Quand meurent les éblouissements
Chapitre III
III
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E lle dégringola sans s’y attendre. L’avait peut-être craint, mais pensait, au fond d’elle, que tout finirait par s’arranger. Cela ne s’arrangea pas. Du jour au lendemain, son téléphone arrêta de sonner. Elle avait touché du doigt son rêve, mais son rêve s’était évaporé et il lui semblait si lointain à présent, si inaccessible. Était-ce le lot de tous les rêves ? Tom et elle avaient tourné la suite de Passion dévorante qui s’intitulait Mort suspecte, et ce fut un échec. Tant au niveau du tournage que du résultat. Jouer l’amour fou, aveugle, pour cet homme qui l’avait quittée, avait été très douloureux pour Chiara, et le réalisateur s’en était aperçu. « Je ne retrouve pas mon incroyable Aure de Passion dévorante, si vive, si sensuelle, qu’est-ce qui se passe ? Tu m’inquiètes », disait-il à la fin de chaque journée après avoir vu les rushes. « Je sais bien que Tom et toi, enfin… je sais bien que vous n’êtes plus ensemble, mais tu es une actrice, tu peux jouer la comédie, en plus ce n’est pas le type le plus repoussant du monde ! » Justement. Elle aurait préféré qu’il le soit, cela aurait été plus facile, car elle l’aimait toujours et voulait le cacher, ne pas exposer son amour coriace à la vue de tous, surtout de Tom. Alors comment jouer sans avoir l’air trop impliquée, trop sincère, tout en parlant vrai ? Elle s’était sentie coincée. Et lourde, encombrée de sentiments qui la vieillissaient. Elle ne parvenait plus à s’alléger, s’électriser, allumer sa petite lumière intérieure, celle qui avait fait craquer Baldewski et d’autres réalisateurs. Quelque chose en elle s’était cassé ou était mort dans la vie réelle, et pour son plus grand malheur cela transparaissait à l’écran. Aure Carmin n’était plus qu’une coquille vide. Après cela, Herbert avait reçu quelques propositions pour des séries qui parlaient de soleil et de chagrins d’amour, ainsi que pour des interventions dans des émissions de téléréalité spécial vedettes en mal de notoriété. Il les avait soumises à Chiara qui les avait toutes refusées catégoriquement. Ils finirent par se disputer et se séparer. C’est alors que son téléphone cessa de sonner.
À présent, elle habitait un minuscule deux-pièces dans un quartier à l’écart du centre-ville de la capitale, mais cela lui était égal, au moins elle était chez elle. Presque toutes ses économies y étaient passées, et elle survivait avec ce qui lui restait. Elle espérait encore que quelqu’un ait envie de lui offrir un rôle ; elle se sentait même prête à accepter une série B ou de la téléréalité. L’attente, l’envie et le besoin d’argent lui avaient fait revoir ses exigences à la baisse, mais il était trop tard, son nom avait été oublié, d’autres jeunes femmes tentaient de percer et bataillaient avec plus de vigueur et des armes plus redoutables. Elle n’avait plus ni l’énergie, ni les tenues, ni les cartons d’invitation pour aller dans les soirées qui lui auraient permis de rencontrer des gens influents. Et finalement cela aussi lui était égal. Ce monde l’écœurait. S’il ne voulait plus d’elle, elle ne voulait plus de lui non plus. Parfois, dans sa tristesse et son désarroi, elle se disait qu’elle aurait préféré ne jamais participer à l’audition de Baldewski. Peut-être aurait-elle trouvé un métier convenant mieux à sa sensibilité et à son caractère, un métier qui l’aurait rendue plus heureuse ? Son existence lui paraissait d’une vacuité effarante, une existence en carton-pâte construite sur des sables mouvants. Elle avait trente ans et se sentait déjà au bout de sa vie. En cherchant à faire exister Aure, elle avait perdu de vue Chiara, l’avait empêchée de grandir, de s’épanouir. Où donc se cachait la jeune fille ? Souvent, la nuit, elle se promenait dans son quartier et, dans la lumière orangée des lampadaires, elle guettait le fennec qui avait disparu lui aussi, et même s’il ne lui avait pas toujours été sympathique elle regrettait de ne plus le voir, comme s’il était d’une manière ou d’une autre lié à ce qu’elle avait été. Elle se leva du canapé et alla sur le petit balcon donnant sur un groupe d’immeubles. Le soleil de ce début de printemps l’éclairait, elle s’assit sur la chaise en plastique blanc et étendit ses jambes. Les journées étaient longues quand on n’avait rien à faire et qu’on n’était plus certain d’avoir envie de se battre. L’avantage de cette situation était que sa mère avait cessé de la bassiner avec l’article sur ses poupées. Aure Carmin ne faisait plus rêver personne. Quelle liberté ! La température était moins clémente que Chiara ne l’aurait cru malgré les rayons du soleil qui caressaient ses avant-bras. Elle rentra se chercher une veste, se fit un café et regarda son téléphone : elle avait un appel en absence et un message sur sa boîte vocale. Pourquoi n’avait-elle pas entendu la sonnerie ? En plus, c’était un appel de Cédric. Cédric qui était toujours si difficile à joindre, mais dont la voix était un réconfort, une douceur pour ses oreilles sensibles. « Merde ! » lança-t-elle, en tentant de le rappeler illico. Il ne répondit pas. Elle écouta sa messagerie. Il annulait leur rendez-vous du soir, encore une fois. C’était, hélas, de plus en plus fréquent. Elle savait depuis le début de leur relation qu’il n’était pas disponible, cela ne l’avait pas empêchée de s’attacher et de souffrir de ses promesses ou de ses annulations de dernière minute. Son café lui parut bien fade tout à coup. Elle avait besoin de le relever. Y ajouta une tombée de whisky (un whisky bas de gamme, elle n’avait plus les moyens de s’offrir du Yamazaki, ce qui au fond n’avait aucune importance, puisque l’effet était le même), puis une autre, et retourna sur le balcon. Elle ne buvait pas tous les jours, il ne fallait pas croire. Elle buvait un petit verre quand une chose était trop dure à supporter, et il y avait tant d’éléments dans une existence qui n’étaient pas faciles à digérer. Mais elle ne buvait pas tous les jours, non, ça non. Elle faisait des jours sans, si elle avait un rendez-vous d’agendé avec Cédric par exemple, pour être en forme et avoir le visage frais ; elle avait remarqué que, les matins après s’être un peu « lâchée », elle avait l’air d’avoir quatre-vingts ans. Il était midi, les enfants du quartier rentraient de l’école, de bonnes odeurs de nourriture s’échappaient des fenêtres, et des cris retentissaient entre les murs gris. Elle s’appuya à la barrière et regarda en bas, elle était au douzième étage. Des petits corps s’agitaient sur le goudron. Il lui arrivait de se dire, en les observant de si haut, qu’elle aurait aimé se retrouver au milieu d’eux et tout recommencer. Elle attendit qu’ils soient tous rentrés – auprès d’un parent attentionné qui leur avait préparé un bon repas – pour laisser tomber sa tasse dans le vide. Il lui avait suffi de détendre les muscles de sa main pour la voir chuter. Lorsqu’elle s’écrasa au sol, elle l’entendit à peine se briser. Sur le bitume, à côté du carré d’herbe jaunie où les chiens et les chats venaient faire leurs besoins, les morceaux de porcelaine blancs étincelaient. Ça l’amusa de penser qu’elle avait légèrement modifié le paysage.
Pressentant que, si elle restait là à admirer la vue sans rien faire, elle risquait de terminer la bouteille de whisky, elle s’ordonna de se bouger les fesses, d’enfiler ses baskets, son jogging et d’aller courir. Elle pratiquait de moins en moins de sport, ne voyant plus l’intérêt de s’astreindre à quarante-cinq minutes de course trois fois par semaine, puisque son corps ne serait certainement plus jamais en couverture de magazine – ni même en petit à l’intérieur d’ailleurs, quel repos ! – et que Cédric n’était pas du genre à s’attarder sur son anatomie. Mais courir la déchargeait de certaines angoisses, c’était la raison pour laquelle elle s’y adonnait encore quelquefois, quand elle en avait l’énergie, le courage ou pour échapper à l’envie de boire. C’était efficace, pour un temps. Elle alla dans la chambre, enfila son vieux jogging, attacha ses cheveux, mit ses chaussures de sport et sortit. L’ascenseur était une cage étroite qui bringuebalait et faisait de drôles de bruits. À la descente, Chiara lui préférait les escaliers, malgré les odeurs douteuses qui y flottaient.
En passant à côté des morceaux de tasse brisée, elle éprouva un pincement et se demanda pendant une fraction de seconde s’il était possible qu’elle ait souffert. Certaines personnes croyaient que les objets étaient habités par un esprit, une force vive. Avait-elle froissé quelqu’un ? Froissé n’était pas le bon mot. Cassé, avait-elle cassé quelqu’un ? Pour chasser ces curieuses pensées, elle commença à courir.
Après avoir fait ce qu’elle appelait le grand tour, elle se dirigea vers son immeuble, qui ne se distinguait des autres immeubles que par l’investissement qu’elle y mettait. En sueur et le visage violemment rouge, elle haletait en continuant de rebondir sur ses jambes avec ses baskets qui étaient censées protéger ses articulations des impacts, mais qui, avec le temps, avaient perdu leur effet amortissant. Une voix la héla. Elle se retourna. Le soleil l’éblouit. Qui était cette femme, deux petites filles accrochées à ses bras, qui avançait vers elle ?
– Chiara, c’est moi, Raphaëlle, rit la femme, voyant l’air dubitatif de son amie.
– Raphaëlle ? C’est pas vrai… Mais qu’est-ce que tu fais là ?
Elles s’approchèrent l’une de l’autre. Chiara fut embarrassée par sa tenue dépenaillée, ses cheveux humides, son teint écarlate ; Raphaëlle, comme autrefois, était fraîche et impeccable.
– J’ai emménagé dans la capitale il y a quelques années. Et je suis ici pour le boulot, je dois rencontrer une famille.
– Le boulot ?
– Je suis assistante sociale.
– Et les lettres ?
– Oh ! ça, c’est terminé depuis longtemps.
– Assistante sociale… Ce doit être intéressant…
– J’adore mon travail ! Et toi ? On ne te voit plus trop au cinéma depuis quelque temps.
– Non.
Elle ne sut qu’ajouter, n’ajouta rien, ce qui créa un malaise.
– Et qu’est-ce que tu fais ici ? questionna Raphaëlle. C’est incroyable de te croiser dans ce quartier !
– Je vis là.
Il y eut à nouveau un silence. Chiara eut l’impression que son amie s’était retenue de dire « je suis désolée ».
– Alors ça c’est incroyable, c’est le destin ! s’exclama-t-elle soudain. La baby-sitter qui devait garder mes filles est allée en urgence à l’hôpital, l’appendicite, je n’ai trouvé personne pour s’en occuper. Serais-tu d’accord pour les emmener chez toi pendant une trentaine de minutes, le temps de mon rendez-vous ? Ce serait mieux que je sois seule pour parler avec les parents.
– Je… je n’ai pas l’habitude des enfants…
Les deux fillettes, au visage, aux couettes et aux vêtements similaires, la regardaient avec de grands yeux bleus écarquillés.
– Elles sont très sages, ne t’inquiète pas. Tu n’as qu’à les poser dans un coin et faire ce que tu as à faire, je t’en prie, ça me rendrait tellement service !
Voyant qu’elle hésitait encore, Raphaëlle ajouta :
– Je te paierai !
Chiara aurait aimé pouvoir répondre « non, non, ce n’est pas une question d’argent ». Mais elle en avait marre de manger des pâtes à la tomate tous les soirs. Son budget du mois avait été déséquilibré par l’achat de plusieurs bouteilles de whisky. Un peu de fromage, du chocolat ou des légumes frais lui feraient du bien, et Raphaëlle n’avait pas l’air de devoir compter ses sous.
– D’accord, elles peuvent venir avec moi.
