Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 1 (of 3)
Elle prononça ces mots de sa voix…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Le soir même il arrêtait définitivement ses décisions; il convoquait pour le surlendemain les propriétaires des terrains; il demandait un rendez-vous aux Daumail et au séquestre pour la semaine suivante. Il alla se coucher content.
Le lendemain matin il paressa dans sa cabane de planches froide; il écrivit dans son lit une lettre pour Blinkine et Mulot en leur faisant le rapport circonstancié de ses démarches: «Peut-être, terminait-il plaisamment, ai-je outrepassé les pouvoirs que je tenais de vous, mais je jure que j’ai sauvé la République». Au petit déjeuner, la mère Loumegous lui remit une lettre qui lui avait été adressée à Paris; il reconnut l’écriture d’Angèle sur la suscription et celle de Noë sur la surcharge. Il trembla. Quelle mésaventure, quelle peine en perspective! Des embêtements quand tout allait si bien! Il ouvrit l’enveloppe. Elle contenait ceci:
Mon pauvre Bernard,
Comment ai-je pu aimer un aussi abject personnage? Comment ai-je pu vous préférer à un être aussi droit que François? Trouvez ici l’expression de mon profond dégoût.
A.
—Je m’en fous, dit-il à voix haute. Et comme il se sentait mordu au cœur, il se hâta, avec une sorte de frénésie inconsciente, de répéter encore:
—Je m’en fous et je m’en fous; oui, et je m’en contrefous. Mais de toute la journée, malgré le travail auquel il se livra tout entier, un rongeur ne cessa dans le plus traître de l’âme son travail secret. Il se coucha exténué; toute sa nuit ne fut qu’un long regret, un soupir sans fin, une douleur orageuse et un appel au dieu consolateur.
—L’agonie au Jardin des Olives, ce devait être quelque chose comme cela, se disait-il, mi-ironique, mi-convaincu, le matin, en contemplant dans la glace ses traits tirés et ses yeux cernés. Enfin, n’y pensons plus; c’est fini, c’est fini.
Mais le regret et il ne savait quel espoir, quelle clandestine certitude que cet amour, le seul, il le sentait bien, chevillé à lui, à sa vie, ne pouvait disparaître définitivement, tout cela l’agitait et l’empêchait de faire quoi que ce fût. Il était absent de tout; assis à son bureau, il rêvait du divin visage et écrivait le nom bien aimé sur les buvards. Il ne se ressaisit qu’au déjeuner. L’ennemi allait arriver; il s’agissait de le bien recevoir.
Les propriétaires convoqués, une trentaine de personnes, se présentèrent en effet au début de l’après-midi; Bernard les accueillit dans le réfectoire.
—Vous m’excuserez, leur dit-il, de vous faire entrer dans un réfectoire, mais je n’aurais pas de pièce assez grande; cela nous permettra d’ailleurs de faire tranquillement notre collation tout à l’heure; vous m’autoriserez en effet, je l’espère, à vous offrir un petit reconstituant car il y en a parmi vous qui viennent de fort loin et ont besoin de se réconforter; d’ailleurs nous sommes des associés, pas vrai? et même j’espère que nous serons des amis.
Un des auditeurs se leva aussitôt en qui Bernard reconnut le Bartuel du soir:
—Votre exorde est très joli, dit cet homme, mais nous préférons des actes et des arrangements. La situation ne nous convient pas du tout. Nous…
Rabevel qui compulsait des papiers sur la table isolée devant laquelle il était assis, l’interrompit:
—Qui êtes-vous d’abord? dit-il rudement.
—Mais… je suis monsieur Bartuel, d’Issoire.
—Eh bien! je regrette très vivement, mais vous n’avez rien à faire ici; vous ne figurez pas sur la liste de nos propriétaires.
—Ah? dit l’autre d’un air de triomphe, eh bien! Monsieur, et ceci?
Il tendit un papier sur lequel Bernard jeta les yeux.
—Ceci, répondit-il, est la copie d’un acte de vente; vous avez acquis une parcelle de cent mètres carrés de Monsieur Boutaric… vente fictive naturellement, hé?… enfin cela n’a pas d’importance; vente effectuée hier, bigre!… Il ne vous reste plus qu’à filer, monsieur Bartuel.
—Comment, à filer? ne suis-je pas propriétaire d’une parcelle des terrains que vous occupez?
—Quel âge avez-vous donc, monsieur? Lisez la convention qui nous lie à Mr. Boutaric et vous verrez que toute vente éventuelle doit sauvegarder nos droits. Votre contrat est irrecevable. Je vous prie de sortir.
L’intrus s’exécuta assez confus. Bernard s’adressa alors à Mr. Boutaric:
—Comment avez-vous pu, lui dit-il gentiment, vous laisser embobiner par ce chercheur d’histoires? Allons, nous voici entre nous, expliquons-nous donc à cœur ouvert. Qu’est-ce que vous voulez? vous ne le savez pas? moi je vais vous le dire:
«Il existe un Syndicat dont le président est Mr. Orsat et dont les principaux membres sont Mr. Bourdoufle, le notaire, et M. Tanèque, l’adjoint au Maire de Clermont. Ce Syndicat réunit les propriétaires d’asphaltières et de carrières de la région. Or nous, nous possédons la meilleure asphaltière et la mieux placée; nous pouvons donc faire des prix qui rendent la concurrence impossible. Il faut nous empêcher de travailler. On vous a donc proposé d’entrer dans le Syndicat, en faisant miroiter à vos yeux toutes sortes de bénéfices. Il s’agit maintenant pour vous d’agir. Comment se présente la situation? Nous ne sommes pas propriétaires du terrain: vous étiez trop intelligents pour nous céder cela à un prix modique; et, pour l’acheter à sa valeur, nulle société ne serait assez riche. Il a donc fallu le louer et nous vous l’avons loué à un prix ferme de tant augmenté d’une redevance par tonne extraite; le tout suivant conventions valables trente ans et renouvelables suivant accord des deux parties. Ces conventions établies au moment de la constitution de la société s’échelonnent pendant six années, délai qui sépare les signatures de la première et de la dernière. La première convention n’est plus valable depuis trois ans, la dernière est encore valable pendant trois ans. Tout ceci est exact, n’est-ce pas?
—Oui, oui, répondirent les auditeurs.
—Je continue. Dès que le Syndicat a vu arriver, il y a quatre ans, la période d’expiration, il s’est mis en campagne et la conclusion fut la suivante: aucun des propriétaires n’a voulu renouveler la convention. Notre société a passé outre; d’où procès, constats d’huissiers, empêchements de travail, etc., etc… vous en savez autant et plus que moi là-dessus. L’affaire s’est compliquée du fait que le directeur local de notre société était secrètement à la solde du Syndicat, ce dont j’ai eu la preuve formelle dès mon arrivée.
