Sentiments
Une Princesse des Lettres
On a plaisir à parler de livres où l’art tout simple tient la place de l’artifice, où la grimace le cède à l’expression, où rien n’est forcé, guindé ni théâtral, au vilain sens du mot, et dont on ne peut dire qu’ils sont un spectacle qu’autant que l’on considère comme tel ce beau buisson qui porte des roses, ou le passage de cette brise propageant son parfum.
Par l’aisance du récit que noue une intrigue aisée, par un style dont la fantaisie est aimable et française, par la richesse des images, par des caractères d’un ingénieux dessin où les ombres, finement distribuées, mettent en valeur le trait sobre et net,—d’autre part encore, à cause d’un lyrisme jamais heurté, de leur facture souple, de leur cadence savante et point monotone, enfin de l’amour qu’on y sent pour les fleurs, les arbres et les eaux, les romans de Gérard d’Houville sont des œuvres souverainement attachantes et ses poèmes de parfaites séductions.
On oublierait volontiers, à en citer d’autres, la première vertu de sa prose, vertu singulière et fort précieuse, tant elle se rencontre peu: l’intérêt, comme, de ses poèmes, on omettrait de dire qu’ils sont poétiques, ce qui, pourtant, suffit à les distinguer.
Nous en étions venus, depuis quelque temps, et, sans doute, était-ce par dégoût de la géographie psychologique et de ses découpures, à priser une façon de roman où des histoires, disposées suivant le plan d’un rez-de-chaussée de journal, nous secouaient les nerfs par une accumulation d’horreurs, par une surabondance d’amours et de trahisons, par un excès de pierreries, de marbres et d’ors (tous teints de sang) qui rappelaient les pires heures de la lycanthropie romantique.—Lorsque l’auteur de pareilles productions était Élémir Bourges et l’œuvre, son Crépuscule des Dieux, rien de plus agréable,—le souffle épique est un vent si rare que l’on en suit avec reconnaissance les indications les moins rationnelles, mais, quand l’auteur n’a qu’une voix mince, sa férocité, son opulence, ses inventions de mascarade, et, surtout, cet entêtement à vouloir souffler dans une trompette démesurée donnent à rire.
Si nous écartons le roman épique et aussi le roman social où un prosateur qui ferait peut-être un excellent épicier en gros, voire un comptable honnête, s’obstine à nous faire mourir d’ennui en nous parlant de grèves et de participation aux bénéfices quand il est question d’art, si nous ne voulons point considérer le roman arriviste, fleur nouvelle, vivace, qui promet de grandir et que son auteur compose à la façon dont on travaille à une affaire véreuse, je ne vois guère que deux types de romanciers sur les tréteaux littéraires: le routinier et l’_éclaireur_.
On ne sait, à vrai dire, lequel négliger davantage de celui qui brode sa banale arabesque sur une trame usée et se défend en alléguant qu’on la décora jadis de plaisants ornements, ou de celui qui, renfermé dans la cellule humide que lui fait son cerveau, met en phrases, sous couleur de tentative littéraire des théories difficiles et d’obscurs épanchements. Au moins le routinier garde-t-il parfois le souci de composer un peu, et sait-il agiter ses pantins d’amusante façon; l’autre n’a pas même ce mérite: plié sur la marqueterie de son style, ou perdu dans une élévation niaise, peu lui chaut que son livre soit bancal et distors, que l’idée faiblisse ou s’absente… il a placé un adjectif imprévu, il a célébré en trente vers malaisés et quelques solécismes, ce certain arbre nommé «bouleau» dont il a beaucoup entendu parler.—Cela lui suffit: mandarin solitaire arrosant ses plantes naines, il est heureux.
Ces deux espèces ont d’ailleurs un caractère commun: ils ignorent l’humanité; leurs inventions ne correspondent à rien de vrai ni de vivant. Le routinier suit son chemin habituel, portant son baluchon de dénouements brevetés et d’amours à mécanique, mais ne se demande guère si les hommes pleurent et rient comme il les fait rire et pleurer; peu lui importe; il n’a jamais regardé que les variations de leurs costumes, et l’autre, l’écrivain d’avant-garde «se divertissant moult tristement à la mode de sa chapelle», mais craignant toujours d’être rattrapé par le gros des troupes qu’il croit diriger, parle, dans son petit coin, de la mer, des forêts, des nuages et de Dieu avec qui il entretient commerce, parle encore de diverses autres choses, et, quand il veut un peu vérifier ses dires, regarde en lui-même. Ainsi s’agitent, gesticulent, s’époumonnent les saltimbanques de la parade, et de cette mêlée rien ne surgit qu’un cliquetis de paillons, un bruit de fausses gifles et des clameurs prostituées.
Descendons des tréteaux, nous n’y trouverions pas l’auteur qui nous occupe, et, en relisant les pages délicieuses que ce poète nous donna, goûtons une joie fraîche, franche, unie, ou certaine très savoureuse mélancolie d’automne.
*
Je viens de lire tous les vers et toute la prose de Gérard d’Houville, d’une traite.—Voilà.—J’ai tourné la dernière page, à regret. J’ai bu le philtre léger. Il n’en demeure plus une goutte. J’ai drainé la coupe et suis encore étourdi. Oui, je reste sous le charme, et je l’entends au sens le plus magique du mot, car c’est en vérité un charme de sortilège que ces œuvres dégagent.—Je lisais, je lisais, croyant que cela durerait toujours… et, maintenant, c’est la fin.
J’ai respiré des fleurs, suivi de l’œil des papillons, vu de l’eau qui se striait au fil d’une brise ou d’un sillage et regardé des êtres souffrir, très peu à la façon dont on souffre dans les livres, beaucoup à celle dont à l’ordinaire on souffre dans la vie, sans austérité, sans idées préconçues et sans lexiques.
De temps en temps, une petite idole très parée de bijoux, mais si féminine sous ces ornements qu’elle semble à la fois reine, chatte et vision, passe, sourit, s’enfuit.
Et puis, écoutez le vent qui pleure au dehors! Là, dans le jardin où sont toutes les belles fleurs exotiques, rouges, bleues, jaunes et qui sentent si bon… la plainte est si lugubre qu’elle me fait oublier la joie des couleurs…
Et, l’autre jour, dans la salle fraîche où vous vous reposiez, gardée de l’ardeur du jour par les gros murs blancs, vous souvenez-vous de ce frisson qui vous parcourut parce que l’on entendait dans le pré voisin siffler la faulx d’un faucheur. Cela donnait un son aigu et sinistre que ne parvenait pas à étouffer le bruit confus des herbes froissées! Vous étiez saisie d’un effroi si vif que vous avez appelé votre enfant et l’avez embrassé avec une sorte de fureur.
Oiseaux, fleurs et leurs parfums, bruits de la nature, cris et soupirs humains, sifflement de la mort qui passe… ah! que l’on vous entend, que l’on vous respire et que l’on vous voit bien dans les récits de Gérard d’Houville!
Faut-il dire encore une fois pourquoi ces récits arrivent à nous émouvoir si vivement? N’allez pas chercher bien loin! C’est que l’on ne sent en eux ni une manière, ni des manières.—Combien il faut estimer le talent d’un auteur qui se résigne à nouer une intrigue simple! à ne pas ergoter sur un cas de psychologie vieux comme l’arbre de science et le serpent, mais que l’on croit renouveler en le surchargeant d’épisodes! Qu’il fait bon sentir que ces phrases furent inventées sans effort, parce que la ligne était belle, tracée ainsi, et qu’elle n’avait besoin d’autre ornement que sa propre musique!
Certes, il n’est pas impossible de tuer la sensation du déjà vu dans un sujet mille fois traité, et Gérard d’Houville nous le prouve bien par ses romans, mais ce n’est pas en tâchant de rendre ce sujet exceptionnel, en cherchant le cas particulier et rare que l’on y parvient; c’est, tout au contraire, en le généralisant jusqu’à lui donner une portée philosophique. (Et n’allez pas croire que je vante le roman philosophique! Je n’ai pas dit cela! Dieux qui me comprenez! je n’ai pas dit cela!)
Les romans de Gérard d’Houville ne sont point compliqués de thèses, de problèmes, de discussions. Les articles du code ne s’y trouvent pas cités et nul texte de loi ne vient y embrouiller le récit. Ils sont clairs, émouvants, tristes parfois, oh! affreusement tristes! Ce sont de beaux exemples de souffrance où de pauvres gens souffrent par et pour l’amour. Il est de ces belles histoires très dépouillées et très nues comme de ces papillons sinistres ou joyeux suivant qu’ils se posent dans un rayon ou sur une ombre. D’avance, on ne peut dire ce que deviendra un sujet simple; le tout est de le bien traiter, car il est gros d’un chef-d’œuvre ou d’une sottise. C’est toujours le bloc de marbre de La Fontaine: dieu?… table?… cuvette?…
Tels qu’ils nous sont présentés, avec l’ordonnance juste et logique de leurs chapitres, et l’absence de procédé dans leur composition, les romans de Gérard d’Houville nous ravissent comme un jardin fleuri dont le dessin serait agréable au regard.—Reste la forme. C’est là qu’un habile auteur se retrouve pour tout gâter. Il fera briller l’exacte mosaïque de ses mots, les verbes seront extraordinaires et relieront des substantifs rares par eux-mêmes et par leur placement. Certains vocables se trouveront là pour ébahir, certains autres pour scandaliser, et le tout formera une façon de casse-tête chinois sur lequel il fera bon sommeiller.—Il est une habileté plus habile: c’est d’écrire avec naturel. Travail malaisé! car il fut toujours moins difficile de chercher longtemps que de trouver sans peine.—D’ailleurs, on ne peut savoir gré à Gérard d’Houville de s’exprimer avec la fluidité, l’harmonie et le bleu d’une source,—le naturel étant un don qui ne s’acquiert pas.—On l’a, ou, plus souvent, il fait défaut.
