Récits De Feu Ivan Pétrovitch Bielkine
Récits de Feu Ivan Pétrovitch Bielkine
RÉCITS DE FEU IVAN PÉTROVITCH
BIELKINE
ÉDITÉS PAR A. P.
(1830)
MME PROSTAKOVA : Mitrophane, de-
puis son enfance, est amateur d'histoires.
SKOTININE : Tout comme moi.
FONZIVINE, Le Mineur.
AVIS DE L'ÉDITEUR
Ayant entrepris la publication des Récits d'I. P. Bielkine, que nous présentons aujourd'hui au public, nous avons cru de-voir y joindre une biographie, si brève soit-elle, du défunt au-teur, de manière à satisfaire à la légitime curiosité des amateurs de notre littérature nationale. À cette fin, nous nous étions adressés à Maria Alexiéievna Trafilina, la plus proche parente et héritière d'Ivan Pétrovitch Bielkine. Malheureusement il lui fut impossible de nous fournir le moindre renseignement sur le défunt, car elle ne l'avait point connu. Elle nous conseilla de nous adresser, à fins utiles, au très honorable X***, vieil ami d'Ivan Pétrovitch. Nous suivîmes donc ce conseil et, à la lettre que nous lui écrivîmes, nous reçûmes la réponse souhaitée. Nous la reproduisons ici sans modifications ni commentaires – précieux témoignage d'idées élevées et d'une amitié touchante, et d'autre part, renseignement biographique satisfaisant.
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Très honoré Monsieur ***,
J'ai eu l'avantage de recevoir, ce 23 courant, votre hono-rée du 15 de ce même mois, dans laquelle vous exprimez le dé-sir d'avoir des renseignements détaillés sur les dates de la naissance et de la mort, sur les services, la vie de famille, ainsi que sur les occupations et le caractère de feu Ivan Pétrovitch Bielkine, mon fidèle et ancien ami et voisin. C'est avec le plus grand plaisir que je satisfais à votre attente, et vous communi-que, Monsieur, tout ce dont je puis me souvenir de ses entre-tiens, ainsi que mes observations personnelles.
Ivan Pétrovitch Bielkine naquit de parents honnêtes et no-bles, en l'année 1798, dans le village de Gorioukhino. Feu son père, le commandant Piotr Ivanovitch Bielkine, avait pris pour femme la demoiselle Pélaguéya Gavrilovna, née Trafilina. C'était un homme peu fortuné, mais de besoins modérés, et fort habile dans la gérance de ses terres. Leur fils reçut ses rudi-ments du sacristain du village. C'est à cet homme honorable qu'Ivan Pétrovitch semble avoir dû son goût pour la lecture et pour nos lettres russes. En 1815 il prit du service dans un régi-ment de chasseurs (dont le numéro m'échappe), où il servit jusqu'en 1823. La mort de ses parents, survenue presque en même temps, l'amena à prendre sa retraite et à rentrer au vil-lage de Gorioukhino, son patrimoine.
Lorsqu'il prit en main l'administration de ses terres, Ivan Pétrovitch, autant par inexpérience que par bonté, négligea bien vite ses affaires et compromit l'ordre rigoureux établi par feu son père. Il congédia le staroste, homme consciencieux et adroit, dont les paysans se plaignaient, selon leur habitude, et remit la gérance de tous ses biens à la vieille ménagère qui avait su gagner sa confiance par son art de conter les histoires. Une vieille sotte incapable de différencier un assignat de vingt-cinq roubles d'un de cinquante ! Marraine de tous les paysans,
– 4 – ceux-ci ne la craignaient guère ; le staroste élu par eux tous était de connivence avec eux et filoutait tant et si bien qu'Ivan Pétrovitch se vit obligé d'abolir la corvée et de réduire la taille ! Mais là encore, profitant de sa faiblesse, les paysans obtinrent pour la première année une exemption considérable et, les an-nées suivantes, payèrent plus des trois quarts de leur dû avec des noix, des airelles, etc. Malgré quoi, il restait encore des ar-rérages.
