Sébastien Roch
Chapitre III
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Or, le lendemain, les élèves allèrent en promenade, sur la roule d’Elven. On fit halte dans le bois de Kerral.
—On t’avait promis aussi de venir là? dit à Bolorec Sébastien qui, depuis le début de la promenade, n’avait pas encore prononcé un mot.
—Oui.
—Et puis, après, on n’a plus voulu?
Bolorec haussa les épaules, et, sans avoir l’air d’écouter, ramassa un éclat de bois qu’il se mit à examiner attentivement.
—Et ça ne t’a pas fait de la peine? insista Sébastien.
Bolorec secoua la tête.
—Pourquoi que ça ne t’a pas fait de la peine?
—Parce que... expliqua Bolorec.
—Tu n’aimais pas Jean, alors?
—Non.
—Et moi?... Est-ce que tu m’aimes?
—Non!
—Tu n’aimes donc personne?
—Non.
—Pourquoi?
—Parce que, je les em..., répondit Bolorec qui, tirant de sa poche son couteau, s’apprêta à tailler le morceau de bois.
Et il ajouta, d’une voix tranquille:
—Tous!
Sébastien vit le château, une grande maison surflanquée de tourelles, d’appentis, de constructions angulaires et disparates, tout cela de guingois et triste comme une ruine. La mousse dégradait les toits; des lézardes craquelaient les murailles, rayées de coulures pluviales; sur la façade écorchée, galeuse, de larges plaques de crépi manquaient et l’herbe envahissait les avenues désablées, une herbe sale, gâchée avec les feuilles mortes, piétinée par les troupeaux, hachée par les charrois pesants. La grille monumentale et rouillée se couronnait d’un écusson descellé, qui grinçait, au vent, comme une girouette. Près du château, dissimulée derrière un massif de houx panachés, et séparée de lui par un fossé, plein d’eau bleuâtre et dormante, la ferme se tassait, basse, juteuse, immonde, formant une cour carrée, sorte de cloaque, où des landes coupées pourrissaient sur une couche épaisse de bouses anciennes. Une odeur de purin, une fermentation végétale, une exhalaison d’humanité croupissante, venait de là, intolérable et pestilentielle. Et, tout d’un coup, Sébastien aperçut M. de Kerral, un petit homme trapu, la face rouge, les moustaches blondes tombant de chaque côté des lèvres, les mollets guêtrés de cuir fauve. Il tenait à la main une cravache et frappait de petits coups secs, sur le tronc des arbres, en sifflant un air de chasse. C’était, dans sa personne, un mélange de paysan et de gentilhomme, de soldat et de vagabond. M. de Kerral s’avança au-devant des Pères, du même pas sautillant qu’avait son fils. Il lui ressemblait du reste, avec plus de dureté dans le regard. Sa mise était prétentieuse et négligée; il avait, sur sa veste de velours noir, d’immenses boutons de métal, où se voyaient, en relief, des fleurs de lys. Jean accourut, bavard, très fier de se montrer à ses camarades, au milieu de son domaine. Les élèves se taisaient, un peu gênés, se dispersaient, entre les arbres, par groupes. On leur avait défendu de poursuivre les écureuils et de couper les branches. M. de Kerral, les Pères et Jean se dirigèrent vers la maison.
En haut du perron, aux marches disjointes, une femme encapuchonnée d’un châle à carreaux rouges et verts, attendait, ses coudes sur la rampe de fer gauchie. On entendit une voix aigrelette, qui disait:
—Bonjour, mes Pères... Comme c’est aimable d’avoir choisi Kerral pour but de promenade...
Saisi par plus d’étonnement encore que de tristesse, Sébastien rôda à travers le bois, longea des murs croulants, des jardins abandonnés, ne se heurta qu’à des vestiges de choses tombées, qu’à des débris de choses mortes, enfouies sous les ronces. Par les trouées aériennes, s’ouvrant dans les chênes et dans les pins, il entrevit des perspectives de landes, un terrain aride, désolé, noir; çà et là, des petits champs avares durement conquis sur les racines vierges des ajoncs et les pierres, puis, des coteaux pelés où tournaient des moulins à vent. Il se rappela l’histoire du clerc d’huissier, et des six chiens, que Jean lui avait contée. Chaque détail qui l’avait fait rire lui revint, précis, douloureux cette fois. Et son cœur se serra... Ah! comme son rêve était loin, maintenant! Comme il se repentait de l’avoir si obstinément caressé, ce rêve, non point parce que les magnificences désirées aboutissaient à ces ruines, à cette misère, à cet homme, chasseur de pauvres diables, mais parce qu’un sentiment nouveau pénétrait en lui, qui révolutionnait tout son idéal: quelque chose de fort et de chaud, ainsi qu’un coup de vin. Il venait de voir M. de Kerral, et il le détestait. Il le détestait, lui et ses pareils. A ces hommes, vivant parmi les autres hommes, comme la bête de proie parmi le gibier, et dont son père lui disait, maintes fois, qu’il fallait les admirer, les respecter, il compara ceux de sa race, qui peinent sur les besognes journalières, petites existences serrées l’une contre l’autre, s’entr’aidant, mettant en commun, pour les mieux supporter, les transes d’aujourd’hui et les espoirs de demain; et il se sentit fier d’être né d’eux, de représenter leur passé de douleurs, de recueillir l’héritage de leurs luttes. Il trouva au tablier de travail de son père, aux blouses des voisins, aux outils, dont le bruit laborieux avait bercé son enfance, un air plus noble, mille fois plus noble que les insolentes guêtres, la sifflante cravache et les fleurs de lys de ce Monsieur qui l’avait méprisé, lui, et avec lui tous les petits, tous les humbles, tous ceux qui n’ont pas de nom, et qui n’ont pas tué et qui n’ont pas volé. Cela le réconforta. Devant la détresse intérieure qu’exprimaient ce château, tombant pierre par pierre, et ce sol fatigué d’avoir nourri des hommes sans amour et sans pitié, il éprouva un soulagement véritable. Il se plut à imaginer, sous ces murs ébranlés, sous ces orgueilleuses tourelles découronnées, qui n’avaient jamais abrité que des opulences mauvaises et barbares, une vie affreusement triste, plus désespérée que celle des mendiants, à qui sourit, parfois, le réchauffant soleil de la charité, une vie hors la vie, perdue dans le morne, sombrée dans l’irréparable, dont chaque minute accroissait les angoisses, accélérait les définitives chutes. Et ce fut pour lui une joie profonde, presque farouche et terrible, que cette pensée de justice, où il goûta l’ivresse de la revanche, la revanche de sa propre misère, et de toutes les misères de sa race qui tressaillaient en elle. Ce qu’il y avait de sang du peuple dans ses veines, ce qui y couvait de ferments prolétariens, ce que la longue succession des ancêtres, aux mains calleuses, aux dos asservis, y avait déposé de séculaires souffrances et de révoltes éternelles, tout cela, sortant du sommeil atavique, éclata en sa petite âme d’enfant, ignorante et candide, assez grande cependant, en cette seconde même, pour contenir l’immense amour et l’immense haine de toute l’humanité.