On oublie que, pour écrire, il faut tout de même avoir un peu pensé, un peu senti, qu’il faut ne pas ignorer son métier et savoir que ce métier ne consiste pas seulement à joindre agréablement les parties du discours. Vivons d’abord, sans idées préconçues et sans interpeller la vie, vivons de la vie de tout le monde, ou, plutôt, de la vie de ceux que l’on appelait naguère les honnêtes gens; un jour, quand l’un de nous sera bien convaincu que le cours des heures n’est pas communément réglé sur les livres à trois francs cinquante, qu’il aura ouvert les yeux au point de voir autre chose que des couvertures jaunes, qu’il aura un peu travaillé et surtout qu’il se sera interdit de crier ses rêves par-dessus les toits, qu’en un mot il aura fait son métier tranquillement comme un bon ouvrier,—alors, mais alors seulement, se produira sous ses doigts un miracle qu’il croyait sans doute avoir asservi: ses personnages de glaise s’animeront d’un souffle humain, l’aventure qu’il narrait deviendra une aventure réelle en place d’une vaine apparence, et le style qui, dit-on parfois, est un ornement sans valeur, viendra, pour peu que l’auteur soit doué, donner à son œuvre cette dernière qualité que tout vrai poète ambitionne: la durée.
Le naturel et l’éloquence du style,—c’est particulièrement dans les descriptions de nature que nous les voyons paraître. Il y a, dans les romans de Gérard d’Houville, des paysages avec toutes leurs teintes, leurs finesses, leurs dégradations, et qui sont peints, en quelques touches, par dix mots faciles. Mais, à la place où l’auteur les a mis, par la façon dont il les a disposés, ces dix mots occupent tout leur sens, ont toute leur force. Ils évoquent d’une façon plus pure et plus précise que les lenteurs des descriptions cataloguées, ils évoquent un peu à la façon de ces estampes de Hiroshighé où il y a tant de brise, tant de brume, tant d’eaux courantes et si peu de détails, ou, mieux, un seul détail, mais celui-là juste.
Que voulez-vous de plus?—Il y aurait toute une analyse dans la manière classique à faire sur la façon dont l’auteur nous rend les paysages, nous parle de fleurs, de soleil et de parfums; peut-être surprendrions-nous ainsi le secret de notre émotion.
Et voilà qui nous mène à toucher la qualité première des œuvres de Gérard d’Houville, celle qui se retrouve dans chacun de ses poèmes, dans chacun de ses romans et leur donne un attrait si rare et si particulier.—Soit que l’auteur nous parle d’Ariane à Naxos, nous montre Salomé sur la terrasse blanche, ou Psyché regardant l’Amour; soit que nous suivions la petite nymphe en fuite dans les bois, ou que nous soit montré le retour d’un amant, la séparation des amants ou un baiser d’amants; soit qu’on nous parle de pleurs humains ou de joie humaine, toujours une sorte de terreur religieuse est évoquée qui nous force à frémir,—et ce sentiment-là rappelle son Hellade.
Bien plus qu’à des volontés mortelles, les êtres que l’on voit vivre dans les œuvres de Gérard d’Houville obéissent à la volonté des choses. Ces personnes qui sont faites d’air, de brume, de feuillage, et qui parlent, et dont on comprend les entretiens, déterminent mieux qu’une prière humaine. Un parfum, une harmonie de la nature, sont de meilleures raisons d’agir qu’une menace ou une exhortation.
Quand Gérard d’Houville nous décrit une nymphe ou une femme que dirigent et que blessent les caprices de ces dieux obscurs dont le corps et l’âme sont partout répandus, vraiment nous sommes touchés par des accents religieux.—N’est-ce point une offrande votive que firent les deux jeunes femmes de l’Inconstante quand elles tressèrent des guirlandes en l’honneur d’un beau jour? n’est-ce point une émotion de temple qui les surprit lorsqu’elles s’embrassèrent au seuil d’un jardin parce que les saponaires et les clématites embaumaient?—Idées harmonieuses d’un artiste qui sait regarder les fleurs, le ciel, le clair de lune, et entendre leur mystérieux langage.
Ce sentiment panthéiste, cette forte observation de la nature, ce sens poétique, se rencontrent à chaque page,—quoi d’étonnant à ce que ces poèmes au souffle large, où les vers ne se détachent pas comme des perles, même précieuses, mais forment, en belles strophes lyriques, un collier parfait, quoi d’étonnant à ce que ces histoires si fortement émouvantes, écrites avec plaisir, d’un trait, et qui ne sentent ni le labeur ni l’ennui, quoi d’étonnant à ce que de telles œuvres propagent ce ravissement un peu solennel, et pourtant si suave, qu’éveillent de fraîches roses rouges, écloses au matin?
PARTICULARITÉS
à madame Alec Ralli.
J’étais arrivé depuis une heure à peine, et, déjà, nous causions, assis à la limite de l’oasis, dans un lieu où l’ombre des palmes est rafraîchie par le chant d’un ruisseau.
Dès les premiers instants de notre entretien, je compris que j’avais bien fait de rendre visite à mon camarade, car, sans parler du plaisir que j’avais à le revoir après cinq ans de séparation, je l’écoutais projeter, pour le lendemain et les jours suivants, mille divertissements dont les grandes lignes et le détail m’agréaient fort: chasses, courses à cheval et flâneries nocturnes sur les bords du désert.—C’en était assez pour ravir le sensualiste que je suis.—En outre, il semblait heureux que j’eusse accepté son invitation malgré les ardeurs de ce mois d’août qui ne laisse pas d’être pénible dans certaines régions de l’Algérie.
Aussitôt sa lettre reçue, je m’étais mis à faire mes malles. On ne se laisse pas prier deux fois, sauf si l’on est insensé ou cul-de-jatte, pour gagner, lorsqu’on vous en prie, le pays des enchantements, et, d’ailleurs, Étienne B… est un esprit délicat qu’il fait bon fréquenter. Habitué à se servir de ses yeux en honnête homme, il sait considérer un bel arbre sans s’extasier aussitôt; élevé à connaître les instants où la plus discrète parole est inconvenante, il ne souffle mot en considérant les étoiles. Dès son plus jeune âge il avait appris à se servir de ses cinq sens et à ne pas en abuser.—Devant des boissons fraîches, en promenade, ou sous le regard d’une lampe, mon ami Étienne B… est un causeur que je prise.
«Tu t’ébahis, me dit-il, parce que je suis venu m’installer ici, quand, aussi bien, j’eusse pu rester en France et m’y faire une position acceptable!»
Il sourit, admira la belle opale de son verre d’absinthe que traversait un rayon de soleil et reprit, sans attendre ma réponse:
«Je vois que tu ne comprends rien aux délices de la vie que je mène. Vois-tu! elles passent de loin en perfection celles que nous jugions inimitables quand, tous deux, à Aix-en-Provence, nous entreprenions bruyamment des études juridiques. Mon existence d’aujourd’hui, où les cafés, les beuglants et les petites modistes n’apportent guère leur appoint, est pourtant la seule qui me convienne absolument. Mon ami le caïd Ali, que tu verras demain, quelques touristes de passage, des camarades qui viennent me voir et ma maîtresse suffisent à me rattacher au monde, et, avec des livres, des journaux, un fusil et mon chien, je n’ai vraiment pas grand’chose à désirer.»
Comme j’objectais la monotonie de cette vie privée d’incidents:
«Tu comprends de moins en moins, dit Étienne. Quand, d’aventure, je rencontre un inconnu, je tâche de le connaître mieux, plus exactement qu’on ne le fait à Paris pour une relation de café ou un passant, bousculé par mégarde. Considère, vil Européen! combien les paroles tombées de la bouche d’un étranger prennent de valeur et gagnent en signification quand elles se détachent sur ce fond de silence et de murmures que nous donne chaque soir la chute du soleil.
«Tiens! le mois passé, un jeune Anglais est venu séjourner dans le village voisin; il voulait, en tuant des outardes, prendre l’air des sables, le ton du désert. Je m’offris à le piloter. Eh bien! je crois, en vérité, que, par nos entretiens et les indications qu’il me donna, je me suis composé une image plus nette (je ne dis pas plus juste) du jeune Anglo-Saxon que par la lecture de dix livres spéciaux et de quarante quotidiens. Ah! quel curieux roman un auteur anglais fera, dans quelques années, en prenant, comme sujet de son étude, la génération de jeunes gens qui sortent ces temps-ci d’Oxford et de Cambridge! Cela pourrait être, dans un plan tout différent et avec une autre distribution de lumières et d’ombres, une intéressante réplique aux Déracinés de Maurice Barrès.
«Certains soirs, je prends encore grand plaisir à compléter, par quelque trait imaginé, la figurine que j’avais modelée de mon mieux d’après les opinions de John S… La chasse finie, il parlait volontiers de ses compatriotes, et souvent avec aigreur, car, Écossais de naissance et citoyen du monde bien plutôt que d’une île, John S… avait un tour d’esprit dont le cosmopolitisme était parfois cynique.—J’ajouterai qu’il parlait fort bien notre langue, voire élégamment, et le léger accent qui marquait son origine, bien loin d’offusquer ou de sembler ridicule, donnait un certain piquant à ses discours. Oui, les propos de John S… me divertirent. Nous les tenions devant une bouteille d’absinthe et des cigarettes et, si quelqu’un nous interrompait, ce n’était point le gêneur des villes trop peuplées, mais un berger, par sa flûte lointaine, le passage d’un chameau chargé ou le crépuscule qui venait nous surprendre.
—Voici que je ne te suis déjà plus, interrompis-je. Ton ami John S… me semble être un exemple d’une espèce d’Anglais que je connais un peu et que l’on ne peut guère choisir comme type. Ceux dont je parle professent peu de goût pour Londres et ses brouillards, moins encore pour la campagne anglaise et ses humidités, et, pourtant, après avoir parcouru la France de Paris à Blois, de Blois à Pau, de Pau à Nice, ils trouvent un contentement secret à rentrer chez eux. Ils affectent de ne vanter que les architectures des bords de la Loire et les théâtres parisiens, toujours, sois-en certain, ils nourrissent le regret de leurs cigarettes blondes et de leur whisky et ce regret passe en violence toute émotion artistique. Je gage que John S…, quand il s’embarquera à Boulogne, secouera la poussière de ses souliers et que, dès le premier aspect des falaises de Folkestone, celui qui te paraissait, à Bou-Saada, un citoyen du monde, se livrera, avec simplicité et sans nulle vergogne, à des attendrissements nationalistes, ce dont je le loue d’ailleurs, car, distinguant une côte française après un long voyage, nous en ferions tout autant.»
