Recoudre les blessures (French Edition)

Elodie Alain · Chapitre 2 sur 2 · partie 1/3

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Recoudre les blessures (French Edition)

Chapitre 38

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Le vieux toussote dans son fauteuil. Depuis une semaine, il n’est pas en grande forme. S’il pouvait clamser !

Suis-je un monstre pour penser de telles horreurs ? Assurément. Je suis comme mon père. Lui a tué des gens pour de vrai. Moi, je ne les trucide pas mais je souhaite leur mort. C’est tout aussi grave.

C’est juste plus fort que moi. Je ne le supporte plus. Je ne l’ai jamais vraiment supporté, d’ailleurs.

–– Tu as pris tes médicaments ?

Une question que je ne pose que pour me donner bonne conscience. Afin de m’octroyer un semblant d’humanité. Pourtant, il n’y a qu’avec lui que je me comporte ainsi. Avec les autres, Mariette, Mathieu, je suis plus douce. Non, je suis juste normale. Mais en la présence du vieux, toute mon amertume revient au galop. Je rejette ma haine sur lui. Je sais qu’il me cache quelque chose sur la mort de mes proches et pour ça, j’éprouve du ressentiment à son encontre. Je lui en veux de ne rien me dire et de me laisser souffrir. Une douleur qui dure depuis plus de trente ans. Alors, lorsque je le vois en baver à son tour, avec ses rhumatismes et autres petits bobos, une certaine satisfaction m’envahit.

En guise de réponse, il se contente de gémir.

–– Tu as de la fièvre, peut-être ?

Je m’approche de lui et pose ma main sur son front. Il n’est pas bien chaud. Les vieux ne sont jamais vraiment chauds. Sûrement par manque d’activité. Ils ont cette peau fraîche et moite, cette peau marquée par les années. J’aimais caresser le bras de mémère quand j’étais petite. Je me rappelle sa peau tendre, pâle et bleuie par ses veines apparentes. Je me souviens que sa vieillesse me rassurait. Ça voulait tout simplement dire, dans ma tête d’enfant, que tout le monde ne mourait pas dans une maison avec une balle dans la tête. Ça signifiait aussi qu’on pouvait vivre vieux.

L’oncle Richard me regarde, l’air interrogateur.

–– Non, tu n’es pas chaud.

Son visage reste impassible. Que peut-il bien penser ? Que peut-il se passer dans la tête d’un vieil homme qui n’attend que la mort ? Il ne marche plus beaucoup, n’a que peu de visite d’amis, n’a plus beaucoup d’appétit, n’a pas de loisirs, ne sort que rarement. Ses seules occupations sont : regarder la télé, lire le journal, parfois un livre. Mais ça aussi, ça se rarifie, car il n’y voit plus très clair. Il ne parle pratiquement jamais, hormis pour prononcer quelques banalités. Son fils ne vient jamais lui rendre visite. Comment lui en vouloir ? Avec un père comme ça.

Je retourne à mes fourneaux, perdue dans ces pensées obscures.

–– Maryse…

Il a lâché son prénom comme ça. Ça m’a surprise sur le moment. Depuis qu’elle est morte dans cet accident de voiture, il n’en parle jamais. Comment peut-on ne pas évoquer la personne qui a partagé toute sa vie ? Sa propre femme ? Comme s’il avait tiré un trait sur le passé. Comme si la mort était synonyme d’oubli.

Il a recommencé.

–– Maryse… je vais aller la rejoindre.

–– Qu’est-ce que tu dis ?

–– J’en ai marre. C’est la fin.

Ces mots me choquent, alors qu’au plus profond de moi, je n’attends que son départ. C’est comme s’il y avait eu une transmission de pensée entre lui et moi. Comme s’il répondait aux interrogations qui me traversaient l’esprit quelques minutes plus tôt, il poursuit.

–– Je suis vieux. Il va être temps. Je ne sers plus à rien.

Cette lucidité, sortant de sa bouche, m’étonne. Je ne réponds pas. Je le laisse parler. Son âme en a certainement besoin. Elle se tait depuis si longtemps.

–– Je n’ai pas mérité une vie aussi longue et cette attente est un calvaire. Ça doit être ma punition. Pour toutes les bêtises que j’ai faites. Je n’ai pas été le plus droit. J’ai pêché à maintes reprises. Oh oui, souvent ! Maryse… je ne la reverrai sûrement pas. Je vais aller en enfer.

–– Tu n’y vas pas un peu fort, là ?

Je m’assois sur une chaise, face à lui. Il a les yeux humides. Il est sans aucun doute aussi fatigué physiquement que moralement.

–– Ma pauvre fille, si tu savais…

–– Raconte-moi. On a le temps.

Nos regards se croisent. La tristesse que je lis dans ses yeux me transperce. J’éprouve presque de l’empathie pour lui à cet instant précis, malgré tout ce que je sais de l’homme qu’il est et qu’il a été.

–– Si c’était si simple à dire, je l’aurais fait il y a longtemps ! J’ai commis des erreurs. Des gestes impardonnables. À commencer par ma femme. Elle a souffert. Tellement souffert.

Il baisse la tête, fixe le sol carrelé de la cuisine et se tait.

–– Pourquoi a-t-elle tant souffert ? À cause de ton addiction au jeu ?

