Récits fantastiques 1

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 3

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Récits fantastiques 1

Mon grand-père prit le chemin de Remouchamps.

VI

 

Comme il pensait que, la neige persistant, les lièvres descendraient dans les bas-fonds, il alla se poster entre la vallée qui s’étend de Remouchamps à Sprimont.

Arrivé à un carrefour, il s’arrêta.

La place était bien choisie.

Aujourd’hui un chasseur ne s’y posterait pas, attendu qu’il y a une croix.

 

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Mais à cette époque il n’y avait encore que des buissons.

Il était là depuis un quart d’heure à peu près, et neuf heures venaient de sonner, lorsqu’il entendit, venant dans la direction d’Aywaille à Louveignez, une voix qui chantait un refrain bachique.

– Ah ! diable ! fit mon grand-père, voilà un drôle qui va effaroucher le lièvre, en supposant qu’il y en ait un dans les environs.

La voix se rapprochait de plus en plus.

Le bruit de la neige qui craquait sous les pas du chanteur arriva bientôt distinctement à l’oreille de mon grand-père, qui ne bougea point de sa cachette.

La lune était dans son plein.

La réverbération de la neige qui couvrait la terre en redoublait l’éclat.

Aussi mon grand-père reconnut-il facilement l’homme qui venait à lui.

C’était Thomas Pichet.

 

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Il était allé faire la veillée chez le magister d’Aywaille et rentrait à Franchimont. Le magister d’Aywaille était le beau-père de Thomas Pichet.

Tant que Jérôme Palan douta encore que ce fût Thomas Pichet qui s’avançait vers lui, il retint son haleine, perçant du regard l’obscurité de la nuit.

Mais lorsqu’il fut bien certain que c’était l’assassin de Flambeau et de Ramette qui allait passer dans ce carrefour près duquel il était embusqué, son cœur battit à lui briser les côtes, son regard commença de se troubler, et il serra convulsivement de ses doigts crispés le canon et le bois de son fusil.

Cependant, au fond, mon grand-père n’était point méchant, et n’avait point le cœur au mal.

Il était donc décidé à laisser passer Thomas Pichet, si Thomas Pichet passait sans rien dire.

Thomas Pichet passa sans rien dire.

Il n’avait pas même aperçu mon grand-père.

Mais le malheur voulut qu’il prît pour s’en aller le même chemin que mon grand-père avait

 

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pris pour venir.

Or, il vit les pas de mon grand-père marqués sur la neige.

La trace était fraîche.

Il ne l’avait pas vue de l’autre côté du carrefour.

Il se retourna, aperçut les buissons, et soupçonna un affûteur d’être caché dans ces buissons.

Il en résulta que, désirant savoir quel était cet affûteur, il revint sur ses pas.

En revenant sur ses pas, il revenait sur mon grand-père.

Celui-ci se sentit découvert.

Ne voulant pas donner à son ennemi la satisfaction de le prendre dans sa cachette, il se dressa tout debout.

Thomas Pichet n’avait aucunement pensé à lui.

Mais, du premier coup d’œil, il vit bien à qui il avait affaire.

 

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Alors, agité sans doute par le remords de la méchante action qu’il avait commise, il sembla tout déconcerté.

– Eh bien ! monsieur Palan, dit-il d’une voix presque caressante, nous voilà donc à l’affût ?

Mon grand-père ne répondit pas.

Seulement, il s’essuya le front avec sa manche.

La sueur lui coulait du front.

– J’aime mieux que vous y soyez que moi, continua Thomas Pichet, car la bise est aigre cette nuit à roussir le cuir d’un loup.

– Passez au large ! cria mon grand-père pour toute réponse.

– Comment ! passez au large ? demanda Thomas Pichet. Et pourquoi dois-je passer au large, et de quel droit me l’ordonnez-vous ?

– Passe au large, te dis-je ! répéta mon grand-père en frappant la terre de la crosse de son fusil ; je te dis de passer au large !

– Oui, reprit Thomas, que je passe au large !

 

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Je comprends, je dois passer au large parce que je vous trouve en contravention en vous mettant à l’affût, en faisant le métier de braconnier, en chassant dans la neige.

– Encore une fois, s’écria mon grand-père, passe au large, Thomas Pichet ! C’est un conseil que je te donne, passe au large !

Celui-ci hésita un instant.

Mais sans doute il eut honte de céder.

– Eh bien ! non, dit-il, je n’y passerai pas ! Quand je vous ai reconnu, j’ai été sur le point de m’éloigner, attendu que depuis votre prison vous êtes toqué, à ce que l’on assure, et qu’aux fous comme aux enfants, il faut bien leur passer quelque chose. Mais puisque vous le prenez sur ce ton, je vous arrêterai, monsieur Jérôme Palan, et vous montrerai une seconde fois que je sais faire mon devoir.

Et il marcha droit sur mon grand-père.

– Par le diable ! Thomas, ne fais pas un pas de plus ! Thomas, ne me tente pas ! s’écria mon grand-père d’une voix fiévreuse.

 

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– Bon ! tu crois me faire peur, Jérôme Palan, dit Thomas en secouant la tête, mais je ne suis point si facile à effrayer que cela !

– Pas un pas de plus, je te dis ! s’écria mon grand-père d’une voix qui devenait de plus en plus menaçante ; il y a déjà du sang entre nous, prends garde ou la neige boira le tien comme la terre a bu celui de mes pauvres chiens !

– Des menaces ! s’écria le garde ; c’est par des menaces que tu crois m’arrêter !... Oh ! oh ! oh ! il faut autre chose que des menaces et un autre homme que toi pour cela, mon bel ami.

Et faisant tournoyer son bâton sur sa tête, il avança sur mon grand-père.

– Tu le veux ! tu le veux donc ? dit celui-ci, eh bien ! que le sang qui va couler retombe sur celui de nous deux qui sera véritablement coupable !

Et portant rapidement son fusil à son épaule, il fit feu des deux coups à la fois.

Les deux coups n’en firent qu’un seul.

Et encore l’explosion fut-elle si faible, que mon grand-père qui, en ce moment, ne

 

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réfléchissait pas que la neige avait la propriété d’amortir complètement les sons, crut que l’amorce seulement avait brûlé.

Il saisit donc son fusil par le canon pour s’en faire une massue et recevoir son ennemi.

Tout à coup, il le vit lâcher son bâton, battre l’air de ses mains, pivoter sur lui-même, et tomber la face dans la neige.

Son premier mouvement fut de courir à lui.

Thomas Pichet était mort !

Il était mort sans pousser une plainte.

La double charge lui avait traversé la poitrine.

Mon grand-père resta quelques instants debout, muet, immobile à côté de cet homme, dont en une seconde il venait de faire un cadavre.

Il pensa alors que Thomas Pichet avait une femme et des enfants qui attendaient son retour.

Il les voyait anxieux, courant au moindre bruit vers la porte, et devant l’immense douleur qu’il prévoyait pour ces innocents, il sentait la haine qu’il avait eue pour Thomas vivant s’effacer et

 

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disparaître.

Alors il lui sembla qu’une simple manifestation de sa volonté serait suffisante pour rendre Thomas à la vie, puisque c’était lui qui l’en avait privé.

– Allons ! Thomas, lui dit-il, allons, Thomas, relève-toi !

Il va sans dire que non seulement le cadavre ne se releva point, mais encore ne répondit point une parole.

– Mais relève-toi donc ! dit mon grand-père.

Et il se baissa pour le prendre par-dessous les épaules et l’aider à se relever.

Seulement alors, le sang qui s’échappait de la poitrine du garde, et qui, teignant la neige autour de lui, entourait le corps d’une auréole rougeâtre, seulement alors, ce sang, dis-je, ramena mon grand-père à l’effroyable réalité.

Il pensa à sa femme à lui, à ses enfants, et pour eux, pour ne pas faire deux femmes veuves et quatre orphelins, il désira de vivre.

Mais pour vivre, il fallait dérober à tous les

 

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yeux ce cadavre, qui allait attirer sur lui la vengeance des hommes.

Il prit sa course du côté de Theux.

Il longea les haies de la ville, entra dans son jardin en escaladant une muraille, et, sans réveiller personne, après avoir mis son fusil en bandoulière, prit une pioche et une pelle et revint à grands pas vers le carrefour.

En s’approchant du théâtre du meurtre, il tremblait comme si, à côté du cadavre, il devait trouver le juge et le bourreau.

Quand il ne fut plus qu’à une centaine de pas, la lune, qui depuis quelques instants était voilée, se dégagea des nuages bas et sombres dans lesquels elle était ensevelie, et éclaira vivement le tapis blanc qui couvrait la campagne.

Tout était muet, désert, désolé.

Alors mon grand-père, tout frissonnant, ramena son regard sur le carrefour.

À l’endroit qu’il ne connaissait que trop bien, une forme noire se détachait sur le sol.

C’était le cadavre de Thomas Pichet.

 

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VII

 

Or, chose inouïe, chose incompréhensible, chose inexplicable, continua l’aubergiste, sur cette masse noire, sur ce cadavre, un objet, un être inanimé, un quadrupède semblait être assis et reposer.

Le pauvre Jérôme Palan était inondé d’une sueur froide.

Ses cheveux se dressaient sur sa tête.

