Sous d'humbles toits

Henri Bachelin · Chapitre 14 sur 15

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Sous d'humbles toits

Chapitre II

Tout-à-l’heure, comme elle était assise au coin du feu, la tête branlante, le chapelet aux doigts, elle s’est levée parce qu’elle a cru entendre frapper à la porte. Elle se disait:

«C’est peut-être quelqu’un de plus malheureux encore que moi, qui n’a point de gîte pour la nuit?»

Elle a ouvert, mais il n’y avait personne que le vent de cette nuit de Toussaint, un vent dont la barbe blanche est humide de pluie et qui s’est précipité, transi, vers l’âtre, pour souffler sur les tisons et les ranimer. En frissonnant elle vient se rasseoir.

Elle a bien l’habitude des longues soirées. Il y a des maisons où l’on se rassemble autour de la lumière, où l’on mange la soupe en écartant les coudes sur la table. Sans doute les voisins lui disent de temps en temps:

—Mère Saintard, venez donc chez nous, une fois votre soupe mangée. Ça vous changera un peu, vous qui êtes tout le temps seule.

Mais il lui faudrait traverser la cour: c’est trop loin. Elle n’aime pas sortir «en ville», le soir!

Elle préfère rester comme ça, tranquille, au coin de son feu, à ne penser à rien, à réciter son chapelet. Silhouette immobile, elle se tient dans l’ombre. Parfois la flamme sursaute, mais n’éclaire que les arêtes de son visage: la ligne droite du nez, les lignes courbes des pommettes.

Elle prie pour son défunt, en demandant à Dieu qu’il la laisse, elle, longtemps encore sur cette terre, machinalement, par habitude. Telle quelle la vie ne lui déplaît pas. Elle dit avec une certaine fierté:

—Si je ne suis pas la plus vieille d’ici, il ne s’en faut pas de beaucoup. Il n’y a que le père Tharé et la mère Tambour avant moi. Et encore, eux, ils n’ont pas enduré la moitié de mes misères.

Il y a beau temps qu’elle vit seule, son homme mort au travail, écrasé par un arbre, ses enfants partis au hasard, marchant devant eux pour aller n’importe où: la terre est grande.

C’est ainsi dans les petites villes: on meurt, sauf accident, à l’ancienneté. Rien ne vous précipite, avant votre tour que vous pouvez voir venir, dans la tombe. On n’y connaît point la vie fiévreuse de Paris qui vous use, en une seule année, vos forces de vingt ans. A peine si, lors de la moisson ou des vendanges, lorsque l’orage ou les gelées menacent, on se dépêche un peu plus. A peine si deux ou trois fois par an, pour voir la retraite aux flambeaux et le feu d’artifice du 14 juillet, par exemple, on ne se couche guère avant minuit. La nuit est faite pour le sommeil, comme le jour pour le travail.

Six heures du soir. Depuis longtemps les portes de toutes les maisons étaient fermées; celles du cimetière venaient de l’être par Desseneux, le fossoyeur, à qui cette fête de la Toussaint occasionnait bien du dérangement. Il n’était pas fâché qu’il n’y eût, chaque année, qu’une Toussaint et qu’un Jour des Morts. Autrement il n’aurait su où donner de la tête, tant les bourgeois, qui avaient des caveaux de famille, des concessions à perpétuité, l’ennuyaient avec leurs recommandations dès les premiers jours d’octobre. Sans doute, le reste de l’année le cimetière était bien entretenu, mais il fallait que, pour la Toussaint, toutes les allées fussent impeccablement râtissées, que les vieilles boîtes en fer-blanc, les bouquets flétris, les couronnes usées fussent relégués dans leur cimetière à eux, qui est le chemin qui longe le mur du cimetière des hommes.

Elle songeait à son défunt, à Saintard. Elle ne l’appelait jamais, de son vivant, que Saintard, comme si elle-même n’avait pas porté ce nom. C’est une habitude qu’ont beaucoup de femmes des villages et des petites villes, paysannes et femmes d’ouvriers, pour qui leur mari est un homme pareil aux autres. Il part le matin, rentre à midi,—s’il ne travaille pas trop loin dans les bois ou dans les champs,—mange à la hâte, repart, et rentre à la nuit tombante pour manger de nouveau, se coucher et s’endormir aussitôt étendu. Un peu après la quarantaine,—quelquefois même avant,—ce sont deux existences juxtaposées que ne rapprochent plus que les questions d’intérêt. Il n’y avait aucune raison pour qu’elle l’appelât par son prénom qui était Jean. Il n’y eut pas en elle, ce soir-là, il n’y avait jamais de ces éclairs qui déchirent l’âme jusqu’en ses profondeurs obscures en même temps qu’ils font jaillir en pleine lumière les détails oubliés de la vie. Elle ne se disait pas:

«Je me souviens qu’un soir qu’il rentrait du bois, éreinté, j’ai crié après lui parce qu’il n’avait seulement pas le courage de se mettre à table pour manger la soupe.»