Et, notant les marques de surprise et les sourires, Bernard ajouta gentiment:
—Vous voyez que je sais tout; nous n’avons rien à nous cacher; j’ai flanqué le nommé Fougnasse à la porte et nous sommes entre nous. Rien de changé, vous pouvez parler à cœur ouvert et nous sommes faits pour nous entendre. La seule différence dans la situation c’est que, au lieu de suivre le Syndicat avec Fougnasse vous suivrez ma Société avec moi; et cela parce que c’est votre intérêt. Je vais vous montrer cela tout à l’heure. En attendant, comme vous me faites sécher la gorge avec tant de paroles et que beaucoup d’entre vous ont besoin de se refaire un peu, nous allons laisser là les affaires et trinquer ensemble.
Les propriétaires, tous paysans ou hobereaux, approuvèrent bruyamment. Bernard fit servir une collation et recommanda aux serveuses de ne laisser aucun verre à demi plein. Quand la chaleur communicative des banquets se fut établie il alla de l’un à l’autre, jaugeant immédiatement le caractère et la valeur de chacun; il s’attacha particulièrement à la conquête d’un vétérinaire et d’un curé dont il devinait l’influence et qui lui parurent encore fort indécis au moment où il les entreprit. Sa bonne grâce, son sourire, l’admiration qu’inspiraient à ces rustres la précocité de son jugement et de sa fermeté, lui assurèrent enfin la bonne volonté de tous. Quand il pensa les avoir à peu près dans sa main, il reprit:
—Comment se présente maintenant la situation? De deux choses l’une: ou nous renouvelons ensemble les conventions ou nous ne les renouvelons pas. Où est votre intérêt? Nous allons voir. Je dois vous dire d’abord que j’ai des marchés pour plusieurs millions avec le Ministère de la Guerre, marchés renouvelables; je m’offre à vous donner la preuve de la vérité de ce fait; ces marchés sont signés d’avant-hier. Voilà donc du travail assuré, c’est-à-dire de l’exploitation et un revenu certain pour vous pendant plusieurs années. J’ajoute que les mesures prises par moi ont abaissé encore mon prix de revient en sorte que, à l’heure actuelle, plus que jamais, aucune concurrence n’est possible; et une nouvelle installation qui ne va pas tarder couronnera l’œuvre avant peu; je n’en peux rien dire pour le moment.
«Donc, si nous renouvelons les conventions, vous êtes assurés que, tant qu’on aura besoin d’asphalte, c’est vous qui serez les premiers appelés à fournir; d’ores et déjà vous avez la certitude de votre revenu pour plusieurs années.
«Et si vous ne renouvelez pas? c’est très simple. Ma conduite ne changera pas d’une ligne. Vous enverrez l’huissier? Il ne verra rien; la concession est palissadée et votre huissier n’entrera pas: frais inutiles. Vous ferez constater que votre terre est dans l’enclos occupé par nous? Il vous faudra convoquer outre l’huissier, le préposé au cadastre, le garde champêtre et un expert géomètre: nouveaux frais inutiles. Vous essayerez d’entrer? Non: car sans compter les chiens qui pourraient vous vacciner aux fesses, il y a les gardes assermentés, les gendarmes et alors cela devient de la correctionnelle; vous êtes trop sages pour y penser. Bien; avec vos exploits vous allez devant le tribunal: nous sommes disposés à poursuivre jusqu’au Conseil d’État: durée vingt ans, frais énormes. Vous nous appelez en référé? nous répondons que vous ne pouvez motiver aucune urgence et enfin nous invoquons la nécessité de remplir les obligations d’un marché intéressant la Défense Nationale. Bien entendu, pendant toute la durée de la procédure, nous prendrons votre asphalte et vous mangerez la redevance chez les gens de loi. D’autre part, vous pensez bien que c’est nous qui aurons raison en vertu du fait que nous travaillons pour la Défense Nationale.
«Voilà ce que j’ai à vous dire. Choisissez. La paix profitable ou la guerre. La guerre et vous mangez tout. La paix et vous gagnez tout; et nous sommes amis, et vous venez me voir ici en copains, regarder votre exploitation, faire le tour du propriétaire. Allons, voyons, il n’y a pas à hésiter. Les nouvelles conventions sont toutes prêtes. Madame Loumegous, versez le champagne, on va signer.»
Parmi le brouhaha des hésitants, Mr. Georges apporta les papiers timbrés tout prêts. Bernard circulait de groupe en groupe.
—Eh! Monsieur le curé, dit-il, il faudra venir bénir nos installations le plus tôt possible. Je compte absolument sur vous. Non pas cette semaine, la prochaine; il faut laisser le temps à ces dames d’achever la chasuble que… Mais chut! j’en ai trop dit.
Et au vétérinaire:
—Ce n’est pas une signature que je vais vous demander, mon cher Docteur, mais deux; car je tiens à m’assurer vos services; je désire que vous organisiez ici une écurie modèle et une visite régulière pour notre cavalerie.
Avec un paysan, il jetait les bases d’un marché d’avoine; avec un autre d’un marché de foin; avec un troisième d’un marché de paille; il convint avec un charron de l’entretien du matériel roulant. Naturellement il choisissait ses têtes. En fin de compte, le champagne bu, toutes les conventions étaient renouvelées pour cinquante ans. D’ici là, songea-t-il, le roi, l’âne ou moi…
Sur la porte, il fit ses adieux à ses hôtes, émus, un peu ivres; il connaissait déjà leurs petites histoires, le nom de leurs enfants et ne se trompa pas en les priant «d’emmener la prochaine fois le petit Zanou» «ou la petite Marissotte qui doit être si éveillée, pour faire connaissance…» Tous ces finauds le trouvèrent «ben malin et ben honnête, pour sûr» et s’en retournèrent enchantés. Bernard, rêveur, rentra dans son bureau.
—«Vingt et un ans depuis un mois, se dit-il à mi-voix en jetant un regard sur les éphémérides, vingt et un ans!»
Il prit dans sa main les marchés et les conventions:
«Tout cela à mon nom, bien entendu; ça représente bien cent mille francs; il va falloir s’aligner avec les patrons…» Il sourit avec tranquillité. La vie était belle.
Le lendemain, il eut avec les Daumail et leur séquestre une entrevue orageuse. Les Daumail n’accepteraient pas qu’une servitude fût créée. Le séquestre prétendait que sa mission ne l’autorisait pas à consentir l’usage de la chose conservée.
—C’est bien simple, dit Bernard; si vous acceptez, je fais avec vous un contrat à redevance pour une durée déterminée: donc, l’argument de la servitude ne tient pas; je prends l’entretien de la voie à ma charge dans la proportion où j’emploie cette voie: donc je conserve mieux que vous, séquestre, et même je fais rapporter de l’argent à votre chose séquestrée. Et maintenant, si vous n’acceptez pas, je passe outre: j’ai des marchés importants pour le Ministère de la Guerre et fort pressés; je demanderai une réquisition.
