Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 1 (of 3)

Lucien Fabre · Chapitre 2 sur 3 · partie 1/2

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Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 1 (of 3)

Elle prononça ces mots de sa voix…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Elle prononça ces mots de sa voix chaude, légèrement timbrée d’un accent méridional qui plaisait à Bernard. Elle le regardait maintenant avec une curiosité profonde, se demandant où il voulait en venir, hésitant encore à comprendre.

—Enfin, reprit Bernard, permettez-moi d’insister, François est mon ami; il me semble que vous vous êtes engagés l’un et l’autre dans cette aventure avec beaucoup de légèreté. Vous ne nierez pas que vous ne m’ayez toujours depuis l’enfance préféré à lui?

Elle ne répondit pas.

—Or on ne peut pas marier des amis d’enfance; le résultat est toujours mauvais; ce n’est pas l’amour qui règne dans de tels mariages. Si véritablement c’était l’amour, croyez-vous que ce ne soit pas moi que vous auriez épousé, puisque ce sentiment d’enfant c’est pour moi que vous l’éprouviez le plus vivement?

—Oh! vous, dit-elle d’un ton léger, vous, c’est différent! Vous ignorerez toujours l’amour, vous ne comprenez rien à ces choses, vous n’avez pas de cœur.

Il eut le sentiment de l’injustice et sortit de ses gonds.

—Moi, dit-il, moi? Je le connais mieux que n’importe qui, l’amour, puisque j’aime une certaine personne de toutes mes forces, à en perdre le boire et le manger; et depuis des années sans m’en rendre compte; vous entendez?

—Eh bien! répondit-elle tranquillement, assez vexée tout de même, allez le lui dire à cette personne et ne vous occupez pas de nos affaires. D’abord qui vous en a chargé?

—Mais… personne, fit-il interloqué, ou, du moins (ajouta-t-il subitement inspiré) quelqu’un qui y est fort intéressé.

—Oui, dit-elle, ironiquement, François, n’est-ce pas? Que vous êtes donc malin, mon pauvre garçon!

—Il ne s’agit pas de François et il ne s’agit pas d’être malin. Puisque vous voulez savoir, c’est le père de François qui m’a parlé de cela ce matin avant son départ et en me recommandant le secret; il craint que, réflexion faite, vous ne soyez trop jeune, ne vous ennuyiez de son marin de fils, et ne regrettiez la décision prise; il craint que vous n’ayez confondu l’amitié, les bonnes camaraderies, avec de l’amour; que, plus tard, vous ne soyez tentée d’abandonner un mari toujours absent; il aurait préféré maintenant une fille de la Côte.

—Vous dites vrai? demanda-t-elle, ébranlée.

—Je vous le jure sur ce que j’ai de plus cher au monde, répondit-il sans sourciller.

—Oh! ce que vous avez de plus cher, observat-elle, vous le donneriez certainement pour bien peu…, enfin, tout cela est bien singulier, si c’est vrai. Est-ce que François est au courant?

—Je ne crois pas.

—Ah?

Elle l’examina un instant de ses yeux violents et il l’aima tellement en cette minute qu’il se jura qu’elle serait sa femme dût-il commettre un crime. Rien d’autre que ce beau visage n’exista plus pour lui; il haletait presque d’émotion. Il lui prit les mains; une espèce de ton de confesseur, onctueux et pitoyable, lui vint tout naturellement:

—Comprenez-moi bien, ma petite Angèle; il s’agit de votre bonheur à tous deux. François et vous, j’en suis convaincu, n’avez pas l’un pour l’autre d’amour véritable. Oubliez-vous et que chacun suive sa route.

—Mais, s’écria-t-elle révoltée, j’aime François, encore une fois.

—Vous ne l’aimez pas plus que vous ne m’aimez, dit-il avec force. Osez-vous prétendre le contraire?

Elle se dressa, offensée de cette intrusion, outrée de cet orgueil.

—Oui, je le prétends, là. Que croyez-vous donc être, vous?

Il laissa tomber les bras avec désespoir. Hélas! la perdre, allait-il la perdre! Tout plutôt que cela.

—Admettons, dit-il, que vous disiez vrai. Êtes-vous sûre qu’il vous aime, lui?

—Oui, répondit-elle violemment; François est l’honnêteté même et je n’en dirais pas autant de vous. Rappelez-vous que je vous connais depuis des années tous les deux.

—Et si je vous disais, moi, que, cette nuit encore, François était entre les bras d’une autre femme? qu’il ne se marie que pour plaire à son père? que, tandis que vous l’attendrez il s’est bien juré de mener la vie qu’il lui plairait et d’entasser ses conquêtes de rencontre? Tenez, il y a quelques jours encore, il me disait: Angèle sera assez bonne pour soigner mes rhumatismes, moi je vais profiter de la vie!

Elle se boucha les oreilles et lui cria avec horreur:

—Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai!

Mais il était déchaîné; il continua, dénigrant son ami, inventant les pires calomnies, déformant les moindres faits pour peu qu’il y vît germe d’équivoque et parlant avec une passion si évidente qu’elle était doublement bouleversée par la déchéance qu’on lui annonçait et l’épanouissement d’un nouvel amour si longuement désiré.

—Enfin, disait Bernard au paroxysme, vous avez dû vous apercevoir vous-même de la tiédeur de François; cela se sent. Vous a-t-il jamais prise comme ceci, serré dans ses bras et dit avec amour, perdu en vous, sur les lèvres: Je t’aime, Angèle, je t’aime, je t’adore, mon cher amour, pour l’éternité.

La voix chaude, la caresse des lèvres, la venue merveilleuse enfin de cet aveu tant et si vainement attendu la bouleversèrent.

—Ah! dit-elle sans y pouvoir tenir davantage, moi aussi, Bernard, je vous adore.

Et aussitôt elle se délia et ils se regardèrent tous deux, rouges de passion et de honte. Quelle trahison! Mais il l’entraînait déjà sur le divan la couvrant de baisers brûlants:

—Tu verras, balbutia-t-il, nous serons heureux! heureux! Je vais aller voir le père Blinkine qui va me trouver une bonne petite situation; nous nous marierons tout de suite; nous bâclerons ça en deux mois et c’est le bonheur pour toute la vie.

Elle, tout à coup méfiante:

—Mais tout à l’heure ne m’avez-vous pas dit que vous aimiez quelqu’un depuis des années?

Il se mit à rire:

—C’est vous, Angèle, vous le savez bien. Et il lui raconta, sans parler bien entendu de Flavie, comment depuis que François avait songé à elle, lui-même s’était interrogé, poussé par une force irrésistible, comment il en était venu à comprendre qu’elle était l’âme de son âme, la chair de sa chair; il lui redit ses rêves passionnés, son sentiment triste et profond, il lui fit entendre le son unique que lui-même avait perçu pour la première et, il le savait bien, la seule fois. Elle ne s’y trompa pas. Ce sauvage l’aimait, autant qu’il pouvait aimer certainement et comme il savait; elle comprit bien qu’un sentiment désintéressé dans un cœur pareil était la chose rare et sans doute l’unique: elle avoua qu’elle n’avait pour François qu’une bonne et profonde affection.