Étienne alluma sa quinzième cigarette et répliqua un peu aigrement:
«Aussi n’ai-je point envie d’étendre à la généralité de l’espèce les quelques particularités que je notai chez le spécimen qui m’était offert; avec cette méthode, j’arriverais à juger toute l’Angleterre par l’Armée du Salut ou les effrayantes familles que promène l’agence Cook, et toute la France par ses déplorables commis-voyageurs.—Non! John S… (il l’avouait lui-même avec ingénuité) était supérieur à la moyenne de sa génération, mais, d’après la description qu’il me donna, un jeune homme qui sort d’une université anglaise me semble présenter une piteuse figure, car je le vois, avec quelques vertus, ignorant, de goût flottant et peu critique, et, pour tout dire, d’esprit maladroit.
—Tes trois qualificatifs sont défendables, répondis-je, mais ils demandent pourtant des notes marginales. Pour l’ignorance, elle n’est que relative: un jeune Anglais ne sait pas les mêmes choses qu’un Français de son âge, mais, ce qu’il sait, il le sait très passablement. A vrai dire, sur les bancs de l’école, il n’est point poussé par ses maîtres. Il a une trop belle raison de ne rien faire pour se donner beaucoup de mal: le sport est un masque excellent qui convient à la paresse d’un adolescent vigoureux. C’est au sport que vont presque tous les honneurs et c’est des seules prouesses athlétiques que l’on tire vanité, car il n’y a d’émulation que là. Ce qui est chez nous un passe-temps est presque un sacerdoce dans les fields anglais.—Cette ignorance est encore grossie à nos yeux parce que les choses qui nous préoccupent laissent un jeune Anglais indifférent; elles ne l’intéressent pas; exactement, il les ignore.
—Oui, dit Étienne, j’avais déjà pu remarquer combien devait être fausse, de l’autre côté du détroit, cette plaisanterie qui dit que le goût de la métaphysique vient en savourant le café du soir. Te souviens-tu des heures où nous nous promenions sous les platanes du cours Mirabeau à Aix? Nous discourions, comme de bons petits romantiques, de questions qui n’avaient avec nos occupations du jour que des rapports très indirects et tout spirituels. Souvent, le bon sens nous échappait et notre conversation, entreprise sur un mode grave, finissait par un éclat de rire, mais nous n’en méditions pas moins avec ferveur, et je sens encore le bénéfice de ces élévations.
—Certes, ces traits-là, tu ne les trouveras guère dans les veillées de deux jeunes Anglais; ils dédaignent cette gymnastique de l’esprit et pensent que ce n’est pas là leur affaire. Ils ont des philosophes pour leur fournir une philosophie, s’il leur prend fantaisie d’en chercher une, comme, aux Indes, ils auront un natif pour curer leur pipe.—C’est la division du travail mise en pratique.—Et tu ne trouverais pas davantage dans leurs conversations les vivacités continuelles qui donnaient à nos propos si plaisante figure. N’entends point que les jeunes Anglais soient chastes dans leurs discours; je dis seulement qu’ils ne savent point les relever d’un piment érotique dont le goût se discerne sans emporter la bouche.—Autre ton de l’autre côté du détroit. Un jeune homme de là-bas veut-il être gaulois et inconvenant, on est étonné des salauderies qu’il peut émettre, ordures dont ne voudrait pas le plus infâme de nos corps de garde. Je sais que la langue se prête peu aux historiettes, mais la raison de cette grossièreté est plus profonde: à une certaine époque, les questions sexuelles, si absorbantes qu’elles soient, restent pour nous sans gravité; ces petits jeux, auxquels nous nous livrons de grand cœur, sont, en quelque sorte, le complément de nos études, nous en parlons sans honte, avec aisance, et nos familles ont la discrétion de fermer les yeux et de sourire.—C’est le profil aimable d’une sensualité de bon aloi.—Un Anglais donne de ce sujet une toute autre interprétation. Au déduit, se rattachent mille et trois idées apocalyptiques qui en font un crime, un exemple affreux dont il serait malséant de parler, et, d’autre part, ce même plaisir est considéré comme étant de peu d’importance, plaisir inutile sur lequel la moindre émotion athlétique a le pas.—C’est le profil tragique et bas d’une sensualité de mauvais renom.—Deux façons de sentir inverses, qui peuvent s’opposer, et dont l’atlas nous donne une explication suffisante, sinon complète, par la différence des latitudes; mais comment veut-on qu’un jeune Anglais parle élégamment du plaisir, s’il s’en fait une si laide image?
—Tu ne m’accuseras pas de partialité pour notre race, car sur mes critiques, tu renchéris encore! Tu fais un jeune oxonian d’aspect plus offensant que je ne le rêvais, et tu étends singulièrement son ignorance. Je la restreignais à ceci, qu’il ignore communément les plus élémentaires lois de physiologie, notions simples qui sont en quelque sorte le terreau de notre pensée. Pour indulgent qu’on soit, on s’effare un peu à voir un jeune homme bien bâti et point du tout goitreux ni imbécile, ignorer profondément ce qui différencie un pin parasol d’un casoar à casque, comment l’homme le moins compliqué respire, et de quelle façon élégante le sang parcourt ses membres!
—Je t’arrête! m’écriai-je. Sur ce dernier point, s’il n’a pas des lumières très précises, il sait du moins que Harvey en eut plus que lui. Cela rentre dans le patrimoine national. Mais quelle étrange façon as-tu de raisonner! et pourquoi ne donner au peuple voisin ton approbation que si tu trouves en lui ta propre image? Un Anglais est élevé suivant un système contraire à celui que l’on prône chez nous. Quoi d’étonnant à ce que les produits d’élevages différents ne se ressemblent pas?—Nos méthodes datent du dix-neuvième siècle; le jeune homme formé par elles n’est guère livré qu’à des influences contemporaines, au lieu que l’adolescent soumis à la discipline d’Oxford est bien forcé de sentir obscurément que le système par lequel il est dirigé n’est que le résultat d’une longue habitude, la forme dernière d’une tradition qui remonte au douzième siècle. Les règles ont changé sans doute, depuis lors, changé au point de n’être plus reconnaissables, mais cela ne s’est point fait brusquement. En Angleterre le progrès, dont la marche est, je pense, aussi rapide qu’ailleurs, se développe par des amendements successifs, non par des révolutions. Les coutumes existantes n’ont point cet aspect codifié dont la figure géométrique plaît à notre intelligence latine, elles n’offrent rien d’architectural; bien plutôt pourrait-on les comparer à des futaies d’une belle venue, un peu surchargées, peut-être, et dont l’ordre subtil (qui se rattache bien plus à la raison qu’à l’art) n’apparaît pas à première vue. Un jeune Anglais s’accommode fort bien de la complexité, des demi-mesures et des lignes sinueuses, comme le citoyen du commun s’accommode, passé le détroit, d’un régime dont on ne peut dire au juste s’il est surtout impérialiste ou surtout démocratique. A cet égard, nous avons des instincts d’arpenteur géomètre qui ne laissent pas d’être parfois un peu puérils, et, de même qu’il nous faut une république à bonnet rouge ou un empire semé d’abeilles, à la minute où les lys ont cessé de nous plaire, de même, adolescents, ne pourrions-nous souffrir un compromis dans l’éducation que l’on nous donne, et ne pense-t-on d’ailleurs pas à nous l’imposer.
«Le Français, qui fut toujours, en art, l’ami des demi-mesures et du lieu-commun (opinion éprouvée par le bon sens, et, par conséquent, infiniment complexe) qui, par ce fait, créa la littérature la plus universelle qui soit, est, dans les affaires d’éducation et de politique, un sectaire, partisan farouche des systèmes rationnels, bien dessinés et dont tous les angles paraissent.
«Au lycée, nos maîtres nous bourrent la cervelle de faits, d’opinions, d’exemples; ils nous donnent à considérer des façons de voir, de penser et d’agir; ils nous montrent des rapports, sans beaucoup nous les expliquer, et leur effort se borne à tenir notre esprit dans un état de réceptivité. Puis vient la classe de Philosophie, où l’on nous offre des méthodes à choisir. Inconsciemment (car tu penses bien que ce travail ne se fait pas en pleine lumière), suivant la secrète indication que nous donnent notre nature et les influences familiales, nous en prenons une, et voilà tout le fatras que l’on prétendit nous inculquer qui se classe lentement.—Heures graves!—L’adolescent fermente!—Comme pour les raisins dans la cuve, cette fermentation le trouble parfois jusqu’au plus profond de son être. C’est l’époque où sa cervelle imagine les plus folles choses, voire d’être amoureux d’étoiles diverses et souvent très basses sur l’horizon,—mais, peu à peu, il se calme, la méthode choisie s’altère, disparaît,—seul le classement reste. Il entre dans la vie, ayant reçu des lueurs de tout, lueurs qui lui donnent du monde une vue un peu floue, panoramique, et lui permettent de se spécialiser ensuite en connaissance de cause. Il a appris pas mal de faits dont il n’a retenu que les rapports, et, à cette école, il a gagné une vertu excellente, meilleure mille fois que l’érudition courte: la vertu d’oublier intelligemment.—Ainsi, nous formons l’enfant destiné aux universités par un système qui, idéalement appliqué à des générations idéales, donnerait une élite intellectuelle. Avouons-le, c’est la théorie qui nous séduit surtout: ce jeune homme qui trouve par lui-même sa raison de vivre, à qui ses maîtres ont fourni seulement les arbres du bûcher et qui, de sa propre main, allume le flambeau, ne figure-t-il pas une agréable image?
