Sébastien Roch
Chapitre III
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Peu à peu, Sébastien finit par se résigner à sa nouvelle existence qui se trouva prise dans l’engrenage de la tâche quotidienne et, désormais, sans trop de dures secousses, se déroula sur la régularité monotone des heures, ramenant toujours pareils les mêmes occupations et les mêmes événements. Il oublia le voyage pénible, l’entrée douloureuse dans cette grande prison de pierre grise, et le froid glacial qui lui avait étreint le cœur, rétracté la chair, à la vue des longs couloirs blafards, des petites cours intérieures, baignées d’un sépulcral jour; il oublia les clameurs féroces, l’étang si morne là-bas, sous le morne ciel et l’étrange, inconcevable folie qui, en une minute éperdue, l’avait poussé vers la mort, comme vers un refuge. Puis, les souvenirs du pays s’estompèrent dans une brume plus douce; les regrets se firent moins poignants et plus lointains. Loin de son père, délivré de l’ennui de sa parole, du vide de ses conseils, il le trouva beau, grand, héroïque, sublime, et il l’aima d’un amour d’autant plus fort, qu’il en avait presque rougi, qu’il l’avait presque renié. Sa tendresse s’accrut de toutes les insultes endurées à cause de lui, s’aviva du remords de ne l’avoir pas courageusement défendu. Pour ne pas l’inquiéter, et par une sorte de pudeur fière à ne point étaler de plaintes et de récriminations devant les maîtres—car il savait que les Jésuites lisaient les lettres des élèves comme celles des parents—il ne voulut rien lui confier de ses tourments. Il se bornait à laisser déborder son cœur, en affections naïves et chaudes, en promesses répétées de bonne conduite et de travail. Il s’essayait aussi à de petites descriptions du collège, à des récits de promenades, où déjà se révélait, dans la primitivité de la forme et l’éveil incomplet de la sensation, une âme curieuse et vibrante. Et puis, c’étaient des besoins de parler du pays, des souvenirs à l’adresse de toutes choses de là-bas, exprimés, tantôt avec une gaieté forcée, tantôt avec l’angoisseux, l’exaspéré désir des joies natales, des caresses familières qui dénotaient une véritable détresse morale. Un autre que M. Roch se fût peut-être alarmé de cette insolite agitation d’esprit. Celui-ci ne vit là qu’un badinage dont l’inutilité et le manque de sérieux le choquèrent: «Je ne suis pas trop content de toi, écrivait-il, je m’aperçois que tu passes ton temps à des gamineries, à des futilités, que je ne saurais encourager. Je comprends que, les premiers jours, tu te sois laissé griser par un changement d’existence aussi radical et flatteur. Mais il est urgent que tu songes à devenir sérieux. Tout Pervenchères s’occupe de toi. On me jalouse. Je dis: «Mon fils arrivera très loin, ira très haut». Tâche de ne pas faire mentir ton père. Envoie-moi la liste de tes principaux condisciples, de ceux surtout qui portent un nom historique. Comment s’appellent tes voisins de classe? Avec qui t’es-tu lié de préférence? Le Révérend Père qui t’a conduit te parle-t-il de moi?»
Les brimades revinrent encore, mais elles perdaient chaque fois de leur caractère de violence pour ne plus conserver qu’une sorte d’intermittente, de joviale raillerie qui lui rendait moins insupportable sa blessure. Cependant, il sentit très vivement l’amertume de l’inégalité sociale, avérée, persistante, en laquelle il vivait. D’être toléré comme un pauvre, et non accepté comme un pair, cela lui fut un sourd chagrin, une plaie d’inguérissable orgueil, contre lequel il tenta, vainement, de réagir. Cette solitude où on le laissait le fit plus grave et réfléchi, presque vieux. Les roses couleurs de ses joues s’effacèrent et pâlirent; l’ovale de son visage s’amincit, ses yeux se cernèrent, inquiets, meurtris, se voilant sans cesse sous une double expression de tristesse tranquille et de méditation étonnée. Devant les inextricables complications de la vie, ses surprises augmentèrent chaque jour. Chaque jour lui révéla des habitudes, des noms, tout un ordre de choses importantes, toute une série de personnages, augustes et révérés, qui semblaient familiers à tout le monde, et qu’il se désolait d’être le seul à ne pas connaître et qu’il s’irritait de ne pas comprendre. Cette ignorance lui valait de fréquentes avanies. Une après-midi, Guy de Kerdaniel, à brûle-pourpoint, lui demanda «pour qui il était, du comte de Chambord ou de l’Usurpateur?» Ne sachant pas ce qu’étaient ces personnages, s’ils existaient vraiment, et de quelle façon on pouvait «être pour l’un ou pour l’autre», il n’avait rien répondu. Et l’on avait ricané de son embarras. Sébastien se rendit compte qu’il venait encore de donner une preuve nouvelle de son infériorité. Mais comment faire? On riait de son silence; et, lorsqu’il parlait, on le huait. «C’est peut-être des surnoms de Jésuites!» se dit-il. Longtemps, il garda au comte de Chambord et à l’Usurpateur une rancune de les ignorer; et, convaincu que cela devait être ainsi, que cela serait toujours ainsi, il n’osa pas se renseigner, dans la crainte d’une mystification. D’ailleurs, à qui se fût-il adressé?
Les collèges sont des univers en petit. Ils renferment, réduits à leur expression d’enfance, les mêmes dominations, les mêmes écrasements que les sociétés les plus despotiquement organisées. Une injustice pareille, une semblable lâcheté président au choix des idoles qu’ils élèvent et des martyrs qu’ils torturent. Tout ignorant qu’il fût des conflits d’intérêts, des rivalités d’appétits, immanentes, qui font s’entredéchirer les mêlées humaines, Sébastien, à force de voir et de comparer, ne tarda pas à déterminer l’exacte situation qu’il occupait en ce milieu, agité par des passions, troublé par des chocs, jusque-là insoupçonnés et décourageants. Sa situation était celle d’un vaincu, d’un vaincu qui n’a même pas, pour se réconforter de sa défaite, le souvenir d’une lutte, ou l’espoir d’une vengeance. La lutte lui était odieuse; la vengeance, il n’y songea pas un seul instant. Il comprit qu’il ne devait compter que sur lui-même, ne vivre qu’en lui-même d’une vie solitaire, indépendante et fermée aux sollicitations ambiantes. Mais il comprit aussi que ce renoncement était au-dessus de ses forces. Sa nature généreuse, expansive, tout en élans, ne pouvait s’accommoder des étroites limites intérieures où il la circonscrivait. Elle avait besoin d’air, de chaleur, de lumière, d’un large espace de ciel. En attendant que cette lumière brillât, que s’ouvrît ce ciel, Sébastien continuait de regarder la Vie passer sur un fond d’images brouillées et d’inexorable nuit.