Il se disait à lui-même qu’il était le jouet de son imagination, la dupe d’une hallucination quelconque ; il voulait continuer sa route.

Ses pieds semblaient attachés à la terre.

Cependant les moments étaient précieux.

Pendant cette nuit de la Saint-Hubert, où abondent les réunions de chasseurs, quelqu’un de ces chasseurs pouvait passer et découvrir le cadavre.

Jérôme Palan fit donc un effort surhumain.

 

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Il rassembla tout son courage pour surmonter la terreur qui l’accablait, et fit quelques pas en avant, chancelant comme un homme ivre.

Mais quand il ne fut plus qu’à cinq ou six enjambées du cadavre, les formes confuses de l’objet qu’il apercevait grimpé sur ce corps devinrent plus distinctes.

À ces longues oreilles oscillantes, à ces pattes de devant plus courtes que celles de derrière, il reconnut que c’était un lièvre.

Seulement, ce qui faisait hésiter sa vieille expérience de chasseur, c’est que, non seulement l’animal, qui appartenait à la race des êtres les plus craintifs de la terre, paraissait n’avoir peur ni du mort ni du vivant, mais encore paraissait avoir trois ou quatre fois la taille d’un lièvre ordinaire.

Un vague souvenir lui passa dans l’esprit.

Le petit garçon lui avait dit de lui rapporter un lièvre de la taille de Ramoneau.

La petite fille lui avait dit de lui rapporter un lièvre de la taille de l’ânon de la mère Simone.

Est-ce que, comme dans les contes de fées, le

 

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souhait des enfants se trouvait exaucé ?

Tout cela paraissait si absurde à Jérôme Palan, que l’idée lui vint qu’il faisait un rêve, et qu’il se mit à rire.

Mais un écho terrible répondit à ce rire.

C’était le lièvre qui riait de son côté, en se renversant sur ses pattes de derrière, et en se tenant les côtes avec les pattes de devant.

Mon grand-père cessa de rire.

Il se secoua, se regarda, se pinça.

Il était bien éveillé.

Ses yeux se reportèrent sur l’étrange vision.

Elle était toujours présente : contre terre, le cadavre couché ; sur le cadavre, le lièvre ; le lièvre, nous l’avons dit, trois fois gros comme un lièvre ordinaire ; le lièvre couvert d’un pelage presque blanc ; le lièvre avec des yeux qui, dans l’obscurité, brillaient comme des yeux de chat ou de panthère.

Malgré ces apparences surnaturelles, la certitude qu’il n’avait affaire qu’à un animal

 

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d’ordinaire fort inoffensif calma la frayeur de mon grand-père.

Il pensa qu’en le voyant plus près de lui, le lièvre prendrait la fuite.

Il s’approcha donc jusqu’à toucher le cadavre.

Le lièvre tint bon.

Mon grand-père touchait du pied le corps de Thomas Pichet.

Le lièvre ne bougeait pas.

Seulement ses yeux miroitaient plus que jamais aux rayons de la lune, et miroitaient de préférence quand ils rencontraient ceux de mon grand-père..

Mon grand-père se mit à tourner autour du cadavre.

Le lièvre pivota sur lui-même et suivit toutes ses évolutions, de façon que mon grand-père ne pût perdre un seul des regards fascinateurs que lançaient ses ardentes prunelles.

Mon grand-père cria, agita les bras, fit des brrrrou, brrrrou ! au bruit desquels, fût-ce

 

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l’Alexandre, l’Annibal ou le César des lièvres, aucun n’eût tenu dans son gîte.

Tout fut inutile.

Alors la terreur du misérable assassin fut plus profonde que jamais.

Il voulut se jeter à genoux et prier.

Son pied glissa et il tomba sur ses mains.

Il se redressa et tenta de faire au moins le signe de la croix.

Mais, en approchant ses doigts de son front, il s’aperçut que sa main était rouge de sang.

On ne fait point le signe de la croix avec une main sanglante.

Alors cette bonne pensée de s’humilier devant Dieu l’abandonna.

Une fièvre furieuse s’empara de mon grand-père.

Il jeta loin de lui pelle et pioche.

Il arracha son fusil qu’il avait mis en bandoulière, l’arma, ajusta le lièvre et fit feu.

 

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Des milliers d’étincelles jaillirent de l’acier, mais le coup ne partit point.

Mon grand-père alors se rappela qu’il avait déchargé les deux coups sur Thomas Pichet, et, dans sa terreur, avait oublié de les recharger.

Alors il saisit l’arme par le canon, et, la levant sur le lièvre toujours impassible, il lui assena un coup de crosse à toute volée.

L’animal se contenta de faire un bond de côté.

La masse de bois, tombant sur le cadavre, rendit un son mat et sourd.

Puis le grand lièvre se mit de lui-même à décrire des cercles autour du meurtrier et de la victime.

Ces cercles allaient toujours s’élargissant.

Et, chose bizarre, plus l’animal qui les traçait s’éloignait, plus il semblait grandir aux yeux de mon grand-père, qui, incapable de supporter plus longtemps de si terribles émotions, s’évanouit près du cadavre.

 

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VIII

 

Lorsque mon grand-père revint à lui, la neige tombait à flocons épais et serrés.

Il souleva la tête, comme ferait un mort hors de son linceul.

Son premier regard se porta sur le cadavre de Thomas.

La neige qui tombait le couvrait de son blanc suaire. Il avait déjà à peu près disparu, et sous les plis de l’enveloppe on ne faisait plus que deviner à peu près des formes humaines.

Mais, il faut le dire, ce n’était pas dans le cadavre de Thomas Pichet qu’était la plus grande terreur de Jérôme Palan.

C’était dans le grand lièvre blanc.

Par bonheur, il avait disparu.

Mon grand-père, voyant que de ses deux ennemis le plus terrible n’était plus là, se releva comme mû par un ressort.

 

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Il avait déjà renoncé à ensevelir le corps de Thomas.

Il n’en avait plus ni la force ni le courage.

Plus que tout cela, il avait hâte de s’éloigner. S’il restait, le grand lièvre ne pouvait-il pas revenir ?

Il regarda autour de lui, ramassa son fusil, sa pelle et sa pioche, et, chancelant comme un homme ivre, la tête basse, le dos courbé, il reprit le chemin de Theux.

Cette fois, il rentra par la porte, déposa pelle, pioche et fusil dans la cuisine, gagna sa chambre à tâtons, et se fourra dans son lit, où une fièvre horrible le tint éveillé toute la nuit.

Le lendemain, à travers les carreaux, il vit la neige qui continuait de tomber.

La fenêtre donnait sur le jardin.

Au-delà du jardin s’étendait la plaine.

La neige couvrait la terre à plus d’un pied d’épaisseur.

Cela dura ainsi pendant quarante-huit heures.

 

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La neige atteignit trente-six pouces de haut.

Pendant tout ce temps mon grand-père gardait le lit. Il n’avait pas besoin d’inventer un prétexte pour ne pas quitter sa chambre ; et quoique sa fièvre se fût un peu calmée, il était facile de voir qu’il était loin d’être, comme on dit vulgairement, dans son assiette ordinaire.

Cependant, en y réfléchissant, en songeant combien ce qui lui était arrivé rentrait dans les choses impossibles, il avait fini par mettre sa vision de la nuit du meurtre sur le compte de son effroi.

Dès lors, il restait seulement en face de son crime, et, à l’endroit de son crime, je dois dire que la conscience troublée de mon grand-père s’efforçait de lui fournir des excuses.

Puis, tout le servait.

Il se leva et alla à la fenêtre.

Sans la neige qui était tombée, on eût déjà su que Thomas Pichet était mort, et la mort de Thomas Pichet était encore inconnue.

Mon grand-père faisait donc des vœux pour

 

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que cette neige providentielle continuât de couvrir la terre.

Mais cependant il comprenait que, si bien servi qu’il fût par cette neige, elle finirait par disparaître un jour ou l’autre.

En attendant, comme il gelait, la neige tenait. On en avait jusqu’au dégel.

Avant le dégel, on ne retrouverait pas le cadavre de Thomas Pichet.

Mon grand-père eut bien l’idée de fuir, mais il se trouvait complètement dépourvu d’argent, et d’ailleurs la misérable existence qu’il eût dû mener à l’étranger, loin de sa femme et de ses enfants, lui faisait encore plus peur que l’échafaud.

Puis, la chose s’était passée dans la nuit, au milieu des champs, par la solitude la plus complète ; le meurtre n’avait eu aucun témoin, le meurtrier en était bien sûr.

Pourquoi le soupçonnerait-on, lui plutôt qu’un autre ?

Selon toute probabilité même, on le

 

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soupçonnerait moins ; on l’avait vu sortir dans la matinée du dimanche, et on l’avait vu rentrer à la tombée de la nuit.

Mais personne ne l’avait vu sortir pour la seconde fois ; et, à sa seconde rentrée, personne ne l’avait vu revenir.

Il est vrai qu’il avait eu la fièvre toute la nuit, qu’il avait été malade toute la journée du lundi. Mais parce qu’on est malade, parce qu’on a eu la fièvre, on n’est pas absolument obligé d’avoir assassiné son prochain.