«Cette méthode animatrice qui, chez nous, couronne l’éducation et nous est simplement proposée, est, en Angleterre, imposée au collégien dès l’abord, non pas formellement, mais de manière secrète et sûre. Il la trouve dans le règlement sévère de ses premiers jeux; il la retrouve dans ses premières leçons. Du latin, du grec, de la géométrie, de l’histoire exacte (presque des chroniques), la glorification démesurée des grands hommes de son pays, suffisent à nourrir son cerveau, mais, dès les premiers jours, on lui apprend à former son jugement, à s’enorgueillir de lui-même, de ses muscles, de sa terre, de sa race…»
Étienne m’interrompit:
«A former son jugement! à former son jugement d’une certaine façon, devrais-tu dire! On pense qu’un garçon qui est d’esprit assez discipliné pour jouer dans un match de foot-ball (ce qui, je l’accorde, n’est déjà pas une mince affaire) et assez méthodique pour composer proprement un cent de vers latins, pourra, plus tard, tenir, de façon très honorable, son emploi dans le civil service et l’administration des colonies lointaines, mais c’est le sens critique, le bon goût, l’adresse d’esprit que je lui refusais, non une certaine logique de tradition, mécanique spirituelle qu’un collège de jésuites enseigne aussi bien qu’un collège anglais!
—Eh! mon ami, tu dérailles! m’écriai-je. Que cherche l’Angleterre et comment le cherche-t-elle? Veut-elle, comme nous, former une élite intellectuelle? Non pas! Tous ses efforts, efforts patients, bien dirigés et scrupuleux, tendent à former une élite de patriciens.—Elle n’essaye pas de créer, comme on tâche de le faire chez nous, un immense collège d’électeurs éclairés, mais une aristocratie de dirigeants. Ce n’est pas un cerveau qu’elle tend à modeler dans ses universités, mais bien un caractère.—Le jeune homme est tenu loin des grands centres, loin par conséquent d’une influence étrangère (fût-ce celle de sa famille) et, dès que les portes d’Eton, puis d’Oxford, sont refermées sur lui, on lui enseigne bien moins à travailler qu’à vivre.—Si l’enfant anglais devient moins tôt que le Français un être raisonnable, combien, d’autre part, il devient plus tôt un homme tout court!—Essaye de faire, dans un lycée, un cours de morale pratique, pas un élève ne t’écoutera, chacun regardera voler les mouches avec un petit sourire entendu. Même en classe de Philosophie, l’enseignement de la Morale est réduit à peu de chose et disparaît dans une indifférence que le professeur partage.
«En Angleterre, tout le programme des études se résume en un cours de morale pratique et, dans ce programme, il faut comprendre les jeux. L’enfant apprend la responsabilité au foot-ball, il apprend l’émulation sur la rivière, partout il acquiert cette continuité dans le dessein, cette stubbornness qui est une sorte de vaillance têtue.
«C’est là une vertu cardinale, une de ces vertus vivantes qui ne créent pas des saints, mais font de grands hommes d’action.—Un grave défaut l’accompagne: je veux dire le manque de curiosité. L’éducation donnée au jeune homme anglais tend à étouffer ses tendances à l’investigation; elle le rend conservateur. Par opposition, prenons un exemple chez nous. La plupart des jeunes gens qui pratiquent le font par conviction. La crise religieuse qui surprend l’adolescent français le laisse, une fois passée, très croyant ou très indifférent; un Anglais, tout au contraire, est religieux et pratiquant par habitude, par décence, parce que ses parents le sont, parce qu’enfin le culte, compris d’une certaine façon, est un trait de la grandeur de l’Angleterre et comme une des figures de la patrie. Plus tard, il pourra perdre toute foi, toute croyance, peu importe! une habitude a été prise.—Un esprit curieux eût agi autrement.—Il en va de même en politique. Regarde combien, au temps de l’affaire Dreyfus, la jeunesse mit de diligence à comprendre exactement la portée de ses opinions, à les peser, à les définir; j’entends la jeunesse qui prit parti non point à cause des opinions anticléricales de son entourage, non point parce que le père, la grand’tante et le confesseur affirmèrent au dîner la culpabilité de l’ex-capitaine, mais celle qui, gagnée, par nature, à une doctrine, voulut en outre, par honnêteté et scrupule, se rendre bien compte de ce qu’elle sentait.
«La conduite intellectuelle d’un jeune Anglais eût été toute autre, on l’a bien vu pendant la guerre du Transvaal. Les hommes mûrs, si bons patriotes qu’ils fussent, raisonnaient parfois leur enthousiasme et le rectifiaient d’une critique saine, d’une objection; les jeunes gens s’y laissaient aller. A leur place, nous n’eussions pu résister au plaisir de donner à la guerre, le premier émoi passé, un commentaire et des notes; eux, ils accueillirent les défaites par des considérations du genre de celle que l’on peut lire sur la tranche de nos pièces de cent sous, et saluèrent les victoires comme de joyeuses trompettes.
«Voilà où le manque de curiosité du jeune Anglais lui rend l’avantage, voilà qui nourrit son magnifique orgueil et son copieux dédain de tout ce qui n’est pas lui; mais, quoi d’étonnant à ce qu’en fait d’art ce jeune homme, qu’il faut considérer comme un bel animal, confonde, dans une même admiration vague et de commande, Beethoven et Stephen Heller, Miss Austen et notre Balzac; qu’il ne distingue pas très bien le beau du joli, la passion de la sentimentalité, et qu’enfin de compte tout cela lui soit indifférent? Qu’importe que ses heures d’attendrissement soient ridicules, qu’il bâille devant un tableau de prix, et rêve de sport à l’audition d’une belle symphonie! Ses dents sont bien plantées, voilà le grand point, et il sait mordre.
—Autant dire, interrompit Étienne, que tout est parfait au delà du détroit, que le système adopté par les Anglais est l’unique système pour élever des enfants parce qu’il est une politique de résultats et non de théorie, enfin que, dans cette belle arme de progrès, il n’y a pas une paille.
—Point du tout. Je pense simplement que cette méthode convient seule à la race, au climat, aux habitudes des Iles Britanniques, qu’elle a autant de défauts qu’une autre, et dont les Anglais se plaignent amèrement.—Et d’abord, le placement des Universités loin des grands centres, s’il a des avantages, a aussi plus d’un inconvénient. Le Quartier latin de Paris ne sert pas uniquement à rapprocher, dans un but de commodité, les lieux de culture, mais rapproche aussi les intelligences, crée une sorte d’atmosphère intellectuelle enivrante, bienfaisante aussi. Ce commerce idéal qui naît entre étudiants est presque méconnu en Angleterre. Le système d’instruction s’y oppose. Lorsqu’un enfant apprend par cœur certaines notions très précises, avec la manière de s’en servir, il ne pense guère qu’à garder ce trésor pour lui, au lieu que, chez nous, l’enfant, devant plus ou moins trouver lui-même sa méthode, a dans l’esprit des notions non définies, des forces non dirigées, et, parmi ces richesses, il puise pour discourir, pour converser, pour discuter. La science, chez l’étudiant français, devient une valeur d’échange dont il se sert libéralement. Il cherche à systématiser son intelligence en s’enquerant des systèmes voisins, en visitant l’esprit de ses condisciples, en respirant l’air de la rive gauche, en s’inspirant des leçons de l’heure passée.
«Penser par soi-même!—Beaucoup de maîtres anglais déplorent de voir leurs élèves en être incapables. Il y a cinquante ans, cela n’avait que peu d’inconvénients. Les derniers développements de l’industrie ont montré le danger.—Ces temps-ci, on a fait en Angleterre beaucoup d’écoles techniques, et, dans certaines Universités, des sections techniques importantes. Elles ont produit des hommes qui connaissaient fort bien les éléments de leur science, qui étaient pleins d’érudition, mais qui, de cette érudition ne savaient pas se servir. Prenons, comme exemple, les études d’électricité. C’est dans les ateliers, non dans les écoles que sont nés les hommes utiles. Les ateliers avaient une atmosphère d’émulation corporative et scientifique qui manquait aux écoles, et mieux vaut un ouvrier habile qu’un ingénieur bon humaniste, mais maladroit.
«Voilà qui nous mène à une autre question. Chaque année l’Angleterre a besoin d’un plus grand nombre d’administrateurs pour ses colonies, puisque ces colonies se développent. L’industrie, le commerce, lui enlèvent des hommes tous les jours, mais l’Inde et les autres terres anglaises n’ont pas moins besoin d’être administrées. Or cette théorie chère aux Anglais qui met à la tête du pays une élite de patriciens commence à faiblir. L’aristocratie anglaise, je veux dire celle qui dirige le pays, devient fictive en tant qu’aristocratie lettrée. On est obligé de prendre les maîtres sur un plan moins élevé. Bientôt, les directeurs de l’Angleterre ne seront plus tous ou presque tous des classiques, car les familles ne peuvent plus payer leur éducation et l’on ne trouve pas, chez l’Anglo-Saxon, ce puissant amour de la culture qui fait se saigner les familles allemandes.—L’Anglais, épris de réalités visibles, montre moins d’enthousiasme que l’Allemand pour se dévouer à un idéal lointain. C’est une des tares de son caractère et dont la raison est facile à découvrir, puisque, durant toute sa jeunesse, on lui a montré l’importance des faits en négligeant d’indiquer celle des réflexions.
«Ces défauts que je te montre, certains Anglais les voient fort bien. Ils essayent d’y remédier, non point par une révolution à la façon française, par des décrets qui jetteraient le trouble dans tout le pays et paraîtraient sacrilèges aux hommes épris de tradition, mais par des efforts insensibles et continus, donnés sans lassitude et sans nervosité, suivant la manière habituelle de ce grand peuple.
—Oui, dit Étienne qui suivait sa première idée, on ferait un bon roman en prenant, comme sujet d’étude, quelques spécimens de cette race dangereuse et antipathique, quelques beaux spécimens de petits gentlemen bien portants, obtus et crevant de vanité… Et, maintenant que j’y pense, il me semble que lorsqu’il me quitta, mon ami John S… sifflotait le Rule Britannia d’une façon un peu ironique!»
Mais je n’écoutais plus mon ami; je prêtais l’oreille à des aboiements rauques et singuliers que je situais assez loin, par delà l’oasis.
«Qu’est-ce donc? demandai-je.
—C’est un chacal, sans doute, quoiqu’il soit bien tôt encore. Si tu veux, nous pouvons aller lui rendre visite avec nos fusils.
—Volontiers! m’écriai-je. Emmenons-nous Saïd?»
