Quinze Jours en Égypte
Les Belges en Égypte
On vient de fonder, au Caire, une «Union belge». Elle est née le jour
de notre arrivée, c'est-à-dire le 11 décembre. Nous avons assisté au baptême. On a entendu la détonation de plusieurs bouchons. Ce
n'était pas pour de la petite bière, je vous assure. Président d'honneur, M. de Gaiffier, ministre de Belgique; président, M. Florent
Lambert; secrétaire, M. Émile Emsheimer. Citons parmi les membres: M. Albert Eeman, ancien député de Gand, magistrat
éminent et universellement respecté; le baron Forgeur, les ingénieurs De Bruycker, Pécher et De Rycker, les avocats Squilbin
et Schaar, l'architecte Jaspar, l'entrepreneur Rolin, etc. La petite fête a duré jusqu'à minuit. La plus franche cordialité n'a cessé de régner,
naturellement.
Nos compatriotes établis en Égypte y font respecter et aimer notre pays. La qualité de Belge, là-bas, est maintenant un titre d'estime.
Les Belges ont la réputation de gens actifs, laborieux et sérieux. Surtout sérieux; avec cela, sans morgue, et très ronds en affaires.
La plupart réussissent fort bien, mais le succès ne leur fait pas tourner la tête. Ni arrogants, ni hautains[5].
J'ai fait la connaissance, dans un jardin ombragé de beaux arbres,
d'un religieux belge qui vit en Orient depuis un quart de siècle. Si j'écrivais ce que je pense de l'élévation de son intelligence et de
l'étendue de son savoir, on pourrait le reconnaître, et il m'en voudrait. Pendant que nous nous promenions dans une allée bordée
de cyprès, il me disait: «J'ai vu naître et grandir, en Orient, le renom de notre pays; il y a vingt-cinq ans, le nom de la Belgique y était
presque inconnu; mon premier passeport me donnait la qualité de Français, que j'avais sollicité de pouvoir prendre afin de forcer ainsi
certaines portes qui, sans cela, je le savais, me seraient restées fermées; aujourd'hui, cette ruse innocente n'est plus nécessaire, loin
de là; l'estime et la sympathie, en Égypte, accueillent les Belges partout.
» Le premier artisan de cette victoire, c'est notre Roi. Son oeuvre
congolaise commença, je m'en souviens, de mettre la Belgique en vedette, de faire connaître en Orient notre nom et notre valeur. Je ne
suis pas grand clerc, vous le savez, en matière commerciale; la littérature arabe m'est plus familière que la cote de la Bourse. Je
sais néanmoins, comme tout le monde, qu'on voit tous les jours des affaires excellentes, et bien servies par des hommes de premier
ordre, péricliter, faute de publicité, faute de réclame, et puis périr. Eh bien! la conquête et la colonisation du Congo ont été en Orient, pour
les Belges, pour les entreprises belges, une indispensable, une merveilleuse réclame. Ah! nos ingénieurs, nos commerçants, nos
hommes d'affaires en ont admirablement profité. Dans la route ainsi ouverte, ils se sont précipités avec cette ardeur tempérée qui est la
caractéristique de notre race. Ils ont conquis une place honorable dans cette course enfiévrée, où ils s'étaient engagés les avant-
derniers, un peu avant les Allemands, et où ils furent contrariés par la jalousie, l'inimitié même de certains puissants rivaux. Mais il fallait leur ouvrir et leur frayer le chemin. Non, vous ne direz jamais assez
à quel point la politique de Léopold II et notre gloire congolaise ont servi, en Orient et particulièrement en Égypte, nos industriels et nos
négociants.»
Plusieurs des sociétés belges constituées en Égypte s'occupent exclusivement d'entreprises agricoles. Elles sont presque toutes
florissantes. Elles achètent, à bas prix, des terres de qualité inférieure, améliorées ensuite par l'irrigation et les engrais, puis
louées ou revendues aux indigènes. Le fellah est rivé au vieux sol que sa race cultive depuis plus de soixante siècles. Les produits de
son agriculture, particulièrement le coton et la canne à sucre, se vendent de mieux en mieux. La demande dépasse toujours l'offre.
