Sentiments

Auguste Gilbert de Voisins · Chapitre 2 sur 11

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Sentiments

Pingot et Nous

Depuis l’époque déjà lointaine où il parut, je ne pense pas être resté beaucoup plus de six mois sans relire ce livre où, pour son début littéraire, M. Art Roë, officier d’artillerie, nous conta ses jours de grandeur et de servitude, non point à la façon inégalable de Vigny, mais sur un ton moderne et dans un style cursif qui ne laissent pas que de plaire.

Pingot et moi est, avant tout, une œuvre de bonne foi. C’est là un jugement terrible, les œuvres dites «de bonne foi» ayant pour trait essentiel une banalité dont rien n’approche.—Il faut se garder d’apprécier un livre comme on apprécie une personne, car l’effet produit n’est pas le même. Si vous voulez louer, dites d’une chanteuse qu’elle est gentille, ne le dites pas d’un recueil de poèmes; dites d’un vieillard qu’il est grave, ne le dites pas d’un roman passionnel, et, ce même vieillard, vous pouvez sans inconvénient déclarer qu’il est vénérable, mais évitez d’appliquer cette épithète à un vaudeville. Surtout, quoi qu’il arrive, n’affirmez jamais, sans détour, qu’un roman dont vous ne haïssez pas le père est une œuvre de bonne foi, un livre honnête. Cela ne peut s’appliquer qu’à l’auteur et l’auteur ne vous en saura pas gré, tant les gens vertueux et honorables qui veulent moraliser, être utiles, servir, édifier, que sais-je encore, ont coutume de tomber dans ce travers d’écrire des romans illisibles.

C’est donc avec regret, honteusement et en demandant l’indulgence, que je trouve au livre d’Art Roë cette exécrable vertu:—la vertu.

Mais il en a d’autres.

Vous vous promenez dans les champs. La brise vous évente, les oiseaux vous distraient, les nuages qui se promènent dans le ciel vous entraînent, comme aussi les duvets flottants. Vous êtes sorti pour vous recueillir et voilà que la nature entière s’efforce de vous disperser. Elle vous sollicite de toutes parts. Le geste d’une branche, le chant d’un ruisseau, les reflets d’un étang et les insectes qui font de l’acrobatie sur un brin d’herbe vous engagent chacun dans un rêve différent, et, devant une pareille attaque, vous ne savez plus vous défendre.—Qui donc méditerait dans un tourbillon? quel penseur pourrait conduire des raisonnements durant une contre-danse?

Soudain, vous vous trouvez en face d’un petit arbre solitaire. Il n’a rien qui le distingue particulièrement. C’est un petit arbre. On ne voit rien d’autre à dire, et, pourtant, vous vous êtes arrêté; vous considérez l’individu végétal. Bientôt, il vous semble d’une jolie venue; il a de la grâce; sa verdure est d’une teinte juste; vous vous intéressez à lui… et voici toutes vos pensées qui se composent… mieux… toute votre pensée qui se compose autour du petit arbre banal. Déjà, du paysage qui l’environne, vous saisissez mieux la beauté d’ensemble et les suavités de détail. Vous lui avez donné un centre. Vous pouvez maintenant songer à l’aise, vous absorber dans un problème, entreprendre une rêverie. Les rapports secrets qui réunissent les choses vous apparaissent avec clarté. Vous tenez le mot de l’énigme. Votre âme morcelée se groupe; vos yeux savent voir; vos oreilles savent entendre; tous vos sens ont acquis cette qualité sans laquelle il n’est point de vie intérieure: ils savent choisir.—Simplement, vous avez trouvé un étalon, une commune mesure pour apprécier des valeurs réelles ou rêvées. Le petit arbre vous sert de guide pour vous découvrir vous-même et découvrir vos chimères.

Autre variation sur le même sujet:

Un officier, de ceux qui ne disent pas qu’ils n’ont jamais eu peur, parce qu’ils furent vraiment braves, me contait, un jour, qu’à Wœrth, au milieu de la bataille, il aperçut, à une vingtaine de mètres, un arbuste isolé. L’arbuste était médiocre et n’aurait pas dépassé sa ceinture, néanmoins une idée folle lui vint: se cacher derrière ce petit rempart de feuillage, et, avec cette idée, la peur vint aussi, une peur atroce, bête, la peur divine, celle que Pan jetait dans les armées, une peur qui l’envahit tout entier, et chantait en lui le sauve-qui-peut. Il voyait tout fuir devant ses yeux, il imaginait toutes les déroutes, il y participait, il les activait… et, toujours, la même idée restait en lui: se cacher derrière le petit arbre.—Enfin, il n’y tint plus. Il céda,—marcha jusqu’à l’arbuste,—et, aussitôt, il éclata de rire.—C’était fini.—Son courage dispersé s’était brusquement recomposé autour de ce peu de feuilles et d’écorces. Il revint se battre et se battit jusqu’à l’instant où il tomba.

