Recoudre les blessures (French Edition)

Elodie Alain · Chapitre 1 sur 2 · partie 1/4

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Recoudre les blessures (French Edition)

Élodie ALAIN

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

Recoudre

 

les blessures

 

roman

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D U MÊME AUTEUR

Séparés , 2018

Et une idole s’envola, 2019

Reviendra-t-elle un jour ?, 2020

Des vacances presque parfaites, 2020

Des vacances presque parfaites en Espagne, 2021

L a coupe des souffrances n’a pas

la même taille pour tout le monde.

Paulo Coelho /Manuel du guerrier de la lumière

PROLOGUE

Il y a deux questions que je me suis posées des milliers de fois : pourquoi est-ce que j’existe et quel est le sens de ma vie ? Depuis trente et un ans, je cherche des réponses. Apparemment, personne ne peut m’en donner et finalement, je crois qu’il n’y en a aucune.

Ce dont je suis de plus en plus convaincue, c’est que je suis une erreur de la vie. Car je ne devrais plus être ici, dans ce bas monde. C’est sûrement ça, la raison. Il y a eu un court-circuit dans mon parcours. Un imprévu. Ce qui était censé se passer n’est jamais arrivé, et moi je suis restée en plan, comme on délaisse son chien sur une aire d’autoroute parce qu’on ne veut plus en assumer la responsabilité.

Depuis longtemps, je ne suis plus que l’ombre de moi-même. Je me demande sans cesse ce qui a pu faire échouer ce foutu plan, pourquoi ça a foiré ?

J’ai bien essayé de mener une vie normale, de fonder une famille. Je n’y suis pas parvenue. Mon cas doit être désespéré. Mais qui cela peut-il bien préoccuper ? Qui cela peut-il bien intéresser ? Même moi, je finis par m’en foutre.

Je m’appelle Faustine Jullien, j’ai trente-neuf ans. Voici mon histoire.

1

Une bruine légère tombe sur ma tête, sur mon dos et traverse la fine laine de mon pull. Je suis trempée comme une soupe. Le ciel gris est chargé d’eau et promet de la pluie pendant des heures. Je marche à une allure modérée sur le trottoir. Plus que deux cents mètres et je pourrai déposer les deux sacs chargés de courses qui me déchirent les bras et les épaules. J’aurais préféré effectuer cette corvée avec ma voiture, mais elle m’a lâchée il y a deux jours, et Baptiste, le garagiste de Charentin, notre village, m’a annoncé qu’il allait me falloir patienter pendant une semaine. Il a dû commander une pièce de rechange qui n’arrivera que dans quarante-huit à soixante-douze heures. J’aurais pu louer une voiture pour ce laps de temps, mais mes finances ne sont pas au beau fixe et la facture pour les réparations risque d’être bien assez élevée. Je ne roule pas sur l’or. Mon père, avec qui je vis, encore moins. J’ai été dans l’obligation d’interrompre mes études après le baccalauréat, que j’ai obtenu de justesse, sans mention, mais sans devoir aller au rattrapage non plus. Une des seules satisfactions de ma vie, mais qui, malgré tout, ne m’aura pas permis de faire une grande carrière. Le bac, c’était le minimum à avoir pour pouvoir travailler.

Ma profession, c’est Mariette qui me l’a apprise. Je suis couturière dans une boutique de mode. Je retouche, je raccourcis, je rallonge parfois. J’ajuste les vêtements aux formes des personnes qui les achètent. Car tout le monde sait que la mode n’est pas adaptée à toutes les silhouettes de ce monde.

Grâce à Mariette, je sais faire quelque chose de mes mains. Elle m’a accueillie les bras grands ouverts, sans me poser de questions, en sachant parfaitement que je n’avais aucune qualification pour ce job. Je me souviens encore très bien de notre rencontre. Ce jour-là aussi, il pleuvait, mais « comme vache qui pisse ». Je m’étais abritée sous l’auvent d’une boutique en attendant que la nuée orageuse passe son chemin. C’était en août. J’observais les passants quand deux filles de mon lycée que je ne portais pas dans mon cœur avaient surgi au coin de la rue. Je m’étais retournée vers la vitrine, faisant mine de m’intéresser aux vêtements de mamies exposés sur les mannequins, tout en espérant qu’elles ne me verraient pas. Même de dos, on arrive à reconnaître les gens. Deux affiches avaient attiré mon attention. L’une annonçait une brocante qui devait se dérouler dans la ville à la fin du mois. L’autre était écrite à la main. On recherchait une couturière. Au moment où je la lisais, une dame était apparue de l’autre côté de la vitrine. Elle était petite, semblait avoir une quarantaine d’années et elle me souriait. Je n’avais pas su lui rendre son sourire. Moi, je ne souriais jamais. Aujourd’hui encore, je souris rarement. Elle m’avait fait signe d’entrer et, puisque je ne pouvais aller nulle part ailleurs, j’avais obtempéré. Le reste s’était fait naturellement.

–– Vous cherchez un travail ?

–– Oui, mais je ne sais pas coudre.

–– Je peux vous apprendre.

–– Je ne suis pas sûre de pouvoir.

–– Tout s’apprend ! Vous avez besoin d’un emploi et moi j’en ai un à vous donner. Alors pourquoi chercher midi à quatorze heures ?

Elle ne m’avait pas vraiment laissé le choix, et je dois reconnaître que l’idée ne m’avait pas déplu. J’allais enfin gagner de l’argent. Finalement, c’était tout ce qui m’intéressait.

C’était il y a vingt et un ans. Je n’ai jamais quitté son atelier. Je n’ai jamais cherché à changer d’emploi. Je me sens bien chez Mariette. Elle ne me paye pas plus que ce qu’il faut, mais de temps en temps, lorsque les mois ont été fructueux, j’ai droit à une petite prime. Cet argent, je le mets de côté. Pour plus tard. Pour le cas où.