S’apercevant qu’il s’était écarté de ses compagnons, Sébastien les rejoignit, grave, hanté de cette idée que, désormais, il avait une mission à remplir. Sans la définir nettement, sans en démêler les moyens et le but, il l’entrevoyait belle, courageuse, dévouée. Et d’abord, il n’acceptait plus que ces enfants le rejetassent de leur vie; c’était lui qui, maintenant, allait les rejeter de la sienne. Il était décidé à faire respecter son père, ses souvenirs, ses tendresses, et malheur à qui oserait y toucher. Cette soumission qui le rendait petit, humble, suppliant, peureux, il n’en voulait plus. Il ne voulait plus supporter les fantaisies cruelles, les propos malsonnants, les mépris dont on l’avait abreuvé jusqu’ici, être le jouet des caprices d’une foule ennemie, se voir poursuivi par elle, comme le clerc d’huissier par les chiens de M. de Kerral.
—Non! je ne veux plus! disait-il, tout haut, tandis que ses pieds faisaient voler les feuilles mortes, et que, dans sa tête, la colère montait... Je ne veux plus.
Bolorec était resté à la même place, taillant son morceau de bois. Deux élèves, près de lui, l’agaçaient de leurs plaisanteries, qui, d’ailleurs, n’étaient ni bien injurieuses, ni bien méchantes. Mais Sébastien ne pouvait plus maîtriser les mouvements précipités de son cœur. Il leur cria:
—Allez-vous-en... Je vous défends d’embêter Bolorec... il ne vous dit rien, lui.
L’un d’eux s’avança, les poings sur les hanches, provocant:
—Qu’est-ce que tu chantes, toi?... Quincaillier! Espèce de sale quincaillier!
D’un bond, Sébastien se rua sur lui, le renversa, et le souffletant à plusieurs reprises:
—Chaque fois que tu voudras m’insulter, tu en auras autant... toi... et les autres...
Et, comme le battu se relevait, piteux:
—Oui, mon père est quincaillier, confessa Sébastien... Et j’en suis fier, entendez-vous... Il ne fait pas dévorer les malheureux par ses chiens, lui!...
Au bruit de la lutte, quelques écoliers étaient accourus. Personne n’osa répliquer, et Sébastien entraîna Bolorec, qui semblait ne s’être aperçu de rien.
Pendant le temps que dura le retour, Bolorec se montra plus expansif qu’à l’ordinaire. Il parla:
—La prochaine fois, je couperai une belle racine, et je te ferai une canne, avec une tête de chien... ou bien autre chose... Quelquefois, pendant les vacances, papa m’emmène avec lui dans sa voiture, quand il va voir des malades.... J’ai taillé le manche de son fouet... Deux tibias, tu sais bien, des os, oui... deux tibias, avec une tête de mort au bout... J’avais vu ça dans son cabinet, sur son bureau, et dans ses livres aussi... C’est beau, ses livres... Il y a des cœurs d’hommes, des machins... c’est comme des fleurs... Ici, dans les livres, il n’y a rien? C’est embêtant.
Et, se rapprochant plus près de Sébastien, il lui dit tout bas, après s’être assuré qu’on ne pouvait l’entendre:
—Écoute... promets-moi de ne pas répéter ce que je vais te dire... Tu me promets?... Eh bien, tu sais que c’est l’empereur qui règne... Il règne parce qu’il a rétabli la religion... Tu sais ça?... Eh bien, les Jésuites veulent le renverser, et ramener Henri V... C’est sûr, parce que Jean a entendu les Jésuites causer de ça avec son père... Eh bien, j’ai écrit ça au préfet, moi... Alors, on va fermer le collège... Et puis on tuera tous les Jésuites... Et puis, tous!... Voilà!
—Tu es sûr? interrogea Sébastien, effrayé.
—Puisque je te le dis!
—Et alors, on irait à la maison, nous autres?
—Oui!
—Et on ne retournerait plus au collège, jamais?
—Plus jamais!
Le reste de la route s’acheva dans le silence. Ils ne virent point la lande que des bras de mer enlaçaient, que traversaient des fleuves d’or, que parsemaient des lacs bibliques, la lande s’égrenant, au loin, dans l’eau soirale, en forme d’îles mystérieuses, de monstrueux poissons, de barques échouées. Ils ne virent point davantage la ville, où les boutiques commençaient de s’allumer, ni les deux jeunes filles, si jolies, debout, à leur même place, près du collège... Tous les deux songeaient. Et leur songerie était pareille. Ils songeaient à des choses douces, là-bas, à des figures aimées, dont le portail, qui brusquement, devant eux, s’ouvrit en grinçant, fit s’envoler les souriantes images.
Quelques minutes après, Jean de Kerral, dans la cour, tandis que les rangs se reformaient, pour rentrer dans l’étude, aborda Sébastien. Il lui demanda:
—Tu as vu le château?... C’est beau, dis?
Sébastien ne répondit pas, et fixa Jean, d’un œil dur. Du même coup, il pensa à cet homme qui frappait les arbres avec sa cravache, aux chiens, au clerc d’huissier. L’impression qu’il avait eue dans le bois, à la vue de ces murs, de ces tourelles, il la ressentit plus violente. Une haine le poussait, contre Jean. Il eut envie de lui crier: «Fils d’assassin!».
—Pourquoi me regardes-tu ainsi? supplia Jean... Tu es méchant!... Ce n’est pas de ma faute, tu sais bien... C’est papa qui ne veut pas... Parce que moi, je t’aime bien...
—Ton père, ton château, toi... commença Sébastien.
Mais il s’arrêta, troublé, et vaincu... Jean était devant lui, si triste, le considérait de ses yeux si étonnés, et si doux, que sa colère, soudain, mollit et tomba. Il se rappela comment il était venu à lui, gentil, affectueux, alors que tout le monde se détournait de lui et l’accablait de mépris; il se rappela leurs serments échangés. Il dit, redevenu presque tendre:
—Non... Je ne suis pas méchant... moi aussi, je t’aime bien.