– Merci, merci ! dit son amie d’adolescence en se jetant sur elle, puis elle parla à ses filles d’une voix ferme, en leur demandant d’être très gentilles et de faire tout ce que tata Chiara leur dirait. Elles acquiescèrent docilement. Les deux femmes échangèrent leur numéro.
– Je suis à cette entrée, au douzième étage.
– Tu es un ange, je ne te remercierai jamais assez ! À tout de suite ! s’écria Raphaëlle en s’éloignant d’un pas rapide après avoir embrassé ses jumelles.
Elles voulurent rester dehors jusqu’à ce que leur maman disparaisse – avant de se retourner encore une fois pour leur faire signe – dans l’immeuble où elle avait son rendez-vous. Ensuite elles rentrèrent toutes les trois. Chiara serra les petits doigts souples entre les siens, par crainte qu’ils ne s’échappent, elle en était responsable à présent. Durant toute la montée en ascenseur, les fillettes la regardèrent avec angoisse, elle dut les rassurer en murmurant qu’il ne tomberait pas en panne, qu’il ne fallait pas qu’elles se fassent du souci, il était aux normes, et jamais personne n’était resté bloqué à l’intérieur. Combien de bêtises de ce genre sa mère lui avait-elle servies ?
En arrivant chez elle, elle installa les deux petites filles sur son canapé et leur proposa un verre d’eau. Elles firent non de la tête, puis se prirent par la main, leurs ongles étaient recouverts d’un vernis mauve à paillettes. Leur complicité étreignit le cœur de Chiara. Pourquoi Lise et elle avaient-elles perdu la leur ? Elles s’étaient confié des secrets à une époque, elles s’étaient unies pour critiquer leur père, leur mère, les profs, et maintenant ? Il ne restait plus rien. Rien que de la rancœur et des silences. Elle regretta de ne pas avoir un seul paquet de biscuits ou quelques bonbons dans ses placards. Les enfants raffolaient des douceurs et elle aurait aimé leur faire plaisir, voir un sourire se dessiner sur leurs jolies lèvres roses. Elle s’assit sur le fauteuil élimé en face d’elles et leur demanda si elles appréciaient l’école. Elles haussèrent les épaules, en même temps et de la même manière. À ce rythme, les trente minutes risquaient de durer une éternité. Que pouvait-elle bien proposer pour les distraire ? Elle n’en avait aucune idée. Ce qu’elle savait, en revanche, c’était que cette situation la mettait mal à l’aise.
– Il faut que je passe un coup de fil, dit-elle en se levant.
Elle se rendit à la cuisine avec son téléphone et chercha quelqu’un à appeler. Mais, à part Cédric et sa mère, elle n’était plus en contact avec personne. Le regard des gens était rarement tendre, rarement bienveillant, et leurs yeux fourmillaient de questions. Tu ne fais plus de cinéma ? On ne te voit plus nulle part. Tu as changé. Tu as pris du poids ? C’est un cheveu blanc, là ? Tu fais quoi dans la vie ? Tu as des enfants ? Un mari ? Tu revois Tom Barlier quelquefois ? Elle est canon sa nouvelle femme ! Lui, on le voit partout ! Oui, il continuait de faire des films, le flop de Mort suspecte n’avait eu aucun impact sur sa carrière. Étant moins connue, moins aimée que lui, elle avait dégringolé plus facilement. Sans compter que le cinéma qui l’avait vue naître, le cinéma d’auteur, avait considéré ces films grand public comme une trahison. Elle essaya de joindre Cédric, il ne répondit pas. Elle laissa un message en lui disant qu’elle était triste qu’ils ne se voient pas ce soir, qu’elle s’en faisait une joie et qu’elle espérait qu’il trouverait une autre date très vite. Elle ajouta qu’il lui manquait et qu’elle l’aimait, puis raccrocha. Elle se prit une goutte de whisky pour ne pas tourner en boucle et analyser tous les mots qu’elle venait de laisser sur le répondeur. C’est alors qu’elle entendit des gloussements, elle retourna dans le salon : les deux petites filles n’y étaient plus. Quelle ne fut pas sa stupeur de les découvrir debout sur la chaise du balcon appuyée contre la barrière, en train de regarder en bas. Elle se précipita vers elles, leur ordonna de descendre immédiatement. « C’est dangereux, très dangereux, dit-elle, vous pouvez tomber et mourir ! » Elle les attrapa par la main et les réinstalla en sécurité sur le canapé, en se promettant de ne plus les lâcher des yeux.
Lorsque la sonnette retentit, elle éprouva un vif soulagement, n’ayant pas réussi à déclencher l’enthousiasme des filles avec quelque jeu que ce soit. Elle avait tenté le « ni oui ni non », les devinettes (et fut surprise par toutes celles dont elle se souvenait), le « je te tiens, tu me tiens par la barbichette » et le portrait chinois. Mais aucun sourire, pas même une esquisse, n’était venu éclairer les petits visages pâles aux traits réguliers et similaires.
– Ce doit être votre maman, je vais ouvrir !
Les jumelles l’accompagnèrent. En voyant leur mère sur le palier, elles se jetèrent sur elle et s’accrochèrent à ses jambes, ce qui lui donna quelques difficultés à entrer dans l’appartement.
– Elles ont été sages ?
– On ne peut plus sages.
– C’est bien, mes cœurs, je suis fière de vous, dit-elle en déposant un baiser sur le front de chacune.
Chiara se demanda comment Raphaëlle faisait pour les différencier. Elle s’imagina que cela avait été encore plus compliqué bébé avec des figures mal dégrossies et des corps potelés. Lui était-il arrivé de les confondre ? Et si celle qu’elle croyait être l’une était en fait l’autre ? Peut-être que ça ne changeait rien. Être Camille ou Clothilde. Clothilde ou Camille. Ce n’était qu’une appellation, une manière d’entrer en contact, cela n’avait rien à voir avec ce que l’on était au fond : soi. Peu importait le nom.
– On ne va pas te déranger plus longtemps, merci beaucoup, tu m’as rendu un immense service !
– Vous ne voulez pas rester un moment ? Je n’ai pas grand-chose à offrir, mais je peux faire du thé.
– Oui, avec plaisir, ce n’est pas tous les jours qu’on se croise par hasard ! Vous vous rendez compte les filles, j’étais à l’école avec Chiara et on s’aimait beaucoup, on se racontait tous nos secrets.
Les petites tournèrent la tête vers l’amie de leur mère et la regardèrent différemment. En une fraction de seconde, elle avait pris de la valeur.
– Installez-vous, je vais mettre de l’eau à chauffer.
Alors qu’elle remplissait la bouilloire, une sueur aigre perla sur son front, dégoulina le long de ses paupières et lui piqua les yeux. Dans le même temps, un son aigu s’invita dans son oreille gauche. Elle se passa de l’eau sur le visage, marcha dans la cuisine pour faire disparaître l’acouphène, c’était sans doute un problème de pression sanguine, il allait s’estomper aussi vite qu’il était venu. Mais il resta là, trop heureux de prendre tant de place et de perturber son équilibre autant que son ouïe. Elle essaya de ne pas paniquer, de s’accrocher aux voix de Raphaëlle et de ses filles, cependant le bruit parasite l’emportait. Elle alla à la fenêtre, l’ouvrit. C’était l’heure creuse, l’heure de la sieste et de son silence feutré, aucune concurrence pour la détourner du larsen qui la hantait. Elle continuait de transpirer, attrapa le torchon qui pendait à un clou à côté de la cuisinière et s’épongea les tempes. Qu’est-ce qui t’arrive ? Qu’est-ce qui se passe ? Il faut te ressaisir ! Déjà que Raphaëlle te voit vivre dans un minuscule appartement, plutôt laid et mal meublé, si en plus elle te croit malade elle va te prendre en pitié, et tu détestes la pitié, non ? Prouve-lui que tu es bien dans ta peau, épanouie, et que le fait que plus personne au cinéma ne veuille de toi n’a aucune importance, tu as mis tes valeurs ailleurs.
– Besoin d’aide ? demanda Raphaëlle depuis le salon.
– Non, non, tout va bien.
Le placard, va chercher le thé dans le placard. Prends un ou deux sachets, deux c’est mieux, et mets-les dans la théière en porcelaine, ensuite tu ajoutes l’eau bouillante, tu sors les tasses, les cuillères, le sucre et tu apportes le tout à tes invitées sur un plateau.
Elle fit tous ces mouvements avec application, puis rejoignit Raphaëlle et ses filles dans le salon.
Le son parasite était toujours présent.
– Qu’est-ce que tu as, tu transpires ?
– Ce n’est rien, l’émotion de te revoir, c’est tout.
Elle servit le thé, il fumait. Elle s’excusa de ne pas avoir de lait ni de crème et s’assit dans le fauteuil.
– Ça fait si longtemps, dit Raphaëlle en faisant tourner sa cuillère. Tu n’as pas changé.
Cela sonna faux.
– Oui, ça fait un bail. Toi non plus tu n’as pas changé.
Les jumelles soufflaient sur leur thé, comme leur mère le leur avait conseillé. Elles soufflaient au même rythme, et cette respiration sonore, étonnamment bruyante et profonde pour de petits poumons roses, eut la faculté d’annihiler l’acouphène. Chiara ne chercha pas à vérifier s’il était encore quelque part derrière ce bruit apaisant, elle apprécia simplement de ne plus l’entendre.
– Et comment va ton frère ? questionna-t-elle pour ajouter un peu de piment à cette visite.
– Très bien. Il est marié et son épouse vient d’apprendre qu’elle est enceinte : le bonheur complet !
– Super.
– Oui, elle est médecin et travaille pour des organisations humanitaires, c’est une femme d’une générosité et d’une intelligence rares, en plus c’est une bombe ! rit-elle.
Chiara songea que son « amie » devait se délecter de voir son minuscule appartement tristement meublé, de sa disparition (momentanée ou non, allez savoir les mystères et rebondissements d’une carrière ; l’espoir, telle une tique affamée, ne vous lâchait pas et c’était peut-être ce qu’il y avait de pire) du grand écran, de l’absence dans son lieu de vie de mari et d’enfant, ainsi que de son léger enrobement.
– Et donc toi tu as arrêté le cinéma ? lança Raphaëlle l’air de rien pour continuer de l’égratigner.
– C’est vrai qu’en ce moment ce n’est pas évident, mais c’est comme ça dans ces métiers, il y a des hauts et des bas.
– Et tu es dans un bas…
L’acouphène de Chiara se remit à hurler. Il fallait changer de sujet.
– Tu as des nouvelles de Claire ? demanda-t-elle.
À ce prénom, elles se figèrent. Un frisson les parcourut et le temps s’arrêta. Comment avait-elle pu se tromper, prononcer Claire au lieu de Cynthia, comment avait-elle pu ? Elle aurait donné tout ce qui lui restait pour revenir en arrière, effacer, enlever ces syllabes – ce nom – qui d’un seul coup soulevaient un couvercle de plomb et libéraient des sentiments incontrôlés qui effrayaient par leur violence : des monstres. Le refermer ! Voilà ce qu’elle désirait, souhaitait, exigeait, criait, suppliait : le refermer et ne surtout pas parler de ça. Mais c’était trop tard. Raphaëlle la fixait, bouche bée.
– Je… je voulais dire Cynthia.
Les petites avaient cessé de souffler sur leur thé. Chiara baissa les yeux, ne supportant plus le regard abasourdi de leur mère. Elle serrait sa tasse avec tant de vigueur qu’elle se demanda s’il était possible qu’elle pète sous la pression de ses doigts, elle imagina des petits morceaux blancs sur le tapis brun, des petits morceaux de porcelaine qui ne feraient aucun bruit en tombant.
– Mais ce n’est pas ce que tu as dit, déclara Raphaëlle, en appuyant nettement sur chaque consonne. Il est peut-être temps d’en reparler. Pas ici, pas maintenant avec les filles, une autre fois, dans un café, moi ça me ferait du bien d’en parler. J’y pense souvent, c’est incroyable après tout ce temps, elle continue de me hanter.