En arrivant devant la porte d’entrée, je pose les sacs au sol avec soulagement. Mes bras me font souffrir. Mes cheveux dégoulinent. Je cherche la clé dans ma poche, l’insère dans la serrure et lui imprime deux tours. Le vieux, je l’enferme presque toujours quand je sors. Ça lui évite de faire des conneries. Même quand je travaille. S’il veut prendre l’air, il peut aller dans le jardin, dans l’arrière-cour. Nous habitons une maison mitoyenne. De devant, elle ne paye pas de mine. La façade est grisâtre, les volets marron en bois ont été abîmés par le temps. Les maisons voisines n’ont pas meilleure allure. Quoique, un peu plus loin dans la rue, certains ont investi dans la rénovation de leur habitat. Si j’avais plus d’argent et que la maison m’appartenait, peut-être que je ferais la même chose. Mais c’est la propriété du vieux. C’est tout ce qu’il lui reste.

–– T’es revenue ?

Comme presque toujours, il est assis à la table et écoute la radio. Ça lui fait de la compagnie, comme il dit. C’est sûr qu’il ne peut pas compter sur moi pour lui octroyer un brin de causette. Pas à cause de mes absences. C’est juste que je n’en ai pas envie. Je ne me donne même pas la peine de lui répondre et commence à ranger les commissions dans le buffet Henri II qui peine à tenir sur ses pieds. Depuis longtemps déjà, je m’occupe de mon père. Je suis revenue vivre avec lui il y a dix ans, mais seulement par nécessité. Parce qu’il n’a plus personne et que je n’ai pas les moyens de payer une aide à domicile. Alors je m’occupe de ses courses, je lui prépare à manger, je gère les comptes, je tiens la maison propre. Mais qu’il ne m’en demande pas plus. C’est au-dessus de mes forces. Il aura bientôt quatre-vingts ans. Dans sept mois. Et je n’attends qu’une chose : le jour où il trépassera. Ce jour, je l’espère avec impatience. Peut-être alors que je commencerai à vivre.

2

Parfois, je feuillète les albums photo du temps où j’étais heureuse. Entre 1982 et 1990. Souvent je ris en les regardant. D’autres fois, je pleure. Les larmes montent en même temps que les souvenirs reviennent.

J’ai aussi préservé des albums d’une vie où je n’existais pas. Celui de divers mariages, dont celui de l’oncle Richard et de la tante Maryse. Celui du mariage de papa et maman, celui de leurs vacances en Bretagne en 1976, de leur séjour au ski en 1977, de la naissance de mon frère, Florian, en 1979.

Je tourne les pages une à une avec de grandes précautions car j’ai très peur de les abîmer. Ils me sont si précieux que je les conserve dans une grande caisse, à l’abri de l’humidité, chaque album enveloppé dans une serviette de coton.

Je les ai si souvent feuilletés que je pourrais énumérer l’ordre des photos les yeux bandés.

Je suis née le 11 novembre 1982. Dans l’album « Faustine », on trouve toutes sortes de clichés. De ma cadette de deux ans, Fanny, de Florian, notre aîné et bien sûr, de moi. De ma naissance, des Noëls où nos yeux scintillaient en découvrant les cadeaux tant attendus. Des anniversaires, où parfois nous avions le droit d’inviter des copains et des copines de l’école. Des souvenirs de notre chien Topaze qui prenait un malin plaisir à voler nos chaussons et à les mordiller jusqu’à ce qu’ils ne soient plus mettables. Des kermesses de l’école, des spectacles de Noël dans nos costumes faits main, de notre cochon d’Inde, kiki, qui hurlait en entendant la porte du frigo grincer parce qu’il savait que les carottes et la salade s’y trouvaient.

Chaque photo est un trésor. Dans les années quatre-vingt, le numérique n’existait pas, les pellicules coûtaient cher, on n’avait pas le droit à une deuxième chance, encore moins à une troisième. On se préparait le mieux possible avant d’appuyer sur le bouton. On prenait la pose.

Chaque image reste un trésor. Même les ratées, les floues ou encore celles où le flash n’a pas fonctionné.

Sur toutes mes photos, il n’y a que des sourires, des rires, des fous rires. Jamais je n’ai autant ri qu’à cette époque.

Mon enfance était juste synonyme d’innocence, de petits bonheurs simples et d’amour.

Après une heure de contemplation et de voyage dans le temps, je range ces huit albums qui, à mes yeux, valent tout l’or du monde. L’adage dit bien que l’argent ne fait pas le bonheur . Mon bonheur à moi, c’est mon passé. C’était entre 1982 et 1990.

3

Je suis morte en mars 1991, à l’âge de huit ans et demi, le jour où ma vie a dramatiquement changé. Pas une mort physique. Non. Une mort intérieure, une mort mentale. Nouvelle maison, nouvelle école, nouvelle maîtresse, nouveaux amis. De nouveaux visages partout autour de moi. J’étais perdue et apeurée. Horriblement triste aussi. Je détestais tous ces changements. Mais je ne pouvais rien faire pour les contrer.

L’unique chose positive qui m’est arrivée a été ma rencontre avec Mathieu, dans ma nouvelle classe de CE2. Il a été le seul parmi mes camarades à me regarder normalement. Sans exprimer de la pitié, sans ouvrir des yeux ronds, sans moqueries. Madame Chataigner, notre maîtresse, m’a installée à côté de lui. Je me souviens de sa gueule d’ange, de ses cheveux bruns, de ses yeux bleus plein de compassion et de son sourire auquel il manquait deux dents.

À la première récréation, les questions des autres élèves ont fusé : « Comment tu t’appelles ? Tu viens d’où ? C’est vrai ce qu’on dit ? » Avec toutes ces interrogations, je me suis sentie agressée. Je n’ai voulu répondre à aucun d’entre eux. Parce que c’était déjà assez dur de devoir accepter mon sort. Heureusement, madame Chataigner est intervenue rapidement et les questions ont cessé.