Quand M. Art Roë entreprit d’écrire son journal, il voulut grouper ses pensées, ses sentiments autour d’un point qui leur servît de pivot et pût ainsi les retenir autour de lui; il chercha une commune mesure qui s’appliquât aussi justement à lui-même qu’au sujet qu’il se proposait; il fut querir son arbuste… et il trouva Pingot.

Pingot est le soldat moyen sans grands vices ni sublimes vertus: un homme simple. D’après lui, Art Roë a réglé sa méditation, et, en les appliquant à lui, nous a fait comprendre, non plus théoriquement, mais sous une forme humaine et vivante, ses devoirs d’officier, ainsi que les réflexions que lui suggérait la qualité de ces devoirs.

Pingot est joyeux. Pingot est triste. Comment l’est-il? Comment le suis-je? En quoi son rire, en quoi mon rire, en quoi ses larmes et les miennes sont-elles de même essence et qu’est, au juste, ce je ne sais quoi qui les différencie?—C’est toute une échelle de valeurs à faire et, pour apprécier équitablement les rapports que je vois entre les choses, entre les pensées, quelle meilleure méthode que de relever d’autres rapports, dans un autre esprit, et de les comparer aux miens; toutefois, comme l’orgueil s’en mêle le plus souvent, cette école est dure qui consiste à raisonner ainsi sur le plus fort d’après le plus faible (ou du moins celui que l’on tient pour tel) et de pousser le renoncement jusqu’à l’extrémité d’admettre une preuve que l’on a mille excuses pour mépriser,—mais c’est une bonne discipline morale et Art Roë nous montre que c’est une bonne discipline artistique.

Je connais peu de livres qui donnent, autant que Pingot et moi, l’impression d’une œuvre conçue, pensée, écrite dans la joie.—L’auteur avait des choses à dire. Il les a dites sans effort, un demi-sourire sur la lèvre, car il pensait sans doute qu’elles contenaient des idées qu’il est toujours utile de répandre. Et vraiment, on ne saurait refuser une singulière noblesse à l’image de cet officier plein de culture qui se penche sur un soldat pour savoir… ma foi! l’expression est grossière, mais elle est juste… pour savoir ce qu’il y a dedans;—et notez que le soldat ne doit s’apercevoir de rien,—ce serait du favoritisme. Il faut qu’il continue à vivre sans jamais sentir la gêne d’une surveillance extraordinaire, fût-ce celle d’un regard, fût-ce celle que le moindre geste suffit à révéler. Il faut donc une assiduité de délicatesse dans la parole et surtout dans les petites actions que le service de chaque jour ramène, qu’il est assez malaisé de garder, mais qui donne ses fruits et permet ensuite de parler non plus d’un soldat, mais d’un groupe d’hommes, savamment.

Fort bien! et voilà qui fait sans doute un bon officier. Je croyais qu’il était question d’un écrivain?

C’est la même discipline qui a formé l’écrivain. Attaché à son sujet, il en a fait le tour scrupuleusement. Il le connaît si bien que, le jour où le désir lui est venu de le reconstruire par la mémoire, il ne s’est souvenu que de ces détails qui importent, que de ces gestes où se trouve quelque chose d’éternel, que de ces mots, enfin si simples qu’ils résument une manière de voir, une pensée entière. Pénétré du dessein qu’il se proposait, maître d’un style clair, élégant, spirituel, mais surtout asservi à sa pensée, il a dessiné sans peine le croquis d’ensemble. Les ombres étaient déjà indiquées, l’œuvre vivait, la tâche semblait achevée…

Mais combien ce serait peu si l’on n’apercevait à chaque ligne de Pingot et moi cette noblesse d’émotion, cette large et mâle pitié qui font de ce bon livre un beau livre.