– Qui ? Qui ? questionnèrent simultanément les jumelles.
– Personne. Enfin si, une fille avec qui on était en classe. C’est d’accord ?
Chiara comprit qu’elle n’avait pas le choix, elle devait acquiescer pour avoir une chance d’être tranquille, acquiescer pour éviter une querelle, acquiescer pour pouvoir, une fois la porte refermée sur son ancienne amie, tout enterrer sans trop de dommages ou de difficultés, puisqu’elle avait compris que c’était le seul moyen de supporter ce qui s’était passé. D’une certaine manière, les suicidés nous entraînaient avec eux dans la tombe, et chacun de nous luttait à sa façon contre cette attraction. Chiara essaya de dire « oui, c’est d’accord », mais les mots ne voulurent pas sortir, ils étaient plus purs, plus honnêtes qu’elle, ils refusaient le mensonge. Elle se contenta d’un hochement de tête.
– Très bien, on fait ça. Je t’appelle un de ces jours et on fixe un rendez-vous. Maintenant on y va, vous êtes prêtes, les filles ? Si on veut avoir le temps d’aller au parc, il ne faut pas tarder.
Tout le monde se leva, se dirigea vers la porte d’entrée, s’embrassa et, en une poignée de secondes, Raphaëlle et ses filles avaient disparu. Chiara les entendit encore chuchoter sur le palier, puis plus rien. Elle retrouva le calme et la solitude de son appartement. Aucun bruit parasite, aucune sueur inopinée ne l’incommodaient plus. Restaient seulement sur la table basse du salon la théière, les tasses, le sucre et les cuillères. Elle aurait tant aimé pouvoir se réfugier dans des bras chauds ou simplement se dire « patience, patience, ce soir tu as rendez-vous avec ton homme », mais son homme était également l’homme d’une autre femme et il avait annulé leur dîner. Comment résister à la tentation de vider la bouteille de whisky ? Où trouver quelque chose qui la soulage autant et aussi rapidement ? Nulle part. Elle avait essayé. Il n’y avait que l’alcool, et l’amour peut-être au début, qui l’allégeait du poids de n’être qu’elle-même. Elle se rendit compte que Raphaëlle avait oublié de lui donner l’argent qu’elle lui avait promis. « Merde », murmura-t-elle en se laissant tomber dans le canapé. Elle attrapa un morceau de sucre, mordit dedans. C’était doux, c’était bon, mais cela n’avait rien à voir avec un verre de whisky. Elle se rendit à la cuisine.
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E lle avait trouvé du travail dans un magasin de bonbons. Le Yummy. Un peu par hasard. Elle se promenait en ville, lorsqu’elle avait vu l’annonce dans la vitrine. « Cherchons vendeuse à 80 %. » Elle était fatiguée de tourner en boucle ses angoisses, ses économies arrivaient au bout et elle avait besoin d’horaires et d’obligations pour la distraire de son envie de boire. Il était dix heures trente du matin, elle avait vu Cédric le soir d’avant, ils avaient passé une merveilleuse soirée, elle se sentait en forme ; douchée, cheveux lavés, coiffés, habillée proprement, c’était le moment idéal pour proposer ses services. L’homme qui était derrière le comptoir s’était avéré être le patron. Il lui avait expliqué que sa vendeuse était partie sur un coup de tête, ou plutôt un coup de cœur, en Amérique du Sud et qu’il se retrouvait tout seul à devoir tout gérer, ce qui n’était pas du gâteau, ou plutôt du bonbon ! Il avait ri, un rire un peu grossier. Ensuite il lui avait demandé s’ils se connaissaient, elle lui disait vaguement quelque chose. Elle avait répondu qu’elle était actrice en réalité, qu’elle traversait une mauvaise passe, mais que son vrai métier c’était ça : actrice, et qu’il l’avait peut-être vue au cinéma dans Passion dévorante ou Mort suspecte. Il n’en était pas revenu, s’était extasié : « Oui, oui, enfin non, non, il n’allait jamais au cinéma, mais oui, oui, il avait vu ces films à la télévision, s’en souvenait parfaitement, elle jouait la maîtresse de Tom Barlier – Tom Barlier ! –, alors elle était une star, c’était excellent ça pour le magasin ! » Il avait éclaté de rire encore une fois, s’était frotté les mains et l’avait engagée.
Cela faisait trois semaines maintenant qu’elle travaillait là-bas au milieu des odeurs écœurantes de guimauve et des néons colorés qui donnaient mauvaise mine. Le boulot n’était pas compliqué, au bout de quelques jours elle avait su tout ce qu’il fallait savoir. Derrière sa caisse, où trônait un gobelet rempli de sucettes multicolores, elle s’ennuyait ferme. Serait-ce ça, sa vie, désormais ? Encaisser des bonbons, faire de jolis paquets – ruban rose ou ruban violet ? – avec des réglisses, des langues-de-chat et des caramels ? Ses rêves lui paraissaient si lointains, si inatteignables. Elle n’en avait pourtant pas fini avec eux, ils continuaient de venir frapper à sa porte et de la torturer. Comment avait-elle pu monter si haut et retomber si vite ? C’était ce qu’il y avait de pire. Sans doute valait-il mieux ne jamais connaître le succès plutôt qu’il vous soit retiré à peine y aviez-vous goûté.
Elle mangeait un sandwich sur une terrasse au soleil durant sa pause de midi lorsque son téléphone sonna. Elle jeta un œil à l’écran. Le nom qu’elle vit clignoter la fit bondir sur l’appareil. Baldewski. Baldewski essayait de la joindre ! Elle en eut les larmes aux yeux. Tentait de prendre l’appel, mais ses doigts gras glissaient sur la vitre, sans effet. Elle les essuya sur son jean et recommença.
– Allô ?
– Chiara, c’est toi ?
Quel bonheur d’entendre sa voix – une voix qui n’avait pas changé – prononcer son nom, son vrai nom, et pas une mascarade, un hologramme, une chimère ! Baldewski avait aimé Chiara sans chercher à la faire devenir ce qu’elle n’était pas. Il l’avait aimée pour elle, ou peut-être un peu pour Lina, mais il l’avait aimée, choisie, alors qu’elle n’avait aucune conscience de sa valeur et de son talent. Il l’avait vue.
– Oui, c’est moi ! Ça me fait tellement plaisir de t’entendre ! Comment vas-tu ?
Il lui répondit qu’il se sentait en pleine forme, qu’il avait un projet de film qui lui tenait à cœur avec un rôle imaginé spécialement pour elle, est-ce qu’ils pouvaient se rencontrer pour en parler ? Elle eut la sensation de se retrouver à cinquante centimètres au-dessus du sol et de flotter dans l’air délicieux de ce début d’automne. Ça allait recommencer, sa vie serait à nouveau ce qu’elle avait rêvé qu’elle soit. Je suis une actrice et je vais refaire du cinéma. C’est ça, mon vrai métier. Elle sentit quelque chose s’ouvrir au fond d’elle, et la joie illumina son visage.
– Oui, bien sûr, avec grand plaisir !
Ils convinrent d’un soir de la semaine suivante. Après avoir raccroché, une crainte envahit Chiara : et s’il la trouvait changée ? S’il ne voulait plus d’elle dans son film après l’avoir revue en vrai, avec ses quelques kilos en plus, les ridules qui étaient apparus au coin de ses yeux et, suivant la lumière, sur son front ? Elle se promit de reprendre intensément le sport et de ne manger plus que des légumes verts, frais ou en conserve selon son budget, jusqu’au jour de leur rendez-vous.
Cet après-midi-là, elle eut un mal fou à se concentrer sur son travail. L’odeur des bonbons lui parut plus écœurante que jamais, et la lumière rose de la boutique, plus insupportable. Elle se rendit compte à quel point son métier, sa passion, lui avait manqué. Cela faisait deux ans qu’elle n’avait pas tourné, deux ans qu’elle vivait sous respirateur artificiel, et enfin, enfin, ses poumons fonctionnaient de nouveau, s’élargissaient sans entrave. Elle inhala profondément l’air empli de particules sucrées du Yummy, impatiente de retrouver Baldewski et son univers décalé qui, peut-être, la libérerait de toute cette guimauve.
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E lle se réveilla au milieu de la nuit, le cœur battant anormalement vite. Le visage de Lise lui était apparu dans un rêve – pâle, creusé, brillant d’un éclat maladif, entouré de cheveux bruns et secs –, il l’appelait à l’aide. Avec fébrilité, elle chercha son téléphone sur sa table de chevet, l’alluma : aucun message, pas d’appel en absence. Elle eut du mal à retrouver le sommeil, songeant qu’il faudrait qu’elle aille la voir, mais c’était devenu si difficile d’entrer en contact avec elle. Son mutisme rendait lourde chaque visite, et même lorsqu’elles se voyaient à la maison, la maison de leur enfance, Lise restait froide et distante. Comment en étaient-elles arrivées là ? Comment la ramener ? Car le monde dans lequel elle s’était enfermée – un monde de musique où elle était une célèbre chanteuse à la chevelure rousse – ne semblait guère la rendre plus heureuse que celui qu’elle avait rejeté.
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S a mère était venue la chercher à la gare avec sa nouvelle Smart. Chiara lui avait envoyé un message dès son réveil pour lui dire qu’elle voulait rendre visite à Lise dans l’après-midi. Il était compliqué d’atteindre la maison de repos en transport public, elle demandait donc toujours à Maggy de l’accompagner. Elle avait emporté un sac de voyage avec quelques affaires, ayant eu brusquement envie de rester dormir dans la maison de son enfance, de retrouver son ancienne chambre, son ancien lit et des souvenirs que le temps et les déménagements avaient émoussés. Le téléphone de Baldewski avait réveillé en elle une violente nostalgie.
– Et alors, tu le vois quand ?
– Mercredi soir.
– Il fait encore des films ?
– Il faut croire.
– Eh bien, j’espère que ça va marcher, c’est pas une vie, de vendre des bonbons.
– Pourquoi ?
– C’est pas très sérieux. Si jamais, Laetitia cherche quelqu’un pour l’aider dans son bistrot, je lui ai dit que je t’en parlerais.
– J’ai déjà un travail, merci, maman. En plus, si ça se trouve, je vais recommencer à tourner.
– Je te dis ça au cas où. Si tu bossais dans le coin, je pourrais t’héberger. Bon, je te demanderais quand même un petit loyer, histoire que tu te sentes chez toi et pour payer les charges, mais ce serait symbolique.
– Je vois que tu as pensé à tout.
– Oui. D’autant plus que la maison est trop grande pour moi quand ta sœur n’est pas là, et comme elle est de plus en plus souvent à La Paix du Cœur…
– C’est quand même incroyable que personne ne puisse dire ce qu’elle a !
Maggy haussa les épaules.
– Les maladies de la tête, c’est plus compliqué que les maladies du corps, on ne les détecte pas en auscultant le patient, ça demande plus de temps et de finesse.
– En attendant, ils la bourrent de médicaments.
– Pour son bien, pour enlever la douleur.
– Quelle douleur ?
– La douleur d’être là. Tu sais…
Maggy s’interrompit quelques secondes, ses mains s’agrippèrent au volant, puis elle murmura :
– Tu sais, elle m’a dit plusieurs fois qu’elle voulait en finir, qu’elle ne se sentait pas à sa place.
– Comment ça, « pas à sa place » ? questionna Chiara d’une voix étranglée.
L’acouphène qui avait surgi lors de la visite de Raphaëlle refit son apparition. Il y avait dans ce sifflement un reproche, une punition.
– Dans ce monde, sur cette terre, je suppose.
– Tu crois qu’elle pourrait… Tu crois qu’il y a un risque qu’elle…
– Pas là-bas, ils la surveillent, mais quand elle rentre à la maison oui. C’est pour ça que je préfère qu’elle reste à La Paix du Cœur, elle y est en sécurité.