Par chance, outre le fait qu’il était mon voisin de classe, Mathieu habitait à deux rues de chez moi et nous nous retrouvions presque tous les mercredis et samedis après-midi. Lui aussi était arrivé en cours d’année et il ne s’était pas encore réellement forgé des amitiés. Nous nous sommes donc unis par la force des choses. Pourtant, dès les premiers instants, j’ai su qu’il serait l’un des êtres les plus importants de mon existence. Et il l’a été, pendant de nombreuses années. Il a été mon meilleur copain, mon confident, mon frère de cœur.

C’était comme si j’avais reconnu un ami de longue date et que nous nous étions retrouvés après un temps indéfini.

Grâce à lui, je suis parvenue à surmonter bien des obstacles. Petit à petit, ma vie a recouvré un semblant de sens, quelque chose d’infime, mais quelque chose tout de même. Mathieu était la béquille qui m’aidait à marcher, le tuteur qui me maintenait debout, la cale qui m’empêchait d’être bancale. Les premières années, sa simple présence suffisait à m’apaiser. J’avais seulement besoin de quelqu’un qui serait là pour moi sans rien attendre en retour. Je crois que les enfants peuvent offrir un peu d’eux-mêmes sans espérer une contrepartie. En grandissant, cette faculté s’atténue. Parfois, elle disparaît intégralement. La règle des adultes, c’est celle du donnant-donnant. C’est le monde dans lequel nous vivons qui nous pousse à agir ainsi. Heureusement, il y a les exceptions à la règle. Je les appelle les âmes pures. Mathieu, lui, en était une. Jamais, pendant nos années d’amitié, il ne m’a demandé quoi que ce soit. Comme des amoureux qui seraient passés devant le curé, nous étions là l’un pour l’autre, dans les bons comme les mauvais moments, jusqu’à ce que la mort nous sépare. En primaire, au collège, au lycée. Puis la mort de notre amitié est arrivée, plus tôt que prévu. Sans prévenir. Ou plutôt sans que je la voie venir. Mathieu est parti poursuivre ses études à Paris et nos rencontres se sont faites de plus en plus rares. Petit à petit, nous avons perdu le contact. Petit à petit, je me suis retrouvée de plus en plus seule. Seule avec ce fardeau et ce destin dont je ne voulais pas. Petit à petit, ma vie est devenue fade.

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The avenger

5

Il y a deux ans, alors que la journée s’annonçait banale, un événement étrange est arrivé.

Madame Québert est venue accompagnée d’une femme que je n’avais encore jamais vue dans le magasin de Mariette, spécialisé dans la vente de vêtements chics pour les anciennes générations. Comme quatre-vingt-dix pour cent des clientes, les deux femmes accusaient plus de soixante ans. Les quelques jeunes femmes qui entrent dans la boutique accompagnent leur mère ou leur grand-mère ou en ressortent aussitôt avec le rouge aux joues, signe indiscutable qu’elles s’attendaient à un tout autre genre de vêtements.

Madame Québert est l’une de nos meilleures clientes. Elle vient plus de deux fois par mois. Avec tout ce qu’elle achète, elle doit posséder une garde-robe aussi grande que celle de la reine Elisabeth II.

–– Je suis venue avec ma sœur, nous a-t-elle annoncé joyeusement ce jour-là. Elle revient tout juste s’installer dans la région après plus de vingt-cinq ans ! Vous vous rendez compte ? C’est un bonheur de l’avoir de nouveau parmi nous.

–– Vingt-neuf ans exactement, l’a corrigée sa sœur.

Madame Québert a jeté son dévolu sur une jolie chemise en satin bleu clair. Elle est petite et menue, mais aussi bossue, si bien que chaque pièce qu’elle achète doit être reprise. Elle est sortie de la cabine d’essayage et, comme toujours, je suis arrivée avec mon mètre enroulé autour du cou et un porte-épingles accroché à mon poignet.

–– Je te présente Faustine. Elle a des doigts en or !

J’ai brièvement souri aux deux dames et j’ai commencé à épingler la chemise pour lui donner une forme appropriée.

La sœur de madame Québert observait ce que je faisais. J’ai l’habitude qu’on me regarde travailler. Cela me mettait mal à l’aise au début, mais ne me dérange plus aujourd’hui.

Cependant, le regard de la vieille dame est devenu insistant et j’ai rapidement remarqué que ce n’était pas mon travail qu’elle regardait avec attention, mais ma physionomie.

–– J’ai l’impression de vous connaître, Faustine. Ne nous sommes-nous pas déjà rencontrées ?

–– Ne dis pas de bêtises, Yvonne ! a répliqué madame Québert. Faustine était toute petite quand tu as quitté la région.

Malgré cette remarque, la vieille dame ne m’a pas lâchée du regard, plissant les yeux, comme si elle cherchait à lire une réponse sur mon visage.

–– Peut-être à Marseille ?

–– Je n’y suis jamais allée, ai-je poliment répondu.

Elle a froncé les sourcils, a affiché une moue dubitative, puis a fait le tour du magasin pendant que je terminais de prendre les mesures.

–– C’est magnifique, n’est-ce pas ? a dit Mariette en voyant sa nouvelle cliente potentielle s’intéresser à une pièce en particulier. C’est la dernière veste. Toutes les autres ont déjà été vendues.

Mariette est une commerçante hors pair. Elle a l’art et la manière de mettre les vêtements en valeur en les assemblant avec les bons accessoires. Bienveillante de nature, elle conseille toujours ses clientes avec sincérité. Combien de fois l’ai-je entendu dire : « On ne prend pas les gens pour des imbéciles. Si une cliente est mal fagotée, crois-moi qu’il y aura toujours une vieille bécasse pour le lui dire. Le respect commence par la vérité ! » Je crois en effet que la franchise de Mariette a payé car il n’y a pas plus fidèle que sa clientèle.

