Sentiments

Auguste Gilbert de Voisins · Chapitre 1 sur 11

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Sentiments

A Madame la Baronne

E. VON WATZDORF

 

Il convient, aux instants où la mélancolie guette son homme, et, les bras tendus, hésite encore au seuil de la chambre, il convient, afin d’écarter le baiser de ses lèvres molles, de songer ardemment à l’azur; et comme, dans ce crépuscule de mai, la rue semble avoir revêtu un deuil de novembre, comme le livre que je lis est d’une médiocre saveur et que le vent gémit au dehors en plaintes romantiques, de crainte que le spleen n’accoure et ne me surprenne, j’évoque avec ferveur un plein air de chez moi, un beau plein air de Provence, lumineux et bleu, où les oliviers cagneux se dessèchent sous la poussière, tandis que grincent incessamment mille cigales.

C’est à la limite d’un village exquis. Dans la grande rue, il s’est formé quelques groupes de causeurs. Des vieillards, à califourchon sur leurs chaises, écoutent d’un air grave les discours que tiennent trois femmes vociférantes, debout pour mieux gesticuler. Ils hochent la tête, puis se parvient confidentiellement à l’oreille.

Plus loin, je vois, sur le bord d’une fenêtre, un vase en poterie d’Aubagne, vert à ravir toute âme sensible. Il contient une fleur étique et malheureuse, mais cette terre vernissée a le ton chaud des prairies à l’instant de leurs plus grandes splendeurs.

Je regarde avec reconnaissance, je passe et tombe dans une réunion de jeunesses d’où fuse un long rire… Plus loin, ce sont des gamins qui pleurent après une fatale partie de billes où des coups furent échangés… Plus loin, je vois une sauterelle qui s’efforce de franchir la chaussée poussiéreuse pour gagner le champ de ses pères… et, sur tous ces êtres que leur tâche du moment passionne, qui se lamentent, fuient, travaillent, s’exclament ou délibèrent, et sur le vase à l’incomparable vernis, un soleil dur assène ses rayons.

Soudain, à cet endroit où la route quitte le village pour conduire on ne veut savoir où, deux enfants paraissent, frère et sœur, sans doute, vêtus tous deux de couleurs joyeuses. Ils descendent par la grand’rue.—La fille, un béret sur l’oreille, la taille serrée par une ceinture rouge, chante à pleine voix en battant un petit tambour, durant que le garçon presse à ses lèvres une flûte d’où jaillit un air pastoral et vaguement élégiaque. Ils dépassent la sauterelle, les gamins affligés, les vieillards attentifs aux discours des trois femmes, le pot vert,—puis ils gagnent un bois d’oliviers où midi lance des flèches d’or…

C’est pour toi que j’ai composé mon paysage, couple musicien occupé de ta seule musique et du seul rêve qu’elle faisait naître! mais, en te regardant marcher devant tous ces villageois qui s’intéressaient à des questions que j’ignore, il me sembla que défaillait parfois ou s’amplifiait ta double mélodie, plus triste, plus pimpante ou plus martiale, suivant le groupe que tu côtoyais. Ainsi, malgré ton insouciance et ce joli petit air de dédain, je sus, en écoutant ta chanson modulée, la part que tu prenais aux disputes, plaisirs et accidents du village, puisque, aussi bien, chéris-tu ton clocher, ô couple à l’allure élastique.

En quelques traits, voilà le personnage qu’il me plairait tenir au cours de ce livre. Relever, suivant l’heure, un événement, rappeler le souvenir d’un ouvrage, même ancien, ou d’une pensée, fût-ce longtemps après son échéance… laisser voir enfin que je m’y intéresse (et de quelle façon, si vous le voulez bien,) par la manière dont je vous donnerai mon sentiment sur autre chose.

