Rêve blanc
Il s’est fait un silence subit, parce…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Nous avons fait pour la forme le tour de la salle, recrutant à chaque pas des personnes de connaissance. Puis nous avons été tous nous asseoir à l’entrée, pour regarder le coup d’œil qui est toujours le même: des petites femmes très gentilles, les yeux brillants sous une imperceptible voilette, les cheveux, en général, d’un blond… chaud qui contraste bien avec le velours sombre des chapeaux.
Elles circulent, le manteau à demi rejeté en arrière, de façon à dégager les épaules, escortées par de vieux diplomates à barbe grise, corrects et souriants, par de petits jeunes gens roides—genre anglais—et d’autres très gesticulants—genre français.
Et en haut, à leur balcon, les membres du Cercle regardent, comme les dieux de l’Olympe, tous ces simples mortels et mortelles qui tournent sur eux-mêmes dans un vague parfum de poudre de riz, au milieu du murmure des conversations où il est, quelquefois, question de peinture et plus souvent d’autres choses. Pourtant, de temps à autre, on entend:
—Oh! regardez donc, ma chère, ce Flameng est adorable!
Ou bien:
—Et ce Besnard! Il est inouï! Quelle richesse de couleur!
Et d’autres exclamations du même genre.
Pendant que nous étions bien installées à regarder les arrivants, nous avons envoyé nos cavaliers faire une reconnaissance dans la salle afin que nous puissions, nous aussi, parler du Flameng «adorable» et du Besnard «inouï».
Près de nous, se trouvait une famille qui, certainement, était venue pour toute autre chose que pour la peinture… Il s’agissait, bien sûr, d’une présentation; car il y avait là—l’air solennel et pénétré—le père, la mère, la grand’mère, la petite sœur et la jeune personne en question; tous en toilette, mais des toilettes du Marais. La jeune fille avait une plume blanche à son chapeau, comme Henri IV, et des gants marron… Oui! elle avait des gants marron, marron foncé!... pour une présentation!
Ils se sont levés d’un commun accord en voyant arriver une respectable dame, suivie d’un gros monsieur très rouge, et appuyée sur le bras d’un jeune homme frisé, comme s’il allait faire sa première communion.
La jeune fille au panache blanc était devenue toute rose, elle adressait des saluts au père, à la mère, au fils… Après force cérémonies, ils se sont tous casés. Mais les deux jeunes gens paraissaient si intimidés qu’ils me faisaient pitié. Heureusement, elle a laissé tomber son manchon, il s’est précipité pour le ramasser, elle aussi: ce mouvement sympathique a rompu la glace…
Je n’ai pas pu continuer mes observations parce que nos éclaireurs revenaient avec des renseignements; ils nous ont assuré que le succès du Salon était pour le portrait de Mme H… par Carolus Duran. Aussi, dès que Jeanne est arrivée, je lui ai dit de confiance:
—Tu sais, chérie, il faut que tu voies le Carolus Duran. Il est splendide!
Jeanne m’a demandé, en me regardant:
—Tu l’as vu? de tes yeux vu?
Je me suis mise à rire, tant son visage était malicieux.
—Ce sont les yeux de ces messieurs qui ont admiré pour moi…
Jeanne m’a lancé un coup d’œil triomphant, car elle était fière d’avoir deviné si juste.
A ce moment, comme je recommençais l’inspection des nouveaux venus, je vois entrer qui…? M. Chambert, avec un monsieur et deux jeunes femmes. L’une d’elles était sa belle-sœur; je la reconnais tout de suite, d’après le portrait que j’ai vu chez Mme de Charmoy; et tout de suite, aussi, je me rappelle que je veux devenir une femme sérieuse. Jeanne n’avait rien remarqué. Je lui dis:
—Demande à ton frère de nous accompagner au Carolus Duran.
(Son frère est un très gentil garçon qui a fait son droit au temps jadis et aujourd’hui conduit très bien les cotillons; il ne plaide jamais, mais il joue très bien la comédie.)
Jeanne transmet ma requête. M. Landry se lève immédiatement, et, chose rare, les mamans ne font pas trop de «mais», sur notre promesse de revenir vite.
Rien ne m’était plus égal, une fois que M. Chambert m’aurait vue!...
Je regarde de quel côté il se dirige; et, sans que ni Jeanne ni M. Landry s’en doutent, j’opère une si savante manœuvre, que nous arrivons à un tournant juste en face de lui…
Il nous reconnaît toutes les deux, Jeanne et moi; il nous fait un grand salut très respectueux en me regardant, moi, plus qu’elle,—et pourtant Jeanne est très jolie;—et nous passons…, quand j’aurais trouvé si agréable de m’arrêter!
J’ai vu le mouvement de Mme Raoul Chambert, demandant qui nous étions. J’aurais bien voulu entendre sa réponse… et bien voulu aussi être cette dame qu’il accompagnait et avec laquelle il causait.
Pourtant, j’étais déjà contente de l’avoir rencontré, et je l’ai été encore davantage quand M. Landry, qui connaît tout le monde, a dit:
—C’est un charmant garçon que Chambert!... Si intelligent, et pas du tout poseur!... Il est rudement lancé maintenant, il ira loin!...
Jamais je n’avais trouvé Georges Landry si agréable. Et j’étais mille fois plus joyeuse d’entendre ainsi parler de M. Chambert que de recevoir un compliment pour moi… Et pourtant j’aime bien les compliments quand ils ont l’air d’être sincères!...
Comme j’étais tout à fait redevenue une femme sérieuse, j’ai demandé à Jeanne si nous ne pouvions pas regarder un peu les tableaux par nous-mêmes. Elle a dit «oui» très volontiers; d’autant plus que se promener sans nos mères, escortées seulement par son frère, l’amusait beaucoup aussi.
Par malheur, nous avons fait notre revue avec un peu trop de conscience, si bien que notre tour s’est prolongé, et, en revenant, nous avons été grondées.