A Vannes, chaque cour se divisait en groupes distincts, exclusifs l’un de l’autre, représentant non des communions de sympathies, ou des convenances de caractères, mais des catégories sociales, qui avaient, ainsi que dans l’ordre politique, celle-ci seulement des privilèges, celle-là seulement des obligations. Malgré les incessants contacts, les coude-à-coude forcés de l’étude, de la classe, de la chapelle, du réfectoire, où les angles s’épointent, où les heurts s’amollissent, où l’instinctif sentiment d’une défense commune, contre le devoir et contre le maître, réunit, un instant, les intérêts les plus disparates, il n’existait réellement, entre ces groupes, aucun mélange moral. Durant les récréations, chacun reprenait sa place officielle, rentrait dans les étroits compartiments d’une constitution aristocratique dont les Pères, sans brusqueries, avec des apparences d’impartialité bénévole et souriante, savaient maintenir le sévère fonctionnement, encourager les préjugés, pensant faire ainsi pénétrer plus avant dans les âmes la nécessité d’une discipline graduée, le culte d’un respect hiérarchique. Guy de Kerdaniel était le chef indiscuté de la cour, dont Sébastien était le souffre-douleur. Ses fantaisies d’enfant gâté, ses amitiés changeantes, ses capricieuses haines étaient la loi souveraine. Il connaissait son pouvoir et en abusait volontiers, surtout contre les faibles. Choyé par les maîtres, en raison de sa naissance presque illustre, adulé par les élèves, en raison des spéciales attentions, de l’évidente préférence que lui manifestaient les maîtres, il résumait en lui ce que la vie a de plus souhaitable et de vénéré. On savait la considérable fortune de ses parents, leur prestigieux château sur les bords de la Rance, leur train de vie magnifique et bruyant. Les imaginations s’exaltaient au récit des chasses, des réceptions, des églises rebâties, des couvents subventionnés, des entrevues fréquentes du marquis de Kerdaniel avec le comte de Chambord qui l’avait institué, officiellement, son confident le plus intime, son ami le plus écouté. De ces merveilles, de ces élégances, de cette amitié royale, le fastueux Guy gardait une indestructible auréole. Chétif de corps, malsain de peau, marqué sur son front pâli, rétréci, déjà fané, du stigmate des races épuisées, il avait l’assurance d’un homme fait, le geste bref, la bouche impérieuse, l’œil insolent sous des paupières trop lourdes et clignotantes. Il n’en était pas moins, malgré cet aspect de groom anémié, le centre élu, le pivot choisi de cette société infantile acquise, par l’exemple et l’éducation, à tous les servilismes, comme à toutes les tyrannies. Les vanités, les ambitions, les aspirations secrètes ou avouées de ce petit peuple, parqué en de jalouses coteries, rayonnaient vers sa personne fragile et redoutable, ou plutôt vers ce qu’elle évoquait de richesse éblouissante, de luxe sacré et d’agenouillements humains. Sébastien n’essaya pas de l’attendrir par une lâche soumission, ni de s’imposer à lui par l’éclat d’une révolte. Il le dédaigna, et ce dédain, surélevant sa pitié, il chérit davantage ses petits amis de là-bas, les mal peignés, les mal torchés, ceux-là surtout, effarés et miséreux, dont les blouses en loques, et les tristes pantalons rapiécés, l’émurent aux larmes, douloureusement. Il se tint aussi à l’écart des maîtres, ne quêta pas leurs bonnes grâces, ne chercha point à provoquer leur tendresse. Il lui semblait que la douceur fuyante de leurs manières reculait encore, au lieu de la rapprocher, l’humiliante distance, de jour en jour plus grande, mise par les élèves entre eux et lui. Leurs «mon enfant», prononcés d’une voix pateline, sonnaient faux à son cœur. Auprès d’eux, il n’éprouva aucune impression d’être protégé. On le délaissait dans la classe, où ses professeurs lui faisaient réciter mécaniquement ses leçons, l’interrompant chaque fois, d’un «c’est bien», bref et sec, sans jamais une parole d’encouragement ou de blâme, sans un redressement de mémoire, alors qu’ils s’appliquaient à éveiller l’intelligence des autres, à la guider dans ses voies préférées, à l’exciter par des explications patientes; on le délaissait dans la cour, où personne ne le conviait à prendre sa part des plaisirs, des activités bruyantes, dont les Pères, la soutane retroussée, ardents, souples, enfantins, menaient le branle joyeux, et où il errait, le plus souvent tout seul, désemparé, blessé par ces joies, révolté par ces rires qui éclataient, autour de lui, comme pour mieux le railler de son abandon. Et puis, il eût fallu posséder des accessoires comme ils en avaient tous, un roulement de jouets très chers, que les Jésuites vendaient dans un petit pavillon, appelé la questure. Oh! ce petit pavillon, tout rempli de belles choses, étrennes perpétuelles, qui exhalaient de délicieuses odeurs de sapin et de bois verni, qui lui rappelaient la féerique, la flamboyante boutique de l’épicier, à Pervenchères, les jours charmants de Noël et du Nouvel-An. Comme il le dévorait du regard! Comme il enviait les riches qui en revenaient, les bras chargés, les poches pleines, avec des figures en fête! Après de longues hésitations, surmontant sa timidité, il se rendit à cette questure tentatrice, acheta un ballon qui fut crevé le lendemain, deux balles qui lui furent aussitôt volées, une paire d’échasses qui se cassèrent, dès qu’il les eût essayées. Les cinq francs donnés par sa tante étaient épuisés; les dix sous réglementaires que chaque semaine, le samedi, le Père Préfet distribuait aux élèves, dans les cours, passèrent en emprunts qu’il n’osa refuser. Alors, avec une volonté supérieure à son âge, il résolut de s’abstraire dans le travail, et dans lui-même, de ses successifs mécomptes. Il acquit bientôt, dans le travail, une sorte de paix; dans lui-même, où déjà remuait tout un monde de pensées et de sensations, une sorte d’amère jouissance qui alla se décuplant, aux heures du silence et du repos.
Un mercredi, avant la promenade, Sébastien vit venir à lui un élève qui lui demanda:
—Veux-tu que nous fassions la promenade ensemble?... Je suis Jean de Kerral... Tu me connais bien?...
Et avant que Sébastien eût le temps de répondre, il ajouta:
—On t’embête, parce que tu es quincaillier... Moi, ça m’est égal que tu sois quincaillier... Tu me plais tout de même... Tu es gentil, et je t’aime bien.
Jean de Kerral était de petite taille, mais trapu et très laid à cause de son profil en forme de tête de poisson, et de son visage, tout piqueté de taches de rousseur. Ses yeux, vifs et bons, plurent à Sébastien. Il avait des gestes menus, un peu fébriles et cassés, une voix douce, gazouillante, comme un oiseau, et, comme un oiseau, en marchant, il sautillait. On l’appelait, dérisoirement, le bon Samaritain. Jean avait, en effet, dans la cour, une spécialité évangélique: il protégeait les faibles, et consolait les tristes. Dès qu’un élève était mis en quarantaine, pour une raison quelconque, ou battu, ou hué, il allait à lui, l’accablait d’amitiés bruyantes, l’étourdissait d’incohérentes effusions. Il était miséricordieux et loquace, et si généreux, qu’il se fût dépouillé de tout; mais ses parents, qui connaissaient cette manie, ne lui laissaient rien. Cet enthousiasme durait quelquefois huit jours. Après quoi Jean lâchait son ami, aussi spontanément qu’il était allé à lui, pour courir à un autre.