—Il faut le lui dire; avec ménagements, concédait-il, mais enfin d’ici demain soir. Moi je serai fixé sur la situation que pourra me réserver Blinkine et je vous verrai après-demain seulement pour éviter tout commérage. Mais je vous écrirai d’ici là.

Elle se sentait sans courage devant la corvée qui lui restait à remplir. «Et mon père qui est reparti?» dit-elle. Comment arranger tout cela? Mais il avait réponse à tout; elle le sentait déchaîné, dévastateur, emporté comme un torrent et, pour tous les êtres humains, un frère terrible dont la tendresse était à elle seule réservée. Il la pressa, la convainquit, la calcina de sa flamme, et sur un long baiser la laissa palpitante, fervente et toute comblée.

Il quitta la villa, éclatant de bonheur, possédé d’une envie de crier la chose nouvelle sur les toits; il était fort, il était puissant, il était le maître du monde. Il remarqua avec plaisir qu’une jeune femme fort correcte d’allures s’était attardée à le regarder; la joie fleurissait son visage, enlevait toute trace de fatigue; il examina avec complaisance à une glace le nœud de sa cravate, le complet neuf que son oncle lui avait fait faire chez le tailleur même de Blinkine. Il décida d’aller voir Abraham aussitôt. Ce fut la jeune Claudie qui lui ouvrit la porte.

—Mâtin, fit-elle avec un sifflement d’admiration, il a embelli, le gars. Entrez, Monsieur-Dame.

Il sourit, non sans fatuité. Elle le conduisit au bureau d’Abraham, le fit asseoir sur le divan.

—Vous savez, dit-elle, le Coco n’est pas là; il rentrera vers cinq heures.

Il fut désappointé. Une heure à attendre. Mais que faire?

—Je vais m’en aller, fit-il.

—Quoi? alors, faut tout de suite dire que vous vous embêtez avec moi, ça fait toujours plaisir, vous savez.

Il se dit qu’il serait toujours gaffeur et s’excusa comme il put; il la fit parler; elle lui raconta son existence de gavroche et que Blinkine l’avait prise vierge; «il se sent des torts, dit-elle, il parle de réparer, des fois; c’est un bon gars. Surtout il m’aime follement»; et elle se mit à citer des faits qui témoignaient d’un attachement dont Bernard se sentait tout attendri. «Ah! oui, ajoutait Claudie, je le sens bien comme ça lui ferait de la peine si ça n’allait plus nous deux! Voyez, maintenant, il ne veut plus que j’aille à l’atelier, il m’a installée ici avec lui, je vis comme sa femme, quoi; il dit que j’en suis digne, bien que je sois un peu gosse et qu’il mourrait si je le trompais.»

«Tiens, pensa Bernard, Abraham aussi est pincé et bien pincé. C’est la fatalité! Lui si peu sentimental! ou du moins d’une nature si particulière, je le voyais en Pascal juif… Enfin, il est vrai que Pascal eût pu être amoureux et y mettre ce feu désespéré.

—Ah! vraiment, dit-il à Claudie, si vous le trompiez cela lui ferait tant de peine?

—Dame, il tient à ses trésors, ce petit!… Excusez-moi: je rentrais quand vous êtes arrivé, je vais me changer pour être à mon aise.» Elle passa dans la chambre voisine. «Je laisse la porte ouverte, pour qu’on puisse causer tout de même» dit-elle. Et, poursuivant sa pensée: «Alors, quoi, vous croyez que je ne suis pas digne de retenir un homme comme lui?» Il protesta; elle s’était dévêtue, il l’apercevait toute nue dans une glace complice; elle se baissa et les chaleurs du désir firent battre les tempes de Bernard. Paisible, ne se sachant pas observée, elle prenait son temps, cherchant des épingles sur le tapis. Elle dit malicieusement: «Bien sûr je sais bien que les curés ne savent pas apprécier; peut-être aussi ils ne peuvent pas!»—«C’est pour moi que vous dites ça?» interrogea Bernard sur un ton altéré. La réponse se faisait attendre, Claudie insouciante cherchant toujours ses épingles. Le vrai Rabevel s’éveilla. Quoi, il serait le paria, le «curé», puis le simple petit employé larbin, il serait bafoué par des Blinkine et leurs maîtresses? pour Blinkine les honneurs, la richesse, le loisir et de belles filles dont il tirait orgueil! Sales gens! Il reprit: «Et moi je suis sûr que je saurais mieux apprécier que votre ami, tout curé que je sois!»—«Ah! là, là!…» répondit-elle. Mais avant qu’elle fût remise de sa stupeur, il était auprès d’elle et l’avait empoignée d’un air tragique qui fit son admiration. Elle ne se défendit pas.

Quand Abraham rentra, elle avait une expression de modestie et de retenue qui eussent dû suffire à la trahir s’il avait pu penser qu’on le trompait. Mais tout de suite Bernard lui exposa l’objet de sa visite:

—J’ai bien réfléchi, lui dit-il, depuis l’autre jour et j’ai fini par me rendre compte que je ne suis pas fait pour rentrer dans les ordres. Je dois donc me préoccuper de n’être pas à charge aux miens et de trouver une situation où je sois payé le plus tôt possible. Pourrais-je voir ton père à ce sujet?

—Mais certainement. Allons-y maintenant, si tu veux, répondit Abraham sur un ton extrêmement affectueux.

—A la bonne heure, tu es un chic type, toi! déclara Bernard touché.

—Oh! tu sais, répondit l’autre gravement, l’amitié est pour moi une chose sacrée… Il se leva: «je me donne un coup de brosse et je te suis.»

Il passa dans la chambre; et aussitôt Bernard embrassa Claudie et lui glissa à voix basse: «On se reverra?»—«Bien sûr» répondit-elle.

Le banquier les reçut avec son aménité coutumière. Dès qu’il eut compris ce dont il s’agissait:

—Bon, dit-il, nous allons arranger ça. Je vois ce qu’il faut à peu près vous faire faire. J’ai de l’argent dans quelques affaires intéressantes et où on peut, je crois, vous caser dans l’intérêt de ces affaires comme dans le vôtre. Est-ce qu’Abraham vous a déjà parlé de Mr. Mulot?… Non?… Eh bien! Mr. Mulot est un de mes co-administrateurs dans un certain nombre de sociétés dont il est le conseiller technique comme j’en suis le conseiller (et le soutien) financier. La maison Bordes, armateur, où sert Mr. Régis, le père de votre ami François, est du nombre, Abraham a dû vous le dire?

—Non», fit Bernard qui admirait en son for intérieur, la discrétion et la force d’âme de son ami. Comment Abraham n’avait-il donc jamais usé auprès de ses camarades du prestige que lui eût conféré la publication de tels faits?