Le sloughi d’Étienne tendait vers moi sa tête fine. C’est une vaillante bête, vigoureuse, têtue et dénuée d’esprit.
«Nous l’emmenons, dit Étienne, mais ne le caresse pas trop: il a des puces.»
LE KIOSQUE VERT PRÈS DE L’ÉTANG
Disposer sa bibliothèque suivant un plan préconçu est une tâche délicieuse, mais imaginer ce plan est plus agréable encore. D’ailleurs, je n’en approuve qu’un seul. Tous les autres, pour logiques et harmonieux qu’ils semblent, à première vue, finissent par devenir incommodants et m’irritent à la longue.—Ainsi, pourquoi mettre les livres d’histoire sur le même rayon, et ne point séparer les romans? Quels avantages procure donc ce classement par espèces?—Thiers voisine mal avec Michelet; quelle insupportable obligation pour Gautier que d’avoir à toute heure, avec Laforgue, une reliure mitoyenne! et, croyez-moi, il est presque malhonnête de laisser fréquenter à Chateaubriand les nouvelles de Mérimée. Joindre Atala et Carmen!… n’en sentez-vous point l’indécence?
Je goûte encore moins un système qui mettrait à ma portée les livres dont je me sers le plus souvent. C’est me forcer à tolérer une compagnie qui peut être agréable, mais me devient odieuse à l’instant où je m’aperçois qu’elle est imposée.—Il me déplaît d’avoir ainsi à prendre en horreur, parce qu’il se trouve trop à portée de ma main, un ouvrage que je lis fréquemment, et, s’il me vient tout à coup l’envie de feuilleter le Tyr et Sidon de Jean de Schelandre ou le Mémoire sur Vénus de M. Larcher, ou encore de considérer les Images de plate peinture des deux Philostrates, sophistes grecs, avec les épigrammes du sieur d’Embry qui les complètent, pourquoi m’obliger à les querir en des réduits lointains, sous l’odieux prétexte que je ne fais pas de ces volumes ma lecture quotidienne?
Je pense que l’on doit classer sa bibliothèque suivant la seule émotion que les livres dégagent, suivant la qualité de fièvre, d’intérêt, de joie ou d’ennui qu’ils nous donnent.—Il y aurait par exemple le rayon de la Douceur du foyer, celui du Regard intérieur, celui des Agréments et inconvénients d’une maîtresse, celui des Beautés naturelles; enfin, dans un réduit secret, on réunirait, non loin d’une lampe et d’un grand fauteuil de cuir, certains livres, sous l’étiquette: Parfums exotiques et autres (Livres de voyage).
C’est la seule collection que j’aie tâché de me former. Sur ce rayon, je trouve la Prière sur l’Acropole, oraison qui convient aux beaux départs, les Moralités légendaires, le Centaure de Maurice de Guérin, Fumée d’opium de Claude Farrère, la Léda de Pierre Louÿs, quelques vers et quelques proses de Rimbaud, recopiés dans un cahier, la Mort de Venise de Maurice Barrès et ses Aventures d’Astiné Aravian, les Petits Poèmes de Baudelaire, arrachés, au mépris de toute bibliophilie, à l’exemplaire courant et reliés avec ce titre que j’aime et dont le poète nommait parfois son ouvrage: le Spleen de Paris; la prodigieuse Histoire des boucaniers d’Amérique d’Œxmelin, enfin la Connaissance de l’Est de Paul Claudel, dont les poèmes chinois me charment en tous points, dont la couleur de couverture tient le milieu entre celle d’une sauce végétale et celle d’une eau stagnante, qui n’est point paginé, n’a pas de table des matières, où l’on se perd comme dans un labyrinthe d’idoles et de qui le titre même, si paradoxal et si exact, m’est cher, car, en lisant ces mots: Connaissance de l’Est, ne dirait-on pas d’un traité de stratégie ou d’un pamphlet sur le démantèlement des forteresses? au lieu qu’il s’agit de pluies, de navigations nocturnes, d’un temple de la conscience, de vérandas, de banyans, de maisons haut perchées, d’une araignée noire suspendue par le derrière, de sources, de flots et d’une arche d’or dans la forêt!
Ce sont là mes vrais livres de voyage. Ils me transportent en tel lieu de la terre et du rêve qu’il me plaît de choisir, aux heures de mélancolie où l’on voudrait être en tout lieu de la terre, sauf en celui dans lequel on se trouve.
Aujourd’hui, j’ai pris le dernier venu de ces livres. Il a pauvre aspect, mais, croyez-moi, il est très précieux et garde sa splendeur comme un trésor secret. Je l’ai formé avec des poèmes repris dans ces revues que pour la plupart une même saison vit naître et mourir.—Pages qui débordent les unes sur les autres, papiers divers, caractères contrastés… tout cela est cartonné, tant bien que mal, avec ce titre: Cinquante poèmes. L’auteur: Paul Valéry. Je crois posséder au complet son œuvre poétique.
Sa plus fine particularité est qu’on ne peut en lire dix vers sans être aussitôt transporté en d’étranges contrées. Je ne sais si ces vers sont toujours excellents; je crois même que, parfois, ils portent un peu la marque des années de symbolisme où ils furent écrits, mais à coup sûr leur auteur est un ingénieux magicien, tantôt
Il évoque, en un bois thessalien, Orphée Sous les myrtes, et le soir antique descend. Le bois sacré s’emplit lentement de lumière Et le dieu tient la lyre entre ses doigts d’argent.
Tantôt:
Celles qui sont des fleurs légères sont venues, Figurines d’or, et beautés toutes menues Où s’irise une faible lune… Et les voici, Mélodieuses, fuir dans le bois éclairci.
Ou bien enfin:
La Princesse, dans un palais de roses pures, Sous les murmures et les feuilles, toujours dort. Elle dit en rêvant des paroles obscures Et les oiseaux perdus mordent ses bagues d’or.
Mais le lieu vers lequel les poèmes de Paul Valéry me conduisent le plus souvent est un bois, très retranché du monde où dort un étang. Près du bord, des femmes sont assises, très parées ou très nues. Celle qu’une eau légère encore diamante vient de se coucher sur l’herbe: des larmes de soleil ruissellent sur ses flancs. D’autres, qui se baignent, jouent avec des nénufars. Je vois une barque passer sur l’eau égale; des femmes, encore, s’y trouvent qui, rêveusement suivent
les magiques ronds Que font les perles qui tombent des avirons Et ce pétale fin qui tournoie et qui file.
Cependant la nuit descend, la nuit lactée et douce et le pâle silence.
Près de cet étang, à demi réel, à demi enchanté, s’élève un petit kiosque vert (je ne sais pourquoi, mais je le vois toujours vert), un peu japonais, un peu chinois, entouré de fleurs, kiosque baroque, un peu prétentieux, un peu simple, tout chargé de clochettes, kiosque au toit de branchages à travers lesquels la brise chante… et quelle voix vaudrait ce vent musicien! kiosque d’un accès difficile, à l’intérieur duquel doivent fleurir des fleurs très rares, dans de très rares porcelaines, kiosque vert qui me paraît être une figure tout à fait juste de l’œuvre poétique de Paul Valéry.
Entendez bien qu’il ne s’agit pas ici d’art lyrique. Ce sont, si vous le voulez, des jeux diaprés (et l’eau est toute chatoyante), des coups d’ailes… des coups d’ailes dans une volière (mais les plumages sont si précieux! et la volière est toute en or!) Il s’agit de complications ravissantes, analogues à celles que l’on voit en rêve, d’images vives et bizarres qui se replient sur elles-mêmes, ou se divisent;—il s’agit d’une folie ornée et précise, d’arbustes nains qui rappellent les cèdres de la forêt, et font sourire, de sons de flûte qui étonnent, n’ayant rien de pastoral en leur étrange harmonie, de fleurs-insectes et d’insectes-fleurs, d’un labyrinthe musical et parfumé.—Jeux d’eau, disais-je, et coups d’ailes en volière… Ne cherchez ni grand fleuve, ni grand essor,—non! tout se passe au sein du petit kiosque, si délicieusement vert, et dans ses alentours humides où de pudiques lys grandissent en silence.
Art volontairement restreint; art délicat. On dirait d’un panneau d’Orient où la disposition des couleurs et des laques sentirait son heure. Mais les couleurs sont vives, mais les laques sont pures, et leur ensemble, certains jours, est vivement évocateur… Rêves qui transportez ailleurs! qui donc vous crée? les chanteurs à la grande voix de cygne ou les musiciens compliqués?…
Et, puisque je fais des comparaisons, voici une image que je vous propose: c’est l’image d’une esquisse au pastel que je vis chez Armand Rassenfosse, le peintre graveur de Liège.
Sur une haute terrasse de marbre, close par des rinceaux de lierre sombre et de vignes sanglantes, une femme, drapée de blanc, debout contre la nuit, chante, les mains pleines de fleurs. Elle chante et son âme mélodieuse s’exhale par le sourire des lèvres entr’ouvertes.—Assis presque à ses pieds, sur la dernière marche qui conduit à la terrasse, accoté contre un vase où deux satyres se poursuivent dans le bronze, un fou joue d’une flûte dont, semble-t-il, il tire un futile vent d’ombre et de rêverie. Il est plié sur son instrument et l’on dirait qu’en le pressant à sa bouche il lui confie des secrets. Il est vieux, sa figure, toute en rides, se plisse et ses yeux brillent d’un air ambigu. Son costume est bariolé, orné, brodé, historié, fait de pièces éclatantes et chargé d’ornements. A la pointe de son chapeau s’ouvre, au milieu de trois clochettes, une rouge tulipe. Il écrase sa marotte sous son soulier de soie.—Rien ne lie les deux musiciens.—La femme est perdue dans son chant, le fou dans les méandres de sa musique, mais le peintre nous a donné, avec ses personnages, l’inspiration qui les ravit tous deux; au delà de cette clôture sombre et sanglante que font les vignes et le lierre, au delà du marbre de la terrasse, un paysage s’étend, et c’est d’abord ce grand arbre tout proche qui occupe la moitié du ciel. Dans le dédale des branches, dans le lacis compliqué des rameaux, dans le monde des feuilles, la lune se joue et fait un éden de verdure, une ruche de joyeux rayons; sur la terrasse elle dessine des boucliers d’argent et sur le chapeau du fou fait briller les clochettes. Plus loin, c’est la plaine voilée d’une poussière de nuit; le dessin des choses s’y perd, on ne voit plus, sous les étoiles, qu’un cortège indécis de teintes fumeuses, que marque parfois le détail d’une colline, d’un bois ou d’un village. Partout c’est la paisible et bienfaisante nuit.