Ça continuait de siffler, il sembla même à Chiara que l’intensité du son augmenta. Avait-elle dans un coin du cerveau un fennec miniature qui hurlait ? Comment le calmer ? Elle n’avait jamais aimé les cris, et celui-ci la perturbait plus que tout autre. Était-ce parce qu’il venait du dedans ? Lorsqu’elles arrivèrent devant la maison de repos, il cessa. L’immense portail en fer forgé orné de piques s’ouvrit sur le parking. Et l’ancienne demeure, dont le charme s’étiolait dans l’écaillement de la peinture, apparut au bout d’un chemin bordé de cyprès. Elles sortirent de l’habitacle et se dirigèrent vers la vieille bâtisse. Pourquoi sa sœur n’avait-elle pas réussi à trouver sa place ? Elle-même l’avait-elle trouvée ? Était-il seulement possible d’avoir une place en ce bas monde ? N’était-ce pas une illusion ? Un petit groupe d’hommes et de femmes en blouse blanche fumaient devant les escaliers ébréchés qui menaient à La Paix du Cœur. Ils parlaient d’un ton badin, riaient. Chiara leur en voulut d’être si insouciants. Étaient-ils capables de s’occuper de sa sœur et de soigner le mal-être qui l’habitait ? Elle aurait aimé des visages sombres, des regards concernés, des bouches contrites.
Lise se trouvait au quatrième, elles prirent l’ascenseur. La porte de la chambre était fermée, Maggy frappa, pas de réponse, elles entrèrent. Les rideaux étaient tirés. Lise était allongée sur son lit, elle leur jeta un coup d’œil avant de fixer le plafond.
– Bonjour, chérie, comment vas-tu aujourd’hui ?
Elle resta muette. Chiara s’étonna de découvrir que ses cheveux avaient perdu leur flamboyance. Comme dans son rêve, ils étaient bruns et secs.
– Tu veux qu’on descende à la cafétéria ? demanda Maggy.
Elle fit non de la tête.
– Tu veux que j’aille t’acheter quelque chose ?
Elle acquiesça.
– Un chocolat froid et des M&M’s, le grand paquet.
– Très bien, je vais te chercher ça. Chiara ?
– Rien, merci.
Maggy sortit, referma la porte. Les deux sœurs échangèrent un regard. Et ce regard les relia. Elles y entraperçurent leur complicité du passé, l’entente au-delà des mots, la satisfaction de se retrouver seules, sans leur mère. Tout n’avait pas disparu. Lise tendit la main, une main dont les petites peaux autour des ongles étaient arrachées. Chiara y glissa la sienne. Une émotion la submergea, cela faisait si longtemps qu’elles ne s’étaient pas touchées. Elle serra la paume de sa cadette, fort, comme si cette étreinte avait le pouvoir de la réancrer dans son corps. Mais c’était peut-être trop de proximité d’un coup, Lise se libéra, ramena sa main sur sa poitrine, puis susurra :
– J’ai peur.
– De quoi ?
Il y eut un silence, lourd. Chiara eut envie de se lever, d’ouvrir les rideaux, mais elle savait que sa sœur préférait la pénombre.
– De me disloquer, chuchota-t-elle.
Ce mot résonna comme un galet qui tombe dans un puits vide.
– Comment ça ? balbutia Chiara.
– J’ai perdu Mylène, je l’ai perdue.
Ses lèvres se mirent à trembler, puis des larmes jaillirent de ses yeux. Elle sanglota comme une petite fille. Chiara la prit dans ses bras. La berça. Caressa ses cheveux secs. Et, malgré la tristesse, l’impuissance qu’elle ressentait, elle était heureuse de pouvoir être en lien avec sa cadette.
– Il n’y avait plus de grand paquet de…
Maggy s’immobilisa dans l’embrasure de la porte.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Je lui parlais de Mylène, répondit Lise d’une voix faible.
– Je suis en train de te fabriquer une poupée qui lui ressemble, je l’aurai bientôt finie, ça devrait te soulager.
– Elle était dedans, c’était ça qui était bien et qui tenait chaud.
– Je sais, mon cœur. Tiens, ton chocolat froid, ils n’avaient plus de gros paquets de M&M’s, j’ai pris des Maltesers.
Elle posa le tout sur la table de nuit.
– Sans elle, la vie n’a plus aucune valeur.
– Et nous, on ne compte pas ? s’offusqua Maggy.
– Je n’arrive pas à expliquer… Elle était ma force, et depuis qu’elle a disparu c’est comme si j’étais… comme si j’avais disparu moi aussi.
– Elle n’a pas disparu, c’est faux, elle continue de vivre, elle.
– L’autre Mylène, oui, mais celle que j’avais dedans, qui m’aidait… Celle que j’avais là, dit-elle en appuyant sur son sternum, la petite, la portative est morte à cause de leurs médicaments ou je ne sais quoi, ce sont eux qui l’ont tuée !
Les sanglots reprirent. Chiara pensa à Baldewski, au rêve que ce serait de refaire un film avec lui. Elle se remémora les années avec Tom, le bonheur qu’elle avait connu, pour lutter contre la sensation d’étouffer et les catacombes dans lesquelles sa sœur l’entraînait.
– Ce n’est pas normal d’avoir une Mylène à l’intérieur de soi, s’ils te l’ont enlevée, que ce soit grâce aux médicaments ou à la thérapie, c’est pour ton bien, expliqua calmement Maggy.
– Qu’est-ce qu’ils en savent, de mon bien ?
– Tu n’as jamais été très heureuse, que ce soit avec Mylène ou sans elle, tu ne t’es jamais sentie épanouie, à l’aise dans ta peau. C’est pour ça que tu es venue ici. Les angoisses étaient déjà là, rappelle-toi.
– Oui, mais je me sentais quand même mieux avant que maintenant ! Et je préférerais être à la maison, dans ma chambre, que dans cet asile ! Les gens sont bizarres, ils parlent en chuchotant ou alors ils crient, je veux partir d’ici, maman, s’il te plaît, ramène-moi à la maison !
Le visage de Lise était mouillé de larmes, et une ride profonde s’était creusée entre ses sourcils.
– Je vais me chercher à boire, déclara Chiara en se levant.
Elle sortit de la chambre. Referma la porte derrière elle, s’appuya contre le mur du long corridor qui sentait le désinfectant et tenta de délier le nœud dans sa gorge en respirant. Elle n’y parvint pas tout à fait, quelque chose l’entravait encore en descendant à la cafétéria. Elle se dirigea vers les frigos, chercha une bière, n’en trouva pas. La caissière lui apprit que la maison ne vendait pas d’alcool. « Comment ça, pas d’alcool ? » s’étouffa Chiara, elle aurait eu tant besoin d’un verre. « De nombreux patients ici souffrent de dépendance, c’est pour les aider que nous ne proposons pas de boisson alcoolisée », répondit la femme. Elle avait le ton d’une personne persuadée d’être du bon côté de la barrière, tandis que tant d’autres se traînaient dans la fange. Chiara opta pour un Coca et une tarte aux pommes qu’elle mangerait vite fait avant de remonter auprès de sa sœur. Après avoir payé, elle marcha vers un coin tranquille de la cafétéria. Quelqu’un l’appela, elle se retourna. Son étonnement fut tel qu’elle lâcha son plateau. Le verre se brisa, l’assiette également et la tarte s’écrasa sur le linoléum.
– François ? bafouilla-t-elle.
– Je t’ai fait peur, excuse-moi.
Il était déjà à ses pieds en train de ramasser les débris, tandis que la vendeuse les observait sans lever le petit doigt.
– Oui, non, enfin si, je ne m’attendais pas à te voir ici ! rit-elle.
Sa présence était une bouffée d’air. Elle s’agenouilla. Ensemble, et en faisant très attention de ne pas se couper, ils nettoyèrent les dégâts, puis placèrent le plateau sur un chariot. Il n’y avait que la canette de Coca qui avait pu être sauvée.
– Tu as le temps de boire quelque chose ?
– Pas très longtemps, mais j’ai cinq minutes, répon-dit-elle, je peux t’offrir la moitié de mon soda ?
– Avec plaisir.
Ils s’installèrent près d’une des fenêtres, la lumière était douce, rien à voir avec l’atmosphère pesante de la chambre de Lise. Pourquoi n’acceptait-elle pas de laisser entrer quelques rayons de soleil ? L’obscurité n’avait jamais aidé personne à chasser ses angoisses. Peut-être y tenait-elle, à ses peurs ? Peut-être étaient-ce les dernières choses qui lui restaient, qu’elle reconnaissait comme siennes ?
– Il paraît que ta femme attend un enfant, félicitations, dit-elle en ouvrant la canette, qui déborda.
Elle la tendit à François, puis s’essuya discrètement les doigts sur son jean.
– Oui, ce n’était pas vraiment prévu, on était sur le point de se séparer… On verra comment tout ça va tourner.
Son visage s’était assombri, il but une gorgée de Coca.
– Et, toi, tu continues le cinéma ? Désolé, je ne suis au courant de rien, je n’ai plus le temps d’aller en salle, je n’ai même pas la télévision, c’est te dire, je crois que le dernier film que j’ai vu remonte à trois ans !
– Je continue ! s’exclama-t-elle. Surtout des films d’auteur, des œuvres pas faciles, un peu confidentielles, mais j’adore mon métier et il m’apporte beaucoup de joie.
– C’est une chance.
– J’en ai conscience.
Son mensonge l’avait libérée d’un poids. Après tout qui, dans son entourage, s’y connaissait en film d’auteur ? Personne. Elle se promit, désormais, de servir cette réponse à chaque fois qu’on lui demanderait : « Tu as arrêté le cinéma ? » Elle saisit la canette et la porta à sa bouche. L’idée que François venait d’y poser ses lèvres lui plut. Cet homme serait éternellement son grand fantasme d’adolescente, même grabataire et sentant le pipi, elle lui trouverait un charme fou, un pouvoir magnétique hors du commun.
– Qu’est-ce que tu fais ici ? questionna-t-il. Tu es en visite ou tu…
– Non, non, moi ça va. C’est ma sœur qui… qui a des petits problèmes avec… avec la vie. Enfin, tu vois, elle est fragile. Et toi ?
– Je viens voir mon père, lui aussi a… des petits problèmes avec la vie, sourit-il.
Il n’en dit pas plus, elle ne demanda rien, sachant que le sujet était sensible et qu’on pouvait ne pas avoir envie d’en parler. Ils restèrent encore un moment face à face à se raconter des choses anodines et des souvenirs. Puis Chiara jeta un œil à sa montre, vingt minutes s’étaient écoulées, il était temps de remonter. Ils s’embrassèrent, elle aima le contact un peu rude de ses joues. Aucun des deux ne proposa de se revoir, ce n’était pourtant pas le désir qui manquait. Mais certains échanges sont si précieux que la crainte de les abîmer dans un lieu ordinaire est grande. Il la regarda s’éloigner, sortir de la cafétéria, bifurquer en direction des ascenseurs. Sa démarche était à peine plus lasse qu’autrefois, elle ne se retourna pas.
Chiara appréhendait de rentrer dans la chambre, de retrouver le manque de lumière, l’atmosphère confinée, les cheveux bruns et secs, le teint pâle, les yeux vitreux. Elle était immobile sur le seuil depuis de longues secondes, lorsque la porte s’ouvrit brutalement. Sa mère apparut, elles sursautèrent.
– Qu’est-ce que tu fabriques ?
– Rien.
– Tu nous espionnes ?
– J’allais ouvrir.
– Tu es bizarre des fois… Je m’inquiétais !
– Que veux-tu qu’il m’arrive dans un hôpital ?
– Tout ! Tout peut arriver dans un hôpital ! Ça fait une éternité que tu es descendue.
– J’ai bu mon Coca en bas.
– Ta sœur est fatiguée, on ne va pas tarder.
Lise était recroquevillée dans son lit, face au mur. Ses épaules et son dos se soulevaient à intervalles réguliers. Elle était encore vivante. Pourquoi ne parvenait-elle pas à s’en réjouir ? Au moins s’en contenter. Reconnaître que c’était une chance et qu’il fallait la choyer. Comment pouvait-on se laisser mourir ? Par instants, une colère sourde agitait Chiara. L’abattement de sa sœur l’agressait, comme si elle les remettait en cause, elle et sa mère : vous ne valez pas la peine que je m’en sorte, vous ne me donnez pas envie de vivre ni d’aimer.