—Vous le saurez donc, reprit Mr. Blinkine; peut-être aurez-vous à vous occuper justement de cette affaire Bordes. Je vous dirai que Mr. Mulot et moi nous voudrions bien mettre au courant un jeune homme intelligent et capable qui deviendrait notre agent de liaison et notre mandataire; vous pourrez peut-être devenir cet homme. Je vais prendre rendez-vous avec Mr. Mulot pour demain; revenez me voir dans la soirée, mon ami sera là et je pense que nous pourrons prendre une décision; d’ailleurs, si Abraham veut être des nôtres, nous pourrons dîner ensemble. Allons, c’est entendu.

Il se leva et avec l’extrême politesse des meilleurs de sa race, il reconduisit les deux jeunes gens tandis que Bernard se confondait en remerciements.

Sur le pas de la porte, ils rencontrèrent François:

—Mes amis, leur dit-il, je suis content de vous trouver ensemble. Je repars après-demain matin, et bien heureux vous savez. Me voilà fiancé avec la plus belle, la plus gentille des femmes.

—C’est fait? demanda Abraham.

—C’est fini, je suis le plus enviable des hommes. Mais ces trois ans de fiançailles sans retour vont me sembler longs!

—Bah! dit Bernard, tu te consoleras avec des chochottes aux escales.

—Ça, fit François sur un bel accent de sincérité, c’est fini, mon petit; j’ai promis et je n’ai pas deux paroles. Pas de sottise. Me voilà vierge et martyr jusqu’au mariage.

Il rit de son bon rire frais et charmant.

—Avec tout ça, ajouta-t-il, je ne vous verrai pas avant mon départ.

—Mais si, mais si, dit Bernard, nous viendrons à la gare après-demain matin.

Abraham tira sa montre.

—Je vous quitte, dit-il avec précipitation.

—Gare aux scènes de ménage, fit Bernard.

Il continua son chemin avec François. Celui-ci était exultant; l’amour s’exhalait de toutes ses paroles; il parla d’Angèle en des termes d’un lyrisme éperdu. «Quand on aime comme j’aime, dit-il, c’est pour l’éternité. Si elle mourait, je n’aurais jamais d’autre femme. Et je suis si heureux, si heureux!» Bernard mordu de jalousie, se taisait; il lui semblait qu’il haïssait à cette heure l’inconscient ami qui se suspendait à son bras. Il le laissa s’épancher, puis:

—Mais es-tu bien sûr qu’elle t’aime?

François fut interloqué. Alors Bernard inocula le poison peu à peu: des camarades de si longue date risquent beaucoup de se tromper sur leurs sentiments; d’ailleurs cette petite, bien que de conduite irréprochable, était bien exaltée, la tête guère solide et le cœur peut-être bien léger. Trois ans, c’est long. Puis aussi elle n’était pas d’une race de marins, que se passerait-il quand ils seraient mariés, lui si loin d’elle? Enfin, tout cela, il le disait dans l’intérêt de François, lui-même aurait autrement fait son choix. Qui sait aussi si déjà Angèle ne se repentait pas? intelligente comme elle l’était, peut-être avait-elle réfléchi? A la place de François, il insisterait, verrait si nulle réticence n’entrait dans cette adhésion.

Tout cela était dit si affectueusement que le naïf Régis n’y sentit point de duplicité. Mais il répondit qu’il ne voyait pas pourquoi Angèle l’aurait trompé. «Elle est belle, elle peut prétendre aux plus beaux partis; sa famille est honorable. Elle jouit de la meilleure réputation dans son petit bourg de La Commanderie, un patelin endormi au fin fond du Rouergue et où Angèle est née comme son père, son grand-père et une kyrielle de générations successives. Oui, ce sont des braves gens. Il est vrai qu’ils ne sont plus bien riches. Une suite de mauvaises récoltes les a beaucoup éprouvés».

—Ah! fit Bernard attentif.

—Oui; ils ont dû hypothéquer une partie des terres; mais mon père a promis de leur avancer l’argent nécessaire pour se libérer dans le courant de l’année prochaine. Je suis fils unique; nous les aiderons; maintenant ce qui est à elle est à moi, n’est-ce pas?

—Ne crois-tu pas, demanda perfidement Bernard, que l’amour de ta fiancée ne soit fortement accru par cette situation difficile?…

—Veux-tu bien te taire! s’écria François.

—Je parle dans ton intérêt, répondit-il sans s’émouvoir. Tu sais que c’est un fameux service que tu rends là aux Mauléon?

—Évidemment, évidemment; plus grand que tu ne crois encore; car leur situation est bien difficile: ils ont eu une ferme brûlée entièrement avec le blé, le fourrage et le bétail (par malveillance, c’est sûr). Cela représente plus de cent cinquante mille francs; et pas d’assurance là-dessus! Et ils avaient vendu cette récolte, touché des avances, et acheté des machines agricoles dont ils n’ont payé qu’une partie et qu’il va falloir payer tout à fait. Sans nous, c’est la ruine. Alors, tu comprends bien que je serais tout de même étonné d’être repoussé par Angèle qui m’a toujours témoigné de l’affection et que la manière dont mon père et moi nous sommes mis à la disposition des siens n’a pu que fortifier dans ses sentiments.

—Ma foi, dit Bernard, moi je te donne mon impression; j’ai idée qu’elle ne t’aime pas, qu’elle te voit en camarade. Je ne peux rien dire de plus.

Il laissa François fort inquiet et se dirigea vers la rue des Rosiers. Il se sentait encore plus content qu’à l’heure précédente. Il était aimé d’Angèle qui acceptait la ruine pour le suivre et ne lui en parlait même pas; il était aimé des femmes qui pouvaient trahir leur amant pour lui; de ses amis, de ces êtres qui le connaissaient le mieux, l’un qu’il trompait lui procurait une situation, l’autre lui donnait sa fiancée sans même s’en apercevoir. Allons, la vie ne serait pas trop difficile, on réussirait. Pas une seconde, il ne perçut d’infamie dans sa conduite. Pourtant, comme il passait devant l’église Saint-Gervais, la faible voix de ses sentiments religieux mal assassinés se fit entendre; mais le cyclone qui avait balayé tant de choses en ces quelques jours avait, comme pour les religions disparues, sacrifié l’esprit et laissé la lettre; il ne restait vraiment que superstition. Bernard, arrêté devant le porche, admirait en soi comment l’enchaînement de ses desseins s’accomplissait; certainement une volonté supérieure et intelligente l’avait inspiré et exaucé; il entra dans l’église pour remercier Dieu et se le rendre propice dans l’importante journée qui allait suivre; le soir, par mortification, il ne voulut pas coucher avec Flavie et celle-ci, qui, la veille encore, bougonnait quand il lui imposait sa présence, fit une crise de larmes; tandis qu’elle pleurait à la porte, il récita sa prière et s’endormit paisiblement.