Et dans l’immensité bleuissante et profonde Les astres recueillis baissent leurs chastes yeux.
Ce pastel inachevé me séduisit, non pas seulement par ses beautés de dessin et de couleur, mais par l’exemple qu’il donne de deux façons de chanter…
Et je sais bien que l’une d’elles est plus sûre, plus éternelle, en quelque sorte, mais l’autre, croyez-moi, console mieux d’être mis sous clef par le spleen, car il vous fait évader vers ces régions étranges où près du kiosque vert, séduisant et baroque, l’étang sommeille, chargé de fleurs, tandis que, dans un ciel d’estampe japonaise, se lève cette amie des chercheurs de pierre philosophale, la lune, agréable aux insensés.
ÉLÉVATION
Où il y a beaucoup de bien, dit l’Ecclésiaste, il y a aussi beaucoup de personnes pour le manger. Trois amis et ma maîtresse sont venus partager le festin de mélancolie que j’avais préparé pour moi seul. Ces commensaux fâcheux se repaissent de mon rêve sans en apprécier la chère amertume, et ils parlent obstinément, et discutent, et font des gestes, ce qui est une façon particulière et personnelle d’être ému par un souvenir. Moi, je sanglote en silence et je regarde d’un air mauvais ces convives qui n’aiment point la méditation.
Ainsi, l’homme tâche à dégoûter l’homme de sa pensée par des gloses impudiques, et, pourtant, l’esprit du contemplateur retourne volontiers vers le spectacle de la détresse et c’est raisonnablement qu’il se plaît à l’écho des larmes du monde. Il vaut mieux aller à une maison de deuil qu’à une maison de festin, car, dans celle-là, on est averti de la fin de tous les hommes, et celui qui est vivant pense à ce qui lui doit arriver un jour.
Méditer sur ces grands efforts que fait la nature pour se jouer de nous est un passe-temps de prix; s’étonner que les volcans prononcent des discours de feu, que les nuages grondent et s’embrasent, que la mer se dresse en muraille et qu’il pleuve parfois de la cendre d’ossements, vaut mieux que parler de l’âme immortelle, car les débats métaphysiques mènent à la discorde, tandis que l’ébahissement devant les spectacles élémentaires mène à l’humilité; et, tout aussi bien, est-il oiseux de spéculer sur les causes et d’édifier des théories, en effet, celui qui considère les nuées ne moissonnera jamais.
Je veux être laissé avec le pain et le vin de ma tristesse pour fortifier mon corps et griser mon esprit; c’est pourquoi je soupire de contentement quand mes trois amis me quittent enfin, pour aller répandre leurs paroles ailleurs, et que ma maîtresse s’endort lourdement sur l’ottomane comme une bête lasse.—Sa figure est ensevelie dans la soie d’un coussin, la lampe, indécise et verte, habille sa chair d’une teinte sinistre, et, tout entière, ma maîtresse ressemble vraiment à un jeune cadavre.—En faut-il davantage pour que mon esprit aille, dans le passé, chercher des similitudes?
Cette foule prosternée, tandis que passe l’heure mortelle, ces gens qui hâtent, accumulent et embrouillent leurs signes de croix, au pied d’une montagne dont la gueule bave, sont, à l’avis de chacun, parfaitement émouvants et le signe qu’ils font ennoblit même la qualité de l’émotion qui les tient agenouillés et que nous savons être une peur assez basse.
Sans le vouloir explicitement, un homme épouvanté donne belle allure à ses gestes. Nous retrouvons une âme de l’an mil chaque fois qu’un écho de l’an mil se fait entendre, et les imprécations des volcans propagent une terreur que les siècles n’affaiblissent pas.—Dessiner les voies souterraines du feu, apprécier sa puissance, compter les pulsations des montagnes creuses courbe le front des savants; une étincelle jaillie courbe le front d’un peuple entier, car les spéculations et les prédictions ne valent que le poids léger de la vanité qu’elles inspirent à leur auteur, et, d’ailleurs, tout se fait par rencontre et à l’aventure.
J’aime ce passage d’un vieux livre où Jean de Marcouville, gentilhomme percheron, nous raconte avec simplicité et ce ton naïf et crédule qui seyait alors aux descriptions merveilleuses, l’éruption du mont Etna, et, plus loin, comment l’empereur Caligula s’enfuit devant «la grande impétuosité de feu que vomissait cette montagne», exemple que Pline eût bien fait de suivre au lieu d’examiner, orgueilleux et imprudent, l’ardeur tumultueuse du Vésuve. Pour un lecteur moderne, le tour naïf de cet obscur essayiste force à sourire, et de telles grimaces ne laissent pas d’être inconvenantes. L’usage en est cependant assez répandu et ces gens sont en grand nombre qui ne craignent pas de commenter sans révérence le deuil le plus sublime et le plus désolant. Il est triste qu’il faille à toute force que tout finisse par des chansons et, parfois, l’on se prend à espérer, vainement d’ailleurs, que certaines larmes pourront être répandues sans couplets ni ritournelles. Pour des drames de cette dignité, il n’est de compassion effective que le silence, et qui donc oserait compter des paroles humaines quand discourent les volcans? Ils n’ont besoin de chantres ni pour la louange, ni pour la raillerie, car ils savent se célébrer eux-mêmes en donnant une âme, une véritable âme de feu, aux poèmes que le premier venu compose.
Les très antiques banalités où les poétereaux s’abreuvent ont, en pareille occasion, une singulière noblesse et comme un regain de vigueur à se voir puissamment illustrés. Si je sais, en considérant cette épouvante dans son lieu et par rapport à tous les autres lieux de la terre, qu’elle n’est pour ainsi dire qu’une flammèche dans l’immensité, je sais aussi que, jadis, une ville heureuse vivait sous le soleil, épanouie comme une rose, et qu’en un jour elle fut toute souillée par la cendre et le feu.
Cependant, tout refleurira dans la nature et dans l’esprit; les arbres étendront leurs rameaux pour les tresser à la brise; des femmes seront belles et des hommes en ressentiront du désir; des oiseaux reviendront se poser sur les laves et chanter leurs chansons, tandis que les nuages, tordus et retordus dans l’espace, dévideront leurs chastes quenouilles, et que la mer reflétera le ciel.
Les tourbillons d’une flamme fréquente n’empêchent pas les vignes de pousser aux coteaux de Torre del Grecco, plus qu’ils n’empêcheront la Martinique d’être, dans quelques années, une émouvante corolle éclose dans l’écume. Tout sera de même: la mémoire des hommes est courte, ils ne dédient jamais à leurs morts qu’une urne brève, car la lumière est douce et l’œil se plaît à voir le soleil.
Oui, dans peu d’années, les enfants de la Martinique iront chercher sur la grève les coquillages aux belles couleurs qui charment leurs yeux étonnés, et si, dans les replis du sable, ils trouvent d’aventure un crâne noir et luisant, ils en auront de la gaieté et se le montreront les uns aux autres avec des éclats de rire, ou, peut-être, ces trouvailles seront-elles si communes qu’ils n’y prendront point garde et ne s’arrêteront pas de jouer.
Mais, si les enfants des morts oublient vite les tombes de leurs aïeux, tombes qu’ils ne voient plus sous l’amoncellement des guirlandes, on ne saurait plaindre d’un cœur assez sincère les hommes de la génération présente qui ont échappé à la destruction. Les survivants d’une guerre, restés debout au milieu de plaines lourdes d’un double sang, peuvent surseoir à leur douleur par de beaux gestes d’exécration ou des mouvements d’orgueil, aussi bien n’ont-ils eu affaire qu’à des forces humaines et ont-ils mérité de leur race; pour eux, le crêpe se marie au laurier vert. Combien plus grande est la détresse de ceux que le destin fit naître au pied de la sinistre montagne, qui ont vu les jours d’épouvante et ne furent pas poussés dans la grande ombre!—Ils vivront, hantés par un incessant souvenir qui les brûlera, les noiera et les torturera chaque nuit. La continuelle méditation de l’esprit, dit l’Ecclésiaste, afflige le corps; eux, traîneront une vie désolée parce qu’il plut à la terre de toucher l’homme de son ardeur; ils se rappelleront en pleurant les bois anciens, les maisons claires et les sourires d’autrefois; la plupart ne vivront pas jusqu’à l’âge où ils pourront voir reverdir les nouveaux bois, s’habituer aux nouvelles maisons et, toujours, ils resteront indifférents aux nouveaux sourires.—A bien considérer cette génération, j’ai préféré l’état des morts à celui des vivants.
Pour moi, je songe une minute encore, ma maîtresse gémit sourdement, je m’approche d’elle, je regarde son sommeil, et, durant que les vitres pâlissent parce que c’est l’aube, je considère le nombre harmonieux de sa respiration.
LES RECETTES DE L’ÉPOUVANTE
Il est, en Provence, un petit golfe aux bords escarpés, une calanque, ainsi que l’on dit chez nous, dont les contours et les couleurs m’émeuvent étrangement. Il fait face à l’île de Calseraigne, rocher minuscule et dépourvu de toute végétation, qui flotte à quelques centaines de brasses de la côte, entre le bec de Sormiou et Maïre. Peu de gens connaissent ces «pays». Ils sont fort désolés, stériles à souhait, d’un abord malaisé, mais baignés d’une mer si bleue!
Pour ma calanque, elle me ravit davantage, chaque fois que je vais la visiter. Les teintes de ses eaux sont celles de la tunique d’Amphitrite et sa plage de galets blancs brille au soleil entre les deux petites falaises qui l’enserrent.
