Quinze Jours en Égypte

Fernand Neuray · Chapitre 6 sur 10

Pages du PDF

Quinze Jours en Égypte

Les Spectacles du Caire

 

Tâchons de noter brièvement les spectacles du Caire, leur couleur et

leur vie. Ils courent la rue, c'est le cas de le dire. Nous sommes sur la terrasse du Shephard's. Donnez-vous la peine de vous asseoir.

Puis regardez; c'est gratis, et la scène change à tout moment.

 

L'hôtel est situé en plein quartier moderne. C'est un des centres du Caire européen. Dans la rue, la mêlée des fiacres qui se suivent

et se croisent, tous attelés de deux chevaux ardents, dure du matin au soir. Des flâneurs en turban et en robe musent sur les trottoirs.

Toutes les races de l'Orient: Égyptiens, Bédouins, nègres, maigres Hindous, Circassiens somptueux, défilent comme dans une féerie.

 

Un étranger descend l'escalier de l'hôtel et entre bravement dans

la cohue bourdonnante. Dix grands gaillards enjuponnés l'assaillent et l'assourdissent. «Moi drogman, moi bon drogman, Mousié le

comte; achetez cartes postales; achetez chapelet, prenez chasse-mouches, Mousié le pacha.» S'il écarte tout de suite cette racaille, il

est sauvé. S'il s'arrête seulement une minute, s'il parlemente, s'il se laisse tenter par l'éclat d'une breloque ou la couleur d'une antiquité

fabriquée l'avant-veille, c'est un homme à la mer. Il mettra dix minutes à se tirer de leurs mains, à moins que le chawich qui fait faction devant l'hôtel ne vienne à son secours et ne mette en fuite, à

coups de bâton, ces pittoresques mais redoutables gagne-petit.

 

Dig, ding, dong! un, deux, trois dromadaires à la file, chacun portant un carillon sur la bosse. Les sonnettes tintent en cadence,

selon le rythme de leur pas allongé. C'est un mariage indigène. Une troupe de musiciens joue des airs de fête sur des modes mineurs.

Tons élevés, sons aigus: vraie musique à porter le diable en terre. Six, huit, dix enfants, empilés dans un ou deux fiacres, rient aux

éclats en se donnant des bourrades: c'est la progéniture des premières épouses.

 

Enterrement grec: un corbillard, blanc et or, vraie voiture de

charlatan de chez nous, la caisse surmontée d'un ange aux ailes éployées, file comme une flèche; sur le siège, à côté du cocher, qui

fume une cigarette, un prêtre orthodoxe, barbe d'ébène et barrette d'avocat; le cortège des parents et des amis, derrière, suit au grand

galop.

 

Enterrement arabe: pas de cercueil; le mort, recouvert d'un drap, gagne le cimetière tel quel, étendu sur une civière soutenue par

quatre porteurs; derrière lui, et rangés sur deux files, parents et amis crient qu'Allah est Dieu et Mahomet son prophète.

 

Dans une «quarante chevaux», deux dames d'un riche harem,

costume tailleur et voile de mousseline blanche, font leur promenade quotidienne, sous la garde d'un eunuque noir, trapu, rébarbatif, assis

à côté du chauffeur. Devant une élégante berline, deux coureurs, habillés de soie voyante, veste et larges culottes, une longue et

flexible baguette à la main, fendent la foule, qui se range à leurs cris. Des femmes du peuple se faufilent dans la cohue, un enfant à

califourchon sur l'épaule. Un bataillon de soldats indigènes, musique en tête, se hâte vers la plaine d'exercice. Voici un charmeur de

serpents, débraillé et loqueteux. Les badauds font cercle autour de lui. De la musette qu'il porte en bandoulière, il extrait deux vipères,

une salamandre, un scorpion; il les pose doucement sur le trottoir, et la représentation commence. Les vipères se dressent en sifflant, la

salamandre sautille, le scorpion s'étire sous la caresse du soleil; le montreur, de la voix et du geste, excite sa ménagerie. La scène dure

trois minutes. Sur un mot du chawich, l'homme a rengainé ses bêtes, et les pièces de nickel tombent, de la terrasse, dans son

bonnet crasseux. Nous goûtons un vrai plaisir d'enfant devant la lanterne magique.