Elle ne regrettait rien. Lui aussi l’avait souvent brusquée. C’était entre eux un échange naturel: ce ne serait pas la peine de vivre ensemble pour se gêner. Un jour on est de bonne humeur, le lendemain on est mal disposé. C’est tout. Mais, depuis dix ans qu’il était mort, elle ne s’était pas complètement habituée à son absence, et elle ne s’y ferait sans doute jamais. Il ne s’écoulait pas un jour qu’elle n’eût pensé à lui, qu’elle n’eût prié pour lui. Chaque mois, depuis dix ans, elle faisait dire pour le repos de son âme une messe basse. Il y avait aussi des messes chantées, mais elles coûtent trois francs, tandis que, pour trente sous, on a une messe basse, et, n’est-ce pas, elles ont toutes la même efficacité. C’est que Saintard devait avoir beaucoup de fautes à expier. C’était un homme pacifique, mais qui n’avait jamais essayé ni de perdre l’habitude de blasphémer, ni de prendre celle d’aller à la messe le dimanche.

Elle se souvenait, pendant que dehors la nuit s’épaississait et qu’ici le feu commençait à baisser. Elle prit une bûche dans le coin de la cheminée,—elle entassait là des provisions de bois pour qu’il séchât peu à peu et pour n’avoir pas besoin d’aller à chaque instant en prendre dans la cave, puisqu’elle n’avait pas de grenier,—et la jeta sur les charbons.

Ailleurs on mangeait autour de tables dont les bougies, dans leurs chandeliers de cuivre, sont le centre vivant et clair. On ne voyait de lampes à abat-jour que chez les gens aisés. Quant aux suspensions, elles étaient un luxe réservé aux gros bourgeois. La petite ville où, la nuit tombée, elle ne serait pas allée pour tout l’or du monde, quelques réverbères l’éclairaient à peine. Leur lumière n’avait même pas le temps, eût-on dit, de dormir sur l’herbe qui borde les chemins, sur les pavés de la grand’rue: le vent tout de suite la balayait, la faisait s’envoler comme en poussière de lueurs vagues.

Elle n’avait allumé ni bougie, ni lampe. Elle n’éprouvait pas plus le besoin de voir clair dans sa maison qu’en elle-même. Sa maison était bien ainsi,—porte et volets clos,—dont elle connaissait les moindres recoins, où elle aurait pu trouver, à la minute, le balai près de l’évier, la clef de la cave accrochée entre l’armoire et la cheminée. Dehors il devait faire froid. Par instants le vent poussait des paquets de pluie qui ruisselaient contre les volets, contre la porte, contre les murs, qui coulaient suivant la pente du toit. C’était encore une chance que, pendant la cérémonie au cimetière, il n’eût pas plu.

La pluie et le vent étaient les maîtres de la terre, en tout cas de cette petite ville si vaste que, pour elle, elle résumait le monde. Elle qui habitait le quartier de la Grange-Billon, elle disait:

—Ma foi, voilà plus de vingt ans que je n’ai été sur la route d’Avallon.

«La route d’Avallon» est un faubourg distant de la Grange-Billon d’à peu près un kilomètre. Encore y a-t-il des raccourcis, par les chemins de traverse.

Tout en continuant de réciter son chapelet, elle se disait:

—Demain matin, il faudra que j’aille à la messe des morts. Mais, avant de partir, je mettrai mon linge à tremper, et j’irai le laver, dans l’après-midi, au lavoir du Préaudon. C’est agréable à cause de l’auvent: on n’y reçoit pas la pluie. Parce qu’avec un temps pareil il ne faut pas compter que demain ça aura changé.

C’est ainsi qu’à la pensée de son défunt se mêlaient les soucis de sa vie quotidienne.

La bûche qu’elle avait jetée sur les charbons commençait à flamber. Des flammes, longues ou courtes, montaient, léchant comme des langues la pierre couverte de suie. Que de fois, les soirs d’automne et d’hiver, il s’était assis devant cette cheminée! Ils avaient chacun sa place, elle à gauche, regardant la route, lui à droite. Il écossait des haricots, et en jetait sur le feu les cosses sèches qui pétillaient.

Son chapelet touchait à sa fin: plus qu’une dizaine. D’ailleurs elle n’alla point jusqu’au bout: à l’avant-dernier grain elle s’endormit.

Elle rêva qu’en face d’elle Saintard était assis, son panier de haricots sur les genoux: elle entendait pétiller les cosses qu’il jetait dans le feu.

Elle se réveilla d’un seul coup: le feu venait de couper la bûche par le milieu en deux morceaux qui, s’étant séparés, se tenaient tout droits en dehors du foyer, chacun de son côté, comme deux torches d’où ne s’échappait plus que de la fumée. Une seconde encore après s’être réveillée, elle crut le voir assis: pourtant sa chaise n’était pas là. Puis il disparut.