En tant qu'ami de feu le père d'Ivan Pétrovitch, je considé-rai comme mon devoir d'offrir mes conseils également à son fils ; et à maintes reprises, je me mis à sa disposition pour ré-tablir l'ordre compromis par sa négligence. Dans ce but, m'étant un jour rendu chez lui, je demandai à voir les livres de comptes, et fis comparaître le staroste voleur. Le jeune pro-priétaire me prêta d'abord toute l'attention et toute l'applica-tion désirables, mais lorsque les comptes démontrèrent que, durant les deux dernières années, le nombre des paysans avait augmenté, tandis qu'avait considérablement diminué le cours de la volaille et du bétail, Ivan Pétrovitch, satisfait de ce pre-mier renseignement, cessa de me suivre ; et au moment même où mes recherches et mon interrogatoire sévère parvenaient à jeter cette canaille de staroste dans une confusion extrême et à le réduire au silence, j'entendis, à mon grand dépit, Ivan Pé-trovitch ronfler sur sa chaise. Depuis lors je cessai de me mêler de son administration, et je remis ses affaires (ainsi qu'il fit lui-même) à la volonté du Très-Haut. Ceci n'a du reste nullement troublé nos relations amicales : compatissant à sa faiblesse et à cette funeste incurie qu'il partageait avec tous les jeunes gens de notre noblesse, j'aimais sincèrement Ivan Pétrovitch. Et d'ailleurs, comment ne pas aimer un jeune homme aussi doux et aussi honnête ? De son côté, Ivan Pétrovitch témoignait de la considération pour mon âge, et m'était cordialement dévoué. Il me vit presque journellement jusqu'à sa mort, attachant du prix à la simplicité de mes propos, encore que nous ne nous ressemblions guère, ni par nos habitudes, ni par nos idées, ni
– 5 – par nos caractères. Ivan Pétrovitch menait une vie des plus calmes, et évitait tout excès : il ne m'est jamais arrivé de le voir entre deux vins (chose qui dans notre contrée peut être consi-dérée comme un miracle inouï) ; par contre il avait un très grand penchant pour le beau sexe, mais sa pudeur était vérita-
blement virginale 1.
En plus des Récits dont vous avez bien voulu faire mention dans votre lettre, Ivan Pétrovitch a laissé une quantité de ma-nuscrits dont vous trouveriez chez moi une bonne partie ; le reste fut employé par sa ménagère pour divers besoins domes-tiques : ainsi, l'hiver dernier, toutes les fenêtres de sa maison furent calfeutrées avec la première partie d'un roman inache-vé.
Les Récits ci-dessus mentionnés furent, je crois bien, son premier essai. Ils sont – je le tiens d'Ivan Pétrovitch lui-même – véridiques pour la plupart et lui furent racontés par diverses
personnes 2.
Toutefois les noms propres sont presque tous de son in-vention, tandis que les noms de localités et de villages sont em-pruntés à notre district : ce qui fait que mon domaine se trouve également mentionné. Ceci provient non pas de quelque mali-cieuse arrière-pensée, mais bien uniquement d'un défaut d'imagination.
1 Suit une anecdote que nous omettons, la considérant comme su-perflue. Nous assurons du reste le lecteur qu'elle ne comporte rien de répréhensible pour la mémoire d'Ivan Pétrovitch.
2 Effectivement dans le manuscrit de M. Bielkine, on trouve en tête de chaque récit une note de la main de l'auteur : « Me fut raconté par un tel » (suit le grade, la condition et les initiales du prénom et du nom). Notons, pour les exégètes curieux, que Le Maître de poste lui fut raconté par le conseiller titulaire A. G. N. ; Le Coup de pistolet, par le lieutenant-colonel I. P. L. ; Le Marchand de cercueils par le commis B. V. ; La Tem-pête de neige et La Demoiselle-paysanne, par Mlle K. I. T.
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En automne 1828, Ivan Pétrovitch prit un froid qui se transforma en fièvre chaude, et mourut malgré les soins inlas-sables de notre médecin communal, homme fort savant, sur-tout dans le traitement de maladies invétérées, telles que cors aux pieds ou autres maux de ce genre. Il mourut dans mes bras, à l'âge de trente ans, et fut enseveli à l'église du village de Gorioukhino, près de feu ses parents.
Ivan Pétrovitch était de taille moyenne, avait des yeux gris, les cheveux blonds, un nez droit, le teint clair, le visage maigre.
Voici, très honoré Monsieur, tout ce dont je puis me sou-venir, concernant le genre de vie, les occupations, le caractère et l'extérieur de feu mon voisin et ami. Mais dans le cas où vous auriez l'intention de faire usage de cette lettre, je vous prierai très respectueusement de ne point mentionner mon nom, car bien que j'aime et estime beaucoup les littérateurs, je trouve inutile et inconvenant à mon âge de me commettre dans cette corporation.
Avec ma parfaite considération, je vous prie d'agréer, etc.
Bourg de Nénaradovo, 16 novembre 1830
Estimant de notre devoir de respecter la volonté de l'hono-rable ami de notre auteur, nous lui adressons notre très pro-fonde gratitude pour les renseignements qu'il a bien voulu nous fournir et espérons que les lecteurs en apprécieront la sincérité et la candeur.
A. P.
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