Rêve blanc

Henri Ardel · Chapitre 2 sur 2 · partie 1/3

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Rêve blanc

Il s’est fait un silence subit, parce…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Brave horloge, va!

Il s’est fait un silence subit, parce que le professeur entrait…

Ce n’est pas un vieux monsieur respectable, mais ce n’est pas non plus un jeune homme. Il a bien sûr plus de trente ans.

A la sortie, Jeanne m’a dit:

—Je ne le trouve pas beau!

Louise et Claire de Charmoy ont crié ensemble:

—N’est-ce pas qu’il paraît très bien?

Je leur ai répondu que j’étais dans le doute.

Il m’a semblé grand, mince, avec des cheveux châtains; mais je n’ai vraiment vu que ses yeux… Des yeux vifs et sérieux, intelligents, qui ont l’air de lire dans votre pensée d’une façon toute naturelle, sans hardiesse, et qui deviennent tout brillants dès qu’il parle!

Il nous a adressé un petit speech de bienvenue fort joliment tourné, très respectueux aussi, ce qui nous a bien disposées en sa faveur. Puis, il nous a annoncé son intention de prendre pour objet de ses conférences les principaux écrivains contemporains; d’analyser quelques-unes de leurs œuvres, afin que nous puissions à l’occasion en parler en connaissance de cause.

Il est entré tout de suite dans son sujet d’une belle voix, chaude, vibrante, qui ne permet pas à l’attention d’aller vagabonder de droite et de gauche.

C’est étonnant comme le temps a passé vite! J’ai été très fâchée quand j’ai entendu sonner quatre heures…

Pour commencer, comme il faut bien un peu remonter en arrière, nous aurons l’inévitable trinité: Lamartine, Victor Hugo et Musset.

J’ai tant entendu de leçons sur le compte des deux premiers, que je les aurais volontiers vu passer sous silence.

Mais je suis bien contente d’entrer un peu en relations avec Alfred de Musset… Papa, auquel je demandais un jour de me parler de ses poésies, m’a répondu qu’un sage critique avait appelé Musset «le poète qu’on lit le soir, quand les enfants sont couchés», et par conséquent…

Eh bien! mon cher papa, vous voyez!!! Je ne suis plus une enfant ni même une petite fille, et moi aussi je vais connaître Musset!

... Les hommes qui ont les yeux de ce bleu foncé, presque noir, sont vraiment très rares. A peine en ai-je rencontré deux ou trois, en revenant à pied avec miss Emely…

Il faudra que je demande à Jeanne si elle en connaît.

5 décembre.

C’était le jour de maman.

La baronne de Charmoy est venue avec Louise et Claire.

J’avais commencé par me mettre en frais d’imagination pour distraire mes amies; mais je me suis vite aperçue—chose peu flatteuse pour ma conversation—qu’elles aimaient bien mieux écouter ce qui se racontait autour de nous.

Je n’en ai pas été fâchée; moi aussi je désirais écouter, car on parlait de notre cours de lundi.

Maman interrogeait Mme de Charmoy sur la manière dont il s’était passé: je ne lui avais presque rien raconté. Je ne pouvais pas lui dire tout de suite combien j’étais enchantée de ces conférences après avoir tant gémi pour y aller.

En général, je trouve «cette bonne baronne», comme l’appelle papa, froide, compassée, agaçante!... oh! mais agaçante!!!... Chose extraordinaire, hier, elle ne m’a presque pas semblé ennuyeuse.

Elle a raconté à maman qu’elle connaissait très bien notre professeur, M. Chambert. «Il appartient à une famille riche et d’une rare honorabilité; une de ces familles à l’antique, comme on en voit encore quelquefois dans le cœur de nos provinces, et qui semblent égarées dans le tourbillon parisien.»

Je répète la phrase de Mme de Charmoy. Ah! jamais je ne serai capable d’en faire de semblables! non, jamais!...

Le père de M. Chambert est médecin; mais il n’exerce plus, parce qu’il s’occupe surtout de travaux scientifiques. Il cherche des microbes quelconques avec M. Pasteur, dont il est l’ami. Il est de l’Académie de médecine et de je ne sais combien de sociétés célèbres par leurs découvertes physiologiques…, etc. Il est décoré de plusieurs ordres.

Enfin, c’est tout à fait un savant, «une des lumières de notre temps», a dit encore Mme de Charmoy, qui a un faible pour les phrases toutes faites, les «omnibus de la conversation», comme les a appelées je ne sais quel écrivain.

Si ce respectable M. Chambert est aussi célèbre, il peut être sans inquiétude; il aura un bel enterrement, avec beaucoup de discours, et l’on parlera de lui au moins pendant deux jours après cette imposante cérémonie.

Ce bon monsieur, qui est veuf, a trois fils.—Quelle généalogie!—L’aîné, M. Raoul, est médecin comme son père, et un médecin très à la mode. On ne le trouve jamais chez lui—parce qu’il a beaucoup de malades à visiter, naturellement!—Il est marié avec une femme charmante, pas jolie, mais très spirituelle, et qui sait fort bien s’habiller.

Le second fils, notre M. Chambert, est plongé dans les lettres, la philosophie, etc., etc. A côté de graves articles dans la Revue des Deux Mondes, il écrit aussi des romans… «mais qui ne sont pas pour les jeunes filles», a murmuré Mme de Charmoy à maman avec un sourire de mystère… C’est étonnant, il paraît si tranquille et si sérieux!... Enfin, c’est un homme occupé. Tant mieux pour sa femme future!

Quant au troisième fils, M. Maurice, sorti de Saint-Cyr, il y a quelques années, il est maintenant aide de camp d’un général à Orléans. Mme de Charmoy pense qu’il deviendra capitaine, colonel, général, de très bonne heure… Je ne sais pourquoi, en l’entendant parler d’un ton si pénétré de ce M. Maurice et de ses mérites, j’ai eu tout de suite l’idée qu’elle aimerait bien le donner à Louise, qui admire beaucoup les uniformes.

