Souffrances et gloires du maquis chablaisien
I. – La Résistance
Charles Péguy dont la verve était si riche, si féconde, si humaine, était incapable de se produire en public. Cependant, quand il se trouvait dans un cercle d’amis, il se laissait aller à des improvisations merveilleuses sur des sujets qui l’intéressaient, comme la misère et la pauvreté, sur lesquelles il a écrit, dans son « Jean Costes », des pages immortelles. Faut-il voir en cela de la timidité ? Ce serait étonnant chez cet homme qui fut tué à la tête de sa compagnie, en 1914, à Villeroy, dans les plaines de la Marne. J’y décèle plutôt une certaine pudeur à donner le son exact de son âme.
Voici que, comme Péguy, je suis hésitant à vous livrer mon âme. Elle est faite de toutes les souffrances, de toutes les joies, de toutes les gloires de nos Maquisards que j’aurais voulu conti-nuer à porter en moi, dans le secret, comme une offrande à la Patrie que nous avons aimée plus que tout ici-bas. Toutefois, en face des préjugés, des calomnies, des attaques injustifiées, une force du dedans me pousse à parler.
Les collaborateurs d’hier, résistants d’aujourd’hui, ont re-pris du poil de la bête. Ils sont partout. Ils accusent, ils jugent, ils condamnent. Si nous n’y prenons pas garde, les Résistants iront en prison. Voilà pourquoi, connaissant plus que tout autre leur spiritualité, j’ai entrepris de les défendre. Je leur ai donné le meilleur de mon cœur sacerdotal. Je ne le reprendrai pas.
Vous me permettrez, au début de cet entretien où je vous dirai la vérité, de définir leur idéal, de le placer sur le plan hu-main ou divin, selon que nos gars sont croyants ou incroyants. Nous verrons que ces deux lignes de conduite, quoique paral-lèles, ont plus d’un point commun, plus d’une assise commune. Et, bien que l’une soit supérieure à l’autre, le divin, tout en gar-
– 5 – dant sa vie transcendantale et indépendante, ne se greffe, dans notre condition, que sur l’humain, depuis que le Premier Résis-tant du monde a pris notre nature.
Nous entendons par Résistance, la lutte entreprise contre les forces du mal. Que ce mal ait une malice intrinsèque ou que la chose, indifférente par elle-même, devienne un moyen pour satisfaire nos instincts pervers et soit viciée par l’intention. L’argent par exemple qui a tout pourri, parce que le mobile de ses détenteurs est de s’en procurer toujours plus, par des moyens justes ou injustes, au prix de la sueur, des larmes et du sang du Pauvre. Je veux parler aussi de ceux qui le désirent, avec une espèce de frénésie, pour arriver au même but.
Si nous nous plaçons sur le plan surnaturel, notre Résis-tance prend sa source dans les paroles de Dieu au serpent, à la première page de la Genèse : « Je mettrai une inimitié entre toi et la Femme, entre ta race et la sienne ». Nous ne craignons pas d’affirmer, à la lumière de l’histoire, que la race du serpent c’est l’Allemagne qui, depuis des siècles, nous a envahi intellectuel-lement d’abord, matériellement ensuite. Qui ne dira que cette hégémonie de l’Allemagne n’est pas d’origine diabolique et que les moyens pour arriver à ses fins ne sont pas infernaux. Il ne faut rien moins qu’un esprit démoniaque pour les concevoir. Nos déportés et nos torturés en savent quelque chose. Je sais qu’il se trouve chez eux des individus excellents, d’esprit latin et de culture latine. Mais, quand il s’agit de leur pays, tous obéis-sent comme un seul homme, laissant à l’arrière plan leurs croyances et leur vernis de civilisation.
Descendons maintenant sur le plan humain. Le Français aime farouchement sa liberté. Cet amour est inné en lui. Ne le traduisez pas par une indépendance anarchique. Il aime être bien commandé, c’est-à-dire que l’on sauvegarde sa personnali-té. Il ne veut pas être le pion que l’on pousse au gré des caprices d’un seul. Car, imprégné de christianisme, il sait, consciemment ou inconsciemment, que toute autorité vient de Dieu et qu’en
– 6 – dernier ressort il dépend de Lui seul. Vous ne lui ferez point admettre l’abus de pouvoir sous toutes ses formes, créateur de la misère. Il entend vivre humainement dans une certaine ai-sance que l’autorité doit favoriser afin que, corporellement, in-tellectuellement, spirituellement, il puisse se développer et s’épanouir. C’est là où le plan inférieur se rencontre avec le plan supérieur, l’humain avec le divin. Aucune rencontre de la grâce n’est possible sans cette liberté. On ne peut aimer ni Dieu, ni son prochain, dans la servitude de l’homme.