Il dit encore:
—Ça me faisait de la peine de te voir, seul, toujours... Pourquoi que tu t’en vas, chaque fois qu’on s’approche de toi?... Pourquoi que tu ne joues jamais?...
Un autre élève accourait, débraillé et soufflant.
—Ah! c’est Bolorec! expliqua Jean de Kerral... Je l’ai retenu aussi pour la promenade... Il est très gentil, Bolorec... Il me plaît tout plein.
Bolorec vint prendre place à côté de Sébastien. Boulot, les joues rondes, le front mangé de cheveux crépus, le buste trop long et roulant sur des jambes trop courtes et mafflues, il servait, comme Sébastien, de point de mire aux plaisanteries des camarades. Il était fils de médecin, profession non acceptée et fertile en brimades. Mais les brimades glissaient sur sa chair flasque et sur son amour-propre cuirassé sans y laisser trace de blessures. Il paraissait ne rien sentir, ne rien comprendre et souriait toujours. Rien n’altérait ce sourire éternel, ni les bousculades, ni les coups de pied, ni les surnoms les plus pénibles.
Bolorec reboutonna son gilet, ramassa la corde de sa toupie, qui pendait jusqu’à terre, hors de la poche de son pantalon, bourrée de choses dures, et il regarda Sébastien d’un regard bienveillant d’idiot.
Les rangs se formèrent; au signal de la cloche, la petite troupe s’ébranla, silencieuse, sous la conduite de deux Jésuites, placés en serre-file, l’un à la tête, l’autre à la queue de la colonne. Sautillant et réjoui, Jean se pencha à l’oreille de Sébastien, et, très bas:
—Tu es content d’être avec moi, dis?... Bolorec aussi est très content... Moi, je suis content, parce que je n’aime pas qu’on embête les autres.
Une fois dehors, ils longèrent le port, durant une centaine de mètres. C’était l’heure de la marée basse. Une eau noirâtre dormait dans l’étroit chenal. Sur la vase, parmi des barques échouées, une goélette était couchée, de flanc, sa quille à l’air, sa mâture oblique, penchée, comme prête à tomber dans le vide. Des chaloupes de pêche montraient, çà et là, leurs bordages imbriqués d’ignobles saumures et leurs coques de même couleur que le sol fangeux où elles s’embourbaient. Plus loin, Jean indiqua à ses compagnons le Saint-François-Xavier, un bateau tout blanc, un joli côtre élancé, à la fine carène, qui se tenait droit et fier, entre ses étais, son pavillon flottant au haut de la flèche. Les quais étaient presque déserts; le paysage se fermait brusquement, sur un ciel très bas, en lignes de terres rigides, nues, d’une brutale horizontalité. Sébastien chercha en vain la mer. Il était consterné par cette immobilité, par ces choses couchées, tristes comme des épaves, par ces eaux mortes, et cette navrante vase dont l’odeur l’affadissait.
Lorsque, ayant quitté le port et traversé les tortueuses rues de la ville, ils débouchèrent dans la campagne, Jean de Kerral dit à Sébastien:
—C’est loin d’ici où tu habites?
—Oh oui!... c’est loin! gémit l’enfant qui, défiant et redoutant une scène douloureuse, n’osait répondre que par monosyllabes timides et soupirées.
—Moi, j’habite tout près, au château de Kerral, sur la route d’Elven, tu sais... Elven... où il y a une grosse tour... On y va quelquefois en promenade... Tu n’as pas de château, toi?
—Non!
—Oh! ça ne fait rien! Bolorec non plus n’en a pas.
Les rangs s’étaient un peu débandés. Maintenant, une rumeur de voix piaillantes accompagnait le piétinement de la petite troupe en marche. Il reprit:
—Moi, je serai soldat... J’entrerai à Saint-Cyr... Et toi, qu’est-ce que tu feras?... Tu entreras aussi à Saint-Cyr?...
—Je ne sais pas! bégaya Sébastien.
Le comte de Chambord! l’Usurpateur! Saint-Cyr! Toujours des choses dont il n’avait pas la moindre idée. Comment pourrait-il jamais s’élever à la hauteur des autres, puisqu’il ignorait tout cela, qui était capital, indispensable! Il aurait bien voulu demander des explications à Jean; il n’osa pas. Jean continuait de gazouiller:
—Papa dit qu’il n’y a pas de milieu, aujourd’hui, pour des nobles, ou bien ne rien faire... ou bien entrer à Saint-Cyr... Papa ne fait rien, lui... Il chasse... As-tu un tambour?
—Non!
—Moi, j’en ai un... un vrai tambour, en cuivre... C’est papa qui me l’a donné... et c’est le fermier qui m’apprend à battre... Il a été tambour au régiment. Il bat très bien... Moi aussi, maintenant, je bats très bien... Et puis papa m’a donné encore un uniforme de hussard rouge... Quand je sors, toute la journée, je mets l’uniforme de hussard et je bats du tambour... C’est très joli, très amusant... Et ça m’apprend à être officier. Tu n’en as pas, toi, d’uniforme de hussard?
—Non!
—Alors, qu’est-ce que tu as? Comment t’amuses-tu quand tu es chez toi? Il faudra en demander un à ton père...
Sébastien se sentait le cœur plein de quelque chose, il ne savait de quoi: ou de chagrin de ne pas posséder un uniforme de hussard rouge, comme Jean de Kerral, ou de joie d’entendre pour la première fois, depuis qu’il était parti de Pervenchères, une voix qui lui fût douce, des paroles qui n’étaient ni des injures, ni des railleries. Et, tout d’un coup, il éprouva envers celui qui lui parlait ainsi un sentiment de tendresse, de reconnaissance profonde, l’irrésistible élan d’une âme qui se donne à une autre âme. Ému, il prit la main de Jean, la serra très fort dans la sienne, et, les yeux voilés de larmes:
—Je t’aime bien, dit-il.
—Moi aussi, je t’aime bien, répondit Jean de Kerral.
Bolorec, lui, ne parlait point, et suivait les rangs, au pas menu de ses jambes trop courtes. Très rouge, les veines du cou tendues, il gonflait ses joues en ballon et les dégonflait ensuite, d’un coup de poing, intéressé par le bruit d’explosion discrète, d’équivoque pétarade, qui sortait de ses lèvres. Entre chaque opération, il souriait, de ce sourire neutre, inquiétant, de ce sourire qui n’exprime rien et ne s’adresse à personne, de ce sourire fixe, comme la mort en met parfois sur la bouche glacée de ses élus.