Mon grand-père s’en remit donc au hasard du soin de le soustraire aux conséquences de son crime. Il est bien entendu que le mouvement de faiblesse qui s’était emparé de lui quand il avait voulu prier, quand il avait essayé de faire le signe de la croix, ne s’était jamais représenté. En tout cas, il se prépara une fable pour le cas où les soupçons se porteraient sur lui, et il attendit.

Un jour, en s’éveillant, – le premier regard de mon grand-père, depuis cette nuit terrible, était toujours pour interroger le ciel, un jour, en s’éveillant, il s’aperçut que les nuages étaient bas

 

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et sombres.

Il alla à sa fenêtre et l’ouvrit.

Une bouffée d’un air épais et chaud lui vint au visage, puis la pluie se mit à tomber, d’abord fine et serrée, ensuite en gouttes larges et multiples.

C’était le dégel.

Le moment terrible approchait.

Malgré la fable qu’il avait préparée, la perplexité de mon grand-père était si grande que sa fièvre le reprit et que force lui fut de se recoucher.

Il se tint toute la journée au lit, la couverture rabattue par-dessus le nez.

De temps en temps il se demandait s’il ne ferait pas mieux de devancer l’heure où son crime serait découvert, et d’aller lui-même se dénoncer à la justice.

Le lendemain du jour où le dégel avait commencé, la neige avait presque disparu.

De son lit, mon grand-père voyait la campagne, et ses yeux ne pouvaient s’en

 

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détacher.

Or, partout dans la campagne, de larges plaques de terre noire surgissaient au milieu de la neige comme des îles sur l’océan.

En ce moment même il se fit un grand bruit dans la rue.

Le cœur de mon grand-père se serra de belle façon, et la sueur perla à la racine de ses cheveux avec une telle violence, qu’il n’eut point de doute qu’il se passât quelque chose de nouveau, et que ce quelque chose eût trait à la mort de Thomas Pichet.

Mon grand-père eut bien l’idée d’aller regarder avec précaution par une ouverture du rideau. Il se leva même pour accomplir ce dessein.

Mais, au premier pas qu’il fit, les jambes lui manquèrent.

Il mourait d’envie d’interroger quelqu’un sur ce bruit qui allait croissant et qui passait juste en ce moment sous ses fenêtres.

Mais il sentait bien que sa voix tremblerait si

 

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fort, que ce tremblement ne paraîtrait aucunement naturel.

Il entendit des pas dans l’escalier, regagna vivement son lit, tourna le dos au mur, et remonta la couverture jusqu’à son nez.

C’était ma grand-mère qui venait au-devant de sa curiosité.

Elle ouvrit la porte brusquement.

Mon grand-père jeta un cri ; il crut qu’on l’enfonçait.

– Ah ! mon ami, s’écria ma grand-mère, excuse-moi !

– Je dormais, femme, dit mon grand-père, et tu m’as réveillé.

– C’est que j’ai pensé que la nouvelle t’intéressait, vois-tu, Jérôme.

– Quelle nouvelle ?

– Tu sais que Thomas Pichet avait disparu depuis quelques jours ?

– Oui... non... c’est-à-dire...

Et mon grand-père essuya avec le drap son

 

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front inondé de sueur.

– Eh bien, continua ma grand-mère, sans voir le mouvement de son mari, on rapporte son corps.

– Ah ! murmura le malade d’une voix étouffée.

– Oh ! mon Dieu, oui !

Mon grand-père avait bien envie de demander ce que l’on disait à l’endroit de la mort de Thomas Pichet, mais il n’osa.

Cette fois encore, sa femme alla au-devant de son désir.

– Voilà, dit-elle. Il paraît qu’il a été pris par le froid et qu’il a misérablement péri dans la neige.

– Et... et... son cadavre ? demanda mon grand-père avec un effort.

– À moitié dévoré par les loups, répondit la femme.

– Hein ? s’écria Jérôme.

– Oui.

– À moitié dévoré !... Pauvre Thomas ! la tête, les jambes, sans doute ?

 

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– Presque tout le corps ; on n’a réellement retrouvé qu’un squelette.

Mon grand-père respira. Il pensa que si l’on n’avait retrouvé qu’un squelette, la trace de ses deux coups de fusil avait sans doute disparu avec les chairs.

Ma grand-mère continua d’un ton sentencieux :

– Tu vois, Jérôme, la justice de Dieu est lente, et ses voies sont inconnues des hommes. Mais tôt ou tard sa main s’appesantit sur le coupable et va le chercher au milieu du calme et de l’impunité pour le punir.

Mon grand-père poussa un gémissement.

– Qu’as-tu, Jérôme ? demanda ma grand-mère tout effrayée.

– Donne-moi un verre d’eau, femme ; je ne me sens pas bien.

– En effet, tu es livide.

– C’est cette nouvelle, à laquelle je ne m’attendais pas.

 

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– Tiens, mon homme, tiens, bois.

Mon grand-père porta le verre à ses lèvres, ses dents claquaient le long du bord, et sa main tremblait de manière que la moitié de l’eau tomba sur ses draps.

– Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! cria ma grand-mère, mais tu es peut-être plus malade que tu ne crois, Jérôme. Si j’allais chercher M. Desprez, le médecin ?

– Non, non ! s’écria mon grand-père, n’en fais rien.

Et il arrêta sa femme par le poignet.

Sa main était humide de sueur.

Elle le regarda avec plus d’inquiétude que jamais.

Mais lui :

– Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-il ; je suis dans l’accès de la fièvre ; mais c’est le dernier, et je sens que je vais me guérir.

Et en effet, à partir de ce moment, grâce à la satisfaction que lui causait cet heureux

 

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dénouement, comme un malade qui vient d’avoir une crise terrible, mais salutaire, Jérôme Palan alla de mieux en mieux ; et le soir, ayant appris que le corps de Thomas Pichet avait été pieusement déposé dans le cimetière de la ville et qu’on avait jeté sur lui six bons pieds de terre, il se trouva tellement soulagé qu’il ordonna à sa femme de faire monter ses enfants, et qu’il les embrassa ainsi que leur mère, ce qui ne lui était pas arrivé depuis la terrible nuit du 3 novembre.

Mais la joie de la pauvre famille fut bien plus grande encore quand mon grand-père déclara qu’il se sentait si bien qu’il allait descendre.

On voulut le soutenir. Ma mère lui offrit le bras ; mais il se redressa de toute la hauteur de sa grande taille.

– Pour quoi faire ? dit-il. Ah çà ! mais on me croyait donc mort ?

Et, en effet, il descendit l’escalier sans broncher.

La table était mise pour la mère et les enfants.

– Eh bien ! demanda-t-il gaiement en voyant

 

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qu’il n’y avait que trois couverts, et moi, je ne soupe donc pas ?

Ma grand-mère se hâta de mettre un quatrième couvert et d’approcher une chaise de la table.

Mon grand-père s’assit et se mit à tambouriner une marche sur son assiette avec sa fourchette et son couteau.

– Ma foi ! puisqu’il en est ainsi, dit ma grand-mère, il reste à la cave une vieille bouteille de vin de Bourgogne que je réservais pour une grande occasion. Voilà l’occasion venue.

Et la bonne femme descendit à la cave pour y prendre sa bouteille de vin de Bourgogne.

On se mit à souper.

Ma grand-mère était si joyeuse qu’elle versait rasades sur rasades à mon grand-père.

Tout à coup, elle le vit pâlir et frissonner à la fois.

Puis courir à son fusil dans le coin de la cheminée.

Puis ajuster quelque chose dans l’angle le plus

 

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sombre de la maison.

Mais, sans faire feu, mon grand-père releva son arme d’un air découragé et la jeta dans un coin de la salle à manger.

Il se rappelait que son fusil n’avait pas été rechargé depuis la nuit du 3 novembre.

Ma grand-mère interrogea son mari sur les motifs de cette singulière action.

Mais mon grand-père refusa de répondre.

Il se promena pendant plus d’une demi-heure de long en large dans l’appartement.

Puis il remonta dans sa chambre et se coucha sans prononcer une seule parole.

Pendant la nuit, son sommeil fut sans doute agité par quelque affreux cauchemar, car il se réveilla plusieurs fois en sursaut, en poussant des cris d’angoisse et en agitant ses bras comme pour chasser quelqu’un ou quelque chose qui l’importunait.

Jérôme Palan avait revu le grand lièvre !

 

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IX

 

Ainsi, continua l’aubergiste, le meurtre de Thomas Pichet n’était point resté, comme mon grand-père l’espérait, un secret entre lui et Dieu.

Ainsi, vainement le corps de la victime avait été déposé dans la fosse et la terre de l’oubli avait roulé sur le cadavre.

Le terrible animal venait, à chaque instant du jour et de la nuit, reprocher à Jérôme Palan qu’il était en tiers, et que la tombe qui se refermait sur la victime n’enfermait pas avec elle le remords de l’assassin.

Cette vie de mon grand-père, à laquelle, le soir de l’enterrement de Thomas Pichet, il s’était repris avec une si grande joie, était, grâce à l’étrange apparition qui à chaque instant surgissait sur ses pas, devenue un supplice.

Tantôt mon grand-père voyait cet abominable lièvre au coin du feu, se chauffant avec lui à l’âtre, et lui envoyant de ces regards de flamme

 

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dont, si esprit fort qu’il fût, mon grand-père ne pouvait ni supporter la vue ni perdre le souvenir.