 

Pour voir les indigènes chez eux, pour saisir sur le vif la vieille ville

et sa plèbe, immuable comme elle, il faut tourner le dos aux grandes et banales bâtisses du quartier européen et gagner la «Mouski»,

artère principale du quartier indigène, canal autour duquel s'embrouille un réseau de mille ruelles étroites. Les voitures y

fendent, au grand trot, du matin au soir, le flot pressé et plein de remous d'une foule colorée et bruyante. Elles n'écrasent personne

cependant. Il est vrai que les cochers n'épargnent pas les discours. «Passant, prends garde à ton flanc, tu vas rouler sous les roues de

ma voiture … Jeune fille, fais attention; tu es peut-être fiancée; si mes chevaux t'écrasaient, quel malheur, quelle désolation»!… Tout

cela en arabe, naturellement. Les interjections des cochers bruxellois sont moins douces à l'oreille …

 

Aux carrefours, la cohue défie toute description. Chevaux

galopants; haquets chargés de briques; longues et plates charrettes où se tiennent accroupies dix ou douze femmes voilées,

silencieuses, des enfants dans les bras; ânes chargés de fardeaux; mendiants, camelots, chiens errants et marmaille: tout cela court, se mêle, bourdonne, hurle, glapit. Je me souviens d'avoir attendu cinq

minutes, à un tournant de mon chemin, avant de pouvoir traverser cette mer.

 

Les ruelles, à droite et à gauche, sont à peine plus larges que

notre rue d'Une-Personne. Vous ne feriez pas cinquante pas, sans guide, dans ce labyrinthe obscur, avant d'être perdu. Si l'on avait le

temps, on s'arrêterait des heures près de chaque corps de métier. Chacun a son quartier spécial, comme dans nos villes au moyen

âge. Les ouvriers travaillent sur le seuil des boutiques. En voici qui cousent, coupent, ajustent des bandes de grosse toile. Ils fabriquent

des tentes. Manifestement, ils ne sont pas pressés. L'aiguille, entre leurs doigts, va doucement son petit bonhomme de chemin.

 

C'est dans le quartier des batteurs de cuivre qu'on aurait du plaisir

à flâner. Mais il faudrait pouvoir donner deux ou trois jours à la ville indigène. Marchons droit aux bazars, entre des maisons lépreuses

dont les façades, toutes de guingois, se cogneraient à la hauteur de l'étage si on les poussait un peu. Une toile tendue brise, au-dessus

de nos têtes, les ardeurs du soleil. On a l'illusion de marcher dans une ville souterraine. Point de pavés; le sol est dur et lisse comme

l'asphalte de nos boulevards. On distingue de temps en temps, dans le clair-obscur, au-dessus d'une porte cintrée, le lacis dégradé de

gracieuses arabesques.

 

Rien que des turbans et des robes de toutes couleurs. Pas de femmes, ou si peu: de rares fantômes noirs, pieds nus dans des

sandales, glissent dans la pénombre, un bel enfant à califourchon sur l'épaule. À l'étal des bouchers, de grosses mouches, par milliers,

leurs pattes plantées dans les quartiers de viande, font bombance; personne ne les chasse. À quoi bon? Rien n'arrive qui ne doive arriver. D'ailleurs, elles sont trop. Tous ces moutards en haillons,

ravissants et sales, qui se roulent dans les ruelles, un tuyau de canne à sucre entre leurs petites dents blanches, sont la proie des

mouches, qui leur dévorent le visage et les yeux. Nous ne nous étonnerons plus de rencontrer tant d'aveugles.

 

Du fond d'une cour qui se laisse entrevoir par l'entre-bâillement

d'une porte vermoulue, se répand un choeur de traînantes lamentations. Les voix de femmes dominent; il y a deux groupes de

chanteuses, et qui se répondent. Qu'est-ce que c'est? Une veillée funéraire? Abd-el-Rahim va aux informations. Ce sont des femmes

juives qui chantent les prières de la veille du sabbat. L'écho de leur mélopée nous poursuit jusque dans les bazars.

 

Gare à nos poches! Voici des ennemis plus dangereux que les

tire-laine qui guettent l'étranger à tous les carrefours de la ville indigène. Les marchands nous haranguent, dans toutes les langues

connues, sur le seuil de boutiques pleines de tentations. Fiez-vous à votre guide, même si vous le soupçonnez de toucher le denier à

Dieu sur chacune de vos empiètes. Vous ne serez volé qu'une seule fois, et en bloc. Abd-el-Rahim nous détourne, en clignant de l'oeil,

des boutiquiers qui n'ont pas sa confiance.