La route où ils marchaient était très large et plantée de hauts marronniers dont les branches nues se rejoignaient, s’entrecroisaient, formant, avec les filigranes
des ramilles, au-dessus de leurs têtes, une voûte ajourée que le ciel décorait de ses soies gris-perle et de ses dentelles roses. Des murs en pierre sèche, rehaussés de l’or travaillé des mousses, incrustés de la délicate joaillerie des lichens et des capillaires, bordaient de chaque côté les prairies, les champs de culture, des petits champs vallonnés, séparés l’un de l’autre, tantôt par de larges talus boisés, tantôt par des éclats de granit fichés, droits et pointus, dans la terre. Ce n’était plus la lande plate, infinie de tristesse, tendant sur le sol infertile le velours chancreux de ses sombres tapis, larmés de l’argent pâle des flaques d’eau. Une vie multipliée germait dans les emblaves que les seigles naissants et les jeunes blés couvraient de gais frissons smaragdins. Dans le ciel, d’une douceur charmante, s’épandait une lueur fine, contenue, qui s’imprégnait au translucide tissu des nuages, tramés d’or laiteux et lavés de nacres légères. Et sous cette lumière tiède, infiniment diffuse, infiniment pénétrante, qui mettait des abîmes célestes jusque sur le tronc des arbres et la cassure des pierres, sous ces effleurantes caresses qui laissaient des mondes de joie reflétés jusque sur la fragile ellipsoïde des herbes, toutes les formes et toutes les couleurs chantaient. Ce qu’elles chantaient, Sébastien eût été incapable de le définir et de l’exprimer, mais il en savourait l’harmonieuse et presque divine musique, il en admirait l’harmonieuse et presque divine beauté! C’était comme un mystère de résurrection qui s’accomplissait en lui, une extase auguste d’amour qui gonflait son être tout entier, de graves enivrements et de nuptiales délices, par quoi se célébraient les fiançailles de son cœur.
—Nous irons toujours ensemble à la promenade, dis?... implora Sébastien.
Jean de Kerral répondit:
—Et nous jouerons toujours dans la cour ensemble, avec Bolorec.
—Je t’aime bien! reprit Sébastien.
—Moi aussi, je t’aime bien!
Ce fut un enchantement pour Sébastien. Ses mauvais jours étaient finis, il ne redoutait plus aucune souffrance, aucun tourment. La confiance revivait en lui, agrandie, fortifiée par le don volontaire, spontané, éternel, qu’il venait de faire de son âme. Et il marchait, plus fier, les membres plus souples, trouvant à toutes choses des aspects de fête et de bonté, se promettant d’aimer Jean, de lui être dévoué jusqu’au sacrifice. Pour la première fois, il se sentait des hardiesses, des désirs de luttes généreuses. Toute une force inconnue distendait ses veines, accélérait les galops de son pouls, les battements de sa poitrine. Aucun obstacle ne paraissait insurmontable à son courage. Il eût voulu défier Guy de Kerdaniel.
On s’arrêta dans un bois de pins. Entre la colonnade des troncs, le sol, parsemé d’aiguilles sèches, était tout rose, et les pieds enfonçaient doucement dans de la mousse. Une odeur de térébenthine circulait, amère et puissante, mêlée à de vagues aromes de plantes marines que le vent apportait de l’Ouest. En effet, vers l’Ouest, très loin, et rayée par les barres sombres des pins, une ligne d’eau apparaissait, du même ton irisé que le ciel et presque confondue avec lui. Les élèves poursuivirent un écureuil. Les plus hardis grimpaient dans les branches, les autres aboyaient comme des chiens et jetaient des pierres à la bestiole effrayée. Sébastien et Jean s’assirent au pied d’un arbre; Bolorec debout contre le tronc, tailla une ébauche de bateau dans un morceau d’écorce. Tous les trois, de temps en temps, ils regardaient la chasse et se montraient l’écureuil, étourdi par les clameurs, qui fuyait d’arbre en arbre, bondissait de branche en branche, la queue en l’air.
—Tu ne sais pas à quoi je pense! dit Jean... Je pense qu’il faudra demander à ton père l’autorisation de sortir chez nous... Ça me ferait plaisir d’être ton correspondant.... Maman voudra bien, papa aussi, et les Pères aussi... Tu joueras du tambour, et tu mettras mon uniforme... L’année dernière, papa n’a pas voulu pour Bolorec... mais toi, ça n’est pas la même chose... parce que toi... enfin oui... parce que Bolorec est trop sale...
Et il raconta, en phrases saccadées, en récits décousus, le château de Kerral, son père qui avait de grosses moustaches blondes, sa mère qui était très jolie, la grande calèche, et les six chiens courants qui chassaient les renards et forçaient les lièvres.
Sébastien buvait avidement les paroles de Jean. Il se voyait déjà l’hôte choyé, caressé d’une belle dame dans un château qu’il imaginait resplendissant, avec des fossés larges, des tours massives, des murs crénelés, comme étaient ceux des remparts de Vannes. Son cœur se fondait dans des espoirs infinis.
Jean poursuivit:
—Tu connais bien l’histoire des six chiens courants, de papa et du clerc d’huissier?...
—Non, répondit Sébastien, fâché de ne pas savoir tout ce qui intéressait son ami.
—Comment, tu ne la connais pas! mais tout le monde la connaît au collège... Eh bien, un jour, mon père revenait de la chasse... Il n’avait rien vu, et n’était pas content... En approchant d’Elven, voilà qu’il aperçoit, sur la route, le clerc d’huissier. C’est un méchant clerc d’huissier, très méchant... Il dit du mal des prêtres, ne va jamais à la messe, et ses parents possèdent une ferme, des biens nationaux, tout près du château... Enfin c’est un homme très méchant... Papa se dit: «Puisque mes chiens n’ont rien chassé, je vais leur faire chasser le clerc d’huissier». L’idée est drôle, hein? Il les découple, les met sur la piste, et les chiens partent...
Bolorec abandonna son écorce, écouta, très intéressé, le récit de cette chasse humaine, et tout d’un coup, l’œil allumé d’un rire, il trépigna de joie la terre, et, de toutes ses forces, il aboya.
—Ouaou!... Ouaou!...
—Tu comprends, reprit Jean, si le clerc d’huissier détale, sentant les chiens à ses trousses... Tu le vois d’ici, pas? Il saute dans la lande, son chapeau s’envole; il s’empêtre parmi les ajoncs et les ronces, son pantalon se déchire; il roule, revient sur la route, la figure en sang, et fuit à toutes jambes, dans la direction d’Elven. Les chiens le menaient comme un lièvre.
—Ouaou!.... Ouaou! recommença Bolorec, dont la joie s’exprimait par d’horribles grimaces.
—Il paraît que c’était joliment amusant!... Tête nue, les cheveux au vent, et les chiens tout près, lui mordant déjà les culottes... Heureusement, pour le méchant clerc d’huissier, il n’était pas loin d’Elven... Il entre dans l’église, n’a que le temps de refermer la porte sur lui; et il tombe, évanoui de peur, sur les dalles! Une seconde de plus, il était pris et dévoré par les chiens... Ils ne badinent pas, tu sais, ces chiens-là.