Peut-être devinerez-vous, à ma tristesse ou ma gaîté, que je fus ému par le décès d’un grand homme ou le prodigieux éclat d’une étoile de café-concert, mais, toujours, je laisserai aux spirituelles gazettes le compte-rendu des faits divers.—De la critique?… Non pas! ou, si l’on tient au mot, de la critique par subterfuges seulement. Des articles?… des pages plutôt… et puis, pourquoi nommer cela? Si le livre vous déplaît, au lieu de chercher à le définir, jetez-le. Quelle est donc cette manie de classification! Un cadre est bientôt une prison. Une façon de voir, une seule, donne de mauvais résultats. Je ne crois guère aux jugements des cyclopes. Le relief n’est obtenu qu’à l’aide d’un double regard. Changeons de point de vue au gré de cette fantaisie qui est l’unique joie que nulle amertume n’altère, la fantaisie dont le prestige m’a permis de chasser un spleen inconvenant et pâle qui voulait m’éventer de son aile.

Il faut se composer un petit musée d’images spirituelles que l’on appelle à soi pour les heures d’ennui. Elles sont de bon secours. Les jours de brume et de lassitude, elles donnent du ton à la vie, et, quand nos contemporains deviennent par trop insupportables, un beau souvenir interposé tempère ce que leur grossièreté ou leur mauvaise tenue auraient d’excessif.—Le mirage d’un bois de pins, la chanson de deux enfants, quelques oliviers où des rayons se jouent, suffisent à consoler l’être le plus chagrin.

 

LES BELLES HISTOIRES DE RENÉ BOYLESVE

 

On ne saurait assez dire et l’on n’a pas assez dit, ce me semble, le charme singulier et la particulière excellence des romans de René Boylesve. Déjà, son œuvre présente un développement harmonieux, dessine une arabesque depuis le Médecin des Dames de Néans jusqu’au dernier paru de ses livres. On aime à voir le talent évoluer ainsi, sans à-coup, et passer du bon au meilleur, lentement, d’une façon qui est satisfaisante pour l’esprit et comble ce désir inconscient de logique où chacun de nous retrouve sa naissance latine.—D’ailleurs, les deux vertus qui paraissent dominer le talent de René Boylesve accentuent cette impression d’harmonie. Elles sont, je crois bien, la modération et l’entêtement. Si ce dernier mot vous choque, nous le remplacerons par «fermeté dans les desseins», mais «entêtement» me semble beaucoup plus exact.

Les influences que le talent de René Boylesve subit à ses débuts eurent ceci de remarquable que, par une exceptionnelle faveur du ciel, elles furent bienfaisantes.—Un poète, un romancier qui commence à se développer est marqué, d’ordinaire, par la littérature de son temps, de son heure, ou par une grande admiration pour un maître aux pieds duquel il se jette. Malgré l’originalité qu’il pourra, plus tard, acquérir, ses premières années d’artiste sont touchées comme les enfants le sont par les maladies de leur âge. Les stigmates restent souvent, s’effacent quelquefois, mais ont toujours paru.—Ceux de René Boylesve étaient de qualité.

Durant que, sur la jeunesse, régnait encore l’obscure et despotique oligarchie des symboles, en place de fréquenter les cygnes, les lys, les sardoines, les princesses maigres et leurs fervents, René Boylesve, par une bizarre fantaisie, ou, plus simplement, à cause d’un penchant naturel, se prit à entretenir commerce avec Montesquieu, avec Voltaire, et avec cette exquise tribu d’écrivains mineurs du dix-huitième siècle qui savaient conter et qui savaient sourire.—C’est leur main, je pense, qui dirigea sa main lorsque, le démon aidant, il écrivit son premier livre. Elle se retrouve encore le jour où l’idée lui vint de broder à nouveau sur la trame dont Poggio Bracciolini s’était servi pour ses Bains de Bade, et encore dans la Leçon d’Amour.