Mais il ne répond plus. Il est là sans l’être vraiment. Il est parti ailleurs, loin dans ses pensées. Je lui repose la question doucement. Si seulement il pouvait délier sa langue et m’apprendre des choses nouvelles concernant le geste de mon père. Mais il continue de fixer le sol. Une larme roule sur sa joue. Je décide de le laisser et rejoins ma chambre.

70

CARNET 3 – 1986 / 1991

Décembre 1990

Plus les mois passent et plus je me demande comment nous allons nous en sortir. Richard vole de l’argent à l’entreprise. J’en suis convaincu maintenant. Jamais je n’aurais pensé qu’il puisse mettre notre société en péril. Nous sommes dans un de ces merdiers !

C’est du vol ! Non, c’est encore pire que ça, c’est de l’escroquerie. Mon frère est un escroc. Voler l’argent de l’entreprise, voler sa propre famille pour aller le jouer au casino. Je le savais atteint mais jamais je n’aurais imaginé qu’il irait aussi loin dans sa connerie. Merde ! Mais qu’est-ce qu’on va devenir ? Qu’est-ce que je dois faire ?

Hier soir, nous en sommes presque venus aux mains. Il sait que je sais. Il ne peut plus le nier. Je l’ai pris la main dans le sac, l’autre jour, en train de se servir dans le coffre. Et tous ces virements sur son compte, pour de faux remboursements de soi-disant apports personnels. Et dire que ça fait plusieurs années déjà qu’il me mène en bateau. Qu’il m’assure que tout va bien alors que notre entreprise est en train de couler. Je pourrais l’emmener devant le tribunal !

Si maman apprenait ça, elle en mourrait.

Je me suis rendu chez le docteur Lambert. J’ai commencé à prendre des médicaments pour soulager mes nerfs. Je sens que je perds le contrôle. Je sens que toutes ces histoires de famille me tapent sur le système. Je ne tiendrai pas le coup sans aide médicale. Je n’en ai pas parlé à Annette. Elle pense que je prends des compléments, des vitamines. Comme chaque fin d’année, la grande fatigue arrive. Un remontant est nécessaire. Sinon, je ne tiendrai pas le coup.

Ce sont les dernières lignes. Après cela et jusqu’au drame, trois mois plus tard, il n’y a plus rien. Quelle déception. Moi qui pensais en apprendre plus.

Qu’a-t-il bien pu se passer ensuite ? Les médicaments ont peut-être trop agi sur lui ? Ou bien il a arrêté son traitement ce qui l’a entraîné dans une chute vers l’enfer ? J’ai beau ressasser toutes les informations que je connais, j’ai beau imaginer des scénarios différents, ça ne change rien. Le résultat reste le même. Le 9 mars 1991, toute ma famille est morte des suites de la folie de mon père. Tout le monde, sauf moi.

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Mariette attend toujours ma réponse, mais je ne sais pas quoi lui dire. Je suis tentée. Je suis apeurée. J’attire tout le temps la poisse. Alors j’hésite à me jeter à l’eau. Et si ce nouveau projet capotait ? Et si je faisais couler la boutique ? Mariette me le pardonnerait-elle ?

Comme le dit Mathieu, la clientèle me fait confiance et je connais le métier par cœur, mais ça ne signifie pas que je serais une gérante compétente. Il me faudrait du personnel. Une vendeuse avec qui je m’entends bien. Je préfère travailler dans la convivialité. Mais serais-je à la hauteur ? Serais-je capable de diriger tout en restant une personne aimable ? L’amabilité n’a jamais été mon fort. Ou peut-être que c’est m’ouvrir aux autres qui est le plus compliqué. Quand je suis parvenue à ouvrir la porte de mon cœur, en principe elle reste ouverte. Mais tomberais-je sur la bonne personne ?

Toutes ces questions qui me trottent dans la tête me font tourner en bourrique. Plutôt que de les garder pour moi, ce matin, j’ai décidé d’en parler à Mariette. Comme toujours, elle saura me conseiller. Elle l’a toujours fait. Je sais qu’elle ne cherche pas à tout prix à me vendre son magasin. Si je ne suis pas preneuse, elle trouvera aisément quelqu’un d’autre. Elle a des contacts.

–– Tu as deux minutes, Mariette, pour qu’on discute ?

–– Bien sûr, ma chérie, toujours ! Tu le sais, dit-elle en relevant la tête de la paperasse posée en pile sur son bureau.

Nous nous installons dans l’arrière-boutique, autour de la table. Comme à chaque fois, la vapeur de nos tisanes s’échappe de nos tasses.

–– Je suis embêtée de ne toujours pas t’avoir donné de réponse concernant l’achat du magasin.

Je la regarde en triturant mes ongles. Comme à son habitude, elle me sourit et se veut rassurante.

–– Je t’ai dit que tu avais tout le temps du monde, ma chérie. Je n’ai pas l’intention de vendre la semaine prochaine, mais dans les prochains mois. Ce n’est pas une décision à prendre à la légère.

–– Mais il va bien falloir que je me décide un jour.

Elle attrape ma main en même temps qu’elle éclate de rire.

–– Oui ! Un jour, oui ! Je ne vais pas attendre toute ma vie. Mais ce jour n’est ni demain ni après-demain. Laisse-toi le temps de bien peser le pour et le contre.