Et Bolorec, pour la troisième fois, aboya longuement, découvrant entre chaque coup de gueule, ses dents qui semblaient, jovialement, fouiller la proie happée.
—Ouaou!... ouaou!
Jean de Kerral conclut:
—Eh bien, le père de ce méchant homme a fait un procès à papa; et papa a été condamné à payer, à ce méchant homme, vingt-cinq mille francs, parce que, à la suite de cette chasse amusante, son fils est tombé malade, et qu’il est resté fou!... Mais papa se vengera, parce qu’il va se porter aux élections de député, et ramener le roi... Quand tu viendras chez nous, tu verras les chiens... ce sont de très bons chiens!...
Sébastien écoute la voix de son ami, cette voix qui gazouille, comme un oiseau chantant une chanson d’amour, au haut d’une branche. Il aime déjà ces chiens; il aime M. de Kerral, malgré ses grosses moustaches blondes qui ne l’effrayent pas; il aime le château; il aime tout, sauf le méchant clerc d’huissier, à qui il ne peut pardonner de ne pas s’être laissé dévorer par les bons chiens de M. de Kerral, et d’avoir coûté à celui-ci tant d’argent.
Les clameurs, dans le bois, s’apaisent. L’écureuil est pris. Des élèves, triomphalement, le portent, pendu par la queue à une baguette comme un trophée. On rentre. Le retour est charmant. Pourtant, il y a dans l’esprit de Sébastien une inquiétude vague. Le récit de Jean le trouble, un peu, de remords incertains. Des images s’en lèvent, point rassurantes, d’un symbolisme brutal, où s’affirme l’inflexible et barbare loi de la force. François Pinchard et le charpentier Coudray, Guy de Kerdaniel et lui-même, Bolorec, un martyr plus féroce que ses bourreaux, l’écureuil, le clerc d’huissier, les chiens de M. de Kerral, tout cela, dans les ténèbres de sa conscience, se heurte, singulièrement relié par d’étranges analogies, soudainement éclairé par de farouches lueurs. Des poings tendus, des gueules hurlantes, des mains déchireuses, des foules sauvages, une sensation obscure et pénible de l’éternelle haine, une confuse et rapide vision du meurtre universel, tout cela lui cause un malaise que la marche et la voix gazouillante de Jean ne tardent pas à dissiper. Bolorec s’est remis à tailler son bateau; les rangs se sont reformés; et le soir vient, teintant l’horizon céleste de sourdes lumières orangées qui donnent au firmament un jour mystique de vitrail. Une ombre religieuse, pacifiante, sous la voûte des marronniers, enveloppe les colonnes des troncs, les listeaux des branches; et les grappes pourprées des lilas terrestres, issant des talus empierrés, flambent sur le fond plus vert des prairies. Dans son cœur, un instant troublé, la joie reparaît claire, sereine; le remords s’évanouit, l’espoir revient, immaculé. Engaînés de longues chemises de toile blanche, quelques-uns ivres, tous vermineux et couverts de fange, des paysans passent sur la route. Sébastien les regarde passer, et il les salue comme de surnaturels êtres, des saints descendus des vitraux d’église, des anges envolés des cintres de chapelle, et qui l’accompagnent pour veiller sur lui. Toutes les choses, agrandies, embellies, ennoblies par son imagination, prennent des formes heureuses, des formes exultantes de tendresse et de prière.
En relongeant le port, il reçoit aussi une impression consolante. Tout s’est animé, tout brille. La marée monte, battant d’un léger clapotement les murs des quais et les cales immergées. Redressée par le flot, la goélette arbore fièrement sa mâture haute, dorée par les derniers reflets du jour; quelques chaloupes de pêche rentrent, voiles carguées, à l’aviron, avec un bruit de soie froissée; et les mouettes rasent l’eau luisante, de leur vol joueur et hardi. Une odeur salée, mêlée aux souffles puissants du coaltar, imprègne l’atmosphère. L’enfant la respire délicieusement, l’âme conquise à des féeries de voyage, à des immensités bleues, à de vagues dispersions dans de la lumière. Et, mentalement, franchissant les lignes de la terre, dures, plus assombries à cette heure, qui barrent l’horizon, il s’élève jusqu’à la conception de l’infini.
Sur la petite place, aux maisons gothiques, près du collège, deux jeunes filles de même taille, de même costume, de même svelte et délicate tournure, se sont arrêtées, avec leur mère, pour voir défiler les élèves.
—Ce sont les sœurs de Le Toulic... qui est de ta classe... tu sais bien... Le Toulic, qui est toujours le premier... explique Jean... Maman les appelle les «deux sans hommes», parce qu’elles voudraient bien se marier et qu’elles ne trouvent personne... Elles n’ont pas d’argent... Le père de Le Toulic était louvetier... Il est mort... Elles sont très jolies!...
Elles sont charmantes, en effet, vêtues de pénombre, et leur silhouette délicate s’enlève, géminée, sur le fond d’une boutique qui s’allume. Sous la voilette, où leur visage se devine, baigné de tous les reflets errants du soir, Sébastien, avec attendrissement, aperçoit une double lueur de soleil, qui se couche, très loin, dans l’eau profonde de leurs yeux.
A l’étude il ne travailla pas, pris de paresse devant ses livres, envahi de dégoût, à la pensée d’avoir à conjuguer des verbes barbares. Le coude sur son dictionnaire, son porte-plume lâche entre les doigts, longtemps il rêvassa. Sa tête était remplie de trop de choses; trop d’événements s’étaient suivis et enchevêtrés, en cette journée, pour qu’il n’essayât pas de les coordonner, d’en jouir, un par un, d’en tirer une règle de conduite nouvelle et des pronostics alliciants. Il ne put arriver à fixer aucune de ces images, mobiles, turbulentes. Cela grouillait pêle-mêle, dans son cerveau, avec des paysages, des bateaux, des coins de parc rêvés, des châteaux en fête, entrevus au bout de longues avenues éclairées, des sons de tambours, des abois de chiens, des bonds d’écureuil. Il s’arrêta un instant, à contempler le profil de Le Toulic qui, non loin de lui, à droite, penché sur son papier, embastillé de livres, piochait ses devoirs, des plis au front, du rouge aux joues, de l’encre au doigt. Il eut le grand désir de le connaître davantage, de lui parler souvent, de l’aimer; et, tout d’un coup, se rappelant ses deux sœurs, si gentilles, dans la frissonnante indécision du soir, il l’aima d’une amitié violente. Peut-être aussi, Le Toulic voudrait bien le faire sortir, chez lui, comme Jean de Kerral. Et ce seraient d’inoubliables heures, entre cette mère et ces deux jeunes filles... Sans doute, des promenades, ensemble, sur le port, au bord des grèves; un voile soulevé sur ces intérieurs privilégiés; l’entrée de plain-pied dans ces existences inconnues, qu’il avait cru fermées à jamais, sur lui, et dont un mot, entendu, çà et là, élargissait encore le mystère captivant. Son rêve déviait, s’enhardissait dans l’impossible, atteignait déjà les sphères défendues où trônait Guy de Kerdaniel. Il le ramena à son point de départ réel: Jean de Kerral, à cette voix douce qui l’avait charmé, à ces inespérées promesses, par quoi il se trouvait désenchaîné, et libre de vivre. Sébastien finit par fixer ses regards sur le dos de Jean, assis à trois rangées de pupitres, devant soi. Toute sa vie était là, ressuscitée, en ce dos agile, remuant, tantôt rond, tantôt pointu, tantôt droit, tantôt courbé, et qui paraissait redire les belles histoires de l’après-midi. Ce dos rayonnait comme un soleil. Des joies chantaient autour; des joies chantaient partout.