A cette merveilleuse école de style et de narration, René Boylesve apprit à parler juste et à conter aisément. C’était déjà beaucoup, mais il y apprit encore autre chose de très supérieur, et c’est de ne prendre sa plume que lorsqu’il avait quelque chose à dire, en un mot, de n’écrire qu’après avoir pensé et non avant. Là, nous trouvons le fondement même de sa méthode, méthode qu’il a mis une incroyable obstination à appliquer sans défaillance, au mépris de tout engouement passager, et là, nous trouvons aussi les raisons qui font de lui un artiste modéré. L’homme qui n’écrit pas des pamphlets, mais bien du roman, et qui tient à ce que sa phrase soit toujours au point, qu’elle rende très précisément, sans halo ni bavures, le sens qu’il a voulu qu’elle exprimât, se bride lui-même de trop près pour se permettre de dangereux écarts et il voit trop le rapport des choses pour en grossir certaines au détriment des autres.

A coup sûr, sa grande originalité consiste à se rendre compte de ce qu’est l’originalité véritable et ne tâcher d’atteindre qu’à celle-là:—non point le ridicule effroi de ressembler à quelqu’un, mais la volonté ferme et bien prise d’être, avant tout, soi-même.

Ainsi armé, René Boylesve entreprit d’écrire.

Bien qu’il ne soit guère possible de classer avec justice les fruits d’un même arbre, à moins que l’on ne se contente de distinguer ceux qui mûrirent au soleil de ceux qui le firent dans l’ombre, je tenterai de séparer les romans italiens de René Boylesve d’avec ses romans provinciaux.

Dans Sainte-Marie des Fleurs et le Parfum des Iles Borromées le lecteur collabore en quelque sorte par son éducation et ses souvenirs. A l’aide de quelques touches simples, l’auteur a fixé des décors qui sont déjà esthétiques en eux-mêmes. Ainsi, dans ces deux livres, le premier charme qui nous touche nous le tirons de notre mémoire. Il nous influence et nous voilà tout disposés à reconnaître le plus vif agrément aux scènes d’amour qui se passent sous des arbres si beaux et si célèbres. A talent égal et pour un lecteur du commun, «je t’aime» sera toujours mieux en valeur dans une gondole que dans la rue de Chateaudun.

C’est un procédé quelque peu différent que René Boylesve a adopté dans ses romans provinciaux dont la Becquée est, il me semble bien, le type le plus complet. Il y conte des histoires qui appartiennent tellement à leurs paysages, à leurs alentours, que l’on ne peut s’imaginer l’anecdote située autre part que précisément en ce lieu. Le lecteur ne collabore plus, il subit.—D’ailleurs, ce qu’on lui impose est délicieux.

La Becquée est un livre tout doré par les blés et les soleils couchants, vaporeux du fait des aubes et des crépuscules, et son ferme dessein a des ombres d’une rare délicatesse.—Disons vite que les vingt premières pages sont peut-être d’une lecture un peu malaisée et nous aurons écarté toute critique. L’auteur a voulu présenter ses personnages au cours de l’histoire qu’il raconte et sans que nous y prissions garde. Son roman débute par un événement, et l’on éprouve quelque peine à suivre un drame dont on connaît mal les acteurs. D’autre part, ces acteurs, dépeints à l’instant où ils font leurs gestes essentiels et disent, poussés par la nécessité, leurs paroles les plus significatives, paraissent ensuite plus vivants et plus familiers. Déjà notre cœur est pris. C’est ainsi que nous profitons d’un commencement aride.

Au juste, la Becquée est l’histoire d’une famille, dite par un enfant, mais le narrateur n’est point encombrant, il ne nous raconte pas l’éveil de son âme (dont nous n’avons que faire), il ne nous inflige pas ces récits puérils et saugrenus où, sans se lasser, agonise et meurt le petit chat.