Le lendemain matin, il écrivit à Angèle une lettre pleine d’effusions et de tendresse où il lui racontait de sa journée tout ce qu’il pouvait lui en dire; il n’osa pas aller la voir bien qu’il en brûlât d’envie; il n’osa pas aller voir Claudie craignant que cela lui portât malheur. Il attendit le soir et, toute la journée, fut secoué d’un tremblement nerveux. La proximité de cette décision sur quoi il fondait son avenir ne lui laissait pas loisir d’imaginer cet avenir lui-même; aucun rêve ne le pouvait visiter; il s’hypnotisait sur ce dîner chez le père Blinkine, il se demandait comment était Mr. Mulot, il craignait de se tromper, de mal se présenter, de donner dès l’abord une fâcheuse impression. Il ne vivait plus.

Comme il avait été entendu avec Abraham, il alla chercher celui-ci; il fut un instant seul avec Claudie et avant qu’il pût faire un geste ou articuler un mot, elle lui dit d’un air pincé: «Il n’y aura plus rien entre nous, vous entendez, ne l’oubliez pas.» Il se dit: «Elle est folle. Tant mieux, je craignais un assaut», et il se réjouit sincèrement, puis, inexplicablement, cette avanie lui parut de mauvais augure et il s’en tourmenta jusqu’à l’arrivée chez le banquier.

En chemin, Abraham lui décrivit Mr. Mulot: «C’est un véritable type de Balzac, lui dit-il, un type étonnant de financier. Il est veuf d’une femme née de Kardoulière et il se fait appeler Marquis Mulot de Kardoulière, avec un sans-gêne étonnant. Il s’est montré fort parcimonieux avec sa femme qui, à son désespoir ne lui donna pas d’enfant. Aussi comptait-il punir la pauvre malheureuse qui n’en pouvait mais. Or voilà qu’un jour, il se décide pour des raisons financières à mettre tout son avoir au nom de celle-ci; peu de temps après, lassé de ses charmes, il prend une des étoiles de la galanterie qui se fait appeler la Farnesina; tu en as sûrement vu des portraits, non? une créature splendide. Sa femme, en représailles, lui coupe tout crédit; elle lui donnait deux louis tous les matins; il a été obligé de refaire sa fortune pour vivre à sa guise. Entre temps, injurié par un homme ivre, ce marquis, qui est un colosse, lui donne un coup de poing si malheureux qu’il le tue, et cet ivrogne était un agent de la sûreté: tu vois l’affaire… On l’acquitte; six mois après il défenestre un amant de sa maîtresse car c’est un monstre de jalousie… Dommage que nous arrivions, j’ai une collection d’histoires inépuisable, sur cet individu…»

Ils entrèrent chez le banquier. Madame Blinkine, petite personne obèse, vive et silencieuse, les accueillit; un instant après, son mari rentra avec Mr. Mulot. Celui-ci était un homme énorme, entièrement rasé, arborant un masque de César adipeux. Il avait fait de très fortes études et traduisait Euripide et Properce à livre ouvert; par jeu, il provoquait les universitaires les plus réputés à improviser des vers grecs sur un sujet donné; il avait une étonnante faculté de combinaison dans les chiffres et le verbe. Une méthode mnémotechnique dont il gardait le secret lui permettait de retenir tout ce qu’il voulait. Il portait sur lui une liste de dix mille dates historiques qu’il remettait à ses interlocuteurs en leur demandant de l’interroger; il ne se trompait jamais dans ses réponses.

—Ce qu’il nous faudrait, disait-il au banquier au moment où ils pénétraient dans la salle à manger où il mouvait avec une prodigieuse agilité la masse de son ventre, ce serait une société de banque dont tout le haut personnel fût constitué par des professeurs ou des officiers. Ce serait alors la grande ère des affaires…

—Cela peut venir, dit Blinkine en se caressant la barbe. Supposez que le suffrage universel élise quelques universitaires éloquents; que l’un d’eux devienne ministre ou rapporteur de la commission des finances; immanquablement on lui proposera un conseil d’administration; s’il est allant, il aura vite fait de peupler son affaire de camarades…

—Il nous restera à les persuader. C’est facile: oia kephalé kai enképhalé ouk ékei… Vous m’attendrissez; nous ne verrons pas cette époque.

—Mais ces jeunes gens la verront peut-être.

—Ah! voilà donc la nouvelle recrue! Eh! mais, il a l’air intelligent ce garçon. Allons, mettons-nous à table, cher ami, j’ai une faim d’ogre.

Bernard, sur ses gardes, ne faisait pas un geste qu’il n’eût prévu, ne prononçait pas une parole qu’il n’eût pesée. Il s’appliqua à faire briller le gros homme et à paraître laisser filtrer malgré soi une admiration dont l’expression brutale eût mis celui-ci en éveil; il se rendit compte avec espoir qu’il ne déplaisait pas. Mais, à la fin du repas:

—Il est habile, ce jeune homme, dit Mr. Mulot en pelant une poire, il est habile. Il a réussi fort subtilement à me faire parler, briller, à témoigner cette admiration presque inapparente qui est la seule flatterie intelligente. Il est habile…

Bernard percé à jour, décontenancé, trembla.

—On va le garder; c’est un garçon précieux. Vous me disiez, mon cher Blinkine, que d’après son professeur il a une instruction et une volonté extraordinaires.

—Oui, le Frère Maninc que j’ai vu tout à l’heure et chez qui défile tout le monde de la finance en quête d’employés me disait qu’il connaissait à Paris peu d’administrateurs quinquagénaires qui eussent l’acquis, la sûreté et la promptitude de décision de ce jeune homme.

—Il ne rougit même pas, fit Mulot, c’est bien ça. Je serais d’avis de l’envoyer tout de suite, pour l’essayer, à nos asphaltières du Centre; il pourrait partir dès demain; il y restera le temps qu’il faudra. Demain, dans la matinée, venez au bureau de Mr. Blinkine. Nous vous donnerons les instructions nécessaires. C’est donc entendu. Reste la question des appointements. Pour débuter, trois cent cinquante francs par mois, nous verrons ensuite. Évidemment ce n’est pas le Pérou; si vous étiez marié ça ne s’appellerait pas une fortune. Mais celle-ci viendra si vous tenez ce que vous promettez; d’ailleurs, je pense d’ores et déjà à certain mariage qui, peut-être… il est permis d’anticiper… vous voyez qui je veux dire, Blinkine, la petite Orsat? tout le groupe rappliquerait; le vieux a la majorité du Syndicat des porteurs d’actions des Carrières du Centre, c’est intéressant. Et pour vous, jeune homme, inespéré; riche mariage, situation fort belle, vous seriez en selle. Enfin c’est à voir.

Il n’attendit pas l’assentiment de Bernard, la question était réglée pour lui. Il s’entretint d’autre chose avec les convives. Le jeune Rabevel, après le repas, calé dans un fauteuil confortable, admirait furtivement le mobilier massif, l’argenterie, tout le luxe cossu et commode, les tapis moelleux, les draperies, les tableaux aux murs.