Maman, surtout, paraissait très mécontente et n’a pas voulu comprendre que nous avions examiné toutes les toiles par raison, non pour notre plaisir.
12 février.
Jamais, non, jamais je ne deviendrai une femme sérieuse! Quand je pense à ce qui s’est passé aujourd’hui au cours, j’ai envie d’aller me jeter dans un couvent… sombre et humide!...
Mais M. Chambert est bien de moitié dans ma sottise.
Au lieu de nous faire, comme à l’ordinaire, une conférence, n’imagine-t-il pas de nous demander d’analyser devant lui, séance tenante, des morceaux de poésie qu’il venait de nous lire! C’était de Coppée, plusieurs scènes du Passant et une autre fort dramatique de Severo Torelli.
Je baisse la tête sur mon cahier de notes, faisant semblant d’être très absorbée, tant je craignais qu’il ne m’interrogeât. Mais il s’adresse à Charlotte Verly.
Pauvre Charlotte! C’était terrible de répondre ainsi devant plus de cinquante personnes.
Aussi elle ne répondait rien. Lui essayait de la secourir.
—Voyons, mademoiselle, vous pensez certainement quelque chose des deux pièces de vers que vous venez d’entendre?
Elle (très bas et très rouge):
—Oh! oui, monsieur!
—Eh bien! mademoiselle, faites-nous part de vos impressions… Trouvez-vous qu’elles se ressemblent?
—Oh! non, monsieur!
—Quelle différence voyez-vous entre elles?... Prenons d’abord Severo Torelli, si vous voulez bien.
—C’est très beau, monsieur.
—En effet, c’est très beau… Mais il y a bien des choses qui sont belles, des statues, des étoffes, des églises, etc. Précisez davantage, je vous prie.
Sa voix devenait un peu impatiente; il avait absolument l’air de penser: «Quelle petite sotte!»
Elle, qui s’en apercevait, se troublait de plus en plus.
—Aimez-vous mieux, mademoiselle, me parler du Passant?... Voyons, ne vous imaginez pas que je vous demande une chose bien difficile… Dites tout simplement ce que vous pensez.
Je crois qu’elle ne pensait plus rien du tout… sinon que M. Chambert était insupportable…
J’avais bien le même avis; je craignais toujours qu’il ne songeât à moi…
—Le Passant... c’est très joli!...
—_Severo Torelli_ très beau!... Le Passant très joli! J’aurais aimé une appréciation moins vague… Si l’une de ces demoiselles voulait bien vous aider?... Mlle de Marsay?
C’était trop fort! Mon cœur se met à battre vite dans ma poitrine, et, sans réfléchir, je m’écrie:
—Oh! monsieur, ce n’est pas la peine de rien me demander. Si vous m’interrogez avec cet air agacé, je ne pourrai jamais vous répondre!
Ma phrase n’était pas achevée que j’avais la conscience d’avoir dit une énormité! Et j’aurais voulu me voir à Pampelune, à Chandernagor, n’importe où!... pourvu que ce ne fût pas dans cette salle de cours, au milieu de ces cinquante personnes!... sous son regard à lui!
Il y eut d’abord un moment de stupeur; puis, comme une traînée électrique, un rire fou courut dans toute la salle.
Je me hasardai à le regarder… lui; il riait aussi, et si franchement que cela me mit un peu de baume dans l’âme… Son visage avait cette expression jeune et gaie que je lui avais vue chez Mme de Simiane. Il reprit son sérieux le premier et il dit à Charlotte:
—Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous avoir ainsi tourmentée… C’est moi qui ferai cette analyse que je vous demandais, en effet, d’une façon bien impromptue!
Il paraît qu’il l’a admirablement faite; mais je n’en ai rien entendu, bien que j’aie écrit des pages de notes pour cacher ma confusion.
Quelle idée il devait avoir de moi!... Et maman, qu’allait-elle dire?... Et cette histoire qui ne pouvait manquer de courir tout notre cercle!... Mon Dieu! mon Dieu!
Si encore il m’avait été possible de m’excuser!... Mais non! Je devais rester indifférente, tranquille à ma place.
A la sortie du cours, Charlotte s’est jetée à mon cou:
—Que vous avez été gentille de venir à mon aide! Quelle idée de m’interroger ainsi! Pour rien au monde, je ne lui aurais dit un mot… J’avais envie de le battre!
—Je n’ai pas été gentille du tout… C’est pour mon compte que j’ai répondu… et j’en suis même bien fâchée!
Toutes mes amies se sont écriées que je méritais beaucoup d’éloges pour ma bravoure… Mais j’étais au contraire bien honteuse d’avoir agi comme un bébé, moi une future femme sérieuse! et quand je désire tant qu’il m’estime…
Nous étions sous la grand’porte, miss Emely et moi, attendant la voiture qui s’approchait. Il pleuvait. Je ne pouvais pas ouvrir mon parapluie; tout allait mal dans ce jour néfaste.
A ce moment, apparaît M. Chambert qui sortait aussi. Il était tout près de moi, me saluant. Je ne sais quelle idée me vient; j’abandonne mon parapluie, et je lui dis très vite—sinon je me serais aperçue que j’oubliais les convenances et je n’aurais plus osé:
—Monsieur, j’ai été très peu polie! Ne m’en veuillez pas, je vous en prie! Si j’avais réfléchi, je vous aurais adressé une phrase beaucoup plus convenable.
Il s’est mis à rire gaiement, et a répété:
—Une phrase plus convenable, mais qui aurait voulu dire la même chose, n’est-ce pas?... J’avais donc l’air bien impatient?... non, agacé? J’en suis très fâché, je vous assure.
—Vous étiez détestable, ai-je répondu étourdiment.
Il avait toujours son beau sourire, à la fois brillant et sérieux:
—Alors, il me faut vous promettre de ne plus vous interroger?... Chaque fois que nous nous trouverons ensemble, il est écrit que vous obtiendrez de moi une promesse!...