Sébastien s’intéressa vivement à Bolorec. Son caractère impassible le déroutait; le sourire, qui grimaçait en cette face molle et ronde, n’était pas sans lui causer quelque terreur. Il ne savait s’il devait l’admirer ou bien le craindre. L’aimait-il? Il n’eût pu le dire... Que Bolorec ne lui eût pas adressé encore une parole affectueuse, cela l’inquiétait. Il ne jouait jamais, restait des journées entières, bouche close, sans qu’il fût possible de lui arracher un mot. On le voyait sans cesse en train de tailler un morceau de bois, ou de menus quartiers de pierre tendre qu’il collectionnait soigneusement, durant les promenades. Il était très ingénieux à fabriquer de menus ouvrages, difficiles et compliqués, des boîtes entrant l’une dans l’autre, des étuis, des gréements de bateau; son adresse était émerveillante à sculpter des têtes de chien, des nids d’oiseau, ou des figures de zouaves, à longues barbes ondulantes, comme il y en a sur les pipes. Mais c’était un mauvais élève, et qui ne dissimulait pas sa répugnance à apprendre, bien qu’il eût la mémoire vive, l’intelligence alerte, dans un corps lent, flasque, presque difforme, et sous des apparences d’idiot. Puis, brusquement, sans raisons plausibles, comme s’il eût éprouvé le besoin de rompre ces silences accumulés, trop pesants, il parlait, parlait. Et c’était en phrases courtes, désordonnées, sans suite, des choses énormes, souvent grossières et gênantes, d’extravagants projets d’incendie du collège, des résolutions de fuites nocturnes, d’évasions palpitantes, le long des toits, par-dessus les murs enjambés; et quelquefois aussi, des histoires du pays, naïves et charmantes, des légendes de saints bretons, que lui avait contées sa mère. Ensuite, il retombait dans son mutisme accoutumé. Ce qui paraissait inexplicable à Sébastien, c’est que Bolorec avait l’absolu mépris des injures et des bourrades. Lorsqu’on le huait, lorsqu’on le battait, il ne se retournait même pas; il allait un peu plus loin, d’un pas tranquille, sans se plaindre jamais, sans jamais se révolter. A la longue, cette attitude inerte avait fatigué les grands brimeurs, comme Guy de Kerdaniel. Il n’y avait plus guère que les petits roquets qui lui aboyassent aux jambes, sachant que c’était sans danger. Bolorec et Sébastien, toujours ensemble, en étaient arrivés à ne plus rien se dire. Ils passaient les heures de récréation, assis sous les arcades, près des salles de musique, et ils écoutaient, sans s’en lasser jamais, les gammes nasilleuses des violons, la sautillante gaieté des pianos, et les éclats de cuivre, sévères, déchirants, des pistons et des bugles.
—Je voudrais apprendre la musique, soupirait Sébastien.
Et Bolorec chantait, sur des paroles bretonnes, un air de danse très ancien, en scandant les rythmes d’un mouvement de tête balancé.
La musique causait à Sébastien des joies graves, de profondes délices. Autant il s’ennuyait, le matin, après le réveil, à suivre, encore endormi, les messes basses, silencieuses, marmottées dans cette chapelle froide, nue, pleine d’ombres, autant la multiplicité des exercices religieux, auxquels étaient astreints les élèves, le rendait paresseux, le prédisposait aux veuleries, aux dégoûts, à l’opprimante obsession de ce Dieu sournois et cruel qu’il détestait; autant le dimanche, il attendait l’heure de la grand’messe avec impatience. Ce jour-là, la chapelle en fête, l’autel orné de fleurs, éblouissant de lumières infiniment répétées par les ors et les marbres, les officiants parés de leurs étoles brodées, de leurs aubes de dentelles, la grande baie s’ouvrant à travers la vapeur cérulée de l’encens sur des paradis mystiques, et les voix supra-humaines des orgues, et les séraphiques chants des maîtrises, redisant les admirables invocations de Haëndel, de Bach, de Porpora, c’était le triomphe de son Dieu à lui, de son Dieu, magnifique et bon, qu’accompagnaient toutes les beautés, toutes les harmonies, toutes les extases. Ce jour-là, il se sentait vraiment près de lui; il en avait la révélation corporelle, touchait sa chair radieuse, ses cheveux auréolés, comptait les battements de ce cœur rédempteur, d’où coulent les pardons. Ces mélodies le prenaient dans sa chair, le conquéraient dans son esprit, dans toute son âme, et y réveillaient quelque chose de préexistant à son être, de coéternel à la propre substance de son Dieu, la suite sans fin des immortelles métempsycoses. Il voyait réellement dans cette musique naître des formes adorables, des pensées et des prières se corporiser, penchées sur lui comme des saintes ou comme des lys; des paysages célestes s’emparadiser d’une lumière inconnue et pourtant familière, se décorer de constellations de fleurs, de corymbes d’étoiles; il voyait des architectures aériennes surgir, se continuer avec les nuages, en assomptions d’astres; tout un monde immatériel éclore, florir, s’épanouir, se volatiliser ensuite, dans une exhalaison pâmée de parfums. Ce qu’il avait connu de tendre et de charmant, ce qui s’accumulait en lui de rêves étouffés, d’aspirations captives, tout cela revivait aussi, en cette musique; tout cela battait des ailes, amplifié, idéalisé, embelli des purifiantes grâces de l’amour. Et doucement, délicieusement, des larmes coulaient de ses yeux; son cœur s’emplissait d’une angoisse sacrée; une volupté parcourait ses nerfs en ignition, si aiguë qu’elle allait parfois jusqu’à la défaillance, jusqu’au spasme. Lorsque les orgues s’enflaient, terribles, lorsque s’exaltaient les voix des chœurs, célébrant le miracle eucharistique, c’était encore le même trouble poignant, le même écrasement d’admiration qu’il avait eu, devant la mer, un jour de rafale. Il lui en était resté une impression de grandeur religieuse, extra-terrestre, la surnaturalisation de son être chétif, dans l’énorme et le tout-puissant, qu’il retrouvait là, plus violente, plus austère. Il aurait voulu se perdre dans ces ondes sonores, déferlantes, se sentir soulevé par ces vagues d’harmonie, formidables, où s’évanouissaient les laideurs humaines, et qui étaient douces aux petits, comme les flots, briseurs de navires, sont doux aux mouettes, aimées des grandes houles musiciennes. Étourdi, rompu, avec un goût persistant d’encens sur la bouche, un goût de divin, Sébastien revenait de la messe, comme il était revenu de la mer, anéanti, chancelant, et gardant de longues heures le goût de salure fort et grisant dont s’étaient saturées ses lèvres.
De ces hauteurs où son âme avait un instant plané, il retombait plus lourdement que jamais dans le dégoût des besognes journalières. Ses livres lui faisaient horreur davantage; il en comprenait mieux le vide affreux, le barbare mensonge et la déprimante hostilité. Les ouvrir seulement, et c’était la nuit, aussitôt; une nuit noire, opaque, qui l’enveloppait, et où rampaient des larves gluantes, à tête de prêtres. Oh! comme il eût désiré être une de ces voix qui chantaient à l’église! Quelle ivresse de pouvoir arracher à un instrument de bois, à une plaque de métal, ces harmonies qui versent l’extase. Quel orgueil de pouvoir créer ce langage
magique et béni, qui exprime tout, même ce qui est inexprimable; qui explique tout, même ce qui demeure inexpliqué. Il supplia son père de lui permettre d’apprendre la musique. Mais il fallait payer des leçons supplémentaires et M. Roch fut fort scandalisé d’une pareille demande, ce qui n’était pas le «fait d’un garçon sérieux et bien élevé». M. Roch répondit que la musique n’était qu’une amusette indigne d’un homme et bonne aux femmes qui n’ont rien à faire, aux aveugles qui mendient leur pain. Est-ce qu’il l’avait apprise, la musique, lui? Son fils voulait-il donc devenir vagabond, ou joueur d’ophicléide, comme François Martin, dont tout le monde se moquait? Justement, une bande de musiciens allemands étaient venus à Pervenchères. Ils étaient sales, dépenaillés, avec de longs cheveux, et des allures de brigands. On les soupçonnait beaucoup d’avoir mis le feu chez Richard, l’épicier. D’ailleurs, tous les musiciens qu’il avait connus étaient ainsi: des va-nu-pieds!... C’est comme le dessin!... Est-ce que le dessin devait faire partie d’une éducation mâle? Napoléon dessinait-il? Il gagnait des batailles et bâtissait le Code civil, ce monument incomparable, cette colonne Vendôme de la civilisation moderne!... Non, non... cent fois non! Il entendait que son fils apprît du solide,
du solide encore et toujours du solide. Il ne se saignait pas aux quatre membres pour que son fils,—son fils unique, le dernier espoir des Roch,—en arrivât plus tard à vagabonder sur les grand’routes, une clarinette sous le bras! De la musique!... du dessin!... Mais il était donc décidé à faire le désespoir de sa famille!