J’ai aidé madame Québert à ôter la chemise sans que les épingles la piquent. Elle est repassée en cabine pour se changer pendant que je mettais la pièce sur un cintre en prenant soin de ne pas perdre les marques que j’y avais apposées pour les retouches. En ressortant, elle s’est adressée à sa sœur.

–– Je suis prête ! On peut y aller.

Mais juste avant de partir, cette dernière est revenue à la charge.

–– Je suis convaincue que je vous connais, Faustine. Je perds peut-être la tête avec l’âge, mais j’ai une très bonne mémoire des visages. Je n’arrive pas à m’en souvenir aujourd’hui, mais cela me reviendra !

Sur ces paroles, les deux femmes sont sorties du magasin, bras dessus, bras dessous.

6

La mère de Mathieu est décédée l’année dernière, à l’âge de soixante-neuf ans. Elle a fait un AVC. Je me suis rendue à son enterrement, non seulement parce que je l’aimais beaucoup, mais aussi parce que je voulais revoir Mathieu. J’y suis allée le cœur battant et avec beaucoup d’appréhension. Avait-il changé ? Comment allait-il ? Serait-il accompagné d’une femme ? Était-il devenu père ? Combien d’enfants pouvait-il bien avoir ? Une fille ? Un garçon ?

Je l’ai reconnu immédiatement. Vingt années avaient passé mais il était resté le même. Le temps avait même plutôt l’air d’avoir joué en sa faveur. De petites rides marquaient son visage, sa chevelure brune présentait quelques cheveux blancs parsemés sur ses tempes. Les premiers signes de vieillesse lui allaient bien. Je ne pouvais pas en dire autant ! Mon physique ne s’était pas amélioré au fil des années et je portais sur mon visage les marques de mon fardeau. Je n’ai jamais mis les pieds dans un salon de beauté. Je ne prends rendez-vous chez le coiffeur que lorsqu’il le faut, pour épointer mes longs cheveux que je relève presque toujours en un chignon mal fait. Je ne me maquille pas. Je m’habille simplement. La mode me passe au-dessus de la tête, mais je fais quelques efforts lorsque je suis au magasin de Mariette. À la maison, je me contente d’un jean et d’un t-shirt. En hiver, j’y ajoute un pull pour ne pas attraper froid. Je ne porte jamais de talons. Je préfère les sneakers en été et les bottines pour les saisons plus humides.

Madame Roger, la mère de Mathieu, était une femme très douce, très discrète aussi. Je la croisais de temps à autre en faisant mes courses, au marché ou encore à la boulangerie. Nous nous saluions toujours, parfois nous échangions quelques mots. Jamais je ne lui demandais de nouvelles de Mathieu et elle ne m’en donnait pas non plus. Elle connaissait mon passé. Lorsque j’étais enfant, elle m’accueillait toujours chaleureusement chez eux. Je crois qu’elle me considérait un peu comme la fille qu’elle n’avait jamais eue. À onze ans, je lui avais demandé de m’adopter. J’aurais vécu avec le garçon que je considérais comme mon frère et j’aurais eu une femme adorable comme maman. Pas de père, car son mari l’avait quittée quand Mathieu avait deux mois. Mais ce rêve ne s’est jamais réalisé. « Tu as déjà une famille » m’avait-elle répondu. Dans un sens, elle n’avait pas tort et j’avais dû admettre qu’il ne me serait jamais possible de faire partie de la leur.

Le cimetière n’était pas bondé, mais je suis restée à l’écart, laissant les proches de la défunte se recueillir entre eux. Ils n’étaient pas très nombreux. J’ai observé la scène de loin, depuis une autre tombe. Puis, comme s’il avait senti ma présence, Mathieu a levé la tête dans ma direction. J’ai cru discerner un sourire sur son visage. J’ai espéré qu’il était heureux de me voir, malgré la tristesse. Après l’inhumation, il s’est approché. Nous nous sommes regardés longuement, les mots nous ont manqué. Que dire après tant d’années ? Que dire dans de telles circonstances ?

–– Mes condoléances pour ta maman.

Il a souri en pinçant les lèvres, a baissé les yeux sur la tombe qui nous séparait. Un ange est passé.

–– Tu veux venir à la maison ? Il y aura du café et des biscuits. Nous ne sommes pas beaucoup, comme tu peux le constater.

J’ai refusé. Je ne me sentais pas à ma place à ce moment précis. Trop d’eau avait coulé sous les ponts.

–– Tu restes longtemps ici ?

–– Je ne sais pas encore si je vais repartir.

Son annonce a provoqué un boum dans mon cœur et je crois que cela s’est vu dans mon regard. Mes yeux aussi ont fait boum .

–– Je t’appelle.

Puis il est parti rejoindre ses proches, les mains dans les poches de son manteau, le col relevé pour que le vent ne s’engouffre pas dans son cou. Je l’ai regardé sortir du cimetière, j’ai pensé un instant dire au revoir à sa mère, mais je me suis abstenue. J’ai posé les yeux sur la tombe qui était devant moi. J’y ai relu les inscriptions pour la énième fois. Ce nom de famille qui est le mien : Jullien. Puis, à mon tour, je suis rentrée.

7

C’est dimanche. Mes doigts glissent sur le clavier de mon ordinateur. Comme souvent en ce jour de la semaine, j’écris des mots pour soigner mes maux. Des textes que personne ne lira jamais. Ça ne regarde que moi, toutes ces choses que j’ai dans la tête. Avec le temps, je finis par ne plus savoir si ces histoires sont vraies ou si elles ne sont que le reflet de mon imagination. C’était il y a tellement longtemps. Presque dans une autre vie. Ces images, dans ma tête, sont tantôt très nettes, tantôt si floues. Je préférerais que ce soit mon imagination qui me joue des tours, mais ces souvenirs et ces blessures, je ne les ai pas inventés.