Mais les autres ne voulurent rien entendre. Bernard sortit furieux de l’Hôtel d’Issoire où s’était tenue leur conversation; il aperçut, comme il passait la porte, Monsieur Bartuel qui semblait attendre en causant avec un gros monsieur grisonnant: «Bon! se dit-il, je comprends». Il alla droit à eux, le cœur enflé de colère: «Monsieur Bartuel, fit-il avec une rage concentrée, je vous donne quinze jours pour venir faire ami; sinon je vous casserai». Et comme l’autre ouvrit la bouche: «Je vous casserai», répéta-t-il. Il se rendit immédiatement chez le vétérinaire qui se trouva être en tournée. Il l’attendit deux heures avec une impatience fébrile dans un petit salon campagnard médiocre et humide qui lui donnait la nausée. Quand il arriva: «Ne dételez pas, Mr. Frayssé, nous partons pour Cantaoussel». En route, il lui expliqua son plan: «Il faut immédiatement m’enlever les quarante chevaux de l’exploitation, les coller chez des amis à la campagne, faire à la Préfecture une déclaration de fièvre aphteuse et signifier l’interdiction d’employer de la cavalerie pendant trois mois en même temps que toutes les mesures coutumières de désinfection et de prophylaxie. Bien entendu, vous ne perdrez ni votre temps ni votre peine».
Le vétérinaire fit quelques difficultés dont les promesses eurent vite raison. En trois jours, les chevaux eurent disparu; Bernard refit la tournée de ses clients, fit connaître à la Préfecture le cas désespéré, suggéra la solution, obtint de l’Intendance la réquisition. Moins de quinze jours après le raccordement était fait, les wagonnets roulaient sur les plans inclinés des Daumail. Ceux-ci s’avouèrent vaincus et firent la paix contre une redevance de passage inférieure de moitié à celle que leur avait offerte d’abord Bernard. Les chevaux revinrent comme par enchantement, leur nombre devant suffire à peine au trafic intérieur des chantiers en raison de l’intensité croissante de l’exploitation. Le soir du jour où le premier train de wagonnets chargé d’asphalte et portant en proue et en poupe un petit drapeau tricolore arrivait en gare de Mérugnet, deux hommes demandèrent à monter à Cantaoussel par le moyen de la rame vide que remorquait le convoi chargé descendant. Arrivés sur le plateau, ils se présentèrent à Rabevel; c’étaient Bartuel et son compagnon grisonnant qui se nomma.
—Ah! Monsieur Orsat, dit Bernard, vraiment je suis heureux de vous connaître. Vous m’avez bien donné du mal; et cette vieille ficelle aussi, ajouta-t-il avec une rudesse cordiale en frappant sur l’épaule de Bartuel qui se sentit flatté. Entrez chez moi, nous serons mieux pour causer.
Il déploya toutes ses grâces, fit le siège de cet Orsat en qui il voyait un des éléments importants de son avenir; il l’amena à se raconter suffisamment pour que, jointes aux discours de Bartuel, ses déclarations le lui eussent à peu près représenté. Il découvrit dans son interlocuteur un grand propriétaire, intelligent, lettré, un peu timide et très fin; il comprit que ce rentier risquait son superflu en spéculations sur les biens fonciers, les terrains, les immeubles, les chemins de fer départementaux; et que le machiavélisme lui manquait pour conduire contre des adversaires roués une affaire aussi délicate que ce Syndicat où il s’était aventuré. Il lui parut même sentir un peu de désarroi dans la conversation de son partenaire.
—Enfin, lui dit-il, quand ils eurent bavardé un moment, que voulez-vous de moi, Messieurs?
—Mais rien, répondit Mr. Orsat avec embarras; Mr. Bartuel est venu faire ami comme vous dites car nous désirons vivre en bonne intelligence et je l’ai accompagné.
—Et je vous en remercie; mais encore?
Mr. Orsat resta muet.
—Je vous comprends, reprit Bernard; vous cherchez un terrain d’entente. C’est très simple. Vous ne pouvez rien sans moi et je puis tout sans vous. Alors, que voulez-vous que je fasse avec vous?
Et comme les autres levaient les bras au ciel:
—A moins que… A moins que nous organisions un service commercial qui nous apporte des affaires pour tous; et cela n’est possible que si nous unifions nos prix de vente, autrement dit si j’augmente mes prix, puisque mon prix est bien inférieur au vôtre. Je vois bien votre avantage, évidemment. Nous quintuplons le volume des affaires, nous formons trust, nous dictons nos cours et nous partageons les commandes dans les chantiers au prorata de leur capacité. Mais où est mon bénéfice là-dedans?
—Il ne serait pas oublié, dit doucement Mr. Orsat. Venez donc déjeuner dimanche à Clermont, nous causerons de tout cela.
—Ma foi, je veux bien, répondit Rabevel en se levant. A dimanche.
Il se sentait sur le chemin de la fortune, mais voulait ne rien faire voir de sa joie. Il fit atteler au convoi descendant une plateforme où prirent place ses visiteurs; maîtrisant sa joie, il leur souhaita bon voyage avec une froideur courtoise; cependant, à un virage, comme Mr. Orsat, ayant légèrement tourné la tête, lui faisait de la main un signe amical il ne put se tenir soudain d’agiter son chapeau en un grand geste joyeux.
Il attendit le dimanche avec une impatience d’enfant. Il se leva aux premiers rayons du jour. Le mois d’Octobre finissant dorait les rares ramures de la vallée; le noir plateau pâlissait et semblait moins rude. Bernard procéda à sa toilette avec un soin minutieux; il essaya toutes ses cravates et ne descendit à la station que lorsqu’il se crut bien assuré que sa tenue ne détonerait en rien devant celle d’un gentleman bien habillé comme l’était, par exemple, son ami Abraham.
A la gare, il eut la surprise de voir venir le sire Bartuel au devant de lui.
—Je vous attendais, Monsieur Rabevel; figurez-vous que j’ai pensé à une chose intéressante pour quelqu’un qui sait comprendre comme vous; parce que vous, je crois que vous savez comprendre…
—Oui, répondit Bernard, je sais comprendre et payer ce que ça vaut. Mais pour le moment, pas de malentendu, hein? vous avez d’abord essayé de nous posséder, vous n’y avez pas réussi, nous sommes quittes. Nous sommes d’accord?
L’homme fit une moue, mais en fin de compte, approuva.
—Bon. Maintenant si vous m’apportez quelque chose qui soit à la fois intéressant et nouveau, je ferai ce qu’il faudra; et, vous savez, je suis homme de parole.
—Naturellement, pour la discrétion…
—Un tombeau. Voici le train. Vous retournez à Issoire sans doute. Oui. Montons dans ce compartiment vide; nous voilà installés. Allez-y, je vous écoute.
