Récits De Feu Ivan Pétrovitch Bielkine

Alexandre Pouchkine · Chapitre 2 sur 7

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Récits De Feu Ivan Pétrovitch Bielkine

Le Coup de Pistolet

 

 

I

 

« Nous allâmes sur le pré. »

BARATYNSKI.

« Je m'étais juré de l'abattre, selon les

lois du duel qui me donnaient encore

droit à tirer. »

Un soir au bivouac.

 

Nous avions nos quartiers dans la localité de X***. Ce qu'est la vie de garnison d'un officier, on le sait de reste. Le ma-tin, exercice, manège, repas chez le commandant du régiment ou dans une auberge juive ; le soir, punch et cartes. – À X*** aucune maison ne nous était ouverte ; point de jeunes filles à marier ; nous nous réunissions les uns chez les autres, où nous ne voyions rien que nos uniformes.

Un seul homme appartenait à notre société sans être mili-taire. Il avait environ trente-cinq ans, ce qui faisait que nous le considérions comme un vieillard. Son expérience lui donnait sur nous maints avantages ; de plus, sa morosité habituelle, son ca-ractère rude et sa mauvaise langue exerçaient une forte in-

 

– 8 – fluence sur nos jeunes esprits. Sa vie s'enveloppait d'une sorte de mystère ; on le croyait Russe, mais il portait un nom étran-ger. Autrefois il avait servi dans les hussards et avec succès, di-sait-on ; personne ne savait la raison qui l'avait poussé à pren-dre sa retraite et à s'installer dans cette triste bourgade, où il vivait à la fois pauvrement et avec prodigalité ; il allait toujours à pied, vêtu d'une redingote noire usée, mais tenait table ou-verte pour tous les officiers de notre régiment. À vrai dire, son dîner ne se composait que de deux ou trois plats préparés par un soldat retraité, mais le champagne y coulait à flots. Personne ne savait rien de sa fortune non plus que de ses revenus, au su-jet de quoi personne n'osait s'enquérir. Il avait des livres : sur-tout des livres militaires, mais aussi des romans. Il les prêtait volontiers, et ne les réclamait jamais ; par contre, il ne rendait jamais les livres qu'il empruntait. Le tir au pistolet occupait le meilleur de son temps. Les murs de sa chambre, criblés de trous de balles, ressemblaient à des rayons de ruche. Une belle collec-tion de pistolets était le seul luxe de la pauvre masure où il vi-vait. Il était devenu d'une adresse incroyable et, s'il s'était pro-posé d'abattre un fruit posé sur une casquette, aucun de nous n'eût craint d'y risquer sa tête. Nos conversations avaient sou-vent trait au duel : Silvio (je l'appellerai ainsi) ne s'y mêlait ja-mais. Lui demandait-on s'il lui était arrivé de se battre, il répon-dait sèchement « oui », mais n'entrait dans aucun détail et l'on voyait que de telles questions lui étaient désagréables. Nous supposions qu'il avait sur la conscience quelques malheureuses victimes de sa redoutable adresse. Loin de nous l'idée de soup-çonner en lui rien qui ressemblât à de la crainte. Il y a des gens dont l'aspect seul écarte de telles pensées. Un fait inattendu nous étonna tous.

Un jour, dix de nos officiers dînaient chez Silvio. On avait bu comme d'ordinaire, c'est-à-dire énormément ; après le dîner, on pria l'hôte de tenir une banque. Il refusa d'abord, car il ne jouait presque jamais, mais finit pourtant par faire apporter des cartes, jeta sur la table une cinquantaine de pièces d'or et com-

 

– 9 – mença de tailler. Nous l'entourâmes, et le jeu s'engagea. Silvio, en jouant, gardait d'habitude un silence absolu ; avec lui jamais de discussions ni d'explications. S'il arrivait à un ponteur de se tromper dans ses comptes, il payait aussitôt ce qui manquait ou inscrivait l'excédent. Nous savions cela et ne l'empêchions pas d'agir à sa guise ; mais parmi nous se trouvait un officier trans-féré à X*** depuis peu. En jouant, il fit par distraction un paroli de trop. Silvio prit la craie et, selon son habitude, rétablit le compte. L'officier, croyant à une erreur de Silvio, se jeta dans des explications. Silvio continuait à tailler silencieusement. L'of-ficier perdant patience saisit la brosse et effaça ce qui lui parais-sait inscrit à tort. Silvio, reprenant la craie, l'inscrivit à nouveau. L'officier, échauffé par le vin, le jeu et le rire des camarades, s'estima grandement offensé, saisit sur la table un chandelier de cuivre et l'envoya furieusement contre Silvio, qui réussit tout juste à parer le coup. Nous étions tous anxieux. Silvio se leva, blême de colère, et dit avec des yeux étincelants : « Monsieur, veuillez sortir, et remerciez Dieu que ceci se soit passé dans ma maison. »

