il la lui raconta en détail. C’était un gros tournage, avec de gros moyens (comme presque tous les films qu’il faisait), des scènes compliquées avec hélicoptères, courses-pour-suites, bagarres et nombreux figurants. Ça l’amusait. Il adorait faire ses cascades lui-même, c’était ce qu’il préférait dans son métier, avec le fait qu’on soit aux petits soins pour lui. « On me cajole toute la journée ! » riait-il, ayant conscience que tout cela était fragile et que si, du jour au lendemain, il n’était plus bankable, il n’y aurait plus personne pour le dorloter.

La porte d’entrée claqua, Maggy revenait du supermarché.

– C’est moi ! cria-t-elle.

– Je suis au téléphone avec Tom !

De la chambre à coucher, Chiara se déplaça dans la salle de bains et ferma la porte. Elle baissa le couvercle des toilettes, s’assit dessus. Sa voix résonnait. L’air était humide, elle avait oublié d’ouvrir la fenêtre après avoir pris sa douche ; il commençait à faire frais et elle n’aimait pas sentir un courant froid sur sa peau nue. Si Tom avait été là, il se serait énervé en grognant que ça risquait d’engendrer des moisissures sur le carrelage et le rideau de douche.

– Je voulais aussi te demander quelque chose…

Elle était embarrassée, il le remarqua, l’encouragea.

– Vas-y, tu peux tout me dire.

– Alors voilà. Je sais que jusqu’ici j’ai toujours préféré me débrouiller toute seule, mais finalement, si tu avais l’occasion de parler de moi pour un rôle, je crois que…

Continuer : partie 2 sur 3