—J’ai fait une folie, disait Blinkine, ces Impressionnistes, j’ai payé ça jusqu’à mille francs. On dit que c’est pourtant un bon placement.

—Sûrement, répondit le «marquis», car c’est dégueulasse (il ne craignait pas l’argot) et tout ce qui est dégueulasse prospère. D’ailleurs tout ce qui concerne l’imbécillité ou le vice des hommes fait de l’argent: le jeu, l’alimentation, et… le reste (il s’inclina devant Madame Blinkine pour lui faire hommage de sa réticence, du regret qu’il ressentait à n’oser point, par respect pour elle, prononcer un mot malsonnant).

Cependant Bernard s’assurait qu’il vivrait un jour dans un luxe pareil. Ah! prudence, pourtant, prudence… Il pensait tout à coup à ce projet de mariage dont avait parlé Mulot. Son cœur fut terriblement pincé: sans hésitation il renonçait à Angèle, sans hésitation, non sans chagrin, mais cet amour, cette partie vive, certaine de son être et qui ne mourrait qu’avec lui, par quelle aberration avait-il pu croire qu’elle était plus importante que son ambition. «Il vaut mieux pour elle que je ne l’épouse pas, se dit-il, nous serions trop malheureux tous les deux, je ne pourrais pas vivre dans la médiocrité. Je la retrouverai bien.»

Le soir, il reprit Flavie, il n’avait plus de dieu à ménager. Le lendemain matin, à la gare, il trouva Abraham qui l’attendait avec François. Celui-ci était désespéré.

—Elle ne m’aime pas, tu avais raison: de la simple affection. Elle m’a avoué tout cela sans une larme. Je lui ai fait observer qu’elle se ruinait; ça lui est égal, tout lui est égal. A mon avis, elle doit aimer quelqu’un d’autre.

Il s’embarqua désespéré. Bernard se répétait: «elle m’aime vraiment pour se ruiner ainsi»; il la plaignit un instant. Le regret le rongeait de l’abandonner; mais enfin l’avenir avait ses exigences. Il annonça aux siens sa nouvelle situation, fit sa malle, embrassa tout le monde sans grande émotion et, le soir même, sans avoir écrit à la malheureuse un seul mot d’adieu, prit le train pour Clermont-Ferrand.

 

CHAPITRE QUATRIÈME

 

Dans le train qui l’emportait il ne put pourtant s’empêcher de penser à Angèle avec un serrement de cœur. Il avait donc suffi d’une parole de ce Mulot pour qu’il fût tout de suite lié? L’espoir d’un mariage solide qui l’établirait et ferait sa fortune apparaissait à peine et lui qui se vantait d’être libre se trouvait aussitôt dérisoirement contraint par les événements extérieurs? Son dernier acte était-il autre chose qu’une renonciation? Il se voulait riche et il devait pour le devenir fouler ce qu’il sentait de plus intime, de plus réel en lui. Il balança longuement, il s’étudia, s’analysa jusqu’au fond et finit par découvrir qu’il recélait une petite flamme d’espoir à peine visible mais bien vivante. Il comprit qu’il comptait inconsciemment posséder Angèle et se l’attacher définitivement, même en dehors des liens du mariage, puisque définitivement tout était achevé entre elle et François. Comment ferait-il? Cela restait à voir mais une confiance absolue en soi lui représentait son dessein comme accompli.

Il arriva le matin à Clermont-Ferrand tout rasséréné. «François doit prendre la mer en ce moment», se dit-il tout joyeux. Puis il ne songea plus qu’à ses affaires.

Elles étaient fort embrouillées. Il le comprit dès son premier rendez-vous avec l’agent local de la Société Blinkine et Mulot. L’homme lui déplut tout de suite; il était avocat, offrait au regard une figure ridée de pomme reinette barrée d’une énorme moustache et animée de deux yeux gris fort vifs. Il était vêtu avec une sorte de recherche auvergnate, d’une requimpette sans âge, d’un gilet à deux boutons, d’un pantalon à pont; une lavallière lui donnait l’air intellectuel et artiste qu’il jugeait conformes à ses ambitions. Il tenait entre le pouce et l’index une cigarette perpétuellement éteinte qu’il passait son temps à refaire et à rallumer.

—«Je suis Maître Fougnasse, dit-il à Rabevel, vous m’annoncez sans doute l’arrivée de l’envoyé spécial de ces messieurs.

—C’est moi, dit Bernard.

—Oh! Oh! mes compliments, fit l’avocat avec une condescendance imperceptiblement railleuse. Vos patrons n’ont point de préjugés contre l’inexpérience et la jeunesse. Je…

La voix de Bernard sèche et froide, le coupa brutalement.

—Je vois, Monsieur, dit-il, qu’il est nécessaire au préalable de nous mettre d’accord. Je suis l’envoyé de MM. Blinkine et Mulot, venu pour enquêter sur les difficultés de la situation et prendre toutes mesures utiles. Veuillez considérer que vous n’avez aucune observation à faire sur les décisions de vos patrons et que vous êtes à mes ordres. Au cas où vous ne seriez pas de cet avis, restons-en là. Je reprends le train pour Paris et nous laisserons à ces messieurs le soin de nous départager: d’ores et déjà, je vous indique que si les choses en arrivent là j’estimerai que l’un de nous sera de trop.

Fougnasse était intelligent; il comprit tout de suite et, bien que terriblement vexé, s’excusa, plaisanta, et se le tint pour dit. Après cette mise au point nécessaire, il expliqua à Rabevel la situation.

—Voilà, dit-il. La Société possède une exploitation de bitume au lieu dit Cantaoussel, située entre Besse-en-Chandesse et le lac Pavin. Le terrain ne nous appartient pas mais nous payons aux propriétaires une redevance de X centimes par tonne extraite. La question se complique du fait que: 1º) nous avons affaire à un grand nombre de propriétaires et par conséquent nous sommes en présence d’un grand nombre de conventions différentes; 2º) ces conventions établissent des redevances et des durées de validité fort variables; 3º) nos propriétaires ayant eu vent de l’importance de nos bénéfices et, d’autre part, ayant eu la tête montée par un Syndicat nouvellement formé sous le nom de Syndicat des Propriétaires de Carrières du Centre, nous font toutes sortes de difficultés.

—Lesquelles précisément?

—D’abord ils prétendent nous imposer leur manière de procéder à la vérification du tonnage; en second lieu, ceux dont la convention vient à expiration ne veulent pas la renouveler; en troisième lieu, ils se plaignent des dommages causés par nos exploitations à la terre végétale des alentours. En somme le travail devient impossible. De plus, nos ouvriers se fâchent; ils voient le chômage prochain; enfin ça ne va pas du tout.

—C’est bien, dit Rabevel, nous allons partir tout de suite pour Cantaoussel.

Maître Fougnasse demanda un répit de deux heures.

—Voilà un mois que je n’ai pas quitté Cantaoussel, dit-il; j’ai quelques courses à faire.