Je ne sais pourquoi, j’ai été tout à coup si contente de voir qu’il se souvenait de notre rencontre chez Mme de Simiane.
—Il ne faut jamais nous interroger, c’est trop effrayant!... En dehors du cours, c’est différent. Je vous analyserai tout ce que vous voudrez…
Miss Emely, ne comprenant rien à cette conversation, écoutait, enveloppée dans son caoutchouc.
—Paulette, here is the carriage.
J’ai encore fait une tentative pour ouvrir mon parapluie. M. Chambert l’a vu et m’a dit respectueusement:
—Voulez-vous me permettre, mademoiselle, de vous abriter jusqu’à votre voiture?
J’ai un peu incliné la tête en signe de consentement. Je n’osais pas parler, j’avais peur qu’il ne devinât à ma voix comme j’étais contente…
Malheureusement, le trottoir a été traversé trop vite; il me semblait si amusant de marcher ainsi à côté de lui, toute seule! Miss Emely trottinait près de moi.
Comme le coupé partait, je me suis penchée un peu; et il a répondu à mon petit signe de tête par un profond salut.
J’ai tout raconté à maman, aussitôt rentrée; j’aimais encore mieux que ce fût par moi qu’elle apprît l’histoire…, au moins, je pouvais présenter les choses d’une manière favorable à mes intérêts.
J’ai dû être bien éloquente; maman n’a pas semblé trop fâchée; elle m’a grondée pour la forme, mais elle était plutôt amusée, je le voyais bien.
Elle m’a dit:
—M. Chambert ne voudra plus vous faire de cours.
Je n’ai pas peur de cela… Mais quand donc serai-je une femme sérieuse?...
21 février.
Nous passons la soirée vendredi prochain chez Mme de Charmoy. Ce sera cordialement ennuyeux! Mais il n’y a pas moyen d’échapper à cette réunion.
Nous voyons beaucoup les de Charmoy à la campagne, car leur propriété des Varennes se trouve voisine de la nôtre. Et puis, si Mme de Charmoy est un peu… soporifique, son mari est un homme très agréable,—je répète l’opinion de papa et de maman—et aussi bien physiquement que sa femme l’est peu.
Il ne semble pas beaucoup se plaire dans son «home», il n’y est pas souvent.
L’été, quand on demande à la baronne ce que devient son mari, elle répond invariablement selon l’époque:
—Il visite ses terres… Ou bien: Il chasse…
A Paris, il est au Cercle.
Pourtant, tous les vendredis, il s’ennuie consciencieusement en famille et au milieu des invités de sa femme; une manière comme une autre de faire maigre!...
Il n’y a pas à s’illusionner, vendredi, nous ferons comme lui. Si seulement les Chambert pouvaient venir!
Oh! c’est que je les connais, les soirées de Mme de Charmoy!
Dans le salon, riche, correct et banal, les messieurs sont bien tranquilles, trop tranquilles: ils jouent au whist.
Parfois, une voix s’élève:
—Vous venez de faire un mauvais coup… Vous avez joué carreau… C’est le roi que vous auriez dû abattre…
Et puis, ils rentrent dans le silence; et, de nouveau, l’on dirait des automates perfectionnés qui se meuvent paisiblement dans la lumière rose des abat-jour.
Les dames sont assises autour de la table, travaillant,—ou tenant leur ouvrage,—en général, à de grandes tapisseries moyen âge aux couleurs passées, ou bien à des nappes d’autel destinées à une église de village.
Elles causent, comme elles travaillent, sans paraître s’intéresser beaucoup à ce qu’elles font. Elles parlent avec la même indifférence paisible et souriante: de toilettes, de littérature, d’art, de sermons, de politique. Et les propos s’échangent, toujours sur la même note endormante, douce comme une demi-teinte, qui vous donne l’envie de dire une grosse hérésie afin d’obliger tout ce monde nonchalant à s’indigner un peu.
Tout à coup, une dame demande, avec un sourire qui révèle indiscrètement combien cela lui est égal, «si l’une de ces demoiselles serait assez aimable pour faire un peu de musique»...
Louise et Claire, en jeunes filles bien élevées, vont s’asseoir au piano et jouent, avec conscience, une ouverture quelconque.
Un soir où je dînais chez Mme de Charmoy, elles ont entrepris celle de Poète et Paysan, qui a marché assez mal, car Louise, sans que l’on puisse savoir pour quoi, a été prise soudain d’une émotion terrible…
Elle avait bien tort de se troubler; personne n’écoutait… C’est seulement quand le piano s’est tu que tous les invités, n’entendant plus de bruit, se sont aperçus qu’on venait de leur jouer le morceau demandé.
Ils ont alors dit de confiance: «Très bien!... Charmant!! Vraiment, elles font des progrès extraordinaires! Une mesure!... Une sûreté de toucher!...» etc.
Mme de Charmoy rayonnait; son mari avait l’air moqueur; Claire et Louise, qui ne sont pas trop sottes, ne savaient que penser…
Un des joueurs s’est écrié tout à coup:
—Il y avait un bien joli passage… la, la la... Par malheur, il se trouvait que ces la… la… la appartenaient à la Mascotte et non à l’ouverture de Poète et Paysan.
Un demi-sourire discret a passé sur quelques lèvres; mais personne ne s’est autrement ému de l’enthousiasme de ce connaisseur.
On m’a demandé de chanter, ce qui m’a réveillée et eux aussi; mais pour un instant!...
Je n’avais pas fini depuis cinq minutes, que l’engourdissement général revenait à son niveau, la conversation reprenait son «train de sénateur». Et elle a continué à se traîner ainsi piteusement, entrecoupée par des silences pendant lesquels chacun cherchait—ou ne cherchait pas—ce qu’il pourrait bien dire.
Et pourtant, ces dames qui causaient ainsi sont des femmes passant pour intelligentes; qui lisent, qui reçoivent, qui suivent des cours avec leurs filles. Ah! pauvres nous!...