Elle n’eut pas peur. Elle trouvait naturel qu’il fût «revenu» puisque c’était la nuit des morts. Elle prit ses pincettes, rapprocha les deux morceaux de la bûche, et acheva son chapelet.

 

DEUX FRÈRES

 

J’ai connu deux frères qu’on appelait «les Dégoit». Était-ce leur nom? Était-ce un surnom? Je n’en sais rien. D’ailleurs, dans les petites villes, beaucoup de noms de famille ont des airs de surnoms.

Ils habitaient non loin de l’église, contre le mur du cimetière, une masure sans fenêtre, à porte pleine. Ils couchaient sur un lit de feuilles mortes et de fougères. Misérables, ils l’étaient certainement, mais sages aussi, à leur façon. L’ordre une fois pour toutes établi dans cette petite ville, la seule qu’ils connussent de l’univers, il ne s’agissait pas de vouloir le bouleverser; il fallait laisser le haut du pavé aux riches et à M. Bégassat, le brigadier de gendarmerie. L’un s’appelait Manuel, l’autre Gabriel.

Manuel était une espèce de fou, qui vivait de l’air du temps, et qui passait par les rues tantôt le visage sombre et les mâchoires serrées, tantôt chantant à tue-tête, mais toujours brandissant sa canne, ou plutôt son bâton qu’il avait comme verni à force de le manier. Il n’était pas méchant, mais il avait l’air terrible. On disait de lui:

—C’est les études qui lui ont tourné la tête.

En réalité, Manuel savait tout juste lire, mais de moins pauvres n’en connaissaient pas aussi long que lui, et quand il épelait une phrase de journal ou de livre, c’était avec de telles façons qu’il avait l’air d’en savoir beaucoup plus que l’auteur de l’article ou du livre. Un soir d’été que nous étions trois ou quatre gamins assis sur un banc, il vint près de nous, tira de dessous sa blouse un vieux manuel d’histoire naturelle et, tournant les pages, nous montra des squelettes. J’avais grand’peur des squelettes que je voyais, dans mes rêves, drapés de linceuls, agitant les bras, et lançant du creux de leurs orbites des jets de flammes bleues. De braves mères de famille se récrièrent, disant que c’était immoral de montrer des squelettes à des enfants. Nous ne revîmes point le vieux manuel. Et j’en fus bien heureux, non point parce que cela pouvait être immoral, mais parce que les squelettes m’effrayaient.

Manuel pourtant ne s’en tint point là. Il fallut qu’il révolutionnât le quartier. Il ne voulait pas attenter à l’ordre social, mais ce fut plus fort que lui, quand il eut cette crise dont on parla longtemps. Il tomba amoureux de la Martine. C’était une femme de quarante-cinq ans, qui n’avait guère le loisir de se faire belle: d’ailleurs elle y eût perdu son temps. Elle vivait en concubinage—accabanée, comme on dit chez nous,—avec Bardet, un vieux menuisier dont la vie consistait à toujours manquer de travail, et dont l’établi était installé dans l’unique pièce dont se composât la maison. Manuel savait lire: cela lui suffit pour écrire des chansons à la louange de la Martine. C’est surtout à cette époque qu’on le vit, qu’on l’entendit passer, brandissant son bâton et chantant à tue-tête. La nuit venue, il s’installait non loin de la maison de Bardet sur une grosse pierre, sur une souche, et restait là des heures, soit à rêver aux étoiles, soit à déclamer ses œuvres en faisant de grands gestes. Il ne s’occupait pas des habitants du quartier qui, prenant le frais sur le pas de leurs portes, ne se gênaient ni pour l’interpeller, ni pour se moquer de lui. Ils lui disaient:

—La Martine se fiche pas mal de toi! Elle aime bien mieux Bardet!

En tout cas, chez Bardet on se couchait de bonne heure, porte et volets fermés, et l’on n’avait pas l’air de se soucier beaucoup du lyrisme de Manuel. Il en vint sans doute à se fatiguer de cette indifférence. Il voulut montrer à Bardet qu’il était tout de même quelqu’un avec qui l’on devait compter. Vers une heure du matin, le quartier fut réveillé par des bruits, par des cris: Manuel, à coups de pierres, de bûches, faisait le siège de la maison de Bardet. Il s’attaquait aux volets, à la porte: cela ferait toujours de l’ouvrage pour Bardet, le lendemain et les jours suivants. Mais Bardet ne tenait-il pas à travailler pour son propre compte? Toujours est-il qu’il se leva, prit son pantalon, dit à la Martine:

—Va vite chercher les gendarmes!

et sortit pieds nus, son maillet à la main. Il le fit reculer, d’abord, puis le tint en respect. La Martine, à peine vêtue, échevelée sous le clair de lune, était partie.

Cette nuit-là, Manuel eut affaire à M. Bégassat, le brigadier de gendarmerie.

Il a dû mourir. Depuis plusieurs années, je ne le vois plus dans les rues lorsque je retourne chez nous. Il demeurait si près du cimetière que les porteurs n’ont pas dû se fatiguer beaucoup.