—Vous pouviez les faire hier, fit Bernard, puisque vous étiez arrivé ici. Enfin, dépêchez-vous; allez.

Dès que l’avocat fut sorti, Rabevel appela le chasseur de l’hôtel.

—Veux-tu gagner dix francs? Oui, évidemment. Tu vas suivre cet homme sans te faire remarquer et tu me diras fidèlement ce qu’il a fait.

Deux heures après, Maître Fougnasse était de retour à l’hôtel. Bernard l’attendait.

—Vous voilà, dit-il. Je monte dans ma chambre mettre mon pardessus et nous partons.

Le chasseur qui rentrait le rejoignit.

—Ce Monsieur, dit-il, est allé au 16, place de Jaude; il est redescendu au bout d’un moment avec Mr. Tanèque, l’adjoint au maire; tous les deux sont allés Cours de Royat où ils ont pris Mr. Bourdoufle le notaire; et de là, par le tramway, à la villa Galanda, chez M. Orsat. Ce Monsieur est revenu tout seul.

Au nom de Mr. Orsat, Bernard dressa l’oreille.

—Qui est ce Mr. Orsat?

—C’est un richard, dit le chasseur. Il a de grosses propriétés.

—Et une fille, je crois, n’est-ce pas?

—Ah! vous la connaissez, fit le domestique. Elle est bougrement jolie.

—Ça va. Voilà tes dix francs.

—Monsieur ne me donne pas plus?

—On est convenu de dix francs. Dix francs c’est dix francs. Descends mes valises.

Il retrouva Maître Fougnasse dans le vestibule. «Nous partons.» lui demanda-t-il. L’autre se déclara prêt. Mais Bernard le regarda.

—Tiens, fit-il, vous n’avez que votre sac, je croyais que vous alliez faire des emplettes tout à l’heure?

Maître Fougnasse surpris, hésita:

—Ce sont des riens indispensables, des objets de toilette, je les ai mis dans mon sac.

—Vous me ferez voir ça dans le train, répondit imperturbablement Rabevel.

—C’est que… j’aime mieux vous dire—je n’ai rien acheté, je n’ai rien trouvé qui me plût, balbutia l’autre tout affolé.

—Ah! vous n’êtes pas malin, dit Rabevel. Vous pensez bien que je n’ai jamais eu la prétention de vous faire ouvrir votre sac. J’ai voulu vous faire avouer que vous m’aviez donné un prétexte; en réalité, je comprends fort bien, allez: vous êtes allé faire vos adieux à une bonne amie.

—C’est vrai, je l’avoue, se hâta de dire l’avocat dont le front s’éclaira.

—Une bonne amie ou quelqu’un d’autre, naturellement, conclut Rabevel avec flegme.

L’avocat fut abasourdi; il considéra son compagnon et comprit qu’il ne pèserait pas lourd entre ses mains.

Le train les déposa à Issoire où ils devaient passer la nuit; comme ils prenaient le café, un homme entra qui vint tout droit à Maître Fougnasse.

—Eh bien! lui demanda-t-il, quand c’est-il qu’on les liquide, ces Parisiens?

L’avocat eut un clin d’œil à peine perceptible qui n’échappa pas à Bernard et mit tout de suite son interlocuteur en garde.

—Ma foi, fit-il, essayez toujours, nous vous attendons.

Il se tourna vers Rabevel.

—Monsieur Bartuel, dit-il, notre ennemi le plus acharné et le plus sympathique. Il est l’œil du syndicat.

—Enchanté de vous connaître, répondit Rabevel.

—Moi aussi, fit l’autre.

—Oh! moi, répliqua Bernard d’un ton tranquille, vous ne me connaissez pas encore.

Et comme l’autre se taisait, interloqué:

—Je vois, ajouta-t-il, que vous entretenez d’excellentes relations avec notre représentant. Il faut que cela continue. Excusez-moi, j’ai passé une nuit blanche dans le train, je vais me coucher, je vous laisse.

Mais Maître Fougnasse assez inquiet, monta en même temps que lui.

Le lendemain, au petit jour, ils prirent la diligence et arrivèrent à Cantaoussel sans incident. La désolation de l’endroit frappa Bernard; c’était un plateau noir balayé sans cesse par la bise; des pays mornes bornaient son horizon; pas un arbre dans ces solitudes; les ouvriers vivaient, sales et noirs, dans des baraquements de planches; Bernard voulut tout voir.

—Rien de bon, dit-il; toute cette exploitation est mal menée.

Il termina sa visite par les logements; il vit celui qui lui était réservé, celui de Maître Fougnasse:

—C’est gentil chez vous, dit-il, c’est frais, pas usé; vous ne devez pas y être souvent.

L’avocat rougit.

—Je vous jure que je ne vais pour ainsi dire jamais à Issoire ni à Clermont.

—Qui vous parle d’Issoire ou de Clermont! Je veux dire que vous préférez circuler dehors que rester dans votre logement. Comme vous tournez mal tout ce qu’on dit!

Il s’enferma avec l’ingénieur. Celui-ci, gros homme bredouillant et agité, se mit à parler immédiatement. Bernard l’écouta avec patience mais d’un air excédé qui suffit à fermer l’écluse.

—Procédons avec ordre, dit-il alors. Il est évident, et vous le reconnaissez vous-même, que l’exploitation est mal menée. Je ne suis pas ingénieur mais je vois le résultat. Des grappes d’hommes disséminées, des chantiers ouverts de tous côtés sans ordre apparent, des matériaux dispersés, un roulage insensé, un cheval pour deux wagonnets et un conducteur qui n’en fout pas un clou, bien entendu. Si c’est là tout ce que vous savez faire de mieux, évidemment il faut préparer vos malles.

L’ingénieur hésitait à comprendre.

—Oui, dit Bernard, il faut prendre vos cliques et vos claques et foutre le camp. C’est-il assez net, Mr. Pagès?

Et, devant le silence de son interlocuteur:

—Mais, auparavant, me faire comprendre si les tristes résultats auxquels vous êtes arrivé sont dûs à votre incapacité ou à votre mauvaise foi. Puisque vous allez partir, vous pouvez bien m’avouer la vérité. Je vous ferai un bon certificat.

Le pauvre homme était anéanti. Les pleurs lui montaient aux yeux.

—Ah! monsieur, dit-il, je comprends que l’exploitation ne vous plaise pas; on a pourtant fait de beaux bénéfices à un moment, mais que voulez-vous? je ne suis pas le maître, sans quoi on en ferait encore, vous me comprenez bien?

—Pas du tout, dit Bernard qui mentait.

—Eh! oui, monsieur. Je sais bien conduire un chantier. Mais voilà: Maître Fougnasse ne veut pas de chômage, et d’une; nous avons de grosses commandes à satisfaire, et de deux; et Maître Fougnasse m’impose de ne pas travailler sur tel ou tel front de taille à cause des conventions périmées ou des difficultés avec les paysans. Je vais tout vous montrer; je vais vous faire toucher du doigt les exigences que je dois satisfaire, Monsieur; vous me direz alors comment il faut que je fasse et si ça peut être mieux organisé.