Sébastien se résigna. Son père avait peut-être raison. Sans doute il était un paresseux, un méchant enfant, se conduisait mal. Ce dégoût de ses devoirs, ce désir de choses anormales étaient coupables, évidemment, mais supérieurs à sa volonté. Il obéissait à des forces invincibles contre lesquelles il ne pouvait rien. Il se rendait compte que depuis son entrée au collège il était bien changé. Ne vivant que par sursauts, dans des anxiétés continuelles, passant d’une résolution à une autre, sans s’arrêter à aucune, retombant d’un enthousiasme à un affaissement, aujourd’hui révolté, demain soumis, le cerveau, le cœur pleins de choses contradictoires, d’aspirations différentes qui bouillonnaient et ne parvenaient pas à sortir; il attendait, quoi?... Un regard qui se posât sur lui, encourageant et bon? Une main qui le guidât à travers les voies encombrées de son intelligence?... Il ne savait pas... Malgré la lettre de son père, il continua de rôder auprès des salles de musique, espérant vaguement surprendre le secret de cette science admirable et défendue, qui lui semblait la grande porte de lumière ouverte sur la nature et sur le mystère, c’est-à-dire sur la beauté et sur l’amour.
—Chante-moi ton air si joli! demandait Sébastien à Bolorec.
Sans lever les yeux de dessus le morceau de bois qu’il fouillait à la pointe de son couteau, Bolorec chantait, s’interrompant parfois pour expliquer.
—Tu comprends... C’est sur la lande, là-bas... Elles se tiennent toutes par la main... Et elles s’en vont, et elles reviennent... Leurs coiffes, qui remuent, sont blanches... Elles ont du velours à leurs jupons rouges... Et Laumic, assis sur un tonneau, joue du biniou... C’est beau.
Mais le Père Dumont, souvent, les chassait.
—Que faites-vous là encore, tous les deux?... réprimandait-il d’une voix sévère... Ce n’est pas convenable que vous soyez toujours ensemble... Allez dans la cour.
Alors ils s’en allaient, à regret, longeaient les barrières, s’arrêtaient à la fontaine, dont ils s’amusaient à tourner le robinet, pendant quelques minutes; et ils revenaient ensuite aux arcades, sitôt que le Père s’en éloignait, pour dire son bréviaire sous les arbres, ou faire une partie de paume avec les élèves privilégiés.
—Pourquoi dit-il que ça n’est pas convenable d’être ensemble? interrogeait Sébastien, poursuivi par cette remontrance du Père, à laquelle il ne comprenait rien.
—Parce que, répondait Bolorec, l’année dernière, chez les moyens, on en a surpris deux, Juste Durand et Émile Caradec, qui faisaient des saletés dans les salles de musique.
—Quelles saletés?
—Des saletés! quoi?
Et, avec une grimace de dégoût, il ajoutait:
—Des saletés... comme quand on fait des enfants...
Sébastien rougissait, n’essayait pas d’approfondir les paroles de Bolorec, où il devinait des analogies coupables, des correspondances honteuses, avec les questions dont le Père Monsal l’accablait, à confesse.
Les semaines passèrent ainsi, jusqu’aux vacances de Pâques, coupées, au carnaval, de fêtes très gaies, de plantureux repas, de représentations théâtrales, de loteries, où ceux qui ne gagnaient rien, gagnaient des plats de bouillie qu’il fallait manger, sur la scène, devant tout le monde, riant et applaudissant. Il y eut une joute académique, où les élèves de philosophie disputèrent avec éloquence sur Descartes et lancèrent à Pascal des traits spirituels et méchants; il y eut des concerts, des assauts d’escrime, toute une série de divertissements en costumes historiques, auxquels Sébastien, malgré la nouveauté de ces spectacles, prit un plaisir médiocre, le plaisir d’être plus seul avec Bolorec, de voir la discipline se relâcher un peu, et les classes s’interrompre. On joua une pièce de Sophocle, traduite en vers latins par le Père de Marel, avec des intercalations de chœurs, chantés sur de la musique de Guillaume Tell, également corrigée par le même Père de Marel, dont le rôle, dans la maison, était de confectionner des vers, en toutes langues, gais ou tristes, profanes ou sacrés, et s’adaptant aux cérémonies qu’on y célébrait. C’était un gros bonhomme, rond, plaisant à regarder, toujours en train de rire, et qu’on aimait beaucoup, parce qu’il représentait uniquement la joie. On ne le voyait jamais qu’au moment des fêtes, où il se prodiguait en inventions de toute sorte, joviales et brillantes. Le reste du temps, disait-on, il voyageait.
Pendant les trois jours que durèrent, au collège, les fêtes du carnaval, le Père de Marel, sans cesse au milieu des élèves, avait remarqué Sébastien assez triste, qui restait à l’écart des autres, et il l’avait reconnu pour le petit enfant qui, sous les marronniers, près de la prairie, le jour même de la rentrée des classes, était venu se jeter, en courant, dans sa soutane. De son côté, Sébastien l’avait aussi reconnu. Il aurait bien voulu lui parler, mais il n’osait pas, ayant gardé de sa folie, comme une honte, que la présence du Jésuite redoublait. Ce fut le Père de Marel qui l’aborda, suivi du Père Dumont.
—Eh bien! Eh bien!... dit-il amicalement. On ne s’amuse donc pas? Pourquoi êtes-vous là, tous les deux, à vous morfondre, quand la fête est partout?... Il faut rire... C’est le moment.
Et se tournant vers le Père Dumont:
—Il est très gentil, ce gamin-là... Il a des yeux très intelligents.
Le Père Dumont secoua la tête.
—Mais si paresseux!... si paresseux! Une nature incorrigible, un caractère insouciant... Et très mal avec ses camarades... Surtout paresseux!
—Ta, ta, ta!... Avec des yeux comme ça!... C’est qu’on ne sait pas le prendre. Je le connais, le petit Sébastien Roch... Je parie qu’avec moi, il travaillerait. Allons, venez, maître Sébastien, que je vous confesse!