Nous ne doutions pas des suites et considérions déjà notre nouveau camarade comme mort. L'officier s'en alla, disant qu'il était prêt à répondre de l'offense comme il conviendrait à Mon-sieur le banquier. La partie se prolongea encore quelques minu-tes ; mais, sentant que notre hôte n'était plus au jeu, nous lâ-châmes pied l'un après l'autre et retournâmes chez nous, en causant de cette prochaine place vacante.

Le jour suivant, au manège, nous doutions si le pauvre lieu-tenant était toujours en vie, quand il parut lui-même au milieu de nous. Nous l'interrogeâmes. Il répondit n'avoir eu encore aucune nouvelle de Silvio. Cela nous étonna. Nous nous rendî-mes chez Silvio ; il était dans sa cour, logeant balle sur balle dans l'as collé à la porte cochère. Il nous reçut comme à l'ordi-naire et ne souffla mot de ce qui s'était passé la veille. Trois

 

– 10 – jours s'écoulèrent ; le lieutenant vivait encore. Et nous nous étonnions : « Est-il possible que Silvio ne se batte pas ? »

Silvio ne se battit pas. Il se contenta d'une très légère expli-cation.

Cela lui fit un tort extraordinaire dans l'opinion de la jeu-nesse. La couardise est la chose que les jeunes gens excusent le moins, car ils voient d'ordinaire dans le courage le mérite su-prême et l'excuse de tous les vices. Cependant peu à peu tout fut oublié, et Silvio se ressaisit de son prestige.

Moi seul, je ne pus plus me rapprocher de lui. Ayant par nature une imagination romanesque, j'étais auparavant, plus que tout autre, attaché à cet homme dont la vie restait une énigme et qui me semblait le héros de quelque mystérieux ro-man.

Il m'aimait ; du moins étais-je le seul avec qui Silvio se dé-partait de sa médisance pour parler de différentes choses avec une bonhomie et un charme extraordinaires. Mais, depuis la malheureuse soirée, je ne pouvais cesser de penser à cette tache faite à son honneur, tache qu'il négligeait volontairement de laver, et qui m'empêchait de me conduire avec lui comme autre-fois ; j'avais honte de le regarder. Silvio était trop intelligent et trop fin pour ne pas s'en apercevoir et ne pas deviner les raisons de ma réserve. Il semblait s'en affecter ; du moins remarquai-je chez lui plusieurs fois le désir de s'expliquer avec moi ; mais j'évitais ces occasions, et Silvio s'éloigna de moi. Je ne le ren-contrai plus qu'en présence des camarades, et c'en fut fait de nos conversations intimes.

Les habitants affairés de la capitale imaginent mal quantité d'émotions bien connues des campagnards et des gens des peti-tes villes, par exemple l'attente du jour du courrier : le mardi et le vendredi, la chancellerie de notre régiment s'emplissait d'offi-

 

– 11 – ciers, les uns attendaient de l'argent, les autres des lettres, d'au-tres encore des journaux. Les paquets, habituellement, étaient décachetés sur place, les nouvelles communiquées, et tout cela offrait un tableau des plus animés. Silvio, qui recevait des lettres à l'adresse de notre régiment, se trouvait là d'ordinaire. Un beau jour on lui remit un pli dont il fit aussitôt sauter le cachet avec des signes d'extrême impatience. En parcourant la lettre, ses yeux étincelaient. Tout occupés par leur courrier, les autres offi-ciers n'avaient rien remarqué.