– Au revoir, Lise, dit-elle sans la toucher (ne voulant pas prendre le risque d’un mouvement de recul ou d’un geignement). Je reviendrai te voir bientôt. Prends soin de toi.
Elle regretta aussitôt cette phrase qui donnait l’impression de se débarrasser d’une responsabilité.
Durant le trajet entre la maison de repos et la maison tout court, la mère et la fille ne parlèrent pas. Maggy alluma la radio, une station qui passait de vieilles chansons romantiques entrecoupées d’innombrables pubs criardes. Cela évitait le silence. Mais pas la tristesse, une tristesse palpable dans la petite bagnole. Avaient-elles emporté un peu de celle qui accablait Lise ? Cela lui faisait-il un poids en moins ? La charge qu’engendrait la souffrance pouvait-elle être répartie, partagée ? Ou, telle une hydre dont les têtes repoussaient après avoir été coupées, le chagrin, à peine déposé ailleurs, retrouvait-il toute son ampleur chez son propriétaire ? En arrivant dans le quartier de son enfance, Chiara éprouva un étonnant sentiment de bien-être et de détente, alors qu’habituellement cet endroit provoquait palpitations et désir de fuite. Maggy se gara, elles sortirent de l’habitacle. Le soleil était éclatant, les arbres touffus, les pelouses rases. En pénétrant dans la maison, son sac de voyage sur le dos, Chiara retrouva l’odeur de chez elle, l’odeur de l’enfance, mais il y avait aussi d’autres effluves, pas désagréables. La pièce à vivre paraissait plus vaste, plus aérée et donnait envie de s’y installer.
– Tu as changé quelque chose ?
– J’ai fait refaire la peinture dans toutes les pièces, répondit fièrement Maggy, et j’ai modernisé un peu la déco.
– C’est sympa.
– Oui, ça fait plus propre, plus clair.
– Et les poupées ?
– Elles sont toutes sur la bibliothèque là-bas, et dans ma chambre de travail, enfin ton ancienne chambre, mais tu as toujours ton lit, c’est rangé et coquet, tu verras.
Chiara s’approcha des poupées. Elle ne s’y retrouva pas et cela la soulagea. À sa place, des personnalités très connues : Laetitia Casta, Monica Bellucci, Lady Di, Barack Obama, Gérard Depardieu.
– C’est incroyable ce qu’elles sont ressemblantes…
– Oui, et ça marche du tonnerre. Celles-ci sont en attente d’être envoyées ou alors ce sont des réserves. Gérard est très demandé, c’est pour ça que j’en ai cousu plusieurs d’avance. Je sais qu’elles ne resteront pas longtemps sur l’étagère, rigola-t-elle.
– Bravo, maman, tu as un vrai talent…
Elle observait les poupées les unes après les autres et était épatée par la précision de leur expression, une expression dans laquelle on retrouvait le modèle original de façon troublante. Elle n’osa pas demander ce qu’elle avait fait de toutes les Aure Carmin qu’elle avait fabriquées, elle espéra simplement qu’elle ne les avait pas jetées à la poubelle, mais conservées dans des cartons à la cave. Puis soudain elle se figea.
– Tom…
– C’est une commande, s’excusa Maggy.
– Ce regard, cette bouche, c’est tout à fait lui…
– Tu la voudrais ?
– Non, non, ce serait vraiment trop… bizarre !
Elle recula d’un pas, plaça une main sur sa gorge.
– Tu veux bien la retourner ?
– Bien sûr, dit Maggy en plaçant la poupée dos à elles afin que le visage trop ressemblant ne puisse plus remuer sa fille. Monte tes affaires, je nous prépare du thé.
– Du thé ? grimaça Chiara. Tu ne préférerais pas un apéritif après toutes ces émotions ?
– Il n’est même pas cinq heures.
– Au Japon, il est presque minuit, tout est relatif…
– Toi alors !
Chiara se rendit à l’étage. C’était incroyable à quel point un simple coup de peinture pouvait éclairer une maison. Tout lui paraissait plus beau, plus lumineux, plus grand. Les vieilles photos accrochées aux murs du corridor avec des clous tordus avaient disparu ; les vieux tableaux avec des images qui donnaient envie de se pendre, également. Maggy n’avait gardé qu’une ou deux choses. Le portrait de sa grand-mère enfant, un lac de montagne, un petit chemin. En poussant la porte de son ancienne chambre, Chiara fut surprise de découvrir une nouvelle pièce, plus accueillante, plus ordonnée. D’un côté, il y avait l’espace couture de sa mère : une machine à coudre Bernina – auprès de laquelle Mylène Farmer attendait d’être vêtue –, une commode en chêne, une bibliothèque remplie de poupées : Céline Dion, Michael Jackson, Serge Gainsbourg, Marilyn Monroe, Marilyn Manson, Marie Poppins, Claude François, etc. De l’autre côté se trouvait l’espace nuit : son vieux lit avec ses autocollants de chatons, licornes, arcs-en-ciel, recouvert d’une courtepointe bleue au tissu chatoyant (était-ce de la soie ?), une table de chevet vintage, ainsi qu’une lampe de style Tiffany dont Chiara raffolait déjà. Et tout avait l’air si propre, si impeccable. Un parfum délicat aux notes orangées flottait dans l’air. Y avait-il un pot-pourri quelque part ? Elle posa son sac de voyage sur le superbe fauteuil club qui se trouvait au pied du lit, étonnée que sa mère ait autant de goût. Les rideaux jaunâtres, que moult lessives avaient abîmés sans parvenir à en éliminer toutes les taches, avaient été remplacés par de longs tissus en coton blanc rehaussés d’une bande gris perle qui apportaient beaucoup de cachet à l’endroit, une sensation enveloppante. Elle alla guigner dans la chambre de sa sœur et celle de sa mère pour voir les changements, chaque pièce était meublée sobrement, avec quelques éléments de qualité. Maggy avait-elle été conseillée par quelqu’un pour trouver à ce point le ton juste, les couleurs adéquates pour chaque espace ? La salle de bains avait été entièrement rénovée avec de très beaux matériaux bruts. Chiara redescendit ébahie.
– C’est incroyable, maman, ce que tu as réalisé dans la maison, c’est tout simplement magnifique !
– Merci, chérie, ce sont mes Poupées célébrités qui m’ont permis d’entreprendre ces travaux, et c’est vrai que j’en suis très contente !
– C’est toi qui as choisi les meubles, la décoration ?
– Évidemment, je voulais que ce soit à mon goût !
– Eh bien, nous avons les mêmes, ma petite maman, c’est extra, on se sent drôlement bien chez toi ! s’exclama Chiara.
Sur la table de la salle à manger, deux verres de blanc, des olives et des pistaches les attendaient, elles prirent place.
– Santé ! À la nouvelle maison !
– À la nouvelle maison !
Elles burent une gorgée, puis il y eut un silence. Maggy souhaitait aborder un sujet, mais elle hésitait, craignant de gâcher cette agréable fin de journée. En voyant sa fille écluser très rapidement son verre et se resservir, elle se jeta à l’eau.
– Chérie, je peux te demander quelque chose ?
Le ton de sa mère était si solennel que Chiara se raidit.
– Vas-y.
– Est-ce que tu as… est-ce que tu n’as pas l’impression que l’alcool prend beaucoup de place dans ta vie ? Enfin, je veux dire, est-ce que… c’est difficile (elle baissa les yeux)… est-ce que… est-ce que tu contrôles ta consommation ?
Chiara éclata de rire, un rire sonore, nerveux.
– Bien sûr ! Qu’est-ce que tu sous-entends ? Que je suis alcoolique ? Je ne suis pas alcoolique ! J’aime boire un verre comme d’autres aiment manger du chocolat, c’est tout. Si je devais arrêter pour une raison ou une autre, j’arrêterais sans problème, sans tremblements ou je ne sais quoi. Seulement, je n’ai pas envie d’arrêter, j’aime boire, c’est un de mes plaisirs, et il y a pire comme péché mignon, tu ne crois pas ?
Au fil de sa tirade, elle avait réussi à devenir de plus en plus légère et convaincante. Elle ajouta :
– Tout va bien, ma petite maman, l’alcool a sur moi un côté festif, mais je ne bois jamais quand je suis seule, et je le suis souvent !
Elle s’esclaffa encore une fois. Maggy regarda sa fille droit dans les yeux, n’y décela rien, aucun malaise, aucune gêne indiquant qu’elle mentait ou cachait une partie de la vérité, alors pourquoi ne pas lui faire confiance ? Elle avait fait son travail de mère, évoqué la chose qui la tracassait depuis plusieurs mois, voire des années, maintenant elles pouvaient passer une bonne soirée.
– Alors c’est bien ! Je t’aime, ma fille, n’oublie jamais ça, allez, santé !
Et elles trinquèrent de nouveau. Le vin était bon, sec et fruité comme elles l’aimaient. Elles finirent la bouteille et en rouvrirent une pour accompagner le repas.
Chiara se coucha dans son lit de jeune fille le ventre tendu, elle avait mangé trop de quiche. Dans la semi-obscurité, elle entrevoyait les yeux des Poupées célébrités sur la bibliothèque. Ils la fixaient, sans méchanceté, mais sans aménité non plus, se demandant probablement ce qu’elle faisait là, dans leur chambre, à faire craquer le sommier. Les rideaux étaient ouverts, elle n’avait pas souhaité se retrouver dans le noir complet, ayant besoin, depuis petite, d’un rai de lumière pour trouver le sommeil. Combien de nuits avait-elle passées dans ce lit ? Était-ce la couche dans laquelle elle avait le plus dormi ? Sûrement. Certains de ses rêves d’adolescente étaient-ils restés incrustés dans le matelas ? Elle pensa à Baldewski, à tous les espoirs qu’il avait réveillés. Elle était impatiente de le revoir, impatiente de pouvoir lire son scénario, de fantasmer sur un rôle, de s’inscrire dans une histoire. L’existence paraissait moins lourde à porter quand on avait la possibilité de s’en échapper. Et l’art était-il autre chose qu’une évasion ? Une ivresse délicieuse qui vous faisait oublier la violence de la réalité ou alors la sublimait, en vous donnant la sensation de la maîtriser ? Elle voulait fuir tout en restant là. Offrir ses entrailles, les sentiments qui l’encombraient, utiliser ses lâchetés, sa colère, sa culpabilité et tout ce qu’elle peinait à exprimer, pour construire un bonhomme en pâte à modeler, une bonne femme. Alors peut-être que l’art n’était en fait qu’une immense poubelle dans laquelle l’humanité déversait ses déchets ornés d’un emballage plus ou moins attrayant. Les Poupées célébrités ricanèrent du haut de leur étagère.
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C hiara avait mis du temps à se préparer. Elle voulait être parfaite afin qu’il la trouve belle et ne regrette pas de l’avoir contactée. Elle avait vieilli, plus de quatorze ans s’étaient écoulés depuis Le Carrousel , mais elle essaya du mieux qu’elle put – et elle pouvait beaucoup – de le cacher. Dans le miroir de sa salle de bains, elle découvrit un visage épanoui et joyeux. Elle se dit qu’elle était jolie et que, si la lumière du café où ils devaient se retrouver n’était pas trop crue, il ne remarquerait peut-être même pas les marques que le temps et les chagrins avaient laissées sur son corps, au fond de ses yeux et sous ses traits soigneusement redessinés.