—Voilà. Mr. Orsat ne vous a pas tout dit et ne peut pas tout vous dire. Les centres asphaltifères du Syndicat sont tous, plus ou moins, en enclave dans des biens communaux et ne peuvent arriver à une bonne exploitation que s’il intervient un accord au sujet de ces biens communaux. Malheureusement, les communes dépendent du Préfet et celui-ci a un censeur terrible qui est le Conseil général. Or, comme toujours, la minorité quand elle est agissante est toute-puissante dans les Assemblées; et ici la minorité d’opposition réclame l’exploitation directe, par le département, des asphaltières situées sur les territoires communaux; elle s’oppose à tout octroi de facilités aux capitalistes exploiteurs et à la classe possédante. D’où l’interdiction de passer sur les terrains communaux qui environnent les asphaltières en chantier, interdiction de découvrir celles-ci, toutes sortes de difficultés qui expliquent en partie les prix de revient prohibitifs que vous connaissez.
—Alors?
—Alors, il faudrait désarmer l’opposition.
—Combien sont-ils?
—Un seul qui compte: Soudouli.
—Soudouli? l’ami du prolétaire? demanda Bernard avec un ton de naïveté dont il se gourmanda aussitôt.
—Il a pris goût aux truffes, répondit l’autre.
—Mais comment l’atteindre?
—Je le connais assez pour vous aboucher.
—Comment se fait-il qu’Orsat…
—C’est son ennemi politique.
—Bon. Conclusion: quand et comment?
—Très simple. Je retiendrai pour ce soir deux chambres communicantes à l’Hôtel de Jaude; venez-y vers sept heures, en vous voyant arriver dans le vestibule j’en décommande une que vous prendrez. Après dîner, vers dix heures, j’emmènerai Soudouli et nous pourrons causer.
—Eh bien! c’est entendu.
—Qu’est-ce que vous me réserverez?
—C’est à voir; en tous cas, ce sera en raison inverse de ce qu’exigera Soudouli. A vous de le travailler.
Arrivé à Clermont, Bernard prit le tramway et descendit à mi-chemin de Royat devant une magnifique grille dorée. Un domestique en livrée lui ouvrit la porte. La villa était bâtie à flanc de coteau et de molles pelouses ombragées de pins parasols ornaient les pentes. La maison voulait être romaine; le vestibule était un atrium entouré d’une colonnade, dallé de céramique. Un jet d’eau fleurissait un bassin de marbre et retombait sur la nappe bleue et glacée; des peaux d’ours blancs, quelques coussins, des plantes vertes ôtaient ce que l’atmosphère pouvait avoir d’inaccueillant.
Mr. Orsat vint au devant de son visiteur, et le conduisit dans un petit salon tout intime, tout réjoui d’une claire flambée de châtaignier. «Il ne fait pas trop froid, dit-il, mais ma fille aime la gaieté de la flamme.» Ils causèrent en amis, sans entamer la question affaires. Bernard sentit qu’on le sondait et fit négligemment transparaître la sorte de personnage qu’il crut le plus propre à forcer la sympathie de son interlocuteur. Après quelques minutes, Madame Orsat suivie de sa fille entra dans le salon; elle parut à Bernard fort simple et même effacée au milieu du luxe qui l’entourait. Par contre, la jeune fille, que sa mère appelait Reine, lui plut fort; elle avait un visage brun au front très saillant, une bouche assez grande mais belle, le nez droit à narines palpitantes, et des yeux de la couleur et du poli de l’agate. On se mit à table et Bernard s’ingénia à faire parler la jeune fille assise en face de lui; elle ne sortit guère de sa réserve pourtant; mais il la devina sensible et timide. Après le repas, comme on passait dans un grand salon pour prendre le café, il fut assez étonné de voir sur un meuble un volume de Verlaine fraîchement coupé.
—«Tiens, se dit-il, elle mord à ces choses-là?» Et quand la jeune fille eut joué au piano une exquise étude de Debussy, il comprit qu’elle appartenait à une sorte de civilisation plus ancienne, plus raffinée que la sienne propre et à la fois plus intuitive puisqu’elle était capable de saisir, dès leur apparition et pleinement, les symptômes des plus délicates variations de l’art. Il ne put s’empêcher de témoigner de sa surprise:
—Nous vivons à Paris huit mois de l’année, dit Mr. Orsat et j’ai la chance de recevoir chez moi l’élite de nos jeunes artistes.
—Que vous êtes heureux, déclara Bernard avec sincérité, et que je voudrais les fréquenter aussi!
—Eh bien! mais, nous ne nous voyons pas pour la dernière fois, répondit M. Orsat.
Cependant le jeune homme ayant ouvert le Verlaine réclamait des explications; il en restait aux grandes ondes de Hugo, ou, au pis aller, à Leconte de Lisle. Est-ce que ces dissonances, ces vers amorphes n’écorchaient pas l’oreille de Mademoiselle Orsat? La jeune fille, après un coup d’œil qui sollicitait de ses parents l’autorisation de répondre, essaya d’expliquer, toute rougissante, ce qu’apportait de délicieux cette poésie nouvelle. Bernard l’écoutait avec avidité; il en vint à l’interroger; et comme sa candeur était infiniment plaisante, il lui parla, sans s’en rendre compte, d’une manière qui la toucha au plus sensible; il s’en aperçut seulement quand ils n’eurent plus rien à se dire, tout d’un coup, et il rougit violemment, ce qui amena sur les joues de la jeune fille une recrudescence de flot pourpre.
—Je dois avoir l’air assez bête, se dit-il. Avec leurs imbécillités de poètes, ils sont tous les mêmes.
Ils c’étaient Noë, Abraham, Angèle… tout le monde excepté lui. Il se tourna vers Mr. Orsat:
—Si nous parlions poésie à notre manière? demanda-t-il.
Les dames se retirèrent; ce fut seulement à ce moment que, en la suivant d’un regard involontaire, Bernard remarqua que la jeune fille de taille plutôt petite, était admirablement habillée: «Elle a un chic étonnant, se dit-il, et quelles jolies jambes!» Mais son hôte l’entreprenait et il oublia tout ce qui n’était pas l’affaire dont ils devaient s’occuper.
—J’ai beaucoup réfléchi, dit Mr. Orsat. Je crois que nous pouvons nous entendre; nous fusionnerions avec votre Société sur les bases que vous avez indiquées et vous deviendriez le Directeur Général de l’affaire à des conditions à fixer.
—Ça ne va pas du tout; vous n’avez pas affaire à ma Société, mais à moi.
—Comment cela?
—Mais oui, à moi; je deviens votre associé, j’entre dans le Syndicat et je vous amène ma Société; vous me faites ma part et celle de la Société; vous comprenez?