Sa réaction ne m’aide pas beaucoup. Elle avale une gorgée de sa tisane et me regarde à travers la vapeur d’eau qui voile ses yeux maquillés de mascara bleu. 

–– J’hésite, tu sais.

–– Je sais. Et c’est normal. Surtout venant de toi. C’est une proposition qui demande à être réfléchie. Je suis prête à te faire une faveur en te faisant un prix spécial. Mais ce n’est pas cela qui doit te décider à accepter ou non. Cela doit aussi venir de là, continue-t-elle en me désignant son cœur.

Je bois à mon tour. Nous restons de longues minutes assises à ne rien dire. Puis elle me met face au vrai dilemme.

–– Au fond, le réel problème, c’est que tu as peur !

–– Bien sûr que j’ai peur. Depuis que je suis petite, je n’attire à moi que les malheurs.

–– C’est faux. Toi, tu attires la chance !

Ses mots sonnent faux dans ma tête. Je pose sur elle un regard empli d’incompréhension. Est-elle tombée sur la tête ? Moi, chanceuse ? Elle connaît mon parcours. Elle connaît ma vie. Elle connaît mes malheurs. Comment peut-elle prétendre une telle absurdité ?

Elle ne me laisse pas le temps de rétorquer.

–– Je sais que tu crois que ta vie est un désastre. Mais tu ne portes pas les malheurs du monde sur tes épaules. Il est vrai que ton enfance a été difficile et que ta vie a été plus compliquée que celle de bien d’autres. Mais dans tout ce malheur, tu as eu de la chance !

–– Quand ça ?

–– Le jour où tout a basculé. Toi, tu as survécu. Les autres n’ont pas eu cette chance. Toi, oui !

–– Mais…

–– Non Faustine. Tu dois arrêter de voir le verre à moitié vide. Commence enfin à le voir à moitié plein. Tu as survécu, ce jour-là. C’est un miracle. Tu es une miraculée !

Mariette y va un peu fort. Jamais de la vie je n’aurais employé ce mot pour me définir. Jamais le mot miracle ne pourra désigner ce jour de mars 1991.

–– Arrête de te considérer comme une victime. Bien sûr, tu as vécu un choc émotionnel, mon enfant, et quel choc ! Mais tu as survécu. Tu as droit à une deuxième chance. Tu dois ouvrir les yeux et enfin te rendre compte que tu vis. Oui, tu vis, Faustine ! Les autres sont morts, c’est vrai. Mais pas toi. Toi, tu es belle et bien vivante !

–– Moi, je suis morte de l’intérieur.

–– Eh bien, ressuscite ! Cesse de culpabiliser ! Cesse de croire que tu n’as pas le droit d’être heureuse. Si quelqu’un a droit au bonheur, c’est bien toi ! Tu as le droit d’être heureuse, Faustine. Tu es protégée.

Je le dévisage, interloquée par ses propos.

–– Comment ça, protégée ?

–– Par un guide, un ange gardien.

Mariette, la femme la plus cartésienne que je connaisse, me parle d’ésotérisme. Que lui arrive-t-il ? A-t-elle perdu la raison ? Elle qui a toujours la tête bien posée sur les épaules, elle qui, à mes yeux, représente la plus grande sagesse.

–– Tu as de la fièvre, Mariette ?

Elle se met à rire.

–– Non, je te rassure, je vais parfaitement bien. J’ai l’esprit très clair, si c’est la question que tu te poses. Je te demande juste aujourd’hui, enfin, d’ouvrir les yeux et de commencer à vivre, à voir les choses sous un autre angle. Tu n’es pas une victime. Tu es une rescapée de la vie, une réchappée, une survivante. Tu es une miraculée ! Et pour cette unique raison, tu n’as pas le droit de te lamenter plus longtemps sur ton sort. Pense à tous ceux qui n’ont pas eu ta chance et qui auraient sûrement aimé en avoir une. Juste pour eux, rien que pour ces personnes-là, tu dois vivre. Pour Florian ! Pour Fanny ! Vis, Faustine. Vis ! Il est temps de recoudre les blessures !

Ces mots me chamboulent. Personne ne m’a jamais parlé comme ça. Personne. Ni Mathieu ni Maryse et encore moins Mariette.

72

Le réveil sonne mais je ne dors déjà plus depuis plusieurs heures. Allongée sur mon lit, j’observe le plafond. Mes cernes ont dû se creuser encore plus. J’ai à peine fermé l’œil. La nuit a été rude.

Les paroles de Mariette ont tourné en boucle dans mon esprit. Les seuls rêves que j’ai faits m’ont malmenée toute la nuit. Des images a priori sans aucun sens, mais qui ont sûrement une signification.

Lorsque j’étais adolescente, j’aimais analyser mes songes. Nous avions un livre à la maison. Un genre de lexique sur la signification des rêves. Le matin, en me réveillant, je notais des mots clés sur un cahier pour ne pas oublier. Cheval, maison, voler dans le ciel, tomber, creuser dans la terre, bouquet de fleurs, pleurer, cercueil, Mathieu, maison, piscine, forêt, écureuil, mourir. En rentrant de l’école, je prenais le temps de regarder la définition de chaque mot, je fermais les yeux et me concentrais pour replonger dans le songe – parfois le cauchemar – qui m’avait marquée. Ça n’a jamais rien changé quoi que ce soit à ma vie, mais quelque part, ça me fascinait de me dire que mon subconscient connaissait des vérités qui m’échappaient. S’analyser soi-même, tout un paradoxe.