Il éprouva le besoin impérieux de confier son bonheur à quelqu’un, c’est-à-dire de se l’exprimer à soi-même, de se le rendre en quelque sorte visible et tangible par une représentation matérielle. Il écrivit à son père une
longue lettre enthousiaste, fiévreuse, incohérente, pleine de projets merveilleux et de puériles folies. Pour la première fois, il ne pensa pas à y mettre un mot de tendresse, un souvenir pour ses amis de là-bas, oubliés, pour Mme Lecautel, pour Marguerite, pour personne.
Les jours qui suivirent, Sébastien fut heureux, pleinement. D’abord, il n’était plus seul, se savait protégé, défendu contre un retour possible du malheur, et il se remettait à jouer, comme autrefois, entraîné par Jean de Kerral, à des parties de paume, de raquette, dans des groupes où, grâce à ce dernier, on le supportait, presque affectueusement. Ensuite, il trouvait, en soi-même, de quoi embellir les heures de repos et de rêve. Au contact plus intime et non seulement physique de ses camarades, mêlé davantage à leurs caractères différents, frotté à leurs passions dissemblables, son esprit s’enrichissait de découvertes incessantes, de mille petits faits de vie morale, qui étaient un perpétuel aliment pour ses appétits de connaître, parfois une explication de ses façons de sentir. Ses pensées plus actives, plus identifiées à son moi, devenaient des compagnes fidèles, victorieuses de l’ennui, et chères infiniment. Souvent elles l’emportaient, par delà les brutalités des apparences extérieures, dans des mondes éblouissants, sur la frontière du réel et de l’invisible où, surnaturalisant les formes, les sons, les parfums, le mouvement, elles se haussaient jusqu’à la divination vague et précoce, pas encore consciente, de la beauté artiste et de l’amour essentiel. Initié par son ami aux menus secrets de pratique courante, dont l’ignorance, jadis, le chagrinait si fort, arrêtait si brusquement l’essor de ses élans, il prenait aussi, vis-à-vis des autres, une hardiesse plus grande, vis-à-vis de lui-même une sécurité moins troublée. Il n’osa pas, cependant, aborder Le Toulic, à cause de son air trop grave, de ses trop pédantes allures. Le Toulic, piocheur endurci, intelligence lente, mémoire rebelle, volonté obstinée de Breton, affectait de ne s’intéresser qu’à ses devoirs, et passait une partie de ses récréations, le nez sur ses livres. Et puis, quand il n’étudiait pas, on le voyait toujours pendu à la soutane des surveillants et des professeurs qu’il accaparait, lorsque ceux-ci venaient faire une apparition dans la cour. Il ne l’en aima pas moins, de loin, le suivant avec plaisir, retrouvant, en lui, sérieux et renfrogné, un peu du charme attirant des deux sœurs si jolies, dont s’était ému son instinct de jeune mâle, un soir.
Mais, à mesure que son intelligence s’élargissait, que de pâles lueurs jalonnaient le champ plus vaste de ses observations journalières, à mesure que se développait, en lui, le désir d’apprendre, il se dégoûtait davantage du travail, et ce dégoût s’affirmait, au point que la vue seule de ses livres lui causa une impression pénible, irritée, presque une souffrance. Il fut obligé de faire un effort violent sur lui-même, pour les ouvrir, pour s’astreindre à les étudier. Les punitions corporelles, le pain sec, la mise aux arrêts, la privation de promenades; les punitions morales, la honte publique des mauvaises places, augmentèrent cette disposition, au lieu de la réformer. Sa réputation de paresseux, de cancre, s’établit bien vite, et il s’en affligea: «C’était plus fort que lui, il ne pouvait pas».
Chez les natures d’enfant, ardentes, passionnées, curieuses, ce qu’on appelle la paresse n’est le plus souvent qu’un froissement de la sensibilité; une impossibilité mentale à s’assouplir à certains devoirs absurdes; le résultat naturel de l’éducation disproportionnée, inharmonique qu’on leur donne. Cette paresse, qui se résout en dégoûts invincibles, est, au contraire, quelquefois la preuve d’une supériorité intellectuelle, et la condamnation du maître. Telle elle était chez Sébastien, à son insu. Ce qu’on le forçait à apprendre ne correspondait à aucune des inspirations latentes, des compréhensions qui étaient en lui et n’attendaient qu’un rayon de soleil pour sortir, en papillons ailés, de leurs coques larveuses. Une fois ses devoirs bâclés, ses leçons récitées, il ne lui en restait rien, dans la mémoire, qui le fît réfléchir, rien qui l’intéressât, le préoccupât; rien, par conséquent, ni formes, ni idées, ni règles, qui se cristallisât au fond de son appareil cérébral: et il ne demandait pas mieux que de les oublier. C’était, dans son cerveau, une suite de heurts paralysants, une cacophonie de mots barbares, un stupide démontage de verbes latins, rebutants, dont l’inutilité l’accablait. Jamais rien d’harmonieux, ni de plaisant, qui s’adaptât à ses rêves, rien de clair qui expliquât ce par quoi il était généreusement tourmenté. Ce qui le charmait, l’étonnait, ce qu’il sentait de communication secrète de sa petite âme avec les choses ambiantes; ce qu’il devinait de mystères épars, délicieux à dévoiler, de vie foisonnante, délicieuse à écouler, on s’acharnait à répandre sur tout cela les plus épaisses, les plus fuligineuses ombres. On l’arrachait à la nature, toute flambante de lumière, pour le transporter dans une abominable nuit où son rêve spontané, les acquêts de sa réflexion enfantine, ses enthousiasmes, étaient retournés, avilis, soumis à de laides déformations, rivés à de répugnants mensonges. On le gorgeait de dates enfuies, de noms morts, de légendes grossières, dont la monotone horreur l’écrasait. On le promenait dans les cimetières mornes du passé; on l’obligeait à frapper de la tête contre les tombes vides. Et c’étaient toujours des batailles, des hordes sauvages en marche vers de la destruction, du sang, des ruines; et c’étaient d’affreuses figures de héros ivres, de brutes indomptées, de conquérants terribles, odieux et sanglants fantoches, vêtus de peaux de bêtes, ou bardés de fer, qui symbolisaient le Devoir, l’Honneur, la Gloire, la Patrie, la Religion. Et sur tout ce pêle-mêle, abject et fou, de meurtrières brutes et d’homicides dieux, au-dessus de ces lointains enténébrés, emplis du rouge carnaval des massacres, planait, sans cesse, l’image du vrai Dieu, un Dieu inexorable et falot, à la barbe hérissée, toujours furieux et tonitruant, sorte de maniaque et tout-puissant bandit, qui ne se plaisait qu’à tuer, lui aussi, et qui, habillé de tempêtes et couronné d’éclairs, se promenait, en hurlant, à travers les espaces, ou bien s’embusquait derrière un astre pour brandir sa foudre d’une main et son glaive de l’autre. Sébastien se refusait à admettre pour Dieu ce démon sanguinaire et il continuait d’aimer son Dieu à lui, un Dieu charmant, un Jésus pâle et blond, à la main pleine de fleurs, à la bouche pleine de sourires, qui laissait tomber sur les enfants, sans cesse, un regard de bonté infinie et d’intarissable pitié.