Pour notre M. Chambert (je n’ai pas entendu son petit nom), on le dit immariable. Il est si difficile que les plus intrépides ont renoncé à le mettre en ménage. Ne se prétend-il pas beaucoup plus heureux tel qu’il est maintenant?...

Quel homme malhonnête!...

Et au cours, il nous regarde comme des petites filles!... Je ne l’aime pas du tout, ce dédaigneux professeur!

10 décembre.

Je peux, enfin, dire que j’ai fait mon entrée dans le monde… et une entrée solennelle!

C’était hier à la soirée de contrat de Germaine.

Quelle bonne idée Germaine a eue de se marier!... J’espère qu’elle sera très heureuse! Je l’espérerais, même si je ne lui avais pas dû de quitter la classe des enfants qu’on laisse à la maison.

Ah! il a été difficile d’obtenir le consentement de maman.

Elle répétait toujours la formule sacramentelle: «Paulette est encore trop jeune!» Mais j’ai si bien pris des airs de victime, surtout devant papa—des airs tristes et résignés,—que maman a fini par me dire:

—Eh bien! puisque tu le désires tant, tu iras à cette soirée; mais je le crains, elle ne sera pas aussi amusante que tu l’espères. M. d’Auberive a perdu sa grand’mère il y a quelques mois, et l’on ne dansera pas…

Ah! cela m’était bien égal, non pas que la grand’mère fût morte, mais de ne pas danser, si je n’étais pas laissée avec Patrice et Geneviève!

Maman m’avait fait faire une robe délicieuse, un rêve!...

Aussi, hier, quand je me suis vue dans mon premier corsage de bal décolleté, au milieu d’un petit fouillis de mousseline de soie bleu ciel, mes cheveux retroussés pour former un amour de chignon, il m’a semblé que j’apercevais, non plus Paulette, la folle Paulette, mais une apparition, une fée, la petite reine Mab, comme m’appelle quelquefois papa… Une reine Mab habillée à la mode de notre temps…

J’avais envie de m’écrier:

—Oh! que je suis jolie!... Je suis contente d’être si jolie!...

Mais je ne l’ai pas fait parce que cela aurait été trop ridicule. Seulement, je ne pouvais pas m’empêcher de me regarder, et je crois bien que je m’adressais des sourires…

Si ce détestable M. Chambert m’avait vue ainsi, dans mon nuage bleu ciel, peut-être se serait-il aperçu que je ne suis pas une petite pensionnaire… Mais il n’était pas à cette soirée. C’est dommage; j’aurais trouvé très amusant de le rencontrer dans le monde!

Anna, qui m’habillait, m’a demandé:

—Mademoiselle est-elle satisfaite?

Si j’étais satisfaite!!!

Je lui ai répondu: «Oui» tout court; j’avais peur d’en dire trop. Mais, au bout d’une minute, je n’ai pu m’empêcher d’ajouter:

—Est-ce que vous ne trouvez pas que le corsage fait des plis à la taille?

Je savais bien le contraire; mais c’était pour l’entendre me répéter qu’il m’allait bien, ce qui n’a pas manqué:

—Oh! mademoiselle! Ce corsage fait à mademoiselle une taille de nymphe!... (Elle devenait poétique, Anna.) Mademoiselle est ravissante!!!

Je ne sais trop ce que je lui aurais répondu pour la remercier de sa bonne parole si, heureusement, maman n’était entrée.

Elle m’a lancé un coup d’œil d’inspection; et puis elle a dit en m’embrassant:

—Voilà une petite tête qui est toute à la coquetterie, ce soir. Il vaudrait bien mieux qu’elle fût tranquille sur son oreiller!

Comme les mères voient ces choses-là!

J’étais un peu honteuse d’avoir été si sotte, mais je sentais que, maintenant, mon accès de coquetterie était passé, et je commençais à m’habituer à être en apparition…

Papa déclare que la soirée a été très belle et très ennuyeuse; moi, j’ai trouvé tout charmant!

M. et Mme Roland recevaient à la porte du premier salon; c’étaient des saluts, des présentations, des compliments! Cette pauvre Mme Roland devait être bien fatiguée d’avoir si longtemps le même sourire aimable sur les lèvres! A sa place, quel plaisir j’aurais eu à me lâcher, une fois mon dernier invité disparu!

Germaine était rayonnante; toujours au bras de son dragon à qui elle ne disait plus: «Ah çà! monsieur, quelle espèce d’homme êtes-vous donc?» et lui la regardait d’un air si heureux!

Une quantité de militaires à cette soirée. Ils étaient très meublants!... En général, c’était surtout le buffet qu’ils meublaient. Oh! et les civils de même!

Les parents se parlaient avec des sourires vagues et du sommeil dans les yeux…

Mais nous, les jeunes filles, nous étions très réveillées; nous causions, nous nous faisions présenter l’armée française, qui, elle, ne nous traitait pas en petites personnes insignifiantes!

Ainsi, un jeune sous-lieutenant, tout frais émoulu de Saint-Cyr, après m’avoir dit d’un accent convaincu qu’il enviait le sort de son ami, M. d’Auberive—aurait-il donc voulu aussi épouser Germaine?—m’a demandé si je me plairais dans une ville de garnison autre que Paris. Et il m’a assuré qu’Amiens, où il est caserné, était une résidence charmante.

Je lui ai vite répondu que la vie de province me semblerait un «enterrement»!

Il a paru si consterné que j’ai eu un vague remords d’avoir été trop franche.

Sans compter mon «enterrement», qui était une métaphore—est-ce ainsi que cela s’appelle?—bien hardie! Qu’en aurait pensé M. Chambert?