Pendant mes jours de repos, je noircis des pages entières. Je n’ai aucun talent. Peu importe, je n’en ferai jamais un livre. J’ai juste besoin d’évacuer tout ce qui me ronge de l’intérieur.

Quelque chose gratte à la porte de la cuisine. Je relève la tête et aperçois Minou, mon petit compagnon depuis trois ans, avec une souris dans la gueule. Je me lève et le laisse entrer.

–– Tu es allé chasser ?

La souris est encore vivante et le chat prend un malin plaisir à jouer avec. Il la laisse s’enfuir puis la rattrape. Il répète sans cesse ce petit jeu, passant la petite bête gentiment d’une patte à l’autre, comme quand on joue au flipper, mais sans jamais la blesser. Il jouera encore plusieurs minutes avec elle avant de la tuer et de l’abandonner sur place. Il ne la mangera pas. Son unique but aura été de se faire plaisir.

À chaque fois que j’observe cette scène, je ne peux m’empêcher de repenser à cet hiver où tout a basculé. Je rêvasse un moment, les yeux perdus dans le néant. Des flashs me traversent l’esprit. La peur m’envahit. Mon souffle s’accélère. J’ai besoin d’air. Je me lève, enfile un blouson et sors. Dehors, le temps s’est obscurci, d’épais nuages cachent le ciel bleu. De grosses gouttes d’eau s’écrasent maintenant sur le sol. J’ai l’impression qu’il pleut toujours, ici. J’attrape en vitesse le parapluie à côté du portemanteau. C’est le temps parfait pour se promener. La pluie nettoie toutes les saletés. Si seulement elle pouvait aussi décrasser mes souvenirs.

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The avenger

9

Mathieu est venu me rendre visite quelques jours après l’enterrement. Ou disons plutôt qu’il est venu me chercher, comme il le faisait dans notre jeunesse.

–– Tu sors ?

–– J’arrive.

Il avait son vélo. Je ne lui ai pas posé de questions, je suis sortie par la porte du garage avec le mien. Nous avons roulé plus de quinze minutes sans parler. Sans nous donner de direction. Nous savions tous les deux que nous nous rendions au vieux chêne, dans un pré situé à quelques kilomètres du village. C’était là que nous passions des heures à refaire le monde. Souvent, allongés dans l’herbe, nous regardions les branches se balancer au rythme du vent. Nous écoutions les oiseaux qui chantaient, cachés entre les feuilles, libres comme l’air. Parfois, nous fermions les yeux et avions l’impression de sentir la Terre tourner.

En arrivant, Mathieu s’est assis dos contre le chêne.

–– Je n’ai pas mis les pieds ici depuis des décennies.

Je me suis installée à côté de lui.

–– Je viens souvent, moi.

Il m’a pris la main, a entrecroisé ses doigts avec les miens. Un sourire m’a échappé. Que c’était bon de l’avoir de nouveau près de moi.

–– Alors comme ça, tu vis toujours ici ?

–– Toujours.

Il a soupiré, m’a avoué se sentir honteux de ne jamais être venu me voir. Il pensait que j’étais partie loin de Charentin, loin des mauvais souvenirs, loin de ce père que j’avais toujours renié. Il espérait que j’avais refait ma vie ailleurs, que j’étais parvenue à oublier. Je lui ai répondu que je ne pourrais jamais oublier.

–– Pourquoi tu ne retournes pas à Paris ?

–– J’ai plusieurs choses à régler. Je pense m’installer dans la maison de ma mère. J’en ai un peu marre de la vie parisienne. J’en ai fait le tour.

–– Qu’est-ce que tu comptes faire, ici ?

–– Chercher un travail. Prendre le temps de te voir un peu plus.

J’ai baissé la tête. Mathieu a toujours été le seul à me comprendre, à tout connaître de moi. S’il décidait de rester à Charentin, ce serait une vraie aubaine.

–– Tu m’as manqué, Faustine.

J’ai posé ma tête sur son épaule et, pendant une heure, nous avons profité de l’instant présent et du bonheur d’être de nouveau réunis.

10

1990

Je me rappelle particulièrement bien nos dernières vacances ensemble. La mémoire s’efface avec le temps, mais j’y ai ancré certains souvenirs, pour ne jamais oublier. Je me les suis répétés jusqu’à ce que les images et les odeurs se gravent pour toujours dans mon cerveau. Je ne veux pas oublier que nous avons été heureux. Qu’il y a eu un avant . Pour que l’après soit plus facile à supporter.

Cet été-là, mes parents avaient loué un appartement dans le Sud de la France. Je me souviens de la puissance des vagues qui me faisait peur, de la chaleur étouffante de ces plages bondées, des pastèques que nous achetions sur le marché, des bobs que nous portions sur la tête pour ne pas souffrir d’insolation, des promenades que nous faisions le soir à la tombée de la nuit, de l’odeur de la lavande, de la chambre où je dormais avec Fanny et Florian, des apéros pastis des parents, des Sudistes qui se retrouvaient pour jouer à la pétanque en fin de journée, des glaces à l’italienne que nous dégustions après la plage.

Je me souviens du maillot de bain rose à pois blancs de Fanny. De Florian avec ses palmes et son tuba, convaincu qu’il finirait par trouver un trésor dans les fonds marins. Des mouettes qui survolaient nos têtes, des bateaux qui flottaient à l’horizon, de l’eau turquoise qui filait entre mes doigts. Je me souviens du sable brûlant, de ma serviette de bain multicolore sur laquelle j’avais posé le walkman que Florian m’avait prêté à contrecœur et dans lequel tournait en boucle une cassette des tubes de l’époque, dont Pump Up The Jam de Technotronic et Les Valses de Vienne de François Feldman, que j’adorais.