Cependant, il n’était point complètement rassuré par cette consolante vision. Des doutes le harcelaient et l’image du Dieu extravagant et sombre des Jésuites le hantait. Il repassait alors ses fautes, fouillait ses menus péchés, avec la terreur soudaine de voir cet impitoyable Dieu lui sauter à la gorge et le précipiter dans l’enfer, comme il avait fait, disait-on, de tant d’enfants qui n’étaient point sages et n’avaient pas voulu travailler. Durant la classe et les heures d’étude, sous la suggestion directe des leçons parlées, son cerveau s’alourdissait, ses facultés s’annihilaient, sa voix même se glaçait, lorsque son tour venait de réciter. Il avait beau étreindre son petit crâne, il n’en pouvait rien faire sortir; il ne pouvait non plus y faire pénétrer les conceptions bizarres de cet enseignement, qui perpétuaient, dans une forme plus grave, avec la garantie officielle des maîtres, les histoires de Croquemitaine et les chimériques contes de fées. Quelquefois, à la classe du samedi, pour distraire les élèves, le professeur leur lisait des épisodes de la Révolution française, des récits dramatisés des guerres de Bretagne et de Vendée. Sébastien y retrouvait les mêmes physionomies ogresques que dans les livres de classe, la même irruption de fous sinistres, les mêmes clameurs de guerre et de haine furieuse. Mais, cette fois, les noms de Marat, de Robespierre, remplaçant ceux des rois, des conquérants, retentissaient avec épouvante; la guillotine y fonctionnait, aussi rouge de sang que la framée des grands hommes et le glaive de Dieu. Il ne comprenait pas pourquoi on l’obligeait à détester ceux-là, alors qu’on lui recommandait de vénérer les autres. Et il écoutait, espérant entendre tout à coup les noms de Jean Roch, Pervenchères... l’église... l’âne... Mais c’était sans doute un trop petit massacre, pour qu’il eût chance d’intéresser des imaginations d’enfants, habitués au récit de bien d’autres hécatombes humaines. Sitôt que délivré de cette classe maudite, où tout lui pesait, où tout l’ahurissait, il se remettait à vagabonder dans la cour, les idées lugubres s’envolaient vite; il goûtait une joie plus vive à ses jeux, un plaisir plus précieux à ses causeries. Même il s’habituait aux arrêts et n’en ressentait plus aucun ennui. Appuyé contre un arbre, il s’amusait à voir, autour de lui, la vie bruire et s’agiter, et, de temps en temps, il lançait du pain que les moineaux se disputaient avec de jolis mouvements qui le réjouissaient. C’est ainsi qu’il se désaffectionna tout à fait du travail et bientôt, sans remords, abandonnant ses devoirs, il passa les heures longues de l’étude à rêver des choses plus douces, plus belles; à concevoir des formes, des sons, des lumières, tantôt tristes, tantôt joyeux, suivant que son âme était joyeuse ou triste; à créer en lui une multitude de poèmes, par où, naïvement, inconsciemment, il atteignit la mystérieuse vie de l’Abstrait. Il essaya aussi, d’instinct, de reproduire des objets qui l’avaient frappé; il couvrit ses cahiers, ses livres, de dessins, feuilles, branches, oiseaux, bateaux, et encore la figure pâle du maître d’étude, qui, du haut de la chaire où il trônait, derrière la lampe, enveloppait les écoliers silencieux d’un regard vigilant et froid.
En ce moment, la confession était, de tous les exercices religieux, celui qui l’ennuyait le plus. Il ne s’y rendait jamais qu’avec un trouble extrême, le cœur battant, comme vers un crime. Le solennel et ténébreux appareil de cet acte obligatoire, ce silence, cette ombre, où une voix chuchotait, l’effrayaient. Dans cette nuit, il se croyait le témoin, le complice, d’il ne savait quoi d’énorme, d’un meurtre, peut-être. La sensation en était si vive qu’il lui fallait tout son courage, toute sa raison, pour ne pas crier, appeler au secours. Le Père Monsal, son confesseur, un grand prêtre à face rougeaude, dodelinante, aux lèvres grasses, aux manières doucereuses, le gênait par ses questions. Il l’interrogeait sur sa famille, sur les habitudes de son père, sur tout l’entour physique et moral de son enfance, écartant d’une main brutale le voile des intimités ménagères, forçant ce petit être candide à le renseigner sur des vices possibles, sur des hontes probables, remuant avec une lenteur hideuse la vase qui se dépose au fond des maisons les plus propres, comme des cœurs les plus honnêtes. Sébastien avait pour cet homme qui était là, près de lui, la répulsion nerveuse, crispée, qu’on éprouve à la vue de certaines bêtes rampantes et molles.
Il lui semblait que les paroles lentes, humides, qui sortaient de cette invisible bouche, se condensaient, s’agglutinaient sur tout son corps en baves gluantes.
—Et vous tutoyez votre père, mon enfant?
—Oui, mon Père.
—Ah! ah! ah!... C’est très mal... Il ne faut jamais tutoyer ses parents... C’est leur manquer de respect... A l’avenir, vous ne tutoierez plus votre père... Et vous n’avez pas de sœur, mon enfant?
—Non, mon Père.
—Non... Ah! ah!... pas de cousine?
—Non, mon Père.
—Non plus... Bon!... bon!... C’est très bien, cela, mon enfant... Mais, vous avez bien une amie, chez vous, une petite amie?...
—Oui, mon Père.
—Ah! Bon! bon!... C’est très dangereux...
—Comment s’appelle-t-elle?
—Marguerite Lecautel.