—Bien; c’est tout ce que je voulais savoir. Allez à votre bureau; je vous donne une heure pour me rapporter un plan d’exploitation complet et rationnel; vous n’avez à tenir compte d’aucune sujétion, vous entendez, d’_aucune_ sujétion étrangère aux conditions techniques de votre travail. Votre plan devra prévoir une échelle de production à quatre gradins: cinquante, cent, deux cents et trois cents tonnes journalières. S’il me convient, je vous garde. Une heure vous suffit-elle?

—Oui, monsieur, répondit Pagès tremblant d’espoir et de crainte.

—Bien. Alors, à tout à l’heure. Envoyez-moi le contremaître.

Un instant après, le contremaître se présentait. C’était une sorte de gorille géant, avec des yeux de grenouille, où vivait une flamme malicieuse, dans un visage faussement hébété.

—Retirez votre chapeau, Pépériot, dit Bernard. Vous pouvez vous asseoir. A l’avenir vous laisserez vos sabots à la porte. Vous savez que l’exploitation ne va pas. Il y a certainement de votre faute; l’ouvrier n’a pas de rendement, il est mal commandé sans doute et pas content. Allez; racontez votre petite affaire.

Pépériot comprit au ton que «ça allait barder»; il pensa qu’il n’y avait pas à finasser et qu’il valait mieux «déballer».

—C’est pas ma faute, dit-il, il y a assez longtemps que je suis sur le trimard et je connais le boulot. Et, les hommes, ça me fait pas peur. Mais, vrai, on peut pas leur demander ce qu’on peut pas. Dix fois par jour on change de chantier. Sitôt qu’un croquant vient gueuler c’est des discussions et des transformations. On dirait que le Fougnasse il fait exprès. Vous pouvez me foutre à la porte; je tiens pas à ce genre de boulot. C’est comme pour faire turbiner les compagnons, regardez ce qu’ils bouffent à cette cantine et comment ils sont couchés; et ils doivent faire deux fois leurs deux kilomètres pour aller casser la croûte…

—Comment ça?

—Ben oui; depuis le mois dernier qu’un naturel il est venu rouspéter que la cantine était sur son terrain, l’a fallu la transporter à un kilomètre d’ici sur un terrain communal et encore ce n’est pas sûr que la commune acceptera de louer.

—Ça suffit. Tu vas aller voir ton ingénieur, Pépériot. Tu t’arrangeras avec lui et tu prendras vis-à-vis de lui des engagements fermes de production. Si le tonnage auquel tu t’engages suivant les conditions d’exploitation et le nombre d’ouvriers que vous fixerez ensemble me convient, je te garde; sinon, fais ta malle. En attendant, envoie-moi le chef comptable.

Pépériot se retira très impressionné. Le chef comptable fut bientôt là. C’était un homme très jeune, de petite taille, brun de poil, l’air intelligent, calme et ferme. Il plut beaucoup à Rabevel.

—Vous vous nommez Mr. Georges; fils naturel, peut-être?

—Oui, monsieur.

—Où avez-vous appris la comptabilité?

—A l’orphelinat des Frères à Issoire où j’ai été recueilli,

Bernard, pour la première fois depuis son arrivée, ébaucha un sourire de contentement, mais il se retint.

—Vous savez que vous avez pour patrons un juif et un mécréant, dit-il; je pense que vous ne vous occupez pas de prosélytisme ni de politique?

—Monsieur, je suis pratiquant et fermement attaché à mes devoirs religieux; j’ai également mes opinions politiques arrêtées. Mais dans mon travail je ne pense qu’à mon travail. Et, en dehors de lui, j’ai assez à faire en m’occupant de mes deux aînés que j’instruis moi-même car j’ai trois enfants dont l’un en bas âge.

—Tout cela est très bien, dit Bernard avec une nuance de bienveillance. Allons voir vos livres.

Il passa le reste de la matinée avec Georges. Il avait oublié tout le monde. Enfin! il se trouvait pour la première fois, depuis les expertises où il avait aidé le Frère Maninc, en contact avec une comptabilité pour de bon, une grande comptabilité d’entreprise avec toutes sortes de comptes où, à chaque article, à chaque fond de page, se pouvaient être embusqués les erreurs et les détournements; et il s’y mouvait avec une aise et une joie sans bornes. Le chef comptable avait vite vu à qui il avait affaire; très épris de son métier, il était ravi d’accueillir un homme compétent: «A la bonne heure, se disait-il, celui-ci n’est ni banquier, ni ingénieur; il sait exactement comment circule l’argent dans la boutique; il ne l’attend ni à l’entrée ni à la sortie.» Les remarques de Bernard le frappèrent; ce jeune homme indiqua quelques perfectionnements, quelques simplifications à apporter, lui démontra la nécessité de tenir à jour certaines statistiques, établit devant lui à l’aide des éléments comptables une série de prix de revient, rendit apparents les coefficients cachés de l’entreprise, détermina des graphiques que Georges reconnut aussitôt indispensables et laissa finalement l’employé dans l’enthousiasme, la jubilation et le désir de se perfectionner.

Il alla ensuite déjeuner avec Maître Fougnasse à la cantine et se montra d’une humeur charmante. L’après-midi, il reçut de nouveau l’ingénieur et le contremaître; il discuta longuement avec eux et les étonna par la rapidité de son adaptation; quand ils eurent fini, le plan d’exploitation, net, clair et fécond était arrêté. Pagès manifesta quelques inquiétudes sur l’exécution.

—Je me permets de vous prévenir encore, Monsieur, dit-il, que les paysans vont venir avec l’huissier.

—J’en fais mon affaire, répondit Bernard. Pour commencer, vous allez utiliser les diverses clôtures que je vois dans les îlots non exploités et en faire une enceinte tout autour du terrain concédé. Avec les vieilles planches, les baraquements pourris, vous me fermerez ensuite tout cela à hauteur d’homme. Dès que ce travail sera terminé, redémontage de la cantine et retransport ici, puis remontage. Dès à présent, envoyez-moi la cantinière.

Celle-ci était une campagnarde entre deux âges qui suffisait avec trois femmes aux six cents repas journaliers. Elle arriva toute tremblante.

—Madame Loumegous, dit Bernard, une très grave accusation pèse sur vous. Il faut dire la vérité ou gare les gendarmes. De quoi trafiquez-vous?

—Mais, de rien, Monsieur.

—Allez, allez, pas de rouspétance. L’aveu ou la prison.

—Je vous assure…» Bernard alla à la porte du bureau, et, s’adressant à une personne imaginaire:

—Je crois que je ne pourrai pas lui pardonner, brigadier; je vais vous l’abandonner…

La femme se jeta à genoux:

—Non, monsieur, je vous en supplie, pas les gendarmes.

Bernard referma la porte.

—Allez, dit-il rudement, crachez le morceau.