Le personnage principal, celui dont tout le monde parle, c’est Courance, la terre qui nourrit et protège, Courance que Félicie Planté possède et qu’elle représente humainement; Courance, avec ses six fermes reliées par la route de Beaumont, avec ses blés, ses avoines, ses pâturages et ses bestiaux. Puis, ce sont les frères et sœurs, les tantes, les cousins, et chacun d’eux est marqué fortement d’un travers, d’une habitude, d’un ridicule. Voici déjà que nous les connaissons, que nous sourions à leur approche, que nous savons presque les mots qu’ils vont dire et que nous devinons aisément leurs pensées. Pas plus que l’auteur, les personnages ne parlent pour parler. Seules nous sont données, entre leurs paroles, celles-là qui importent à cause de leur action sur l’histoire qui nous est contée.

Tous veulent vivre par eux-mêmes, de leur vie propre; ils se haussent, chantent un grand air, ébouriffent leurs plumes, et l’on croit un instant qu’ils vont partir en guerre, intriguer, rêver, produire pour leur propre compte.—Philibert réussira-t-il à vendre sa peinture? Casimir saura-t-il diriger le moulin de Gruteau? Mme Leduc est-elle autre chose qu’une belle façade? Nous sommes sceptiques!… Et, en vérité, leurs ailes ne sont pas assez longues pour voler. Quelques-uns sont des vieillards, pourtant, ils ont encore des faiblesses de bas âge! L’un après l’autre, ils reviennent à Courance, tête basse. Félicie Planté leur ouvre la porte:

«Entrez! entrez! tant qu’il y aura du pain dans la huche!»

Et elle cueille, en maugréant un peu, quelques fruits de la terre pour les leur donner, à eux qui ressemblent aux petits oysellets qui ne peuvent encore voler et baillent toujours, attendant la becquée d’autruy.—Par cette phrase d’Amyot, le titre du roman se justifie.

Ce livre a une qualité précieuse: il est vrai. La modération de René Boylesve s’y retrouve: aucun effet forcé, nulle couleur trop vive, rien qui oblige à s’arrêter, à faire la moue… «Bah! l’auteur s’amuse!» Non, l’auteur ne s’amuse pas à nos dépens; il ne se plaît pas à nous faire des farces et, comme l’on dit, à se payer notre tête.—Simplement, avec conviction, il nous montre des êtres humains. Ses personnages sont de chair et d’os. Ils ne parlent pas un langage qu’il faut admirer pour lui-même; ils ne nous renseignent pas éloquemment sur la singularité de leurs joies et la rare essence de leurs douleurs; ils font mieux: ils rient et ils sanglotent; ils ne se torturent point l’esprit, ni ne cherchent-ils à nous ébahir par la splendeur et le bruit de leurs paradoxes: ils pensent en hommes qui ont autre chose à faire que de fournir des sujets aux romanciers de leur temps; enfin, leurs passions ont une envergure normale: bourgeois, ils n’aiment et ne haïssent pas comme des paladins d’opéra, et c’est une des raisons pour lesquelles ils nous ravissent.

Voilà qui est bien. Voici qui est excellent: la Becquée ne traite pas d’adultère; les démêlés d’un mari complaisant et d’une épouse trop curieuse n’y trouvent point place. Une telle hardiesse est faite pour étonner. A l’étalon des romans quotidiens, la Becquée est une œuvre profondément immorale. Oui, dans ce livre peuplé des gens d’honnêteté moyenne dont on dit, suivant son humeur du jour, qu’ils sont rares ou légion, le combat du code et de la luxure est pour un instant écarté.—Existe-il donc des sujets de roman en dehors des alcôves?—René Boylesve semble penser qu’il s’en trouve.