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I l lui avait donné rendez-vous dans un bistrot de son quartier, elle ne connaissait pas du tout l’endroit et eut du mal à trouver. Elle tourna plusieurs fois autour d’un pâté de maisons aux murs défraîchis, aux stores rouillés, avant d’enfin apercevoir une ruelle sombre qu’elle n’avait pas remarquée jusque-là. Elle s’y aventura – s’étonnant que Baldewski ait choisi un lieu pareil pour leurs retrouvailles – et vit clignoter au bout de cette venelle une enseigne où il était inscrit L’Alouette. C’était bien ici, elle aurait préféré que ce soit ailleurs. Des effluves désagréables accompagnaient son chemin, les habitants avaient descendu leurs ordures, mais personne n’était venu les ramasser : elles s’entassaient dans le caniveau. Des sacs éventrés dévoilaient une partie de l’intimité de leurs propriétaires, et ce n’était pas la plus séduisante. Elle se couvrit le nez avec son foulard. Deux chats lui coupèrent la route, le plus maigre des deux s’arrêta sur une marche d’escalier et feula le plus gros, qui finit par déguerpir. Elle continua d’avancer au milieu des poubelles et de toutes les senteurs aigres et putrides qu’elles distillaient. Il existait tant de charmants troquets dans cette ville, pourquoi opter pour ce trou à rats ? Ne te fie pas à l’extérieur, se dit-elle, peut-être que l’intérieur du café est très cosy et que tu t’y sentiras bien. En approchant de L’Alouette, elle se rendit compte que le dedans ressemblait au dehors et qu’il n’y aurait aucune surprise, aucun décalage, le lieu tiendrait toutes ses sombres promesses. C’était une gargote à la vitrine poisseuse, à l’ambiance mortifère et poussiéreuse. Elle balaya l’endroit du regard. Baldewski était-il déjà là ? Avait-il au moins eu l’élégance d’arriver le premier ? Un client était accoudé au bar avec une chope de bière, il regardait un match de catch à la télévision. Était-ce lui ? Elle frissonna. L’homme portait des vêtements trop serrés pour son corps enveloppé, et ses cheveux, sa barbe étaient laissés à l’abandon. Était-ce possible que ce soit lui, Baldewski ? Son Baldewski. Que lui était-il arrivé ? Elle espéra le confondre avec un autre type du quartier, un habitué, elle pria pour qu’il ne soit pas encore là, oui, mieux valait qu’il ait la goujaterie d’être en retard plutôt que d’être devenu ce… cette… Elle ne trouvait pas le mot adéquat, tous ceux qui affleuraient étaient trop cruels. La vitrine lui renvoyait son reflet impeccable. Elle avait tellement craint qu’il la trouve changée qu’elle n’avait pas envisagé une seule seconde sa propre déception. Le serveur dit quelque chose au type du bar, qui se retourna complètement et lui fit un signe de la main. C’était lui, plus aucun doute, elle reconnut ses yeux au milieu des sourcils broussailleux. Rester debout, ne pas se laisser tomber ou partir en courant lui demanda un effort particulier. Elle ne voulait pas entrer dans ce bistrot, elle ne voulait pas passer la soirée avec l’homme rougeaud qui vacillait sur son tabouret de bar. Cependant, elle ne pouvait plus reculer : il l’avait vue, un sourire avait même illuminé son pauvre visage. Il n’y aurait pas de film, elle le sut avant même de pousser la porte de L’Alouette.
À l’intérieur, la lumière était trop vive, ne laissant planer aucun mystère, mais ça n’avait plus d’importance. Le volume de la télévision était fort et le commentateur avait une voix agaçante. Dans un coin du bistrot, deux vieillards jouaient aux cartes en tremblotant, un verre de rouge et des cacahuètes à portée de main. Chiara songea à la graisse collante qu’ils laisseraient sur les as et les valets, un haut-le-cœur lui souleva l’estomac.
– Chiara, chérie, tu es magnifique, quel plaisir de te voir !
Il était venu à sa rencontre, l’embrassait. Il sentait la cigarette, la bière et d’autres odeurs plus personnelles, plus embarrassantes.
– Moi aussi, ça me fait plaisir, se força-t-elle à projeter.
– Viens. On va s’asseoir là-bas, près de la fenêtre, on sera bien.
Il l’avait prise par le bras et l’entraînait vers la table qu’il avait indiquée.
– Qu’est-ce que tu bois ?
Elle avait besoin de quelque chose de fort pour supporter l’écroulement brutal de ses espoirs. Elle aurait volontiers pris un whisky, mais ce genre de boisson coûtait cher, et Baldewski ne semblait pas plus riche qu’elle.
– Un pastis, sec.
– Georges ! Encore une chope et un pastis, « steuplaît ! »
Très vite, il se mit à lui parler de son projet : il n’avait pas encore reçu d’argent, mais la véritable création n’avait pas besoin de sous, les producteurs ne soutenaient plus que des films convenus de toute façon, des réalisateurs médiocres qui n’inventaient rien. Le cinéma était devenu tellement merdique qu’il n’y allait plus. Son projet à lui c’était autre chose, du vrai, du sensible, de l’intense ! L’histoire d’une femme qui vivait dans la rue – et il avait pensé à elle, un rôle qui lui irait comme un gant –, l’histoire d’une clocharde, oui il fallait oser le mot, il fallait tout oser ! Il ne voulait pas de tricherie, pas de scénario, seulement du pur. Il voulait qu’elle s’immerge complètement, qu’elle donne tout, ce serait le César, peut-être même l’Oscar, si elle lui faisait confiance. Il faudrait qu’elle habite dans la rue quelque temps avant le tournage et aussi pendant pour éprouver, vraiment, ce que c’était, ce que ça faisait d’être sans domicile fixe. Bon, il avait du mal à trouver une équipe technique, sans fric, personne ne se mouillait : « Ah ! ils ont l’habitude de leur petit confort, ces gens-là, des fonctionnaires, voilà ce que c’est, tous des fonctionnaires, et plus un seul artiste nulle part, sauf toi, sauf moi, je suis certain qu’on peut aller très loin tous les deux, on n’a besoin de personne !… »
Chiara l’écoutait. Il trébuchait sur les mots, et sa pensée n’était pas toujours claire. Elle se demandait comment décliner son offre sans le blesser ou le mettre en colère, son embrasement pouvait se retourner contre elle si elle le vexait.
– Alors tu es partante ? s’exclama-t-il soudain. Ça va relancer ta carrière, je te jure ! Les gens découvriront une autre facette de toi, parce que bon, depuis que tu as fait ces films avec Barlier là, Machin brûlant et Mort bizarre, tu passes pour la potiche, il faut le dire.
Lorsque le serveur avait apporté le pastis, elle l’avait bu cul sec, il ne restait plus une goutte du liquide anisé au fond de son verre et elle ne pensait qu’à en recommander un deuxième.
– Pourquoi tu as accepté ces navets d’ailleurs, tu avais besoin de fric ?
– Je suis d’accord que le deuxième n’était pas terrible, mais le premier avait quand même un rythme, un souffle intéressant.
– Au secours, Chiara ! C’est de la merde, de la merde qui marche, rien de plus, j’espère au moins que tu t’en es mis plein les fouilles ! Tu reprends un verre ?
– Un double !
Baldewski passa la commande en criant à travers le bistrot. Quelques secondes plus tard, Georges sortit des toilettes.
– On peut plus pisser tranquille ?
– On a soif ! s’écria le réalisateur (qui ne réalisait plus grand-chose).
Sur ce point au moins, ils étaient sur la même longueur d’onde. Deux déçus de la vie, du cinéma, deux solitudes qui, à travers ce rendez-vous, s’étaient illusionnées un moment, avant de replonger leurs rêves dans l’alcool afin de les y noyer. Un rêve mort était plus facile à porter qu’un rêve vivant.
– À notre futur projet ! s’exclama Baldewski en tapant son verre contre celui de Chiara.
Elle avala une gorgée de pastis pour se donner du courage, puis déclara :
– En fait, je ne suis pas sûre d’avoir envie de dormir dans la rue.
– Quoi ?
– C’est déjà assez difficile comme ça, alors si en plus il faut avoir faim et froid exprès pour voir ce que ça fait ça ne m’intéresse pas.
Ses jambes tressaillaient sous la table, tandis que le regard de Baldewski se durcissait.
– Excuse-moi de te dire ça, je suis certaine que ça peut être un projet palpitant, mais ce n’est pas pour moi.
Elle avait l’impression qu’on venait de lui ôter un poids de cinquante kilos. Elle était libre, LIBRE, et préférait encore travailler au Yummy, gagner ses petits sous, avoir des week-ends, des soirées avec Cédric, plutôt que de devoir se torturer pour « peanuts ».
– Alors tu es comme eux, comme eux tous, ton petit confort, ton petit appartement, tes petites assiettes, tes petites fourchettes, ta petite bagnole.
– Je n’ai pas de voiture, dit-elle sèchement, car l’haleine et les remarques de Baldewski commençaient à l’atteindre.
Elle souhaitait quitter cet endroit, rentrer chez elle et s’ouvrir une bouteille de vin devant la télévision.
– Évidemment, l’ex de Barlier ne mange pas de ce pain-là ! Qu’est-ce que tu crois ? Si je ne t’avais pas repérée, tu n’aurais jamais fait de cinéma, c’est moi qui t’ai mis le pied à l’étrier !
– Je ne sais pas si je dois t’en remercier, murmura-t-elle.
– Tu fais chier, Mastrini, on aurait pu faire un carton !
Il avait attrapé sa main et la serrait trop fort. Elle tenta de se dégager, mais il la tenait fermement. Son cœur se mit à battre la chamade.
– Tu me plais, tu m’as plu dès que je t’ai vue. À l’époque, tu étais trop jeune, vierge, intouchable, mais aujourd’hui rien ne nous empêche de nous amuser. J’ai envie de te faire l’amour, Mastrini, j’ai envie de te baiser comme on t’a jamais baisée. C’est pas ton Barlier avec ses cheveux gominés qui pouvait te satisfaire, il te faut un mec, un vrai, pas un acteur de ciné !
Elle était pétrifiée sur la banquette. Si elle partait en courant, la suivrait-il dans la venelle mal éclairée ? Et, si elle hurlait, qui est-ce qui l’entendrait ?
– J’habite à deux pas, tu viens ?
Sa voix et ses pupilles gonflées de désir la dégoûtèrent.
– Mon compagnon m’attend, il faut vraiment que je rentre, balbutia-t-elle en retirant brutalement sa main de l’emprise de Baldewski avant de se lever.
– Tu n’es qu’une petite bourgeoise, siffla-t-il entre ses dents.
Elle se précipita hors de L’Alouette et courut dans la ruelle jusqu’à se retrouver, essoufflée, sur la grande avenue. Elle se retourna, ne vit personne, rien que des sacs à ordures et des ombres qui envahissaient la rue. Les voitures, les klaxons, les passants la rassurèrent, et la rencontre avec le réalisateur n’était plus qu’un mauvais rêve. Oublier, tout oublier, ça n’existait pas, ça n’avait jamais existé.
Pourtant, en poussant la porte de chez elle, une intense lassitude la submergea. Et les mots, les gestes de Baldewski lui revinrent comme une saleté de glu. Elle alla se doucher, la sensation ne disparut pas. Elle essaya d’appeler Cédric, mais comme à son habitude – habitude qui l’écorchait de plus en plus – il ne répondit pas. Elle se rendit à la cuisine, prit une bouteille de vin dans le carton de six qu’elle avait acheté en action à l’hypermarché, l’ouvrit ; le bouchon se cassa, des morceaux de liège tombèrent dans la bouteille. Elle se servit un verre, ôta les miettes brunes qui flottaient et but cul sec afin que le sentiment de répugnance engendré par cette affreuse soirée s’estompe au plus vite. Elle retourna dans le salon avec son verre et la bouteille, s’installa dans le canapé, alluma la télévision, tomba sur une émission stupide qui lui permettait de ne pas trop penser durant le vide intersidéral qui séparait deux gorgées. Hélas, le vin n’était pas un alcool suffisamment fort pour éviter les éclairs de lucidité. Son existence lui paraissait si vaine. Était-ce le lot de toutes les existences ? Non, certainement pas. Si vous aviez auprès de vous des êtres chers, des gens que vous aimiez et qui vous aimaient, la vie devait avoir un sens. Mais elle n’avait personne. Cédric n’éprouvait pas une once d’amour pour elle, sinon il répondrait à ses appels, sentirait sa détresse et son chagrin. Il ne remarquait jamais rien, parce qu’il ne se souciait pas d’elle, de ce qu’elle ressentait, elle ne comptait pas, n’était que la maîtresse, l’accessoire, l’à-côté, le cinq-à-sept, l’illégitime, pour ne pas dire des mots plus vulgaires. Elle arriva très vite au bout de la bouteille de rouge, en rouvrit une autre, dont le bouchon se cassa également et qu’elle dut récupérer par petits morceaux dans son verre. Puis, n’y voyant plus assez clair, elle décida de les laisser flotter à la surface et de les avaler.