 

LE LIEU-COMMUN ET SA VERTU

 

Les lieux-communs ont la vertu de nous procurer un plaisir tranquille ou une manière de peine souriante qui semble être encore du plaisir.—L’horreur, la désolation, une joie tapageuse, un rire excessif sont choses de mauvais aloi. Les vaudevilles trop gais devraient être soumis à la censure. Elle condamnerait aussi les drames trop lugubres, car l’homme qui détient en lui l’extrême gaîté ou l’extrême tristesse ne peut, s’il est créateur, qu’être nuisible aux mœurs de son temps. Il convient de l’entraver au plus tôt. Nous ne devons goûter à l’énorme, au sanglant, au calamiteux qu’à la façon dont un malade goûte aux poisons: sans excès, après consultation d’un médecin et à petites doses. La licence des larmes et du rire est aussi répréhensible que la licence des rues et les grands sanglots doivent déplaire aux gens de bien à l’égal des grandes lubricités. Pourquoi se livrer à un orage quand les brises sont bienfaisantes? L’agrément du printemps, les plaintes légères de l’automne, les si jolis romans d’Octave Feuillet sont choses que l’on peut aborder sans crainte. L’abus même en est inoffensif.

Et puis, pour toucher le fond des grandes joies comme aussi des grandes douleurs, avouons qu’il n’est pas besoin d’aller bien bas. Ces émotions ont ceci d’un peu ridicule que ceux qui s’y livrent en sont satisfaits au point de faire la roue à leur sujet. Ils trouvent là un motif d’être avantageux, une excuse pour paraître.—Ils croient avoir accompli un haut fait en ayant perdu leur sœur bien-aimée, en ayant hérité d’un oncle inconnu. Leurs larmes sont comme les témoins d’un rare exploit, leurs éclats de gaîté les trompettes d’une victoire, et, dans un maladroit aveu de leur comédie, ils prennent, pour annoncer la chose, les gestes de l’acteur et le fiévreux débit du baladin. Aussi pouvons-nous affirmer, sans impudeur, que ces gens qui se tuent, se convulsent, se déchirent le visage ou s’expriment de façon grossière à cause d’une douleur dont ils exagèrent la durée future, autant que ceux qui se tordent et simulent les gestes difficiles de l’acrobate pour exprimer leur contentement, font là, pour parler franc, des actions malhonnêtes, car, en s’abusant sur la valeur de ce qui les passionne, ils abusent aussi leur prochain, mensonge nuisible pour eux-mêmes, dangereux pour les autres, et, par conséquent, incompatible avec le bon ordre moral de la cité.

Il faut d’ailleurs convenir que ces histrions sont souvent pris en faute et qu’un petit fait survenu au moment où ils cavalcadaient le plus fièrement les désarçonne et fait voler leurs masques. L’ombre du plus petit brin d’herbe imite en vérité de façon trop exacte l’ombre du chêne.—Un mortel se fatigue bientôt des cris de ses semblables et même des siens propres. Ce sont là de vains sanglots, de vaines lamentations, mais qu’une averse le rince, qu’un moucheron lui ferme l’œil, et le plus cynique se plaindra avec obstination. Une vache turbulente propage l’émotion autour d’elle mieux qu’un agonisant, un chien qui mord le bas du pantalon détermine une pire colère que l’enfant sans entrailles, et, si l’on découvrait sans honte le tréfonds de sa nature, ne trouverait-on pas qu’un soleil trop ardent, une incommodante nuée, nous forcent à sortir de notre humeur plus tôt que le trépas d’un ami?

Suivons dans sa promenade cette dame de considération provinciale. Elle est en deuil de son fils qui ne sut vivre avec l’amour et se pendit tragiquement. Elle le pleure sans répit, assure-t-on. Ses gestes sont à la mesure de sa douleur: expressifs bien que retenus, lents, graves, pathétiques. C’est une belle douleur, une douleur de choix et qui commande le respect. Or un âne, dans le pré voisin, s’est mis à braire et la dame en pleurs lève aussitôt les bras, sursaute, crie… Ce brave homme qui passe ne va-t-il pas raisonner à ce sujet et trouver qu’un chagrin si abondamment exprimé est de médiocre vertu, sonne un peu creux puisque la voix d’un âne sait en provoquer une saisissante réplique? Et, de même, à quoi bon estimer à si haut prix le vaudeville qui vous fit rire jusqu’à l’évanouissement, quand il est notoire que la caresse d’une paille sur la plante des pieds détermine une crise pareille?