 

Les bazars du Caire regorgent de merveilles; de camelote aussi. Maints fabricants autrichiens ou allemands y écoulent leurs cuivres

dits arabes et leurs bijoux orientaux, qui se vendent deux fois plus cher, naturellement, que dans les boutiques de Berlin ou de Vienne.

Mais il n'en faut pas davantage pour garantir, aux yeux des snobs, leur authenticité. À côté de ces attrape-nigauds, d'admirables

spécimens des vieilles industries de l'Orient: images byzantines, ciselures de Damas, émaux persans, tapis de laine et de soie, à quatre mille francs pièce—et qui les valent,—nous retiennent et nous

charment, des heures durant, par l'éclat et l'harmonie des couleurs ou l'originalité du dessin.

 

La chaleur du jour commence à s'apaiser; la flamme des lanternes

tremblote aux carrefours; les ombres des passants dansent sur les murailles; notre promenade s'achève dans un décor fantastique et

lugubre. «Maudite soit votre religion», marmotte, entre ses dents, un loqueteux qui nous croise. C'est la suprême injure. Partons avant la

nuit; allons revoir les lumières et l'animation de l'Ezbékieh.

 

La Mouski mène aux tombeaux des Khalifes, où j'ai été deux fois, de jour d'abord, pour jouir pleinement de la beauté de Quaït baï,

charmante mosquée du XVIe siècle, vrai bijou de pierre dentelée, chef-d'oeuvre de hardiesse et de grâce. Le minaret monte comme

une flèche dans l'air pur. La coupole semble un miracle d'équilibre. Le plafond, en bois sculpté et peint, flatte et caresse les yeux. Une

douce lumière tombe des petites fenêtres. Impossible de rêver, pour les fleurs des vitraux, des couleurs plus franches, plus discrètes et

plus pures. Sous le porche, pendant que le gardien nous aide à chausser les babouches, un vieil indigène offre sa tête au rasoir d'un

barbier. Des vautours, au-dessus de la colline proche, tournoient dans l'azur. La nappe rose du désert fuit à cent pas de nous.

 

Nous y sommes retournés le soir, bien que l'endroit passe pour

être peu sûr. Julius en était. J'entends encore l'explosion de sa joie. Au sortir de la Mouski illuminée et bruyante, la voiture venait d'entrer

dans le silence et l'ombre de la nécropole abandonnée. «Nom d'un … chien, dit Julius en flamand; comme c'est beau!» Quelle nuit, quel

clair de lune! Un globe d'or pâli brûlait dans une mer de vieil argent. Caressés de doux rayons, les minarets et les coupoles projetaient des ombres démesurées sur la blancheur du sable. Les ombres sont

moins noires et la clarté moins blanche dans nos plus belles nuits. Pas un bruit. Nous frissonnions d'émotion et de plaisir.

 

Un autre jour, nous avons vu, du haut de la citadelle, le soleil se

coucher derrière les Pyramides. La nuit tombait. À nos pieds, la ville immense, enveloppée d'ombre, trouait les ténèbres naissantes.

Devant nous, aux confins de l'horizon, la masse dorée de la Grande Pyramide semblait flotter dans une buée violette; le Nil charriait un

paquet d'or en fusion.

 

Tels sont les spectacles du Caire. Je les aurais donnés tous, à la fin, vers le quatorzième jour, pour voir, rien qu'un moment, un seul

des spectacles familiers de chez nous: les nuages de notre ciel, les jeux du soleil d'été dans nos hêtres et nos chênes, le cuivre et les

opales de notre automne. Aujourd'hui, je les évoque et je les regrette. Un savant professeur a beau crier que le choléra accourt

vers l'Europe et qu'il atteindra le Caire l'année prochaine. L'année prochaine, si je peux aller revoir l'azur laiteux de ce ciel, les vagues

roses du désert, la grâce des mosquées et les voiles blanches qui courent sur le Nil, bombées par le vent du soir, comme autant de

grands oiseaux, ce n'est pas sa prédiction qui m'arrêtera.