Mais, l’année dernière, j’ai encore vu Gabriel. Autrefois, lorsqu’il était dans la force de l’âge, il travaillait, l’été, du lever au coucher du soleil et arrivait à gagner ses trois francs. On le trouvait toujours prêt à faire n’importe quoi: à décharger des chariots de bois, à transporter des pierres, à travailler sur les routes, à curer les mares et les viviers, à chercher les carpes dans la vase lorsque l’on vidait l’Étang-du-Goulot, ou celui de la route de Marné, pour la pêche.

Maintenant, c’est un vieillard. Propre, sa barbe serait toute blanche. Comme il a beaucoup travaillé pour se nourrir et pour nourrir son frère, c’est une ruine qui de plus en plus penche vers la terre. Il fait ce qu’il peut. On fait pour lui ce que l’on peut. De braves gens lui donnent à couper en quatre du bois de moule qu’ils avaient l’habitude de brûler scié simplement en deux. Il ne va pas vite. Ses bras se sont fatigués. Il ne s’est jamais reposé, que quelques beaux dimanches, autrefois, où, la tête chaude des fumées du vin, il rentrait, triomphant, se jeter sur leur lit de fougères et de feuilles mortes. Maintenant, il n’a même plus sa masure. Il couche dans une écurie. On lui en prête un coin, avec une botte de paille.

Il ne sait pas lire. Ce ne sont pas les études qui auraient pu lui «tourner la tête». Au temps de sa force, ses idées faisaient partie de son corps, solides comme ses bras, ne fléchissant pas plus que sa nuque sous les fardeaux. Maintenant elles s’affaissent, elles aussi. Mais il est toujours prêt à se mettre en quatre pour ceux qui lui donnent un semblant de travail, qui lui font scier du bois en quatre.

C’est un vieil homme qui n’aura pas tenu beaucoup de place dans la vie. Il voudrait n’être à charge à personne. Il se ratatine, se dessèche, se voûte de plus en plus. Il trouve qu’une botte de paille c’est trop pour lui, et qu’un coin dans une écurie, c’est déjà bien beau…

 

LA GARDEUSE DE CHÈVRES

 

La Cécile Béraud était, de son métier, gardeuse de chèvres. Cela peut mener loin, à condition d’être jolie et de ne pas rester dans son village. Certainement, parmi les prétendues bergères qu’épousa jadis le Fils du Roi, il y eut plus d’une gardeuse de chèvres; mais être bergère est beaucoup plus distingué. N’en voit-on pas, sur les boîtes de dragées des baptêmes, d’habillées comme de grandes dames et qui portent sur leurs bras un mouton—pardon, un agnelet,—tout frisé, avec un ruban rose autour du cou? Allez donc tenir de cette façon une chèvre turbulente, même un chevreau! Mais je doute que, même bergère, la Cécile Béraud eût pu s’habiller en grande dame, et réussir à se faire épouser, ne fût-ce que par le fils d’un roitelet. On ne pouvait lui donner d’âge. Avait-elle vingt-cinq ou soixante ans? Personne ne l’aurait dit, même pas elle. Elle devait être aussi ancienne que la petite ville dont l’apparition sur la terre ne remontait pas à hier. On ne se souvenait plus de l’avoir vue gamine. Jamais malade, sèche, plate, elle était taillée pour vivre des siècles. Elle devait être là depuis les années qui précédèrent la Révolution, pareille à cette paysanne qu’un voyageur anglais rencontra en Champagne. Même d’assez près, dit-il, on lui eût donné soixante à soixante-dix ans, tant elle était courbée, tant sa figure était ridée et durcie par le travail; elle me dit n’en avoir que vingt-huit. Mais la Cécile Béraud n’aurait pas pu en dire autant. Elle n’était point la seule, ici, à ne pas savoir son âge.

Certains allaient jusqu’à se rappeler, comme ils disaient, «de» son père. De son vivant, ils formaient une famille nombreuse, puissante, qui se sentait les coudes à table, autour du feu, et qui pouvait partir à la conquête du monde. Le père Béraud avait fait la campagne de Russie. Je le voyais bien, vers dix-huit cent cinquante, vivant comme le bûcheron de la fable dans cette chaumine enfumée que la chandelle de suif, les soirs de neige, ne devait pas beaucoup éclairer et dont la porte rafistolée était, sans doute, rudement secouée par le vent des nuits d’hiver. La Cécile avait beau être la fille du père Béraud, elle paraissait, non pas plus vieille, mais plus ancienne que lui. Seulement on ne pouvait plus comparer, puisqu’il avait rencontré la Mort un soir que, bien fatigué pourtant, il ne se décidait pas à jeter à terre son fagot.