Il s’étonnait d’avoir pu prononcer ce nom, en cette ombre tragique. Cela lui faisait l’effet d’une trahison, d’une infamie, de quelque chose d’affreusement vil et lâche. Et la voix du Père Monsal reprenait, plus assourdie, s’échappant en petits sifflements, en petits râles, qui se confondaient presque avec le bruit du surplis froissé et les craquements du bois:
—Marguerite? Ah! ah!... Voyons, dites-moi, mon enfant?... vous n’avez jamais eu avec elle des attouchements impurs?... Dites-moi, quand vous étiez seuls, vous l’embrassiez quelquefois?... Elle aussi, quelquefois, souvent, vous embrassait?
—Je ne sais pas.
Et, tout tremblant, il se cramponnait à l’accoudoir du prie-Dieu.
—Bon!... Bon!... Et comment vous embrassait-elle?... Sur la joue?... sur la bouche?...
—Je ne sais pas.
—Sur la bouche?... Ah! ah!... C’est très grave... C’est un péché très grave!... Et dites-moi encore... Vous n’alliez pas plus loin, avec elle... Par exemple... oui... vous n’aviez pas le désir de... Enfin, je suppose, vous n’alliez pas ensemble pour satisfaire certain besoin... Ah!... Ah!...
—Non!
—Allons!... allons!... C’est très bien...
Il marmottait des mots latins; sa main, sur le grillage, passait et repassait, distribuant de vagues bénédictions. Et, très rouge, prêt à pleurer, avec de la honte sur la peau, Sébastien sortait du confessionnal, sentant que quelque chose de sa pudeur, que quelque chose de la virginité de Marguerite était restée là entre les mains violatrices de cet homme.
Sur ces entrefaites, il eut une grande douleur. Le jour même qu’elle lui arriva, il avait reçu de son père une lettre à la fois désolée et ravie. M. Roch saignait beaucoup de voir les mauvaises notes et les mauvaises places de son fils; il avait espéré mieux: «Je comprends à la rigueur, écrivait-il, que tu ne puisses en obtenir d’autres, et ce n’est pas cela que je te reproche. Il ne serait pas naturel, étant au milieu de tant de jeunes gens, nobles et plus riches que toi, que tu passasses avant eux. Il faut de la hiérarchie, et plus on l’inculque de bonne heure aux enfants, et mieux cela vaut. Si tous les hommes de France avaient été élevés chez les Jésuites, nous n’aurions plus jamais à redouter de révolutions. Le curé aussi est de mon avis, et prétend que la hiérarchie est nécessaire. Cependant, je suis très attristé, très mortifié, car j’apprends par une lettre du Père Préfet, admirable, d’ailleurs, d’élévation d’idées, que tu es un paresseux, que tu ne fais rien, que tes maîtres ne peuvent obtenir de toi un résultat sérieux. Je ne te demande pas d’être le premier de ta classe, cela ne se peut pas; mais j’exige que tu travailles, car je m’impose des sacrifices énormes, et je me saigne aux quatre membres, et je me prive de tout, pour t’assurer une éducation supérieure... Vois pourtant ce qui t’arrive...»
Ici, M. Roch exultait.
«Me suis-je trompé quand je t’annonçais un avenir brillant?... Tu le vois, tu vas entrer dans une famille illustre. La famille de Kerral est très célèbre. Nous avons, le curé et moi, cherché ses traces dans les annales de notre glorieuse histoire. C’est une famille historique. On la trouve partout, dans la Révolution. Il y a un comte de Kerral qui émigra, fut pris à Quiberon, et fusillé à Vannes... à Vannes même, mon cher enfant!... Je suis très fier de cette relation pour toi. Quand tu seras reçu dans cette grande famille, surtout, tiens-toi bien, sois très poli et respectueux; surveille tes manières, ton langage; que tes habits soient bien brossés, de façon à ce que je n’aie pas à rougir de toi. Tu présenteras à cette noble famille toute ma gratitude, et tous mes hommages... Donc, que ceci te soit un encouragement...»
Il ajoutait:
«Le Révérend Père Monsal a raison. Il vaut mieux, au point de vue de l’autorité paternelle, et du développement de l’idée de famille dans les générations présentes et futures, il vaut mieux, dis-je, que les enfants ne tutoient pas leurs parents. Cela se passe ainsi dans les maisons aristocratiques. D’ailleurs, mon enfant, rappelle-toi bien ceci: tout ce que les Jésuites te diront est fondé sur la raison, le cœur, et sur un sentiment très juste de défense sociale. S’ils sont des maîtres admirables en politique, c’est parce qu’ils sont des maîtres admirables en éducation.»
M. Roch continuait ainsi, durant deux longues pages d’écriture serrée, ornée de volutes et de paraphes. Sébastien lisait cette lettre quand Jean de Kerral, qui venait du parloir, l’aborda.
—Dis donc... tu sais... il ne faut pas te fâcher... parce que je t’aime bien, toujours... Mais papa m’a dit que je ne pouvais pas t’amener à Kerral...
Sébastien reçut au cœur un coup affreux et, très pâle, il laissa tomber sa lettre à terre.
—Justement, bégaya-t-il, mon père m’écrivait... tiens... parce que...
—Oui... tu comprends, interrompit Jean... papa a dit en me tirant les oreilles: «Si on l’écoutait, ce gamin-là, il nous amènerait tout le collège». Enfin, il n’a pas voulu, quoi! ni maman non plus. Ils m’ont demandé ce que tu étais. Je leur ai expliqué que tu étais quincaillier... qu’on t’embêtait à cause de ça... mais que tu étais tout de même bien gentil... et que je t’avais promis de te montrer mon uniforme de hussard... Alors, ils m’ont défendu de te voir... ils m’ont dit que tu n’étais pas une société pour moi... que je prendrais avec toi de mauvaises habitudes... tu comprends... Et ils m’ont fait un sermon parce que j’avais la manie de ne me lier qu’avec des pouilleux... J’ai répondu que tu n’étais pas un pouilleux, que tu n’étais pas sale comme Bolorec... Enfin voilà!
Inquiet, piétinant sur place, Jean regardait autour de lui. Il reprit avec volubilité:
—Il ne faut plus que je te voie... il ne faut plus que nous allions ensemble... Le Père Dumont est venu, et il a promis à papa qu’il me surveillerait... Mais je t’aime bien tout de même... Je te parlerai quelquefois, quand on ne nous verra pas, tu comprends... Et puis, Bolorec, on ne lui a pas défendu à lui, d’aller avec toi... Tu iras avec Bolorec... Il est très gentil, Bolorec... Je m’en vais, parce que le Père nous regarde... Il m’attraperait si je causais trop longtemps avec toi... Ah! dis donc!... Il faudra aussi que tu me rendes le ballon en cuir que je t’ai donné...
L’enfant ne pleura pas. Mais la douleur du coup fut si forte, qu’il pensa s’évanouir. Il voulut crier: «Jean! Jean!» et ne le put. Il avait la gorge serrée, la tête bourdonnante et vide, les membres tout froids. Il essaya de faire un pas, et ne le put... Le sol sous ses pieds se dérobait, se creusait en abîmes... Des lumières rouges dansèrent devant ses yeux. Et Jean s’éloigna en sautillant.