Sous les marronniers: Contes et récits

Eugène Muller · Chapitre 3 sur 9

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Sous les marronniers: Contes et récits

La Pierre qui Tourne

Croudas ayant donc été brûlé au lieu du paysan, le paysan fut mis à la tête des serviteurs, et toujours se garda aussi fidèle envers son maître que bon envers tous.

 

Or il arriva que chacun dans le pays fut d'accord pour penser que le bon Dieu avait envoyé lui-même la petite bête rouge comme devant être conseillère de justice au seigneur.

Et depuis, chacun de ceux qui en voyaient une pareille prenait attention à ne point lui faire de mal, disant: «C'est la bête au bon Dieu; elle a peut-être mission de salut pour quelque innocent, et, si je l'écrasais, on me croirait assassin, car j'aurais la tache de sang sur moi.»

Et l'histoire, s'étant redite de paysan à paysan, passa de pays en pays, et se répandit partout.

Et voilà comment il advint qu'on appela bêtes au bon Dieu les bêtes au bon Dieu, et la cause qui fait qu'on les a en vénération.

 

LA PIERRE QUI TOURNE

(conte de mon village)

 

La Pierre qui tourne: il y a chez nous une pierre de ce nom. Tout petit j'en ai entendu conter ainsi l'histoire.

I

C'était en décembre. Il faisait nuit depuis une heure. Dans la petite maison rustique, bien humble, mais bien proprette, allait, venait Jeanne, la jeune et douce ménagère de Jacques, le vaillant scieur de planches, qui était allé travailler loin dans la forêt ce jour-là: ce qui retardait son retour.

L'âtre flambait. A la pointe des flammes rouges, une marmite, qui bouillait, faisait rouler des nuages gris d'odeur appétissante. La bonne soupe était taillée dans deux écuelles posées sur la huche luisante. A côté la miche de pain bis et le pot de piquette. Tout en préparant le simple repas, Jeanne s'arrêtait parfois, comme pour adorer, aux chauds et gais reflets du foyer qui dansaient à travers les meubles et sur les murs, un frais poupon endormi dans son berceau d'osier blanc. Elle regardait, se penchait pour mieux voir. Elle avait des sourires d'amour dans les yeux, des impatiences de baisers retenus sur les lèvres. Il était si beau, si mignon! il ressemblait tant à son brave Jacques, le petit André! Doucement, paisiblement passait l'heure dans l'humble maison.

La porte s'ouvre, presque sans bruit: façon de larron qui s'introduit. C'est la mère Brigitte, une sorte de vieille guenilleuse, béquilleuse, toute contrefaite, toute racornie. Elle va mendiant de logis en logis. On lui donne, moins par compassion que par crainte des sorts que, dit-on, elle pourrait jeter, car on la suppose un peu sorcière. En la voyant: «Tiens, c'est vous, Brigitte!» Et Jeanne, pour la congédier au plus vite, taille et lui tend une large tranche de pain bis.

Il semblerait que, grassement aumônée, la vieille dût aussitôt déguerpir. Point. Plantée de travers à côté du berceau, tordue contre sa béquille, voilà que, d'une voix de feuilles mortes que remue la bise, elle dit, elle jase, elle raconte. Et voilà que Jeanne, qui d'abord lui prêtait à peine l'oreille, finit par l'écouter avec une grande et rêveuse attention. Enfin la vieille s'en va.

Peu après rentre Jacques, tout gaillard, tout affamé: gros baiser aux joues de Jeanne, et aussi, ma foi! au front du petit André, qui ne s'en réveille point. On s'attable. «Mais qu'est-ce donc, Jeanne? Tu ne manges ni ne parles. As-tu mal?—Non.—Ennui?—Pas davantage.— Qu'est-ce enfin? tu n'es pas ainsi d'ordinaire.

—Dis, Jacques, tu connais bien, à mi-versant du mont des Coudres, cette grosse roche si large, si haute, qui avance....

—Si je la connais, certes! Enfant j'y ai assez grimpé. Nous l'appelions la pierre barbue, à cause des longues herbes qui pendent tout autour.

—Eh bien, ce n'est pas ainsi qu'il la fallait appeler.

—Comment alors?

—La Pierre qui tourne.

—Elle tourne donc?

—Oui, Jacques, elle tourne, et toute seule même, sans qu'on la touche.

—Ah! je voudrais bien voir ça!

—Tu le verrais, Jacques, si tu étais devant la pierre au premier coup de minuit, le soir du jeudi saint. Et tu verrais bien autre chose encore.

—Quoi donc?

—Au premier coup de minuit tu verrais la pierre, en tournant, découvrir l'entrée d'une caverne, illuminée par un trésor tout fait de louis d'or luisants comme le soleil. Caché là depuis des cent et des cent ans, c'est le trésor des fées, qui en achetaient les âmes avant que Notre-Seigneur les eût contraintes à ne plus faire ce damné trafic. Libre à toi d'entrer et de prendre des louis tant que tu voudrais, ou plutôt tant que tu pourrais; car il faudrait te hâter, la caverne ne restant ouverte que le temps des douze coups. Au douzième, nouveau tournement de la pierre, et....