La France fut toujours la défenderesse de la foi et de la li-berté dans le monde. De par sa vocation même, je suis porté à croire qu’elle a remplacé le peuple Juif défaillant, jusqu’à ce que celui-ci se convertisse vers la fin des temps. Notre passé nous permet cette affirmation. L’étranger sait bien que cela est ainsi. Ses yeux sont fixés sur nous. Ils sont d’amour ou de haine. Ici, c’est tout un peuple qui nous hait et nous a attaqué trois fois en moins d’un siècle (c’est la race ennemie de la Femme de l’Écriture). Là, c’est une nation sœur, oublieuse de sa parenté spirituelle avec notre pays qui s’est ralliée au plus fort. Ailleurs, c’est un État, comme la Suisse, qui, heureusement, n’ayant pas à entrer dans le conflit, a pu exercer, vis-à-vis de la France, la plus débordante charité.
Nous avons eu des Résistants de toutes les nations. Leur action résistante s’est mesurée au degré de leur amour pour la France. Nous en connaissons qui ont aimé notre pays à l’égal des meilleurs Français. Ils n’ont pas craint d’exposer leur vie pour lui. Ils méritent l’affectueux et reconnaissant hommage de la Résistance française.
J’ai défini nettement ce magnifique idéal qui ne tend rien moins qu’à la sauvegarde de notre civilisation latine. Par le fait même, j’ai éliminé tous les parasites de la Résistance. Ceux qui ont travaillé pour un profit personnel : les résistants du porte-monnaie, ceux qui ont attendu le jour de la libération pour en-trer dans nos rangs, ou même le lendemain, recueillant les ga-
– 7 – lons et les lauriers d’un symbolique parachutage. Je ne consi-dère pas non plus comme résistants, dans toute la pureté du terme, ceux qui ont touché de l’argent de l’étranger. Les vrais Résistants ont les mains propres et les poches vides.
Vous êtes trop intelligents pour que j’aie besoin d’ajouter que les actes répréhensibles de certains individus n’entachent en rien la Résistance. C’est comme si vous attaquiez la Religion ou une société dont le but est excellent et les moyens bons, parce que quelques-uns de leurs sujets sont les contempteurs des lois de cette société. D’ailleurs par le récit que je vais vous faire des exploits de nos Maquisards, vous jugerez à combien peu se réduisent les griefs qu’on leur impute. L’époque troublée que nous traversions excuse entièrement nos gars, même si les pantouflards ont été quelque peu dérangés de leurs habitudes bourgeoises. Liquidons de suite les affaires, soi-disant de vols, appelées par nous « piquages ». Nous répondrons dans le cours du récit, à l’accusation la plus grave qui leur est faite : les « des-soudages » que leurs détracteurs ont trouvés criminels ou au moins prématurés.
Parlons donc des piquages que l’on a qualifiés de vols éhontés. Vous rendez-vous compte que nos gars ne touchaient rien (cela va sans dire) d’un gouvernement pro-allemand, que, par une mesure inique, on leur enleva leurs cartes d’alimentation. C’est alors que la main-mise sur les tickets dans les mairies fut organisée. Les populations subirent parfois quelque retard dans la distribution de leurs cartes, mais n’en fu-rent jamais privées. Que dis-je, les familles les plus pauvres eu-rent l’heureuse surprise de trouver des suppléments de tickets, déposés discrètement dans leur boîte aux lettres par les Maqui-sards compatissants.
Que ces Messieurs les Collaborateurs, toujours empressés de satisfaire à la réquisition allemande, aient eu le désagrément de voir leurs produits exigés de force par le Maquis, il ne faut point qu’ils s’en étonnent. Nos jeunes poussaient la condescen-
– 8 – dance jusqu’à leur laisser largement de quoi vivre. Ils avaient deux cochons, on en réclamait un. Une vache soustraite au troupeau permit encore à certains de s’enrichir aux dépens du Pauvre, incapable de payer les produits de première nécessité au prix demandé. Le marché noir a battu son plein pendant l’occupation.
Les Allemands ne devaient pas être non plus très contents de voir avec quelle peine le ravitaillement leur arrivait, disons ne leur arrivait pas du tout. Une anecdote vous montrera com-ment nos gars arrivaient à le soustraire. Un camion rempli de pommes de terre descendait de Bernex. Au point convenu, à l’orée d’un bois, le chauffeur donnait trois coups de klaxon, puis le camion s’arrêtait. À ce signal, les Maquisards, sortant d’un fourré, se précipitaient sur le véhicule et le vidaient de son con-tenu en moins de deux. Des coups aussi heureux, mais plus dangereux, furent accomplis. On ne craignit point de revêtir l’uniforme vert-de-gris pour passer des vivres et des armes à la barbe d’authentiques boches. Ne pourra-t-on jamais écrire l’histoire des véhicules de tous genres qui, sous un chargement en apparence anodin, cachaient les choses nécessaires à la dé-fense et au ravitaillement.
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