Tantôt, pendant qu’il mangeait, le grand lièvre se glissait sous la table et lui grattait les jambes de ses griffes acérées.

S’il voulait se mettre à son bureau pour écrire, il le sentait derrière lui, appuyant ses pattes sur les bâtons de sa chaise.

Pendant la nuit, la tête monstrueuse de l’animal apparaissait dans la ruelle, éternuant et secouant ses oreilles.

Mon grand-père avait eu beau se tourner et se retourner du côté gauche sur le côté droit, et du côté droit sur le côté gauche, le grand lièvre était toujours là, en face de lui.

Enfin, quand le pauvre homme parvenait à surmonter les angoisses de la terrible vision et finissait par s’endormir, il se réveillait au bout de quelques instants, suffoqué par un poids énorme qui lui pesait sur la poitrine.

Et c’était encore le grand lièvre qui était accroupi sur l’estomac de Jérôme Palan, et qui,

 

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assis sur son derrière, se débarbouillait tranquillement le museau avec ses pattes de devant.

Ma grand-mère et les enfants ne voyaient rien. Et comme le pauvre homme paraissait se débattre contre des persécutions imaginaires, on crut qu’il était en train de devenir fou.

De sorte qu’il se répandit une grande affliction dans le logis. Un matin enfin, après avoir été cauchemardé toute la nuit, mon grand-père se leva avec le calme de l’homme qui a pris un parti définitif.

Il chaussa ses souliers ferrés, boucla ses grandes guêtres de cuir, prit son fusil, le nettoya, souffla dans les canons, le flamba, le chargea avec une attention particulière, s’assurant d’abord que la poudre était bien sèche, l’introduisant dans le canon de son arme de façon à n’en pas laisser tomber un grain dehors, mettant pardessus une bourre de feutre dont il graissa les bords, l’assujettissant fortement à l’aide de la baguette, versant dessus une copieuse charge de plomb, dont les grains, du numéro trois, étaient d’une

 

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rondeur et d’une égalité parfaites, enfin, bourrant le tout avec la même attention de détail qu’il avait mise à cette besogne depuis le commencement.

Puis il amorça les bassinets de son fusil et établit la communication de la poudre au bassinet avec celle du canon au moyen de l’épinglette.

Enfin, jetant son fusil sur son épaule, il alla détacher les chiens, qui bondirent tout joyeux hors de la niche, et s’achemina avec eux vers Remouchamps.

Le lecteur se rappelle que c’était le chemin qu’il avait suivi pour aller se mettre à l’affût dans la nuit du 3 novembre.

Ma grand-mère, qui avait suivi tous les mouvements de son mari, fut bien joyeuse, car elle pensait que les distractions qu’allait lui procurer son exercice favori pourraient tirer mon grand-père de l’hypocondrie bizarre à laquelle il était en proie.

Elle l’accompagna jusque sur le seuil de la porte.

 

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Du seuil de la porte, elle le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu.

On était à la fin de janvier.

Un brouillard épais couvrait la campagne, plus épais encore dans la vallée ; mais les champs et les chemins étaient si familiers au brave homme, que, sans avoir hésité une fois, malgré le voile de vapeur qui couvrait la terre, il alla droit au carrefour où avait eu lieu la scène du 3 novembre.

Déjà, à dix pas de lui, comme une forme confuse, il entrevoyait les buissons derrière lesquels il s’était caché pendant cette nuit fatale, quand, de l’autre côté du buisson, à l’endroit même où était tombé Thomas Pichet, bondit le lièvre qu’il reconnut à l’instant même à sa haute taille pour l’animal qui avait à tout jamais détruit son repos.

Avant que mon grand-père, qui cependant devait s’attendre à cette apparition, eût épaulé son fusil, le lièvre s’était perdu dans la brume, et Ramoneau et Spiron étaient partis tout couplés après lui.

 

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Mon grand-père les suivit, haletant.

Arrivé sur le plateau de Sprimont, comme une forte brise soufflait sur les hauteurs, le brouillard se dissipa ; là, le chasseur put apercevoir ses chiens.

Ils avaient rompu la corde qui les attachait l’un à l’autre.

Ils chassaient à pleine gorge.

À deux cents pas devant eux courait le lièvre, dont le pelage blanchâtre se détachait parfaitement sur le tapis rougeâtre des bruyères.

– Mais, s’écria mon grand-père, il me semble qu’il perd sur eux ? Morbleu ! ils vont le prendre ! Tayaut, Ramoneau ! Tayaut. Spiron !

Et mon grand-père se mit à courir avec une nouvelle ardeur.

Ce fut une chasse fiévreuse que celle-là, je vous en réponds !

Chasseur, lièvre et chiens semblaient avoir des muscles d’acier...

Les champs, les bois, les prés, les vallons, les

 

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collines, les ruisseaux, les rochers, ils franchissaient tout comme s’ils eussent eu des ailes.

Et cela sans reprendre haleine un instant, sans qu’un défaut de cinq secondes vînt leur donner le temps de souffler.

Ce qu’il y avait de singulier, c’est que le grand lièvre fuyait devant lui comme un vieux loup.

Il ne doublait point, il ne croisait point les voies, il ne suivait pas les ruisseaux, les fossés, les sillons de charrue, il ne cherchait point à trouver un change, et ne semblait nullement inquiet des suites de cette terrible poursuite.

Il marchait au petit galop.

Toujours à une centaine de pas des chiens, qui, humant ses voies chaudes et fumantes, redoublaient de cris et de vitesse sans cependant rien gagner sur la distance qui les séparait par ses :

– Tayaut ! Tayaut ! sans cesse répétés.

Son carnier l’embarrassant dans cette course insensée, il le jeta loin de lui.

 

246

Une branche, lui enleva son chapeau.

Il ne perdit pas de temps à le ramasser.

Par bonheur, le lièvre avait décrit un grand cercle, comme s’il eût voulu revenir à son lancer.

Il avait passé successivement sur les terroirs de Sprimont, de Tilff, de Freneux et de Seny.

Vers midi, il revint sur Aywaille.

Mon grand-père, qui avait perdu un peu de terrain dans cette course de cinq heures, était encore sur la montagne, quand les chiens, débouchant dans la vallée, arrivèrent au bord de l’Ourthe.

Il pensa que l’animal n’oserait jamais se hasarder à traverser la rivière, alors fort grossie par les pluies, qu’il reviendrait sur ses pas, et qu’enfin il se trouverait à la portée de son fusil.

Quant à ce qu’il fût forcé par les chiens, mon grand-père, à la façon dont le lièvre semblait se moquer d’eux, après cinq heures de chasse, en avait complètement perdu l’espoir.

Mon grand-père, comptant sur un retour, se plaça donc à mi-côté, au coin d’un bois, ne

 

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quittant pas son lièvre des yeux, et prêt à changer de position selon la tactique qu’il verrait adopter à l’animal, qui, de son côté, en attendant les chiens, s’était assis au bord de la rivière, sur une touffe de roseaux dont il broutait les extrémités.

Les chiens allaient toujours s’approchant.

Le lièvre ne paraissait point s’occuper d’eux.

Bientôt, ils ne furent qu’à dix pas de lui.

Le cœur de mon grand-père battait si fort qu’il ne pouvait plus respirer.

La distance qui séparait les chiens de la bête diminua encore.

Ramoneau, qui tenait la tête, se précipita pour l’engueuler.

Mais le lièvre s’élança dans le torrent, qui roulait en vagues écumeuses et menaçantes.

La gueule de Ramoneau ne happa donc que l’air.

– Ah ! pour le coup, il va se noyer ! s’écria mon grand-père, bravo ! bravo !

Et il s’élança sur la déclivité de la montagne

 

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avec une telle rapidité, qu’il eut toute la peine du monde à ne pas aller, emporté par l’élan de sa course furieuse, se précipiter dans l’Ourthe.

Et, tout en courant, il répétait :

– Il va se noyer ! il va se noyer ! il va se noyer !

Mais le lièvre, coupant adroitement le courant dans la direction diagonale, parvint sans encombre à prendre terre sur la rive opposée.

En le voyant reparaître sain et sauf sur le gazon, les chiens, qui s’étaient comme leur maître arrêtés sur le bord, et qui, comme lui, semblaient attendre une catastrophe, voyant que, contre toute probabilité, cette catastrophe n’avait pas lieu, les chiens se jetèrent à la rivière à leur tour.

Mais ils furent moins heureux que leur ennemi.

Emporté par son ardeur, Ramoneau ne sut pas maîtriser la rapidité du courant.

Le pauvre animal s’épuisa à lutter contre sa violence ; au tiers de la rivière, les forces

 

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l’abandonnèrent.

Il disparut, puis revint à la surface de la rivière, mais ses pattes ne battant plus que faiblement l’eau qu’il fallait franchir.

Malgré ses efforts et ses peines, il s’enfonça une seconde fois.

Mon grand-père alors descendit, ou plutôt roula le long de la berge de la rivière, et se jeta lui-même au milieu du courant pour porter secours à son chien.

En ce moment Ramoneau revenait une troisième fois sur l’eau.

Il l’appela.

Le pauvre animal tourna vers lui sa tête intelligente et fit entendre un gémissement.

Il avait alors franchi les deux tiers de la rivière, à peu près.

Mais à la voix de son maître, il voulut revenir à lui.