Les terres cultivables n'attendent jamais longtemps le locataire ou l'acheteur. Le prix de la terre augmente chaque année: plus de cent
livres le feddan, dans certains districts, en 1906 (le feddan contient 42 ares; la livre vaut fr. 25.92). Rien d'étonnant dès lors que les
«affaires agricoles» aient résisté à la crise qui a paralysé, au Caire et à Alexandrie, plusieurs sociétés financières ou industrielles en
pleine croissance.
Cette crise a éclaté à la fin du mois d'avril 1907. Elle est née de l'excès de la spéculation sur les terrains à bâtir et sur les valeurs
boursières. Puis elle a été aggravée par le «resserrement» monétaire qui, après la débâcle de New-York, s'est manifesté sur
toutes les «places» du monde. Au Caire, elle a été effroyable. Le plus fort est passé. Les ruines se relèvent. On assure que, dans un
an, ce ne sera plus qu'un souvenir.[6] Mais bien des plaies sont encore saignantes. On cite des gens de finance appauvris, en moins
d'un an, de deux ou trois millions; et des ci-devant millionnaires réduits à trois mille francs de rente. On a nommé devant moi un officier supérieur, un Anglais, obligé, à la veille de prendre sa
retraite, de solliciter un commandement sur une frontière lointaine, afin d'apaiser, en leur abandonnant l'augmentation de solde acquise
au prix de ce très dur exil, ses créanciers. Les Grecs, si avisés pourtant et si fins en affaires, mais joueurs et spéculateurs effrénés,
ont payé plus que personne leur tribut à la fièvre. L'important marché du coton d'Alexandrie leur a été ravi, et il semble bien que ce soit
pour toujours. Ils en étaient les régulateurs et les rois. De successives et retentissantes faillites leur ont fait perdre ce sceptre,
tout de suite ramassé par les Allemands, qui font, depuis une dizaine d'années, leur trouée en Égypte, à la stupéfaction et à l'indignation
des Anglais. À quelque chose malheur est bon: depuis qu'ils ont peur des Allemands, les Anglais font patte de velours aux Belges, en
butte, de leur part, à mille petites tracasseries au lendemain des «histoires» de l'enclave de Lado.
L'avenir de l'Égypte est, non pas sur l'eau, mais dans l'eau, dans
l'eau limoneuse du Nil, fidèle, généreux et fécond, qui transforme en un jardin verdoyant, chaque année, par la vertu d'une inondation
aussi régulière que le cours des saisons, cette longue et étroite vallée où l'eau du ciel ne tombe jamais. Le barrage d'Assouan, en
retenant les eaux et en régularisant les crues, a reculé, à droite et à gauche, les anciennes limites du débordement annuel, et augmenté
de vingt-cinq millions par an les revenus de l'Égypte agricole. Il est décidé qu'on exhaussera le niveau du barrage. Le domaine du Nil
s'en accroîtra encore. Ah! les Belges qui ont fondé ou développé les sociétés agricoles en Égypte seront bien payés de leurs peines!
Dans un pays si lointain, si peu connu et où l'argent se risquait alors d'un pas timide, deviner, dix ou quinze ans d'avance, la bonne veine,
la veine qu'il suffit de creuser avec persévérance pour trouver le succès et la fortune: c'était aussi difficile, et plus hasardeux, que de déchiffrer une énigme du Sphinx. Bon nombre de Belges ont eu
cette audace et ce bonheur.
J'ai demandé à plusieurs de nos compatriotes, au moment des adieux: «Qu'est-ce qu'il faut vous souhaiter pour 1908?» Quelques-
uns ont répondu: «Un consul belge» sans vouloir autrement expliquer cette énigme—encore une! Il a fallu, pour la débrouiller,
aller aux informations. Voici l'explication: nous n'avons pas de consul de carrière au Caire; notre consul est un Syrien naturalisé Belge,
homme considérable d'ailleurs et très riche. Malheureusement, il ne sait pas un traître mot de flamand. Le vice-consul non plus, ni le
chancelier, ni l'avocat du consulat, également Syriens. Or, les ouvriers flamands commencent à émigrer en Égypte. Il y a quelques
mois, un Flamand fut inculpé de vol. L'Égypte étant soumise, comme la Turquie, au régime des «capitulations», les consuls ont qualité de
juge d'instruction vis-à-vis de leurs nationaux. Notre consul instruisit contre cet accusé. Celui-ci se défendit comme il put, en mauvais
français, donc très mal. Il y avait au dossier des pièces en langue flamande. Personne au consulat ne put en traduire un mot. L'inculpé
paya cher cette ignorance. Sa détention préventive dura deux fois plus longtemps que de raison.