Cet amour de la sensation forte obtenue par de gros moyens dérive d’un orgueil peu raisonnable: l’orgueil que l’on éprouve à se singulariser aussi vivement que possible avant sa mort, fût-ce en décédant de façon outrée, par la corde, les poisons ou la roue, quand il était si simple de se faner sagement et sans bruit dans le lit où déjà on prit la peine de naître.

Eh quoi! voici un homme qui, forcé par un destin tout à fait inéluctable de se rendre à un gouffre, garde, jusqu’à un certain point, le choix de la route qu’il va suivre. Il trouve devant lui un beau chemin plat, ombré, mais avec des parties au soleil, bordées de champs agréables au regard et dont la couleur verte est saine à considérer, chemin sans côte, sans barrière, chemin public. Au lieu de le prendre, l’homme s’engage dans un affreux sentier de traverse, pittoresque, il est vrai (du moins le tient-on pour tel), mais fiévreux, difficile, et où l’on se débat contre les ronces. Pourquoi ce choix puéril? C’est que, dans le sentier dont les chèvres ne voudraient pas, il est seul et peut s’en glorifier. C’est aussi que, sur la grand’route, il risquerait de faire la rencontre d’un de ses semblables, plus tempéré (d’autres diraient plus lâche), en tous cas moins aventureux, et qu’être vu sur une route facile et fréquentée paraît, à certaines consciences, peu honorable. Et, pourtant, si la grand’route est bien entretenue, comparée aux sentiers de montagne, la raison en est, apparemment, que, jadis, des hommes pleins de goût et de savoir la distinguèrent d’entre les autres comme étant la plus facile et la plus agréable.—La voie que chacun suivrait, si la vanité ne faisait obliquer par les décevantes traverses, fut autrefois la voie des savants et des prophètes. Elle est encore celle des gens de bon sens.

Il en va de même sur les routes de l’esprit. On préfère les passions excessives, les impressions violentes, par orgueil d’être seul à les éprouver; on montre un coupable amour pour les raisonnements obscurs, par orgueil d’être seul à les tenir. Et, cependant, le salut est dans les opinions courantes, la vérité réside au sein d’un lieu commun. Il faut chérir et fréquenter le lieu-commun. Il ne change et ne s’altère que par la forme piquante dont il est habillé. Soyez à pied, à cheval ou bien en voiture, à votre fantaisie, mais suivez la grand’route. Singularisez-vous par le choix du point de vue et non celui du paysage. Bien qu’il soit le petit-neveu d’une opinion d’abord incongrue, de même que la grand’route fût anciennement un sentier de chèvres, le lieu-commun reste unique par la vertu qu’il a d’être traditionnel et de bon goût.

Vivez, aimez, mourez avec mesure.

Soyez un lieu-commun.

 

NOTES SUR PIERRE LOUŸS

 

Il était une fois un jeune homme qui fit sortir du marbre la figure d’une Vénus au miroir. Le marbre était pur, la statue était belle, l’œuvre plut.—Comme chacun s’attendait, l’année suivante, à voir, de ce sculpteur, une Vénus et l’Amour, ou, plus simplement, la réplique de sa première déesse, ce fut une Espagnole dansante qu’il donna. Si l’on avait pu relever quelque faute, on eût volontiers murmuré. Plusieurs, mécontents, dirent même qu’ils ne comprenaient pas.—C’est que l’art imite chaque jour davantage les procédés de l’industrie où tel article qui se vendit bien est représenté jusqu’à l’heure extrême où personne n’en veut plus; analogie fâcheuse que nous favorisons en classant les artistes, non point d’après l’idée vertébrale qui est, proprement, leur génie, mais d’après la forme qu’ils ont donnée à l’œuvre où notre attention fut d’abord retenue.

Nous revenons à l’art en considérant à ce point de vue les romans, les contes, les poèmes et les articles de Pierre Louÿs, car chacun d’eux nous surprend par une séduction inédite, bien que nous retrouvions partout ce trait qui, avec la haine du laid, signale vraiment l’auteur qui nous occupe, je veux dire cette incapacité singulière, étonnante, absolue à être ennuyeux ou obscur.—De lui, nous eussions volontiers lu vingt récits alexandrins. Il ne veut nous en donner qu’un seul. La statue achevée, il s’en détourne et l’oublie.—Fait-il pas mieux d’animer d’une âme nouvelle la glaise informe ou le marbre brut que de mouler l’œuvre ancienne?—Il est encore des artistes qui aiment les cires perdues.