Heureusement, vendredi maman sera là! et elle a le génie de la conversation. Avec elle, je ne sais comment le miracle se fait, tout le monde a de l’esprit. Aussi ses mardis sont-ils très courus. Et c’est une bonne note d’y être reçu!...
Je ne comprends pas pourquoi M. Chambert n’y vient pas… Quoique maman ne me l’ait pas dit, je vois bien qu’il lui plaît…
Il va chez Mme de Charmoy, chez Mme de Simiane… Et avec nous, il se montre d’une réserve!... Quand je serais si heureuse de lui faire les honneurs de notre «home»!
S’il pouvait donc être vendredi chez les de Charmoy!
28 février.
Il y était! Et maman savait que nous devions l’y rencontrer, et elle ne m’en avait pas parlé!...
Aussi, j’ai passé une soirée délicieuse.
Tous les Chambert, excepté l’aide de camp, étaient présents, M. Raoul et sa femme, notre M. Chambert et le vieux père savant.
C’est un grand vieillard maigre, avec un profil découpé comme celui d’une médaille; des cheveux blancs qui découvrent un front large, lumineux; et des yeux tout à la fois vifs et profonds pareils à ceux de M. Michel…
Ce bon vieux monsieur a été très aimable pour moi. Il avait salué maman et causait avec elle. Tandis que j’embrassais Jeanne et Suzanne, que je serrais la main de Thérèse, je l’entends dire à papa:
—Je serais très heureux de connaître mademoiselle votre fille, car je la connais beaucoup de réputation.
Je pense tout de suite que M. Chambert lui a raconté la scène du cours et je me sens devenir rouge.
Papa s’avance:
—Voici ma fille, commence-t-il.
Mais M. Chambert l’interrompt.
—Du tout, du tout… C’est moi qui désire être présenté à mademoiselle.
—Un bien grand honneur pour cette fillette, répond papa.
Et, se tournant vers moi:
—Paule, je te présente M. le docteur Chambert, qui, par ses découvertes scientifiques…
M. Chambert ne le laisse pas achever.
—N’ajoutez rien, je vous prie. Mon titre de docteur est celui auquel je tiens le plus… Voulez-vous, mademoiselle, me donner la main?
Certes oui, je voulais bien, il avait une si bonne figure!
Il tenait ma main et me regardait sans un mot… Je commençais à être intimidée; ses yeux ressemblaient tant à ceux de M. Michel!
Enfin il se tourne vers papa et lui dit avec un sourire:
—J’envie mon fils… et je comprends qu’il trouve beaucoup d’attraits à ses conférences!
Là-dessus, papa demande à M. Michel:
—Cette jeune fille n’est-elle pas une élève bien distraite, monsieur?
Distraite! Ah! si j’avais pu l’être ce certain jour… Je lance, malgré moi, à M. Chambert un regard suppliant pour qu’il ne révèle pas mon aventure à papa.
—Mademoiselle Paule est, au contraire, une auditrice très attentive… Ce sont toujours ses yeux qui m’avertissent du degré d’intérêt que j’éveille dans mon public.
—Alors ils doivent vous dire que l’heure du cours passe trop vite!
Il s’est incliné, et je me suis aperçue que je venais de lui faire un compliment, en exprimant ma pensée toute sincère.
—Charles! a appelé maman qui causait avec Mme Raoul; n’êtes-vous pas très satisfait des conférences de M. l’abbé Dubors sur la «Bible devant la Science»...? Je disais à madame que, depuis un mois, Paulette s’en était enthousiasmée, et, à ma grande surprise, ne voulait plus en manquer une.
Depuis un mois! c’est-à-dire depuis ma conversion, maman ne s’en est pas aperçue!...
Je n’ai rien compris au premier discours sur les «origines des Livres sacrés»... C’était trop savant.
Mais comme je voulais absolument devenir une femme sérieuse, j’ai persévéré; et maintenant je commence à me reconnaître assez bien dans toute cette théologie!
Papa s’était rapproché avec le vieux M. Chambert; et dans le coin des parents, on s’est mis à parler sermons, puis microbes, d’une façon si animée, que Mme de Charmoy ne devait plus reconnaître son salon.
Nous, les jeunes filles et les jeunes gens, nous étions installés tous ensemble à l’autre bout de la pièce. M. Michel était resté près de moi. Jeanne, son frère, Thérèse, Louise de Charmoy, le petit de Boynes,—que l’on trouve toujours partout, excepté dans son régiment,—se sont lancés dans une grande discussion sur les toilettes du bal costumé des Denans.
La conversation devenait générale, très animée. Comme personne ne faisait attention à moi, j’ai dit à M. Chambert:
—Ce n’est pas bien généreux de votre part d’avoir raconté à monsieur votre père ce… ce qui s’est passé au cours!... Vous savez que j’en étais très confuse!
Il m’a jeté un regard rapide, comme pour voir si je parlais sérieusement.
—M’en voulez-vous vraiment de l’avoir fait?... Alors, je dois chercher une excuse à mon indiscrétion. Je croyais avoir été le premier coupable; et comme mon père s’intéresse fort à votre cours, je lui avais fait ma confession… Il y a répondu en me déclarant qu’il trouvait…
Ici, M. Chambert s’est tout à coup arrêté avec un indéfinissable sourire.
—Que j’étais bien mal élevée, n’est-ce pas? ai-je demandé très malheureuse.
—Oh! comme vous êtes loin de la vérité! Ma phrase est restée inachevée, parce qu’elle prenait l’allure d’un compliment si banal, que je n’ai pas osé vous l’offrir.
J’ai répondu trop vite comme à l’ordinaire:
—J’accepte toujours les compliments! seulement, souvent je n’y crois pas… Mais j’aimerais beaucoup à en recevoir un de M. le docteur Chambert, car il ne peut jamais dire que la vérité!... Je suis si fière qu’il ait désiré connaître papa!
Le regard brillant de M. Michel est devenu très doux.