16 décembre.

Cette bonne Germaine goûte maintenant de la vie conjugale, depuis deux jours!

La cérémonie a été très brillante. Les fiancés sont arrivés un peu tôt: à midi trente-cinq. Comme j’avais beaucoup pressé maman, nous avons pu être avant eux à l’église, mais bien juste. Vraiment, ils n’étaient pas assez en retard: trente-cinq minutes sont insuffisantes pour laisser aux déjeuners le temps de s’achever…

Au moment où ils entraient, le ciel, gris toute la matinée, s’est éclairci, de sorte qu’ils ont fait leur apparition au milieu d’un rayon de soleil; c’était très joli et très gai!

L’orgue a joué la marche nuptiale du Songe—qui devait leur rappeler un certain soir!...—tandis qu’ils s’avançaient vers l’autel étincelant de lumières, entouré de fleurs comme un reposoir.

Tout a très bien marché! le sermon, qu’on n’a pas entendu; la messe, qui n’a pas été longue; les conversations dans l’église, qui n’ont pas trop dépassé les bornes; les chants, superbes; le défilé, à la sacristie, d’une heure pleine, pendant laquelle les suisses ont répété, sans se lasser:

—Prenez garde à vos poches, messieurs, mesdames!

C’était flatteur pour les invités!

Comme nous sortions de l’église, nous avons trouvé, sur les marches, tout un régiment de messieurs. Ayant découvert le moyen de s’échapper les premiers, ils étaient là, tranquilles, curieux, à examiner les pauvres dames qui descendaient. Oh! les hommes!

Je regardais, moi aussi, innocemment, obligée de saluer à chaque minute, comme maman, quand tout à coup j’ai été très surprise d’apercevoir M. Chambert. Lui aussi m’a vue; il m’a fait un profond salut…, pour moi surtout, puisqu’il n’avait jamais rencontré maman.

J’ai été très flattée qu’il m’ait reconnue, car nous n’avons encore eu que deux conférences, et il semble si peu faire attention à nous!...

Comme il ne mérite pas que je sois aimable avec lui, j’ai répondu seulement par une toute petite inclinaison de tête, bien digne.

Il était très distingué dans son pardessus à col de fourrure!

... Ce soir, j’écris solitairement dans ma chambre; papa et maman sont aux Français, et il me vient beaucoup d’idées graves.

Je ne peux m’empêcher de songer à Germaine et à Mme Divoir. A Germaine, si radieuse avant-hier; à Mme Divoir, sans doute aussi bien contente, il y a dix ou quinze ans, quand elle quittait l’église au bras de son mari, et qui, aujourd’hui, est veuve et consolée.

Consolée! Il me semble maintenant que, au fond, c’est peut-être encore là le plus triste de toute son histoire…

Quand j’étais petite, je me figurais que les personnes mariées étaient toujours très heureuses. Aujourd’hui, je commence à m’apercevoir que le contraire arrive encore assez souvent…

Mais pourquoi? Pourquoi?

Je ne peux pas demander là-dessus des explications à maman. Elle me dirait encore: «Tu es trop jeune!» Et puis les demoiselles bien élevées ne doivent pas parler de ces questions qui… que… enfin! C’est chose convenue, et même assez drôle! puisque les demoiselles bien élevées se marient comme les autres!...

Donc je ne parle pas, mais je cherche, je réfléchis… Et je voudrais bien, plus tard, être comme maman.

Elle fait tout ce qu’elle veut; jamais papa ne lui dit rien. Mais quand il prépare des discours, elle nous fait taire à table pour ne pas le distraire…, ce qui me semble même très ennuyeux! Aussi je n’aimerais pas à avoir un mari député!

Il faudra pourtant bien que le mien s’occupe, car il n’y a rien de si honteux qu’un homme oisif; et qu’il s’occupe sérieusement…; comme M. Chambert, par exemple.

Je ne me contenterais pas du tout de le voir dresser des chevaux ainsi qu’un écuyer de cirque, ou courir les salons à l’heure des five o’clock... ou aller au Cercle. D’autant plus que, paraît-il, les Cercles ne sont qu’un prétexte dont profitent messieurs les maris pour aller… Je n’ai pas compris où.

C’est Louise de Charmoy qui m’a fait mystérieusement cette déclaration un soir que nous causions sur la terrasse de la Christinière. J’allais lui demander des explications, mais elle a répondu à mes yeux étonnés par des signes désespérés pour que je me taise: sa mère venait de notre côté. Alors je n’ai pas su!...

Un jour je m’informerai, auprès de papa, quand je serai seule avec lui, sans les enfants.

Pour en revenir à mon mari, quand nous serons bien installés dans notre ménage, nous ne nous verrons plus guère qu’aux repas, car nous aurons nos occupations chacun de notre côté. Mais je lui raconterai tout ce que je deviendrai, pour lui donner le bon exemple.

A l’occasion, nous ferons des promenades, quelques visites, quelques courses tous les deux; on jouit bien mieux du plaisir d’être ensemble quand on n’en abuse pas!

Nous sortirons généralement tous les soirs, car il faut toujours avoir beaucoup de relations.

Mais, une fois par semaine, nous resterons très paisibles chez nous, pour nous voir, pour causer, pour faire de la musique. Nous lirons ensemble. Je voudrais qu’il lût aussi bien que M. Chambert!

Et ainsi…, ainsi nous serons très heureux!

22 décembre.

Quelle bonne inspiration a eue maman de m’envoyer à ce cours! Il est maintenant un des plus grands plaisirs de ma semaine.

D’abord, nous nous y retrouvons toutes: c’est notre Cercle!