Elle vivait dans une pauvre maison moins accueillante qu’une cabane de cantonnier. Il y avait,—si l’on peut ainsi parler,—un lit sans draps, une table en bois blanc, une chaise dont la paille, autrefois, avait dû flamber et une très vieille armoire qui ne servait absolument à rien, mais que jamais on n’avait voulu lui acheter, toute vermoulue et pleine de punaises. Elle portait toujours le même cotillon court qui lui descendait un peu plus bas que les genoux, les mêmes sabots plats qui, bien ferrés, mettent beaucoup de temps à s’user, le même bonnet noir, jamais repassé, qu’elle n’enlevait pas pour dormir. Elle s’en allait le matin, avec ses chèvres à elle et d’autres qu’on lui confiait moyennant quelques sous par mois, parce qu’il faut que tout le monde vive de son travail. Toute la journée, elles erraient, elle et ses chèvres, le long des routes, mais surtout dans les sentiers bordés de haies qui traversent les champs, dans les bois où il lui arrivait de rencontrer la mère Nadée. Quelque temps qu’il fît, elle ne rentrait que le soir. Elle emportait pour midi du pain et du fromage, et buvait, si elle trouvait de l’eau. Elle n’avait peur ni de la pluie, ni du vent, ni du soleil. Seule, la neige l’obligeait à ne pas sortir. Elle se tenait alors devant sa cheminée, occupée à jeter sur son feu assez de brindilles pour que le feu ne mourût pas. A force de vivre avec des chèvres, et parce qu’elle ne se passait un peu d’eau sur la figure que le dimanche, elle sentait fort, mais on y était tellement habitué que l’on trouvait son odeur toute naturelle, comme si l’on eût été près d’une chèvre.

Elle n’était pas riche, et pourtant elle trouvait moyen d’avoir sa chaise à l’église, dans les bas-côtés, au-dessous de la huitième station du chemin de la Croix. Les dames de la ville avaient des prie-Dieu à huit francs, avec leur nom gravé sur une plaque de cuivre que le sacristain nettoyait chaque samedi, et certaines femmes d’ouvriers aisés se payaient des chaises à quatre francs. Elle se contentait d’une chaise à vingt sous. Elle savait que ses prières n’en étaient pas moins agréables à Dieu et n’en montaient pas moins, comme la fumée de l’encens, vers le ciel. Elle ne faisait partie d’aucune confrérie. On la tenait un peu à l’écart—c’était la faute de ses chèvres,—et puis, toujours par les chemins, elle ne pouvait pas être à l’église, aux heures voulues, pour la récitation en commun du chapelet, des prières. Mais elle avait une dévotion toute spéciale pour sainte Solange qui avait, comme elle, gardé des troupeaux. Solange naquit à deux ou trois lieues de la ville de Bourges, en un lieu appelé Villermont. Son père, excellent chrétien, était un vigneron dont Dieu récompensa la piété en lui donnant une fille qui fut dès lors sa consolation et qui plus tard devait être sa gloire. C’était la colombe dont parle le prophète: Qui me donnera des ailes? Et je m’envolerai, et j’irai me reposer. Elle sortait souvent du lieu ordinaire de sa demeure pour aller gémir plus librement et à loisir dans une solitude qu’on appelle encore aujourd’hui, pour cela, le champ de sainte Solange. Son père l’avait chargée de la garde d’un petit troupeau; rien ne convenait mieux aux goûts de Solange. Tout en veillant sur ses moutons, elle pouvait contempler son Céleste Époux qui invite les âmes à venir le trouver dans la solitude.

Elle n’était pas bergère. Elle n’était que gardeuse de chèvres. Mais,—si ce n’est le Fils du Roi,—le fils de Dieu ne dédaigne pas les gardeuses de chèvres, lorsqu’elles ont l’âme pure.

Pour elle aussi, les dimanches étaient de beaux jours. Elle laissait ses sabots se reposer et chaussait une paire de vieilles bottines fatiguées qui n’avaient pas servi qu’à elle. Elle donnait un coup à son bonnet et mettait un tablier noir. Elle ne venait pas à l’église avec un de ces livres de messe bourrés d’images comme en portent les dames qui savent lire, elles, et les petites filles que leurs parents peuvent envoyer à l’école. Du temps où elle était petite, le père Béraud savait que l’on peut vivre et traverser une partie de la terre sans connaître l’alphabet. Elle venait à l’église avec son chapelet dans la poche de son tablier, et, tout le temps que durait la messe, récitait le Rosaire. C’était un très ancien chapelet, à grains de buis, qu’elle tenait de sa mère. Elle ne s’interrompait que pour écouter la lecture de l’Évangile en français qui commence toujours par «En ce temps-là», et le prône. En ce temps-là, Jésus-Christ traversait les plaines de Judée où les moissons étaient abondantes, et montait au sommet du Thabor où l’attendaient, dans une nuée lumineuse, Moïse et Élie. Il était tantôt seul, tantôt suivi par la foule. Il faisait un signe, prononçait une parole, et la tempête s’apaisait, et les paralytiques jetaient leurs béquilles. Elle assistait à certaines scènes, comme quand le troupeau de porcs se précipite dans la mer. Quant au prône, elle écoutait de ses deux oreilles M. le curé qui parlait longtemps sans s’arrêter.