Ce mouvement lui fut fatal.

Il donna le travers à une lame.

 

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Alors vaincu par le courant, il roula plusieurs fois sur lui-même, poussa encore un cri lamentable, se tourna douloureusement, par un effort suprême, vers son maître, puis s’en alla à la dérive.

Mon grand-père était entré jusqu’aux genoux dans ce torrent.

Il y entra tout à fait.

Il nagea vers son chien, le saisit et le traîna sur l’herbe. Là, il essaya vainement de le réchauffer, de rendre quelque élasticité à ses membres roides et froids.

Le pauvre Ramoneau poussa un dernier gémissement.

Il avait vécu.

Au moment où le chasseur désespéré essayait de rendre son chien à la vie, des aboiements partant du bord opposé frappèrent ses oreilles.

Mon grand-père leva les yeux.

Alors il aperçut de l’autre côté de l’eau le grand lièvre qui, ayant fait un crochet, était revenu sur ses pas, comme s’il avait trouvé un

 

251

malin plaisir à assister à la mort d’un de ceux qui le poursuivaient.

Plus heureux que Ramoneau, Spiron était parvenu à traverser l’Ourthe, et il continuait à chasser la bête maudite.

Mon grand-père jeta un dernier regard sur son pauvre et fidèle compagnon.

Puis il se mit avec un nouvel acharnement à la poursuite du grand lièvre.

Cette poursuite dura jusqu’au soir.

Il va sans dire que ce fut inutilement.

Lorsque la nuit commença à tomber, Spiron, dont depuis une heure les jappements devenaient plus rares et plus faibles, se coucha, refusant de marcher, ou plutôt dans l’impossibilité de faire un pas de plus.

Mon grand-père le chargea sur ses épaules, et chercha à s’orienter pour regagner le logis.

 

252

X

 

Mon grand-père était en ce moment du côté de Freneux, à huit ou neuf lieues de Theux.

À la fin de la chasse, il avait paru prendre un grand parti, et s’était écarté plus qu’il n’avait fait jusque-là.

Mais il était tellement bouleversé que, quoiqu’il eût couru toute la journée, quoiqu’il eût peut-être fait vingt ou vingt-cinq lieues dans cette course, il ne sentait point sa fatigue.

Ou s’il la sentait, il la surmonta et se mit bravement en route pour revenir à Theux.

Devant lui s’étendait, sombre et seulement coupée par des sentiers, la forêt du val Saint-Lambert.

Il s’y engagea sans hésiter.

Il y était à peine depuis cinq minutes, et y avait peut-être fait cinq cents pas, quand il entendit derrière lui un craquement de feuilles

 

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sèches.

Il se retourna pour voir qui venait derrière lui.

Le grand lièvre le suivait.

Il allongea le pas.

Le lièvre régla son pas sur celui de mon grand-père.

Mon grand-père s’arrêta.

Le lièvre s’arrêta.

Mon grand-père déposa Spiron à terre, lui montra le lièvre, l’excita à sa poursuite.

Mais le malheureux Spiron se contenta de humer les émanations qui venaient à lui, et, poussant un gémissement, il se coucha et se mit en rond pour s’endormir.

Alors mon grand-père résolut d’avoir recours à son fusil.

Cette fois, il était chargé, et bien chargé.

Il arma les deux coups, appuyant le doigt sur la gâchette, afin que les chiens ne fissent pas de bruit en s’armant, et épaula.

 

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Mais quand le fusil fut à son épaule, il chercha vainement le grand lièvre au bout de son point de mire.

Le grand lièvre avait disparu.

À moitié fou de terreur et de désespoir, mon grand-père ramassa Spiron, qui s’était déjà endormi, et qui, tout en dormant, aboyait, rêvant sans doute qu’il chassait le grand lièvre ; replaça son chien sur ses épaules, et continua sa route d’un pas insensé, sans oser se retourner ni regarder derrière lui.

Il était trois heures du matin quand il rentra.

Ma grand-mère inquiète attendait son retour avec l’intention de le gronder doucement.

Mais quand elle vit l’état où il était, elle ne le gronda ni doucement ni fort : elle le plaignit.

Puis, comme il avait laissé glisser Spiron de dessus son épaule, elle lui prit son fusil des mains.

On se rappelle qu’il n’avait plus ni carnier ni chapeau.

Il avait jeté son carnier, son chapeau avait été

 

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emporté par une branche.

Elle le fit coucher à l’instant même.

Puis lui fit prendre un grand bol de bon vin chauffé avec des épices et s’assit sur le bord de son lit.

Là, elle lui prit les deux mains, et, sans lui rien dire, se mit à pleurer doucement.

Mon grand-père fut touché des soins et des larmes de la bonne femme.

Puis, à force d’y songer, il lui sembla qu’en la mettant de moitié dans son secret, il soulagerait ses peines de moitié.

Il était sûr de sa tendresse et de sa discrétion.

Il lui avoua tout.

Oh ! c’était une digne femme que ma grand-mère Palan, allez !

Elle ne s’emporta point en reproches, elle n’éclata point en invectives et en malédictions sur cette fatale passion de la chasse, cause de tous leurs malheurs.

Non, elle ne dit pas un seul mot qui eût trait au

 

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passé.

Elle excusa au contraire la violence qui avait amené le meurtre.

Sans condamner le mort, elle fit valoir les justes griefs que le meurtrier avait contre lui.

Enfin, elle embrassa et consola mon grand-père, comme une mère embrasserait et consolerait son enfant bien-aimé, et tâcha par ses paroles de lui rendre un peu de tranquillité et de repos.

Enfin, quand la reconnaissance que lui témoignait mon grand-père l’eut enhardie :

– Tiens, Jérôme, lui dit-elle, tu aurais dû reconnaître dans tout cela la main de Dieu, vois-tu : c’est lui qui a amené le malheureux Thomas au bout de ton fusil pour le punir de sa méchanceté avec toi ; mais c’est lui aussi qui, pour te frapper dans ton incrédulité, permet au malin esprit de te tourmenter.

Jérôme Palan poussa un soupir, mais ne la railla point comme il l’eût certes fait autrefois.

Aussi continua-t-elle :

 

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– Va trouver notre curé, mon homme ; jette-toi à ses genoux ; raconte-lui ton malheur, et il t’aidera à chasser le démon qui, bien sûr, est dans ce méchant lièvre.

Mais, à cette proposition, mon grand-père se révolta.

– Ah ! oui, dit-il, aller trouver le curé pour qu’il me dénonce aux justiciers de son évêque ! En voilà une idée ! Non, ma foi, j’ai eu affaire à eux, et ne me soucie aucunement de retomber dans leurs griffes ; d’ailleurs, tu es folle, femme, il n’y a dans tout ceci ni Dieu ni diable.

– Qu’y a-t-il donc, alors ? s’écria la bonne femme désespérée.

– Il y a le hasard et mon imagination frappée ; il faut que je tue ce démon de lièvre, il le faut ! Et quand je l’aurai vu à mes pieds sans mouvement, mort, bien mort, mon esprit se calmera tout seul, et je ne songerai plus à tout cela.

Ma pauvre grand-mère se résigna, sachant que sur ce point il était inutile d’essayer de vaincre l’obstination de son mari.

 

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XI

 

Mon grand-père ayant pris deux jours d’un repos dont lui et son chien avaient grand besoin, son chien plus encore que lui, partit une seconde fois.

Comme la première, il lança le lièvre au même endroit.

Chose d’autant plus étrange, que le gîte, bien marqué, parbleu ! était dans un carrefour où passaient plus de trente personnes par journée.

Comme la première fois, le lièvre déjoua sa poursuite.

Comme la première fois, mon grand-père rentra triste et harassé, avec sa gibecière neuve et vide.

Pendant un mois entier, tous les deux ou trois jours, il recommença cette lutte acharnée.

Toujours aussi inutilement.

 

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Au bout d’un mois, le pauvre Spiron mourut d’épuisement.

Et mon grand-père, à bout de forces, dut renoncer à ses chasses fantastiques.

Mais pendant qu’elles avaient duré, son travail avait complètement cessé, et la misère était entrée dans le pauvre ménage.

Ma grand-mère avait soutenu la maison, d’abord par son ordre et par son économie.

Ensuite en vendant tantôt un bijou, tantôt un meuble, débris de leur ancienne opulence.

Mais bientôt cette économie et cet ordre devinrent impuissants.

Les tiroirs étaient vides et les murs dégarnis.

Il ne restait plus dans la maison un seul objet ayant une valeur quelconque, et le soir où expira Spiron, force fut bien à la bonne femme d’avouer à son mari qu’il n’y avait pas de pain à la maison.

Mon grand-père tira de son gousset une montre de famille, en or, à laquelle il tenait tant, que ma grand-mère, qui savait sa vénération pour ce bijou, s’était défait d’objets bien nécessaires,

 

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sans oser jamais lui en demander le sacrifice.

Eh bien ! mon grand-père la lui remit sans dire un mot.

Ma grand-mère s’en alla à Liège, où la montre fut vendue pour neuf louis d’or.

À son retour, elle posa les neuf louis étalés sur la table.

Le père Palan se mit à les considérer avec convoitise, et en même temps cependant avec hésitation.

Puis, prenant quatre de ces louis et appelant ma grand-mère :

– Femme, dit-il.