« Messieurs, s'écria Silvio, les circonstances exigent que je m'absente immédiatement ; je partirai cette nuit ; j'espère que vous ne me refuserez pas de venir dîner chez moi une dernière fois. Je compte sur vous, poursuivit-il en s'adressant à moi ; sans faute. »

Puis il sortit précipitamment, et nous nous en fûmes cha-cun de notre côté après être convenus de nous réunir chez Sil-vio.

J'arrivai chez Silvio à l'heure dite et retrouvai chez lui pres-que tous les officiers du régiment. Ses paquets étaient déjà faits ; rien ne restait plus que les murs nus criblés de balles. Nous nous mîmes à table ; notre hôte était particulièrement bien disposé, et bientôt la gaieté devint générale ; les bouchons sautaient à tout instant, le champagne moussait dans les cou-pes, et très chaleureusement nous souhaitâmes au partant heu-reux voyage et tout le bonheur possible.

Nous quittâmes la table fort tard. Après que chacun eut trouvé sa casquette, Silvio, ayant dit adieu à tous, me prit par le bras et me retint au moment même où je me disposais à partir.

« Il faut que je vous parle », dit-il à voix basse.

 

– 12 –

Je demeurai. Sitôt que les invités nous eurent laissés, nous nous assîmes Silvio et moi, l'un en face de l'autre et allumâmes nos pipes en silence. Silvio était préoccupé ; de sa gaieté convul-sive il ne restait plus trace. Sa pâleur ténébreuse, ses yeux étin-celants et l'épaisse fumée qui sortait de sa bouche lui donnaient l'aspect d'un vrai diable. Quelques minutes passèrent ; Silvio rompit enfin le silence.

« Peut-être ne nous reverrons-nous plus jamais, me dit-il. Avant la séparation j'ai voulu m'expliquer avec vous. Vous avez pu remarquer que je fais peu de cas de l'opinion d'autrui ; mais je vous aime et il me serait pénible de laisser dans votre esprit une impression fausse. »

Il s'arrêta et se mit à bourrer une nouvelle pipe. Je me tai-sais, baissant les yeux.

« Il a pu vous paraître étrange, continua-t-il, que je n'aie pas exigé réparation de cet ivrogne étourdi, R***. Vous conviendrez que, ayant le droit de choisir les armes, sa vie était entre mes mains, tandis que la mienne était à peine exposée ; je pourrais attribuer ma retenue à ma seule magnanimité, mais je ne veux point mentir… Si j'avais pu punir R*** sans risquer ma vie, je ne lui aurais pardonné pour rien au monde. »

Je regardai Silvio avec étonnement. Un tel aveu me confondait. Silvio continua :

« Oui, parfaitement ! Je n'ai pas le droit de m'exposer à la mort. Il y a six ans j'ai reçu un soufflet, et mon ennemi est en-core vivant. »

Ma curiosité était fortement excitée.

« Vous ne vous êtes pas battu avec lui ? demandai-je. Les circonstances vous ont probablement séparés ?

 

– 13 –

– Je me suis battu avec lui, répondit Silvio, et voici ce qui en témoigne. »

Silvio se leva et sortit d'un carton un bonnet rouge galonné avec une houppe dorée (ce que les Français appellent bonnet de police) ; il s'en coiffa ; le bonnet était traversé d'une balle à un doigt du front.

« Vous savez que j'ai servi dans le régiment de hussards de ***, continua Silvio. Mon caractère vous est connu : je suis habi-tué aux premières places. Dans ma jeunesse je les briguais avec passion. De notre temps, la débauche était à la mode ; j'étais le plus grand tapageur de l'armée. Nous faisions parade de nos soûleries. Je l'emportais même sur le fameux Bourtsov, chanté par Denis Davydov. Les duels, dans notre régiment, étaient des plus fréquents ; à chacun d'eux je servais de témoin, lorsque je n'y prenais pas une part active. Mes camarades m'adoraient et les commandants du régiment, remplacés sans cesse, me regar-daient comme un fléau nécessaire.

« Avec ou sans tranquillité je jouissais de ma gloire, jus-qu'au jour où un jeune homme riche et de grande famille (je ne veux pas le nommer) fut incorporé chez nous. De ma vie je n'avais rencontré un si brillant enfant gâté de la Fortune. Ima-ginez la jeunesse, l'esprit, la beauté, la gaieté la plus folle, la bravoure la plus insouciante, un nom illustre, de l'argent à n'en jamais manquer et à n'en savoir jamais le compte ; vous com-prendrez facilement l'effet qu'il devait produire parmi nous. Ma supériorité chancela. Attiré par ma gloire, il allait rechercher mon amitié ; je l'accueillis avec tant de froideur qu'il s'éloigna de moi sans le moindre regret.