A cet égard, la Becquée figure un fort bon roman social.—Si la question sociale n’y est point discutée (ce qui l’empêche d’être ennuyeux à l’incroyable mesure des romans à couverture rouge), l’auteur y traite, méthodiquement, de l’instinct de propriété, non dans son essence philosophique (cela regarde les seuls philosophes), mais dans ses effets et par la description de ses caractères. Pensant que les pamphlets (sauf ceux qui deviennent accidentellement des exemples de style) sont des productions éphémères, et désirant faire œuvre durable, René Boylesve laisse de côté les querelles d’opinion contemporaines qui ne sauront intéresser nos petits-neveux et ne prend que ce qu’il y a d’éternel parmi les variations d’une force sociale pour en faire la trame de ses romans. L’instinct de propriété apparaît souvent dans la Becquée et dans la plus belle transposition poétique aux pages où René Boylesve nous chante l’amour du sol nourricier… bien mieux! où il nous le fait sentir, car tel incident du roman se place naturellement par l’esprit entre la rentrée des foins et la moisson, comme tel autre un peu avant les vendanges.

Pour peu que l’on entende ces qualificatifs dans un certain sens restreint et précis, la Becquée est une des œuvres à la fois les plus naturalistes et les plus orgueilleuses que l’on puisse inventer dans le roman contemporain.—Naturaliste, elle l’est en ce que la nature est toujours au fond du tableau que l’auteur nous présente. Rien ne s’y passe dans ces cellules intellectuelles sans horizon où certains psychologues aiment à s’enfermer avec leurs personnages. Bien que la nature collabore à l’intrigue d’une façon constante, à la manière dont une maison collabore obscurément au drame qu’elle abrite, les mouvements des héros ne sont point pour cela réglés sur les mouvements des choses, mais les deux mouvements sont, en quelque sorte (passez-moi le mot!) isochrones. Il y a harmonie et non contrainte. En cela paraît l’orgueil que je signalais.

Je ne vois pas du tout de panthéisme dans le cas de René Boylesve. Jamais l’homme n’y est asservi à des forces anonymes. S’il agit, s’il parle, s’il pense, c’est, proprement, par lui-même, et l’on sent à chaque page une sorte de haine révoltée contre cette esthétique qui a courbé l’homme jusqu’au sillon dans un geste qui n’est ni de reconnaissance, ni de respect, mais bien d’esclavage.

C’est là un des points par lesquels l’art de René Boylesve se différencie le plus violemment d’avec l’art qui lui est contemporain.—La pensée humaine, les désirs humains et leurs complications suffisent à lui fournir des sujets; les forces naturelles n’en motivent guère les péripéties et n’en facilitent pas le dénouement. Ce sont toujours querelles qui se vident en famille.

Plaisir délicat, joyeux ou triste, que de relire ces chapitres! La célèbre affaire du moulin de Gruteau! le voyage de Félicie à Paris et ses promenades dans Courance!… et comme nous tremblons lorsqu’elle meurt! (il nous semble que tout le roman va s’écrouler avec elle!…) et comme nous reprenons pied à la lecture du testament!

Oui, cela est bien conté et figure une belle histoire… mais, avouons que le style y est pour quelque chose.

Le style de René Boylesve se distingue par ce trait qu’il est avant tout un style de littérateur, le style d’un homme qui, pour atteindre à une certaine beauté, donne à son style un tour exclusivement littéraire.

Pierre Loti, dans les plus récemment parus de ses chefs-d’œuvre (_l’Inde sans les Anglais_, Vers Ispahan, etc.), est un peintre occupé de couleurs et de contours; chez Maurice Barrès, on sent un styliste nourri de musique et, dans ses plus courtes productions, le souci mélodique devient obsédant, témoin son bel article Sur la Mort d’un Ami, où les dernières lignes, avec leur accumulation de rimes en eur, donnent une impression de tambour voilé; enfin, dans ses pièces, François de Curel se sert du mot et de la phrase uniquement pour fortifier, affaiblir, nuancer, ou diviser une idée générale. Si, dans la Nouvelle Idole, le docteur Donnat parle de jeter des «gerbes de sacrifice dans les granges de l’idéal» ou s’il développe sa belle comparaison des nénufars, c’est qu’il veut mettre tout à coup en valeur une idée qui courait dans les scènes précédentes. L’image, chez lui, n’est pas un agrément de style, c’est le foyer des rayons dont il éclaire une réplique.