Elle accourut vivement.

– Tu m’appelles, notre homme ?

– Oui. Combien de temps penses-tu nous faire vivre avec les cinq louis qui restent là ?

– Dame ! dit ma grand-mère, en calculant, avec économie, je puis nous faire vivre deux mois.

– Deux mois, repartit mon grand-père, deux

 

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mois, c’est plus qu’il ne me faut. Avant deux mois, j’aurai fait un civet du grand lièvre, ou le chagrin m’aura mis en terre.

Ma grand-mère se prit à pleurer.

– Sois tranquille, ajouta son mari, c’est le lièvre qui aura son affaire. Avec ces quatre louis, je vais aller dans le Luxembourg. Je sais un braconnier qui a encore de la race de mon pauvre Flambeau et de ma pauvre Ramette, et s’il lui reste deux chiens de leur espèce à me vendre, du diable si, avant quinze jours, je ne te fais pas un manchon avec la peau de mon persécuteur.

Ma grand-mère, qui suivait tous les jours avec anxiété, sur le visage de son mari, les progrès que le mal faisait chez lui depuis qu’il avait perdu le repos, ma grand-mère n’osa s’opposer à son dessein.

Jérôme Palan partit donc un beau matin pour le Luxembourg, vint droit à Saint-Hubert et descendit dans cette même auberge où nous sommes, et qui alors était tenue par son frère, Chrysostome Palan, c’est-à-dire par mon grand-oncle.

 

262

Il retrouva son braconnier, qui avait conservé de la race de Flambeau et de Ramette, lui acheta un chien et une chienne, Rocador et Tambelle, et, cinq jours après son départ, rentra triomphant à la maison.

Le lendemain, dès l’aube, il était aux champs.

Mais le lièvre était plus fin et plus vigoureux qu’aucun chien de quelque race qu’il fût.

Il distança les descendants de Flambeau et de Ramette, comme il avait distancé Ramoneau et Spiron.

Seulement, mon grand-père, rendu plus prudent par l’expérience, les ménageait, comprenant bien que si le grand lièvre les lui forçait comme il avait forcé les autres, il lui serait impossible de les remplacer.

Il ne les laissait pas chasser l’animal maudit plus de trois ou quatre heures, et, convaincu que la force était inutile contre lui, il avait recours à la ruse...

Il bouchait avec soin toutes les coulées de haies que le lièvre traversait d’habitude, n’en

 

263

laissait qu’une ou deux ouvertes, et à celles-là, il plaçait des lacets préparés avec le plus grand soin.

Puis il s’embusquait aux environs, autant pour secourir les chiens, s’ils venaient à se prendre eux-mêmes dans les nœuds coulants, que pour avoir l’occasion de faire feu sur le lièvre.

Mais l’animal damné se moquait de tous les engins.

Il les flairait, les éventait, les devinait, faisait une nouvelle trouée dans la haie à côté du passage resté béant, et traversait les ronces et les épines sans y laisser un poil.

Puis de quelque côté que vînt la brise, il éventait mon grand-père, et ne se montrait à lui que hors de la portée de son fusil.

C’était à en devenir fou.

Les deux mois auxquels devaient suffire les cinq louis de la montre étaient écoulés, et le lièvre n’était pas mort.

Les enfants n’avaient pas le civet.

La mère n’avait pas le manchon.

 

264

Le bonhomme, de son côté, vivait toujours, si toutefois l’existence qu’il menait pouvait s’appeler la vie.

Il n’avait de repos ni nuit ni jour, il était devenu jaune comme un vieux citron ; sa peau, pareille à un parchemin, semblait adhérer à ses os ; mais une chose surhumaine le soutenait, et les terribles chasses qu’il accomplissait presque tous les jours attestaient de sa vigueur.

Deux autres mois s’écoulèrent.

Pendant ces deux mois, on vécut de dettes et d’emprunt.

Enfin, un beau matin, toute la malheureuse famille dut déguerpir devant les garnisaires.

– Ah ! disait mon grand-père, tout cela ne serait rien si je pouvais mettre la main sur ce damné lièvre !

 

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XII

 

Mon grand-père loua une misérable cabane à l’entrée du village.

Il mit son fusil sur son épaule, comme lorsqu’il partait pour la chasse, il prit un enfant de chaque main, siffla ses chiens, fit signe à sa femme de le suivre, et quitta son ancienne maison, sans regarder derrière lui.

Ma grand-mère le suivait en sanglotant.

Elle ne pouvait se décider, elle, à abandonner cette chère demeure, où elle avait donné le jour à ses deux pauvres enfants, et où elle avait été si longtemps heureuse.

Il lui semblait que la vie se retirait d’elle. Arrivée dans le misérable gîte où ils allaient s’établir, elle crut le moment favorable pour hasarder une prière.

Joignant les mains et s’agenouillant devant son mari, elle le supplia d’ouvrir les yeux à l’évidence, de reconnaître la main de Dieu qui le

 

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frappait, de donner du repos à sa conscience troublée, en s’approchant du tribunal de la pénitence, enfin de conjurer, par tous les moyens que l’Église mettait à sa disposition, le démon, dont il semblait être victime.

Mon grand-père, dont le malheur n’avait fait qu’aigrir le caractère, la reçut assez brutalement, et lui montrant son fusil :

– Que ce gredin de lièvre me passe seulement à quarante pas, dit-il, et voilà qui me donnera l’absolution.

Hélas ! plus de dix fois depuis, mon grand-père put tirer sur le lièvre à quarante pas, à trente et même vingt, et plus de dix fois mon grand-père le manqua.

On arriva ainsi à l’automne.

Bientôt allait venir l’anniversaire du terrible drame qui avait bouleversé toute l’existence de mon grand-père.

C’était, on se le rappelle, le 3 novembre.

Le 2, mon grand-père était en train de méditer quelque nouvelle machination contre son

 

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cauchemar.

Il était sept heures du soir.

Il était assis près d’un maigre feu de tourbe, auquel ma grand-mère, assise en face de lui, et ayant les deux enfants sur ses genoux, essayait de se réchauffer.

Tout à coup, la porte s’ouvrit.

Le maître de l’auberge des Armes de Liège entra dans la chambre.

– Monsieur Palan, demanda-t-il à mon grand-père, voulez-vous gagner une bonne journée demain ?

Les bonnes journées étaient si rares que mon grand-père ne crut point à une semblable aubaine.

Il répondit par un hochement de tête.

– Vous refusez ?

– Je ne refuse pas, mais je demande comment je puis gagner une bonne journée.

– C’est bien facile : vous allez voir.

– Voyons.

 

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– J’ai chez moi deux étrangers, continua le maître de l’auberge ; ils sont venus à Theux pour chasser ; voulez-vous leur servir de guide et mener leur chasse ?

Mon grand-père qui comptait sans doute consacrer la journée du lendemain à la poursuite du grand lièvre, allait répondre par un non bien sec.

Mais sa femme, qui devinait ce qui se passait en lui, poussa entre ses genoux ses deux enfants, hâves et tristes, car ils n’avaient fait dans toute la journée qu’un maigre repas et le non expira sur les lèvres de mon grand-père.

– En ce cas, demain, à huit heures et demie, venez les prendre, maître Palan ; je n’ai pas besoin de vous dire d’être exact. Il me souvient que vous ne l’étiez que trop quand vous étiez apothicaire et qu’il s’agissait de me pratiquer certaines opérations que je redoutais fièrement dans ma jeunesse. Donc, à huit heures et demie.

– À huit et demie ; c’est convenu.

– On peut y compter ?

 

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– Bonsoir !

– Bonne nuit.

L’aubergiste sortit, reconduit par ma grand-mère, qui lui faisait toutes sortes de remerciements.

Mon grand-père se mit à faire ses préparatifs pour le lendemain.

Il emplit sa corne de poudre, et son sac de plomb, nettoya son fusil et le coucha sur la table.

Ma grand-mère le regardait faire, toute pensive.

On eût dit que, de son côté, elle méditait un projet. Enfin ils se couchèrent.

Mon grand-père dormit mieux, et s’éveilla plus tard que d’habitude.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il était seul dans son lit.

Il appela sa femme et ses enfants.

Personne ne répondit.

Pensant alors qu’ils étaient dans le petit jardin attenant à la maison, il se leva et s’habilla à la

 

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hâte.

Le coucou marquait huit heures, et il avait peur de manquer le rendez-vous.

Quand il eut revêtu sa culotte, ses guêtres et sa veste, il chercha ses ustensiles de chasse.

Il ne trouva ni fusil, ni poire de poudre, ni sac à plomb, ni carnier.

Il se rappelait cependant bien avoir mis tout cela sur la table.

Il fureta dans tous les coins, bouleversa tout ce qui se trouvait sous sa main ; mais il eut beau chercher, il ne découvrit rien.

Il courut au jardin, appelant ma grand-mère à son aide.

Ni la bonne femme ni les enfants n’y étaient.

En outre, en traversant la cour, il vit toute grande ouverte la niche de Rocador et de Tambelle.

Rocador et Tambelle étaient absents.

En ce moment l’horloge sonna huit heures et demie.

 

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Il n’y avait pas une minute à perdre.

Ne voulant pas laisser échapper la bonne aubaine que l’aubergiste lui avait promise, il courut vers l’hôtel des Armes de Liège, décidé à emprunter de l’hôtelier ce qui lui manquait.