Je me souviens de 21 Jump Street que nous regardions pendant le goûter, surtout de Johnny Depp que je trouvais irrésistiblement beau. De papa qui embrassait tendrement maman. Des marques de bronzage sur mon corps, des sacs de bonbons que maman nous achetait, de papa qui égayait nos soirées en jouant à la guitare des airs sur lesquels nous chantions faux, mais avec beaucoup d’entrain.

Je me souviens. Nous étions heureux.

11

Deux ans plus tôt.

Madame Québert est venue récupérer son nouveau chemisier en satin bleu, toujours accompagnée de sa sœur. Il m’a fallu une semaine pour venir à bout des retouches. D’une part, l’atelier était surchargé de pièces en attente d’être reprises, d’autre part, le satin est une matière difficile à travailler. J’étais plutôt satisfaite du résultat mais j’attendais d’en constater le rendu sur la cliente. Routinière de notre magasin, madame Québert a immédiatement pris place en cabine et, comme d’habitude, je l’ai aidée à enfiler la chemise. À ma plus grande fierté, elle lui allait à ravir. Elle n’était plus difforme et lui recouvrait bien le bas du dos.

La cliente a souri, sans aucun doute satisfaite du résultat. Mariette y a jeté un œil et en est venue à la conclusion que ce chemisier était fait pour elle.

Les vieilles dames se sont approchées de la caisse pour régler. Elles m’ont fixée longuement, silencieusement. Quelque chose de différent dans leur regard m’a mise mal à l’aise. Je connaissais cette façon de me dévisager. Je m’attendais au pire, et le pire est arrivé. Madame Québert a posé sa main sur la mienne :

–– Pourquoi n’en avez-vous jamais parlé ? Je ne me doutais pas… Je suis tellement navrée, Faustine.

–– Je vous avais dit que je n’oubliais jamais un visage. Ma pauvre enfant !

Mon cœur s’est serré. Je savais à quoi elles faisaient allusion. Je ne voulais pas en parler. Je voulais juste oublier. J’aurais aimé pouvoir me volatiliser, jouer un tour à la David Copperfield et disparaître.

J’aurais voulu leur dire de laisser tomber, de ne pas aborder ce sujet, que je n’étais toujours pas prête à l’évoquer. Mais mes lèvres ne parvenaient pas à bouger, elles restaient scellées.

Malgré ma réaction, elles n’ont pas lâché le morceau. La sœur de notre cliente a sorti une coupure de journal de son sac et me l’a tendue. Par automatisme, j’ai pris le morceau de papier jauni par le temps. J’en ai lu le gros titre, mes genoux se sont transformés en coton, j’ai perdu connaissance et je me suis effondrée à même le sol.

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Extrait du journal local, le 10 mars 1991

DRAME FAMILIAL À RIZAY : plusieurs morts et une survivante.

Quatre personnes sont décédées dans un pavillon à Rizay, samedi soir dernier aux alentours de 21h. Un homme est soupçonné d’avoir tué sa femme et ses enfants.

Alertés par les voisins qui avaient entendu plusieurs coups de feu, les gendarmes ont découvert, dans la nuit du samedi au dimanche, les corps sans vie de plusieurs personnes, dont ceux d’une femme et de deux enfants, semblerait-il, âgés de 6 et 11 ans. Le père de famille est soupçonné d’avoir commis ce geste. Une fillette de 8 ans aurait survécu à ce cauchemar. Les gendarmes l’auraient retrouvée, allongée dans une mare de sang, à côté des corps inertes de son frère et de sa sœur, dans un état second. L’enfant a été prise en charge par une assistante sociale.

Les motifs de ce drame sont encore inconnus. Une enquête va être ouverte.

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Il m’a fallu un long moment pour reprendre mes esprits. Assise sur le sofa rouge de l’arrière-boutique, je suis revenue à moi doucement. Mariette m’a tendu une tasse d’eau chaude dans laquelle trempait un sachet qui sentait la camomille. Elle s’est installée à côté de moi.

–– Je suis tellement désolée, ma chérie. Je n’en savais rien !

Jamais cela ne m’était arrivé. Depuis mes débuts chez Mariette, jamais une cliente n’avait fait le lien entre cette histoire et moi. Comment la sœur de madame Québert avait-t-elle pu me reconnaître ? À l’époque, je n’avais que huit ans.

–– Madame Rouzier s’excuse. Elle ne voulait pas te faire de la peine. Je crois qu’elle n’a pas trop réfléchi aux conséquences que cela pouvait avoir de te tenir de tels propos.

–– Comment a-t-elle su ?

Mariette a haussé les épaules. Elle m’a prise dans ses bras, m’a étreinte fermement et m’a transféré une quantité immense d’amour, sans ajouter un mot. Elle m’a juste sommée de rentrer chez moi, m’a ordonné de me reposer tout en me précisant qu’elle serait là si je désirais en parler.

Mais je ne voulais pas en parler, je ne voulais plus y penser.

On dit que le passé finit toujours par nous rattraper. Je me demande bien pourquoi. Moi, j’essaie de le fuir depuis plus de trente ans. Je veux l’oublier. Supprimer cet épisode de ma vie de ma mémoire. Après tout, je n’ai rien demandé à personne. Je veux juste qu’on me fiche la paix.

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Il y a des nuits où mon subconscient m’anéantit. Ces nuits-là, je me réveille avec la chemise de nuit trempée de sueur, les cheveux emmêlés par l’agitation et des crampes dans les mollets.

La raison n’en est autre qu’un rêve qui me poursuit et que je refais en boucle depuis des années. À force de le revivre, je finis par ne plus différencier le vrai du faux. Ces images qui me hantent sont-elles issues de mon imagination ou reflètent-elles mon vécu ? Je ne sais plus. Tout ce que je sais, c’est qu’elles sont courtes, répétitives et qu’elles me torturent l’esprit.