Les mots de Mariette résonnent encore dans ma tête. « Tu es une miraculée ». Suis-je passée à côté de ma vie en me repliant sur moi-même et en me lamentant sur mon sort ?

« Tu ne te rends pas compte, ma chérie, de la chance qui t’entoure. Tu as échappé à l’horreur. Tu es la seule survivante d’un terrible drame. Tu as été prise en charge par ton oncle et ta tante qui t’ont considérée comme leur enfant. Tu aurais pu atterrir dans une famille d’accueil complètement inconnue. Tu es tombée sur mon affiche par hasard. Pourtant, ce jour-là, quelque chose m’a poussée à aller à ta rencontre, à te parler et à te proposer un travail pour lequel tu n’avais aucune qualification. Je ne crois pas au hasard, Faustine. Je crois aux coups du destin. Tu as eu de la chance à de nombreuses reprises. Ouvre les yeux. Tu es protégée. Tu as un guide qui t’accompagne. Regarde sur ta chaîne de baptême. Il est là. Avec toi ! »

J’ai regardé cette médaille qui pendait au bout de sa chaîne. Je l’ai toujours conservée autour du cou. Je sais qu’au verso sont gravés en italique mon prénom et ma date de naissance. Au recto figure un personnage. Je le sais aussi. Mais je ne l’ai jamais détaillé. Il s’agit d’un petit ange, appuyé sur la table, la tête tournée vers le ciel, l’air pensif. Jamais, en quarante ans, je n’y avais vraiment prêté attention.

« Tu es protégée ! »

Et si Mariette avait raison ? Et si j’étais passée à côté de ma vie ?!

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J’ai invité Mathieu à manger chez lui. Normalement, ça ne se fait pas, mais je ne veux pas l’inviter chez moi à cause du vieux. J’ai confectionné deux salades, acheté des brochettes, un fromage et j’ai fait une tarte au citron dont je sais qu’il raffole.

Nous nous installons dans son jardin. Du temps où sa mère était encore vivante, il y avait des fleurs partout, des pots avec des herbes aromatiques, un petit carré de potager tout au fond. Aujourd’hui, les quatre cents mètres carrés sont en friche. Il y a des fleurs qui poussent de-ci de-là, car les oignons sont toujours en terre, mais elles cohabitent avec des herbes hautes.

–– Tu pourrais tondre la pelouse.

–– Je n’ai pas le temps.

–– Tu veux que je le fasse ? Je peux passer demain après le travail, si tu veux.

–– C’est gentil, mais non. Je m’en occuperai après la représentation. Plus qu’une semaine.

Installés sur le salon de jardin, nous dégustons notre repas, à l’abri d’un parasol qui nous protège du soleil de plomb.

–– Ça avance bien ?

–– Oui, nous serons prêts pour le jour J.

–– Tu as le trac ?

–– Moins que les acteurs, je pense. Mais, oui, un peu aussi. On espère toujours que tout se passera sans incident, qu’il n’y aura pas de malade à la dernière minute, que personne n’oubliera son texte, que le public appréciera.

Mathieu est pensif. Il me semble changé, depuis plusieurs mois. Il ne le sait pas encore, mais lui et moi avons des comptes à régler.

–– J’ai eu de la visite il y a quelques jours.

Il lève les yeux, attentif cette fois.

–– Annabelle est venue me voir.

La nouvelle le surprend, je le comprends à l’expression de son visage. Il rougit.

–– Qu’est-ce qu’elle te voulait ? demande-t-il, mal à l’aise.

–– Tu ne crois pas que c’est à toi de me le dire ?

Il tourne la tête et se met à observer le jardin. Il fuit mon regard. Il fuit les explications.

Je ne crois pas à grand-chose mais je crois aux caractéristiques qui découlent des signes astrologiques. Je suis convaincue que les astres exercent une influence sur nos vies. J’analyse les signes pour mieux comprendre ceux qui vivent autour de moi. Mathieu est né le 5 mars 1982, il est Poissons. Et c’est à cela que je pense alors qu’il fuit mon regard. J’ai lu et relu tant de fois les caractéristiques du Poissons que je les connais presque par cœur :

Dans ses meilleurs jours, le Poissons est quelqu’un de dévoué qui prête volontiers main-forte à un proche ou à un ami. Mais lorsqu’il est devant une situation délicate, telle que celle qui le mettra face à la souffrance d’une personne, il a tendance à se défiler, à fuir la réalité et par conséquent, à se dérober à ses responsabilités.

C’est bien connu que les natifs et les natives de ce signe d’eau aspirent à un monde idéal, où on vivrait tous en harmonie. Au lieu d’accepter la dure vérité, le Poissons aime plutôt se réfugier dans son imaginaire, là où il espère pouvoir échapper à une situation embarrassante et contraire à son rêve d’idéal.

Je décide de débarrasser la table pour lui laisser le temps de la réflexion. J’emporte quelques plats dans la cuisine et reviens avec des assiettes propres ainsi que la tarte au citron que je dispose sur la table. Il n’a pas bougé d’un centimètre.

–– Alors ? Je t’écoute.