—Mon père, en venant ici, était fort désireux de s’y rencontrer avec M. de Marsay. Mais il souhaitait, je crois, tout autant, d’être présenté à Mlle Paule.
Je suis devenue rouge de plaisir. M. de Boynes me regardait; il avait l’air impatienté de me voir ainsi causer avec M. Michel, et il a dit à Jeanne, qui soutenait avec ardeur la cause d’une coiffure Marie Stuart:
—Demandez à Mlle Paule ce qu’elle pense de la question.
Je ne savais pas du tout de quoi il s’agissait, mais j’ai répondu avec enthousiasme:
—Je trouve que c’est extrêmement joli.
Jeanne, enchantée, a continué la discussion.
M. Chambert et moi, nous avons repris notre causerie; je m’efforçais d’être bien tranquille pour que maman ne songeât pas à m’appeler de son côté.
Il me paraissait si étrange et si charmant de pouvoir ainsi parler avec lui, mon maître, qui m’intimide tant au cours!
M. Chambert avait entendu maman dire que je m’intéressais à la «Bible devant la Science»; et cet intérêt avait l’air de lui sembler très extraordinaire.
—Mais je suis beaucoup plus raisonnable que vous ne le croyez! me suis-je écriée bien vite. Et même, je lis, en ce moment, un ouvrage très, très sérieux, un «_Choix des lettres de Mme de Sévigné_».
Un éclair de gaieté malicieuse a passé dans son regard; et il m’a semblé tout à coup le voir au cours, rendant compte de nos humbles résumés littéraires, qu’il dissèque impitoyablement avec une parfaite politesse.
—Pauvre Mme de Sévigné! De quel ton vous parlez d’elle!... Il semble que vous l’ayez trouvée très, très ennuyeuse!
Il avait si finement imité mon accent, que je n’ai pu m’empêcher de rire.
—Que vous êtes moqueur! lui ai-je dit, moitié fâchée, moitié amusée. Assistez une fois à l’une des conférences de l’abbé Dubors, et vous verrez si j’ai peur des sujets graves!... Tous nos amis y viennent. Nous nous retrouvons après la messe; c’est très agréable!... J’aime presque autant ces sermons-là que vos cours… pas tout à fait, pourtant! ai-je rectifié. Je sentais bien qu’à mes yeux les deux conférences n’avaient pas absolument le même intérêt.
Je ne sais pourquoi, au premier moment, il n’a pas paru flatté du rapprochement. Mais cette impression n’a pas duré; et comme il me faisait compliment de ma sagesse, je lui ai raconté que je la lui devais et lui ai parlé de la «Femme de devoir».
Mon récit l’a fait rire; mais après, il m’a dit, presque gravement:
—Vous ne devez pas lire ainsi les articles de la Revue parisienne; ils ne sont pas écrits pour vous!
C’était mon tour d’être un peu effarouchée; pourtant, la première seconde d’étonnement passée, j’ai trouvé bon de sentir qu’il s’intéressait à moi; et je lui ai expliqué que je ne lisais jamais rien sans la permission de maman. C’était par hasard, cette fois-là…
Jeanne, qui avait enfin fait triompher Marie Stuart, m’a glissé à l’oreille:
—Laisse-nous-le un peu!
—Quoi donc?
—M. Chambert! Tu l’as pris pour toi toute seule depuis le commencement de la soirée!
J’avais un peu envie de me fâcher. Mais je n’en ai pas eu le temps. Mme de Charmoy, qui n’avait plus son regard endormi, s’est précipitée de mon côté, me demandant: «Si je serais assez aimable pour dire une de mes délicieuses romances.»
En général j’adore chanter, surtout chez Mme de Charmoy, car personne ne fait attention, et c’est alors comme si j’étais seule.
Mais ce bienheureux soir, tout avait changé. Les travailleuses sortaient de leur engourdissement et ne travaillaient pas; les joueurs ne ressemblaient presque plus à des automates, et M. de Charmoy paraissait aussi joyeux que lorsqu’il sort de sa maison pour aller au Cercle…
Mais chanter devant lui, M. Michel!
Ah! si j’avais pu, au moins pour un instant, être une grande artiste!
Je n’avais pas la ressource de dire que je ne me rappelais rien par cœur, puisque toutes mes amies savent que j’ai une mémoire excellente. Aussi je me suis résignée; j’ai accepté le bras de M. de Charmoy, et j’ai bravement commencé une mélodie suédoise, très originale, mon morceau favori.
Dès les premières notes, quand j’ai entendu ma voix monter claire et vibrante, toute ma frayeur s’est envolée.
Je ne regardais pas!... Et pourtant, j’ai vu que M. Michel se rapprochait de façon à être tout près du piano, à quelques pas de moi… Cela m’était égal! J’ai été croquée, un jour que je faisais ainsi de la musique avec Suzanne: j’étais fort… passable! Je ressemblais à sainte Cécile, une sainte Cécile parisienne, du dix-neuvième siècle, comme celles que fait Dubufe…
Malgré moi, je le sentais bien, je chantais pour lui seul.
Quand j’ai eu fini, tout mon auditoire a applaudi avec une chaleur qui a dû faire frissonner les échos du salon, habitués au calme.
Maman m’a murmuré:
—Jamais tu n’as mieux chanté!
M. Michel, qui s’est trouvé juste à point pour me ramener à ma place, m’a dit tout simplement: «Merci, mademoiselle.» Mais son «merci» à lui m’a semblé bien meilleur que les compliments de tous les autres.
Il ne m’a plus parlé pendant la fin de la soirée. Jeanne aura été contente!... Il causait avec les personnes respectables de la société; mais, une ou deux fois, j’ai rencontré son regard qui me suivait… Et au moment du départ, c’est lui qui nous a mises en voiture, maman et moi.
15 mars.
J’ai mal lu ma messe, ce matin; mais la faute en est pour beaucoup à M. Chambert!