Nous faisons en sorte d’arriver bien avant l’heure afin de pouvoir causer. Nous nous racontons les nouvelles du jour. Nous cataloguons nos soirées. Nous jugeons nos danseurs selon leurs mérites. Et Louise de Charmoy trouve toujours moyen de faire intervenir la question toilette, qui occupe beaucoup son existence…

Dès le premier cours, elle nous a demandé si nous ne pensions pas qu’il fût mieux de nous habiller pour assister à nos conférences. Nous n’y avions pas songé. Mais, pensant que le coup d’œil serait ainsi plus joli, nous avons accepté sa proposition, puisqu’elle le désirait tant. Aussi nous venons toujours en toilette, mais des toilettes sobres comme il convient à des jeunes personnes résolues à s’instruire sur le mérite des écrivains contemporains;... à supposer que nous y soyons résolues!

Le clan des étrangères, la tour de Babel, comme nous l’appelons, a voulu nous imiter; mais l’élégance s’y fait un peu tapageuse. Cette tour de Babel est représentée par quatre Américaines très exubérantes, quelques Espagnoles avec des tailles souples de créoles, une grosse Allemande, fille de je ne sais quel prince autrefois régnant, une Russe très distinguée et trois Anglaises qui se glorifient d’être grimpées dans l’Himalaya pendant que leur père était gouverneur de l’Inde; un peu raides, des teints d’aurore et des cheveux blonds tordus sur la nuque pour le petit chignon traditionnel.

Toutes, excepté les Américaines, portent de vieux noms, d’une noblesse authentique; celle des Américaines réside dans leur fortune. Mais nos mères sont tranquilles malgré cela, car Mme Divoir est très sévère pour les admissions à son cours.

Du reste, nous sommes six très liées ensemble: les deux de Charmoy, Jeanne, Suzanne, Thérèse de Lubières et moi; aussi nous avons fort peu de rapports avec la tour de Babel et avec les autres jeunes filles du cours que nous connaissons plus ou moins.

Par droit de sagesse, c’est Suzanne qui préside notre groupe. Elle est tellement meilleure que nous!

Quand on la voit, on ne ne songe jamais à se demander si elle est jolie ou non, parce qu’on la trouve tout de suite charmante; et ceux qui ont une fois rencontré son sourire un peu mélancolique, le regard clair, doux, profond de ses yeux bruns, éprouvent toujours le désir de les revoir encore. Suzanne n’est pas triste pourtant, mais elle a une gaieté sérieuse, tranquille, venue surtout de celle qu’elle rencontre chez les autres, et qu’elle partage pour leur faire plaisir, car elle pense à ceux qui l’entourent en premier lieu, et à elle en dernier… Et encore, quand elle y songe!

C’est aussi la perle des confidentes; elle semble toujours s’intéresser aux récits qu’on lui fait,—alors même que, bien certainement, ils ne peuvent la toucher en rien,—sans parler jamais d’elle-même; et avec une telle simplicité! Comme si s’oublier ainsi était une chose tout aisée, toute naturelle!

Sa mère est veuve, toujours malade. Elle a ses deux frères au loin: l’un en ce moment au Tonkin, avec son navire la Conquérante, l’autre à Vienne, où il est attaché d’ambassade. Eh bien! elle se fait leur correspondante assidue; elle leur envoie des petits chefs-d’œuvre de lettres qu’elle me permet quelquefois de lire, car elle sait combien je suis heureuse de sa confiance, des lettres fines, spirituelles, pleines de cœur, disant toujours quelque chose, et qui apportent aux deux absents le bon parfum du «home».

Et puis aussi, sans bruit, sans embarras, elle dirige tout dans la maison, pense à tout, distrait sa mère, lui fait la lecture en anglais (Mme de Vignolles est Anglaise), met à exécution des recettes admirables pour les confitures, et trouve encore le temps de broder des ornements pour l’église de Saint-Aubin et d’habiller je ne sais combien de petits misérables.

Suzanne est trop bonne. Quelquefois j’ai peur qu’elle ne veuille nous quitter pour devenir sœur de charité. Heureusement sa mère la retient parmi nous. Mais n’importe, quand je la vois par hasard au bal et dansant, cela me fait du bien, parce que je suis sûre qu’elle appartient encore aux profanes.

Elle devrait bien apprendre son secret pour être toujours contente à cette pauvre Thérèse de Lubières, qui, elle, a perpétuellement l’air de dire comme Louis XIII à ses courtisans: «Ennuyons-nous! Ennuyons-nous!»

Thérèse a deux millions de dot, ni frère ni sœur, une mère d’humeur un peu capricieuse, mais excellente; un père général qui s’est battu comme un héros en 1870, et irait aujourd’hui au bout du monde sur le moindre désir de Thérèse. Et avec tout cela, elle est la personne la plus ennuyée qu’il soit possible de concevoir.

On dirait vraiment qu’elle est lasse d’être trop heureuse.

Peut-être au moment où elle s’en venait sur la terre, il y a vingt ans, a-t-elle rencontré sur son chemin l’âme d’un vieux misanthrope qui sortait de la vie, dégoûté de toute chose… Il y aura eu confusion! Si bien que le petit bébé rose reçu par Mme de Lubières enfermait l’âme du vieux misanthrope; et voilà pourquoi Thérèse est sceptique et blasée, comme si elle avait déjà vécu une fois!... Parce que nous sommes un peu cousines à la mode de Bretagne, nous nous rencontrons très souvent, en dehors du cours.

Mais j’ai soin de ne jamais parler devant elle des choses qui m’intéressent beaucoup, car elle a une manière de regarder les personnes enthousiastes ainsi que des êtres curieux, d’une espèce particulière, phénoménale, qui vous produit l’effet d’une douche d’eau glacée…

Pourtant, malgré mes précautions, à chaque instant, elle me dit: «Mon Dieu! Paulette, que tu es jeune!» Absolument comme si elle était Mathusalem en personne.