« Je l'avais pris en haine. Ses succès au régiment et dans la société des femmes me jetaient dans le plus grand désespoir. Je me mis à lui chercher querelle ; à mes épigrammes il répondait

 

– 14 – par des épigrammes qui me paraissaient toujours plus inatten-dues et plus acerbes que les miennes, et qui certes étaient bien plus gaies ; il plaisantait et moi j'étais fielleux. Un jour enfin, à un bal chez un châtelain polonais, le voyant l'objet de l'attention de toutes les femmes et particulièrement de la châtelaine avec qui j'avais une liaison, je lui soufflai à l'oreille quelque plate grossièreté. Il s'emporta et me gifla. Nous nous jetâmes sur nos sabres ; les dames s'évanouirent ; on nous sépara de force, et la même nuit nous partîmes pour nous battre.

« Moi et mes témoins nous nous trouvâmes au point du jour à l'endroit désigné. Avec une impatience inexprimable j'at-tendais mon adversaire. Le soleil printanier se leva et mûrissait déjà. J'aperçus l'autre de loin : il s'avançait à pied, laissant traî-ner son manteau sur le sabre, accompagné d'un seul témoin. Nous allâmes à sa rencontre. Il tenait une casquette remplie de cerises. Les témoins mesurèrent douze pas. C'était à moi de ti-rer ; mais le dépit m'agitait si violemment que je cessai de compter sur la sûreté de ma main, et, pour me donner le temps de me ressaisir, je lui offris de tirer le premier. Il refusa. On dé-cida de s'en remettre au sort : le bon numéro échut à cet éternel favori de la Fortune. Il visa, et sa balle traversa ma casquette. C'était mon tour. Sa vie était enfin entre mes mains ; je le regar-dais avec avidité, guettant sur son visage la moindre ombre d'inquiétude. Et, tandis que je le tenais en joue, il choisissait dans sa casquette les cerises mûres en crachant vers moi les noyaux qui m'atteignaient presque. Son sang-froid me rendit furieux. " À quoi bon, pensais-je, le priver d'une vie à laquelle il attache si peu de prix ? " Une pensée perfide se glissa dans mon esprit. J'abaissai mon pistolet.

« " Mourir, en ce moment, lui dis-je, il ne vous en chaut guère ; vous déjeunez, je n'ai pas envie de vous déranger.

 

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« – Vous ne me dérangez nullement, répliqua-t-il, veuillez tirer… Au surplus, faites comme il vous plaira ; vous gardez droit à votre coup ; je reste à vos ordres. "

« Je me tournai vers les témoins, leur déclarant que, pour l'instant, je n'avais pas envie de tirer ; et le duel se termina ain-si…

« Je pris ma retraite et m'enfouis dans cette bourgade. De-puis lors, pas un jour ne s'est passé que je n'aie songé à la ven-geance. Aujourd'hui mon heure est venue. »

Silvio tira de sa poche la lettre qu'il avait reçue le matin et me la donna à lire. Quelqu'un de Moscou (probablement son homme d'affaires) lui écrivait que la personne en question allait prochainement s'unir en légitime mariage avec une fille jeune et de grande beauté.

« Vous devinez, dit Silvio, quelle est cette personne en question. Je vais à Moscou. Nous verrons si, la veille de son ma-riage, il accepte la mort avec autant d'indifférence qu'il l'atten-dait naguère en mangeant des cerises. »

À ces mots, Silvio se leva, jeta à terre sa casquette et se mit à marcher de long en large dans la chambre, comme un tigre en cage.

Je l'écoutais sans bouger ; des sentiments étranges, contra-dictoires, m'agitaient. Le domestique entra et annonça que les chevaux étaient prêts. Silvio me serra la main fortement ; nous nous embrassâmes. Il monta dans la voiture où se trouvaient deux valises : l'une avec les pistolets, l'autre contenant ses ef-fets. Après de nouveaux adieux, les chevaux partirent au galop.

 

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