Elle s’efforçait de comprendre tous les mots, mais n’y arrivait pas toujours. Elle n’était pas riche, mais elle s’arrangeait pour pouvoir donner un sou à la quête. En ajoutant aux cinquante-deux dimanches les jours de fêtes comme le Quinze Août, la Toussaint, Noël, cela ne faisait pas loin de trois francs par an.

Puis, elle revenait à son Rosaire. C’est saint Dominique qui distribua les quinze dizaines d’_Ave Maria_ en trois séries de cinq dizaines chacune, et auxquelles il attacha la pensée d’un des mystères de notre rédemption, qui furent tour à tour pour la bienheureuse Vierge un sujet de joie, de douleur et de triomphe.

Elle ne se contentait pas, ce jour-là, de pain et de fromage. Elle allait jusqu’à manger deux œufs. L’après-midi, elle revenait aux vêpres bien avant l’heure. Elle aimait le silence de l’église. En été, la grand’porte restait ouverte, mais le parfum de l’encens persistait. Le soleil projetait sur les dalles grises, sur la paille jaune des chaises, les reflets multicolores, bleus, verts et rouges des vitraux. Une grosse mouche bourdonnait très haut, sous les voûtes. Le sacristain allait et venait, sans faire de bruit, remettant en ordre les chaises qu’on avait dérangées le matin. Il connaissait bien la Cécile Béraud. Leurs pères avaient, ensemble, travaillé dans les bois. Ils étaient même un peu parents. En passant, il faisait un signe de tête pour lui dire bonjour parce qu’il est défendu, à moins de nécessité, de parler à voix haute dans la maison de Dieu. L’hiver, il ne faisait pas chaud dans l’église, bien que la grand’porte fût fermée, mais elle était habituée au froid. On ne se réchauffe pas beaucoup près d’un feu de bouts de fagots.

Quand elle le pouvait, elle suivait les enterrements pour prier pour les morts. Mais elle ne faisait que très peu partie des cortèges parce que les autres femmes avaient beau la connaître: elles trouvaient que, cette odeur, c’était tout de même ennuyeux.

Un jour, elle a laissé ses chèvres. Elle est allée dans son Paradis à elle, qui est situé dans une belle contrée. Sainte Solange y regarde paître des agnelets frisés, pareils à ceux que l’on voit sur les boîtes de dragées des baptêmes; sainte Germaine Cousin, qui fut malheureuse toute sa vie, qui prenait ses repas dans l’étable ou sur un tas de sarments au fond du couloir, n’a plus peur d’être battue, ni que les loups y viennent ravir un des moutons de son troupeau. Elle-même, l’humble gardeuse de chèvres que personne n’a connue, se repose enfin, tandis que ses bêtes, propres, avec des cornes luisantes et un ruban au cou, comme les moutons, s’en vont sans qu’on le leur dise, à six heures du soir, vers la Vierge Marie qui a besoin d’un peu de lait pour son enfant.

 

LES ŒUFS DE PAQUES

 

Le village finissait à la route départementale. Il commençait là-bas, dans les champs. Ses maisons se suivaient comme des paysannes qui, le jeudi, jour du marché, s’en vont à la ville, mais s’arrêtaient, comme interdites, au bord de la grand’route blanche, propre, toujours soigneusement balayée par le vent: elles n’osaient pas aller plus loin. Presque toutes couvertes de chaume, toutes, en bordure du chemin sale de bouses et de fumier, elles se ressemblaient. Devant chacune d’elles on retrouvait la même cour avec son hangar, sa charrette ou son tombereau, avec ses toits à poules et à lapins couverts, plus richement qu’elles, de tuiles d’un rouge éclatant, ou sombres. Il ne faut pas oublier non plus le toit des cochons. Pourtant à une fenêtre sans rideaux, à des carreaux cassés, à des gamins à peine vêtus de loques, on reconnaissait des maisons encore plus pauvres que les autres.

C’est dans une de celles-là que vivait le père Louis, depuis que le monde est monde, là-bas, du côté des champs. Il n’avait pas beaucoup de voisins, et ne s’en plaignait pas. Il était à peu près à l’abri de la pluie et du vent; il n’en demandait pas davantage. On ne l’appelait que «le père Louis». On ne s’occupait guère de son nom de famille, puisque, de sa famille, il n’y avait plus que lui au village. Sa femme avait pris le chemin du cimetière. Quand on y est, c’est pour longtemps.

Chaque année, un peu après Pâques, il recevait une lettre de Paris. Il ne recevait que celle-là. N’ayant jamais mis les pieds à l’école, il ne pouvait même pas la lire, mais il savait ce que cela signifiait, et il ne manquait pas de dire:

—Ça, c’est mes œufs de Pâques.