Son air de pitié m’humilie bien un peu sur le moment; mais, malgré tout, j’aime encore mieux être jeune… Et Jeanne aussi pense comme moi; toutes deux nous trouvons si amusant de vivre, quoi qu’en dise Thérèse!

Jeanne n’est certes pas ennuyée! Elle est nerveuse, vibrante, parisienne, avec des yeux qui brillent «pareils à des étoiles», ainsi que le lui a écrit Robert de Saunier, un jour, en jouant «au jeu des portraits»..., une masse de cheveux noirs, découvrant le plus joli cou du monde; des dents éblouissantes, et un beau rire qui sonne joyeux autant que les grelots d’une Folie.

Elle adore le bruit, le mouvement, le monde. Elle est capable d’apparaître à cinq bals dans une seule soirée, de danser dans tous et de «cotillonner» dans le dernier jusqu’à six heures du matin, pour être prête vers huit heures à aller faire son tour du Bois à cheval, être sur pied toute la journée et recommencer le soir…

Si maman voulait, je l’imiterais bien volontiers…

Jeanne est franche, caressante, un brin moqueuse, fort expérimentée, grâce à son frère qui fait son éducation mondaine; mais elle ne veut jamais me repasser sa science tout entière, parce que, assure-t-elle, maman ne serait pas contente qu’elle agît ainsi. Coquette comme un démon, je sais bien qu’elle ne donnerait pas une feuille des roses de sa ceinture au plus séduisant de sa phalange d’adorateurs; malgré sa conversation très indépendante, qui scandalise à chaque instant cette bonne Claire de Charmoy, le décorum fait jeune fille.

Enfin, toutes tant que nous sommes, nous bavardons le plus possible, jusqu’au moment où apparaît M. Chambert.

Alors le silence s’établit tout de suite, même dans les rangs des mères. Il adresse un salut général, nous lance à nous, modestes élèves, un coup d’œil calme et désintéressé—comme il regarderait de jeunes sauvages arrivées en ligne droite de l’Afrique équatoriale—et il commence…

Alors, oh! alors, je lui pardonne d’être froid, intimidant, de nous juger indignes de son attention! Ou plutôt, je ne songe même pas à lui pardonner, je ne fais plus qu’écouter et j’oublie tout le reste… C’est comme si mon esprit s’élargissait soudain, comme s’il lui venait des ailes mystérieuses pour suivre la parole de M. Chambert, là où il lui plaît de l’emporter.

Ce n’est, à proprement parler, ni un cours, ni une conférence qu’il nous fait; il prend le meilleur des deux, et de cette union sort une causerie charmante, assaisonnée de beaucoup d’esprit et d’une petite pointe d’ironie drôle et très fine, entremêlée de lectures et de l’analyse de ces lectures.

Jamais je ne me serais doutée de toutes les choses qui peuvent se trouver dans une dizaine de vers!... Je commence à m’apercevoir que jusqu’ici j’ai toujours lu comme une petite sotte, sans me demander si je comprenais bien. Avec M. Chambert, je crois que Bossuet lui-même ne m’épouvanterait pas!... et pourtant j’ai conservé un souvenir… austère!... de l’Oraison funèbre du prince de Condé!!!

Quand M. Chambert parle, il n’est plus du tout froid. Il devient au contraire aussi vibrant que Jeanne, et il a une manière à lui de s’exprimer originale et vive, et si simple en même temps. Que les personnes posées, comme papa, parlent bien, voilà une chose toute naturelle; c’est de leur âge… Mais il me semble si étrange d’entendre M. Chambert, quand je me rappelle la conversation de Georges Landry et des autres! Je ne me le figure pas disant:

«Madame une telle est d’un chic épatant!» ou quelque autre phrase plus accentuée encore, grâce à la présence d’une de ces expressions… pittoresques qui nous arrivent au passage, quand ces messieurs causent ensemble, nous croyant occupées ailleurs.

Si j’écoutais souvent parler M. Chambert, je suis sûre que je finirais par devenir une femme intelligente pour de bon. Il m’apprend à réfléchir. Il me fait penser à une foule de choses sérieuses auxquelles je n’aurais jamais songé à moi toute seule, dont j’avais à peine une idée vague, confuse, et qu’il me semble pourtant avoir toujours comprises, dès que je l’entends les exprimer.

Je suis très fière quand j’ai dans la pensée, en même temps que lui, le mot dont il se sert…

Il parle, et les de Charmoy écrivent toutes ses paroles. Jeanne griffonne capricieusement. Thérèse le considère avec surprise, un homme qui sent si vivement!...

Suzanne et moi, nous ne prenons presque pas de notes, car il n’y a pas à craindre que nous oubliions ce qu’il nous dit. Mais une fois de retour à la maison, je recherche les morceaux de prose ou de poésie qu’il nous a lus, afin de voir si mon impression est la même que la sienne; et quand cela arrive, j’en suis très contente, parce que j’ai entendu vanter bien des fois la justesse de ses appréciations littéraires. La «justesse»!... Quel joli mot!... et je l’ai trouvé toute seule…

2 janvier 189.

Notre jour de l’an s’est passé comme tous les jours de l’an: avec des embrassements, des cartes de visite, des bonbons, des compliments, des étrennes; le tout agrémenté de l’éternel «Je vous souhaite une bonne année!»

A onze heures, maman nous avait envoyés à la messe, les deux petits, miss Emely et moi. Je n’étais pas trop fâchée qu’elle ne nous accompagnât pas, parce que sa présence m’aurait peut-être empêchée de mettre certain projet à exécution. Depuis le jour où Jeanne m’a dit «que le nom du premier pauvre auquel on fait l’aumône le jour de l’an est le nom de votre mari», je ne manque pas de tenter l’expérience.