Ses paroles étaient pleines de douceur et de gaieté. Elles émouvaient et faisaient rire. Sébastien les écoutait comme de la musique. Une grande paix entrait en lui, d’être avec ce Jésuite qui n’était point pareil aux autres, et qui lui disait des choses, comme il avait rêvé souvent d’en entendre, des choses qu’il comprenait, qui le ranimaient, lui redonnaient confiance. Avec une bonté indulgente, capteuse, perspicace, avec une adresse presque maternelle qui force l’expansion cordiale, appelle les confidences, le Père de Marel l’interrogeait, et Sébastien s’abandonnait à l’impérieuse joie de lui répondre, au soulageant besoin d’ouvrir ce cœur, trop violenté, trop solitaire. Peu à peu, en phrases enfantines et charmantes, d’abord lentes et timides, ensuite accélérées, précipitées, il dit ses tristesses, ses enthousiasmes, ses déceptions.
—Voyons... voyons... interrompit le Père, ému par la naïveté grave de cette passion qui s’exprimait avec une force insolite... Voyons!... qu’est-ce que vous aimeriez le mieux apprendre?... Dites-le moi.
—La musique!... C’est si beau... C’est ce qu’il y a de plus beau... C’est...
Il cherchait des mots pour rendre ce qu’il avait ressenti, et ne les trouvant pas, il continuait de balbutier, montrant la place de son cœur.
—C’est là!... Ça m’étouffe quelquefois de ne pas savoir... parce que... Oh!... je travaillerais bien... parce que... quand j’entends de la musique, alors... je comprends mieux, j’aime mieux...
—Eh bien, je vous l’apprendrai, la musique, moi, promit le Père... Je vous apprendrai le cornet à piston... c’est un bel instrument... Etes-vous content, là?
—Je voudrais chanter à l’église.
—Eh bien, vous chanterez à l’église... et ailleurs... J’en fais mon affaire... Et, maintenant, mon petit ami, ne pensons plus à tout cela... Il faut, aujourd’hui, rire, jouer, gambader, faire le fou... Allons!... houp!
Comme Sébastien restait là, sans bouger, le regardant de ses prunelles fixes, où brillait une ivresse grave.
—Allons!... houp! répéta-t-il.
Et l’enfant, de sa voix suppliante, prononça:
—Mon Père... ne vous fâchez pas... ne me grondez pas... Je voudrais vous embrasser... parce que... enfin parce que, jamais, personne ne m’a parlé comme vous... parce que...
Mais le Père, moitié souriant, moitié triste, lui donna sur la joue une tape amicale, et il le quitta, se disant, tout remué par une grande pitié:
—Pauvre petit diable!... trop de tendresse!... trop d’intelligence!... trop de tout!... Il sera bien malheureux, un jour.
Les vacances de Pâques furent une déception imprévue pour Sébastien. Il avait rêvé d’effusions, de caresses sans fin, d’inexprimables attentes de bonheur. De son coin, dans le wagon qui le ramenait, il guettait anxieusement le retour des paysages familiers. A mesure qu’il approchait du terme désiré, une émotion lui serrait le cœur à le rompre. Déjà il reconnaissait son ciel plus léger, plus profond, la forme des champs, les arbres, les fermes au haut du coteau, la rivière qui luisait dans les prairies, les routes sinueuses, qu’il avait parcourues, combien de fois?... Rien n’était changé. Un clair soleil illuminait cette résurrection charmante... Entre les hachures roses des peupliers, tout d’un coup, Pervenchères, tassé, grimpant sur la côte, étageait ses maisons qu’il n’avait jamais connues si brillantes et si jolies, pareilles, en ce moment, à de gais morceaux de soie et de velours vibrant dans l’air; et l’église les dominait, éclaboussée de soleil, avec une grande ombre qui la prenait de travers, ainsi qu’une écharpe bleue. Derrière les palissades de la voie, il aperçut le père Vincent, dans son jardin; il eut envie de lui crier: «C’est moi, Sébastien!» Il était chez lui; il allait tout revoir! Son père l’attendait à la gare. Et ce fut fini.
—L’omnibus prendra ta malle... Nous, nous allons rentrer à pied, décida M. Roch, d’un ton sévère...
Dès qu’ils furent hors de la gare:
—Écoute-moi, commanda le quincaillier... Ce que j’ai à te dire est grave... D’abord, j’ai longtemps hésité à te faire venir ici. Mon intention était de te laisser au collège, en pénitence... Je l’aurais dû, peut-être... Dans les circonstances actuelles, et pour dix jours seulement, payer la dépense d’un tel voyage, ajouter cette charge à toutes les charges dont tu m’accables, c’est dur!... Je ne suis pas millionnaire, sacredieu!... Si tu es là en ce moment, c’est que j’ai voulu te parler moi-même, te raisonner... Je me suis dit que j’aurais sans doute plus d’autorité sur toi que tes maîtres... Car enfin, un père est un père... Et même, je puis me vanter de n’être pas un père comme tous les autres...
Des gens sur la route passaient, reconnaissaient Sébastien.
—Ah! c’est monsieur Sébastien!... Bonjour, monsieur Sébastien!... Comme vous avez maigri! Comme vous êtes pâlot.
—Mais non! Mais non! Il n’a pas maigri! protestait M. Roch... Il est gras, au contraire, il est trop gras!
Son fils maigrir chez les Jésuites! Il ne pouvait admettre une telle supposition: elle lui semblait une injure contre cet ordre confortable, un reproche indirect lancé à sa personne.
—C’est le voyage! expliquait-il.
Et, non sans brusquerie, arrachant Sébastien aux compliments du retour, il reprenait, de sa voix digne où tremblait une irritation inhabituelle:
—Je suis outré!... outré!... Tu ne me causes que des tourments... Tu vois, c’est parce que tu es paresseux que M. de Kerral n’a pas voulu de toi... Il a redouté pour son fils un pernicieux exemple!... Parbleu! c’est clair!... D’abord, je te défends de raconter à nos amis cette déconvenue, parce que moi, j’ai tenu à dire partout que tu sortais régulièrement dans cette grande famille... Cela te rehaussait dans l’estime des gens d’ici... D’ailleurs, maintenant, je ne puis me déjuger... Si le curé te demande des détails, il faudra lui en donner, lui en donner beaucoup... Tu diras que tu as vu, au château, des oubliettes, tu parleras des portraits d’ancêtres... des voitures armoriées... Enfin, tu t’arrangeras pour ne pas me rendre ridicule... tu m’entends... J’ai de l’amour-propre, moi... Et je suis outré!... mortifié, ce que j’appelle.
Et il lui secoua le bras, brutalement, pour communiquer plus de force persuasive, plus d’éloquence réellement sentie, à l’amertume de ses récriminations.
Sébastien était stupéfait de cet accueil... Dès les premiers mots de ce discours, le charme s’était envolé. Maintenant, un ennui l’accablait. En montant la rue de Paris, il trouva Pervenchères trop petit, sale et triste, les habitants vilains et grossiers. A peine s’il répondit aux bonjours qu’on lui envoyait de toutes parts, et il regretta Vannes, l’amusant dédale des rues, ses maisons aux pignons gothiques, aux étages en surplomb, le port, la goélette.