C’était son garçon qui lui envoyait vingt francs.

Trouvant que, dans ces pays, il ne gagnerait que pour manger du pain sec et boire de l’eau,—ce sont de ces idées que l’on rapporte du régiment; nous autres nous sommes restés ici, et nous avons tout de même fait notre vie, mais, n’est-ce pas? chacun voit midi à sa porte,—son garçon était parti, dix années auparavant, pour Paris, où tout de suite, il avait été embauché comme terrassier. On sait, dans les campagnes, que c’est un bon métier avec lequel on ne meurt pas de faim lorsque l’on ne boit pas trop. Mais, par exemple, il faut être bon ouvrier et ne pas chômer. On sait aussi qu’à Paris ce n’est jamais le travail qui manque. Nous avons entendu dire l’autre jour encore qu’on creusait des trous de tous les côtés, et qu’il y a des maisons qui s’éboulent, et des maisons, vous pensez bien, pas comme celles d’ici: des maisons aussi hautes que le ciel! Alors ce n’est pas en un coup de pioche que ça se remet en place! Avec tout ça, le garçon du père Louis ne doit pas manquer d’ouvrage.

Il n’oubliait pas son père. Vingt francs, cela ne se trouve point dans le pas d’un bœuf. Jamais, de toute sa misérable vie, avant que son garçon fût parti, le vieux n’avait changé, pour son compte, un louis. Oh! pour en avoir vu sur les tables des auberges, les jours de foire, et même de ces papiers qui ne lui inspiraient pas confiance et qu’on appelle des billets de banque, il pouvait dire qu’il en avait vu! Il en était même très fier. Pourtant, depuis dix ans que cela durait, il commençait à s’y habituer. C’était devenu ses rentes annuelles. Il ne savait pas lire, mais il savait que ce bout de papier avec des images dessus, qu’il tirait de la lettre, lui représentait quatre pièces de cent sous. La lettre, il se la faisait lire plus tard, par quelqu’un d’instruit, quand il y pensait ou qu’il avait le temps. D’ailleurs son garçon lui disait toujours la même chose:

—Je me porte bien; j’espère que toi c’est de même.

Oui. Le père Louis se portait bien. Il se voûtait chaque année un peu plus, mais ce n’était pas encore demain qu’il toucherait terre, du dos.

Tout de suite, il mettait sa blouse la moins usée et traversait allègrement le village. Ceux qui le voyaient passer lui criaient:

—Eh bien! père Louis, vous allez donc toucher vos rentes?

Comme il marchait à grandes enjambées, il ne prenait même pas le temps de répondre, et se contentait de secouer la tête en s’efforçant de rire, mais il n’en avait pas l’habitude, et son rire devenait une grimace.

C’étaient des matins d’avril où les violettes sentaient bon dans l’herbe fraîche. Quant aux oiseaux, ils chantaient comme des bienheureux.

A la poste, il signait au moyen d’une croix, et toujours il demandait qu’on le payât en pièces de cent sous: un louis était trop petit pour représenter vingt francs. Son argent en poche, il s’en allait chez Derouet, le sabotier. Derouet savait ce que cela voulait dire; le père Louis n’avait pas besoin d’ouvrir la bouche: il n’avait qu’à enfiler une paire de sabots qui lui allaient comme s’ils eussent été faits exprès pour lui. Six mois durant, il ne les mettait que le dimanche, mais, voulant les étrenner immédiatement, il se faisait attacher les vieux avec lesquels il était venu, et, les accrochant par la ficelle au bout de son bâton, il entrait dans une auberge,—toujours la même,—où il demandait une chopine de rouge. Les cafés de la petite ville lui faisaient peur; ils n’étaient que pour le beau monde, et le père Louis ne se considérait pas comme du beau monde.

Invariablement, le patron disait:

—Tiens! Voilà le père Louis avec ses sabots.

Il n’avait pas l’habitude de boire du vin. Aussi retraversait-il la petite ville les joues chaudes, ses sabots neufs aux pieds, ses sabots usés s’entrechoquant derrière son dos. Il arrivait au village quand il arrivait. Il n’était pas pressé. Personne ne l’attendait. Bien qu’il fût déjà vieux, il mettait de côté ce qu’il lui restait des vingt francs pour lorsqu’il serait encore beaucoup plus vieux, lorsqu’il ne pourrait plus du tout travailler, plus du tout bêcher son jardin et son champ, comme s’il avait dû ne jamais mourir.

Mais tout a une fin, et il était écrit que cette année-là serait extraordinaire. D’abord, ce qui ne s’était pas vu depuis longtemps, on bâtissait une maison à l’entrée du village. Les ouvriers s’y étaient mis au mois de mars, dès la fonte des neiges, et, à ses moments perdus, il allait les voir: cela l’intéressait prodigieusement. Regarder bâtir à cet âge!

Puis Pâques arriva. Les jours d’après Pâques aussi arrivèrent, passèrent. Mais la lettre n’arriva point, le facteur ne passa pas.

