Robinson Crusoe (I/II)

Daniel Defoe · Chapitre 21 sur 62

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Robinson Crusoe (I/II)

Mai

Dans ces entrefaites je réfléchis que l'exécution de ce projet me demanderait beaucoup de temps, et qu'il me fallait, malgré les risques, rester où j'étais, jusqu'à ce que je me fusse fait un campement, et que je l'eusse rendu assez sûr pour aller m'y fixer. Cette décision me tranquillisa pour un temps, et je résolus de me mettre à l'ouvrage avec toute la diligence possible, pour me bâtir dans un cercle, comme la première fois, un mur de pieux, de câbles, etc., et d'y établir ma tente quand il serait fini, mais de rester où j'étais jusqu'à ce que cet enclos fût terminé et prêt à me recevoir. C'était le 21.

Le 22.—Dès le matin j'avisai au moyen de réaliser mon dessein, mais j'étais dépourvu d'outils. J'avais trois grandes haches et une grande quantité de hachettes,—car nous avions emporté des hachettes pour trafiquer avec les Indiens;—mais à force d'avoir coupé et taillé des bois durs et noueux, elles étaient toutes émoussées et ébréchées. Je possédais bien une pierre à aiguiser, mais je ne pouvais la faire tourner en même temps que je repassais. Cette difficulté me coûta autant de réflexions qu'un homme d'état pourrait en dépenser sur un grand point de politique, ou un juge sur une question de vie ou de mort. Enfin j'imaginai une roue à laquelle j'attachai un cordon, pour la mettre en mouvement au moyen de mon pied tout en conservant mes deux mains libres.

Nota. Je n'avais jamais vu ce procédé mécanique en Angleterre, ou du moins je ne l'avais point remarqué, quoique j'aie observé depuis qu'il y est très-commun; en outre, cette pierre était très-grande et très-lourde, et je passai une semaine entière à amener cette machine à perfection.

Les 28 et 29.—J'employai ces deux jours à aiguiser mes outils, le procédé pour faire tourner ma pierre allant très-bien.

Le 30.—M'étant apperçu depuis long-temps que ma provision de biscuits diminuait, j'en fis la revue et je me réduisis à un biscuit par jour, ce qui me rendit le cœur très-chagrin.

 

MAI

 

Le 1er.—Le matin, en regardant du côté de la mer, à la marée basse, j'apperçus par extraordinaire sur le rivage quelque chose de gros qui ressemblait assez à un tonneau; quand je m'en fus approché, je vis que c'était un baril et quelques débris du vaisseau qui avaient été jetés sur le rivage par le dernier ouragan. Portant alors mes regards vers la carcasse du vaisseau, il me sembla qu'elle sortait au-dessus de l'eau plus que de coutume. J'examinai le baril qui était sur la grève, je reconnus qu'il contenait de la poudre à canon, mais qu'il avait pris l'eau et que cette poudre ne formait plus qu'une masse aussi dure qu'une pierre. Néanmoins, provisoirement, je le roulai plus loin sur le rivage, et je m'avançai sur le sable le plus près possible de la coque du navire, afin de mieux la voir.

Quand je fus descendu tout proche, je trouvai sa position étonnamment changée. Le château de proue, qui d'abord était enfoncé dans le sable, était alors élevé de six pieds au moins, et la poupe, que la violence de la mer avait brisée et séparée du reste peu de temps après que j'y eus fait mes dernières recherches, avait lancée, pour ainsi dire, et jetée sur le côté. Le sable s'était tellement amoncelé près de l'arrière, que là où auparavant une grande étendue d'eau m'empêchait d'approcher à plus d'un quart de mille sans me mettre à la nage, je pouvais marcher jusqu'au vaisseau quand la marée était basse. Je fus d'abord surpris de cela, mais bientôt je conclus que le tremblement de terre devait en être la cause; et, comme il avait augmenté le bris du vaisseau, chaque jour il venait au rivage quantité de choses que la mer avait détachées, et que les vents et les flots roulaient par degrés jusqu'à terre.

Ceci vint me distraire totalement de mon dessein de changer d'habitation, et ma principale affaire, ce jour-là, fut de chercher à pénétrer dans le vaisseau: mais je vis que c'était une chose que je ne devais point espérer, car son intérieur était encombré de sable. Néanmoins, comme j'avais appris à ne désespérer de rien, je résolus d'en arracher par morceaux ce que je pourrais, persuadé que tout ce que j'en tirerais me serait de quelque utilité.