—Pas très bien. Je comprends parfaitement que vous désiriez être un gros personnage mais, votre valeur personnelle mise à part, nous n’avons pas besoin de vous, nous n’avons besoin que de votre Société.
—Erreur! grosse erreur! vous avez besoin de celui qui exploite les asphaltières de Cantaoussel et de celui qui a les marchés de l’État. Or les conventions renouvelées et les marchés sont à mon nom.
—Vous avez fait cela?
—Sans doute.
—Et qu’en a dit votre Société?
—Elle ne le sait pas encore; quand elle le saura, elle s’inclinera et partagera avec moi; si elle ne s’incline pas je la mets à la porte. Elle intentera un procès qui durera vingt ans; d’ici là j’aurai fait ma fortune.
—Mais vous exploitez avec son argent?
—Bien sûr.
—Et si elle se retire en vous réclamant des comptes?
—Avant ce moment j’aurai touché mon premier mandatement qui représente un fonds de roulement suffisant.
—Tout cela est évidemment bien combiné. Que pensez-vous que décidera votre Société?
—Elle acceptera. Car si elle accepte nous gagnons 20 % sur la commande d’un million, soit cent mille francs pour chacun; si elle refuse, j’ai deux cent mille francs pour moi.
—C’est égal, vous les avez trahis!
—Pas du tout. J’arrive ici, je rétablis la situation, je crée une affaire nouvelle qui marche. Ma Société aurait perdu 300.000 frs. dans l’année; elle en gagnera 100.000. Il me semble que je suis au contraire fort bon pour elle.
—Où s’arrête l’honnêteté? songea Mr. Orsat, et lequel, de ce jeune homme ou de ses patrons, est l’exploiteur?
Il reprit à voix haute:
—Si je vous comprends bien, vous désirez des parts syndicataires à titre gratuit. Mais, encore une fois, en dehors de votre valeur personnelle, c’est-à-dire des espérances, que nous apportez-vous de positif?
—La certitude de vivre est quelque chose pour les malades que vous êtes!… Et je vous apporterai mieux: l’exploitation des biens communaux.
Mr. Orsat ne maîtrisa pas son étonnement:
—Quoi! vous êtes au courant?
—Vous le voyez. Et j’étais prêt à vous étrangler tout à fait grâce à ce lacet, au moment où vous m’avez tendu le rameau d’olivier.
—Mais comment avez-vous pu…
—Permettez-moi de me taire pour l’instant.
—Eh bien! écoutez: faites-moi des propositions concrètes dans le courant de la semaine. Voulez-vous m’écrire ou que je vienne vous voir?
A ce moment la silhouette de Reine passa devant la fenêtre.
—J’ai souvent affaire à Clermont, dit Bernard, je viendrai prendre le café un de ces jours si vous le permettez.
—Comment donc! s’écria Mr. Orsat; mais envoyez-moi plutôt une dépêche la veille et venez déjeuner sans façon.
—Eh bien! c’est convenu, répondit Bernard.
Il prit congé et s’en fut. Comme il se retournait pour fermer la grille, le mouvement brusque d’une chose sur la terrasse surprit son œil; une jupe restait visible entre les balustres au-dessous d’une urne ornementale; il comprit que ce vase lui cachait le buste de Reine, surprise alors qu’elle le regardait s’en aller. Il embrassa d’un regard la demeure cossue, le parc, la grille, évoqua la bonne mine des parents, le charmant visage de la jeune fille, imagina un coffre-fort solide, quelque part, bourré de valeurs. Puis il songea à sa situation propre. Il ne déplaisait pas et l’enfant était certainement libre. Il aurait cent mille francs avant douze mois et déjà il pouvait en disposer, les verser tout de suite au contrat s’il le fallait: car, ces cent mille francs, Monsieur Georges les lui avait remis pour faire les cautionnements des marchés avec l’État et il avait réussi à se faire dispenser de ces cautionnements; ces cent mille francs étaient dans une banque à Clermont, il en pouvait user, ils lui appartenaient.
—Ça pourrait aller, tout cela, pensa-t-il.
Mais la pensée d’Angèle lui revint et il comprit tout de suite la différence qu’il pouvait y avoir entre l’amour et la sympathie naissante; puis le mystère de sa naissance, la condition de sa mère… Comment arranger tout cela? Un grand découragement le prenait, il se ressaisit et secoua la tête: «Il faudra étudier, combiner: Bah! nous trouverons bien quelque solution! Pour le moment, allons où le devoir nous appelle. (Il sourit: le devoir, hum!) allons voir cette étonnante fripouille de Bartuel».
«L’étonnante fripouille» avait bien organisé son scénario; tout se passa comme il l’avait prévu et, quand dix heures sonnèrent, Bernard entendit dans la chambre voisine de la sienne un chuchotement. Puis, la porte de communication dont il n’avait point tiré le verrou, s’ouvrit tout doucement et Bartuel lui fit signe de le rejoindre. Il lui présenta d’une voix basse de conspirateur le citoyen Soudouli. C’était un petit homme court des jambes et bas des fesses, replet, assez flasque de corps, qui montrait sous un feutre mou à larges bords une trogne de sacristain jouisseur ornée d’une petite moustache brune et éclairée de deux yeux pétillants derrière un binocle. Le citoyen fut assez cynique ce qui mit chacun des deux autres à l’aise. Il dit:
—C’est simple, je ne veux ni actions, ni parts, ni chèques; je réclame seulement vingt mille francs en or tout de suite, je veux dire après la décision préfectorale et dix pour cent sur les bénéfices.
Bernard voulut marchander.
—Il n’y a rien à faire, dit le petit homme, c’est le prix que je me suis fixé et ce n’est pas cher. Et il faudra voir à être régulier dans les paiements et à ne pas essayer de me posséder pour les comptes.
—Sinon?…
—Sinon: la grève, le sabotage du matériel et le retrait du privilège. Sommes-nous d’accord?
—Avec moi, oui. Reste à voir les autres.
—Mettez ça debout dans la huitaine et faites-moi donner réponse par Bartuel?
—Entendu.