Pourtant, tout est familier. Les lieux, les personnes, les objets. Tout semble réel, aussi. Les sons, les sensations. Je n’y suis que spectatrice. J’ai de nouveau huit ans. En premier lieu, j’aperçois la maison de mon enfance, la façade, avec sa grande porte d’entrée en bois massif. Je l’ouvre, traverse un long couloir carrelé de noir et de blanc. Je me souviens que je sautais de case en case, comme je le faisais en jouant à la marelle dans la cour de récréation. Je tourne à gauche et pénètre dans le salon. Ma mère, avachie dans son fauteuil en velours marron, est occupée à broder un napperon. Elle ne me voit pas. Elle esquisse un léger sourire. À quoi peut-elle penser ?

Je ne m’attarde pas et retourne dans le couloir. Sur ma droite, j’entends de la musique. Je sais très bien ce que je vais découvrir en entrant dans la pièce d’où elle provient. C’est mon père qui gratte sa guitare. Il chantonne au rythme des notes. Lui aussi sourit. Son visage n’est que plénitude. Il est jeune, plus jeune que moi aujourd’hui. Il porte un jean large, un pull en laine beige et cette barbe qui me piquait les joues lorsqu’il me faisait un bisou.

Je poursuis ma visite et avance jusqu’au fond du couloir, en direction de voix d’enfants que j’entends et qui me sont familières. Les visages de mon frère et de ma sœur apparaissent. Le son d’une craie crissant sur un tableau noir m’incommode. Ma sœur joue à la maîtresse avec ses poupées qu’elle a installées à même le sol, les unes à côté des autres. « C’est faux, Nathalie ! Tu connais la réponse, Marie ? » Puis c’est le frottement d’un feutre sur une feuille qui attire mon attention. Mon frère, sagement assis sur une chaise dans un coin de la pièce, colorie avec une extrême précision. Rien ne peut le déconcentrer. Il sera artiste. Il l’a toujours répété haut et fort à tous ceux qui riaient de ses propos. Tout semble paisible et normal. Pourtant, je sais pertinemment que ce n’est qu’une accalmie de courte durée. Que, d’une minute à l’autre, tout va basculer.

À peine cette pensée traverse-t-elle mon esprit que je perçois des voix de plus en plus fortes émanant d’une pièce voisine. C’est une dispute d’adultes. Un homme et une femme. Mes parents. Je mets les mains sur mes oreilles pour ne pas les entendre mais cela n’y change rien. Les paroles agitées se transforment bientôt en hurlements. Florian et Fanny ne réagissent pas. Pourquoi ne paraissent-ils pas s’en rendre compte ? Soudain, un coup de feu retentit. Mon regard se dirige vers la porte. Sur le sol, du sang coule lentement vers mes pieds.

Je me réveille. Mon cœur bat à mille à l’heure.

Je ne veux plus jamais revivre ce cauchemar.

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Le vieux sent le vieux. Si je l’aimais, je dirais qu’il sent bon le tabac froid ou que son eau de Cologne me rappelle mon enfance. Mais il n’en est rien. Ce sont plutôt les médicaments, une odeur rance et une haleine de mort qui me viennent en premier à l’esprit quand je pense à lui. C’est drôle comme tout peut devenir agaçant quand on n’aime plus une personne.

Mon vieux m’horripile. Certains de ses gestes me dégoûtent, comme lorsqu’il mastique trop bruyamment, la bouche ouverte ou lorsqu’il se racle la gorge dix fois de suite. Il me répugne lorsqu’il se mouche avec un mouchoir en tissu à carreaux qu’il remet en boule et qu’il renfourne dans la poche de son gilet. Lorsqu’il passe ses journées à écouter des émissions à la radio, le volume à fond. Ça aussi, ça me fatigue.

Si je l’aimais, je m’en foutrais. Parce que l’amour est plus fort que tout et parce que, quand on aime, on ne compte pas. On accepte.

Je me souviens que mon grand-père faisait les mêmes gestes au même âge. Mais lui, je l’aimais à l’infini.

Il y a déjà longtemps que je n’aime plus mon père. Je ne sais plus quand ça a commencé exactement. Ce qui est certain, c’est que j’en suis venue à le détester. Parce qu’il y a des barrières à ne pas dépasser. Parce qu’il y a des barrières qu’il n’aurait pas dû dépasser.

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Rubrique : divers

Recherche vieilles photos

Je recherche des photos de famille des années 1930 à 1970, de forme carrée, en noir et blanc.

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The avenger

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Depuis son retour et dès que nous le pouvions, Mathieu et moi rattrapions le temps perdu. Je ne savais plus rien de lui. Lui, plus rien de moi. C’était comme le rattrapage du bac, sauf que c’était celui de nos vies.

Après le lycée, Mathieu est entré dans une école de théâtre et d’art dramatique parce que son rêve était de devenir comédien. À l’issue de trois ans de formation, il a commencé par se présenter à des castings, à passer des auditions en tout genre pour se familiariser avec le milieu, à prendre contact avec beaucoup de personnes pour donner du volume à son réseau. Mais ses débuts n’ont pas été mirobolants. Il s’est d’abord pris des portes au nez, a dû digérer des flots de réponses négatives parce qu’il était trop jeune, trop grand ou trop peu expérimenté. Puis, petit à petit, à force de persister, des portes se sont ouvertes. « Des portes de souris », comme il dit. Parce qu’il s’agissait au départ de sketchs qu’il jouait dans des bars peu fréquentés, avec un public qui se comptait sur les doigts des deux mains, souvent gratuitement même, pour gagner en expérience et se faire connaître un peu. Un jour, il a été repéré. Une offre inespérée qui tombait à pic. Il était sur le point de tout plaquer. « La galère, c’est de ne pas pouvoir vivre de son métier ! ». À l’époque, il avait déniché un appartement minuscule qu’il partageait avec deux autres gars. La colocation, c’était son échappatoire. Jamais il n’aurait survécu seul dans ce monde parisien où tout était hors de prix et inaccessible. Parfois, il enchaînait les petits boulots pour payer ses factures, car jouer la comédie ne lui rapportait pas suffisamment. Mais le jour où il a été repéré par un certain Claude Barrot, un metteur en scène connu, sa carrière est montée en flèche. Les projets affluaient plus vite qu’il ne pouvait les accepter. Il commençait à percevoir un avenir devant lui. Il pouvait enfin vivre de ce métier dont il avait tant rêvé. Les salles de théâtre lui sont alors devenues familières, tout comme les personnes du milieu. Puis, il y a eu le jour où il a vu son nom exposé en tête d’affiche. Ce jour-là, il a su qu’il avait atteint l’objectif qu’il s’était fixé. Des années plus tard, il a eu envie de passer de l’autre côté des planches et a endossé le rôle du metteur en scène, grâce à Claude Barrot, qui, encore une fois, lui a enseigné toutes les ficelles du métier.