Contre les parois du rocher étincelant qui baigne dans les flots et les brises bleues sont attachés des touffes de romarin et des coquillages. Au-dessus de l’eau, c’est la région des parfums agrestes; au-dessous, celle des couleurs humides. Et voici un plaisir qui peut toujours satisfaire celui qui s’y livre avec sincérité:
Un nouveau plant de romarin vient d’écarter deux cailloux; un coquillage, dont le beau manteau de nacre se couvre d’algues minuscules, s’est fixé pour tout de bon sur un galet que chaque frisson de flot submerge. Timides, l’un et l’autre, mais promettant de bien faire, ce sont les enfants de la dernière nuit. Que deviendront-ils? Chaque jour je suis leur progrès.—Le romarin est mort ou bien le romarin a grandi; non, il fait mieux: il a délogé une pierre gênante et répand sur une autre sa verdure sèche, divisée et sombre. Il en va de même pour le coquillage: parfois il reste solitaire et parfois je retrouve tout un banc. Plus tard, j’en détacherai un individu qui grossira ma collection, et, de la plante, je couperai une tige avec sa fleur pour la sécher dans le dictionnaire français-arabe où je choisis pour mes moments de colère des imprécations pittoresques et fort mystérieuses.
Voilà qui fait de charmants amis. Je me les suis découverts, et, si je leur demande une part d’eux-mêmes pour mon musée, ce n’est pas la vaine passion du collectionneur qui me pousse, non! c’est le désir de me les mieux rappeler.
Chères délices! mais que l’on ne peut goûter qu’en certains coins de nature. En d’autres lieux, et particulièrement chez les mammifères, de pareils plaisirs sont décevants. Vous notez, aux pages d’une revue un article signé d’un nom aussi inconnu que l’est mon romarin ou mon coquillage… vous lisez, dans un journal, dans une feuille de province, quelque poème dont la couleur est vive, l’auteur obscur… à moins qu’en place de cœur vous n’ayez une dalle et que les épanchements des gazettes quotidiennes suffisent à nourrir votre admiration, vous voilà tout ému, n’est-ce pas?—Constater qu’un jeune homme débute par une œuvre précieuse, quand bien même elle serait de courte haleine, est chose infiniment plaisante.
Eh bien! il est tout à fait inutile de vous exciter. Neuf fois sur dix, vous en serez pour vos frais d’admiration. L’auteur a déjà signé, pendant quarante années, des historiettes médiocres, des odes plates; goutte d’eau sale qu’un souffle égaré façonna par hasard en bulle irisée, il redevient goutte d’eau sale. Et si, d’aventure, il est jeune, à gonfler sa bulle de façon si étincelante, je gage qu’il s’est époumonné. Il deviendra courtier d’assurances, clerc de notaire, amateur vague. Ou bien encore, ce sera une vieille fille qui, de toute son âme racornie, aura exprimé une émouvante fiction et se remettra ensuite à tricoter pour les petits Annamites et les Madeleines repenties… Tant de gens n’ont qu’un mot à dire, le disent bien parce que, ce jour-là, un élégant nuage passait dans le ciel de mai, et puis se taisent! Aussi, le plaisir que donne la découverte est-il trop mélangé de mélancolie pour être vraiment doux.
Tout de même, il arrive, de temps en temps, qu’une œuvre nouvelle offre, avec des qualités qui séduisent, ces promesses de durée que la force du style, la sûreté de la composition, l’originalité de la pensée, semblent déjà tenir.—Il n’est pas impossible d’imaginer une première œuvre qui soit déjà un chef-d’œuvre (entendez le mot non point dans le sens étymologique, mais dans son acception courante) et qui, par la qualité même de son excellence, promette de ne point rester solitaire.
J’eus une pareille surprise en lisant le recueil de contes par lequel débuta M. Claude Farrère: Fumée d’opium.
Entre toutes les vertus qu’un auteur peut avoir, je prise fort celle qui oblige à la crédulité.
Tel poète me montre du doigt un chêne, majestueux au milieu de ses feuilles, et dit:
«Voyez un dieu!»
Mais je continue à voir le bel arbre entouré de verdures et chargé d’oiseaux.
«Voyez un dieu!» dit tel autre poète.
Aussitôt, devant moi, se dresse une stature divine et la frondaison n’est qu’un manteau de sinople, et, si je continue à entendre ramager les fauvettes, c’est par les trous d’une flûte immortelle.—Je dois croire.—Je ne puis que croire.—Celui-là seul qui m’y contraignit par la force de sa parole et la persuasion de son geste est le vrai poète.
«Soyez en tel lieu!»
Déjà je m’y trouve!
«Souffrez! riez! troublez-vous! rêvez!»
Et je souffre, je ris, je me trouble, je rêve!
Le trésor des bons artistes est fait d’une plante et d’un tissu: l’herbe magique des métamorphoses qui change l’homme en dieu ou en bête, et le tapis des quatre Facardins qui transporte son possesseur où bon lui semble.
Je veux bien qu’il soit malaisé pour un romancier de montrer une ville de province, voire un lieu quelconque du monde avec une si vive exactitude que le lecteur croit y habiter, mais il me semble plus ardu et d’un art subtil d’emmener celui qui vous écoute dans les nuées sans qu’il pense à s’en étonner ni qu’il souhaite se trouver ailleurs.—Exhorté par M. Claude Farrère, il est tout à fait inquiétant et terrible de vivre devant la Lampe, la Pipe et l’Aiguille, tandis qu’alentour s’infléchissent, fuient, se déroulent et rôdent les vapeurs noires de la Bonne Drogue.
Dans les dix-sept contes qui forment Fumée d’Opium, nous nous voyons assaillis par dix-sept épouvantes dont aucune n’a même visage ni même expression, et c’est, de la part de l’auteur, un élégant scrupule d’émouvoir non seulement par la sincérité de l’accent et la saveur du style, mais par la diversité des méthodes.
Quel est donc le procédé de ces contes qui, en nous parlant des plaisirs et des peines de l’opium, nous donnent d’abord un étrange sentiment de gêne, pour, peu à peu, nous pousser jusque dans l’effroi? Chez Claude Farrère quel est donc le véhicule de l’épouvante? Hoffmann, dans ses histoires surfaites, regarde le rêve à travers sa chope de bière. Marcel Schwob nous mène à la peur par les sentiers retors d’un labyrinthe. C’est par son raisonnement mathématique qu’Edgar Poe nous alarme; par son évangélique sincérité que Thomas de Quincey donne ce ton de désespoir à ses Confessions et à ses Suspiria de Profundis. Rider Haggard nous stupéfie par la disposition de son paysage, et comment ne pas accepter l’horreur quand elle nous surprend dans les Mines du Roi Salomon? Stevenson saisit qui l’écoute comme un puissant orage, et Wells, par son aisance à franchir les siècles et à nous parler d’heures non encore échues. Si Boissière nous inquiète par ses Fumeurs d’Opium, c’est que le scrupule de sa description inspire confiance en ce qu’il va dire, et c’est enfin par son calme affecté que Maupassant semble bien avoir atteint les dernières désinences de la peur, en nous imposant la vue de tout le visage de Méduse.
Pour son premier livre, Claude Farrère s’est permis la singulière audace de varier ses effets, à tel point que pas un des contes du recueil ne se ressemble ou n’est construit de même. A risquer d’avoir cette méthode, on risque aussi de se casser les reins. Claude Farrère paraît ne point trop se ressentir de son exploit, puisqu’il a fait, sans parade ni coups de cymbale préparatoires, un livre plein de variété et d’un intérêt puissant.
Il est plaisant, même un peu triste, de voir la gêne que nous éprouvons à louer nos contemporains. Eh! je sais bien qu’ils promettent souvent beaucoup et ne tiennent rien, mais à quoi donc cela peut-il mener, après avoir copieusement bâillé, comme il convient, tout le long de l’insipide Princesse de Clèves, que d’accorder du génie à Mme de Lafayette, si morte de toutes les manières, quand nous savons ne pas en penser un mot? et pourquoi ne pas dire à voix haute et vive, qu’un livre récemment paru et déjà relu vingt fois, qui est devenu notre compagnon, avec qui nous avons associé nos songes, en un mot le vrai livre de chevet, le livre frère, a des traits d’excellence à cause de sa force, de son unité et d’inoubliables pages?—Peu m’importe que l’auteur soit vivant, car si vraiment la louange est excessive, il aura toujours des amis pour le lui faire sentir, et, si elle est juste, ces mêmes amis ne le lui laisseront pas croire.
Donc, poussé à écrire et déjà, par une faveur du ciel, maître de son style, Claude Farrère, ayant choisi l’opium comme inspirateur de ses rêves, s’est toutefois bien gardé de lui en permettre l’organisation. Il n’a pas asservi son art à l’opium et, de là vient, sans doute, une part de cette liberté de composition qui nous charme et toute cette joyeuse passion avec laquelle il nous culbute au sein de l’épouvante. Dans ce voyage vers des pays inconnus, dans cette course à l’abîme, l’opium est le point de départ, sa fumée obscure, nous la voyons encore au fond du gouffre, mais c’est Claude Farrère seul qui nous a conduits; aussi ne faudra-t-il pas s’ébahir si sa prochaine œuvre nous parle d’autre chose. Il paraît être un de ces hommes qui devinent toutes les possibilités d’un rêve, en épuisent les formes puis qui passent à quelque émotion nouvelle, tandis que nous rêvons encore aux beaux contes qu’ils nous contaient.—Comme l’a fortement dit l’admirable artiste qui fit la préface de Fumée d’Opium: «Il est des écrivains à qui une seule expérience suffit pour imaginer un monde nouveau et qui, en jetant la seule pipe d’opium qui ait jamais touché leurs lèvres, savent ainsi prolonger indéfiniment une heure de songe et d’extase…» Et Pierre Louÿs est de ceux qui peuvent ne point disserter de ces choses en ignorant.