La première année, mon pauvre s’appelait «Louis». Louis…, je n’adore pas ce nom-là; j’en aurais même mieux aimé un autre, mais enfin! Louis de… quelque chose de bien sonnant… «Fils de saint Louis, montez au ciel!...» C’était encore possible.

L’année dernière, je recommence ma question, pour voir si j’aurai la même réponse. Et alors il ne s’appelait plus Louis, mon futur mari, il se nommait… c’était bien autre chose!... il se nommait… Antoine!!!

J’étais désolée, quand Jeanne m’a fait remarquer que la troisième fois seule comptait toujours. Aussi, cette année, le résultat de ma demande devait être sérieux.

Nous étions arrivés juste pour la messe, de sorte que je n’avais pu placer ma question avant d’entrer dans l’église. Mais, pendant la messe, ces noms: Louis, Antoine et… trois étoiles me trottaient dans la tête. S’il allait encore s’appeler Antoine!...

Nous sortons enfin, et je cherche tout de suite un pauvre convenable pour ce que je voulais en faire. C’était une fatalité: il n’y avait que des femmes, ou bien des vieux de mauvaise mine. Enfin, ô bonheur! j’aperçois un petit garçon très laid, accroché à la robe de sa mère. Je me glisse de son côté, sans répondre aux femmes qui me répétaient en chœur:

—Ne m’oubliez pas, s’il vous plaît, ma chère dame! La charité!

Et je demande au petit, très vite:

—Comment t’appelles-tu?

Au lieu de me répondre, il me regarde effaré, et lui aussi me marmotte:

—Un petit sou, s’il vous plaît, ma bonne dame!

Et voilà Geneviève et Patrice qui m’appelaient, et miss Emely qui me faisait signe de venir. Je recommence:

—Dis-moi donc comment tu t’appelles!

Le petit nigaud continue à me regarder, et il reprenait son éternel refrain, quand je l’arrête désespérée, car Mme de Vignolles approchait avec Suzanne, et Geneviève remontait les marches pour voir ce que je faisais.

—Dis-moi ton nom, et je te donnerai cette belle pièce blanche.

Il devient tout de suite intelligent.

—Michel, ma bonne dame, Michel.

—Ah! Michel?...

Je donne la pièce promise, et je rejoins bien vite Germaine, qui me demande ce que je voulais à cet affreux petit garçon.

Je réponds au hasard:

—Je le questionnais parce que je le trouvais très gentil.

Nous descendons les marches, et nous retrouvons Suzanne, Mme de Vignolles, toute notre colonie habituelle de la messe de onze heures, sans oublier le petit sous-lieutenant, M. de Boynes, qui est devenu mon fidèle chevalier, depuis qu’il est en garnison à Paris.

Devant l’église, une fillette nous offre des bouquets de violettes et de narcisses jaunes venant de Nice, qui semblent tout frissonnants sous notre ciel de Paris… Et ces fleurs, et le beau soleil qui glisse sur les toits encore çà et là couverts de neige, et les messieurs chargés de paquets, et les femmes qui passent frileuses dans leurs fourrures, le visage rosé par l’air vif, tout a l’air de dire: «Bonne année! Bonne année!»

Mais Patrice, qui ne voit rien de tout cela, gémit qu’il a froid; et nous voilà partis, moi répétant toujours ce nom de Michel.

—Michel! Je ne connais pas de Michel. Je n’en ai vu que dans les romans de Mme Gréville: c’est un nom russe… Peut-être, alors, me marierai-je avec un prince russe… Ce serait assez bien s’il ne m’emmenait jamais en Russie!

En arrivant à la maison, dans l’antichambre, j’aperçois des cartes de visite sur un plateau. Je jette un coup d’œil, et sur l’une d’elles je lis: «Michel Chambert, rue de Lille.»

Il m’a semblé alors que mon cœur faisait un grand saut dans ma poitrine!... Ah! il s’appelait Michel, notre dédaigneux M. Chambert!... Quelle drôle de chose!... Michel! comme le petit garçon de l’église!

J’ai attendu que maman ait vu les cartes; j’ai même fait des yeux étonnés quand elle a dit:

—Ah! M. Chambert a envoyé la sienne.

Et je lui ai demandé d’un air tranquille si elle voulait bien me la donner; car enfin, elle était un peu pour moi, cette carte, puisque c’est moi qui vais écouter les conférences!

Maman, ne sachant pas que j’avais trouvé un pauvre appelé Michel, a cru à une fantaisie, et, avec sa permission officielle, j’ai pris la carte.

Maintenant elle est à moi!... dans la boîte des souvenirs de cotillon.

Louis?... Antoine?... ou Michel?... J’aimerais mieux Michel!

10 janvier.

Il n’est pas froid! Il n’est pas dédaigneux! Il n’est pas intimidant! Je suis contente! oh! mais contente!... Comme tout s’arrange bien en ce monde sans que nous nous en mêlions!

Ce matin, à déjeuner, maman me dit de m’habiller pour trois heures, parce que nous irons faire des visites.

Dans le fond du cœur, je me mets à les maudire, car les visites de jour de l’an!... oh!... Je le regrette bien maintenant; mais je ne pouvais pas deviner ce qui allait se passer.

Nous arrivons chez Mme de Simiane où il y avait, comme à l’ordinaire, beaucoup de monde.

Mme de Simiane est une des plus anciennes amies de maman; elle est très bonne et fort intelligente; elle connaît toutes les célébrités de Paris: artistes, écrivains, couturières, pâtissiers, prédicateurs, hommes politiques, etc.; et elle laisse volontiers voir qu’elle les connaît…, surtout les célébrités que l’on reçoit.

Elle possède un fils dont elle est très fière, un grand garçon gauche qui a toujours des prix au concours général; deux petites filles, jolies et fines comme des vignettes anglaises, et un mari très bon, mais dont le caractère varie avec le cours de la Bourse, «car il est un des rois de la finance», dirait la baronne de Charmoy.