 

*

 

En vérité, Pierre Louÿs est un des auteurs vivants dont le vocabulaire est le plus souple et le mieux choisi. On dirait que les parties du discours sont à sa dévotion. Jamais, dans l’emploi qu’il en fait, on ne sent de frottement, de mauvais joint. Le bois dont il se sert n’a pas de volonté, il ne joue pas. Son marbre est sans tache, taillé d’équerre. Il n’arrive point qu’une de ses phrases ait un autre sens que le sens exact concerté par l’auteur; les mots ne sonnent jamais plus haut ou plus bas qu’il ne l’a voulu, et la pensée qu’il exprime, nous l’avons entière, sans approximation.—Nous voilà loin des romanciers qui écrivent au jugé et par tâtonnements; leur style, fait d’_à peu près_ et de demi-mesures, paraît toujours servir d’excuse à une histoire trop floue, et l’on ne saurait vraiment apprécier des imaginations dont la forme est à ce point imprécise.—Au contraire, livrer à la critique sa pensée toute nue, ou vêtue d’une tunique qui la suit avec exactitude, est d’une belle audace,—ne pensez-vous pas?—audace élégante, à la manière classique, audace malaisée et qui sent son maître.—Hélas! Boileau avait depuis longtemps décrit et fixé, sous la forme d’un distique rimant en adverbes, cette qualité des bons auteurs, sans que les mauvais y prissent garde et songeassent à «mieux concevoir».

 

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Il est intéressant de suivre Pierre Louÿs dans un de ses contes. D’une intrigue souvent complexe il se tire avec une incroyable aisance. Il conte facilement, comme un bon chanteur doit chanter. Il sait conter. Ces histoires qui nous divertissent, nous terrifient ou bien nous charment, on a le sentiment de les avoir composées soi-même. C’est qu’elles sont simplement excellentes et qu’une œuvre parfaite paraît presque toujours de facture facile. Après les avoir relues vingt fois, on n’arrive pas à croire qu’il les écrivit autrement qu’en se jouant. Cela est propre, net, bien délimité, et l’on peut en faire le tour ainsi qu’on fait le tour d’une statue. Le récit n’a point de longueurs lassantes, ni de ces raccourcis trop violents qui, dans le but de donner une impression de force, n’arrivent qu’à en donner une d’effort; il est tel qu’on l’eût entendu se développer idéalement dans un songe, et l’on n’y relève pas ces marques ouvrières qui déparent la face des œuvres que leur auteur conçut difficilement et façonna dans la peine.—Oh! qu’une invention de Pierre Louÿs sent peu le labeur!—Fille inspirée d’un heureux instant, elle naquit toute éclose. C’est d’ailleurs par là, détour malicieux, qu’elle échappe à la critique, bien qu’elle semblât s’offrir à elle par la franchise de sa forme. Une œuvre où le travail ne paraît pas se prête mal aux recherches de l’analyse… mais aimerions-nous qu’un papillon portât les stigmates de sa chrysalide?

 

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Et enfin, M. Pierre Louÿs est un merveilleux animateur. Je veux dire qu’il fait vivre les acteurs de ses fictions avec tant d’exactitude et de façon si persuasive que nous perdons pied et refusons de croire que des récits d’une telle humanité soient de brillants mensonges. L’imagination ainsi entendue n’a pas les caractères que le plus souvent nous trouvons en elle: le désordre et le manque de tenue, pour n’en citer que deux. Nous sommes encore infectés de romantisme, et c’est pour nous une surprise inédite que de voir un homme, dont le talent est créateur, écrire en manchettes.

Conte-t-il une histoire antique, c’est toujours dépouillée de ses bandelettes et tout animée d’un jeune sang qu’il nous présente une femme d’autrefois. Pour l’hiératisme, il a peu de goût, et, s’il veut donner une impression de majesté, ce ne sera point par des attitudes figées et difficiles, mais par une subtile harmonie dans les mouvements.

Nous fait-il un récit moderne, les acteurs seront, dès la première page, nos amis, ou, dès la première page, nous les haïrons. Nous les regardons vivre avec d’autant plus d’intérêt que nous avons devant les yeux et dans notre mémoire leur portrait de chair, frémissant et réel. C’est de même qu’il traite le rêve, la folie, le cauchemar. Ses fantaisies les plus audacieuses tiennent à la vie comme ce bel arbre qui s’agite dans le vent avec fureur et semble se mêler à l’air, mais n’en est pas moins lié au sol par d’inébranlables racines.