—Ce n’est pas moi, monsieur. C’est Monsieur Fougnasse qui me fait signer pour cent kilos de viande quand il n’y en a que soixante-quinze. Pareil pour le vin, pour les légumes, pour tout. Alors, les repas, je suis bien obligée de m’arranger comme je peux; on retient aux ouvriers, dame, ils ne sont pas contents, mais ce n’est pas ma faute, je le jure sur la tête de ma fille.

—Vous le diriez devant Maître Fougnasse, tout cela?

—Ah! oui, pour sûr que j’en ai assez de me damner comme ça; je savais bien que ça finirait par craquer.

Bernard fit appeler l’avocat.

—J’en sais assez, lui dit-il, devant la femme, pour vous envoyer coucher au violon ce soir. Je vous épargne. Je me contente de vous consigner dans votre chambre jusqu’à nouvel ordre.

Maître Fougnasse voulut parler.

—Permettez…

—Assez, dit Bernard; ou les gendarmes.

L’avocat se tut. Rabevel appela Georges.

—Vous ferez clouer la fenêtre de Monsieur par l’extérieur, dit-il, et vous mettrez un homme de garde à sa porte. Revenez aussitôt après.

Et quand il revint:

—Je m’absente pour quelques jours. Considérez-vous comme mon remplaçant; je vais faire une note de service dans ce sens. Choisissez six de vos meilleurs ouvriers, donnez-leur un brassard et une casquette, une canne et un revolver; faites-les assermenter à Issoire; ce seront nos gardes. Sous aucun prétexte ne laissez entrer huissier ni paysans. Mettez des écriteaux. Procès-verbal dressé à tout croquant dont les bêtes ou les bergers pénétreront chez nous. Si on viole la clôture appelez les gendarmes et faites constater l’effraction et le viol de domicile. Ouvrez la correspondance et préparez les réponses. Suivez de très près le mouvement que va subir le prix de revient avec notre nouveau plan d’exploitation.

Il partit aussitôt pour Clermont-Ferrand; il se rendit à la Place et à la Préfecture, mena une enquête discrète, finit par apprendre ce qu’il voulait, partit pour Lyon, arriva à la Poudrerie de Sorgues, demanda à parler au Directeur d’urgence et fut reçu.

—Monsieur le Directeur, lui dit-il, j’ai appris qu’à la suite du nouveau programme de fabrication qui a suivi le dernier incident de frontière, les Poudreries construisaient de nouveaux ateliers, tous revêtus d’asphalte ou de bitume. Je puis vous offrir de ces matières à des prix très intéressants.

—Je regrette beaucoup, répondit le directeur, j’ai passé mes marchés.

Et, devant le visible ennui de Bernard:

—Mais mon collègue de Saint-Chamas n’a pas trouvé jusqu’à présent de fournisseur; il m’a écrit (et je ne lui ai pas encore répondu), pour me demander des renseignements à ce sujet. Allez donc le voir.

Bernard sortit en remerciant. Comme il traversait la cour, un chargement d’asphalte attira son regard, une pancarte s’y balançait: Jarny et Cie. Il n’eut pas une seconde d’hésitation; il retourna aux bureaux, se rendit au service de la Comptabilité.

—Monsieur, dit-il à un employé, je suis le comptable de Jarny et Cie. Je viens voir au sujet de notre mandatement. Est-ce qu’il est prêt?

—Vous ne voudriez pas, répondit l’homme en riant, c’est à peine si vous nous avez fourni cinq wagons!

—Oui, mais en voilà qui arrivent encore aujourd’hui, cela va vite, vous savez, pour nous. Tenez, voulez-vous, je vous prie, que nous regardions le relevé de factures? Je parie que nous vous en avons envoyé déjà près de cent tonnes?

L’employé sans méfiance alla chercher le dossier; Bernard, dès qu’il eut vu ce qu’il voulait voir, c’est à dire les prix de vente, ne songea plus qu’à s’excuser et à s’en aller. En wagon il faisait son calcul: évidemment, il fallait baisser sur le chiffre de Jarny pour emporter des commandes, mais cela se pouvait; si seulement on avait le moyen d’aller en gare directement par voie ferrée de Cantaoussel à la petite station de Mérugnet! «Il faudra que j’y songe» se dit-il.

Le lendemain soir il arrivait à Saint-Chamas, traitait avec le directeur, et, sur son conseil, s’arrêtait au retour à Nîmes, Toulouse, Montauban et Bordeaux où il enlevait pour les casernes ou les Poudreries de fortes commandes atteignant au total le million. Il rentra harassé à Cantaoussel.

Dès qu’il arriva, il fit appeler Maître Fougnasse.

—Vous êtes libre, lui dit-il. Allez au diable. Mais tâchez que je n’entende plus parler de vous, sans quoi vous savez qu’un gendarme vous pend au nez comme un sifflet de deux sous. Et, je vous en prie, pas un mot car j’ai des fourmis dans les doigts. Signez-moi toutefois cette petite reconnaissance de vol.

Maître Fougnasse signa en tremblant et disparut. Monsieur Georges fit son rapport. Tout s’était bien passé. Quelques paysans étaient venus, avaient été expulsés sans douceur et étaient repartis surpris. Le matin même, Monsieur Bartuel était arrivé d’Issoire pour voir «ces Messieurs», mais n’avait pas été reçu. Le sentiment qui paraissait dominer était la stupeur. Le travail marchait bien.

Bernard alla faire son tour de chantier. Tout lui sembla satisfaisant et il en complimenta l’ingénieur et le contremaître qu’il sentait tous deux dociles et sensibles. Puis il demanda à Pagès:

—Dites-moi, cette station de chemin de fer que nous apercevons là-bas à nos pieds, c’est bien Mérugnet?

—Oui, Monsieur.

—Est-ce qu’on ne pourrait pas faire un plan incliné à voie de cinquante ou de soixante pour descendre nos marchandises?

—Ah! monsieur, dit Pagès, j’y ai pensé plus d’une fois. Le charroi mange le plus clair de nos bénéfices. Malheureusement, il y a trois obstacles: le prix d’établissement, la longueur de ce travail, et la méchanceté ou l’avarice des propriétaires des terrains à emprunter. Si seulement nous avions eu la chance des Daumail!

—Qui est-ce, les Daumail?

—Tenez, monsieur, voyez, à deux cents mètres de nous, à mi-hauteur du plateau et à notre droite, ces carrières de basalte. Elles sont aux Daumail. Eux avaient la chance de posséder le flanc de coteau situé entre la gare et la carrière; et ils ont pu établir une petite voie. Voyez, on la distingue, bien que la végétation la recouvre par endroits.

—On ne travaille donc plus à ces carrières?

—Non, il y a procès, séquestre, tout le tremblement; ils n’ont pas pu tenir le coup.

—Ainsi, dit Bernard qui suivait son idée, avec deux cents mètres de voie et un petit terrassement, nous pourrions joindre leur plan incliné? Faites-moi vite un petit projet et un avant-prix de revient.

Continuer : partie 2 sur 2