—Oui, j’ai bien peur, poursuivit M. Roch, que tu fasses la honte de mes derniers jours!... Dans quelle situation tu me mettrais, si les Jésuites, ne pouvant venir à bout de toi, allaient te renvoyer? Chaque matin je tremble d’apprendre cette catastrophe... On me demande: «Et Sébastien! Êtes-vous content de lui? A-t-il de bonnes places?...» Je ne veux pas avoir l’air d’un imbécile, et je réponds: «Oui». Mais à quoi penses-tu?... Et pourquoi ne dis-tu rien?... Tu entends?... Tu es là comme une souche! C’est que tu ne sembles pas comprendre que tu es une charge pour moi, une charge très lourde... Tu me crois riche?... Et le reste t’est bien égal!... Si je ne t’avais pas, j’aurais pu, cette année, acheter le champ du Prieuré, qui a été vendu pour rien... pour rien... voilà ce que tu me coûtes!... Et je me serais retiré du commerce... Ah! bien oui!... Il faut que je trime pour toi, pour un enfant sans cœur. Ah! j’ai été bête!... Mon Dieu, que j’ai été bête!... J’aurais dû te laisser ici, t’apprendre le métier de quincaillier... Mais un père est un père... Il a de l’ambition... J’en suis bien puni... C’est comme ta tante Rosalie... Elle est très mal... Sa paralysie remonte... Voilà encore un héritage sur lequel il ne faut pas compter. Et pendant ce temps-là, à quoi songes-tu?... A jouer de la musique!... Je me tue de travail, je ne vis que de privations, tout m’échappe à la fois... Et toi? Monsieur veut apprendre la musique!... Je suis outré, outré, outré!...
Sur ces mots, ils s’arrêtèrent devant le magasin. Sébastien remarqua, avec étonnement, au-dessus de l’enseigne, une banderolle neuve, d’un vert criard, en zinc découpé. Sur le déroulement des plis de métal, était écrite en lettres rouges et gothiques la devise des Jésuites: «Ad majorem Dei gloriam».
—Tiens!... vois, dit M. Roch... la peinture s’écaille... Est-ce convenable?... Eh bien, je n’ai pas pu faire réparer ma devanture pour les fêtes de Pâques, à cause de toi... De la musique! je vous demande un peu!... Allons, entre, va dans ta chambre... Je vais attendre la malle, moi!... Et tâche d’avoir une autre figure que celle-là... Ce n’est pas la peine de mettre les voisins au courant de nos tristes secrets.
Ces dix jours de vacances furent intolérables. Ils parurent à Sébastien un siècle. Depuis l’heure du lever jusqu’à celle du coucher, il eut à subir l’identique et perpétuel assaut des mêmes plaintes folles et des mêmes grotesques exhortations. Il lui fallut supporter les plus déraisonnables reproches, et les accusations les plus hyperboliques, dont l’extravagante injustice confinait au bouffon. Une fois lancé sur cette pente, M. Roch ne s’arrêta plus. Ce qui lui était arrivé de fâcheux ou d’anormal, il en rendit son fils responsable. Aigrement, il lui jeta, à la figure, la baisse du fer, la recrudescence de ses rhumatismes, la faillite d’un maréchal où il avait perdu cinquante francs, le ralentissement de la vente. Retenu sévèrement à la maison, emmuré dans cette arrière-boutique, si froide et sombre, avec la perspective continuelle des murs suintants, le morose spectacle de la cour, encombrée d’ordures, l’enfant n’eut pas d’autres moments de répit que ceux des visites. Encore y endura-t-il un genre de supplice particulier et non moins cruel; il y entendit son père vanter ses succès scolaires, ses fréquentations aristocratiques, ne parler que de noblesse, décrire les magnificences du château de Kerral; il fut forcé d’appuyer sur ses imaginations biscornues, sollicité au mensonge par son père lui-même, dont l’audace vile et la basse effronterie lui emplirent l’âme de dégoût, le firent rougir de honte.
A peine si, deux fois, il obtint la permission d’aller seul, chez Mme Lecautel. Là, son plaisir de revoir Marguerite fut aussi gâté par l’inquiétant souvenir des confessions. Entre sa petite amie et lui, toujours s’interposait la laide, la déflorante image du Père Monsal. Marguerite avait été malade, et la maladie l’avait rendue encore plus jolie, jolie étrangement, avec quelque chose de fauve et de fatal qui troublait, en elle: la sujétion de tous les organes, l’obéissance de tous les mouvements au sexe implacable et dévorateur. L’alcoolisme paternel, qui avait coulé dans ses veines de fillette un sang ardent et brûlé, semblait aussi avoir laissé davantage en ses yeux trop dilatés, striés de fibrilles vertes, et sous ses paupières meurtries déjà de douloureuses ombres, la précoce et si mélancolique flétrissure d’autres ivresses. Sébastien n’osa pas la regarder; il ne voulut point qu’elle l’embrassât, comme jadis. Chaque fois qu’elle s’approchait de lui, il reculait un peu effrayé: «Non, non,... il ne faut pas!» En même temps que les paroles du Père Monsal l’incitant à d’obscures tentations, malgré soi, par la pensée, il dévêtait ce corps chétif, souple et frôleur, y cherchait la place des mystères impurs, les dévoilements de chair défendue et maudite. Aux caresses, aux étonnements de Marguerite, il ne pouvait que répondre:
—Non! non!... Il ne faut pas!...
Il repartit sans un regret, les vacances finies. Ce fut, au contraire, un soulagement pour lui, que de se retrouver dans le wagon, avec le Père Dumont et quelques camarades, qui lui rapportaient l’odeur du collège. Cette odeur il la respira presque délicieusement, comme un prisonnier délivré respire l’odeur de la vie à laquelle il est rendu. Dans le baiser rapide que, tout à l’heure, ils avaient échangé, son père et lui, il avait senti que quelque chose s’était brisé, était mort irrémédiablement. Il ne s’en affligea pas, et il eut un plaisir véritable à penser qu’il allait revoir Bolorec et que celui-ci lui chanterait peut-être une ronde nouvelle. Même, il évoqua, avec complaisance, sa physionomie, quand il disait:
—C’est sur la lande, là-bas... Et elles s’en vont... et elles reviennent.
Et longtemps, il rêva à des paysages remplis de voix qui chantaient.
Le printemps fut charmant. Les feuilles reverdirent aux arbres de la cour, et les fonds du parc se parèrent de couleurs tendres. Sébastien eut, lui aussi, des tressaillements de sève montante, dans son être un afflux de force et de courage, et comme une efflorescence de toutes ses facultés agissantes et pensantes. Il fut moins inquiet, plus souple à se façonner aux petites déceptions, aux petites douleurs de son existence, et le dégoût de ses devoirs s’atténua. Il avait même des accès de gaieté saine, s’ingéniait, sans y réussir, à fouetter, de son entrain, l’incoercible indolence de Bolorec.