Eh bien! René Boylesve, dont les phrases sont disposées, pour qu’elles soient plus claires, suivant une cadence très savante, n’a, dans son style, aucun rhythme extérieur, aucune couleur de peintre, aucune intention philosophique.—La période, souvent délicieuse en elle-même, court sans que l’on puisse saisir comment.—Elle raconte simplement. Elle raconte un paysage à la manière successive dont on raconte une histoire. Point de plans, point non plus de ces effets simultanés que cherchent, en se forçant, certains stylistes fous d’impressionnisme. Ayant des plumes et du papier, René Boylesve laisse à d’autres la palette et les pinceaux. Nous sentons ses descriptions par l’intelligence; nous les comprenons, nous ne les voyons pas. Nous n’entendons jamais une de ses phrases. Jamais une ligne ne nous arrête à cause de sa poésie particulière, du couplet philosophique qu’elle figure.—Et c’est très bien ainsi.—A trop mêler les arts, à trop leur permettre de se pénétrer l’un l’autre, à trop exprimer une idée avec les procédés qui ne lui sont pas raisonnablement dévolus, on finira par vouloir labourer les champs avec une contrebasse et ramer avec un burin.—René Boylesve est satisfait de conter à l’aide de procédés naturels, mais qu’il sera donc difficile de découper dans son œuvre des morceaux choisis!

Certes, je n’ai pas expliqué le charme des romans dont je parle… mais un charme s’explique-t-il? Et je n’ai pas dit la grâce des épisodes, ni la subtilité des intrigues, ni la délicatesse du dialogue… mais les grâces, les subtilités et les délicatesses échappent, je crois, à la critique (du moins à la mienne), aussi, désirant ne pas allonger ces belles histoires par des commentaires, je prends le parti d’aller, simplement, les relire, et, bien qu’il y ait dans chacune d’elles une exquise émotion avec mille autres qualités encore, c’est toujours aux derniers chapitres de la Becquée que je finis par retourner, où l’on voit se rompre et se rattacher les mystérieux liens qui retiennent les uns aux autres les individus de l’humanité, et où l’auteur chante, d’une voix si émue, cette tendresse pour le sillon qui nourrit toujours son homme, cet amour pour la terre immortelle, amour qui est peut-être bien la fin de toute philosophie.

 

JEUX D’ENFANTS

 

Te rappelles-tu?—Il n’y a pas si longtemps!—L’île était au milieu d’un petit lac… de l’océan, veux-je dire!… et il s’y trouvait, suivant notre fantaisie, tantôt une forêt vierge, tantôt le palais des Mille et Une Nuits. Nous abordions à l’aide d’un affreux bateau à fond plat, disgracieux, qui penchait à gauche et prenait l’eau, mais que nous ornions de fleurs, car c’était fête tous les jours. Puis, aussitôt la galère attachée (la galère! quel beau vocable! et que nous étions fiers de le prononcer, toi d’un ton léger: «As-tu attaché la galère?» moi, humblement: «Princesse! la galère est à l’ancre!»), aussitôt la galère attachée, nous nous enfoncions dans les ténèbres de la grande forêt.

Elle était vaste, obscure, pleine d’épouvantements; j’y suis mort vingt fois et cent fois j’y fus blessé. Chaque jour nous courûmes en elle vers un nouveau trépas et il advint même que tu t’y déchiras quelque peu la main sur une épine.

Dès les premiers pas, c’était le mystère avec toutes ses complications. D’abord, la caverne où sont les brigands, les sacs d’or, les belles étoffes; plus loin, le piège à tigres où nous finîmes par attraper un chat, bête importée, bien entendu, pour servir aux grandes chasses et qui parvint à s’échapper je ne sais trop comment; enfin, le serpent python que simulait à ravir un bourrelet de porte et qui, tragiquement enroulé sur une branche basse, perdait ses crins du dedans.