La confrontation est inévitable. Si je ne le secoue pas, il ne lâchera rien.

–– Alors, je ne sais pas pourquoi elle est venue, s’énerve-t-il. C’est toi qu’elle est venue voir, non ?

–– Elle n’est pas venue pour me parler de la pluie et du beau temps. Et nous ne sommes pas copines.

Mathieu se frotte le visage de ses deux mains comme pour se donner de l’énergie. Il soupire.

–– Excuse-moi, Faustine. Tu n’y es pour rien. Qu’est-ce qu’elle voulait ? Parler de moi ?

–– Oui, mais pour être honnête, elle n’en a pas dit beaucoup. On aurait dit qu’elle venait plutôt chercher des réponses. Je pense qu’elle t’aime toujours. Mais elle doute à cause de ce que tu lui as dit.

–– Quoi ?

–– La raison pour laquelle tu es revenu vivre ici.

–– Tu sais que c’est à cause du décès de ma mère.

–– Pourtant elle m’a dit que c’était à cause de moi. C’est vrai Mathieu, c’est pour moi que tu es rentré ?

Quand Annabelle m’a annoncé la raison du retour de Mathieu, je me suis d’abord demandé si c’était vrai. Aurait-il menti ? Avait-il juste cherché une excuse pour partir plus facilement ? L’espace d’un instant, l’idée qu’il soit amoureux de moi a traversé mon esprit. Mais j’ai vite laissé tomber cette supposition. Mathieu et moi, c’est impossible. Nous sommes comme frère et sœur. Jamais il n’y aura autre chose que de l’amour fraternel entre nous.

Aujourd’hui je crois connaître la vraie raison. À moins que…

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Lorsque j’ai repris connaissance, monsieur Laval m’a aidée à m’asseoir sur la chaise, il m’a proposé un grand verre d’eau, m’a laissé le temps de reprendre mes esprits. Avant de partir, il m’a donné une copie de l’arbre généalogique. Tout y est écrit noir sur blanc. Je suis sortie de son bureau, je me suis arrêtée dans la rue, au premier caniveau et j’ai vomi tout ce que j’avais dans l’estomac.

Cet arbre généalogique, cette partie de la famille jusque-là inconnue, ces nouvelles découvertes m’ont secouée. Je pensais, du haut de mes quarante ans, que j’avais tout traversé, que le plus dur était derrière moi, mais la vie semble s’acharner sur moi.

Cette nouvelle branche de l’arbre… Comment était-ce possible ? Comment ce troisième enfant avait-il pu exister ? Mon grand-père, que j’avais chéri, que j’avais idéalisé pendant toutes ces années, gardait un secret plus grand que la tour Eiffel. Mémère était-elle au courant ? Savait-elle qu’il l’avait trompée, qu’il avait mis en cloque une autre femme qu’elle ? Avait-elle fermé les yeux ? Lui avait-elle pardonné ? Ou était-il parti dans la tombe avec tous ses secrets ?

Je me demande si papa était au courant et encore plus si l’oncle Richard le savait. Ont-ils eu connaissance de cette autre branche au moment de l’héritage de madame Pinsard, leur cousine éloignée ? J’ai oublié de le demander au généalogiste. J’imagine que oui. Alors, Richard connaîtrait la vérité et n'aurait jamais rien dit ?

En sortant du bureau de monsieur Laval, je ne savais pas encore ce que j’allais faire de ces nouvelles informations. Il fallait que j’en parle à quelqu’un. À commencer par la personne concernée. J’ai donc décidé d’aller voir cet oncle pour lui en parler de vive voix. Était-il au courant de son appartenance à notre famille ? Plus rien n’est sûr.

En montant dans ma voiture, il m’a encore fallu un certain temps pour assimiler cette nouvelle. Comment avais-je pu passer à côté de tout ça ? J’ai ressorti le document qu’on m’avait remis.

J’y ai lu encore et encore ce prénom et ce nom qui apparaissaient au-dessus des miens. Ce nom que je connais si bien et que, moi-même, j’ai lu et écrit des centaines de fois.

75

–– Est-ce vrai que tu es rentré pour moi, Mathieu ?

Il hausse les épaules, puis se lance dans une explication sans fin.

–– Plusieurs raisons m’ont poussé à revenir. Charentin me manquait. Le calme, la campagne, les paysages du coin. Mais le départ de ma mère est l’une des causes principales. Je devais m’occuper de la maison et de la paperasse. Et Paris ne me rendait plus heureux. Je te l’ai déjà dit, j’en ai fait le tour. Enfin, bien sûr, je suis rentré pour toi aussi, tu es ma meilleure amie… J’ai dû le dire à Annabelle. Elle a peut-être compris que j’étais tombé amoureux de toi. Elle ne te connaît pas, elle ne sait pas quelle relation nous entretenons et je dois dire que je ne suis pas rentré dans les détails. Ça m’arrangeait bien de la laisser croire qu’il y avait une autre femme. La séparation était plus simple ainsi.

–– Plus simple pour toi.

Le ton est cinglant. Il contracte sa mâchoire, mais se retient de tout commentaire. Au fond de lui, il sait que j’ai raison.

Un autre silence pesant s’installe. Il n’ose rien ajouter, regarde le fond de son verre de vin. À quoi peut-il penser ? J’ai envie de lui crier toutes les vérités que je connais, mais je me contiens. Je décide de le provoquer.