Je me doutais bien qu’il viendrait à l’une des conférences de l’abbé Dubors, puisque je le lui avais demandé! Seulement, comme je ne l’ai aperçu qu’à la fin de la messe, pendant tout le commencement, j’ai été très fâchée de ne pas le voir.
J’avais, cependant, bien surveillé l’entrée, qui était fort curieuse à regarder.
Ces conférences sont pour les messieurs; mais les dames y vont beaucoup…, pour être à même de juger si les messieurs en profitent!
Il y avait les habitués de l’église, souvent un peu… mûrs, avec des calottes de velours et de gros livres sous le bras, qui allaient tout droit à leurs chaises. Et puis les indifférents amenés par leur femme ou par leur mère, mêlés aux croyants, ceux-là très sérieux. Et puis les curieux, qui venaient là… pour voir!... Les mondains renseignés—comme l’avoue Georges Landry—sur les jolies femmes que l’on peut rencontrer à cette messe… Les parvenus, auxquels on a dit qu’en temps de République, il est bien porté de montrer des opinions religieuses…
Et tous se pressaient pour entrer dans la nef, s’écartant, je l’ai bien remarqué, quand une jeune femme élégante ou une très vieille dame voulait passer;—les «purs» offrant même leur chaise…—et restant impassibles quand la dame était laide ou sur le retour…
Tous pareils, les hommes! Je suis très contente d’être jolie; c’est beaucoup plus commode!
Mais dans toute cette abondance de messieurs, je ne voyais pas M. Michel. Aussi, je n’ai rien compris au sermon!
Comme la messe avançait, et que j’étais de plus en plus désappointée, je tourne un peu la tête, et je l’aperçois… enfin! à demi caché par le pilier. Je me penche bien vite sur mon livre; j’étais certaine qu’il m’avait vue! J’ai tâché alors de lire attentivement ma messe… Mais je ne pouvais pas! J’étais trop contente de le savoir dans mon église, à quelques pas de moi!... Et je songeais toujours à ce pauvre du premier janvier, qui s’appelait «Michel» comme lui…
Je regardais le chœur tout illuminé. J’écoutais l’_Ave Maria_ chanté par une voix d’enfant fraîche, cristalline. Je pensais que, dans cette même église, je me marierais peut-être bientôt… Et, tout à coup, il m’a semblé que si, ce jour-là, je me voyais, toute blanche sous mon voile, agenouillée auprès de lui, M. Michel, je n’aurais plus rien à désirer en ce monde…
Oh! être aimée par lui!...
Mais l’orgue et la voix se sont tus, et mon rêve a disparu… Il était trop beau!...
Je craignais que nous ne le rencontrions pas, tant il y avait de monde à la sortie!
Alors, sans rien dire à papa, je me suis glissée dans la foule. Il a été obligé de se dépêcher pour me rejoindre. Puis, quand j’ai été bien sûre de ne pas manquer M. Michel, j’ai regardé d’un autre côté, et je me suis retournée seulement lorsque papa, qui n’y avait vu que du feu, m’a appelée:
—Paulette! M. Chambert.
Je lui ai tendu la main à l’anglaise, comme papa… C’était la première fois… Et je lui ai demandé:
—N’est-ce pas, monsieur, que je ne vous ai pas trompé?... Ces sermons ne sont-ils pas si intéressants qu’ils n’ont plus l’air d’être des sermons?...
—Paulette! quelle manière de parler! s’est écrié papa.
J’ai vite corrigé ma phrase.
—Cet abbé n’est-il pas un orateur très distingué?
—Très distingué, en effet, m’a répondu M. Chambert avec ce sourire jeune qui éclaire tout son visage.
Papa et lui ont descendu les marches en causant. Je marchais, très sage à côté d’eux; mon rêve me revenait à la pensée!
Mais les Landry, les de Vignolles, les de Charmoy, etc., nous ont rejoints, et il m’a bien fallu revenir dans la sévère réalité.
M. de Boynes, qui, avec tout un groupe de messieurs, lorgnait la sortie de la messe, a eu un mouvement de contrariété que j’ai saisi au passage, quand il a aperçu M. Chambert auprès de nous.
Mon fidèle chevalier devient insupportable; je suis bien libre d’aimer à causer avec M. Chambert!...
Jeanne et Georges Landry m’ont arrêtée pour savoir à quelle heure nous nous retrouverions aux courses.
Là-dessus, papa a demandé à M. Chambert s’il n’y allait pas aussi.
J’écoutais de tout mon cœur, en faisant semblant de m’intéresser à la description d’une robe neuve de Jeanne. Il a répondu qu’il avait promis d’accompagner son frère et sa belle-sœur à Lamoureux.
Cette raison m’a eu tout l’air d’un prétexte! car, enfin, M. Raoul n’a pas besoin qu’on l’«accompagne», et Mme Raoul, étant pourvue de son mari, pouvait bien nous laisser son beau-frère!...
22 mars.
Nous sommes en plein carême en ce moment! Aussi, les bals se succèdent… et mes maladresses aussi!
C’est désolant! mais j’en fais beaucoup plus depuis que je suis résolue à devenir une femme sérieuse.
Si maman savait ce qui m’est arrivé, hier soir, au bal, chez Mme de Rally… Ah! je crois bien qu’elle ne voudrait plus m’emmener nulle part!
Une très belle réunion, beaucoup de jolies femmes et de messieurs dans les embrasures de fenêtres et de portes. Ces derniers ne quittaient guère leur refuge; passé l’âge du volontariat, plus ils sont jeunes, moins ils dansent: «C’est une règle inverse», comme on nous disait au cours; de sorte que plusieurs jeunes filles restaient à leur place.
Mme de Rally, une grande et forte femme, avec des yeux charmants, trop de cheveux sur le front et des diamants superbes, allait de droite et de gauche, distribuant des sourires, et demandant aux jeunes filles, sans écouter la réponse:
—Eh bien! mesdemoiselles… vous amusez-vous?