J’aime beaucoup Mme de Simiane… Et encore plus depuis cette après-midi… bien qu’en réalité elle n’ait été presque pour rien dans mon plaisir.

On nous annonce donc dans le salon. Il se fait un mouvement, tous les hommes se lèvent, les dames saluent, car maman est une manière de grand personnage… Moi, je représentais le mari de la reine!

Mme de Simiane m’embrasse.

J’entrevois un monsieur qui m’avance un fauteuil; je lève le nez pour le remercier, et je reconnais… M. Chambert, M. Michel Chambert!

Je sens que je deviens rouge comme une fraise; heureusement le jour tombait, et les lampes n’étaient pas encore allumées… Il ne ressemblait plus du tout à un sévère professeur; c’était un homme du monde distingué, élégant même! Et puis, il avait l’air bien plus jeune, et ses yeux n’étaient plus ni si intimidants, ni si sérieux!

Mme de Simiane le présente à maman, qui est très aimable et lui dit combien elle regrette de n’avoir pu encore aller écouter ses conférences, etc.

Moi, j’étais dans le vague; il me semblait rêver, et ce nom de Michel me bourdonnait aux oreilles… J’avais beau me gronder, me répéter que j’étais absurde, que c’était bien le moment de me montrer personne d’esprit pour relever les jeunes filles dans son estime; rien, je ne trouvais rien! Il ne me venait à la pensée que des phrases sottes!...

D’un mouvement machinal, je regarde en face de moi, comme si j’allais y rencontrer l’inspiration, et je m’aperçois dans la glace à côté de lui…

Eh bien! vraiment, avec mon costume vieux rouge, mon grand chapeau Gainsborough, je n’avais plus l’air d’une petite fille J’étais même très… agréable!

Quand je vois cela, le courage me vient un peu; et comme maman disait à M. Chambert qu’il m’avait réconciliée avec les cours, une belle phrase me traverse l’esprit. J’allais la placer. Par malheur, il se tourne de mon côté; je rencontre ses yeux… voilà ma belle phrase envolée! et, sans réfléchir, je m’écrie:

—Oh! c’est vrai, monsieur. J’aime infiniment vos conférences parce qu’elles me rendent plus intelligente!

Ce que je venais de dire n’était pourtant pas extraordinaire, tout le monde se met à rire; lui aussi. Mais il ne paraissait pas se moquer de moi, et il me répond avec ce sourire qui lui donne l’air très jeune, sourire dont il ne nous gratifie jamais; au cours:

—Je serais fier de mériter un semblable compliment; mais je n’ai vraiment pas le droit de l’accepter! Tout au plus, puis-je vous apprendre, mademoiselle, à mieux jouir de votre intelligence.

J’ai secoué la tête, mais sans répondre, parce que j’avais peur de dire encore quelque chose de drôle.

La conversation est redevenue générale. On a félicité M. Chambert de son dernier roman, qui n’est pas pour les jeunes filles, mais qui a l’air fort au goût des parents; car ils en parlaient avec une chaleur!... de ses «portraits de femmes» dans la Revue parisienne, qui sont, paraît-il, si bien dessinés et si ressemblants, que toutes les dames, ont à la fois grande envie et grand’peur d’être croquées.

Un monsieur bavard et curieux lui ayant demandé s’il comptait les faire suivre d’études sur les jeunes, filles, j’ai été prise de la crainte que nous ne lui servions de modèles au cours. Et, comme tout le monde causait, je lui ai dit, à lui seul, un peu bas, pour ne pas encore provoquer de rires:

—Je vous en prie, monsieur, ne nous imprimez, pas toutes vives!... Surtout, ne faites pas mon portrait!... je ne le veux pas!...

Il m’a regardée gaiement:

—Vous m’en voudriez beaucoup? même si vous n’étiez pas assez ressemblante pour que vos amis vous reconnussent?

Je crois qu’il se moquait un peu de moi sous son extrême politesse, et j’ai eu envie de lui dire des choses désagréables… Mais je n’ai pas osé:

—Ce serait très mal! et je serais si fâchée que je ne vous pardonnerais jamais, jamais!

Il a souri; et d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant:

—Eh bien, je vous promets, à mon grand regret, je vous assure, de ne jamais vous… peindre. Êtes-vous rassurée et avez-vous confiance dans ma parole?

Je l’ai examiné une petite seconde pour voir s’il n’était pas trop moqueur; mais son regard était si franc que j’ai été rassurée, et je lui ai répondu que je le croyais.

Juste à ce moment, comme je n’étais plus intimidée, comme nous commencions à bien causer, Mme de Charmoy est arrivée, suivie de ses deux filles. M. Chambert s’est levé pour partir… Nous sommes encore restées quelques minutes, le temps d’échanger des saluts et des compliments; puis nous avons quitté Mme de Simiane.

En voiture, maman m’a dit:

—Il est très bien, M. Chambert.

J’ai répondu d’un air détaché:

—Vous trouvez, maman?

Quand j’ai vu Jeanne, le soir, je lui ai raconté notre rencontre et notre conversation…

J’ai bien peur qu’il ne m’ait jugée sotte!...

Après tout, cela doit m’être égal!

18 janvier.

Je vais devenir une femme sérieuse. Je m’y suis décidée hier entre huit heures vingt et neuf heures moins le quart!...

Maman était montée voir Patrice, qui avait toussé deux fois pendant le dîner et pour qui elle craignait déjà une fluxion de poitrine. Geneviève, toujours raisonnable, fabriquait une de ses éternelles capelines pour les pauvres. Papa lisait.

Moi, j’errais dans le salon avec un très vif désir de ne rien faire…, du moins tant que maman ne serait pas là!