En effet, trouvant les deux chasseurs debout, prêts à partir, et n’attendant plus que lui pour se mettre en route, il leur raconta sa mésaventure.

Ils lui firent donner un fusil et un havresac.

Ils allaient quitter l’auberge.

Du seuil de la porte, mon grand-père vit accourir sa femme.

Elle tenait à la main le fusil, le sac à plomb et la poire à poudre.

Rocador et Tambelle bondissaient à ses côtés.

– Comment ! lui dit-elle tout essoufflée et du plus loin qu’elle put lui parler, tu t’en vas sans ton fusil et sans tes chiens ?

– Où étaient-ils donc ? je n’ai jamais pu mettre la main dessus.

– Je le crois bien ; j’avais serré le fusil et les

 

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ustensiles de chasse pour que les enfants n’y touchassent point, et j’avais emmené les chiens chez le boucher qui, hier, m’avait offert des rogatons pour eux.

– Mais les enfants ?

– Ils étaient venus avec moi, les pauvres petits ; mais voici ces messieurs qui s’impatientent. Va, mon pauvre homme, va ; je ne te souhaite pas bonne chasse, puisque l’on dit que cela porte malheur ; mais quelque chose m’assure que tu reviendras plus joyeux que tu ne pars.

Mon grand-père la remercia, mais avec un geste de doute.

Il était payé pour ne pas espérer trop facilement.

Il avait, au reste, tellement l’habitude de se rendre au carrefour, qu’il dirigea de ce côté-là la chasse des deux étrangers.

Les chiens furent découplés et se mirent en quête.

Mais pour la première fois, en arrivant au

 

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carrefour, ils semblèrent avoir quelque peine à trouver une piste.

Enfin ils partirent assez chaudement en rapprochant une voie, et mon grand-père, accoutumé aux façons de son grand lièvre qui se donnait tout d’abord et si bravement aux chiens, supposa qu’il n’avait pas fait sa nuit dans le canton, et que Rocador et Tambelle étaient sur la trace de quelque autre.

Mais un des chasseurs s’étant baissé pour regarder la piste, au moment où l’on traversait un chemin tout détrempé :

– Hé ! voyez donc, dit-il, l’animal est debout, il se dérobe. Voici son pied tout frais dans la boue. Eh ! eh ! avez-vous jamais vu pareil lièvre, monsieur Palan ?

Oui, certes, M. Palan avait vu pareil lièvre, puisque c’était son lièvre à lui.

Un coup d’œil lui suffit donc pour reconnaître à qui appartenait ce pas gigantesque.

Sa figure se rembrunit.

Il pensa que si la mauvaise chance voulait que

 

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les deux étrangers fissent aussi mauvaise chasse qu’il avait l’habitude de la faire, lui, il ne devait point s’attendre à recevoir la gratification sur laquelle il comptait.

Pendant qu’il faisait ces réflexions, les chiens s’étaient rapprochés du lièvre.

Leurs aboiements devenaient plus vifs et mieux nourris.

Les deux chasseurs se séparèrent pour aller attendre l’animal.

Il commençait à croire sérieusement qu’il avait affaire à quelque bête enchantée.

Il espérait qu’une demi-once de plomb sortie de la main d’un indifférent pouvait parfaitement rompre le charme.

Et cependant, s’il avait reconnu le pied du lièvre pour être celui de la bête qu’il chassait depuis un an, il n’avait pas reconnu ses façons.

Le grand lièvre filait droit comme un loup.

Celui-ci, après une randonnée, revenait sur ses voies comme un lapin.

 

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L’un s’inquiétait peu du terrain sur lequel il marchait ; l’autre choisissait de préférence les terres détrempées qui, adhérant au poil de ses pattes, empêchaient celles-ci de communiquer au sol leur chaleur et leur fumet.

En outre, dans les derniers jours, les chiens ne chassaient qu’en rechignant leur lièvre fantastique, comme s’ils eussent compris d’avance que leurs peines étaient perdues ; cette fois, au contraire, ils paraissaient animés d’une force et d’une ardeur incompréhensibles.

Les aboiements étaient furieux.

L’animal avait beau accumuler les ruses sur ses voies, la sagacité des chiens les déjouait aisément.

Mon grand-père n’en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles. De temps en temps, il quittait l’étranger pour aller consulter les traces, tant il lui paraissait impossible que ce fût son ennemi qui rusât ainsi devant ses chiens.

Enfin, il l’aperçut par corps, à l’extrémité d’une des routes qui aboutissaient au carrefour.

 

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Décidément, c’était bien lui.

C’était sa taille colossale, c’était son pelage d’un fauve blanchâtre.

Il venait droit sur les chasseurs.

Mon grand-père toucha du coude l’étranger et lui montra l’animal.

– Je le vois, dit celui-ci.

Le grand lièvre avançait toujours.

– À trente pas, et aux pattes de devant, murmura tout bas mon grand-père, à l’oreille de son compagnon.

– Soyez tranquille, dit le chasseur.

Et il porta lentement son fusil à son épaule.

Le lièvre n’était plus qu’à la distance voulue.

Il s’arrêta.

Il s’assit et se mit à écouter.

C’était la donner belle à l’étranger.

Le cœur de mon grand-père battait drôlement ; je vous le jure.

Le chasseur fit feu.

 

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Comme le vent venait du côté où était le lièvre, il se passa quelques instants avant que l’on pût juger de l’effet du coup.

– Mille tonnerres ! cria mon grand-père.

– Quoi ? demanda le chasseur. Est-ce que je l’aurais manqué ?

– Je crois bien. Tenez, le voyez-vous ?

Et il lui montra le grand lièvre qui grimpait lestement un talus.

L’étranger lui envoya un second coup de fusil.

Il fut inutile comme le premier.

Mon grand-père restait immobile.

On eût dit qu’il avait oublié qu’il avait, lui aussi, aux mains une arme dont il pouvait se servir.

– Mais tirez donc ! tirez donc ! lui criait le chasseur.

Mon grand-père parut se réveiller, mit en joue et ajusta.

– Bah ! maintenant, dit l’étranger, il est trop loin.

 

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Comme l’étranger prononçait ce dernier mot, mon grand-père fit feu.

Bien que la distance de lui au lièvre fût effectivement de plus de cent pas, l’animal foudroyé roula plusieurs fois sur lui-même et resta étendu sur le sol.

Les chasseurs coururent à lui.

Le grand lièvre se débattait et criait comme un diable. Un d’eux le prit par les pattes de derrière, et mon grand-père, tout haletant, insensé de joie, ne pouvant en croire ses yeux, l’acheva d’un coup de poing sur la nuque.

Il est vrai que c’était un coup de poing à tuer un bœuf.

 

XIII

 

Les deux voyageurs s’extasiaient sur la grosseur démesurée de l’animal, et paraissaient enchantés du début de leur journée.

 

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Mon grand-père ne disait mot, mais je vous engage ma parole qu’il était bien autrement joyeux qu’eux encore.

Il lui semblait qu’on lui avait enlevé une montagne de dessus la poitrine. Il respirait librement et à pleins poumons ; la terre, les arbres, le ciel, tout avait pris une teinte rose qui lui était d’un agrément sans pareil.

Il reprit le grand lièvre des mains du chasseur qui le tenait, le fourra dans son carnier, et bien qu’il pesât rudement à ses épaules, il commença de le porter allègrement.

De temps en temps seulement il retournait la gibecière pour s’assurer que le gredin n’avait pas disparu.

Hélas ! le grand lièvre, tout cousin du diable qu’il eût été de son vivant, ne faisait pas meilleure figure qu’un autre dans son dernier gîte.

Il était là, l’œil vitreux, tout pelotonné sur lui-même, ses pattes de derrière sortant seules de la poche de cuir, atteignant, tant elles étaient

 

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longues, jusqu’au haut de l’échine de mon grand-père.

Les deux chiens aussi, Rocador et Tambelle, paraissaient fort contents.

Ils manifestaient leur joie par leurs bonds et leurs aboiements.

Ils suivaient mon grand-père sur leurs pattes de derrière pour atteindre à la hauteur de la carnassière et pour lécher le sang qui en sortait.

Le reste de la journée répondit au commencement.

Jérôme Palan se montra digne de son ancienne réputation. Il conduisait les chasseurs sur le gibier mieux que le meilleur chien braque ou épagneul n’eût pu le faire, et, quoique l’on se trouvât déjà fort avancé dans la saison, il leur fit tuer cinq coqs de bruyère et une grande quantité d’autre gibier.

Les deux étrangers furent si enchantés de cette chasse miraculeuse, qu’ils mirent un louis d’or dans la main de mon grand-père, et l’invitèrent à souper avec eux à l’auberge des Armes de Liège.

 

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La veille, mon grand-père eût certainement refusé, vu la préoccupation de son esprit, qui ne lui permettait de se livrer à aucune distraction.

Mais la mort du grand lièvre avait complètement changé sa manière de voir, et il lui semblait qu’il ne pouvait finir trop joyeusement sa joyeuse journée.

Seulement, il s’arrangea de manière à rentrer à Theux par le côté du village où était sa petite maison.

Les étrangers en furent quittes pour un détour dont ils ne s’aperçurent même pas.