Si notre gouvernement ne prend des mesures, cette injustice se
répétera. Or les prisons du Caire, obscures et sales, nauséabondes, agréables pourtant à la paresse de la plèbe locale, offrent peu
d'attraits pour nos braves Flamands. Donnez un consul belge, s'il vous plaît, M. le ministre des Affaires étrangères, aux Belges du
Caire, un consul qui comprenne et qui parle nos deux langues nationales.
D'autres m'ont dit: «Souhaitez-nous des cochers qui connaissent
la ville.» J'ai compris tout de suite. Un soir, M. Georges Eeman m'invite à une tasse de thé. Il me donne son adresse: rue Zakhi
Pacha, 3. Le portier de l'hôtel choisit entre vingt cochers un gaillard qui se fait fort de me conduire les yeux fermés. En route. Course
d'un quart d'heure; arrêt devant un hôtel précédé d'un jardin; c'est là, me dit, du geste, le Collignon. Notez que pas un cocher du Caire ne
sait un mot de français ni d'anglais. Moi, je sais trois mots d'arabe: «arbaghi» qui signifie cocher, «karakol»: police, et «malesh» c'est-à-
dire—traduction un peu libre —fichez-moi la paix.—Eh non, ce n'est pas là; le numéro 31 est imprimé au-dessus de la grille. Suis-je
seulement dans la rue?—L'indigène discourt et gesticule. Moi aussi. Des flots d'éloquence coulent ainsi en pure perte. Ah! voici un jeune
élégant, souliers vernis et gants glacés, qui se hâte vers une réunion mondaine, apparemment. Un gentleman aussi bien habillé doit
savoir au moins une langue de chrétien.—Monsieur!—Monsieur?— Venez à mon secours.—Volontiers.—Suis-je dans la rue Zakhi
Pacha?—Du tout; c'est à un quart d'heure d'ici, il faut tourner à gauche; vous êtes devant l'hôtel de Zakhi pacha; ce n'est pas la
même chose …» Je m'en doutais un peu. L'aimable jeune homme parlait aussi l'arabe. Il mit mon cocher sur le bon chemin. Sans lui, je
n'avais qu'à rentrer à l'hôtel.
La nuit de Noël, un autre, au lieu de me conduire à l'église des Jésuites, me mène hors de la ville. Tout d'un coup, il arrête ses
chevaux. Où est l'église? Il n'en sait rien, le monstre; je n'y arriverai pas; le plus sûr est d'aller me coucher. Tous les cochers du Caire
connaissent l'hôtel Shephard's. Je lui crie donc: «Shephard's» et il fait demi-tour. Attends une minute. Voilà, sur le trottoir, un monsieur
et une dame qui ont l'air bien honnêtes. —Monsieur, parlez-vous français?—No.—Speak english?—Yes. —Ce couple, anglais et catholique, se rendait à la messe de minuit, dans mon église même.
J'ai tout de même donné un pourboire à l'animal …
Seigneur, Seigneur, faites que notre consul apprenne le flamand et que les cochers du Caire apprennent un peu de français, fût-ce du
français belge …
FOOTNOTES:
[Note 5: Voici les chiffres du commerce spécial de la Belgique avec l'Égypte: nous vendons à l'Égypte (chiffres de 1906) pour
46,444,000 francs; nous lui achetons pour 3,073,000 francs.]
[Note 6: De récentes nouvelles semblent démentir ces espérances. Il paraît que la crue du Nil a été insuffisante cette année
et que le coton de la dernière récolte a été attaqué par les vers. La vache maigre de 1907 n'aurait donc pas été seule de son espèce.
Pourvu que le troupeau n'ait pas plus de deux têtes!…]