—A quoi donc que pense mon garçon? se demanda le vieux. Est-ce qu’il serait mort?

Enfin, il y eut un matin où il écarquilla vainement les yeux: les maçons n’étaient pas à l’ouvrage! Pourtant il faisait un beau temps de soleil et ce n’était pas dimanche. C’était un jour de semaine comme les autres. Il demanda à la mère Voillot, une vieille de son âge:

—Quoi qu’il y a donc, aujourd’hui, que les maçons ne travaillent pas?

Car, pour ces vieux qui n’ont fait, toute leur vie, que travailler, que se courber, de l’aube au crépuscule, sur le sol qu’ils fouillent, il n’y a guère de repos que pour Noël, Pâques, et les jours d’hiver où l’on a de la neige jusqu’aux genoux.

—Est-ce que je sais seulement? répondit la mère Voillot.

Ils vivaient tous les deux, et d’autres avec eux, sans savoir au juste quelle date c’était. Pour eux, tous les jours d’une même saison se ressemblaient. Quand il fallait moissonner, c’était juillet, et le mois d’octobre approchait quand ils se mettaient à arracher les pommes de terre.

Il alla, comme d’habitude, à son champ. Mais malgré son indifférence à tout ce qui ne touchait point sa récolte, il était intrigué. De temps en temps il levait la tête pour regarder. Peut-être les maçons étaient-ils en retard? Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque M. Camusat passa dans le chemin. M. Camusat était un petit rentier qui, justement, se faisait bâtir cette maison à l’entrée du village. Le vieux l’entendit, se retourna, vint vers la haie de son champ, et lui dit:

—Comment que ça se fait donc, monsieur Camusat, que vos maçons ne sont pas venus aujourd’hui?

—Mais, mon père Louis, vous ne savez pas que c’est le Premier Mai, la fête des travailleurs, des ouvriers?

—La fête des travailleurs?… répéta le vieux qui ne comprenait pas. Ainsi les travailleurs avaient une fête à présent? Il en tombait des nues.

Alors, M. Camusat, qui savait lire les journaux, lui expliqua que les ouvriers, mécontents de leur sort, faisaient chaque année, à Paris, en foule, une manifestation, que cela n’allait pas toujours comme on aurait voulu, que, place de la République, il y avait des charges, des bagarres. Le vieux écoutait ahuri, vaguement effrayé. Si son garçon allait se fourrer là-dedans? Et il pensait à ses sabots, à sa chopine de rouge. Bien que ce ne fût qu’aujourd’hui le Premier Mai, il lui semblait que ç’avait été quinze jours plus tôt. Il voyait son garçon piétiné par les chevaux, blessé, tué peut-être: autrement il eût déjà reçu sa lettre habituelle.

—Tout ça, dit-il à M. Camusat, ça ne sert pas à grand’chose, allez!

Il se remit à piocher. Mais il était inquiet. Il le fut de plus en plus, à mesure que les jours passaient. Enfin, il reçut une lettre! Il l’ouvrit, mais il n’en sortit point de papier à images. C’était le comble. Pour le coup, il alla se la faire lire tout de suite. Son garçon lui faisait savoir, de Lariboisière, qu’à la suite d’un accident du travail on avait dû l’amputer de la jambe gauche. Le vieux en leva les bras au ciel.

—Alors, dit-il, à présent le voilà bancal, estropié?

Mais aussitôt il pensa, gardant son idée pour lui:

—Ça ne l’empêchera peut-être pas de travailler? Et il pourra toujours m’envoyer mes vingt francs.

Seulement le lecteur continuait. Le garçon terminait en disant qu’on allait lui faire une pension,—oh! pas grand’chose!—et qu’il reviendrait vivre au pays. Le vieux fut stupéfait.

—Une pension! dit-il. C’est-il vrai?

On crut qu’il était heureux. De l’argent qui vous tombe du ciel, que l’on gagne les bras croisés, c’est le rêve de tous les paysans et de bien d’autres encore. On lui relut la phrase. Il fut convaincu. Ses traits se crispèrent malgré lui. Il fit une grimace, et l’on crut qu’il riait de joie. On lui dit:

—Eh bien! vous voilà content. Votre garçon va vous aider.

Il partit sans rien répondre. Son garçon, une fois revenu, aurait juste de quoi vivre pour lui. Et puis, sans doute, allait-il se marier. C’en était fini du seul luxe de sa vie de misérable, de ses œufs de Pâques, de ses beaux sabots neufs, tout reluisants!

Rentré chez lui, il se mit à pleurer, non sur le malheur de son fils, mais sur le sien propre. Il ne pensait plus à cette jambe de moins, mais aux sabots qu’il ne pourrait plus acheter, à cet argent qu’il ne pourrait plus ajouter à l’autre. Il se tenait debout, près de la cheminée. Et de grosses larmes tombaient une à une sur le nez des deux autres vieux sabots tout usés, tout déteints.