Les Jésuites possédaient, sur le golfe du Morbihan, à quelques kilomètres de Vannes, une sorte de grande villa qu’on appelait Pen-Boc’h. Les élèves, durant la belle saison, y allaient deux fois par semaine, régulièrement. On se baignait, on y soupait, et l’on s’en revenait ensuite, joyeux, par les bois de pins, le long des estuaires aux eaux dormantes. Sébastien prenait à ces promenades un plaisir infini. Il ne se lassait pas d’admirer le spectacle de cette petite mer intérieure, qu’enclosent, à droite, la côte d’Arradon, à gauche, les collines d’Arzon et de Sarzeau, et qui s’ouvre sur l’Océan, par un étroit goulet, entre la pointe effilée de Loqmariaker et les promontoires carrés de la presqu’île de Rhuys. Des courants la sillonnent en tous sens, laissant sur la surface bleue des traînées blanches, des sentes laiteuses et nacrées; une multitude d’îles la parsèment; celles-ci cultivées, comme l’île aux Moines; celles-là sauvages, comme Gavrinis, où les temples druidiques érigent leurs blocs de granit barbares. Toutes, elles ont des aspects différents, bizarres; les unes ressemblent à de fabuleux poissons, dressant au-dessus des flots leurs nageoires dorsales; d’autres simulent d’immenses croix couchées, et qui s’en vont à la dérive; il y en a qui paraissent s’avancer, ainsi qu’une troupe de phoques, dans un bouillonnement d’écume; d’autres encore, rocs luisants, tantôt couverts, tantôt découverts par la marée, émergent de l’eau clapoteuse et développent, sur la clarté irradiante, des bouquets de pins, en capricieux et noirs éventails. Et ce sont des alternances de sol obscur et d’onde brillante, une infinité de lacs céruléens, de criques mauves, de fleuves empourprés, de maëlstroms livides, étrangement découpés par des soubresauts de terres rocheuses ou bordés de grèves orangées; une confusion météorique de reflets, de lumières errantes, de flamboiements chromatiques, où passent des vols de barques aux voiles qui saignent dans le soleil et s’irisent dans la brume. Mais ce que Sébastien aimait le plus, plus encore que les formes modifiées et les changeantes couleurs de cette atmosphère maritime, c’était la sonorité, la musique rythmée, divinement mélodieuse, que les vagues et les brises apportaient. Il en percevait toutes les notes, en recueillait toutes les vibrations, depuis le grondement sourd, plaintif, désespéré, venu du large mystérieux, jusqu’aux berceuses chansons des criques roses, jusqu’aux gaietés d’harmonica, enfantines et rebondissantes, que l’eau égrenait, en s’éparpillant sur les galets du rivage. Ce qui l’étonnait et le charmait, c’était cet ensemble prodigieux de voix, de voix proches, de voix lointaines, de voix douces, de voix terribles; c’était cet incomparable accord d’instruments aux cuivres surhumains, aux célestes archets; c’était l’harmonie éparse et fondue de ces orchestres aériens et de ces invisibles chœurs engloutis sous les remous, auprès desquels il lui semblait, alors, que ceux de la chapelle, le dimanche, n’étaient que des balbutiements d’enfant. De ces promenades, il revenait toujours un peu ivre, butant contre les arbres, heurtant les pierres, donnant de la tête sur le dos de ses camarades, les oreilles vibrantes des musicales résonances de la mer. Pourtant, dans son étourdissement, avec avidité, comme pour se griser davantage, il ouvrait ses narines, toutes grandes, au vent chargé de l’odeur iodée des goémons et de l’arome vanillé de la lande en fleur. Ces soirs-là, il se couchait les membres rompus, le cerveau meurtri d’un endolorissement qui lui était plus doux qu’un baume, plus suave qu’une caresse.
Le Père de Marel lui avait tenu parole. Il venait le prendre, chaque jeudi, à l’étude du soir, et lui enseignait la musique. Sébastien y montra une ardeur extrême, impatient d’en avoir fini avec les premières difficultés de l’épellation.
—Quand pourrais-je chanter à l’église? demandait-il souvent.
Son professeur était obligé de le calmer. Il avait même des scrupules à l’idée de lui révéler un art qui allait peut-être décupler la rêverie en cette âme déjà trop rêveuse, et surexciter la sensibilité de ces nerfs trop facilement impressionnables.
—Sapristi! mon petit ami... lui disait-il en hochant la tête... J’aimerais mieux vous apprendre la gymnastique... le trapèze vous vaudrait mieux.
Alors, il coupait ses leçons de causeries gaies, d’histoires drôles, de récitations comiques, de promenades dans le parc, estimant que ce qu’il fallait d’abord à ce tempérament, prédisposé aux mélancolies déséquilibrantes, c’était la gaieté morale et le mouvement corporel. Un jour vint où, devant certains phénomènes inquiétants, il jugea sa responsabilité trop engagée. D’ailleurs, si bon qu’il fût, il ne se plaisait qu’avec les natures gaies, dans le rire sonore et bien portant. Aussi, il espaça ses leçons, les modifia, et, profitant de la retraite où allaient entrer les élèves qui se préparaient à leur première communion, il finit par les cesser tout à fait.
La première communion de Sébastien fut marquée par un incident qui fit grand bruit au collège et dont on parle encore, chaque année, comme un miracle de la grâce. La retraite avait duré neuf jours; neuf jours de prières, d’examen de conscience, d’instruction religieuse, si terrifiants qu’ils lui avaient gâté la poésie mystique de ce sacrement, et la douceur de la vie passée au milieu des camarades, en pleine détente, et rendus plus sociables, affectueux, par le recueillement et la piété. Cet acte, qu’il allait accomplir, on le lui représentait comme un épouvantail. Et les exemples dramatiques, les bonheurs exaltés, les châtiments horribles venaient à l’appui des explications du catéchisme. On lui avait cité l’histoire d’un enfant impie que des chiens avaient dévoré vivant; un autre s’était fracassé le crâne en tombant du haut d’une falaise, notoirement précipité dans la mer par la vengeance divine. Et combien qui brûlaient en enfer! En revanche, un autre s’était senti si enivré de bonheur et de sainteté qu’à la sortie de l’église, étant allé retrouver ses parents au parloir, il leur avait présenté son couteau, les avait suppliés de le tuer, disant: «Tuez-moi! Tuez-moi!... je vous en conjure... car je suis sûr d’aller au ciel tout droit!» Cela troublait fort Sébastien. Il vivait en des transes continuelles, obsédé par tous les démons de l’enfer, qui font griller des âmes d’enfant, au bout de leurs fourches, dans les flammes qui ne s’éteignent jamais. Chaque jour, à la suite d’examens de conscience éperdus, c’étaient des confessions générales, où il fallait s’aider de manuels spéciaux, contenant, par ordre alphabétique, la liste lugubre, effrayante, des péchés, des vices, des crimes, une si extraordinaire accumulation d’infamies, de hontes inexpiables, que les enfants, affolés, se croyaient devenus subitement des sacrilèges, des lépreux, des bêtes immondes, couvertes de fange, qu’aucun pardon n’était capable de purifier et de guérir. On en voyait qui, tout d’un coup, très pâles, frissonnant de terreur, se frappaient la poitrine et criaient tout haut: «J’ai péché! J’ai péché! Mon Dieu, sauvez-moi de la damnation... Mon Dieu, épargnez-moi vos tourments!» Quelques-uns étaient pris de crises nerveuses; il fallait les emporter, les coucher, les soigner. Joseph Le Guadec mourut d’une méningite.