Pour atteindre à de tels résultats, quels sont donc les étranges sujets que choisit Pierre Louÿs?—Étranges ils le sont, à coup sûr, et précisément en ceci qu’ils paraissent souvent être les premiers venus. Certains d’entre eux eussent aussi bien, à ne considérer que l’anecdote, servi de chapitres à un roman feuilleton, ou, sous ces entêtes: «horrible vengeance», «crime affreux», d’entrefilets aux colonnes d’information d’un journal pour concierges… mais… mais un souffle les anime, ce souffle singulier que l’on nomme, je crois, l’inspiration.

 

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Raoul de Vallonges possédait une gravure qui figurait le bain d’une nymphe; cette gravure était faite à la pointe sèche. J’en sais une autre, au vernis mou, qui nous donne l’image d’un satyre poursuivant une feuille morte dans le vent d’automne.—Naguère, le Mercure de France, en tête d’un de ses numéros, publia les notes et la cadence suivant lesquelles pouvait se chanter un lied d’Henri Heine, et un journal, voué à l’art décoratif, reproduisit, quelque temps après, l’esquisse d’une frise en marbre qui représentait, si ma mémoire est fidèle, les rois mages rentrant chez eux après adoration faite.—Les gazettes, que chaque matin ramène, nous apprirent un jour que des sépultures gallo-romaines avaient été découvertes dans un canton désolé de la Champagne.—Enfin, sur une petite scène, sise à Montmartre, des chansons furent chantées, un de ces derniers hivers, par une adolescente pour qui le jury du Conservatoire avait été avare de lauriers et qui se consolait en prêtant sa voix à d’aimables mélodies.—Gravures, musique, bas-relief, fouilles et chansons étaient du même auteur.

Hélas! je crains fort que Pierre Louÿs ne considère point l’art comme un sacerdoce. Bien plutôt le verrait-il sous les traits aimables d’une jeune personne qu’il est savoureux de vêtir diversement suivant l’heure et la fantaisie, et, quand il écrit un essai d’histoire ou un poème, entre un conte et une étude d’esthétique, je pense que ce n’est point du tout pour faire étalage de son érudition, mais simplement pour se reposer d’un travail par un autre et pour montrer avec négligence qu’un vrai artiste peut avoir diverses façons de s’exprimer.

 

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Je ne sais si, à l’instant où il achevait l’Homme de pourpre, Pierre Louÿs s’aperçut qu’il avait écrit un chef-d’œuvre, mais il semble bien que c’en est un et des plus parfaits. Né de quelques lignes perdues dans Sénèque, autant dire né de rien, ce conte indispose. On ne saurait le louer en ses parties et les décrire; tout au plus pourrait-on le célébrer et cela même serait oiseux. Il est des louanges insupportables.—On est mécontent de ne point arriver à savoir comment cela est fait, de quelle façon la phrase est construite, par quel secret le récit se lie et se délie, pourquoi il nous étreint si puissamment et avec tant de mystère.

L’aventure de Parrhasios qui écartela un homme libre, beau, célèbre en son pays, et peignit avec ce modèle martyrisé un tableau sublime, cette «tragédie de mort et de hurlements» est écrite en une langue limpide comme un ruisseau de cristal. Si vieille que soit la comparaison, elle reste juste. Le style de ce conte coule sans digues, sans retenue, sans détours brusques, et poursuit sa course avec harmonie. Parfois, dans la cascade où le jette une pierre, son chant s’amincit, et, parfois, il gronde quand une côte le change en torrent, mais, toujours, il est fait d’eau vivante et claire que seul le soleil colore.

Pierre Louÿs a le don du style, et c’est à peine si on peut lui en savoir gré, tant cela semble être une vertu acquise en naissant. Sans doute, artiste encore ignorant de lui-même, s’essayait-il déjà à balancer des phrases au rhythme de son berceau. Il ne déforme point la langue pour lui faire rendre des sons inusités. Les aspects de la nature ou de la passion que sa pensée retient, il les exprime, avec aise et vérité, par les mots qui leur semblent logiquement dévolus. Il n’est ni myope, comme un romancier naturaliste, ni presbyte, comme certains écrivains panoramiques; il voit juste et parle de même. Son équation personnelle est nulle, et jamais nous n’avons à remettre ses descriptions à un point qui nous est plus familier. A cause de cette méthode, la moindre audace, la plus légère acrobatie de style, prend une singulière importance et, donnant tout son effet, double la force du langage.