Ils se serrèrent la main et se quittèrent. Bernard en se couchant et en réfléchissant à cette scène singulière se sentit pris de nausées; il pensa à son grand-père, à ses oncles, au maître Lazare; voilà ce qu’étaient les représentants de ces braves gens naïfs, honnêtes et si parfaitement droits à tous égards. «Bah! pensa-t-il, c’est la vie; cet individu va au marché pour se vendre; si je ne l’achète pas, un autre l’achètera; il n’y a rien à faire là contre.» Il écrivit tout de suite à Noë de lui envoyer certains de ses cahiers de cours relatifs aux fondations de Sociétés et fit porter la lettre à la poste le soir même. Dès le lendemain, il rentra à Cantaoussel et attendit avec impatience les cahiers qu’il avait demandés. Sitôt qu’il les eut reçus, il établit un projet de statuts, étudia longuement, d’après les documents que lui avait remis Mr. Orsat, la situation du Syndicat, ses possibilités, les nouvelles perspectives que permettait d’envisager l’exploitation des concessions communales et établit des prévisions de bilan dans tous les cas possibles. Il examina alors dans chaque cas la combinaison qui lui garantissait le minimum de risques et le maximum de bénéfices; il compara, fit une cote moyenne et rédigea définitivement ses prétentions; puis il chercha sur quels chiffres il fallait établir un exemple de bilan pour faire apparaître son bénéfice comme le plus modeste possible; il joignit cet exemple à son exposé; enfin il compléta le mémoire par une étude des nouvelles conditions que la prochaine mise en chantier des terrains communaux ferait à l’exploitation; et il envoya le tout sous un pli recommandé à Mr. Orsat en lui faisant savoir qu’il viendrait la semaine suivante prendre sa réponse. Il lui annonçait aussi que, s’ils constituaient ensemble la nouvelle société, il se chargeait de faire réunir le Conseil Général en session extraordinaire et se faisait fort d’aboutir au résultat.
La réponse ne se fit pas attendre. Trois jours après, Monsieur Orsat lui mandait qu’il avait vu ses collègues et qu’en principe l’accord était fait; il l’attendait pour régler les détails. Bernard retourna aussitôt à la villa Galanda. Il arriva d’assez bonne heure.
—Nous pouvons peut-être en finir avant de déjeuner? dit-il.
—Essayons, répondit Mr. Orsat.
Ils revirent ensemble tout le projet et Mr. Orsat fit à Bernard de fort utiles suggestions dont le jeune homme se promit de profiter à l’avenir. Puis il lui dit en riant:
—Vous vous êtes taillé la part du lion!
—Mais non, fit Bernard d’un ton sincère. Je n’ai même pas la majorité dans l’assemblée.
—Je pense bien! mais sans posséder de terrain, sans mettre un sou, vous avez plus de parts que n’importe qui!
—Bah! à nous deux nous ferions la majorité, c’est entendu, mais aussi que peut-on faire sans moi? Rien.
—Et si nous laissions tout ça là?
—Trop tard, cher Monsieur, car maintenant moi, je veux les terrains communaux, avec vous ou sans vous; et je les aurai.
—Vous êtes irrésistible, mon fils! dit comiquement Mr. Orsat parodiant la Sibylle. Maintenant concluons: demain, rendez-vous chez Maître Bourdoufle pour la passation de l’acte de société. Faites le nécessaire pour le Conseil Général. D’ici six semaines tout cela peut marcher, n’est-ce pas?
—Oui. Mais à condition que dès à présent nos services s’organisent. Inutile de tirer de l’asphalte s’il n’est pas déjà vendu. Je vais voir vos bureaux et réorganiser vos services. Il va sans dire que j’entends tailler et rogner à ma guise et en particulier éliminer tous les protégés de ces Messieurs du Syndicat.
—Il vous faudra beaucoup de dureté de cœur; car ils sont tous bien gentils.
—Je n’en doute pas.
—Maintenant que nous voilà d’accord, allons déjeuner.
Il revit Madame et Mademoiselle Orsat. La jeune fille lui produisit la même impression de fraîcheur et de grâce que la première fois. «Elle est vraiment charmante» se dit-il. Sa douceur évidente, sa soumission, le rayonnement paisible qui émanait d’elle, tout, jusqu’à cette activité spirituelle trahie par le livre ou le piano, plaisait à Bernard. «Évidemment, pensait-il, ce serait la compagne de tout repos. Intelligente, point snob, tout naturellement conduite aux plus belles et plus neuves choses de l’art, raffinée, elle me ferait un intérieur parfait et me seconderait admirablement. Et il doit y avoir de l’argent derrière.»
De nouveau, fulgurantes, l’image d’Angèle et la tare de sa naissance lui causèrent un indicible malaise qu’il surmonta. Il s’appliqua à faire parler la jeune fille, découvrit les sujets qui lui tenaient le plus à cœur et réussit ainsi à lui plaire en la faisant briller; elle était à la fois heureuse de se sentir éloquente et comprise; et confuse de parler sans embarras devant ce jeune étranger à qui elle plaisait si manifestement; elle ne songeait pas à se retirer. Monsieur Orsat pris lui-même par l’intérêt de la conversation, n’y songeait pas pour elle; quant à la mère, tout en tricotant silencieusement elle examinait le jeune Bernard en qui elle sentait l’homme capable de lui enlever son enfant et elle ne parvenait pas à lui en vouloir.
Les jours passèrent. Les événements suivaient le cours que leur imposaient quelques hommes. La société fut constituée, le Conseil Général suivit le citoyen Soudouli; bientôt, réorganisée sur de nouvelles bases, munie d’hommes choisis et durement surveillés par Bernard, l’exploitation des asphaltières fut générale et s’annonça rémunératrice. Installé à Clermont d’où il rayonnait dans toutes les directions avec une des premières automobiles qui eussent paru sur le marché, Rabevel ne passait point de journée sans se rendre à la villa Galanda. Il ne se déclarait point, liant silencieusement la jeune fille de mille réseaux chaque jour plus resserrés; elle ne lui inspirait pas la grande passion grondante qu’Angèle avait déchaînée en lui mais une affection simple et reposante; et, vraiment, il la désirait pour femme. Mais qu’était-il? Le fils d’une catin; et il n’osait trop s’aventurer encore de peur de rendre inéluctable l’explication qu’il prévoyait. De leur côté, les Orsat retardaient leur retour à Paris; ils pressentaient une sorte de mystère mais n’osaient en réclamer la clé, tous trois timides et éblouis.
Pourtant, malgré ses méditations, nulle idée victorieuse ne venait à Bernard. Parfois, désespéré, il se demandait s’il ne vaudrait pas mieux abandonner définitivement Reine Orsat et aller faire amende honorable auprès de la passionnée Angèle. Ces hésitations lui étaient douloureuses.
—Quoi! songeait-il avec colère. De l’amour? de l’amour? J’en suis là, à me tourmenter comme «un enfant du siècle». Qu’est-ce que j’ai donc?
Mais sa lucidité ne souffrait en rien de la crise sentimentale; dès qu’il entrait dans son bureau tout était oublié. Ce fut à cette époque, c’est à dire en Décembre 1886, que mourut Rodolphe. Bernard rentra à Paris; la maison lui parut morne, les deux vieux ne quittaient plus le coin du feu; il suivit, les pieds dans la froide neige fondante, auprès de Noë, le triste cortège jusqu’au lointain cimetière. Au retour, il siffla un fiacre et y monta avec Noë et Eugénie. Il les regarda longuement: quelles belles figures honnêtes et pures! il les envia presque, puis il pensa à l’avenir, aux parents qui ne survivraient guère à Rodolphe et, pris d’une idée subite, il mit la main de la jeune femme dans celle de Noë: «Il faut vous marier dès que cela sera possible, dit-il, il est inutile de gâcher l’existence de deux êtres pareils». Noë le remercia d’un regard humide; Eugénie laissa rouler sans force sur les épaules de Noë un visage baigné de pleurs. Bernard se sentait infiniment triste, ému et heureux.