–– Depuis quand es-tu au courant ?

Il boit le reste de son verre d’un trait, le pose sur la table et me fixe.

–– De quoi tu parles ?

–– Des secrets de ta mère.

–– Je ne vois pas à quoi tu fais allusion.

Il a l’air sincère. Pourtant je sais qu’il est capable de jouer le parfait menteur. Quand nous étions adolescents et que nous rentrions chez lui à moitié éméchés, sa mère ne se rendait compte de rien. Mathieu faisait preuve d’un sang-froid et d’une maîtrise de soi incroyable. Alors que je me cachais derrière lui pour ne pas me faire remarquer et éviter tout soupçon de sa mère, il prenait un air innocent, enchaînant sur des discussions futiles qui nous permettaient de faire passer inaperçues nos frasques de la soirée. Si sa mère s’est un jour doutée de quelque chose, elle ne l’a jamais laissé paraître.

–– Je pense au contraire que tu sais très bien de quoi je parle.

À cet instant, il prend un air plus grave. Je poursuis :

–– J’ai eu un rendez-vous à Paris il y a quelques jours. Chez un généalogiste. Un certain monsieur Laval. Ça te parle ?

Il ne peut plus faire marche arrière et jouer l’ignorance. Il continue de m’observer en silence. Son regard est un mélange de tristesse, d’amour et d’empathie et je comprends à son expression qu’il sait que je sais. J’imagine ce qu’il peut se passer en lui. Certainement la même chose que cette découverte provoque en moi.

–– J’ai encore du mal à croire que tu sois mon oncle. Tu te rends compte ? Nous avons grandi comme deux cons dans l’ignorance la plus totale. Tu crois que mon père était au courant ?

–– Lequel ?

–– Les deux…

Mathieu hausse les épaules, lâche un grand soupir qui ressemble plus à du soulagement qu’à de la résignation.

–– Je pense que beaucoup étaient au courant. Mais je ne saurais pas te dire qui exactement.

–– Maintenant que tu sais qui était ton père, toi qui l’as cherché si longtemps, comment tu te sens ?

–– Je m’étais imaginé tout sauf ça, tout le monde sauf lui. Un héros, un aventurier, un soixante-huitard, un gars paumé, un homme riche, un pouilleux. Mais pas une seule seconde je n’ai pensé que ça pouvait être ton grand-père ! Lui à qui nous rendions souvent visite les mercredis après-midi. Je l’appelais même pépère, comme toi. Putain, ton pépère était mon père, Faustine ! Je n’arrive pas non plus à me mettre ça dans le crâne. C’est franchement tordu. Cent fois j’aurais pu vivre des choses avec lui. Il était là, à deux pas de chez moi. Il m’a ignoré. Il m’a délaissé. Il aurait pu venir me chercher à l’école, m’apprendre à pêcher, m’aider à résoudre mes exercices de maths, m’offrir mon premier vélo. Maintenant que je replonge dans mes souvenirs, c’est vrai qu’il passait de temps en temps prendre des nouvelles. Mais il était juste ton grand-père. Pas mon père. C’est un truc de dingue quand même ! Ma mère et lui ? Ils avaient presque vingt ans de différence. Comment cela a-t-il pu être possible ? J’en veux à mes parents. J’en veux à ma mère d’avoir menti à chaque fois que je lui ai posé des questions sur mon père, sur mes origines. Elle a tout fait pour me cacher la vérité. Tout fait pour m’induire en erreur. Pour que je n’entreprenne pas de recherches.

–– Elle avait sûrement de bonnes raisons, lui dis-je sans grande conviction.

–– Tu m’étonnes. On parle d’adultère quand même. Pas sûr que ta grand-mère l’ait su. Avec le recul, je me demande si ma mère et ton grand-père…

Il s’arrête, semble hésiter, puis ajoute :

–– Jamais je ne pourrai dire qu’il s’agit de mon père . Il restera toujours ton grand-père , peu importe le sang qui coule dans mes veines, peu importe ce qui est écrit sur ces foutus papiers. Je me pose un tas de questions et toutes les réponses sont parties avec eux, dans la tombe.

Mathieu reste pensif un certain temps.

Je lui demande en me levant :

–– Tu veux un café ?

Il refuse. Je me dirige vers la cuisine, la tête remplie de questions. Sûrement les mêmes que celles que Mathieu doit ressasser dans son esprit. Pourquoi sa mère ne lui a-t-elle jamais dit la vérité ? Formaient-ils encore un couple après toutes ces années ? Mathieu n’avait-il été que le résultat d’une aventure ou celui de l’amour de toute une vie ? Ses parents avaient-ils continué de s’aimer et préféré taire la vérité pour ne pas faire de vagues dans le village ? Ce qui est certain, c’est que cette fois-ci, il n’y avait pas eu de NGV, pas de « nouvelle à grande vitesse ». Certains sont plus habiles que d’autres pour garder leurs secrets cachés. Comme mon père. Personne ne saura jamais les raisons de ses actes sauvages envers sa propre famille. Lorsque je reviens dans le jardin, Mathieu est absorbé par son smartphone. Il le pose sur la table dès qu’il remarque ma présence.

–– Ça va, Math ?

Il acquiesce et esquisse un léger sourire espiègle.