Naturellement, toutes, même celles qui ne bougeaient pas,—et pour cause,—murmuraient un: «Oui, madame!» souriant.
Jeanne et moi, nous n’avions que faire des présentations, car nous connaissions tous les danseurs. Pourtant, comme je revenais à ma place, après une valse avec M. de Boynes, Georges Landry s’approche, escorté d’un jeune homme, et me dit:
—Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous présenter mon ami, M. Philippe de Rouvres?
J’adresse un petit salut à M. de Rouvres et je le regarde. Je vois un visage très brun, avec des yeux très ordinaires, des cheveux très ondulés et un sourire satisfait… Oh! très satisfait!!!
Il m’adresse la demande de rigueur:
—Puis-je espérer, mademoiselle, que vous voudrez bien me faire l’honneur de m’accorder une valse?
J’examine mon carnet.
—La dixième, monsieur, si vous voulez bien.
On en était à la quatrième. Il prend un air presque froissé.
—Elle me semblera bien longue à venir. Ne pourriez-vous me donner autre chose avant cette valse, mademoiselle?
Je réponds avec un faux air de regret:
—J’ai tout promis, monsieur.
Ce n’était pas rigoureusement vrai! Mais ce M. de Rouvres me déplaisait avec ses cheveux trop ondulés et son sourire suffisant.
Il me fait un petit salut de tête bien raide, bien correct:
—Je regrette infiniment, mademoiselle. Alors, la dixième valse!
Ah! cette dixième valse vint trop vite!... Je m’éloigne à son bras, très décidée à ne pas commencer de conversation.
Nous nous mettons à danser; il valsait mal, très mal. Au bout de deux tours, j’étais édifiée sur son talent; je l’arrête, et j’attends toute droite comme une petite pensionnaire qu’il se décide à dire quelque chose.
Je n’étais pas très charitable, je le sentais bien… Mais tant pis! puisqu’il ne savait pas danser, il fallait au moins qu’il parlât.
Au bout d’une minute, il se hasarde:
—Vous aimez la valse, mademoiselle?
J’ai sur le bout des lèvres: «Je l’adore! mais pas avec vous!»
En femme sérieuse—future!—je m’arrête à un:
—Oui, monsieur, accompagné d’un petit sourire.
Il reprend:
—Il y a des jeunes filles qui restent sans danseur, parce que certains messieurs préfèrent regarder et ne les invitent pas.
Son raisonnement était si logique que je n’avais rien à y répondre.
Malgré moi, pourtant, il m’échappe:
—Ils ne sont pas ici pour regarder! Les jeunes filles devraient danser entre elles, sans plus s’inquiéter d’eux!
Il me répond avec son sourire satisfait:
—Oh! ce ne serait plus la même chose!
Sous-entendu: «Ce leur serait beaucoup moins agréable!!!»
Il était vraiment par trop agaçant.
Je prends le ton le plus indifférent, et je commence:
—Mon Dieu! croyez-vous?... Moi, ce me serait tout à fait égal!...
Mais je m’arrête brusquement, effrayée de l’air de stupeur avec lequel il me considérait. Il paraissait suffoqué.
—Oh! mademoiselle!... Vous dites des choses!... ah! des choses!... qui sont dures à entendre!...
Je m’apercevais bien maintenant que ma phrase n’était pas très polie!... Mais elle ne me semblait pas suffisante pour le mettre dans un tel état, quand l’idée me vient qu’il a interprété mon: «Cela m’est égal», par:
«Tous ces jeunes gens sont si stupides, que… etc.»
Bien sûr, il devait en être ainsi, car M. de Rouvres continuait du même ton bouleversé et vexé en même temps:
—Oh! ne vous excusez pas, mademoiselle! C’était un cri du cœur. Vous n’y pouvez rien!
Il avait raison: je n’y pouvais rien.
Plus je voulais réparer mon étourderie, plus je m’embrouillais. J’en arrivais à parler du plaisir que l’on peut éprouver quelquefois à danser avec des chaises!...
Lui, pendant ce temps, retrouvait ses esprits; il s’est rappelé qu’il devait se montrer homme du monde et m’a demandé, d’un ton devenu irréprochable, si je voulais valser de nouveau.
Je n’avais pas même le courage de dire que j’étais fatiguée…, de trouver un prétexte. Je me suis laissé emporter au milieu du tourbillon.
Nous avons essayé de faire quelques pas, mais les danseurs étaient si nombreux qu’il nous a fallu arrêter…
Et je ne trouvais rien d’aimable à dire à ce M. de Rouvres pour lui faire oublier la réponse qui l’avait tant froissé. Il ne m’inspirait pas du tout!...
Nous étions près du petit salon où se trouvaient préparés les accessoires du cotillon, au milieu desquels trônait un superbe cor de chasse.
Je jetai sur eux des regards désespérés, cherchant un sujet de conversation, quand je m’aperçois tout à coup que les yeux de M. de Rouvres ont suivi les miens, et sont arrêtés sur le cor en question avec une complaisance des plus marquées.
Une idée lumineuse me vient. Il fallait être un fanatique hunter pour regarder un cor avec tant d’affection! Et sans hésiter, je commence d’un air aimable, histoire de trouver une entrée en matière:
—Nous allons, je crois, tout à l’heure, pendant le cotillon, entendre sonner un hallali… N’êtes-vous pas, monsieur, très amateur de chasse?
Ma phrase était pitoyable, et j’allais tout à fait à l’aventure, car une heure plus tôt, j’ignorais même l’existence de M. de Rouvres. Son visage s’éclaircit soudain.
—Oh! extrêmement, mademoiselle. Oh! extrêmement! Chasser est un des plus grands plaisirs de ma vie!!!
Je retiens un soupir de soulagement. Comme j’étais bien tombée, mon Dieu!...
Je continue souriante:
—Je comprends ce goût, car j’ai vu une chasse à courre dans la forêt de Rambouillet; et, la curée mise en dehors, j’ai conservé un charmant souvenir de ma journée.