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L e soleil lui éclaboussait le visage avec violence. Sur la table basse du salon, son téléphone sonnait. Était-ce Cédric qui la rappelait enfin ? Elle essaya de tendre le bras pour l’atteindre, sans y parvenir. Était-elle encore dans un rêve ? Elle voulait tourner la tête, trouver un peu d’ombre, de fraîcheur, mais les rayons de midi continuaient de l’agresser. Son corps ne répondait pas aux ordres qu’elle lui intimait, comme si elle était trop petite, trop au fond, trop cachée à l’intérieur pour pouvoir diriger la masse qu’étaient ses bras, son crâne qui cognait, son torse, ses jambes. Elle replongea dans un lourd sommeil, et l’extérieur cessa de la harceler.
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L orsque Chiara se réveilla dans le canapé, il faisait nuit. Elle était soulagée de pouvoir dormir encore un peu avant d’aller travailler. Son corps était endolori, courbaturé. Elle se leva pour rejoindre son lit, attrapa son téléphone. En regardant l’écran pour voir l’heure, elle découvrit avec effroi qu’elle avait trente-cinq appels en absence et quinze messages. « Nom de Dieu », murmura-t-elle, pressentant que cela n’annonçait rien de bon. Elle appela sa boîte vocale. C’était le patron du Yummy, il se demandait où elle était, il avait reçu un téléphone du livreur qui s’étonnait que le magasin soit fermé. Les messages qui suivaient devenaient de plus en plus agressifs, ils duraient parfois quelques secondes : « Rappelez-moi, bon sang ! » ou « J’espère que vous êtes morte, c’est la seule raison pour laquelle je vous pardonnerai ! » Les derniers messages parlaient de son renvoi, du certificat médiocre qu’il rédigerait. Elle s’était laissé tomber sur son lit, mais n’avait plus aucune envie de dormir. Il était quatre heures cinq du matin, ses yeux étaient bien ouverts, son corps tendu, son esprit clair. Elle comprit qu’elle avait dormi toute une nuit et une journée entière, plus un autre bout de nuit et qu’à cause de cette immense fatigue elle n’avait plus de travail. Qu’allait-elle faire à présent ? De sa vie et du temps qui lui restait jusqu’au matin ? Elle se leva, se dirigea vers le balcon, ouvrit la porte-fenêtre. Elle avait besoin d’air et de ressentir le vertige du vide, la possibilité – si proche – d’en finir. Il suffisait d’enjamber la barrière et de sauter. Tous ses soucis, toutes ses angoisses seraient terminés et elle pourrait enfin se reposer sans interruption ni culpabilité. Ses mains s’agrippèrent au garde-corps. Elle imagina son enterrement, se demanda si Tom y assisterait, et Cédric, et son père ? Pourrait-elle les guigner d’en haut ? Et si tout s’arrêtait et qu’elle ne voyait plus rien, jamais ? Le néant. Elle n’avait pas le courage de prendre ce risque, même pas le courage de se foutre en l’air. « Pathétique », souffla-t-elle. À cet instant, elle ne pensa pas à l’alcool, pas à boire du vin, elle eut envie de se retrouver dans sa chambre d’enfant fraîchement repeinte, auprès de la machine à coudre de sa mère et des Poupées célébrités. Elle consulta l’horaire des trains, le premier était à cinq heures vingt et une. Elle avait le temps de se doucher, de boire un café et de se rendre à la gare à pied, mais il ne fallait pas traîner.
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E lle observa le jour se lever derrière la vitre un peu sale du train. Le ciel lui offrit une explosion de couleurs. Durant ce trajet – qui dura longtemps, le premier train du matin s’arrêtait dans toutes les gares –, elle eut la sensation d’une renaissance, d’un retour au monde, à la vie. Depuis combien de temps n’avait-elle pas apprécié un lever de soleil ? Elle aurait volontiers bu un verre pour fêter ça, mais malheureusement (ou peut-être était-ce une chance ?) les trains régionaux n’avaient pas de wagon-restaurant ni de minibar ambulant. Elle se contenta donc du paysage. Lorsqu’elle arriva enfin dans le village propret de son enfance, il était huit heures trente. Elle alla regarder les horaires de bus à l’arrêt qui se trouvait devant la gare : il y en avait un à trente-quatre. En le voyant approcher, elle fut surprise de découvrir le même type de véhicule que ceux qu’elle avait connus, rien n’avait changé, mis à part la fatigue qui s’en dégageait. C’est incroyable qu’ils n’aient pas remplacé ces vieux autobus, pensa-t-elle, ils doivent avoir des problèmes de trésorerie dans la région. Elle prit un billet auprès du conducteur, son visage lui parut familier. L’avait-il conduite ici ou là avec ses copines à l’époque ? Elle était l’unique passagère. Elle s’assit au milieu du bus et posa son sac de voyage sur les deux sièges devant elle. Son patron l’avait renvoyée et ça lui était bien égal, elle travaillerait dans le bistrot de l’amie de sa mère. Elle en avait sa claque de la grande ville de toute façon, les gens y étaient fous, agressifs, pressés, elle avait besoin de calme et de sécurité ; le quartier de son enfance avec ses petites maisons à volets, ses jardinets, ses arbres, ses oiseaux lui offrait l’un et l’autre. Cédric traversa ses pensées. Qu’était-il en train de faire ? Il ne petit-déjeunait pas, buvait seulement des cafés, trop de cafés qui faisaient trembler ses mains et palpiter son cœur. Elle aurait tant aimé l’avoir à ses côtés pour ce voyage, pouvoir lui présenter sa mère, son ancienne chambre, la jolie vue qu’elle avait depuis sa fenêtre, mais il n’était jamais là. Combien de temps encore durerait leur histoire intermittente ? Elle s’essoufflait. Chiara le sentait, pareil à un condamné qui attend le couperet de la guillotine, s’étonne d’être encore là, sans pour autant s’illusionner, espérant secrètement qu’on en finisse au plus vite, la peur de la lame étant plus terrible finalement que le couperet lui-même. Pourquoi n’était-elle pas capable de mettre un terme à cette relation qui la faisait souffrir ? Parce qu’elle l’aimait, tout simplement. Perdue dans ses pensées, elle faillit oublier d’appuyer sur le bouton pour demander l’arrêt, elle se secoua juste à temps. Aucun son ne retentit, aucune lumière ne s’alluma, elle dut crier : « Monsieur, monsieur, je voudrais descendre à Marley s’il vous plaît ! » Il lui fit un signe de la main et quelques secondes plus tard s’arrêta dans sa rue, presque devant sa maison. Avait-elle jamais eu d’autre logement que celui-ci ? C’était son endroit, son refuge, le seul et l’unique, tous les autres étaient accessoires. Elle sortit du véhicule, son sac de voyage sur le dos. La température était douce, le soleil brillait, des odeurs délicieuses de pin, de biscuit, d’herbe coupée flottaient dans l’air. Pourquoi partir vivre ailleurs, dans la pollution et le bruit des klaxons, quand on avait à portée d’yeux et de nez tant de bienfaits ?
Elle se dirigea vers la porte d’entrée. Sonna. Attendit. Personne ne vint lui ouvrir. Bizarre, songea-t-elle. Sa mère aimait traîner en peignoir jusque vers dix heures du matin, elle n’était pas du genre à sauter dans ses souliers pour s’exciter dès le soleil levé. Chiara sonna de nouveau. Silence. Avant d’aller voir si une clé se trouvait encore sous le fameux pot de fleurs, elle appuya sur la poignée, la porte s’ouvrit. Un mauvais pressentiment s’empara d’elle. Et s’il était arrivé quelque chose à sa mère ? Si elle la retrouvait en sang sur le carrelage de la cuisine ? « Maman ? » appela-t-elle, mais son timbre étranglé s’évanouit à ses pieds. Elle ne voulait pas que sa mère soit morte, elle avait besoin d’elle, besoin de son odeur, de ses bons petits plats, de ses bras fermes et rassurants, il lui sembla même qu’elle n’avait jamais eu autant besoin d’elle que maintenant. Elle réalisait à quel point elle était importante. Si elle la perdait, que lui resterait-il ? Des larmes commençaient à jaillir lorsqu’elle vit avec soulagement que personne ne baignait dans son sang à la cuisine. Il y avait seulement deux tasses de café, à moitié vides, et des nougatines provenant de la boulangerie préférée de Maggy. Pourquoi deux tasses ? se demanda-t-elle. Lise était-elle là ? Elle emprunta l’escalier qui conduisait à l’étage, s’arrêta dans le corridor, tendit l’oreille. Quelqu’un chuchotait dans la chambre de sa mère. Avait-elle un amant ? Dieu que la situation était embarrassante ! La porte s’ouvrit, Maggy apparut en robe de chambre légèrement transparente, les traits détendus, le teint éclatant.
– Chérie, c’est toi, mais enfin qu’est-ce que tu fais là ?
– Rien, je… je voulais te faire une surprise…
Sa mère éclata de rire.
– Eh bien, c’est réussi !
– Dis-lui de venir m’embrasser !
Chiara reconnut la voix de son père. Elle se figea.
– Oui, chérie, va faire un bisou à ton papa !
– Quoi ? bégaya-t-elle.
– C’est le destin, tu es là, on ne va pas se cacher. Ton père vient me rendre visite quelquefois avant ses rendez-vous du matin ou plus tard dans la journée, voilà. Nous entretenons une sorte de liaison, dit-elle avec fierté. Mais, chut, sa femme n’est pas au courant, et nous ne tenons pas à ce qu’elle le soit, on est bien comme ça.
Maggy avait rajeuni de dix ans, elle gloussait comme une gamine.
– Va dire bonjour à ton papa, ne sois pas si gênée.
Antonio était assis au bord du lit en train d’enfiler des chaussettes avec des dessins multicolores. Était-ce sa femme ou ses jumelles qui lui offraient ce genre de choses à Noël ?
– Viens par là, ma grande !
Il se leva. Son slip moulait son intimité. La proximité de toute cette peau nue, mate et poilue embarrassa Chiara. Elle se dépêcha de déposer sur les joues fraîchement rasées de son père deux baisers. La situation était incongrue. Un passé lointain, presque oublié, s’immisçait dans son présent comme une vieille photo tombée d’un livre. Elle ne savait qu’en faire.
– Malheureusement, j’ai un rendez-vous important, je dois y aller, mais il faut absolument qu’on se fasse une croque tous les trois un de ces jours !
– Bonne idée ! s’enthousiasma Maggy, puis elle demanda à sa fille si elle désirait un café.
– J’en meurs d’envie !
– Alors descendons.
Elles étaient déjà sorties de la chambre lorsque Maggy revint sur ses pas et s’inquiéta de savoir si son ex-mari passerait leur dire au revoir. Le bonhomme adorait filer à l’anglaise, depuis le temps elle le savait.
– Évidemment ! s’offusqua-t-il.
Il y avait encore dans le long couloir refait à neuf une odeur de peinture qui enivrait. Chiara était heureuse que la maison de son enfance ressemble à la maison de son enfance sans lui ressembler tout à fait.
Antonio était venu les embrasser en quatrième vitesse avant de partir, attrapant du même coup deux, trois nougatines pour la route. Maggy souriait.
– Je n’aurais jamais cru qu’on se retrouverait, confia-t-elle, et je peux te dire que c’est mille fois plus intense qu’autrefois !