Quand nous avions égorgé les trente ennemis qui nous menaçaient, que j’avais piqué dans tes cheveux les plumes de trophée, nous nous arrêtions à l’orée d’une clairière… (divine, cette clairière où nous ne mettions pas encore de rayons de lune!) tu t’asseyais par terre au milieu de ta jupe ronde et je commençais à te raconter mes aventures. Daniel de Foë, Jules Verne, Swift et bien d’autres écrivains renommés faisaient la trame sur laquelle je brodais, longuement,—et toi, tu t’inquiétais de mon sort quand je me battais avec un monstre démesuré ou que mon ballon se crevait dans les airs, ou bien que je faisais la rencontre d’un nain si petit, si petit, que tu ne pouvais t’empêcher de rire en le voyant si petit à côté des cèdres et des chênes que je te décrivais si grands!

C’était l’époque où la nature nous paraissait toujours hostile. Sentiment naturel et primitif que nous avons eu tort de perdre et surtout de remplacer.—Dois-je le dire? nous étions très orgueilleux! Si une caverne nous servait d’abri, c’est que nous l’avions creusée, ou, pour le moins, découverte, à force de patience ingénieuse; si quelque fruit étrange apaisait notre faim dans ce désert où des brigands avaient volé nos vivres, c’est que ma science te renseignait sur la bonté de ce fruit, car nul n’ignore que toutes les plantes sont vénéneuses, toutes les bêtes malfaisantes et toute la nature éternellement vouée à combattre l’homme livré à lui-même. Nous étions les maîtres de la terre, par une savante ruse, et, malgré l’orage, les tigres, la bave des volcans, les raz de marée, les grands serpents, les avalanches (la neige la plus froide se rencontre très bien dans les plaines les plus ardentes), je partais, plein de confiance, mon fusil sur l’épaule, pour trouver notre nourriture du jour, et toi, tu restais dans la hutte à garder nos enfants, dont le nombre était variable, et tu cousais ensemble des peaux de bête avec une arête de poisson, où mon ingénieux esprit et ma bonne mémoire distinguaient la première aiguille.—Plus tard, la nature nous parut maternelle, complice, amollissante… Combien je préfère le temps où nous ne savions voir en elle qu’une esclave, une esclave souvent révoltée.

Ainsi nous jouions à vivre, ainsi nous mettions dans notre route mille traverses, mille accidents, nous doutant peu que ces malheurs si plaisants à supporter nous assailliraient plus tard, pour tout de bon, et, peut-être, tandis que nous rusions avec les bêtes cruelles de la forêt, avons-nous inconsciemment appris cette ruse qui nous est d’une si grande utilité maintenant que nous jouons notre vrai personnage.

Nos jeux étaient donc des répétitions de théâtre? Il me semble qu’ils en avaient certains caractères. Nous supposions ou nous complétions le décor, à notre fantaisie; nous nous passions de public,—je crois même qu’un public nous eût gênés; enfin, tout geste, toute action était provisoire et pouvait se recommencer s’il paraissait mal venu. Combien de fois avons-nous repris une bataille, une évasion, parce que nous jugions qu’il était possible de mieux fuir ou de combattre plus vaillamment. Et nous goûtions aussi l’imprévu des répétitions de théâtre, nous connaissions la scène ajoutée que l’on garde dans la pièce parce qu’elle est jolie… et qui force parfois l’auteur à changer son dénouement.

Un matin que j’avais désobéi à je ne sais quel ordre, tu me condamnas à la torture. Tu me scias le cou, tu me brûlas les pieds, tu me fendis la tête, tu m’arrachas les yeux, tu me coupas les mains, mais je vivais toujours! Je vivais si bien que je te pris par tes petites épaules et t’embrassai sur la joue. Je t’embrassai sur la joue et tu me rendis le baiser…

Oui, oui, vraiment, nous apprenions nos rôles. T’en souviens-tu?… Il n’y a pas si longtemps!

Ah! les beaux jours!