–– Oui, ma nièce, me répond-il.

Nous nous fixons avant d’éclater de rire face au ridicule de la situation. Nous étions depuis le début de la même famille et nous ne le savions pas. Peut-être était-il là, le lien imperceptible qui nous unissait depuis toujours sans que nous le sachions ?

–– Quand j’ai vidé le bureau de ma mère, j’ai découvert les papiers du généalogiste. Ma mère et moi avons hérité d’une part puisque ton grand-père était décédé. La même que ton père et ton oncle, puisque finalement, ce sont mes demi-frères.

En observant Mathieu de près, je comprends mieux la raison de ses traits fatigués et de l’air grave qu’il affiche depuis quelques semaines.

–– Je sais maintenant comment ma mère a pu financer mes études et m’acheter ce dont j’avais besoin malgré son maigre salaire de femme de ménage. Je me suis toujours demandé comment elle parvenait à joindre les deux bouts.

–– S’ils étaient toujours en contact, mon grand-père l’a peut-être aidée financièrement. D’une certaine façon, lui aussi était responsable de toi, même s’il ne t’a pas reconnu.

–– Si, il l’a fait, bien des années après ma naissance. Mais personne n’en a jamais rien su.

Je sirote lentement mon café en pensant à toutes ces histoires de famille cachées. Pourquoi ne pouvions-nous pas vivre dans un cadre normal, entourés de parents normaux ? Mathieu et moi devions être prédestinés à vivre des choses hors du commun, avec des parents hors norme. Mathieu s’est encore tu. J’ai peine à le reconnaître. Cette nouvelle l’a profondément secoué.

–– Mathieu, le plus important, ce n’est pas d’où tu viens, mais où tu vas. Le passé est tel qu’il est et le futur sera tel que tu le veux.

De nouveau, il m’observe un instant sans rien dire et m’envoie en pleine face ce que j’ai toujours eu du mal à faire.

–– C’est exactement ça, Faustine. Tu as entièrement raison. Et ce qui vaut pour moi vaut pour toi. Arrête de vivre dans le passé.

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Même si j’éprouve bien des difficultés à l’admettre, Mariette et Mathieu ont forcément raison. À quarante ans, il va falloir que je tire un trait sur le passé et que j’aille de l’avant.

Pourtant, je ne vois pas encore à quoi mon futur pourrait ressembler. Dois-je accepter la proposition de Mariette ou juste rester employée dans ce magasin sous la gérance d’un nouvel acquéreur ? Resterai-je célibataire toute ma vie ou serait-il temps que je rouvre mon cœur ? Puis-je prendre le risque de faire entièrement confiance à un homme tout en sachant que je peux me tromper et tomber sur la mauvaise personne ? La peur de rencontrer un être perturbé est trop présente. Et la crainte que je devienne moi-même perfide l’est tout autant.

Aujourd’hui, les rayons du soleil qui traversent le ciel m’accompagnent jusque devant la porte du spécialiste que Mathieu m’a conseillé d’aller consulter. Je m’arrête devant l’écriteau qui annonce :

Christophe Massé

HYPNOTHÉRAPEUTE

Avant de prendre un rendez-vous, je me suis renseignée sur les bienfaits de l’hypnose. Que soigne-t-elle ? J’ai été surprise par la diversité des problèmes abordés : les céphalées, l’asthme, le deuil, les peurs, les dégénérescences liées à la maladie, les problèmes affectifs, l’amélioration de la confiance en soi, le travail sur l’estime de soi, le manque de dynamisme, le manque de motivation, l’aide à l’élaboration de projets, les phobies, l’insomnie, les addictions, la dépendance affective, les cauchemars, la nostalgie, la dépression, l’énurésie, la fibromyalgie, les affections de la peau, le problème de concentration, le stress, les problèmes familiaux, les problèmes relationnels, les problèmes de couple, les acouphènes, les douleurs liées à la maladie, les troubles de l’alimentation, la perte de poids, la récupération des facultés physiques, la récupération des facultés intellectuelles.

A priori , l’hypnose pourrait résoudre tous mes problèmes.

En venant ici, mon intention n’est pas de plonger dans ce rêve répétitif qui trouble mes nuits depuis mon enfance et pour lequel Mathieu m’a remis la carte de visite de l’hypnothérapeute. Non, mon envie se dirige plutôt vers mes blocages vis-à-vis des relations et surtout de la confiance que je ne parviens pas à donner aux autres.

Je sonne et pousse une grande porte d’entrée en bois qui ouvre sur un couloir. Sur la droite, une autre porte donne accès à une salle d’attente. Scotchée dessus, une feuille stipule des instructions : Veuillez prendre place. Nous allons venir vous chercher.

À part moi, personne n’attend. Je m’installe sur une chaise et observe la pièce. La table basse placée au centre est une pièce unique. Il s’agit d’un chêne qui a été scié dans le sens de la largeur et qui a tout simplement gardé la forme du tronc d’arbre. Une œuvre d’art à elle seule ! Autour sont disposés des chaises en bois et un canapé. Les murs sont d’un beige rosé pâle. Des toiles peintes à l’acrylique complètent la décoration. Les tableaux m’ont toujours attirée. Leurs couleurs, les histoires qu’ils racontent. Je pourrais passer des heures devant l’un d’entre eux à observer comment les teintes se mélangent pour former, vu d’un peu plus loin, de magnifiques portraits ou paysages.