C’est dans ces conditions particulières d’exaltation que Sébastien s’approcha de la sainte table. Il tremblait; sa gorge était serrée. Le menton appuyé contre la nappe, il attendait, en proie à une émotion presque mortelle, et il regardait, de coin, le prêtre qui, portant le ciboire d’or et murmurant des prières à voix basse, faisait, de lèvres en lèvres, voler l’hostie, au bout de ses doigts écartés et très blancs. Dès qu’il eut reçu l’hostie, d’abord il s’étonna. Au lieu d’éprouver l’indispensable chaleur et la nécessaire extase qu’on lui avait prédites, il ressentit sur la langue, une impression de froid glacial qui, gagnant la bouche, la poitrine, se répandit dans tout son corps, secoua ses membres, fit claquer ses dents ainsi qu’un frisson de fièvre. En même temps, cet étonnement pénible s’augmenta d’un atroce embarras. Il ne savait comment avaler cette hostie qui était la chair, qui était le sang d’un Dieu! Sa langue maladroite, irrespectueusement, la promenait d’un coin du palais à l’autre. Ici, collée aux muqueuses, là fragmentée ou bien réduite en paquet gluant, il ne parvenait pas à lui faire franchir les défilés de sa gorge. Une sueur froide afflua vers son front, mouilla ses cheveux, madéfia ses tempes. Il se crut damné. Dieu ne voulait pas de lui. Dieu ne voulait pas entrer en lui! «Mon Dieu! Mon Dieu! pria-t-il, grâce! grâce!» Inutile prière. Le Dieu se dérobait. Une contraction du pharynx repoussa l’hostie au bord des lèvres, l’hostie sacrée qui n’était plus qu’une menue boule de pâte dans de la salive amère. Alors, la certitude du sacrilège, l’impossibilité d’éviter les châtiments, lui apparurent si évidentes, qu’il eut un éblouissement, un vertige. Tout, autour de lui, tourna: la chapelle, les officiants, les enfants de chœur, les cierges, le tabernacle, tout rouge, devant lui, comme une mâchoire de monstre. Et il vit la nuit, une nuit noire, affreuse, pesante, où des falaises, des précipices, des chiens furieux, de grands diables féroces, de grandes flammes dévoratrices, s’agitaient et dansaient, épouvantablement. Cependant, il ne perdit point connaissance tout à fait, et en titubant, en s’accrochant de la main aux bancs, il put rejoindre sa stalle, où il s’affaissa, ployé en deux, dans une prostration d’agonie... Et, tout d’un coup, dominant les voix qui chantaient à la tribune, par delà les allégresses extasiées des violons et les triomphales sonorités des orgues, un cri, immédiatement suivi d’un sanglot, se fit entendre. Ce cri était si aigu, et si douloureux ce sanglot, que l’office, troublé, faillit s’interrompre. A l’autel, le prêtre surpris dans ses génuflexions, se retourna, effrayé; tous tendirent le col et portèrent le regard dans la direction du cri. C’était Sébastien qui l’avait poussé ce cri, et qui, écrasé, contre le prie-Dieu, la tête cachée et roulant dans ses mains, les omoplates soulevées comme par une violente tempête intérieure, sanglotait, à se rompre les veines. Un spasme plus fort que les autres avait rejeté l’hostie hors de la bouche, avec un jet de salive, et le malheureux était resté, quelques secondes, sans pouvoir la reprendre, la figure barbouillée de cette bave, où se diluait le corps de Jésus. Il sanglota de la sorte, tant que dura l’office; pendant le sermon que prononça le Père Recteur, il sanglota. On le vit, tandis que les chants du Te Deum montaient, exultants, vers la voûte, on le vit qui se frappait la poitrine, avec démence. Et sur ses lèvres se précipitaient, se bousculaient les prières, les invocations ardentes, les supplications affolées. En se rendant au réfectoire des Pères, où un banquet avait été préparé pour les premiers communiants, il sanglotait toujours. Il semblait que les larmes ne pussent se tarir jamais. Ses paupières le piquaient comme des plaies à vif; il marchait, sans voir, les jambes si molles, que, pour ne pas tomber, il était obligé de s’appuyer aux murs. Et il disait: «Mon Dieu! épargnez-moi... ne me faites pas mourir... Je suis un petit enfant, et ça n’est pas de ma faute... Je vous promets d’expier mes péchés... Je travaillerai bien, j’aimerai mes camarades et mes maîtres, et je porterai des cilices, et je me flagellerai la poitrine, comme ces grands saints, dont on nous a appris l’histoire, qui furent des pécheurs et qui sont au ciel».
—Votre première communion a été très édifiante, mon cher enfant... lui dit le Père Recteur, au réfectoire... Nous en sommes très heureux... Elle sera votre sauvegarde, plus tard, dans la vie; aujourd’hui elle est votre pardon.
Sébastien considéra, sans comprendre, ce prêtre aux traits si purs, aux gestes si nobles, au visage d’une si calme et marmoréenne beauté, et dont la voix avait l’onction d’un baume, tandis que ses yeux gardaient sur leurs globes pâles quelque chose de sec, d’impénétrable, de plus narquois et de plus impénétrable que le destin.
Durant quelques semaines, Sébastien se montra d’une piété exemplaire, farouche, d’une assiduité au travail, acharnée et rare. Il passa, auprès de ses camarades, pour un saint et pour un héros. Puis, quand il vit que non seulement il ne lui arrivait rien de fâcheux, à la suite de cette effrayante aventure, mais qu’il en recueillait, au contraire, d’inespérés honneurs, des amitiés flatteuses, d’enthousiastes admirations, il se prit à réfléchir, à douter de l’hostie, du Père Recteur, de ses condisciples et de lui-même. Et il eut, très confuse encore, l’intuition de l’ironie qui est dans la vie, cette ironie énorme et toute-puissante qui domine tout, même l’amour humain, même la justice de Dieu. Insensiblement, il se relâcha de ses devoirs et de ses exercices pieux. Il revint s’asseoir, avec Bolorec, sous les arcades, près des salles de musique.
—Quand tu as fait ta première communion, qu’est-ce que tu as éprouvé? lui demanda-t-il un jour.
—Rien! répondit Bolorec.
—Ah!... Et l’hostie?... Qu’est-ce que c’est que l’hostie?
—Je ne sais pas... Papa aussi en donne à des malades, et ça les purge...
Sébastien demeura songeur, un instant, et brusquement:
—Chante-moi ta ronde si jolie... tu sais... celle où tu disais: «C’est sur la lande, là-bas... Et elles s’en vont, et elles reviennent...»
Pourtant, à la fin de l’année, il eut deux prix et il s’en étonna.