Souffrances et gloires du maquis chablaisien

Abbé Étienne Chipier · Chapitre 5 sur 5

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Souffrances et gloires du maquis chablaisien

V. – Les Saints sans Autel

 

Aurons-nous le courage de suivre le douloureux calvaire. Ma cathédrale est sanglante. Ses saints brûlés, torturés, cruci-fiés, morts en exil, emplissent les longues colonnes de son mar-tyrologe. Ils n’auront jamais ni statues, ni autels. Mais, prêtre de Jésus-Christ, j’ai confiance en la parole du Maître : « La plus grande preuve d’amour que l’on puisse donner à ses frères, c’est de mourir pour eux ». Nos petits gars, couchés nus et sanglants, ont donné à ceux de même race, de même sang, de même cul-ture le plus grand témoignage d’amour qui se puisse donner. Et les commandements d’aimer Dieu et d’aimer son prochain n’en font qu’un. Alors, je crois que le Christ qui les a associés à ses souffrances, les a aussi initiés à son triomphe.

Que les routes du Maquis sont sanglantes ! De partout sur la rive comme en montagne, je vois des hommes étendus. Je ne les nommerai pas. Leurs cendres sont anonymes comme leur amour a été désintéressé. Les vivants les ont oubliés. On n’a même pas daigné leur accorder une gloire posthume. Qu’importe ! pour nous, leur Toussaint est le jour de la Libéra-tion, leur jour à eux. Nous ne permettrons pas qu’il soit profané par les hommages hypocrites des faux résistants qui, à l’heure présente, sont légion.

Commençons notre pèlerinage par la Rive. Les corps qui jalonnent la frontière ont été contre l’envahisseur, chez nous et au-delà, la plus sûre défense de nos libertés. Saint-Gingolph qui vit un amour filial héroïque : Arlette Boch décapitée aux côtés de son père. Les trois fusillés de Lugrin dont l’un – détail hor-rible – a été étranglé. Ceux du mur des fusillés, à Thonon, dont les corps brisés furent traînés au supplice, entre le curé et le pasteur. Ils reçurent les balles fratricides en chantant la Mar-seillaise. Et les quatre jeunes hommes emmenés d’Évian pour

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être immolés sur l’une des routes de la Résistance. Deux avaient leurs femmes en espérance. Faut-il parler de ceux qui sont morts en exil après des souffrances inexprimables : 52 déportés à Évian, 35 ne sont pas revenus ; 52 à Thonon, 33 sont morts en Allemagne.

Ce n’est pas tout. Que Dieu nous donne la force de conti-nuer notre sanglant Chemin de Croix. Allons en Montagne. Elle est sainte. Thollon vit le sacrifice de Thomassin. Il reçut la mort, le torse nu. Sur sa poitrine brillait, seule, une petite croix d’argent donnée par sa mère. La population de Bernex assista impuissante au martyre des fils de France. Leurs corps étaient affreusement mutilés. L’un d’eux avait les verres de ses lunettes rentrés dans l’orbite. Et la sanglante nuit de Noël des vingt-quatre carbonisés d’Habère-Lullin ! Et la fraternité dans l’immolation des trois frères Boujard de Féternes. On ne peut les citer tous, ceux de l’occupation et ceux de la Libération.

Au milieu de ces gerbes moissonnées, je place la haute sta-ture de Maurice Blanchard, chef de bataillon F.T.P., dont la pas-sion a plus d’un point commun, quoiqu’on en dise, avec celle du Christ : vendu par ses frères, conduit au prétoire du Savoy-Léman, tué à coups de talon, sous les yeux de sa femme, sans qu’il ait ouvert la bouche pour se plaindre ou pour vendre ses frères.

Nous sommes les héritiers de nos morts. Nous garderons pur leur idéal de liberté. Nous ne nous laisserons pas acheter, ni par les honneurs, ni par l’argent. Nous avons la même soif, le même amour de notre patrie. Nous voyons au pied de la même croix, unique et salvatrice, leurs veuves et leurs orphelins. Ils nous sont confiés par le Christ lui-même.

Nous vous demandons non pas de la pitié, mais une recon-naissance qui, dans tout cœur bien né, doit être éternelle comme leur sacrifice.

 

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Je terminerai mon long discours par une dernière histoire du Maquis dans laquelle il a été dit des paroles qui resteront historiques et qui doivent être notre mot d’ordre.

C’était à l’attaque du Petit Chênet. Les G.M.R. montent en force. Leur chef se présente au lieutenant Michel qui comman-dait le petit groupe de Maquisards : « Êtes-vous A.S. ou F.T.P. ? » « Si vous êtes A.S. il ne vous sera fait aucun mal. » « Nous sommes Francs Tireurs Partisans Français, répartit Mi-chel. » « Alors, rendez-vous où l’on vous écrase. » « Un Franc Tireur Partisan ne se rend jamais ». Et le lieutenant Michel tira le premier. Que nous soyons A.S., F.T.P., du M.U.R. ou Résis-tants tout court, jamais nous ne nous rendrons aux forces du mal, quelles qu’elles soient et d’où qu’elles viennent. Nos mar-tyrs nous le demandent.

Amphion-les-Bains, le 17 Janvier 1946.

Abbé Étienne CHIPIER,

Aumônier de la Résistance

et

Membre du Comité d’Épuration

de l’Arrondissement de Thonon.

 

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