Dix minutes passent et je perçois des pas dans le couloir. La poignée de la porte s’incline vers le bas, un homme apparaît.

–– Madame Jullien ?

Je confirme d’un signe de tête, en même temps que je murmure un « bonjour » inaudible.

–– Si vous voulez bien me suivre.

Je me lève et lui emboîte le pas. Nous pénétrons dans une autre pièce deux portes plus loin. L’atmosphère y est similaire à celle de la salle d’attente, reposante, apaisante. Les murs sont peints d’un bleu très clair.

L’homme qui est venu me chercher semble être l’hypnothérapeute. Comme dans un bon cliché, je m’étais attendue à un homme d’une cinquantaine d’année, petit, les cheveux poivre-et-sel, vêtu d’une chemise et d’un pantalon en coton. Mais l’homme face à moi est tout le contraire. Il est grand et très mince. Il porte des lunettes. Ses cheveux bruns, attachés en queue de cheval, lui arrivent presque jusqu’au bas du dos. Il a revêtu un t-shirt et un jean noirs.

–– Je vous en prie, asseyez-vous dans le fauteuil.

Je m’exécute et prends place sur le siège blanc, mal à l’aise, avec l’envie irrépressible de déguerpir. Monsieur Massé relit les notes qu’il a dû prendre lors de notre entretien téléphonique.

–– Bon, eh bien, Madame Jullien, nous allons travailler sur vos problèmes relationnels. Êtes-vous prête ?

–– Oui, dis-je, hésitante.

–– Très bien. Nous allons commencer la séance. Installez-vous bien confortablement et détendez-vous. Choisissez un point sur le mur. Quelque chose qui accroche votre regard. Vous allez fixer ce point, doucement….

L’hypnothérapeute parle à voix très basse, avec une tonalité très calme qui m’apaise. Contre toute attente, je me laisse mener dans ce jeu étrange.

–– Vos yeux fatiguent. Doucement, vous avez envie de fermer les paupières et de glisser doucement dans un état agréable, un état de détente et de relaxation profonde, un état où tous les changements sont possibles…

Petit à petit, à l’écoute de sa voix, je plonge au plus profond de moi…

77

La séance d’hypnose ne m’a pas métamorphosée mais je me sens plus sereine. J’anticipe moins les choses qui arrivent. Étrangement, je le ressens en moi. Une certaine joie de vivre est revenue. Ou plutôt un apaisement intérieur.

Je ne sais pas si les astres se sont alignés ou si les anges se sont mis d’accord pour que je reprenne ma vie en main, mais les événements s’accélèrent depuis. J’ai revu Brice. Je l’ai croisé dans la rue, il y a trois jours, une laisse à la main et son chien au bout. Lorsqu’il m’a aperçue, il s’est arrêté de marcher, puis il a traversé la rue pour venir à ma rencontre. Nous ne nous étions pas revus depuis bientôt quinze ans.

–– Tu n’as pas changé, m’a-t-il dit.

–– Ça n’a jamais été mon objectif.

Il a ri. Il n’avait pas beaucoup changé non plus. Les traits de son visage étaient plus marqués et ses cheveux et sa barbichette grisonnaient. Mais il était toujours le même, avec son air charmeur, ses yeux d’un bleu plus bleu que la mer, sa démarche nonchalante et un sourire auquel on ne résiste pas. –– Qu’est-ce que tu deviens ? Ça fait longtemps.

Ma question n’était pas désintéressée.

–– Je vis à quelques bornes d’ici, à Parmin.

–– Ah ? Tu es resté dans le coin, toutes ces années ? Je te croyais parti loin d’ici. En Nouvelle-Zélande, par exemple.

–– C’est un rêve qu’il me reste à réaliser. Je ne l’ai pas perdu de vue, dit-il en me fixant, un sourire aux lèvres.

Petit à petit, j’avais l’impression de retrouver mes anciennes vies. C’était comme si nos racines ne se détachaient jamais de nous et nous tiraient vers elles à certains moments de notre existence.

D’abord le retour de Mathieu, quelques mois plus tôt.

Et maintenant les retrouvailles avec Brice. Quoique, je ne savais pas encore ce que le retour de Brice dans ma vie allait signifier. Mais le savoir ici, non loin de moi, m’a rendue heureuse.

Puisque je devais aller au travail et que j’étais pressée, nous sommes convenus de nous retrouver le soir même. Il n’avait apparemment rien de prévu. Ça tombait bien, moi non plus. Le rendez-vous était pris pour dix-neuf heures trente dans le parc à côté de la Ruselle, la rivière qui traverse la région. Juste histoire de se retrouver et d’en apprendre un peu sur le parcours de l’autre. Nous aurons vite fait le tour de ma vie. C’est seulement ces douze derniers mois que ça a fortement bougé, après le retour de mon ami d’enfance. Je me demande comment Brice réagira quand il apprendra que je n’ai pas tant évolué que ça depuis notre séparation. En dressant dans ma tête la liste des choses que j’ai accomplies, j’en ai presque honte tellement elle est courte. J’imagine qu’il a vécu mille et une existences pendant que je m’efforçais de survivre à la mienne.

Continuer : partie 2 sur 3