La Femme et le Pantin n’est qu’une longue nouvelle, l’Homme de pourpre a quelques pages. Je pense que Pierre Louÿs juge inutile, si l’on veut laisser son nom à la postérité, d’accumuler des volumes et de vouloir d’abord être le père d’une bibliothèque. Construire une colline d’ouvrages rehausse parfois un auteur quand il peut se tenir à son sommet… Le plus souvent il est dessous.—Pourquoi noircir une rame de papier écolier quand deux feuilles de papier à lettre suffisent? Volupté est un bien gros livre, Carmen une bien courte chose! Aussi, je gage que plus d’une des encyclopédies romanesques qui nous sont journellement offertes serviront à surélever des tabourets de piano ou à distraire le chiffonnier quand l’Homme de pourpre restera encore ouvert sur la table.

Oui, je le vois, il est malaisé de louer comme il convient ce conte dont l’horreur a la beauté de certains masques de statues grecques, où l’artiste ancien avait fixé les traits d’une tranquille Cérès, que les larmes de la terre, avec la brûlure des siècles, ont métamorphosée en Méduse.

 

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Quelle étrange impertinence! A l’époque où tous les poètes composaient des vers obscurs, Pierre Louÿs, avec une rare obstination, écrivit des sonnets d’une révoltante limpidité, et, même lorsqu’il essaya de s’exprimer en vers libres, si la forme était quelque peu indécise et falote, le sens n’en restait pas moins rigoureusement clair. Pierre Louÿs savait nous dire le réveil des nymphes, les clairières ensoleillées et la danse sur un tapis bleu. Il ne profitait pas de ce don poétique pour mettre sa pensée au cachot. Malgré une certaine préciosité qui ne tarda pas à disparaître, malgré la recherche de rimes si opulentes que l’on ne savait plus ce que ces vocables à beau son signifiaient au juste, malgré certains essais malheureux… (mais cela se passait dans des temps très anciens, longtemps avant Aphrodite!) ces vers avaient déjà de l’aisance, du souffle et, dans le mince recueil, se trouvent plusieurs pièces d’une grande beauté.—Cette poésie sent bon, et rappelez-vous qu’à l’époque où elle fut écrite, toute ou presque toute la poésie des jeunes gens sentait l’encre.

 

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Je viens de reprendre les Aventures du Roi Pausole.—Ah! je voudrais chanter les mille grâces et une grâce de ce petit évangile, en me tenant sur un trapèze, de préférence la tête en bas, ou sur une corde roide, sans balancier, ou, mieux encore, habillé en grand prêtre de Cythère, sur la plage de Nauplie, tandis que la brise agiterait ma belle barbe blanche. Là, je composerais, en l’honneur de cet excellent Pausole, un poème monorime qui, tout entier, développerait ce vers étonnant où le pur génie de Meilhac et d’Halévy s’atteste:

Je suis gai! Soyons gais! Il le faut! Je le veux!

Vous le savez, ce pieux ouvrage traite de mille choses édifiantes, entre autres, d’une mule paisible, d’un chameau coureur, d’un cheval hongre et d’un eunuque, d’une gardienne de framboises et d’une jeune fille violée, d’un page, d’un étang, d’un cerisier, d’une couronne en aluminium, d’un exemplaire noyé de Télémaque, de trois cent soixante-six reines et d’un grand roi qui est, je crois bien, le protagoniste du drame.—Et comme l’histoire est simple, lumineuse, touchante!—Le cas de ce monarque est émouvant, de ce monarque qui, à travers mille dangers, parcourt son royaume en quête de sa fille fugitive et profite du voyage pour s’instruire!