Le soir, il alla voir Abraham, il le trouva au milieu d’un fatras de livres et de paperasses: «J’ai conçu le projet de faire une Encyclopédie comme on n’en a jamais faite avant moi, dit-il. Que disent-elles pour la plupart, les Encyclopédies? Rien, auprès de ce qu’elles devraient dire; je veux faire quelque chose d’immense et de définitif, tu comprends?
—Et où en es-tu?
—A la lettre A, naturellement.
—_Naturellement_ me plaît. Alors tu te plonges dans les traités de géographie pour savoir ce qu’est l’Aar, dans la Bible pour reproduire in extenso l’histoire d’Abimelech dont l’Éternel «bouchait les femmes par le bas» et ainsi de suite?… Tu es fou.
—Tu ne te doutes pas de la joie que procure la connaissance pure et désintéressée; chez nous autres Juifs, une génération reporte aux œuvres de l’esprit ce que la précédente a raflé à l’épargne. Tous, nous sommes des cerveaux nés pour la jouissance de l’esprit mais différemment orientés. Si je vis assez longtemps tu verras quelle œuvre j’accomplirai!
Une jeune femme entra qui n’était point Claudie.
—Voici, dit Abraham, ma collaboratrice, Juliette Tercelin, licenciée en toutes sortes de choses et qui ne vit que pour la science.
La jeune femme parut à Bernard insignifiante et il se borna à la saluer.
Puis il demanda:
—A part cela, rien de nouveau?
—Rien. Tu sais sans doute que François s’est marié avant son départ?
Bernard eut un haut-le-corps.
—Tu dis?
—Comment, il ne t’a pas écrit? Eh bien! voilà: la veille du jour fixé pour le départ, le père Régis s’est aperçu de graves sabotages dans le bateau; il a télégraphié ici, on a dû surseoir au départ, le retard prévu étant de trois semaines pour les réparations. Voilà mon François qui vient aussitôt à Paris, se présente comme un fou à la villa Riquet, voit Angèle: «J’ai compris, lui dit-il, que vous avez eu peur de la durée de l’attente, mais à présent je puis vous épouser, rien ne s’y oppose, mon père est d’accord. Si vous le voulez, nous serons mariés dans vingt jours». Angèle a accepté. Quatre jours après le mariage, le bateau filait. La voilà veuve pour trois ans.
Bernard suffoqué ne pouvait que répéter: «Ah! par exemple! ah! par exemple!» Une pointe aiguë lui fouillait le cœur; Angèle était à un autre. Un autre l’avait possédée! Il partit brusquement, dans un état de colère et de désespoir sans bornes; il eut la fièvre toute la nuit et ne s’apaisa qu’au matin.
Dès qu’il s’éveilla il se leva et se rendit chez Blinkine qui l’attendait avec Mulot. Les deux associés lui firent un accueil chaleureux et le félicitèrent d’avoir si bien remis l’affaire sur pied et enlevé des marchés importants.
—Il va falloir qu’on vous donne quelque chose sur les bénéfices, dit Blinkine. Que diriez-vous de cinq pour cent?
—Rien du tout. Nous avons compte à faire, répondit Bernard. Mettons-nous bien d’accord une fois pour toutes.
Et, fort tranquillement, devant les deux hommes d’abord furieux puis atterrés de leur impuissance, il expliqua comment il avait organisé l’affaire à son profit. «Vous voyez, dit-il, en achevant, que je suis gentil: je vous abandonne la moitié du bénéfice sans que vous ayez rien fait. J’espère que vous êtes contents?»
—Cochon, hurla Mulot, bougre de cochon! Il a fait ça à vingt ans! Qu’est-ce qu’il saura faire à cinquante, le salaud!
Le banquier n’en revenait pas.
—C’est qu’il a tout prévu, fit-il à mi-voix comme à soi-même, on ne peut rien, rien. Nous voilà associés en fait, et, encore, à condition qu’il le veuille.
Il mit la main sur l’épaule de Bernard.
—Vous voilà en selle, dit-il d’une voix grave où tremblait la rancune. Si vous devez marcher avec nous il faut nous épouser tout à fait ou pas du tout.
—Moi je veux bien. Qu’est-ce que vous m’offrez?
—Je vous offre de participer à nos affaires dans la proportion où vous nous céderez une part de celle que vous venez de réussir si brillamment sur notre dos. Ainsi nous ne pourrons pas nous trahir mutuellement. Ça vous va?
—En principe oui. Reste à savoir ce que c’est que vos affaires.
—Nous vous mettrons au courant. Tenez, pour commencer, nous sommes fortement engagés dans la maison de Bordes, l’armateur; voulez-vous étudier la position, aller à Bordeaux et, au retour, nous dire si un échange de parts vous paraît possible?
—Qu’est-ce qu’il manigance? se dit Bernard. Mais il avait beau réfléchir, il n’apercevait aucun danger. «Après tout, le vieux est peut-être sincère, il a envie de participer aux asphaltières qui sont une bonne affaire et de pouvoir compter sur moi. Et puis, je peux toujours voir?» Il dit à voix haute: «C’est à voir. Préparez-moi un dossier que j’étudierai cet après-midi et si l’affaire me paraît intéressante je prends ce soir le train pour Bordeaux afin de voir sur place le matériel et les installations».
Il rentra à la rue des Rosiers après avoir fait emplette de quelques cadeaux de prix pour Noë et Eugénie; leur plaisir véritable lui fit du bien. Après déjeuner, il remonta à sa petite chambre du cinquième. Il s’installa à sa table, ouvrit son dossier, mais ne put pas lire et se mit à pleurer tout doucement, disant d’une pauvre voix sans timbre: «Angèle, ma petite Angèle». A quoi bon maintenant la fortune, la puissance, à quoi bon l’humiliation de ses patrons de la veille, si ce qu’il avait de plus cher ne pouvait plus lui appartenir! Il sanglotait. Quoi! il se croyait si fort et il avait lâché la proie pour l’ombre! En quoi avait-il besoin de cette petite Orsat; n’avait-il pas parfaitement réussi sans elle? N’aurait-il pas réussi avec les seuls moyens de son intelligence? Et, dérision amère, près de se marier avec Reine il songeait tout à coup que le poids de son hérédité rendait à peu près impossible un tel mariage. Angèle, Angèle! dire qu’il avait cru que la fortune seule était digne de solliciter l’activité d’un homme comme lui! Mais qu’était-il donc? Lorsqu’il avait Angèle il ne songeait qu’à la fortune; lorsque la fortune lui souriait le souvenir d’Angèle empoisonnait son bonheur. Il passa une longue heure à se désoler; la jeunesse reprenait ses droits; il sentait le besoin d’être aimé, cajolé et plaint; il pleura tout son saoul, échafauda mille projets plus irréalisables l’un que l’autre, puis finit par se calmer peu à peu. Il put entamer sa lecture et dès que son attention fut accrochée, l’objet de son étude exista seul désormais pour lui. Quand il eut achevé, il écrivit une lettre aimable à Mr. Orsat lui faisant prévoir qu’il ne rentrerait pas de sitôt et contenant une phrase flatteuse et fort amicale pour Reine. Puis il dîna sans appétit, remonta à sa chambre et s’endormit d’un sommeil de plomb.