En effet, mon grand-père tenait à deux choses :

D’abord, à donner à sa femme la pièce d’or, afin qu’il y eût fête dans la chaumière comme à l’auberge.

Ensuite, il voulait montrer à toute sa chère nichée, l’abominable grand lièvre, désormais inoffensif.

La bonne femme se tenait sur le seuil de la chaumière, comme si elle eût attendu quelque

 

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grande nouvelle.

D’aussi loin qu’elle aperçut son mari, elle courut à sa rencontre.

– Eh bien ? lui cria-t-elle.

Mon grand-père fit passer l’ouverture de la carnassière sous son bras droit, en tira le grand lièvre, qu’il montra à sa femme en le secouant par les pattes.

– Eh bien, répondit-il, tu vois.

– Le grand lièvre ! s’écria-t-elle toute joyeuse.

– Mon Dieu ! oui, il ne viendra plus m’égratigner les jambes sous la table.

– Oh ! vraiment ! vraiment ! Et qui l’a tué ? Un de ces messieurs ?

– Non, moi.

– Toi ?

– Oui, et à une fière portée, je te jure ; il faut que mon plomb ait été poussé par le souffle du diable pour arriver jusqu’à lui.

– Non, Jérôme, mais par le souffle du bon Dieu.

 

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– Comment dis-tu cela ?

– Écoute, Jérôme, et repens-toi. Ce matin, sans t’en rien dire, j’avais été à la messe de Saint-Hubert pour y faire bénir ton fusil et les chiens, et c’est l’eau sainte qui a conjuré le maléfice et qui a communiqué à ton plomb cette force miraculeuse.

– Ah ! ah ! fit mon grand-père.

– Eh bien ! douteras-tu encore ? demanda la bonne femme.

Mon grand-père hocha la tête ironiquement.

Cependant, il n’eut pas le courage de répondre de vive voix.

– Jérôme ! Jérôme ! reprit ma grand-mère, j’espère qu’après le miracle qu’il vient de faire en ta faveur, tu ne douteras plus de la miséricorde du Seigneur.

– Je n’en doute pas non plus, répondit Jérôme.

Ma grand-mère fit semblant de ne pas comprendre le sens dans lequel la réponse était faite.

 

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– Eh bien ! dit-elle, si tu n’en doutes point, accorde-moi une grâce qui me rendra bien heureuse !

– Laquelle ?

– L’église est sur ton chemin, Jérôme ; entres-y en passant, et mets tes deux genoux en terre, voilà tout ce que je te demande.

– Je ne sais plus de prières, répondit Jérôme. Qu’irais-je faire dans l’église ne sachant prier ?

– Tu diras seulement : « Mon Dieu, je vous remercie ! » et tu feras le signe de la croix.

– Demain, dit mon grand-père, demain, je ne dis pas.

– Mais, malheureux ! s’écria la bonne femme, désespérée, sais-tu ce qu’il y a entre aujourd’hui et demain ? Un abîme, peut-être. Sait-on jamais dans la vie si l’on entendra sonner l’heure qui va suivre ? Jérôme ! Jérôme ! fais ce que je te demande ; entre dans l’église, mon ami, entre dans l’église, au nom de ta femme et de tes enfants ! dis la prière que je t’ai dite. Fais le signe de la croix, je ne te demande pas autre chose, ni

 

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Dieu non plus ; mais entres-y.

– Demain, tu me donneras ton livre, et je lirai tout ce que tu voudras.

– Les prières ne sont pas dans les livres, Jérôme, elles sont dans le cœur. Trempe tes doigts dans l’eau sainte et dis seulement : « Merci. » N’as-tu pas dit merci quand ces messieurs t’ont donné la pièce d’or ? Diras-tu merci à Dieu, qui te donne la santé, la vie, le repos de la conscience, que tu n’as dit à ces étrangers qui t’ont donné vingt-quatre livres ?

Et ma grand-mère prit son mari par le bras et le tira du côté de l’église.

– Non, pas ce soir, dit mon grand-père, impatienté de cette persistance ; plus tard, plus tard ; ces messieurs m’attendent à l’auberge, et je ne veux pas leur faire manger leur souper froid. Tiens, voilà les vingt-quatre livres de gratification qu’ils m’ont données ; achète du pain, du vin, de la viande, fais un bon souper aux enfants, mais tranquillise-toi ; je te promets d’aller demain, à la messe basse, dimanche à la grand-messe, et à confesse à Pâques prochain. Là,

 

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es-tu contente ?

La pauvre femme poussa un soupir et lâcha le bras de son mari.

Puis elle se tint debout, immobile, à l’endroit où il lui avait échappé, le suivant des yeux jusqu’à ce qu’il disparût.

Alors elle rentra chez elle, le cœur gros.

Et, au lieu de souper, elle se mit en prières.

 

XIV

 

On était gai, le soir, aux Armes de Liège.

Les chasseurs sont, en général, des gaillards de très bon appétit.

Les deux étrangers auxquels mon grand-père avait servi de guide méritaient parfaitement, sous ce rapport, de faire partie de la grande confrérie de Saint-Hubert.

Les flacons se succédaient sans relâche, et le braunberger et le johannisberg coulaient à flots.

 

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Mon grand-père se laissait aller au plaisir de renouveler connaissance avec cette bonne liqueur qu’il avait dignement appréciée aux jours de son opulence, et il tenait tête aux deux étrangers.

Le temps passe vite quand il plane au-dessus de pareilles occupations.

Et, en effet, il passa si vite pour les trois convives, que l’horloge tinta douze coups, lorsque ceux-ci eussent juré qu’il était à peine dix heures.

Le timbre de la cloche vibrait encore, quand tout à coup un souffle puissant comme l’haleine de la tempête agita la flamme de la lampe.

Les trois compagnons, les étrangers comme mon grand-père, sentirent une impression de froid leur traverser le corps, et sous cette impression glaciale, leurs cheveux se dressèrent sur leurs têtes.

Par un mouvement simultané, ils se levèrent.

En ce moment, il leur sembla entendre comme un grand soupir dans l’angle de la salle où ils avaient déposé leurs armes et leur gibier.

 

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– Qu’est-ce là ? demanda un des étrangers.

– Je ne sais, dit l’autre.

– As-tu entendu ?

– Oui.

– Qu’as-tu entendu ?

– Quelque chose comme la plainte d’une âme en peine.

– Allons-y voir.

Et ils firent un mouvement pour s’avancer vers l’angle, tout en regardant si mon grand-père les accompagnait.

Mais mon grand-père était debout, pâle, muet et tremblant comme la feuille.

Son regard était fixe, et s’arrêtait sur son carnier, qui s’agitait dans l’ombre d’un singulier mouvement.

Tout à coup, de pâle, il devint livide.

Sa main crispée saisit le bras d’un des chasseurs.

De l’autre, il cachait ses yeux.

 

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Le grand lièvre passait son nez par l’ouverture de la carnassière, entre les deux boutons qui la tenaient fermée.

Puis, après le nez, il passa la tête.

Puis, après la tête, le corps.

Puis, comme s’il était sur la bruyère, dans quelque lande déserte, il se mit à brouter la chevelure verte d’une botte de carottes.

Et, tout en broutant, à lancer à mon grand-père ces terribles et fulgurants regards qui avaient failli le rendre fou.

Mon grand-père écartait les doigts pour voir si la terrible apparition était toujours là, et rencontra un de ces regards.

Il poussa un cri comme si la flamme qui sortait de ce regard lui eût traversé le cœur.

Puis, sans rien dire, il bondit jusqu’à la porte, l’ouvrit et s’enfuit à travers champs.

Le lièvre laissa ses fanes de carottes et se mit à courir après lui.

Sa femme, qui attendait sur le seuil, espérant

 

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son retour, le vit passer sans qu’il parût faire attention à elle, sans qu’il répondît à ses cris.

Derrière lui bondissait le grand lièvre, plus grand qu’il n’avait jamais été.

On eût dit deux spectres, tant ils passèrent rapidement.

 

Le lendemain matin, on retrouva le corps de mon pauvre grand-père à l’endroit même où, un an auparavant, on avait retrouvé celui de Thomas Pichet.

Il paraissait mort depuis plusieurs heures.

Il était couché sur le dos.

Ses mains tenaient le grand lièvre blanc par le cou, et ses doigts crispés l’étreignaient de telle façon qu’il fallut renoncer à lui ôter l’abominable animal.

Il va sans dire qu’il était mort.

Le louis d’or que mon grand-père avait reçu des deux étrangers servit à payer son cercueil, la messe des morts et son enterrement.

 

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L’aubergiste se tut.

Là se terminait son récit.

– Parbleu ! dit Hetzel, j’espérais que cela se terminerait autrement ; il me semblait que le grand lièvre blanc allait tourner au civet, et j’eusse été curieux d’apprendre s’il faut faire mourir le diable avant de le mettre dans la casserole.

 

Voilà, cher lecteur, le récit de mon ami Cherville, tel qu’il nous le fit, boulevard Waterloo, numéro 73, le 6 novembre 1853, à son retour de Saint-Hubert.

Il me tint trois nuits éveillé, et ce n’est que près de deux ans et demi après, comme vous pouvez le voir par la date ci-dessous, que j’eus le courage de l’écrire.

 

Samedi 22 février 1856,

à une heure trois quarts du matin.

 

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