Ensuite, Mathieu m’a raconté ses découvertes de la capitale. Lui qui aime tant les arts et la culture française a été gâté avec les musées, les expositions, les monuments religieux. Une fois par mois, pendant vingt-et-un ans, il s’est offert une visite culturelle. J’ai compté : cela fait plus de deux cents cinquante découvertes en tout. Ça m’impressionne, moi qui n’ai que rarement mis les pieds dans les musées et les églises. Il n’y a que celle de notre village que je connais bien, parce qu’elle ouvre ses portes à chaque fois que quelqu’un part dans l’autre monde. Et j’en connais un paquet, de personnes parties le rejoindre.

Mathieu a eu plusieurs relations : des histoires d’une nuit, d’autres de quelques semaines, deux de quelques mois et une de plusieurs années. La dernière s’appelait Annabelle, elle avait son âge et était aussi comédienne. Ils ont fait connaissance sur les planches. Ils se sont donné la réplique pendant plusieurs mois, puis le jour de la dernière représentation, il lui a avoué ses sentiments. Ils sont restés plus de dix ans ensemble. Ils se sont aimés comme on aime la première fois. Ils se sont aimés comme ils n’avaient encore jamais aimé.

Mathieu m’a raconté les dernières années de sa vie, celles que je n’ai pas pu suivre, comme s’il me lisait un roman. J’ai écouté son histoire, les yeux écarquillés, de la même manière que lorsque maman me racontait celle du Petit Poucet avant de m’endormir. J’ai bu ses paroles. J’ai laissé échapper une pensée :

–– J’aurais aimé vivre une existence aussi enrichissante que la tienne.

–– Il n’est jamais trop tard.

Il se trompe. Je n’ai jamais pu me reconstruire depuis le drame. Le bonheur, je le laisse aux autres. De toute façon, en quoi ma vie pourrait-elle devenir meilleure ?

Puis, il m’a posé une question :

–– Et toi, tu n’es jamais tombée amoureuse ?

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Je n’ai pas laissé entrer beaucoup d’hommes dans ma vie. Le seul qui l’a partagée pendant un certain temps s’appelait Brice. Je l’avais rencontré un 14 juillet, lors de la fête nationale où je m’étais rendue dans le seul but d’assister au feu d’artifice.

J’ai toujours aimé les feux d’artifice. Ces explosions de couleurs qui illuminent la nuit. Les bruits des fusées qui montent haut dans le ciel avant de provoquer les exclamations d’un public époustouflé par la splendeur du spectacle. Entendre les « oh », les « ah » des spectateurs et toujours la bonne vieille blague de « oh, la belle bleue ! » alors que ce sont des lumières vertes et rouges qui s’étalent sous les étoiles. C’est un moment de rêve et d’enchantement. Un retour en enfance. Quelques minutes d’insouciance.

J’ai immédiatement succombé au charme de Brice, sûrement à cause de ses talents de dragueur et de sa démarche nonchalante. Il avait également un sourire à tomber par terre auquel je n’ai jamais su résister. Ses cheveux châtain clair, mi-longs et souples lui donnaient un air de Terence Hill.

J’avais vingt-trois ans et quasiment aucune expérience en matière de relation. C’était par choix que j’avais gardé mes distances avec la gent masculine, mais Brice a éveillé en moi des désirs que je repoussais depuis longtemps. La femme que j’étais devenue avait aussi besoin de tendresse et d’amour. Une brèche s’est ouverte dans mon cœur. Je me suis laissé envoûter.

Brice était certes un grand charmeur, mais lorsqu’il avait jeté son dévolu sur quelqu’un, il ne tournait plus autour des autres femmes. Protecteur de nature, son attitude m’avait réconciliée avec toutes les idées négatives que je m’étais faites de la vie de couple. Nous nous sommes même installés ensemble quelque temps après notre rencontre. Une nouvelle vie commençait. Pour la première fois depuis des années, j’avais l’impression de revivre. La confiance en les autres revenait aussi, petit à petit. Même si je me balançais encore, telle une funambule sur sa corde, à plusieurs mètres de hauteur, j’appréhendais de moins en moins la chute. Moi aussi j’avais droit au bonheur et j’ai fini par croire que la providence avait mis Brice sur mon chemin.

Il me semble que nous étions heureux. Nous l’avons été pendant de longs mois, c’est certain.

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En ce 9 mars 1991, j’aurais dû mourir en même temps que ma mère, mon frère et ma sœur. L’enquête de police n’a rien révélé de plus que ce que l’on savait déjà. Il a été conclu que mon père avait été pris d’un coup de folie. La raison de son geste est restée inconnue. Certainement une histoire d’argent, de sexe ou quelque chose du genre. Mais après tout, qu’est-ce que ça changerait de savoir le pourquoi du comment ? Absolument rien. Ça ne fera pas revenir ma famille. Maman ne vieillira jamais. Fanny et Florian ne deviendront jamais adultes. Quant à moi, je garderai pour toujours ces images horribles dans la tête. Ce sang. Ces corps inertes. Ma famille.

Continuer : partie 2 sur 4