Ce fut Eugénie qui vint l’éveiller, porteuse d’un bol de chocolat. «Il est très tard, grand paresseux, lui dit-elle, avec ce sourire voilé qui était un de ses charmes. Mr. Blinkine t’attend en bas, il te croyait parti pour Bordeaux.»
—Bougre! fit Bernard, il est bien pressé. Tiens, ajouta-t-il, pris d’une idée subite, on va s’amuser à lui faire grimper les cinq étages à ce banquier. Dis-lui que je ne me sens pas très bien et que, réflexion faite, il est probable que je ne donnerai pas suite à l’affaire que nous avons en vue.
Eugénie descendit et, dix minutes après, suant et soufflant, le banquier s’installait au chevet du jeune homme.
—Alors, quoi? dit-il, réellement inquiet. Puis, voyant que Bernard restait muet:
—Ne croyez pas que je joue au plus fin, ajouta-t-il. C’est très simple, je viens de recevoir un télégramme qui m’effraie et qui est relatif à nos affaires Bordes. Comme je vous croyais décidé à aller à Bordeaux je voulais vous confier le soin d’arranger ce qui pouvait être cassé. Il n’y a pas autre chose. Si vous vous méfiez, arrangeons nos affaires, quittons-nous bons amis et ne parlons plus de rien.
La curiosité de Bernard s’éveilla:
—Un télégramme? fit-il. Faites voir.
—Le voici, dit Blinkine.
Bernard déplia le rectangle bleu et lut:
«Bordes armateur Paris.
«De Gibraltar 19 Décembre 1886.—Avons rencontré 12 Décembre par le travers Agadir voilier Scintillante Capitaine Régis désemparé suites tempête deux mâts brisés. Avons aidé effectuer réparations fortune mais suffisantes pour regagner port. Scintillante cingle Bordeaux où parviendra vraisemblablement trois janvier si mer calme et vents normaux de saison.
«Corbett Commandant vapeur Everready de Glasgow.»
Un flux de pensées se pressait sous le crâne du jeune homme. Il sauta de son lit en marmottant à voix inintelligible; il fit rapidement sa toilette sans s’occuper de son visiteur. Quand il fut prêt, il lui dit:
—Eh bien! nous descendons?
Ils s’arrêtèrent à l’appartement et Blinkine entendit Bernard dire à sa tante par la porte entr’ouverte: «Veux-tu préparer ma valise, je te prie; je partirai ce soir pour Bordeaux».
Sur le trottoir, le jeune homme s’arrêta et se tournant vers le banquier:
—Sale affaire, hein? Et il n’y a pas d’assurances dans ce métier-là? Enfin, en tous cas, c’est trois mois d’immobilisation pour le bateau. Je crois qu’il n’y a qu’une chose à faire; dès l’arrivée de la Scintillante à Bordeaux, déménager la cargaison sur un autre de vos bateaux s’il y en a de prêt à partir: il ne faut pas perdre une minute. S’il n’y en a pas de prêt, il faut en préparer; au besoin, changer tout le programme actuellement prévu; un départ pour l’Angleterre ou le Maroc peut se remettre; cette cargaison-là n’aura déjà que trop attendu. C’est votre avis? Oui. Eh bien! je pars ce soir pour arranger tout cela. Faites le nécessaire par télégramme pour que l’agence de Bordeaux se mette à mes ordres dès demain. Je vous quitte.
Il alla au prochain kiosque à journaux et acheta quelques feuilles du jour; ses yeux cherchèrent immédiatement parmi les annonces de dernière page:
—Voyons, dit-il, j’ai souvent remarqué pourtant cette annonce; je vais bien la retrouver.
Il examina sans succès le Soleil, le Petit Journal, l’_Écho de Paris_ et il désespérait de trouver ce qu’il cherchait lorsqu’en dépliant le Gil Blas son regard tomba précisément sur une annonce ainsi conçue:
Rudge, 3 bis rue St Joseph. Missions confidentielles, divorces, renseignements, poste privée, filatures tous pays. Discrétion d’honneur.
—_Discrétion d’honneur_ est joli, conclut-il avec un sourire. Il sauta dans une voiture et donna l’adresse qu’il venait de lire. Le cheval partit au trot et, un quart d’heure après, il s’arrêtait devant la plus sordide des maisons de l’infecte ruelle qui porte le nom de Saint-Joseph. Il gravit avec dégoût plusieurs étages, ouvrit une porte et se trouva devant un personnage qu’il ne perdit pas son temps à considérer.
—Voici, lui dit-il, ce qui m’amène; si je comprends bien votre annonce vous vous chargez de recevoir et d’expédier la correspondance de vos clients. Oui? Bien. Pouvez-vous faire envoyer de Bordeaux un télégramme à l’adresse que je vais vous indiquer?
—Certainement, répondit le mouchard. Il me suffit de télégraphier à mon correspondant le texte du télégramme en question en le faisant précéder de son adresse et de quelques mots conventionnels.
—Quel temps cela demandera-t-il?
—Il est onze heures, mon télégramme sera remis à mon correspondant à une heure et réexpédié aussitôt par lui à son adresse définitive, c’est-à-dire à…?
—A Paris.
—Eh bien! le télégramme sera à Paris à trois heures au plus tard cet après-midi.
—Ça peut aller, dit Bernard. Quel est votre prix?
—Dix francs, Monsieur; plus, bien entendu, les frais de poste.
—C’est juste. Voulez-vous me donner de quoi écrire?
Il s’assit à une table et rédigea le télégramme:
«Madame François Régis, Villa Riquet, 15, rue Saint Paul, Paris.
«Sommes prévenus par sémaphore Pointe-de-Grave Scintillante en vue, retour Bordeaux pour avaries graves dues tempêtes récentes. Préparons tout pour nouveau départ aussi rapide que possible sur autre voilier après déchargement cargaison. Pensons votre mari arrivera demain matin et repartira après quarante-huit heures maximum. Avons cru devoir vous prévenir et retenir chambre Grand-Hôtel. Hommages.
GARIAL.