Je m’approche de la table et j’aperçois le dernier numéro de la Revue parisienne, qui venait d’arriver et était encore dans son enveloppe.

La Revue parisienne! les fameux portraits de M. Chambert!... tout se tenait.

Je demande à papa:

—Voulez-vous que j’ouvre la Revue parisienne? Papa est distrait; le compte rendu de la Chambre l’absorbe.

—Si tu veux, mon enfant.

Je ne me le fais pas répéter. Je prends un coupe-papier, et je commence à couper bien lentement pour avoir le temps de jeter un coup d’œil sur chaque feuillet—je ne lisais pas!... Non! je regardais seulement!—et j’aperçois: «Portraits de femmes: La Femme de devoir.»

J’avais maintenant un désir fou de savoir ce qu’il avait écrit et comment il écrivait…

«La Femme de devoir!» ce ne pouvait être que convenable! Pourtant, je n’osais pas… Je trouve si honteux de lire quelque chose en se cachant, malgré les belles théories des de Charmoy qui assurent que cela se fait très bien, et que toutes les jeunes filles en sont là!

Enfin, je n’y tiens plus, et je demande à papa:

—Puis-je lire la «Femme de devoir»?

Papa était toujours dans la politique; il entend d’une manière vague et il me répond:

—«La Femme de devoir?...» Certainement. Mgr Dupanloup a dû écrire de belles pages sur ce sujet. C’est une excellente lecture, Paulette.

Papa n’était pas du tout à la question! Mais, tant pis; c’était par trop tentant!

Je me dis:

—Si maman arrive, je lui raconterai tout.

Et je me plonge dans l’article en me répétant, pour tranquilliser ma conscience, que je le parcourrai seulement, et que, s’il n’est pas convenable, je m’arrêterai…

Eh bien, j’ai tout lu! Mieux que convenable, il était si beau, que plus j’avançais, plus je me faisais l’effet d’un petit monstre—moi qui trouve la vie si facile et si charmante!—comparée à cette femme que M. Chambert montrait simple, tendre, courageuse, toujours souriante dans une existence qui me ferait sécher d’ennui!

Et j’aurais voulu avoir aussi des responsabilités, des sacrifices, des dévouements en perspective; je ne sais quoi enfin! pour être aimée et estimée comme elle…

Je sais bien que l’on m’aime! mais ainsi qu’une bonne petite créature amusante, incapable d’être prise au sérieux!... Et M. Chambert, lui-même, j’en suis sûre, me juge de la sorte.

C’est juste, mais c’est humiliant! Et je ne veux pas rester une enfant toute ma vie comme Alfred de Musset, dont il était question dans notre dernière conférence! Et je veux devenir, moi aussi, une femme sérieuse!

Et dans douze ou quinze ans, quand je serai une respectable mère de famille, mon mari et moi, nous prierons, un soir, M. Chambert, qui sera notre ami, de venir nous voir. Ce sera au mois de mai; il fera très beau, le ciel sera tout étoilé; et l’air chargé d’odeurs de violettes.

Et quand nous serons paisibles à causer sur le balcon—on cause si bien quand la nuit est venue!—je lui dirai:

—Mon cher monsieur Chambert, je suis très heureuse aujourd’hui, et je vous en remercie de toute mon âme, car c’est à vous que je dois mon bonheur. Autrefois j’étais une petite fille folle et insouciante, et je serais peut-être restée ainsi toute ma vie, si vous ne m’aviez fait, sans le savoir, le plus beau sermon que j’aie jamais entendu… Et de ces pages lues en contrebande,—car papa les croyait de Mgr Dupanloup,—je vous serai éternellement reconnaissante!...

J’étais si bien emportée par mon enthousiasme, que j’ai lâché la Revue parisienne laquelle est tombée par terre avec un déchirement de papier qui m’a réveillée net… Je n’ai plus vu ni le balcon, ni le ciel étoilé, ni M. Chambert, ni mon mari inconnu; mais bien papa qui lisait toujours et Geneviève qui me regardait étonnée.

Je voulais pourtant devenir une femme sérieuse; seulement je ne savais trop par quel bout m’y prendre!...

J’ai commencé par relever la Revue parisienne; je l’ai posée sur la table, bien pliée, comme l’aurait fait maman. Et puis, j’ai demandé à Geneviève, qui n’en pouvait croire ses oreilles, de me confier une de ses insipides capelines; et quand maman est descendue, elle nous a trouvées travaillant toutes les deux; moi, n’ayant pas encore cassé ma laine.

Elle m’a dit stupéfaite:

—Comment, tu travailles?

—Oh! oui, maman. Je veux devenir une femme sérieuse!

Maman s’est mise à rire, à rire de si bon cœur, que sa gaieté m’a gagnée. Papa est sorti de ses journaux et a demandé ce qu’il y avait. Maman lui a expliqué la chose.

—Ah! c’est déjà l’effet de Mgr Dupanloup! a-t-il dit.

Maman ne comprenait pas bien, mais je n’ai pas cru devoir trop l’éclairer sur les causes de ma conversion… Elle me verra à l’œuvre!

4 février.

L’_Épatant_ a ouvert ses portes.

Comme toute femme qui se respecte doit assister à «sa première», maman y est allée, moi aussi. Naturellement, elle n’a pas vu les tableaux; ce n’est pas, du reste, pour cela que nous nous y trouvions. Et pourtant, il y a de bonnes gens consciencieux qui y viennent avec cette intention; ils se pressent, ils s’étouffent, ils deviennent pourpres, afin d’entrevoir vaguement, pendus au mur, des dames de tous genres, des fleurs, des militaires, des bêtes, etc. Ils ne sont pas «dans le mouvement», ces bonnes gens, sans quoi ils sauraient qu’à l’ouverture de l’_Épatant_, on ne va pas voir, mais se faire voir.

Continuer : partie 2 sur 3