Je crains fort que certaines personnes n’aient point apprécié Pausole. Je crains plus encore que ces personnes eussent beaucoup déplu à ce bon roi! A vrai dire les Aventures… seront toujours le bréviaire des gens paresseux qui prisent les émotions douces et le loisir; elles seront toujours chères aux rêveurs, à tous ceux qui sont fous de belles formes, de fleurs et de parfums, mais elles ont sans doute blessé les innombrables commentateurs de la Bible revue par Osterwald, les partisans du cilice-pour-autrui et de la discipline-appliquée-au-prochain. Car ce livre est mieux qu’un manuel d’ascétisme, il figure une séduction nouvelle. Il est un charmant plaidoyer pour la liberté de danser en rond, pour la licence de goûter aux bonnes choses qui font le plaisir de la vie, enfin, une savoureuse protestation contre la charge des règles inutiles et des catalogues superflus. Le rire n’y est point une grimace amère, ni l’ironie un prêche déguisé et l’on aura bien lu ce feuillet inédit de l’almanach de Gotha «si l’on a su de page en page ne jamais prendre exactement la Fantaisie pour le Rêve, ni Tryphème pour Utopie, ni le roi Pausole pour l’Être parfait».

 

FUNÉRAILLES

 

Le 5 octobre 1902 est une date qu’il est bon de rappeler. On vit, en effet, ce jour-là, l’humanité sous sa plus laide figure. Elle n’est déjà pas d’un aspect si agréable qu’elle ait beaucoup à se forcer pour avoir l’air repoussant, mais, ce 5 octobre 1902, le Français, né malin, comme chacun sait, porta toute sa malice à s’avilir. En résumé, ce fut un spectacle à faire rougir un traître, mais qui porte avec lui son enseignement et rentre dans la catégorie des souvenirs utiles.

Le 5 octobre 1902, on enterra l’auteur d’une lettre politique.—Cet homme avait écrit une façon d’épopée contemporaine, il avait créé des êtres qui, s’ils ne jetaient pas devant eux l’ombre énorme de Balzac ou de Tolstoï, n’en vivaient pas moins d’une vie puissante;—il avait peint des tableaux qui peuvent choquer un amateur de style, mais qu’on n’oublie jamais, une fois qu’on a été ébloui par leurs fortes couleurs;—il avait fait gronder une émeute, hurler des femmes en couches, grincer des machines, couler du sang, courir des eaux, bourgeonner des arbres, fleurir monstrueusement un jardin;—il nous avait gorgés d’épouvante, étourdis de clameurs, assommés de coups;—il nous avait dit la naissance de l’homme, les tares de l’homme, les maladies de l’homme, la mort de l’homme;—dans l’homme, il nous avait montré la bête, une bête qui mange, qui boit, qui aime, qui tue, une bête en révolte, une bête triomphante, une bête glorifiée, et, si ce n’était là tout l’homme, c’en était du moins la plus grande part;—dans son domaine, peuplé par lui d’une humanité à la fois restreinte et démesurée, il s’était promené à grands pas;—il avait fait surgir de terre, par un sortilège puissant et maladroit, des êtres couverts de poussière, de glaise, de fumier, de plâtre, d’huile, d’immondices, et, de sa lourde main d’ouvrier, il avait modelé ces statues qui, durant qu’il façonnait leurs membres, prenaient racine dans le sol et suaient splendidement au soleil;—et c’étaient des chairs crevant de santé, tachées de lèpre, des bouches tordues par la joie, grimaçantes à force d’angoisse, closes dans la mort, c’était, parfois, un sourire délicieux, un ruisseau, une brise; c’était surtout un fumier fertile, nauséabond et fleuri,—mais c’est l’auteur d’une lettre politique que l’on enterra le 5 octobre 1902.

Avions-nous donc tout à fait perdu le respect de nos morts, de nos grands morts? Avions-nous aussi perdu le sens commun?—Je sais que Zola fut souvent un mauvais écrivain, mais de la Fortune des Rougon au Docteur Pascal, il y a plus et mieux que du style, et, si ces vingt volumes sont parfois d’une lecture peu satisfaisante et malaisée, le souvenir qu’on en garde est, le plus souvent, d’une beauté obsédante;—je sais que Zola nous a dépeint la vie en traits d’une telle amertume que nous nous détournons de ce spectacle avec un hoquet, mais, de la Fortune des Rougon au Docteur Pascal, il y a autre chose que de la laideur, du rut et de la scatologie,—mon Dieu oui!—et je sais bien aussi que Voltaire a défendu Calas et Sirven, mais je crois vraiment qu’il reste grand surtout à cause de son œuvre gigantesque et de quelques petits livres parfaits.

Je me demande lesquels ont été, le 5 octobre 1902, les plus dégoûtants à considérer, de ceux qui ont déversé leur bile sur la tombe de Zola, ou de ceux qui ont cru devoir y vomir leur admiration.