– Tant mieux, mais sois prudente, tu sais comment il est…
– Aujourd’hui, c’est moi la maîtresse et ça change tout ! Je ne l’ai que pour les bons côtés, c’est le rêve !
Le rêve, Chiara n’y croyait qu’à moitié. Elle savait ce que cela faisait d’être immanquablement la seconde.
– Et toi, comment ça va ? Ton rendez-vous avec l’autre… là… comment il s’appelle déjà… le Russe ?
– Baldewski.
– Oui. Alors ? Il t’a offert un rôle ?
Chiara avala une gorgée de café. Elle l’aurait bien accompagnée d’une goutte de whisky, mais à cette heure matinale cela risquait d’engendrer une scène. Elle attendrait que sa mère aille se doucher pour s’offrir une larme du liquide qui la détendait sans jamais la décevoir.
– Ça a été une affreuse soirée, je préfère ne pas en parler, déclara-t-elle, mais non, il n’y aura rien, rien du tout.
– Tu es déçue ?
Elle haussa les épaules, prit une nougatine, mordit dedans. Elle n’aimait pas que la nourriture colle à ses dents, reposa la gourmandise, but du café pour enlever les morceaux qui adhéraient à son émail.
– J’avais un rêve, je l’ai touché du doigt, puis il a disparu. Et je sens… je sens que c’est terminé. J’ai eu tout ce à quoi j’avais droit. Le reste ne pourrait être qu’en dessous de ce que j’ai déjà vécu. Et, toi, tu es déçue ?
– Oh ! bien sûr, ça m’aurait plu que tu sois une immense star et que les gens s’arrachent les poupées Aure Carmin comme ils s’arrachent Gérard Depardieu, mais tu as quand même eu pas mal de succès, un joli bout de carrière. Pour mes amies, tu restes une célébrité. Laetitia conserve toujours avec fierté des photos de toi, des articles de journaux encadrés aux murs de son bistrot, ça me suffit. Et quand je vois ce que deviennent les enfants de mes copines, ou même ta sœur, je m’estime chanceuse de t’avoir.
Un coup de vent fit claquer une porte à l’étage, elles sursautèrent.
– Ton père a dû aérer la chambre en partant, je vais fermer la fenêtre.
Elle sortit de la cuisine. Chiara se leva, chercha dans les placards une friandise qui lui conviendrait mieux que les nougatines de Chez-Bonchon, trouva un paquet de cookies aux pépites de chocolat, se rassit, l’ouvrit. Il sentait la récréation et le goûter, elle en mangea deux de suite.
– Je me suis permis d’ouvrir un paquet, dit-elle, la bouche pleine, lorsque sa mère revint.
– Mais permets-toi, chérie, tu es ici chez toi. Ça me fait tellement plaisir de te voir ! Et tu peux rester tant que tu veux, tu le sais.
– Justement, je me demandais si Laetitia avait trouvé quelqu’un pour l’aider au café.
– Quand je l’ai vue en début de semaine elle cherchait toujours, ça t’intéresse ?
– Je suis fatiguée de travailler au milieu des bonbons. Trop de guimauve, ça finit par soulever le cœur. Et puis j’aurais besoin de revenir ici quelque temps. La ville m’épuise. Son rythme, son stress, son agressivité, mon petit appartement, tout m’écrase, me broie.
– Mais c’est magnifique, chérie, Laetitia va être ravie ! Tu imagines : t’avoir en vrai, devant les photos, c’est génial ! Et je suis enchantée que tu reviennes à la maison, il y a trop d’espace pour moi toute seule ! Allez, fêtons ça avec une coupe de champagne, tu veux ?
Chiara éclata de rire.
– Sûr que je veux !
Maggy fit sauter le bouchon d’une Veuve Clicquot qu’elle gardait dans le frigo pour une grande occasion et remplit deux flûtes du liquide pétillant qui était censé porter bonheur si on en mettait quelques gouttes derrière les oreilles.
– Santé, mon cœur !
– Santé, maman !
Chiara savoura cet instant où l’alcool, enfin, coulait de nouveau dans son gosier. Elle savoura le délassement, la douce griserie, l’ivresse délicieuse qui s’annonçait et qu’elle comptait approfondir avec quelques verres de whisky une fois que sa mère serait sous la douche. Ensuite elle s’offrirait une sieste bien méritée dans son lit de jeune fille sous le regard protecteur des Poupées célébrités.
– Et Lise, comment va-t-elle depuis notre dernière visite ? questionna-t-elle après s’être resservi un verre.
– Égale à elle-même, soupira Maggy. Elle rentre à la maison ce soir pour le week-end. J’ai fini sa poupée Mylène, je suis vraiment très contente de sa coiffure et de sa tenue, c’est très ressemblant. J’espère que ça aidera ta sœur d’une manière ou d’une autre.
Après une deuxième flûte, elle se leva et déclara qu’elle allait se doucher. Elle ajouta qu’elle était heureuse que sa fille chérie soit à nouveau là, sous son toit, et que s’il le fallait elle déplacerait sa machine à coudre et son étagère à poupées dans le salon ou dans sa chambre pour lui faire de la place et ne pas la déranger. Chiara la remercia, prit ses mains entre les siennes et les embrassa. Puis Maggy s’éloigna en chantonnant Donna donna mia. Sa silhouette s’était affinée et sa mise en plis – légèrement ébouriffée – avait dû être faite avant l’aurore. Chiara alla chercher la bouteille de whisky dans le fameux placard de la salle de séjour. Elle en profita pour rapporter son sac à la cuisine et regarder son téléphone. Il y avait un message de Cédric sur sa boîte vocale. Il avait tenté de la joindre ! Comment se faisait-il qu’elle n’ait rien entendu ? Son portable était sur la fonction « sonnerie » pour ne pas risquer de manquer un appel important, un appel comme celui-là ! Elle ôta le bouchon de la bouteille de whisky, en but une gorgée avant d’appeler sa messagerie, les doigts tremblants, pressentant qu’il ne lui proposait pas un rendez-vous galant. Elle avait de nombreux pressentiments au cours d’une journée, comment faire la différence entre ceux qui étaient justes et ceux qui étaient faux ? Elle pria pour que celui-ci soit faux, mais déjà la voix de Cédric prononçait les mots qu’elle avait, dès le début de leur relation, redouté d’entendre. Sa femme était au courant, il lui avait tout déballé. Elle était intuitive, s’était mise à poser des questions, et la tromper c’était une chose, mais lui mentir droit dans les yeux il en était incapable. Il lui avait juré qu’il ne la reverrait pas, qu’il ne la recontacterait plus après avoir mis un terme à leur liaison. Voilà, il était désolé que ça se termine comme ça, ils avaient tout de même eu de chouettes moments. Il lui souhaitait du bonheur pour la suite et de trouver quelqu’un qui saurait la rendre heureuse. Il lui demandait surtout de respecter son choix et de ne plus jamais l’appeler ou lui envoyer de message, d’effacer son numéro. D’effacer son numéro. D’effacer son numéro. Elle se laissa tomber sur la chaise la plus proche. Dieu que ça faisait mal ! Dieu que ça brûlait, écrabouillait, déchirait, laminait ! La bouteille de whisky lui fut d’un grand secours, elle l’aida à ne pas hurler, à enfouir sa colère et son chagrin. Je suis un ballon, pensa-t-elle, un ballon dont on a lâché la ficelle. Y a-t-il quelque chose après le ciel ? Lorsque sa mère revint, vêtue d’un training rose fluo et noir, elle s’écria :
– Mais enfin, chérie, qu’est-ce qui t’arrive ?
– Cédric… Cédric m’a larguée par message. Il a dit : « Salut, salut, s’il te plaît, ne me conta… ne me contacte plus. »
– Oh ! mon cœur, je suis désolée.
– Je vais m’allonger un peu.
– Je peux faire quelque chose pour toi ?
– Laisse-moi emporter la bouteille de whisky. Après je lèverai le pied, c’est promis, mais là c’est particulier…
– D’accord, mais ne la finis pas, sinon tu vas être malade.
– Juste quelques gouttes pour m’aider à dormir…
Chancelante, elle monta dans son ancienne chambre. Sa mère l’accompagna, la borda.
– Ça passera, ça a l’air insurmontable maintenant, mais ça passera, murmura-t-elle avant de fermer délicatement la porte de la chambre.
Chiara se réveilla dans la pénombre. Sur l’étagère, elle distinguait avec peine les Poupées célébrités : Marilyn Monroe ressemblait à Madonna et Lady Di à Claude François. Quelle heure était-il ? Combien de temps avait-elle dormi ? Son bras gauche était engourdi, elle changea de position. Le goût du whisky sur sa langue lui rappela son désespoir d’avant le sommeil, le message de Cédric, efface mon numéro, etc. Son corps la dégoûta, ou peut-être était-ce l’alcool qu’il y avait dedans. Dans la rue, un animal cria. Chiara frémit. C’était le fennec qui l’appelait. Elle s’extrayait du lit avec difficulté lorsqu’il recommença. « J’arrive, j’arrive », chuchota-t-elle. Elle marcha lentement jusqu’à la fenêtre et le vit. Enfin. Il était revenu. Assis sur le goudron dans la lumière blafarde d’un vieux réverbère, il la fixait. Son pelage, ses oreilles, ses yeux noirs étaient pareils à ce qu’ils étaient autrefois. Elle ouvrit la fenêtre, eut envie de lui hurler qu’elle l’aimait, qu’il était le plus beau, le plus fort, le plus doux et qu’il lui avait manqué. Mais comprendrait-il seulement ? Elle risquait de l’effrayer. Elle tenta de lui transmettre ses sentiments à travers son regard, l’expression de son visage. Les babines du fennec se retroussèrent en une espèce de sourire, puis il disparut. « Reviens vite », dit-elle tout bas.
Elle resta un moment ainsi à observer le vide que l’animal avait laissé, puis comprenant qu’elle avait soif, une grande soif d’eau, elle sortit de la chambre. Au rez-de-chaussée, la télévision était allumée, elle perçut également la voix de sa sœur. Il fallait descendre, s’intégrer à la famille, échanger, partager. Cette idée ne lui déplut pas, elle emprunta l’escalier.
– Ah ! la voilà ! s’exclama Maggy. C’est incroyable, figure-toi qu’ils passent Passion dévorante sur TF1 ce soir, ça va bientôt commencer !
– Je vais boire un peu d’eau et j’arrive.
– J’ai fait de la pizza, il en reste une part pour toi dans le four, sans poivrons.
– J’adore les poivrons.
– Ah bon ? Bizarre, j’étais sûre que tu détestais ça.
Chiara alla à la cuisine. La bonne odeur d’origan la fit saliver. Elle se prépara un plateau avec un grand verre d’eau, sa tranche de pizza et une serviette en papier. Ensuite elle s’installa dans le canapé, entre sa mère et sa sœur qui lui firent une petite place. Lise se pencha vers elle et susurra :
– Maman m’a dit pour Cédric, je suis désolée, si tu as envie d’en parler, je suis là…
Elle portait sur ses genoux sa poupée Mylène aux cheveux flamboyants, des bas résille en recouvraient les jambes en coton blanc au bout desquelles pendaient deux bottines violettes.
– Merci.
– C’est bien que tu sois là, ajouta Lise en frôlant pudiquement la main de sa sœur avec son petit doigt.
– Ça commence ! s’écria Maggy en augmentant le volume.
La musique du début de Passion dévorante retentit dans le séjour.
– Je ne suis pas certaine d’avoir envie de me voir, avoua Chiara.
– Mais tu es magnifique, regarde-toi !
C’était vrai et troublant à quel point elle avait l’impression qu’il s’agissait d’une autre personne. Elle but son verre d’eau d’une traite, mangea sa pizza, s’enfonça dans le canapé, étendit ses jambes et songea qu’après tout elle était aussi bien ici qu’ailleurs.
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Merci à Michel, Amandine et Magda.
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Vous avez terminé Quand meurent les éblouissements
Anne-Frédérique Rochat