Le visage de M. de Rouvres s’épanouissait de plus en plus.
—Je suis fier, mademoiselle, que vous compreniez mon enthousiasme. Oui, chasser est un des plus grands plaisirs de ma vie!!!
Je le savais bien, puisqu’il me l’avait déjà dit! Mais j’étais décidée à être bonne jusqu’au bout, et je l’écoute avec attention.
Il s’en aperçoit, et poursuit enchanté:
—Il y a dans la chasse un imprévu qui lui donne ce charme irrésistible que les profanes ne peuvent pas comprendre. Ainsi, je me souviens: un jour, nous étions dans un petit bois de bouleaux, allant un peu à l’aventure. Nous n’avions guère rencontré que des lapins…
Je répète avec intérêt:
—Ah! des lapins?
—Oui, des lapins… Oh! il y en avait beaucoup cette année… Beaucoup de faisans, aussi!...
Cela dit avec conviction, M. de Rouvres reprend, encouragé par mon air attentif:
—Tout à coup, nous entendons un bruissement dans les fourrés. Je regarde!... J’aperçois un chevreuil…, je tire…, l’animal tombe!... Je l’avais atteint à l’épaule… Et mes compagnons en étaient encore à se demander ce qui arrivait, a conclu M. de Rouvres, plein d’enthousiasme au souvenir de son exploit.
La valse allait finir. Je pouvais être aimable sans crainte de voir arriver après le chevreuil la biche, le cerf, les faons, toute la famille.
J’ai dit à M. de Rouvres avec mon plus gracieux sourire:
—Ce sont là, monsieur, de ces coups que les bons tireurs rencontrent seuls!
Il s’est incliné, en grand seigneur cette fois, et m’a répondu sur un ton qui n’était plus suffisant:
—Peut-être suis-je, en effet, d’une certaine habileté à la chasse; mais, en tout cas, je suis un bien mauvais valseur!... Jamais, avant ce jour, mademoiselle, je ne l’avais ainsi regretté!...
Ce n’était vraiment pas mal tourné pour un jeune homme qui a les cheveux si ondulés. Aussi, nous sommes revenus à ma place bien réconciliés.
J’étais à peine assise, que Jeanne m’a chuchoté, en me montrant M. de Rouvres qui s’éloignait:
—Tu sais, ma chère, tu lui as tourné la tête!... Il a déclaré à Georges que tu étais la plus ravissante jeune fille qu’il ait jamais vue.
En moi-même, j’ai ajouté: «Et la plus malhonnête, sans doute!» Mais j’ai répondu seulement à Jeanne:
—Il danse bien mal.
—Cela ne m’étonne pas, a-t-elle riposté; il est surtout un grand chasseur devant l’Éternel!... (Ah! je le savais!...) Mais tu lui apprendras… C’est une très belle conquête que tu as faite là!
Et elle a continué, comme si elle lisait un catalogue:
—Marquis de Rouvres! Vieille noblesse! Fortune princière! Plus de père! Une mère parfaite! Un des plus fidèles défenseurs du trône et de l’autel!... Revient d’Angleterre, quittant ton nouveau «roy»!... Très en faveur auprès du prince de Galles!... Personnage à la cour d’Angleterre…
Jeanne aurait pu aller plus longtemps encore, j’étais trop saisie pour l’arrêter…
Il me trouvait «ravissante»; il était défenseur «du trône et de l’autel»; il était l’ami du futur roi d’Angleterre… Et moi, je lui avais laissé croire que je le trouvais un «stupide jeune homme»!...
Mon Dieu! si maman l’apprenait! Je la cherche des yeux, et je l’aperçois qui causait avec une dame très distinguée, aux cheveux gris encadrant un visage pâle.
—Mme de Rouvres, m’a murmuré Jeanne.
A ce moment, papa s’approche. Il venait… il venait m’avertir que Mme de Rouvres désirait me connaître!... Ah! cela tombait bien!
La présentation s’est accomplie dans toutes les règles.
—J’avais remarqué dès mon arrivée cette petite tête blonde, m’a dit aimablement Mme de Rouvres; et j’ai été très fière pour mon fils qu’il ait pu obtenir une valse.
Ah! pauvre dame!... elle ne se doutait guère combien j’avais été peu polie avec son fils!
Sur un signe de Mme de Rouvres, il s’est approché; et, pendant que les mères causaient, il m’a demandé respectueusement de lui accorder le cotillon.
Par bonheur, je l’avais déjà promis…
Eh bien, il ne l’a pas dansé; il s’est assis derrière moi; il m’a offert tout ce qu’il pouvait m’offrir: fleurs, décorations…, etc.
Par exemple, il parlait un peu trop du prince de Galles!...
Comme nous partions, il a demandé à maman la permission «d’aller lui présenter ses hommages».
Cette demande était à mon adresse; je l’ai bien deviné à la manière dont il m’a dit adieu.
Ce marquis de Rouvres m’inquiète. Il a un air de prétendant.
Pourquoi me trouve-t-il ravissante?... Et pourquoi maman a-t-elle été si aimable avec lui?...
2 avril.
Fini mon cher, cher cours! Maman était venue pour la dernière conférence.
Il me semblait que l’heure passait plus vite encore que toutes les fois… Quand j’aurais tant voulu retenir les minutes!
M. Michel nous parlait d’une manière très élevée, si j’en jugeais par le regard profond de Suzanne, de l’influence morale des écrivains. Mais je ne pouvais pas bien l’écouter. Trop d’idées se pressaient dans mon esprit.
Je songeais que lui, le premier, m’avait inspiré le désir d’être autre chose qu’une poupée frivole, et révélé d’autres livres intéressants que les romans. Il m’avait appris à penser un peu par moi-même, donné cette jouissance de savoir comprendre un homme vraiment intelligent… Et pour cela, j’aurais voulu lui dire: «Merci» devant tout le monde, comme il avait parlé devant tout le monde!