Les divisions mêmes de Fumée d’Opium promettent la variété de ton sans laquelle dix-sept cauchemars successifs formeraient un supplice insoutenable.—D’abord, Claude Farrère nous parle des Légendes de l’opium, de son origine mystérieuse et des héros demi-divins qui s’en grisèrent les premiers,—puis, il nous dit les Annales de la bonne drogue, et nous sommes en Indo-Chine dans le palais du Ton Doc, et nous sommes à Versailles avec M. de Fierce que nous voyons mourir dans un combat naval… (et, ce conte-là est un des meilleurs du livre, plein d’artifice, presque drôle par endroits,—tout à fait inquiétant). Les Extases nous donnent les joies de l’opium; les Troubles, ses angoisses; les Fantômes, ses épouvantes; le Cauchemar, sa folie.—Cependant, l’auteur nous a entraînés, avec lui, des fumeries tonkinoises, bruissantes de moustiques et de cloportes, à Constantinople, dans les jardins du Palais Rouge, gras d’ancien sang répandu, de la baie d’Along où ricanent de monstrueux rochers, jusqu’à cette chambre du boulevard Thiers où un clown jaune et bleu écouta le latin médiéval d’Héloïse et puis s’occupa d’autre chose, l’opium lui ayant sans doute montré des visions plus merveilleuses.
Examinons les façons subtiles et sûres par lesquelles Claude Farrère nous amène à subir cette impression de gêne un peu stupéfaite, d’anxieux étonnement, qui est, dans ses contes, la porte du cauchemar.
Tantôt, c’est, au cours d’une description presque banale en sa simplicité, la survenue de quelque accident bizarre qui déconcerte, ou c’est encore, coupant une période dont la langue est choisie, la familiarité soudaine d’un mot grossier. Tantôt, l’entêtement illogique que met l’auteur à noter plusieurs fois le même trait nous déroute, bien que ce trait n’eût rien qui pût surprendre, mais il arrive à inquiéter, parce qu’il est rappelé avec insistance et hors de propos. Ici, l’accumulation de détails étranges, le paysage exotique, les parures du style créent tout de suite une atmosphère particulière, et là, au début même d’un conte, souvent à la première ligne, une proposition manifestement absurde nous stupéfie, d’autant plus que son absurdité, qui n’en est souvent une que de langage, est bien mise en lumière, est éclatante, est frénétique.
Ce n’est pas tout.—Parfois, un effet préparé pendant plusieurs pages, effet qui semble être la fin du conte, rate tout à coup; parfois, le mélange du réel et du rêve est tellement intime, que l’hypothèse qui sert à conclure paraît dès l’abord improbable.—Et encore, si Claude Farrère raconte une histoire tout unie, toute sage, qui n’offre rien d’anormal, ne voilà-t-il pas qu’il lui propose une morale par laquelle, soudain, nous voyons la série des événements sous un nouveau jour, sinistre à l’ordinaire! ou bien il offre deux solutions parallèles, qui, toutes deux, expliquent les faits, mais dont l’une est si banale que nous la rejetons pour prendre celle qui touche à la folie; ou bien il nous fait un effrayant récit et passe outre, comme si l’historiette n’avait rien que de négligeable; ou bien, enfin, il nous lance, tête première, dans l’atroce, le mystérieux, l’ahurissant, et nous en fait manger, et nous en fait boire, et nous en gave, et nous en saoule, si bien que nous ne savons plus s’il faut croire ou douter, mais que nous ne cessons pas de frémir…
Et j’oublie l’âpre gaîté qui passe souvent dans ces contes pour en accentuer le mystère, et aussi cette mélancolie grise qui met de la brume à certaines pages, et le grand soleil qui brûle certaines autres,—et le style, surtout, mâle et souple, caressant et brusque, plein d’audaces à la manière classique, un style d’essence française et de grand effet dont quelques phrases sont, dirait-on, jetées et d’autres retenues, sans compter celles qui s’interrompent, on ne sait pourquoi (on le sait au paragraphe suivant), et celles, sinueuses, qui mènent l’esprit à des pensées que l’on aurait voulu fuir,—et encore, l’humanité de ces contes, la vérité des foules, la vérité des individus, car il est très joli de montrer un fantôme, mais il vaut mieux faire croire qu’il existe.
Claude Farrère nous présente des invraisemblances tout à fait vraisemblables, des revenants pleins de vitalité, des rêves de midi (et ce choix de l’heure double leur atrocité), des suppositions de chair et d’os, des égarements rationnels et un délire où le bon sens n’a rien à reprendre… et je pense qu’en somme il vaut mieux que vous lisiez vous-même ce livre que de m’entendre disserter à son sujet.
LA QUALITÉ DU RIRE ORCHESTRAL
Je m’ennuie, je m’ennuie beaucoup.—Allons! venez dans ma chambre, tous, tant que vous êtes, vous que j’aime, qui avez de bonnes figures et qui ne pleurez pas! Venez avec votre fard, vos clochettes, vos fleurs de papier! Ayez sur le visage toutes vos grimaces, dans la gorge tous vos rires, dans l’âme toute votre folie, et racontez-moi les histoires que vous savez si bien raconter.
Oui, te voilà! je te reconnais, c’est bien toi qui fus enlevée par le berger fils de Priam et d’Hécube et, pour certifier que tu valais dix ans de siège (_Il ne faut pas s’ébahir, disaient les bons vieillards…_) tu remues ta hanche et tu montres tes seins agréables à considérer. Tu me plais, ô toi, destructrice de vaisseaux, ô toi femme pendue à un arbre, ô toi pourvue de trois maris (à savoir: Thésée, Ménélas et Pâris), ô facile Hélène qui m’as fait tant rire!
Et toi, bel amiral, fils helvète de Nelson, toi qui portes des éperons pour dompter les vagues et dont toujours l’habit a craqué dans le dos, bel amiral suisse que j’imagine dirigeant ton escadre sur un glacier et faisant suivre à tes torpilleurs le cours impétueux de l’avalanche, combien tu m’as charmé par tes séductions vocales!
Et je vous vois aussi, brigands de grandes routes qui firent rêver les petits romantiques, ô fils délurés de Mandrin, de Cartouche, de Fra Diavolo, de Sacripanti! ô traboucaires! ô pendards! ô gens de sac! ô malandrins! ô coupe-jarrets! ô bandouliers! vous qui fréquentez cette route étrange qui va de Grenade à Mantoue, qui chantez des canons dont la forme est correcte, tandis que les carabiniers se hâtent d’arriver trop tard, quelle merveilleuse joie vous dispensiez! et que je vous en savais gré!
Hélène, Falsacappa, Orphée, Calchas, Barbe-bleue! Roi de Béotie, grâce à vous, Offenbach asséna sur nos têtes une implacable gaîté, avec ce certain air d’Alcide en goguette que lui seul peut avoir. Et, en sortant du théâtre, notre démarche se cassait, malgré nous, selon le chant qui dansait sur nos lèvres, nous étions forcés d’avouer que l’on ne pouvait rire davantage, mais, comme le propre de l’homme est de raisonner, le désir nous vint de distinguer mieux la qualité de notre allégresse.
Cette joie ne provenait-elle pas autant du jeu des acteurs que de la musique et du livret?—Et il nous parut alors (ingrats que nous étions!) il nous sembla qu’au lever du rideau nous avions éprouvé quelque peine à suivre Offenbach vers les régions musicales où il voulait nous mener, et qu’à certaines imitations d’opéras italiens nous n’avions ri que par entraînement et comme de confiance.
Les dieux antiques sont toujours vivants et, quand Calchas, dans la Belle Hélène, nous en parlait avec impertinence, le sacrilège nous ravissait. Nous goûtons moins la parodie d’une beauté qui semble déchue. Pour amusant qu’il soit, cet orchestre sonne bien maigre à nos oreilles habituées à de la polyphonie, et, si nous apprécions encore l’éclat de rire que tonne la batterie au prélude de la Belle Hélène, d’autres détails, et fort nombreux, nous échappent. Songeons qu’à l’époque où l’on jouait ces opérettes, les œuvres montées par l’Opéra avaient les mêmes moyens d’expression; c’est en les empruntant pour créer du rire qu’Offenbach atteignit à l’essence la plus parfaite de la gaîté.
Il n’en reste pas moins qu’à la longue nous éprouverions du malaise à toujours nous figurer vivant sous le second Empire, quand l’envie nous prend d’écouter de la musique joyeuse. N’aurons-nous jamais un compositeur qui, du drame lyrique, fera jaillir le rire, comme Offenbach l’évoqua de l’opéra italien?
Tout reste à faire dans cette voie ouverte par Wagner; une forme d’art, un nouveau genre théâtral: la bouffonnerie lyrique est à créer. A peine quelques exemples guideront-ils.
Richard Strauss nous a révélé des drôleries inouïes, quand il boucha ses cuivres pour faire bêler et piétiner dans la poussière le troupeau de moutons où don Quichotte voit une armée ennemie; déjà Vincent d’Indy nous a récréés quand, dans Wallenstein, deux moines s’avancent ridiculement, mus par le contrepoint habile de deux bassons; de même, Dukas nous réjouit lorsqu’au cours de son Apprenti sorcier, après la pluie crépitante et l’inondation, nous atteignons au rire franc, du fait de ce balai magique dont les deux tronçons se prennent à fuguer. Et, pour quitter la musique de concert, Berlioz nous enseigna une ironie charmante par la sérénade que Méphisto chante sur l’accompagnement en pizzicato des instruments à corde; sans oublier, parmi les innombrables gaietés de Wagner, le luth pincé de Beckmesser. Le timbre d’un orchestre polyphonique recèle des trésors de joie et ce n’est là qu’un de ses moyens d’expression. Le rhythme seul nous force à rire dans la tétralogie, quand l’orchestre sautille pour suivre les piaillements de Mime, et, parfois, une charmante drôlerie espiègle et bon enfant se balance, tandis que les violons à l’aigu, les flûtes et le glockenspiel nous disent les facéties de Loge.
Dans quelles délicieuses folies de rhythme un compositeur pourra-t-il se jeter! Il semble vraiment que les opérettes modernes ne peuvent dépasser les effets faciles d’un éternel trois-temps. Que de valses nous furent infligées, où toutes les têtes de l’orchestre battaient une mesure ternaire!
Où est-il le compositeur qui, délaissant pour un temps le soin de faire mourir son héros, sérieusement, tandis que sonne aux cuivres un vague thème de rédemption, voudra, poussé par une immense joie, et sur le livret que lui aura soufflé la verve d’un Aristophane, broder la large symphonie lyrique, bouffonne et hurluberlue où une savante et nombreuse masse orchestrale éclaterait de rire?